Développement national

Mais tout en affrontant ainsi les problèmes institutionnels et politiques, tout en veillant à la paix et à la sécurité, les autorités rwandaises consacrèrent un maximum de forces à la grande oeuvre du développement national !

L’œuvre à réaliser en ce domaine était à vrai dire immense, car le sous-développement du pays était général. Les infrastructures communautaires du Ruanda-Urundi avaient été naguère concentrées par la Belgique exclusivement à Bujumbura : installations portuaires sur le lac Tanganyika (par où transitait vers Kigoma et Dar-es-Salam tout le commerce international des deux pays), entrepôt pétrolier, aérodrome international, aménagements urbains et bâtiments administratifs, etc. De même que la quasi-totalité des infrastructures commerciales privées : entrepôts de marchandises, sièges sociaux, banques, hôtels, etc. Quant au Rwanda, il n’avait rien eu… Aucun bâtiment pour ses Ministères, aucun pour ses communes, et si peu pour ses Services sociaux décentralisés qu’il valait mieux ne pas en parler. Pas non plus de Caisse d’Épargne, ni de Caisse des Pensions… Pas de transports publics… Pas de téléphone interurbain, et à Kigali même n’existait qu’un archaïque central manuel toujours saturé. Il n’y avait à Kanombe près de Kigali qu’une plaine d’aviation pour DC 3, avec deux minuscules baraques recouvertes de tôles ondulées, l’une pour la douane, l’autre pour l’immigration. Pas de routes asphaltées non plus… Pas de banques, ni d’assurances, ni d’entrepôts, ni d’hôtels… Une radiodiffusion débutante à peine entendue aux alentours de Kigali (5 kW)!

A tout cela, s’ajoutait en tous domaines une grave carence en cadres techniques. Car si un certain nombre de leaders, d’autorités politiques et de fonctionnaires de 1962 disposaient d’une formation générale élevée (acquise le plus souvent dans les Grands Séminaires catholiques), par contre l’échelon technique faisait terriblement défaut : le cadre technique supérieur parce qu’il n’avait jamais été formé ; et le cadre technique moyen, naguère monopole tutsi, parce qu’une partie de son effectif avait délaissé ses fonctions lors des événements de 1959-60.

Enfin, les finances publiques étaient dramatiquement insuffisantes. Au lieu d’accroître au moins transitoirement son aide, la Belgique, accablée et quelque peu épuisée par les événements du Congo, avait au contraire dû la réduire. Et le Rwanda n’avait encore nulle autre aide extérieure pour y suppléer. Or il lui fallait non seulement mettre en place les nouvelles institutions, non seulement doter le pays de tous les équipements et infrastructures qui lui faisaient défaut, non seulement former des cadres techniques en tous domaines… Mais il fallait aussi payer et équiper une Garde Nationale capable de le protéger des raids terroristes… Il fallait aussi ouvrir et financer un minimum d’Ambassades pour nouer de nouveaux liens d’amitié et obtenir les nouvelles aides indispensables… Il fallait verser des cotisations, relativement importantes, aux principaux organismes internationaux… Tout cela se chiffrait par dizaines et par centaines de millions… Bref, il fallait tout créer, tout assumer, surmonter des difficultés sans nombre.

C’est à cette tâche immense que se donnèrent à fond les nouvelles autorités rwandaises et, à leur tête, le Président Kayibanda, avec une résolution, un courage et une abnégation que l’on ne peut qu’admirer.

Déjà un peu familiarisé à la gestion du pays par les deux années d’autonomie qui avaient précédé l’indépendance, chacun se mit au travail sans désemparer.

Mais tout en s’attaquant dans l’immédiat aux problèmes les plus urgents, le Président Kayibanda eut le souci de tout orchestrer. Il voulut pouvoir disposer dès que possible d’un plan national indicatif et souple, dans lequel il voyait le moyen d’orienter tout le système économique vers ce qui devait être finalement son unique objectif : le progrès social des gens simples et pauvres des campagnes et des villes. Cela, tout en amenant les populations à s’impliquer dans l’effort collectif. Et tout en donnant un cadre solide et rassurant aux aides financières extérieures sollicitées.

Lors du remaniement gouvernemental du 6 février 1963, il créa donc un Ministère du Plan, et le confia à Thaddée Bagaragaza, le plus jeune de ses Ministres. Puis en juin 1964, il créa (en dessous d’une Commission Gouvernementale du Plan et sous la direction de ce Ministère) un Comité national du Plan supervisant 13 commissions, elles-mêmes subdivisées en sous-commissions. Regroupant des représentants des milieux publics et privés, cette organisation du travail avait l’avantage d’amener chacun à élargir ses horizons et à coordonner ses activités à celles des autres.

Comment résumer en quelques pages onze ans d’efforts incessants et courageux, onze ans de réflexion, de décisions, d’action, de combats pour le progrès du pays ? Onze ans qui ont donné au Rwanda les bases solides sur lesquelles les efforts ultérieurs ont pu et pourront donner des résultats prometteurs.

Quoique ces efforts aient, en ces temps-là, constitué l’essentiel de la vie de Grégoire Kayibanda, de ses compagnons et de tout le pays derrière lui, nous n’en donnerons pas ici le détail. Cela nous entraînerait beaucoup trop loin.

Nous nous contenterons de passer très rapidement en revue les différents domaines où ces efforts s’exercèrent, et portèrent leurs fruits. Ainsi pourrons-nous nous faire une petite idée de leur incroyable densité, et en même temps de la clairvoyance et de l’ingéniosité dont firent preuve le Président et ses collaborateurs.

Jetons d’abord un regard rapide sur la situation économique dans laquelle se trouvait alors le pays.

On se souvient que le Rwanda avait abordé l’indépendance au sein d’une Union Économique et Douanière avec le Burundi. Ces deux pays n’avaient donc qu’une monnaie, une douane, une perception fiscale sur les sociétés travaillant sur leurs deux territoires, sans compter divers Services techniques qui leur étaient restés communs. Or à cette Union, manquait l’essentiel. À savoir une politique économique concertée. Dans ces conditions, elle ne pouvait mener qu’à une impasse. C’est d’ailleurs ce qui arriva !

