Kayibanda, Premier Président du Rwanda
L’histoire ancienne de cette partie de l’Afrique a, depuis un siècle, fait l’objet de nombreuses recherches. Elle nous révèle que le Rwanda fut jadis, au temps des monarchies hutu et depuis sans doute plus de 2500 ans, organisé en « royautés sacrées « , tout comme plusieurs autres communautés Bantoues établies dans la région des Grands Lacs mais aussi en Afrique orientale et jusqu’au Zimbabwe au Sud.
Ses rois ou Bami (Au singulier : Mwami : Les traditions de ces monarchies hutu anciennes furent plus tard reprises et poursuivies par leurs successeurs tutsi ou tutsisés, soucieux de s’assurer ainsi les apparences de la continuité et de la légitimité.) géraient une civilisation paisible et sans doute florissante, essentiellement fondée sur les travaux agricoles, l’élevage et les artisanats complémentaires, notamment le traitement du minerai de fer et la forge des outils et des armes.
Les souvenirs de cette époque sont, malgré les siècles écoulés et l’absence de documents écrits, restés très vivants dans le pays. Il n’est pas une famille qui ne se rattache, sans hésiter, à tel ou tel des clans ancestraux. Et la toponymie régionale et locale rappelle très précisément, sur le terrain, l’implantation de ces clans et des monarchies qui les regroupaient jadis. Les rites et les usages régissant ces monarchies ont été recensés en détail par les historiens, qui ont par la même occasion relevé et retracé leur apparentement à ceux des plus anciennes civilisations du bassin septentrional du Nil… Et des souvenirs très vivants sont aussi restés entre autres des Renge, lignage dynastique des Singa, et notamment leurs lourdes masses emblématiques en fer forgé… ou encore du Mwami banda Mashira, -l’un des plus grands Bami anciens du Rwanda central…
Autant de souvenirs d’une longue évolution historique qui a jeté les bases de l’unité nationale, et qui a donné en héritage aux générations actuelles non seulement ses multiples usages sociaux et une langue commune, mais tout un humanisme qui, avec l’ensemble de la civilisation technique, politique, sociale et religieuse des Hutu, a été adopté par les immigrés tutsi lorsqu’ils se sont emparés du pouvoir au cours des derniers siècles, parvenant ainsi presque intact jusqu’à nous. Et cet humanisme a, depuis près de cent ans, été progressivement et profondément imprégné par le Christianisme.
Les premières des immigrations tutsi ayant conduit, en fin de compte, aux situations et aux problèmes sociaux qu’est venue régler et pacifier la Révolution de 1959, se produisirent à la fin du XVIe ou au début du XVIIe siècle.
A cette époque en effet, le Rwanda vit apparaître sur ses grandes étendues non cultivées, les premiers clans nomades de pasteurs. Apparentés aux clans hima de l’Uganda comme aux clans massai qui envahissaient alors les savanes de l’Afrique orientale, ils poussaient comme eux de grands troupeaux de bovidés aux longues cornes, dont ils buvaient le lait de même que le sang, recueilli à une veine jugulaire… Les chefs de ces clans nomades, et notamment du clan tutsi des Nyiginya, avaient de prime abord adopté face aux royaumes hutu une attitude prudente et ostensiblement pacifique, de façon à s’assurer « leurs bonnes grâces et leur hospitalité « . Plus tard, ambitionnant de s’établir durablement dans ce pays montagneux, dont le climat se révélait si favorable à la vie des hommes et des troupeaux, ils avaient conçu le projet d’y prendre le pouvoir sans trop en avoir l’air, cherchant comment ils pourraient arriver à « dicter leur loi à ses maîtres du moment « . Dans un premier temps en effet, ils avaient dû s’abstenir de recourir à la force des armes, car face à la puissance des royaumes hutu « leur infériorité numérique ne le leur eût pas permis « .
