Le 25 novembre 1958, deux semaines après son retour d’Europe, Grégoire Kayibanda reprit ses activités au Kinyamateka. Après la période si animée qu’il venait de vivre, il y retrouva un rythme plus calme. Il se rendit compte aussi qu’il ne pourrait que progressivement y mettre en pratique ses idées nouvelles. D’autant plus que la responsabilité des articles était assumée ensemble par le rédacteur en chef et par le directeur de la publication.

Devant être « au service de la communauté chrétienne dans son ensemble « , il devait concevoir ses articles et gérer les différentes rubriques du journal en conséquence. Il était rassuré de savoir que, dans ce même esprit, Mgr Perraudin lui donnerait en temps opportun « sans rien brusquer, les moyens nécessaires pour servir à fond l’opinion publique « .

Surtout préoccupé du grand problème socio-racial dont souffrait le pays, il se promettait d’user pour le résoudre des qualités personnelles qui seraient nécessaires : « sagesse, hardiesse, sens de l’intrigue tutsi, désintéressement total « … Connaissant la complexité du problème, il considérait bien son projet comme « un peu hardi « , mais il s’en remettait humblement à Dieu : « Ne se plaît-il pas à se servir des instruments les plus faibles ? »‘

Dans ses articles de presse, destinés à un public ne parlant souvent pas le français, et consacrés à des sujets particuliers, il s’efforçait d’apporter toujours une vision large et de faire percevoir à ses lecteurs comment tous les problèmes se tiennent : ceux de la famille, de la dot, de l’éducation des enfants, de l’accès aux écoles, des terres familiales, l’abolition des travaux obligatoires ; mais en même temps la conscience des besoins futurs de la communauté, la prévoyance de l’avenir, et les conditions d’un développement sans contrainte.

Il y expliquait aussi l’importance essentielle de gagner les prochaines élections, qui devaient se tenir fin 1959. Il fallait qu’en vue de celles-ci chacun se concerte sans tarder avec les autres pour choisir des candidats qui aient non seulement les mêmes idées, mais aussi le courage et l’intelligence de les exposer… Et afin que ces candidats bénéficient d’un maximum de voix, il fallait « se mettre ensemble », se regrouper dans un même « parti  » sans attendre le dernier moment, et en se tenant fermement aux choix arrêtés en commun.

Tout en exerçant ainsi son rôle d’informateur et de formateur, pour familiariser les populations aux mécanismes de la démocratie, il s’abstenait de recommander tels ou tels partis, ceux-ci n’ayant d’ailleurs pas encore été officiellement autorisés à se constituer.

Cela ne l’avait pas empêché, sur un plan privé et non professionnel, de retrouver le « Mouvement Social Hutu » (MSH), qu’il avait lancé avec les autres leaders démocrates en juin 1957, trois mois avant son départ pour l’Europe. À présent, ses compagnons estimaient que, mieux que quiconque, il était « au fait de la réalité du régime et des méthodes aptes à vaincre « . Ils lui demandèrent donc de se charger de la présidence générale du mouvement. Il accepta cette responsabilité majeure, tout en notant dans ses Carnets une série de dispositions à prendre, notamment :

—définir « progressivement une doctrine » du mouvement,élaborer « un programme annuel » et prévoir « une publication « ,

— mettre en place « progressivement une réelle organisation, multiplier des sections, construire un local pour abriter le secrétariat du mouvement, provoquer des rencontres de militants et assurer une marche efficace des réunions en y précisant les diverses responsabilités « … et enfin,

-créer « une commission politique apte à évoluer en parti politique « .

Le MSH développerait ainsi « son action sociale et son action politique, sans tapage mais sans concession aux intimidations de toutes sortes », avec confiance dans la « réussite finale des aspirations d’un peuple qui se libère « .

Dans l’immédiat, il fut décidé de rédiger un manifeste-programme indiquant les réformes et la réorganisation politique souhaitables, de façon à convaincre le « Groupe de travail » dont les autorités belges annonçaient la venue prochaine au Ruanda-Urundi pour y « étudier l’évolution à donner aux institutions politiques des deux pays » à la fin de la législature en cours des Conseils représentatifs.