Les budgets des jeunes États ne pouvant supporter du jour au lendemain le coût des nouvelles structures que nécessitait leur indépendance, ils durent l’un et l’autre emprunter à leur commune Banque d’Émission. Il ne pouvait en résulter qu’un accroissement inflationniste de la masse monétaire. Or, à la même époque, leurs productions minières et agricoles avaient brusquement chuté, en même temps que les cours mondiaux des matières premières. D’où un profond déficit de la balance des paiements.

La Banque d’Émission avait alors limité l’attribution de ses réserves de devises fortes (au taux officiel d’l FRU pour 1 FB) aux importations jugées prioritaires et couvertes par des licences spéciales : biens d’équipement, de consommation populaire, etc. Les autres importations s’effectuaient à un taux dit « libre » mais contrôlé (1,66 FRU pour 1 FB dès 1962, et 2,45 pour 1 en 1965) auquel s’ajouta bientôt un taux parallèle entièrement sauvage.

Les réserves de devises étant, on le devine, très insuffisantes, une part croissante des importations prioritaires dut se faire au cours libre, et certains commerçants profitèrent de la coexistence des différents taux pour réaliser de substantiels bénéfices au détriment de l’économie générale. Le Président Kayibanda les somma bien de mettre fin « à la fraude aux frontières, au stockage des marchandises, à la hausse injustifiée des prix, aux manœuvres de spéculation malhonnêtes  » ! Mais ce fut évidemment en vain. Le pays connut à cette époque une hausse exorbitante des prix de détail : 140 à 150 % entre 1960 et 1962, puis 150 à 300 % entre 1963 et 1964 pour les produits classés « de luxe « … Tandis que diminuait le pouvoir d’achat des producteurs de café, de thé, de pyrèthre, de minerais d’étain ou autres, rémunérés au taux officiel et suivant des cours mondiaux en baisse. De là, leur découragement, et leur recours aux exportations en fraude à des cours parallèles.

Pour lutter contre ces difficultés économiques dont tout le monde souffrait, le Gouvernement Kayibanda commença par s’imposer un « réalisme budgétaire » que l’on pourrait aussi bien qualifier d’extrême austérité. Comme nous l’avons vu, le nombre des Ministères fut réduit de 11 à 9, celui des Communes de 229 à 141, celui des tribunaux de cantons de 109 à 75… Celui des Coopérants belges fut réduit par recours à d’autres Coopérations, moins coûteuses… Et bien d’autres mesures d’économie furent adoptées. Mais rien n’y fit : le déficit ne cessait de s’accroître !

Car l’austérité réaliste du Rwanda n’avait pas son équivalent au Burundi. Ce qui n’empêchait pas la Banque d’Émission commune aux deux pays d’accorder la quasi-totalité des devises aux entreprises de Bujumbura sans donner aux autorités compétentes du Rwanda ni statistiques ni explications. Tandis que le Burundi s’adjugeait en outre 60% des recettes douanières et fiscales. Bref, l’Union Économique ne profitait qu’à un seul de ses membres.

Des négociations organisées avec le Burundi pour tenter de remédier à ces graves défauts avec l’arbitrage d’un expert des Nations Unies ne donnèrent rien : le Burundi refusa même tout arbitrage et préféra mettre fin à l’Union. Les autorités rwandaises en prirent acte et se préparèrent immédiatement à la séparation des deux économies qui se fit le1er janvier 1964 : la Banque Nationale du Rwanda fut fondée ; un Franc rwandais remplaça celui du Ruanda-Urundi ; et une barrière douanière fut établie à la frontière du Burundi, amenant de nombreuses entreprises établies à Bujumbura à se scinder, et à installer un siège social, des ateliers, des stocks et des entrepôts à Kigali. Enfin, comme le Mwami du Burundi avait soutenu les raids terroristes lancés contre le Rwanda en janvier, puis juillet, septembre et décembre 1963, le commerce de transit rwandais avait dû être réorienté vers la « voie du Nord « , c’est-à-dire vers Kampala, Nairobi et Mombassa… Le Président Kayibanda n’en persista pas moins à évoquer, et à maintenir de son côté, « la fraternité existant entre les deux États, à laquelle il tiendrait de toutes ses forces « .

Mais surtout, le Président Kayibanda décida de profiter des circonstances pour réformer de fond en comble le système monétaire lui-même, resté jusqu’alors si archaïque dans ses principes. Il obtint en 1965 du Fonds Monétaire International l’envoi d’une mission d’experts pour l’étude exhaustive de la situation. Et c’est sur la base de celle-ci qu’il décida, le 7 avril 1966, une série de mesures : d’abord une dévaluation de 50 %, correspondant au pouvoir d’achat réel de la monnaie ; et ensuite, notamment, la liberté des changes, une modification des tarifs des droits d’entrée, une hausse des salaires, etc. Le tout, combiné avec une aide exceptionnelle de la Belgique et des États-Unis d’Amérique (car l’amitié de celle-ci n’a jamais fait défaut au Rwanda).