Ils s’appliquèrent alors à mêler, à métisser, leur familles dominantes avec les familles régnantes hutu, de telle sorte que « bientôt, à ce niveau, les notions d’étrangers, d’hôtes, de nouveau-venus, disparurent et firent place à celles d’oncles, tantes, neveux « … C’est en procédant ainsi, et en invoquant la continuité, qu’ils se rendirent « insensiblement maîtres du pouvoir « .
Dans le même temps, ils s’étaient efforcés de « subjuguer les Hutu par la ruse en leur donnant des vaches « , ayant observé que le prince qui en recevait se comportait « comme un enfant »… Par reconnaissance en effet, et noble courtoisie, il se trouvait « comme cousu au donateur « , et se croyait obligé de lui assurer l’amitié de ses sujets. Il suffisait alors de prêter aussi des vaches à ceux-ci pour leur attirer la jalousie de leur prince et pouvoir bientôt les en protéger en le renversant. Et si un autre prince était à battre, « vous lui donniez des vaches en cadeau « … Avec son aide « vous faisiez la conquête d’un nouveau domaine et, devenus plus fort que lui, vous le renversiez « . Si donc, auraient pu dire ces gentlemen, je vous souris de toutes mes dents, avec toutes les apparences d’une belle amitié, méfiez-vous… car ce n’est que pour mieux vous croquer (Cette tournure d’esprit, faite d’insensibilité, de dissimulation et de ruse, resta incul-quée comme une règle de vie essentielle par les milieux concernés î leurs enfants, dès l’âge le plus tendre. On devine combien efficace dut être cette règle, toute barbare qu’on puisse la juger aujourd’hui).
Après s’être donc, au long des générations, substitués aux dynasties hutu et avoir progressivement étendu leur domination à certaines régions du pays, les nouveaux Bami, tutsi ou plutôt tutsisés, y avaient mis en place ou confirmé deux hiérarchies parallèles de Chefs : l’une pour les pasteurs et leurs pâturages ( l’ancienne hiérarchie tutsi) et l’autre pour les agriculteurs et leurs terres agricoles (l’ancienne hiérarchie hutu)… ainsi que des Sous-Chefs (leurs subordonnés communs) avec divers agents subalternes : mais ils avaient, dans la suite, peu à peu choisi tous leurs subordonnés, de l’une et l’autre hiérarchie, exclusivement dans l’ethnie tutsi, les avaient solidement appuyés par des troupes aguerries et, grâce à la confusion qui prévalait alors entre pouvoirs d’autorité et de justice, ils avaient en fin de compte tenu l’ensemble des populations des régions dominées entièrement à leur merci.
Parallèlement à cette prise du pouvoir politique, lente et progressive, et en usant de méthodes semblables ( en prêtant leurs vaches), les familles les mieux placées des clans de pasteurs avaient étendu aux populations agricoles de ces régions le « système de clientèle » pastorale ( Ubuhake) qui les liait à leurs propres Chefs. Mais elles l’avaient petit à petit assorti de contreparties ou obligations matérielles spécifiques qui, le temps passant, devinrent de plus en plus lourdes. Et bien plus tard, lorsqu’elles eurent décidé de s’approprier tous les pâturages ( c’est-à-dire en fait toutes les terres non cultivées) sous forme de domaines pastoraux politiques et privés (Ibikingi), et lorsqu’elles eurent mis la main sur les terres cultivées elles-mêmes, elles avaient inventé de toutes pièces une nouvelle clientèle, foncière cette fois, assortie d’obligations semblables.