Non content d’assumer la lourde tâche de la présidence du MSH, Grégoire Kayibanda accepta aussi à cette époque son élection comme président du conseil de gestion de la Trafipro, grande coopérative de consommation dont il était devenu membre dès avant son départ pour l’Europe. Ce conseil devait veiller à ce que le profit économique et social voulu pour les populations soit assuré par une gestion financière rigoureuse sans que des intérêts particuliers viennent en fausser le jeu.

Autre activité, bien différente, dont il accepta alors la charge : la présidence nationale de la Légion de Marie. Ce qui l’amena à se rendre avec l’aumônier de ce mouvement auprès des responsables locaux aux quatre coins du pays. Lors de ces déplacements, une fois achevée sa journée d’action catholique, il réunissait ensuite autour de lui, dans la soirée et une partie de la nuit, les moniteurs d’enseignement primaire de toute la région. Ainsi fut-il de mieux en mieux connu de tous, comme il connut tout le monde : connaissance bien précieuse non seulement lorsqu’il lui faudra bientôt organiser un parti politique au service des idées démocratiques, mais aussi lorsqu’il lui faudra faire établir des listes de candidats pour les futurs Conseils communaux.

Cependant, lorsque les tensions politiques vinrent à s’accroître dans le pays, les autorités religieuses voulurent éviter tout risque de compromission, même indirecte, avec un parti quel qu’il fût ; et Grégoire Kayibanda, tout en restant responsable de la section de Kabgayi, dut abandonner ses responsabilités nationales dans ce mouvement.

Le 1er décembre 1958, s’ouvrit à Bujumbura la session annuelle du Conseil Général du Ruanda-Urundi, la première depuis la Mission de Visite de l’ONU de septembre 1957. Et ses membres purent prendre connaissance de l’édifiant rapport d’une « commission privée » dudit Conseil, qui avait étudié le problème Hutu-Tutsi et mettait crûment en lumière les abus du système sévissant alors dans les deux pays.

Ce rapport montrait combien dure était la situation des populations du Ruanda-Urundi à ce moment (donc à la veille de la Révolution rwandaise de novembre 1959). Il énumérait, à titre exemplatif, une série d’abus, et déclarait formellement que « d’innombrables indices et recoupements révélaient que le mal était général… et que les injustices au détriment des faibles existaient toujours à l’état d’institution, comme au temps jadis « .

Se limitant à celles de la « hiérarchie coutumière « , sans même parler des innombrables abus découlant des systèmes de clientèle, il en donnait quelques exemples. Ainsi, évoquant les prestations en travail et en vivres dues par les populations aux autorités locales et théoriquement remplacées naguère par un impôt uniforme, il révélait que ces autorités « continuaient à faire travailler certains de leurs « sujets » à leur profit personnel sans rémunération aucune : travaux domestiques, construction de leurs maisons, garde des troupeaux, culture des champs vivriers et des plantations de rapport « … Celui qui voulait « se libérer de ce travail forcé » ne pouvait le faire qu' » en payant lui-même son employeur « . Et si par aventure un Chef ou Sous-Chef était « condamné par la Justice ou destitué par l’Administration, il n’en gardait pas moins la maison construite, les exploitations de rapport créées, et les troupeaux acquis illégalement pendant son commandement : il pouvait se retirer, fortune faite « .

Ce rapport révélait en outre que « malgré un impôt légal déjà bien lourd (environ un quart du revenu monétaire), ces autorités soutiraient à leurs « sujets » des sommes importantes. « Tous les artifices sont employés dans ce but : certains récoltent l’impôt légal deux fois par an, une fois pour le Trésor, une fois pour eux-mêmes… Ou encore, chargés par l’Administration de procurer de la main-d’œuvre non rémunérée pour des travaux d’utilité publique (routes, reboisements, haies anti-érosive), ils s’adressaient d’abord à leurs sujets les plus riches, qui se libéraient aussitôt en versant un pot-de-vin parfois de 200 frs. Puis descendant toute la hiérarchie sociale avec des profits proportionnels, c’étaient finalement les plus pauvres, toujours les mêmes, qui n’ayant pas de quoi payer étaient astreints au travail envisagé. Ces malheureux étaient donc taxés doublement : une fois en espèces, et une fois en nature (ou deux fois en espèces).