Cette réforme décidée et assumée par le Président fut extrêmement bénéfique ! Deux ans après sa mise en oeuvre, le 1er juillet 1968, Grégoire Kayibanda put dresser un bilan positif de la situation économique, et constater : une stabilisation générale des prix ( qui n’avaient augmenté au départ que de 20 %), l’abondance des marchandises dans tous les centres de commerce à des prix raisonnables, une tendance à la baisse des prix de détail des marchandises de consommation populaire par suite d’une meilleure organisation commerciale, et enfin une hausse générale des productions, encouragées par une meilleure rémunération (les prix aux producteurs de café, par exemple, avaient augmenté de 48 %

De nouvelles institutions de crédit accompagnèrent l’expansion économique ainsi obtenue. A l’initiative de l’Etat, d’une part : la Banque Nationale, fondée en 1964 et qui sera confiée en 1971 à un Gouverneur rwandais, en la personne de Jean Birara ; une Caisse Sociale, organisée en 1962 et qui multiplia ses avoirs par plus de 20 entre 1963 et 70 ; une Caisse d’Épargne, créée en 1963 et qui ajouta ses guichets à ceux de l’Office des Chèques Postaux ; une Caisse de Crédit à l’Habitat, créée en 1964… Quant à l’ancien Fonds d’Égalisation des Cultures Industrielles, il tripla ses avoirs entre 1964 et 70… Et d’autre part, sur initiatives privées : la Banque Commerciale du Rwanda, fondée en 1962 et qui, en 1970, avait fondé à travers le pays sept succursales ; et la Banque de Kigali, fondée en 1967 et qui se donna une première succursale en 1968.

La circulation monétaire se gonfla de 1.380 millions de FRW en 1965 à 2.468 en 1970.

Dans le domaine rural, domaine prédominant au Rwanda et principal objet de la sollicitude du Président, l’action gouvernementale fut aussi considérable.

La Révolution de novembre 1959 avait permis la communalisation et la réouverture aux agriculteurs, d’une part, des anciens grands domaines pastoraux, politiques et privés (Ibikingi), et d’autre part, des anciens domaines agricoles ( Ubukonde) non encore exploités, et enfin, des terres abandonnées depuis un certain temps par les émigrés politiques. Grâce à cela, grâce à l’extension des paysannats (Mayaga, Bugesera, Cyanya, Rusumo, etc.), grâce aussi à l’alimentation en eau de grandes régions semi-désertiques, et grâce enfin à l’aménagement de nombreux marais, les terres agricoles furent étendues d’environ 50 %.

Pour y intensifier les cultures, un grand effort de formation des cadres d’animation agricole fut accompli. Des semences et des plants sélectionnés furent distribués par milliers de tonnes et millions d’unités… Des champs de démonstration et des pépinières furent aménagés dans chaque Commune. L’enseignement primaire généralisé reçut une orientation agricole. Et des émissions de vulgarisation agricole furent radiodiffusées. L’ensemble de ces efforts devait peu à peu inciter les petits paysans à repenser leurs méthodes, notamment par l’intégration de l’agriculture et de l’élevage. Objectif ambitieux, qui reste encore à étendre à tout le pays, et que vient compliquer la constante pression démographique.

 

A côté de ces dispositions générales, des actions particulières furent entreprises pour promouvoir certaines cultures : café, thé, pyrèthre, riz, cannes à sucre, manioc, soja, arachides, quinquina, etc. De 8.000 tonnes de café en 1964, l’on passa à 15.000 en 1971 ; un entrepôt central fut construit à Gikondo, équipé pour manutentionner chaque jour 50 camions de 50 tonnes, pour stocker 2.400 tonnes, analyser et classer quotidiennement 225 tonnes de café… La culture du thé fut étendue en milieu villageois et atteignit près de 3.000 hectares, avec une production de près de 2.000 tonnes dès 1972. La culture du pyrèthre connut aussi de vastes extensions, en lisière du Parc National des Volcans, l’exportation de sa production étant facilitée par la création à Ruhengeri d’une usine de séchage de fleurs et d’extraction de la pyréthrine (en partie grâce à l’ONUDI).

Le gros bétail fut aussi l’objet de soins attentifs : par la reproduction et la diffusion de géniteurs améliorés, par la création de centres de saillie et de centres vétérinaires, par l’élimination des bêtes sans valeur, la multiplication des dipping-tanks et des pompes d’aspersion, la modernisation de la laiterie de Nyabisindu, la construction d’un abattoir moderne et d’une tannerie à Kigali, etc. L’idéal était que chaque petite exploitation agricole ait une ou deux têtes de gros bétail en stabulation libre pour pouvoir en récupérer et en utiliser le fumier…

Quant au petit bétail, de multiples actions furent aussi menées pour en encourager l’exploitation : centres avicoles et diffusion de volailles améliorées ; modernisation du centre d’alevinage de Kigembe et diffusion d’alevins à plus de 270 étangs ou bassins ; création de paysannats axés sur la pêche en bordure des grands lacs du Migongo, en aval des chutes de Rusumo sur le Nil-Akagera ; multiplication des centres apicoles et modernisation des ruchers traditionnels ; etc. Disons enfin que dans tous les domaines de l’activité rurale, des projets nouveaux furent étudiés pour être soumis à des financements extérieurs.

Quant aux activités commerciales et industrielles, tout en souhaitant l’émergence d’initiatives privées proprement rwandaises, le Président

Kayibanda et son gouvernement voulurent que les hommes politiques et les fonctionnaires se tiennent personnellement à l’écart des entreprises lucratives. Le respect de ce principe ne permit sans doute pas à tous ceux qui avaient de l’argent de prendre des initiatives qui eussent peut-être assuré un plus rapide décollage économique du pays. Mais il maintint celui-ci à l’écart d’un engrenage dangereux qui eût risqué de l’entraîner vers les abus de pouvoir et la corruption.

Dans le domaine industriel, les nouvelles entreprises de transformation des produits de l’agriculture et de l’élevage furent les plus nombreuses : les usines de traitement du café passèrent de 5 en 1960 à 9 en 1970; celles de séchage du thé de 2 en 1960 à 5 en 1970; une usine d’extraction de pyréthrine fut, comme nous l’avons vu, inaugurée à Ruhengeri en 1972; deux huileries, en 1968 et 71 ; une sucrerie de type rural en vallée de la Nyabugogo en 1969 ; l’extension de la brasserie de Gisenyi en 1970; une limonaderie à Kigali en 1972; une usine pilote fabriquant du jus et du vin de banane, près de Kigali en 1971; une fabrique de cigarettes; une confiturerie.., sans compter la modernisation de la laiterie de Nyabisindu, l’abattoir et la tannerie de Kigali (déjà mentionnés), etc.