En échange de leurs vaches donc (ou de la simple promesse d’une vache), et plus tard en échange des terres accaparées et « concédées « , elles avaient requis de leurs « clients » (puis leur avaient imposé) des obligations qui étaient devenues progressivement écrasantes, et le plus souvent héréditaires. Notamment celles de leur fournir des vivres et du bois de feu, de leur chercher et porter de l’eau ( ce qui n’était pas une petite corvée en ce pays de collines escarpées), de construire leurs habitations et les clôtures de nuit de leur bétail, de construire en argile et de remplir les abreuvoirs, de laisser le gros bétail paître sur les rejets de sorgho, de pois et de haricots après moisson, de fournir du sel pour ce bétail, d’assurer des gardes nocturnes, de porter des messages, et ainsi de suite, selon les besoins…
Intentionnellement dispersées et divisées par un pouvoir devenu abusif, et progressivement privées de toute sécurité de leurs tenures foncières, les populations avaient été peu à peu placées dans une totale dépendance et réduites au silence… Le sort réservé aux « sujets » comme aux » clients » insoumis était, dans les dernières années, devenu redoutable : le supplice et la mort… sans compter la confiscation de la terre. Et nul n’osait témoigner contre de tels abus car c’eût été « se condamner au même sort »‘. Comme le disait très justement un Européen à la veille de la Révolution de 1959, le Rwanda et le Burundi étaient devenus des « pays de la peur « !
Si l’on veut résumer, disons que c’est d’abord par un métissage systématique des familles régnantes hutu et par l’utilisation de la vache pour se faire des « amis » et des « clients « , et ensuite par l’affrontement et les armes, que les Chefs et les familles les mieux placées des clans immigrés réussirent à contraindre les populations du Rwanda central à un système d’exploitation en fin de compte tyrannique. Ayant petit à petit, consciemment ou inconsciemment, oublié l’argument de la continuité, ils en étaient arrivés à dominer et pressurer les gens de plus en plus durement, au fur et à mesure que leur pouvoir était devenu plus exclusif.
Ils s’étaient assurés ainsi, par une pure opération de parasitage, une vie d’opulence et d’oisiveté. Et cela, tout en maintenant en position subalterne le plus grand nombre de leurs congénères tutsi pauvres et les petites communautés de Twa, devenus leurs hommes de main. Mais gardons-nous de noircir à l’excès ce tableau d’une époque aujourd’hui révolue, en nous souvenant plutôt de la dureté de l’âme humaine, en tout temps et en tous lieux.
Le but n’est en aucune façon ici de raviver des blessures (dont on pouvait penser jusqu’à ces derniers mois que le temps les avait pour une part cicatrisées), mais de montrer – sans s’y attarder- la situation insoutenable que subissaient alors les populations du Rwanda et l’urgence qu’il y avait à y mettre fin.
Comble de malchance pour ce pays, lors de la mainmise coloniale à la fin du siècle dernier, le pouvoir des Bami nyiginya, auparavant limité à certaines régions seulement, fut subitement étendu à tout le Rwanda’, du fait de l’adoption par les Allemands d’abord, puis par les Belges, du régime de l’administration indirecte…
En vertu de ce régime, en effet, les autorités tutsi en place, que les colonisateurs allaient désormais considérer et désigner comme « les autorités coutumières », furent utilisées comme encadrement intermédiaire dans la totalité du pays. Y compris donc dans tout l’Ouest et le Nord, où les anciennes autorités hutu qui subsistaient encore furent « totalement réduites à la vie privée « . Et ce nouvel encadrement fut autorisé, de façon bien peu équitable, à s’y tailler des domaines, tout comme il l’avait fait naguère dans le Rwanda central.
Le Rwanda Des Années Vingt
Pour réaliser ce qu’était la vie du Rwanda des années 20, au temps de la naissance et de la prime jeunesse de Grégoire Kayibanda, c’est un grand effort de reconstitution qu’il faut accomplir. Cette vie n’avait en effet que très peu à voir avec celle du Rwanda d’aujourd’hui.