Mais là ne s’arrêtaient pas « l’ingéniosité perverse de ces autorités « , ni « l’inaltérable patience des populations » réduites au silence par la peur de représailles qui pouvaient être terribles « . « Un euphémisme, révélait le rapport, appelle cadeaux les taxes en nature ou en espèces que l’administré est obligé d’offrir au Chef, au greffier, etc. s’il veut en obtenir le service public auquel il a droit et que ceux-ci sont obligés de rendre en vertu de leurs fonctions rétribuées : inscription dans les registres, permis de mutation, examen d’une cause, obtention d’une terre « … Toute nouvelle occasion était bonne pour rançonner les paysans : ainsi, lorsque des dépulpeuses furent installées dans les campagnes pour alléger le travail des planteurs de café et améliorer leur production, les mêmes autorités les assortirent d’une taxe à leur profit personnel, une part du café (pouvant aller jusqu’à la moitié) étant en outre saisie après le dépulpage « .

 Lorsqu’elle avait été informée de ces multiples abus, l’Administration avait bien pris des mesures pour y remédier, mais avec « peu de résultat, et ce par sa faute, car elle manqua de courage ou fut trop prudente « … Les mesures qu’elle prenait pour protéger les populations « se retournaient contre celles-ci de par la malignité des autorités coutumières « .

Ce rapport remis au Conseil Général soulignait, à juste titre, que nombreux étaient aussi les Tutsi pauvres soumis aux injustices de ces autorités, mais avec cette nuance importante que, la solidarité de race jouant, on ne trouvait « que des Hutu astreints aux corvées, tandis que les Tutsi même pauvres se promenaient sur les collines « .

En guise de conclusion, le rapport proposait qu’au sein de tous les Conseils représentatifs (y compris donc les deux CSP), les ethnies bénéficient tout au moins d’une représentation paritaire.

Après que ce rapport eut été soumis au Conseil Général, et suite aux remarques faites par la Mission de Visite de l’ONU un an plus tôt, en septembre 19572, le Gouverneur en place fit une déclaration où il fut enfin question d’un problème indéniable, admettant que « l’organisation politique et administrative au niveau des collines rendait des abus possibles « … qu’une seule ethnie « composait en énorme majorité les dirigeants et possédait une énorme majorité des richesses immobilières que désormais ce serait « un objectif essentiel » que de « réduire ce déséquilibre « …

Il avait donc fallu « attendre plus de 40 ans, écrira plus tard Guy Logiest (ancien Résident Spécial du Rwanda et ancien Ambassadeur de Belgique en ce pays), pour que l’Administration de Tutelle reconnaisse ce fait. Encore n’osa-t-elle pas en faire carrément une question raciale, mais plutôt un problème d’opposition entre riches et pauvres « … En outre, d’une pareille « reconnaissance des faits « , il eût fallu passer rapidement aux actes ; or ces belles paroles « ne furent, écrira encore l’Ambassadeur Logiest, suivies d’aucune action de redressement tant soit peu énergique « … En réalité, l’Administration « poursuivit sa politique de soutien à la hiérarchie (coutumière) comme par le passé « .

La compréhension des problèmes ayant ainsi évolué grâce au soutien si précieux de l’ONU et de ses Missions de Visite, et cette compréhension devant mener dans un avenir proche à des réformes institutionnelles, le Vicaire Apostolique de Kabgayi, Mgr Perraudin, résolut de rappeler une bonne fois, avec modération mais clarté, les grands principes de morale sociale applicables en l’occurrence. Le 11 février 1959, dans une Lettre pastorale de Carême qui devint immédiatement célèbre, il rappela que « la loi divine de la justice et de la charité sociale demande que les institutions d’un pays assurent réellement à tous les habitants et à tous les groupes sociaux légitimes les mêmes droits fondamentaux et les mêmes possibilités d’ascension humaine et de participation aux affaires publiques. Des institutions qui consacreraient un régime de privilèges, de favoritisme, de protectionnisme, soit pour des individus soit pour des groupes sociaux, ne seraient pas conformes à la morale chrétienne « …

Cette Lettre « sur la justice et la charité » eut – on l’imagine – un retentissement énorme dans tout le pays. Dans le Vicariat de Kabgayi naturellement, où elle fut lue dans toutes les églises ; mais aussi dans celui de Nyundo, où Mgr Bigirumwami la fit lire de même. Les populations s’y sentirent comprises et confortées, tandis que bien des privilégiés s’y sentaient directement concernés et culpabilisés.