D’autres industries, moyennes ou petites, purent encore voir le jour : fabrication de meubles, de peintures et vernis, de chaussures et tuyauteries en plastique, de clous, de couvertures, de matériaux de construction, de savon…, des imprimeries, des ateliers de confection, sans parler des divers artisanats… L’objectif (qui reste aujourd’hui tout à fait primordial) était d’encourager la multiplication des petites et moyennes entreprises (PME), grandes pourvoyeuses d’emplois, et base indispensable des industries de plus grande envergure.

Quant aux industries minières, leurs titres de concession furent soigneusement revus, et leur encadrement technique rwandisé, notamment pour alléger les coûts. Et d’importantes prospections furent réalisées pour tenter de mieux localiser des gisements minéraux en profondeur.

Mais l’exploitation de tels gisements, tout comme l’expansion de l’ensemble du secteur industriel, nécessitait une énergie électrique abondante et bon marché.

Après des négociations avec le Zaïre, principal actionnaire de l’ancienne Société des Forces de l’Est qui desservait le Rwanda et le Burundi, les centrales hydroélectriques de Mururu ( sur la Rusizi, rivière frontière avec le Zaïre) et de Ntaruka (près de Ruhengeri) furent équipées de turbines en pleine capacité, et furent interconnectées par une ligne Haute Tension, grâce à un financement du Fonds Européen de Développement (FED). Sur cette ligne dorsale, furent branchées une série de lignes MT: Mururu-Shagasha, Kigoma-Butare-Gikongoro, Kigoma-Gitarama-Gatumba, Kigali-zone industrielle-bouclage, Rulindo-Byumba-Mulindi, Ntaruka-Ruhengeri… Cette vaste oeuvre d’équipement énergétique du pays était en grande partie réalisée en 1973, et fut parachevée dans les années suivantes. Quant au grand projet de centrale de Rusumo, sur les chutes du Nil-Akagera, il fut inscrit dans le projet plus vaste de l’aménagement de ce fleuve et de sa large vallée, de façon à y intéresser aussi la Tanzanie, l’Uganda et le Burundi’.

L’industrie touristique enfin a connu (non sans peine, malgré des atouts exceptionnels) un premier démarrage, grâce d’abord à la création d’un grand aéroport intercontinental près de Kigali, et grâce ensuite à la construction de deux hôtels dans la capitale (le tout aux frais de l’État) ! Les investisseurs privés, souvent liés aux entreprises aériennes exploitant l’escale de Kigali, furent ainsi amenés à suivre le mouvement, en construisant à leur tour hôtels et motels…

D’une façon générale, le Gouvernement multiplia ses efforts – comme nous l’avons dit – pour « rassurer les investisseurs et les déterminer plus rapidement à agir » : respect scrupuleux des engagements internationaux ; remboursement des dettes « rubis sur l’ongle « ; système monétaire respectueux des normes du FMI; équilibre budgétaire ; offre de participation aux investissements; adoption d’un Code des Investissements, prévoyant pour ceux-ci des régimes de faveur; décuplement des disponibilités énergétiques à bon marché ; création d’une Banque Rwandaise de Développement, puis d’une zone industrielle près de Kigali… sans compter l’institution d’un Bureau de promotion industrielle, d’un Laboratoire d’études techniques et économiques industrielles… Et tout en s’efforçant ainsi de stimuler privée, le Gouvernement veilla à réglementer l’emploi : en faisant voter une loi portant Code du Travail dès 1967, en mettant en place une Commission paritaire consultative à l’échelon du Ministère compétent, en créant en 1968 à Kigali un Bureau de l’emploi…

Dans le domaine du commerce, le Gouvernement s’efforça d’améliorer l’organisation en place. D’abord en multipliant les centres d’activité commerciale, – anciens « Centres de négoce « , – qui passèrent de 56 en 1960 à 160 en 1970. Puis en suscitant, par la réforme monétaire, un dynamisme nouveau de la concurrence qui contribua à rationaliser le commerce. En créant, aussi, à Kigali-Gikondo, en collaboration avec diverses sociétés privées, de vastes entrepôts destinés à faciliter le commerce d’import-export… En instaurant un certain contrôle des prix, en fixant des marges bénéficiaires maxima et des prix maxima pour la farine, le pain, les produits pétroliers, etc. En 1969, en réservant aux seuls nationaux le commerce général de détail, sans toutefois porter préjudice aux droits acquis ; puis en projetant de coordonner ces dispositions par un Office National du Commerce (ONACO), institué par loi du 18 juin 1973.

Dans l’effort de rationalisation commerciale, un rôle capital fut donné aux coopératives, Et principalement à la coopérative Trafipro (aidée depuis 1963 d’une façon remarquable, techniquement et financièrement, par la Coopération suisse), qui fut également habilitée à importer, et qui le fit en s’adressant aux fournisseurs mondiaux les moins chers. En « arbitrant » ainsi les prix, et en contraignant les autres commerçants à maintenir leurs bénéfices dans des limites raisonnables, la Trafipro fut à même, pour le plus grand bien des populations, de faire baisser sur l’ensemble du marché les prix de la plupart des produits de grande consommation populaire : houes, sel, tissus et bien d’autres…, non sans rencontrer certaines oppositions !

On ne soulignera jamais assez les bienfaits ayant résulté de l’action de cette coopérative, tant encouragée par le Président Kayibanda. Son réseau de succursales passa de 11 en 1962 à 26 en 1971, sans compter deux succursales transformées en coopératives autonomes, à Janja en 1969 et à Mibilizi en 1970. Tout cela, non sans avoir dû résoudre bien des problèmes internes : notamment celui des transports entre les succursales, celui du contrôle des comptabilités décentralisées, celui de la formation coopérative de ses cadres ainsi que de la masse des coopérateurs. Pour résoudre ce dernier problème, une école de formation coopérative et un journal – Umunyamulyango (le Coopérateur) – furent créés au sein de la Trafipro à Gitarama.