En 1924, l’année où naquit le petit Grégoire, trente ans déjà s’étaient écoulés depuis l’arrivée dans le pays en 1894 des premières troupes allemandes manifestant l’existence de la « Deutsche Ost Afrika »… Et près d’un quart de siècle depuis l’arrivée, en 1900, des premiers apôtres chrétiens: les Pères Blancs du Cardinal Lavigerie’, envoyés dans la région des Grands Lacs par le Pape Léon XIII.
Plus récemment, en 1916, les troupes belges avaient remplacé les troupes allemandes, à l’occasion de la Première Guerre Mondiale.
Et dans les années suivantes, la Société des Nations (SDN) – première formule d’organisation de la communauté internationale, censée empêcher le retour des conflits armés, – avait temporairement confié la tutelle et l’administration du Rwanda à la Belgique. Celle-ci, l’une des puissances alliées sorties victorieuses de la guerre et qui occupait déjà militairement le pays, serait désormais mandatée pour – selon les termes du Pacte de la SDN – assurer « le bien-être et le développement » de la société rwandaise.
Ces événements et, depuis lors, la double présence active de l’Église catholique puis de la Belgique avait en réalité déjà fortement ébranlé l’ancienne organisation du pays, mais sans affecter beaucoup la vie quotidienne des campagnes en dehors du voisinage immédiat des missions chrétiennes, de leurs succursales, et des centres administratifs ou commerciaux disséminés à travers le « pays des mille collines « .
Il n’en reste pas moins qu’au sein de la société rwandaise, trois forces appréciables étaient désormais présentes, s’observaient et avaient commencé à interagir en profondeur. Essentiellement différentes par leur nature et par leurs buts, elles avaient aussi chacune une « capitale » distincte ; respectivement: Nyanza, Kabgayi et Kigali.
Il y avait, d’abord, la force acquise au cours des derniers siècles par la hiérarchie et par les familles les mieux placées des clans de pasteurs tutsi. Nous avons vu combien leur pouvoir, centré sur Nyanza, était grand sur les régions qu’elles dominaient, et combien il avait été étendu et inconsidérément renforcé, après l’ingérence coloniale, par l’adoption et la généralisation du régime de l’administration indirecte.
A côté de cette première force, redoutable, une deuxième force, spirituelle celle-là, était en 1924 déjà présente et agissante depuis un quart de siècle au sein de la société rwandaise : celle de l’Église catholique. Établie d’abord en périphérie (à Save et Zaza, puis à Nyundo, Rwaza et Mibilizi), elle s’était ensuite, grâce à une ferme intervention des Allemands auprès du Mwami Musinga, implantée en février 1905 à Kabgayi au Marangara, c’est-à-dire au cœur même du pays, mais encore à bonne distance de Nyanza. Et cette localité était bientôt devenue le siège du Vicariat Apostolique du Rwanda.
Longtemps tenue à distance et carrément brimée par le Mwami comme par la « hiérarchie coutumière » obéissant à ses ordres, l’Église s’était patiemment obstinée à obtenir leur adhésion. Elle devait en effet agir sur une société dont les structures, quoique injustes et à caractère purement ethnique, avaient été adoptées et consolidées par les Allemands comme elles le seront par les Belges pour servir à leur administration indirecte. Il lui fallait donc éviter tout ce qui eût pu entraîner « de trop grands bouleversements internes et un véritable chaos « . Mais elle n’ignorait aucunement que le pays aurait eu grand besoin d’une « transformation de son état social » et qu’il faudrait bien un jour « rendre aux populations un droit réel à la propriété privée » débarrassé des incroyables abus des systèmes de clientèle…
Déjà soutenue naguère par les Allemands, l’Église l’avait été plus encore par les Belges. Ceux-ci avaient en effet contraint le Mwami Musinga, qui jusque-là tentait de barrer la route au Christianisme, à reconnaître à tout Rwandais, petit ou grand, la liberté de pratiquer la religion de son choix. Ainsi contraint et forcé, Musinga avait très vite deviné que l’abandon des anciennes croyances traditionnelles, et notamment de la croyance dans son rôle d’ « intercesseur divin », mènerait à l’anéantissement de toute la mystification qui fondait alors son pouvoir: ce serait la fin de l’inextricable réseau de ruses et de complicités, de compromissions et de mensonges, qui était l’essence même de sa domination… Et ce pouvoir lui échapperait, croyait-il bien à tort cette fois, au profit de l’Eglise.