Quelques jours après, le 15 février, l’Association pour la Promotion Sociale de la Masse (Aprosoma), fondée le 1er novembre 1957 par Joseph Habyarimana Gitera et Aloys Munyangaju, se donna le nom de parti politique et devint le Parti Social Hutu (mais l’appellation d’Aprosoma, elle, resta dans l’esprit du public). Cela, avant que la formation des partis n’ait été officiellement autorisée par la Tutelle.

Lorsqu’il apprit la formation de ce premier parti, Grégoire Kayibanda consulta ses amis, et ils décidèrent ensemble de ne pas le suivre : « question d’idéologie, de méthode et de ton « … Il semblait vouloir éviter toute précipitation, ne voulant ni brûler les étapes, ni paraître enfreindre la loi pour un enjeu purement formel. D’abord et avant tout, nota-t-il, « on préparera la campagne visant le Groupe de Travail et on s’organisera pour l’action face aux prochaines réformes « . Quant au nouveau parti, « l’on travaillera aussi délicatement que possible à manifester les distinctions nécessaires ; mais en tout, on travaillera avec modestie, énergie, sagesse et charité « .

Quelques jours après, arriva au Rwanda le Groupe de Travail annoncé et tant attendu. Il parcourut le pays durant tout le mois de mai pour « s’enquérir des aspirations des habitants quant à l’évolution administrative et politique » en vue des réformes institutionnelles jugées à présent indispensables.

Le Mouvement Social Hutu (MSH) lui remit sans tarder un manifeste-programme préparé à son intention. Mais en plus, consterné par la proposition faite récemment par un professeur de l’Institut Colonial d’Anvers (qui suggérait de laisser le problème Hutu-Tutsi se régler après l’indépendance ), il se décupla pour convaincre les membres du Groupe de Travail qu’il fallait au contraire inscrire le règlement de ce problème comme un préalable absolu à l’indépendance: « Si l’autonomie était octroyée avant, soulignèrent-ils, elle permettrait à la « hiérarchie coutumière » de rétablir d’abord ses pouvoirs anciens et ensuite de faire retomber le peuple dans une condition plus dure que jamais « . Les leaders du MSH en étaient d’autant plus assurés qu’ils étaient informés secrètement des idées prévalant dans l’entourage du Mwami.

De son côté, cet entourage, qui s’était récemment détourné de l’Aprosoma pour « en finir avec le Mouvement de Kayibanda « , s’efforça de persuader le Groupe de Travail de l’urgence qu’il y avait à réprimer sévèrement les « fauteurs de troubles et de division « . Mais cela n’empêcha pas le président dudit Groupe de se rendre compte bien clairement que « le besoin de démocratie avait acquis dans les masses une force inouïe « … et, à son retour à Bruxelles, de proposer à son Gouvernement les réformes appropriées.

Le 15 juin, en prévision des élections qui devaient à présent se tenir bientôt (dès que les réformes auraient été édictées), la formation des partis politiques fut autorisée par l’Administration de Tutelle. Les différentes tendances entreprirent donc de s’organiser en conséquence. Et dans tout le pays, les réunions populaires se multiplièrent et les esprits commencèrent à s’échauffer sérieusement. Ce dont le Mwami ne manqua pas d’être avisé en hâte.

Pour tenter de ramener un certain apaisement, le Mwami Mutara prit alors, sans en avoir référé à la Tutelle, un Décret abolissant les travaux non rémunérés imposés par celle-ci.