Dans le domaine de l’épargne, un réseau de petites banques populaires fut instauré sur le modèle des Caisses Raiffeissen. Ces nouvelles banques s’appliquèrent, au sein des campagnes, à recueillir l’épargne des populations, et à la faire fructifier en l’affectant à des prêts aux petits agriculteurs et artisans. Contrairement aux grandes banques, qui avaient naturellement tendance à « ne prêter qu’aux riches » et à favoriser ainsi l’enrichissement de la bourgeoisie, les Banques Populaires visaient à servir les initiatives les plus modestes.

Pour le commerce, mais aussi pour toutes les activités rurales et industrielles comme pour le progrès culturel et sociologique du pays, l’aménagement du territoire et le système des communications étaient évidemment essentiels. Or les communications routières du Rwanda étaient assurées en 1962 par un réseau de routes et pistes qui, s’il était exceptionnellement dense, était aussi entièrement en latérite (donc souvent raviné par les pluies, ou transformé soit en fondrières soit en véritables « tôles ondulées « ) et d’un tracé des plus sinueux. Soucieux de désenclaver et de moderniser le pays, le Président Kayibanda et son Gouvernement voulurent que les axes principaux soient, selon les possibilités, redessinés, assortis d’ouvrages d’art modernes, et asphaltés. Et que les voies nouvelles indispensables au développement soient ouvertes au plus tôt.

Dès 1963, fut inauguré à Kanzenze un pont qui, remplaçant un ancien bac, enjamba le Nil-Nyabarongo et relia à Kigali toute la région du Bugesera. Puis 12 km de route furent retracés et asphaltés entre la capitale et l’aérodrome national. Et celui-ci fut entièrement aménagé pour l’atterrissage et l’envol des DC 7 puis rendu accessible en 1968 aux Boeings 707 grâce à une aide exceptionnelle et remarquable, longuement et opiniâtrement négociée et finalement obtenue « hors quota » de la Coopération belge.

Entre-temps, les études techniques visant les axes routiers majeurs furent réalisées grâce à différents financements extérieurs. En 1971, un axe Kigali-Rusumo fut tracé, et par endroits créé de toutes pièces, pour ouvrir une toute nouvelle voie commerciale vers la Tanzanie, grâce à un prêt de la Chine ; tandis qu’un pont était jeté sur le Nil-Akagera à Rusumo, grâce à un prêt de la République Fédérale d’Allemagne. Le Président Kayibanda voyait dans l’ouverture de cette nouvelle voie internationale, avec un pays voisin dont le Rwanda avait été entièrement coupé depuis 1916, une réalisation réellement vitale : « N’aurais-je fait que cela pour mon pays, je pourrais me retirer heureux, » confia-t-il à des amis! Il tint d’ailleurs à inviter le Président de Tanzanie, Julius K Nyerere, à l’inauguration du pont en avril 1973, car son ouverture au trafic allait permettre de concrétiser enfin les liens d’amitié qui s’étaient tissés depuis quelques années entre les deux pays.

Après une Mission d’Amitié conduite en 1966 à Dar-es-Salaam par le Ministre Bicamumpaka, le Président Nyerere était venu en visite officielle à Kigali en 1968, puis le Président Kayibanda s’était rendu à son tour en Tanzanie en 1971. Une amitié fraternelle et durable s’était ainsi nouée entre les deux Présidents et entre les deux pays.

Les crises internes vécues depuis cette époque, tantôt par l’un, tantôt par l’autre des pays voisins du Rwanda, ont montré que le Président Kayibanda n’avait en rien surestimé l’importance de l’axe routier nouveau entre le Rwanda et son grand voisin oriental.

A la même époque, put aussi être retracé, modernisé et asphalté à partir d’octobre 1971 l’axe Kigali-Byumba-Gatuna en direction de Kampala, devenu axe commercial principal. Quant aux études techniques visant d’autres axes (Kigali-Gitarama-Butare ; Kigali-Ruhengeri-Gisenyi ; Gitarama-Ruhengeri ; Cyangugu-Ntendezi; etc ), elles furent entreprises sans attendre, pour que l’on puisse ensuite obtenir rapidement le financement de leur mise en chantier.

A ce programme soigneusement planifié, s’ajoutèrent divers grands travaux entrepris en fonction des nécessités ou des occasions : réfection des routes Cyangugu-Bugarama et Cyangugu-Kamembe, déviation de la route Kigali-Musha, prolongation de la route de Cyamutara et pont sur la Nyabugogo, construction de la nouvelle route et d’un pont à l’extrémité orientale du lac Mugesera, construction ou remplacement de divers ponts sur la Mwogo, la Mukura, adaptation de toutes les routes principales au trafic des camions de 25 tonnes… et construction, enfin, de nombreuses nouvelles routes d’intérêt local à l’initiative des Communes…

Grâce aux rationalisations de toutes sortes ayant résulté de ces dispositions, le coût de la tonne/km passa de 10 FRW en 1965 à 7 ou 8 FRW en 1971, malgré donc la dévaluation intervenue entre-temps… Le nombre des voitures tripla, celui des camionnettes quadrupla, et celui des camions décupla… Quant aux transports publics de personnes, ils furent organisés dès 1962, reliant en camions d’abord et très vite en autobus Kigali, les chefs-lieux de Préfecture et Kagitumba à 1 FRW puis 1,5 FRW le km… Sans parler des dessertes urbaines créées à Kigali et Butare.

Fin 1966, des centraux téléphoniques modernes furent, sur financement de la Coopération belge, installés à Kigali (avec une capacité de 1.500 lignes), Butare, Cyangugu, Gisenyi et Ruhengeri ( 600 lignes chacun). Puis en 1971, dans les autres chefs-lieux et à Nyabisindu. Toutes ces localités étant reliées à Kigali par radio et, plus tard, par faisceau hertzien. Sans parler des liaisons internationales avec Bujumbura, Bukavu, Kampala, Nairobi, Bruxelles, Kinshasa, Brazzaville, Abidjan… et le reste du monde, par les satellites géostationnaires de l’Océan Indien et de l’Océan Atlantique… avec l’aide financière et technique des Pays-Bas.