Celle-ci, qui comptait déjà quelque 25 000 baptisés au début des années 20, vit en 1927 se rallier brusquement beaucoup des familles tutsi les mieux placées, et croître le nombre de leurs enfants dans les écoles. Dès 1925 en effet, les moyens d’influence de l’Église s’étaient largement accrus du fait de la décision de la Belgique de recourir à elle pour dispenser dans tout le pays, avec les subsides du Budget, l’enseignement et ses avantages inégalables. Et chacun pouvait voir clairement l’importance des postes qui échoiraient aux gens instruits sortant de ses écoles.
Bientôt, pour l’Église du Rwanda, le Mwami Musinga et son proche entourage, restés trop profondément ancrés dans les « coutumes anciennes « , apparurent comme l’ultime obstacle à l’évolution de la société rwandaise vers la christianisation.
La troisième force, qui avait depuis 1916 acquis une position dominante au sein de cette société, était évidemment celle de l’Administration belge de Tutelle, dont le siège était à Kigali, centre géographique du pays.
Comme l’Allemagne avant elle, la Belgique avait opté au Rwanda pour le régime de l’administration indirecte. Elle s’appuyait donc sur la « hiérarchie coutumière » en place, délibérément renforcée et étendue à tout le pays : solution tentante, sans doute, car elle permettait de réduire d’autant le nombre de ses agents expatriés ( qui n’étaient, en tout et pour tout, que 15 encore en 1926; mais en tous cas « politique du moindre effort »‘ et « solution de facilité qui avait fait préférer l’ordre à la justice « .
L’Administration de Tutelle, qui disposait de tous moyens d’imposer ses volontés, et notamment de troupes bien armées, paraissait pouvoir être, malgré ses effectifs réduits, un recours contre les injustices les plus criantes du système en place. Et sans doute pensait-elle sincèrement pouvoir faire progresser la société rwandaise en réformant peu à peu sa « hiérarchie coutumière « , en laissant donc celle-ci en place, et en l’utilisant à ses propres fins.
Or il n’est pas difficile de deviner qu’une réforme en douceur de l’ « ordre » ancien, et surtout des tournures d’esprit anciennes, serait une rude tâche. Non seulement, en effet, le pouvoir du Mwami était sans limites, et n’avait depuis bien longtemps d’autre but que son propre profit et celui de son groupe dominant. Non seulement ses nombreux Chefs, Sous-Chefs et autres sous-ordres imposaient sa volonté, en y ajoutant leurs propres exigences qui étaient considérables. Mais, dans les régions soumises, les familles les mieux loties de son groupe ethnique exploitaient les systèmes de clientèle pastorale et foncière sans scrupule, jusqu’aux extrêmes limites du possible ! Leur seule préoccupation était de vivre bien, sans soucis, sans travailler, à charge du reste de la société.
Tout en admirant la très grande oeuvre réalisée au Rwanda par l’Administration belge et le dévouement si remarquable de tant de ses agents, il faut dire qu’on lui a reproché, non sans quelque raison, de n’avoir pas corrigé plus vite, plus résolument et plus radicalement le système en place. Ce qui aurait peut-être permis d’éviter ou d’atténuer les déchirements ultérieurs.
Quoi qu’il en soit, pour nous faire une idée de ce qu’était vers 1924 l’état d’avancement des réformes, évoquons rapidement quelques-unes des mesures ponctuelles mises en application au cours des années 20.