Première concession, substantielle, mais qui apparaissait à présent bien insuffisante car elle laissait intacts tous les autres privilèges ethniques et les monopoles qui en découlaient au niveau du pouvoir, de la justice, des systèmes de clientèle, de l’enseignement, des moyens économiques… Concession bien tardive aussi, mais qui annonçait un très net fléchissement. Or on évoquait depuis des mois au sein du Conseil Supérieur du Pays, sous la présidence du Mwami, la suppression des domaines pastoraux et du système de clientèle s’y rattachant. L’on devine donc que ce Décret du Mwami, et surtout le fléchissement qu’il traduisait, ne pouvait qu’inquiéter au plus haut point les « faucons » qui l’entouraient et qui refusaient toute remise en question d’un système qui conditionnait leur vie de farniente à charge du reste de la population.

Quoi qu’il en soit, peu de temps après, le 25 juillet 1959, le Mwami Mutara mourait subitement. Sa mort survint à Bujumbura, où on le soignait pour une grave maladie qu’il traînait depuis des années et qui était arrivée au dernier stade de son évolution.

Ce décès d’un Mwami sans héritier risquait de modifier la portée des réformes en cours de préparation. Les leaders hutu se réunirent d’ailleurs immédiatement à Ruhengeri pour examiner la situation nouvelle. Mais conscients qu’ils devaient agir très vite, les principaux personnages de l’entourage du Mwami organisèrent ses funérailles dès le 29 juillet, c’est-à-dire beaucoup plus tôt que ne le prévoyait la coutume. Et ils y présentèrent comme ayant été désigné par le défunt pour lui succéder, son demi-frère Jean-Baptiste Ndahindurwa, homme effacé mais docile à leurs injonctions ; dont l’investiture précipitée fut ainsi quasiment imposée au Gouverneur venu assister aux cérémonies ; et qui prit le nom de règne de Kigeri.

Avant d’accepter ce nouveau Mwami, le Gouverneur en avait au moins obtenu la promesse formelle qu’il accepterait un système de monarchie constitutionnelle organisé démocratiquement selon les règles nouvelles qui allaient bientôt être édictées.

Au cours des semaines suivantes, la formation de partis politiques ayant été autorisée, les préparatifs en vue de la constitution de ceux-ci se poursuivirent. L’Aprosoma, qui avait pris les devants, régularisa sa situation dans le cadre de la nouvelle réglementation. Fortement implanté dans la région de Save et de Butare/Astrida, il n’était, par contre, que faiblement organisé ailleurs. Les discours courageux et combatifs mais parfois un peu exaltés de son président, Joseph Habyarimana Gitera, en avaient fait au départ l’ennemi n°1 de l’entourage du Mwami et de toute la « hiérarchie coutumière « .

Dès le 3 septembre, fut homologué un second parti : l’Union Nationale Rwandaise (Unar). L’on y retrouvait la quasi-totalité des « autorités Coutumières » et, à leurs côtés, tous les privilégiés du système en place. Présidé par François Rukeba (Sous-Chef au Kinyaga, mais qui avait joué un rôle majeur lors de l’avènement de Kigeri), ce parti se présentait comme s’il était seul patriotique et nationaliste. Il revendiquait au plus tôt l’autonomie interne du pays en vue d’une indépendance rapide, y voyant à l’évidence un moyen expéditif de couper la tête au géant hutu avant qu’il ne se soit remis parfaitement sur pied.

Le 14 septembre, ce fut au tour du Rassemblement Démocratique Rwandais (Rader) d’être agréé comme parti politique. Présidé par Prosper Bwanakweri, Chef au Rusenyi (Nyanza), il regroupait des Tutsi modérés « de la jeune génération » et quelques Hutu sympathisants. L’on y trouvait notamment Étienne Rwigemera, frère du défunt Mwami Mutara et donc demi-frère de Kigeri ; J.N. Seruvumba, Chef au Bwishaza) ; Lazare Ndazaro et Aloys Muhikira, fonctionnaires tutsi auprès de la Résidence ; Anastase Makuza, fonctionnaire hutu de la Résidence Mais qui ne tarda pas à rejoindre le parti Parmehutu… Le Rader n’avait en réalité qu’une faible base populaire. Son programme, à l’origine diamétralement opposé à celui de l’UNAR, comportait une série d’ouvertures vers une évolution démocratique : élection des Chefs, Sous-Chefs et Juges au suffrage universel ; abolition du monopole de fait des Tutsi ; nationalisation des grands domaines pastoraux (contre indemnisation toutefois) ; évolution vers une propriété foncière individuelle dégagée des systèmes de clientèle…