En 1965, grâce à une aide de la République Fédérale d’Allemagne, le petit émetteur de 5 kW de la radiodiffusion rwandaise, à portée « confidentielle « , fut remplacé par un émetteur de 50 kW pouvant se faire entendre de Kigali aux quatre coins du continent. Et des studios modernes furent mis en fonctionnement. Le tout en réponse à l’accueil donné de grand coeur par le Rwanda aux émetteurs relais de la « Voix de l’Allemagne » dans le cadre d’une amitié de longue date, encouragée personnellement par le Président Kayibanda, qui éprouvait pour ce pays un grand attachement.

Et, au centre de cet ensemble de réseaux et moyens de communication, l’effort du Président Kayibanda et de son Gouvernement visa à équiper la ville de Kigali de telle façon qu’elle devienne le pôle principal du développement national. Partie de presque zéro, la capitale fut progressivement élargie. Ses réseaux de distribution d’eau et d’électricité furent étendus. De nouveaux bâtiments furent peu à peu édifiés pour abriter certaines institutions de l’État (notamment les Ministères) et d’importantes initiatives privées (entrepôts, banques, grands magasins, hôtels, etc.). Tandis que le secteur privé (stimulé par le niveau élevé des loyers), comme le secteur public (suppléé par diverses aides extérieures), décuplaient leurs efforts pour tenter de résorber la grave crise de logement de 1962. Et en 1971 furent entamés des travaux pour étendre la ville sur une aire nouvelle de 200 hectares à Kimihurura ; tandis que peu après commençait l’aménagement, dans la large vallée intermédiaire, d’une zone industrielle de 25 hectares, financée par le Fonds Européen de Développement

Le Président Kayibanda voulut que le centre de la capitale soit habité en majorité par des citoyens rwandais (ce qui n’était pas le cas avant l’indépendance) et des possibilités spéciales de crédit furent offertes aux fonctionnaires de l’État pour leur permettre de s’y établir. Il fut aussi décidé de densifier au maximum l’occupation urbaine, de façon à réduire la charge des dépenses d’infrastructure par immeuble : suivant la méthode de construction dispersée caractérisant la vieille ville, cette charge s’élevait en effet à 50 % du coût des constructions elles-mêmes. Enfin, le Gouvernement voulut que des quartiers d’habitations sociales soient implantés près du centre de la ville en expansion et non plus en périphérie, afin d’éviter à leurs habitants de longs trajets jusqu’au lieu de leur travail. Des essais limités de logements sociaux furent aussi tentés, pour être mis en vente-location.

Quant au domaine de l’enseignement et de la culture, si essentiel pour l’avenir du Rwanda et dont les populations hutu avaient, au long des dernières décennies, été systématiquement écartées au profit d’une partie des Tutsi, tout devait, en 1960, y être corrigé.

Il fallait d’abord étendre gratuitement l’enseignement primaire à l’ensemble des enfants du pays, comme ce fut prévu dans la Constitution de 1962, puis à nouveau dans la Loi Scolaire de 1966. Grâce à un système de « double vacation » mis en route dès 1961-62, chaque maître du 1er cycle de 3 ans de l’enseignement primaire enseigna dorénavant à un double contingent d’élèves ( double vacation)’: un le matin, l’autre l’après-midi. En ces « années héroïques « , ce nouveau système fut accepté d’enthousiasme. Il y eut là une immense générosité et une très courageuse abnégation de la part des maîtres ! Et la portée de leur effort fut tout de suite spectaculaire : le nombre des enfants du Primaire passa de 160.000 en 1960-61 à 217.000 en 1961-62, puis 280.000 en 1964-65, et 409.000 (dont 43 % de filles) en 1969-70. En 1962, le Statut des fonctionnaires de l’Administration Centrale, instauré fin 1961, fut étendu aux enseignants en ce qui concerne les barèmes et les compétences hiérarchiques et disciplinaires. Puis en 1966, une loi vint centraliser et rationaliser l’organisation de l’enseignement : les moniteurs, regroupés sous la direction de maîtres principaux, furent dorénavant inspectés, dirigés et payés par des fonctionnaires (inspecteurs de secteur et, au-dessus, inspecteurs d’arrondissement). L’un des principaux objectifs, et des effets positifs attendus, de cette réorganisation était de faire mieux respecter désormais les proportions ethniques à tous les niveaux de l’enseignement primaire. C’était évidemment une mesure essentielle de prudence pour garantir l’harmonie future du pays.

Pour les filles, fut instaurée dès 1962 une « année complémentaire familiale « , étendue à 2 puis 3 ans en 1968 et 69, pour préparer de futures bonnes mères de famille : 4.000 élèves en profitaient en 1971, en lieu et place des 400 jeunes filles privilégiées jadis formées dans les écoles ménagères. Et pour les garçons n’ayant pas accès au Secondaire, quelques centres d’éducation rurale et artisanale furent créés en 1970. Dès 1964, un Service Civique de la Jeunesse avait été institué au sein du Ministère de la Garde Nationale.

Quant à l’enseignement secondaire, il fut restructuré et comporta dès lors un « tronc commun » de 2 années suivi, soit d’un cycle supérieur d’humanités modernes débouchant sur l’enseignement universitaire et supérieur, soit de cycles techniques moyens (agricole, vétérinaire, médical, administratif, commercial et pédagogique) et terminaux (pédagogique, technique féminin et professionnel). Alors que 24 établissements de ce niveau existaient en 1960, délivrant leur enseignement à une jeunesse privilégiée presque exclusivement de l’ethnie tutsi, le prodigieux effort du Président Kayibanda et de son Gouvernement porta ce nombre à 64 en 1971-72, équitablement ouverts aux trois ethnies, sans privilèges ni exclusions, ni en droit ni en fait ! Comme nous le verrons plus loin, un large dépassement des quotas ethniques fut même accepté – au niveau des élèves comme du corps professoral, dans l’enseignement secondaire comme dans l’enseignement supérieur – en faveur des anciens privilégiés, pour assurer à ceux-ci une transition harmonieuse. Le nouveau pouvoir refusa donc de répondre aux anciens monopoles par de nouveaux monopoles en sens inverse.