Dès 1917, pour éviter le retour de la terrible famine provoquée par les opérations de guerre qui avaient gravement perturbé les cultures dans certaines régions, le Mwami Musinga avait été contraint de prescrire le doublement de la superficie agricole autorisée à chaque foyer hutu. Cela, par la mise en culture notamment des terres de fond de vallée jusque-là réservées en saison sèche au seul bétail des pasteurs. De plus, les travaux obligatoires auxquels étaient assujetties les populations hutu au profit de la « hiérarchie coutumière » avaient été limités à 2 jours sur 5 ! Les 3 autres jours « pouvant être consacrés à leurs propres besoins « … Ces seules « améliorations « , qui restèrent d’ailleurs souvent inexécutées, laissent deviner combien pitoyable devait être à cette époque la vie des familles rwandaises sur la bonne terre et sous le beau soleil de leur pays.
D’autres mesures s’étaient, par ailleurs, appliquées aux « autorités coutumières » elles-mêmes.
Déjà privé par les Allemands du droit de lever des armées et d’entreprendre des opérations guerrières, le Mwami Musinga avait été dès 1917 dépossédé de son ancien pouvoir sanguinaire de condamnation à mort et d’exécution sur-le-champ. Bientôt même, toutes décisions pénales furent réservées à de nouveaux juges appliquant le droit pénal du Congo belge. Et, plus généralement, toutes les décisions de justice coutumière furent soumises à la présence et au contrôle (plus que théorique) d’agents de l’Administration belge… lesquels entendraient, de plus, toutes plaintes éventuelles des justiciables… Mais comme les autorités-juges tutsi invoquaient une coutume malléable à volonté, comme les agents de l’Administration ne parlaient pour la plupart que le Kiswahili (leurs interprètes en Kinyarwanda étant désignés par les chefs-juges), ces dispositions étaient restées presque entièrement lettres mortes. Nul justiciable n’osait donc réclamer en cas d’abus. La peur de représailles (dont chacun savait, avec le désespoir que l’on imagine, qu’elles seraient impitoyables) régnait partout, et tout le monde se tenait terré dans son trou.
Autre réforme : les Chefs et Sous-Chefs furent systématiquement et de plus en plus chargés par l’Administration belge de vraies responsabilités « de bien commun « , qui avec le temps leur devinrent de plus en plus lourdes. Ces responsabilités visèrent surtout, au départ, l’extension des cultures et la lutte contre les maladies du bétail. Les fonctions de ces autorités ne furent donc plus seulement de profitables sinécures, mais devinrent petit à petit de vraies « charges orientées vers le service public « .
Une telle réforme, progressivement réalisée, était en vérité essentielle : elle s’attaquait en effet directement à l’ancienne « mentalité barbare, qui ne visait rien d’autre que l’exploitation d’autrui par l’usage arbitraire de la force « . Il en résulta que beaucoup de petits tyrans ne purent s’adapter et, dans les années qui suivirent, abandonnèrent leurs postes.
En 1923, nouvelle réforme : la Belgique soumit désormais à son agrément toutes les nominations et destitutions de Chefs et de Sous-Chefs. Et en 1924, les divisions territoriales furent redessinées et autant que possible uniformisées, les plus grandes étant divisées, les plus petites regroupées, et les enclaves supprimées. Ainsi, chacun des 45 Chefs (devenus uniques dans leurs circonscriptions avec un pouvoir désormais sans partage et, malheureusement pour les administrés, sans plus d’échappatoire) et chacun des 553 Sous-Chefs auraient dorénavant dans leurs ressorts un nombre d’habitants plus ou moins uniformisé, leur apportant donc une quantité à peu près équivalente de redevances en travail et en vivres. Sous réserve de ce qui a été dit plus haut, les redevances en travail au profit des Chefs et des Sous-Chefs furent bientôt — théoriquement — limitées à 1 jour par an et 1 jour par mois, et purent être rachetées ; tandis que leurs redevances en vivres furent désormais calculées en monnaie et incorporées à l’impôt. Le Rwanda compta dès ce moment dix Territoires (dirigés par des Administrateurs), supervisant chacun une dizaine de chefferies (subdivisées chacune en une douzaine de sous-cheffe-ries) qui relevaient à la fois de l’autorité du Mwami et de celle de l’Administrateur du Territoire concerné.