Le 26 septembre enfin, le Mouvement Social Hutu, dont les principaux leaders s’étaient réunis pour l’occasion à Gitarama autour de leur président, donna à son tour naissance à un parti, le Parti du Mouvement de l’Émancipation des Hutu (Parmehutu). L’accent particulier mis dans son nom sur les Hutu était comme un appel à ceux qui étaient les premiers intéressés au changement ; et effectivement, il contribua à les rassembler tous. Mais ce parti se voulait aussi au service de toutes les populations exploitées, sans se limiter à un groupe ethnique ; c’est-à-dire au service aussi des très nombreux Tutsi pauvres et des Twa, car les uns et les autres avaient eu souvent un sort comparable à celui des Hutu et, « eux aussi, réclamaient la démocratie et une répartition équitable du patrimoine national « .

Cette nouvelle formation rassemblait des hommes éclairés, solides et, comme leur chef, totalement désintéressés : dévoués corps et âmes et décidés à sacrifier leurs vies pour la libération de leurs frères opprimés. Elle disposa dès le départ d’une organisation en grande partie clandestine. Ses fondateurs n’avaient évidemment ni les grandes ressources financières, ni les moyens d’autorité, d’intimidation, de propagande… ni les importants moyens de transport… dont disposait la « hiérarchie coutumière « . Mais grâce aux innombrables contacts personnels noués patiemment et discrètement au long des années à travers tout le pays par son président, Grégoire Kayibanda, grâce au « travail en profondeur » réalisé par celui-ci, ce parti put multiplier des cellules actives jusque dans les régions les plus reculées, au niveau de chaque sous-chefferie et même de chaque colline. Et cela, sans que la « hiérarchie coutumière » s’en rende compte, et songe à l’écraser.

Dans les premiers temps, dit un des anciens membres de ce parti, « nous avons tenu beaucoup de réunions de nuit au domicile de Grégoire Kayibanda : nous étions obligés de nous cacher chez lui pour échapper à la surveillance du pouvoir. Nous avons chaque fois passé des nuits entières chez lui ! Nous étions nombreux et nous avions des problèmes sérieux du pays à débattre. Mais chaque fois sa femme nous accueillait comme des frères, avec une discrétion qui a toujours forcé mon admiration : la générosité et la solidarité dans la famille de Kayibanda sont des qualités qui lui sont propres. Sa maison était toujours ouverte. Il nous a montré par son exemple que quand on est responsable, on doit être prêt pour les sacrifices de toutes sortes. Je l’admire beaucoup pour ça et je garde de lui un souvenir très respectueux « . L’esprit de fraternité qui caractérisait ces réunions leur conférait une ambiance chaleureuse : « Nous avons vu en lui un homme de coeur et de grande ouverture. Il aimait les gens sans tenir compte de leur rang social. Et il avait inculqué cette mentalité à tous les membres de sa famille. Sa femme était aussi exceptionnelle, car elle nous supportait de bon coeur, tout nombreux que nous étions. Peu à peu, nous sommes devenus un groupe trop important pour que la petite maison de Kayibanda pût nous contenir, et nous avons dû chercher un autre lieu discret près de la maison d’un autre militant. C’est dans un petit boisement que nous avons donc tenu nos réunions, à ciel ouvert, pour ne pas attirer l’attention des membres de l’Unar, qui étaient en même temps responsables du pays. Avant d’arriver à Gitarama, vous traversez un petit centre qui n’était pas aussi développé dans le temps. Le lieu se nomme « Mu-cyakabiri « , chez Ndahayo « .