Dans le domaine de l’enseignement supérieur et universitaire, un effort considérable fut aussi réalisé : dès 1962, le Président Kayibanda réussit à intéresser l’ordre des Dominicains, plus précisément la province canadienne de cet ordre (en la personne du P. Georges-H. Lévesque), à un projet d’Université Nationale du Rwanda (UNR). Et le 3 novembre 1963, cette Université ouvrit ses portes à Butare : non confessionnelle mais d’inspiration chrétienne, elle débuta avec une cinquantaine d’étudiants, répartis en quatre Facultés (Médecine, Lettres, Sciences Sociales, puis Sciences). A une aide officielle du Canada (qui atteignait 75 millions de FRW par an en 1967), s’ajoutèrent bientôt des aides belge, américaine et française. En 1967, la Faculté de Médecine fut prise entièrement en charge par l’Université de Gand, qui lui assura un niveau technique international ; et l’hôpital de Butare devint hôpital universitaire. Également avec la collaboration de l’Université de Gand, commença en 1972 une formation d’ingénieurs civils… Et la Faculté de Lettres bénéficia depuis 1972 aussi d’une aide technique et financière de la Coopération française. En 1971-72, 470 étudiants étaient inscrits à l’UNR ; tandis que 427 bénéficiaient de bourses dans des Universités étrangères.

D’autres enseignements supérieurs furent par ailleurs organisés au Rwanda ; citons simplement l’École d’Officiers de Kigali (cycle d’un an et demi au départ), devenue depuis Institut Supérieur Militaire ; l’Institut Pédagogique National à Butare (cycle de 3 ans) depuis 1966 ; l’École Supérieure des Sciences Infirmières à Butare (cycle de 3 ans) depuis 1969 ; l’École Technique Féminine Supérieure à Save (cycle de 3 ans) depuis 1971…

A côté de cet énorme déploiement d’efforts dans le domaine de l’enseignement, le Gouvernement entreprit dès 1962 une action particulièrement soutenue pour la promotion de l’ensemble des femmes adultes et des jeunes filles. En 1972, l’on comptait 375 Centres Sociaux communaux, une quarantaine de Centres Sociaux de secteur, et un Centre Social principal par Préfecture, pour lesquels des Monitrices et des Assistantes Sociales furent formées à Karubanda et qui visaient à améliorer les connaissances des femmes concernant leurs activités les plus fréquentes : l’éducation et les soins de la petite enfance, le ménage, la couture, les travaux des champs, etc. Les obstacles à l’efficacité de cette action n’avaient pourtant pas manqué : insuffisance de matériel didactique, difficultés de supervision, insuffisance des recyclages, insuffisance de l’appui de certaines autorités communales, etc. D’autre part, une soixantaine de centres d’alphabétisation des adultes fonctionnaient en 19702. Enfin, une quinzaine d’heures d’émissions éducatives furent bientôt diffusées chaque semaine par le nouvel émetteur de Radio-Rwanda.

Quant à la presse écrite, qui ne comptait en fait qu’une douzaine de titres, elle poursuivit une oeuvre parallèle d’information et de formation de l’opinion : Kinyamateka, Imvaho, Umunyamuryango, et autres publications à tirage plus réduit. Parmi celles-ci, mentionnons tout spécialement la revue bimestrielle Dialogue, fondée en mars 1967 avec l’encouragement personnel du Président Kayibanda par l’Abbé Jean Massion, et où s’expriment depuis lors librement et avec modération les opinions les plus significatives de l’intelligentsia rwandaise. Respectueux de l’unité du pays, ces organes n’en exposaient pas moins des opinions diversifiées incitant à la réflexion et à la maturation des idées.

L’effort impressionnant accompli sous l’impulsion du Président Kayibanda dans le domaine de l’enseignement répondait à sa conviction profonde que le progrès du pays devrait être aussi d’ordre spirituel: « Chacun de nous, disait-il, sait que plus les masses populaires seront éduquées, plus facile, plus rapide et plus rentable sera le travail des leaders ; moins exploitables seront les masses populaires, qui participeront plus efficacement à l’effort des dirigeants ; et plus démocratique sera le développement national « .

Dans le même esprit de solidarité communautaire, le Président Kayibanda voulait voir les étudiants remplir un rôle social qu’il estimait essentiel : « Il faut qu’ils sortent de leurs études convaincus qu’on se cultive non seulement pour soi, mais principalement pour les autres. Il faudra que ceux ou celles qui auront été formés à l’Université Nationale se reconfondent en quelque façon à la masse de leur peuple pour ne faire qu’un avec lui, et qu’ils lui communiquent les bienfaits qu’ils auront reçus grâce à lui « .

Le Président Kayibanda décida enfin de contribuer à l’épanouissement de la culture rwandaise et de l’inscrire clairement comme un objectif de développement national ; il créa à cette fin, le 20 février 1971, l’Académie Rwandaise de Culture. Déjà dans une lettre adressée le 27 septembre 1970 aux principales autorités responsables de la culture nationale, il avait défini deux grands buts : donner une base culturelle harmonieuse aux efforts du développement national, et participer à l’épanouissement des valeurs africaines dans la région centrale du continent.

« Si une Nation perd sa culture, écrivait-il, elle perd son âme. Et perdant son âme, elle perd ses forces les plus profondes et les plus vives. Elle est alors ballottée par tous les vents d’idées et de pensée, et n’a plus de base où fonder son développement. Elle ne sait démocratiser ce qui n’existe plus ou se trouve en pleine confusion : les transformations et mutations qui tourmentent le développement vont au hasard, et ni les masses populaires ni les leaders n’ont de référence pour orienter les changements nécessaires « …

Dans la même optique, il avait aussi souligné naguère l’importance de la langue rwandaise… qu’il faut mettre un point d’honneur à « manier correctement car non seulement elle fait l’unité du Rwanda, mais c’est l’âme du pays qui s’y exprime  » !