Il faut dire ici que tout en réduisant (très théoriquement, nous l’avons vu), les prestations en travail dues aux « autorités coutumières », l’Administration de Tutelle imposa par leur intermédiaire aux populations de nouveaux travaux. Ceux-ci, sans doute bien précieux pour le pays, n’étaient toutefois pas plus rémunérés que les précédants. Il s’agissait de la construction et de l’entretien des routes et ponts, de la lutte anti-érosive, des reboisements, etc. Mais comme l’ensemble du groupe tutsi jusqu’aux plus pauvres – y échappait, conformément à la pratique habituelle de la « hiérarchie coutumière « , tout leur poids retomba une fois encore sur les Hutu.
De grands changements étaient intervenus aussi, dès les premières années du Mandat, en ce qui concerne l’économie du pays. Progressivement monétarisée, elle s’ouvrit au libre marché, permettant l’éclosion, dans l’ensemble de la société, de libres initiatives individuelles nouvelles, pouvant échapper tout au moins en partie à l’emprise de la « hiérarchie coutumière » et des liens de clientèle. Les produits agricoles s’étaient commercialisés, et des commerçants professionnels avaient ici et là réussi à percer. Parmi les innovations qui favorisèrent cette évolution, il y eut notamment : l’action des Services de l’Agriculture et de leurs agronomes à travers tout le pays ; l’extension, alors obligatoire, des plantations individuelles de café ; la mise en culture de terres nouvelles, récupérées non sans peine (et contre redevances) sur les énormes étendues accaparées par les pasteurs ; l’introduction de la culture pérenne du manioc ; le drainage de certains marais ; l’ouverture de grands chantiers miniers pour l’extraction de minerais d’étain, de tungstène et de wolfram à Gatumba, Rugarama, Nyungwe, Musha-Rutongo, Rinkwavu, Kifurwe, etc. ; l’embauche de nombreux travailleurs salariés ; l’émigration temporaire de nombreux travailleurs vers le Congo, l’Uganda et le Tanganyika ( où ils échappaient au joug des « autorités coutumières « ) ; et surtout la création d’un réseau routier de plus en plus étendu, qui permit la multiplication des échanges et des communications entre les habitants de tout le pays, répandant irrésistiblement les idées nouvelles…
Sur le plan culturel enfin, nous avons vu qu’en 1925 la Belgique avait commencé à subsidier l’enseignement libre des écoles chrétiennes et à encourager ainsi son expansion. Elle y ajouta en 1929 l’institution d’un enseignement secondaire officiel (cycle de 4 années post-primaires) visant à former le personnel local de niveau technique moyen nécessaire aux Services de l’Administration (agro et zoo-technologies, santé, administration). Cet enseignement serait donné au sein d’un « groupe scolaire » créé à Butare/Astrida et dont la gestion fut confiée aux Frères de la Charité de Gand.
Ces mesures allaient évidemment contribuer beaucoup à faire évoluer les mentalités.
Mais pour l’Administration de Tutelle, comme pour l’Église, un grand obstacle subsistait : le Mwami Musinga et son entourage, restés réfractaires et foncièrement « hostiles à toute idée d’évolution dans le sens des principes de l’Occident « .
Aussi, après de longues années d’efforts infructueux pour tenter de réduire son opposition secrète mais obstinée, l’Administration procéda-t-elle à sa destitution, le 12 novembre 1931.
Cette mesure, en écartant le principal agent de coutumes injustes, élimina un obstacle des plus redoutables à l’évolution politique et sociale ultérieure du Rwanda.
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