Au-dessus du vaste réseau non apparent du parti, se mit donc dorénavant en place une organisation visible et officielle ; et notamment, un Comité National comprenant: Grégoire Kayibanda (président), Balthazar Bicamumpaka (vice-président), Jean-Baptiste Rwasibo (vice-président), Jean-Baptiste Sagahutu (vice-président), Claver Ndahayo (secrétaire), Maximilien Niyonzima (secrétaire ), et un groupe de leaders-conseillers : Otto Rusingizandekwe, Lazare Mpakaniye, Gaspard Cyimana, Calliope Mulindahabi, Augustin Kamoso, Amandin Rugira, Dominique Mbonyumutwa, Anastase Makuza, Jean Habyarimana, Théodore Gashugi, Wélars Banzi, Gaspard Rwagahilima, etc et des Comités par Territoire et par chefferie. Chez tous ces leaders, on constatait une calme et inébranlable détermination, une fermeté et un courage impavides… Grégoire Kayibanda les entraînait tous derrière lui, et tous le suivaient avec la confiance la plus profonde et la plus totale.

La première expression publique de ce parti fut, le 9 octobre 1959, un nouveau manifeste-programme, dont on pourrait résumer comme suit les grandes idées. D’abord, volonté d’union, sans prédominance d’une race sur une autre : collaboration avec tous démocrates convaincus et absence de toute haine pour l’ethnie des gens au pouvoir ; mais en gardant « en horreur l’hypocrisie et les intrigues » dont ceux-ci faisaient leur pain quotidien. Ensuite, volonté de réforme des institutions, en partant de la base : remplacement des sous-chefferies par des Communes viables ( élection de Bourgmestres et Conseillers communaux au suffrage universel direct des hommes et des femmes) ; suppression pure et simple des chefferies ; élection indirecte des Conseils de Territoire et d’un Conseil Supérieur du Pays (CSP) mais sans membres d’office ni présidence imposée ; codification des lois et coutumes ; acceptation du principe d’une monarchie constitutionnelle démocratique, mais suppression du Kalinga (qui n’était – nous l’avons vu – que le trophée d’une ancienne conquête) et du vieux conseil des rites royaux (Abiru) ; adjonction à tous les agents à compétence générale de l’Administration de Tutelle (y compris le Résident) d’un co-responsable rwandais; et enfin, 5 à 7 ans de véritable démocratie avant un référendum sur l’indépendance. Ensuite, volonté de réforme du système socio-économique : rééquilibrage ethnique équitable de l’enseignement, surtout secondaire et supérieur ; remplacement des travaux obligatoires et non rémunérés par des travaux publics dorénavant correctement payés en permettant aux jeunes de gagner leur vie ; partage équitable des grands domaines pastoraux, et accession de tous à la propriété individuelle ; multiplication des sociétés coopératives et des regroupements d’agriculteurs; etc.

Cependant, tandis que ce parti démontrait ainsi la solidité de ses conceptions, en même temps que la générosité et la modération de ses leaders, les deux formations politiques les plus belliqueuses se laissaient aller à de regrettables débordements. L’Unar d’abord, qui le 13 puis le 20 septembre avait organisé à Kigali puis à Butare de premiers meetings où étaient présents la plupart des Chefs et des membres du CSP. Trois des Chefs les plus importants y accusèrent publiquement l’Administration de Tutelle « d’avoir divisé le Rwanda, créé artificiellement le problème Hutu-Tutsi, et laissé les Européens s’enrichir aux dépens du pays « . À propos de cette curieuse accusation, que l’Unar lancera désormais sans se lasser à l’ONU contre la Belgique, Grégoire Kayibanda écrivait alors : « Je ne sais que trop bien que le pauvre Gouvernement belge n’y est pour rien ! La situation que nous déplorons est un fait « précolonial « , comme on dit. Le Gouvernement belge a même été très favorable aux Tutsi en conservant leurs monopoles jusqu’au moment où les Hutu ont osé parler haut de leur état de citoyens de seconde zone… et les agents de la Tutelle sont étonnés d’une telle ingratitude de leurs protégés. Le favoritisme à l’égard des Tutsi est si criant que les Blancs comprennent vite les revendications des Hutu « .

Quoi qu’il en soit, ces accusations proférées au nom de l’Unar ne pouvaient qu’être mal accueillies par la Tutelle. D’ailleurs, après en avoir référé au Gouverneur à Bujumbura, le Résident de Kigali décida de sanctionner les Chefs concernés par une mutation disciplinaire vers des chefferies de second ordre.