À propos enfin du rayonnement culturel que pourrait avoir son pays, il ajoutait : « Le Rwanda, carrefour en Afrique centrale, a un rôle considérable à jouer. S’il n’a pas de prétention de leadership politique, pas de chauvinisme, s’il a un jugement nuancé sur soi-même comme sur les autres, il a de par sa position géographique, de par sa psychologie, de par la cohésion de ses enfants instruits, une place importante et un devoir auquel il ne peut se dérober : à savoir celui de maintenir les vraies valeurs africaines, surtout culturelles, de la partie centrale du continent, et de participer à l’action qui guidera ces valeurs « .

Nous avons pu voir déjà qu’il considérait l’humilité, la modestie, comme une règle première dans la vie de chaque homme… Et cependant, ici, il insistait avec vigueur sur la nécessité impérieuse de donner au peuple une juste fierté de la synthèse culturelle que proposait le Rwanda nouveau.

Dans la nouvelle Académie devraient être rassemblées, sans distinction d’ethnie, les personnalités les plus représentatives de la culture rwandaise, les plus aptes à « réunir l’héritage valable du passé, à l’analyser, à le mettre au diapason de l’âme actuelle de notre peuple, à recueillir et à analyser les éléments nouveaux provenant de cultures étrangères, à faire la synthèse de la culture actuellement valable pour un développement moderne du Rwanda et de l’Afrique, et à conduire rationnellement l’évolution de ce secteur de la vie nationale « .

Nous avons vu la volonté si souvent exprimée par Grégoire Kayibanda au long de sa vie de prendre pour référence les valeurs chrétiennes. Lorsqu’il parlait de l’héritage culturel de son pays, il disait que la plupart de ses éléments pouvaient être, et en fait étaient, christianisés : « sauf l’esprit de ruse et de mensonge », héritage déplorable de l’ancien système socio-politique, qu’il s’agissait d’extirper et d’éliminer à tout prix.

Ceci dit, le Président Kayibanda tint aussi à définir la position qu’à ses yeux l’Académie devrait avoir dans la perspective nouvelle de justice et de fraternité imposée par la Révolution de novembre 1959, considérant que le Rwanda avait « l’avantage d’avoir su recueillir bien des richesses du passé, d’être un pays à l’esprit large et ouvert grâce à la symbiose des ethnies qui l’habitaient… Les événements politiques des années passées, la Révolution de novembre 1959, (n’avaient) fait qu’éjecter les éléments qui, pour des égoïsmes divers, n’avaient pu accepter cette symbiose, cette voie constructive d’une société qui se veut solide et efficace « .

Enfin, voulant faire de la culture rwandaise une culture riche de tout l’acquis universel, le Gouvernement Kayibanda a développé une coopération culturelle croissante avec des pays divers: avec les pays de l’OCAM d’une part, puis avec les pays voisins; d’autre part, avec les pays d’Europe occidentale et orientale, et d’Amérique du Nord; et enfin et surtout avec l’ensemble du monde francophone, notamment dans le cadre de l’Accord de Coopération Culturelle et Technique conclu à Nyamey le 20 mars 1970.

Il y aurait encore bien des choses à dire aussi de l’action gouvernementale notamment dans le domaine si vaste de la santé… Grâce à la Faculté de Médecine de Butare, le pays, qui ne comptait que 30 médecins tous étrangers, en 1960, disposait en 1973 d’une quarantaine de médecins rwandais ( en plus d’une soixantaine de médecins étrangers). Quant au personnel médical moyen, il fut formé, d’une part, au Groupe Scolaire de Butare et à l’École Médicale de Kigali (assistants médicaux), et d’autre part, à l’École de Kabgayi et à l’Institut Grégoire Kayibanda de Rwamagana (infirmières accoucheuses et hospitalières) et par les Écoles de Kilinda et de Rwamagana (infirmières auxiliaires).

Kigali fut équipé d’un grand Centre Hospitalier ; l’hôpital de Butare fut modernisé et aménagé en hôpital universitaire ; et l’hôpital de Ruhengeri fut, quant à lui, également agrandi et modernisé, grâce à la Coopération française. Tandis que les dispensaires médicaux ruraux passaient de 67 en 1960 à 180 en 1972, tout en étant appelés à évoluer, suivant les possibilités, en Centres médicosociaux, formule de l’avenir, sur le modèle de ceux de Kibilizi, Masaka, Butare, Kilinda et Gitarama…

Il faudrait aussi au moins mentionner le nouvel Office Pharmaceutique Central créé à Kigali… le Centre Psychiatrique de Ndera… le Home de rééducation des poliomyélitiques de Gatagara ( où le Président soutint très personnellement la belle et sainte oeuvre de l’Abbé Joseph Ndagijimana Fraipont)… les campagnes anti-TBC, antivarioliques et contre la trypanosomiase… Mais nous n’en finirions pas.

Cette énumération, si partielle, des « têtes de chapitres » de l’oeuvre réalisée au long des onze premières années qui ont suivi l’indépendance du Rwanda donne une petite idée de la somme d’études, de réflexions, de décisions… et de dévouement…, de ceux qui y ont contribué, sous la conduite de cet entraîneur d’hommes, de cet « éveilleur d’actions sociales » que fut Grégoire Kayibanda.

Cette énumération montre bien que c’est tout un peuple qui a agi, chacun participant à l’oeuvre commune, dans un même mouvement des esprits et des cœurs. Innombrables furent les participants à la grande oeuvre de ces années.

Nous avons donc vu, tout un pays marcher avec confiance derrière son Président… Tout un pays, sûrement… Tout au moins, comme nous allons le voir, jusqu’aux derniers mois de son dernier mandat présidentiel…

 

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