L’Église du Rwanda aussi ( en la personne de ses deux Vicaires Apostoliques) estima quant à elle devoir mettre son clergé en garde vis-à-vis des méthodes de l’Unar, parti qui prétendait monopoliser le « patriotisme » et enrôler les jeunes dans un mouvement de jeunesse ultra-nationaliste « comme cela s’est passé dans certains pays totalitaires, afin de les soustraire à l’influence des familles et de l’Église « … parti qui prétendait aussi que l’enseignement devrait à l’avenir relever du seul pouvoir politique ; et cela même si les parents préféraient une influence chrétienne… et parti enfin dont le programme socio-politique restait totalement flou, tandis que ses dirigeants recherchaient en sous-main l’aide de certaines influences communisantes : ce que beaucoup de ses membres « ne soupçonnaient probablement pas « . Autant d’options qui devaient permettre à l’Unar de régler l’épineux problème socio-politique du pays sans avoir à ne se soucier ni de démocratie, ni de justice, ni de charité…

Comme en réponse aux excès de l’Unar, le parti Aprosoma avait organisé quant à lui, le 27 septembre à Butare, une grande manifestation au cours de laquelle furent diffusés des discours et des tracts très combatifs, conçus de façon à galvaniser les populations. Mais là aussi, l’Église du Rwanda jugea devoir intervenir, et désapprouva cette fois le ton raciste des paroles et des écrits, qui traduisaient « un esprit non chrétien » et tentait de se servir de l’Église et de sa doctrine « comme d’un paravent ». Joseph Gitera, le président de ce parti, tint alors à exprimer ses regrets et démissionna de son poste, cédant celui-ci à son ami Aloys Munyangaju, homme sage et de ton modéré. Un tel geste démontrait à la fois la vivacité de ses sentiments et la sincérité profonde de ses convictions.

Au début d’octobre, désireux de prévenir tous nouveaux débordements, le Gouverneur interdit à tous les partis de tenir des meetings. Pour sa part, Mgr Perraudin voulut maintenir le journal Kinyamateka en dehors des remous de la politique et convint avec Grégoire Kayibanda, devenu président du parti Parmehutu, qu’il délaissât, fût-ce temporairement, ses fonctions de rédacteur en chef. Celui-ci dut alors faire vivre sa famille dans une grande austérité, ne pouvant plus compter désormais sur un salaire professionnel et devant recourir à l’aide de certains de ses amis les plus dévoués.

Cependant, l’interdiction de tous meetings n’empêcha pas l’agitation de s’accroître : les Unaristes en particulier se battaient « en désespérés » et continuaient leurs campagnes de faux-bruits, d’intimidation et de violence contre ceux qui refusaient de se ranger à leurs côtés. Un tract émanant de l’entourage de Kigeri, et dont les auteurs se qualifiaient de « Rwandais authentiques « , présenta certains leaders des partis modérés (en particulier, Kayibanda (Parmehutu) et Bwanakweri (Rader), comme « ennemis du Rwanda, de sa monarchie et de son Kalinga « , c’est-à-dire, selon l’ancienne coutume, comme méritant la mort. Ce à quoi le journal de l’Aprosoma répondit avec une égale dureté. Le 17 octobre, des groupes de 200 à 300 Unaristes s’étant rassemblés à Kigali, durent être dispersés par la Force Publique (coût : 3 blessés et 1 mort). Et les incidents se multiplièrent : de nouveaux tracts furent placardés sur les arbres bordant les routes près de Nyanza, incitant ses adeptes à tuer certains leaders hutu, « ennemis à abattre, serpents à écraser « … d’autres présentèrent encore comme « ennemis du Rwanda » une série de personnalités rwandaises (et même Mgr Perraudin). De nombreux Hutu furent frappés ou menacés, leurs bananeraies détruites, leur bétail abattu, empoisonné ou mutilé, l’accès aux sources et abreuvoirs coupé.

Ce que voyant, la Tutelle se résolut à envoyer au Rwanda des renforts de troupes.

Seule l’annonce des réformes eût peut-être apporté une certaine détente. Mais leur attente s’éternisait.  Une étincelle suffirait pour mettre le feu aux poudres…

 

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