Les Dernières Années De Grégoire Kayibanda : 1973-1976
Les activités gouvernementales se poursuivaient intensivement, en l’année 1973, sous la conduite du Président Kayibanda. Et pour celui-ci, le temps passait sans diminuer en rien ses innombrables activités… Au contraire, sa volonté délibérée d’écarter les règles du protocole, qu’il considérait comme un obstacle aux contacts humains, contribuait à alourdir sa tâche. Audiences et entretiens se prolongeaient souvent jusque tard dans la nuit. Et son organisme avait fini par s’en fatiguer durement et par en souffrir, l’obligeant plusieurs fois à s’aliter et même parfois à remettre l’hebdomadaire conseil de Gouvernement. Le pouvoir s’en trouvait évidemment affaibli.
Sur le plan du progrès économique et du développement, le mouvement imprimé au pays était vigoureux et prometteur. L’année 1972, dixième anniversaire de l’indépendance, avait été l’occasion de jeter, non sans grande fierté, un regard sur l’oeuvre immense déjà réalisée, sur les succès remportés, et sur les orientations des années à venir, que l’on pouvait, semblait-il, envisager avec optimisme.
Sur le plan de la politique intérieure cependant, la grande unanimité – celle qui avait permis de réaliser la Révolution de 1959, de conquérir l’indépendance, de juguler le terrorisme et d’amorcer le développement du pays, – semblait, nous l’avons vu, avoir peu à peu perdu une part de sa vigueur. Le déroulement ordinaire de la vie avait, comme cela arrive souvent, donné lieu à des insatisfactions, à des ambitions, à des rivalités d’intérêts, à des lassitudes, à des défaillances, à des dissidences… Pour tenter d’y remédier, et de maintenir la force et le dynamisme du pays, le Président s’était appliqué à intégrer le plus possible de jeunes éléments, sortis des Universités et appelés à relayer les anciens. Il devait néanmoins souvent lui arriver, en son for intérieur, de regretter l’absence à ses côtés de certains des anciens grands leaders, fortement enracinés dans leurs régions, et que les péripéties de la vie avaient parfois éloignés de lui (Jean-Baptiste Rwasibo, Balthazar Bicamumpaka, et d’autres).
Cela d’autant plus qu’après l’opposition survenue en 1968-69 au sein même du MDR Parmehutu, une nouvelle fronde s’était manifestée. Non pas seulement dans les milieux civils, engagés dans une impasse par les fatalités du système de parti unique, mais plus particulièrement du côté de la « grande muette « , chez certains officiers de la Garde Nationale, recrutés naguère intentionnellement dans « le Nord » du pays. Ces jeunes officiers reprochaient au Président Kayibanda sa fatigue grandissante et réelle, ainsi que les incertitudes qui en découlaient… Supportant mal, en cette conjoncture, d’être cantonnés dans leurs activités militaires, ils envisageaient de prendre la relève du pouvoir civil, comptant bien être capables de maintenir la progression du pays avec de nouvelles initiatives et des forces neuves. Certains d’entre eux avaient des vues élevées, et le désir de servir leur pays. D’autres pensaient peut-être davantage aux bénéfices personnels qu’ils tireraient de l’opération.
Au début de 1973, chacun savait au Rwanda qu’une échéance politique importante approchait. À savoir, les élections présidentielles et législatives, qui devaient avoir lieu au mois de septembre de cette année.
Les hommes politiques en particulier en étaient bien conscients, et ne pouvaient que s’interroger sur les répercussions imprévisibles de ces élections si, comme le prescrivait la Constitution du 24 novembre 1962, le Président de la République en place ne pouvait recourir au suffrage des électeurs pour un quatrième mandat successif. Et si donc un autre candidat devait être trouvé au sein de la société civile, alors que toutes les personnalités éventuellement disponibles s’y trouvaient déjà impliquées d’une façon ou d’une autre dans la politique du parti unique. Et d’autre part, ils ne pouvaient envisager qu’une alternance soit confiée par une quelconque procédure légale à des cadres de l’année, en principe coupés des réalités non militaires.
Certes, en 1961, le Président Kayibanda avait été élu directement par les membres de l’Assemblée Législative, et n’avait donc sollicité un mandat dans le cadre de la Constitution de 1962 que deux fois : en 1965 et 1969… Mais, d’un autre côté, l’on ne pouvait évidemment contester la parfaite légalité de son premier mandat ; ce qui faisait trois mandats successifs… Bref, pour éviter toute contestation, on pensa qu’il valait mieux modifier les textes et supprimer les limitations prévues. Un projet de loi en ce sens fut donc préparé, soumis à l’Assemblée Nationale, voté par celle-ci, et promulgué le 18 mai : le mandat présidentiel fut dorénavant renouvelable sans plus de limites, sa durée fut portée de 4 à 5 ans, et même la limite d’âge de 60 ans également imposée aux candidats fut supprimée.
Certaines personnalités qui avaient espéré une relève et un nouveau départ de l’activité nationale, ou qui s’estimaient tout simplement, à tort ou à raison, tenues à l’écart du pouvoir au profit de gens plus proches du Président, virent dans cette révision une mesure contre toute possibilité d’alternance. Et, dans leur déception, elles radicalisèrent leur position, lançant contre le Président une accusation à l’emporte-pièce de « régionalisme » et, plus précisément, de favoritisme au profit de la région de Gitarama et des régions « du Sud » du pays. Or cet argument n’était pas vraiment exact : si, en effet, les gens en place étaient bien membres d’un parti qui, depuis des années, s’était formé et avait défini sa politique à Gitarama autour de son président, ils émanaient aussi de toutes les régions du pays. L’on peut même dire que certains des principaux leviers de commande de l’État se trouvaient entre les mains de personnalités « du Nord » quoiqu’évidemment très liées au Président en place. C’était notamment le cas du Ministère de la Défense Nationale, du Ministère de l’Intérieur, de la Direction de la Sûreté, de la Présidence de l’Assemblée Nationale, de la Présidence de la Cour Suprême, de la direction de la Banque Nationale… En réalité, lors de la formation de ses Gouvernements successifs, le Président Kayibanda s’était toujours visiblement efforcé de respecter autant que possible un certain équilibre entre les régions, essayant de choisir ses Ministres dans toutes les Préfectures (mais l’une ou l’autre d’entre elles ne pouvait manquer d’être représentée par plus d’un Ministre, en fonction des opportunités). En tous cas, il n’avait jamais été intentionnellement régionaliste quant au choix des personnes, se refusant à former ainsi autour de lui une sorte de bastion qui l’eût rendu indélogeable…
Quoi qu’il en soit, il semble que le caractère abrupt et simplificateur de l’accusation de régionalisme présentait pour le pays un danger plus grand qu’on eût pu le croire. Elle risquait en effet de déboucher sans l’avoir voulu sur une division que les adversaires d’hier ne manqueraient pas d’exploiter et d’accentuer, réjouis de trouver enfin un moyen de dresser les uns contre les autres ceux qui avaient été jusqu’alors les frères les plus unis, et qui, depuis l’aube de la Révolution, avaient de grand coeur fait le sacrifice de leurs vies les uns pour les autres. Cela, dans une conjoncture où nulle région n’aurait certainement pu réussir seule : ni le Sud sans le Nord, ni le Nord sans le Sud, ni l’Est sans l’Ouest, ni l’Ouest sans l’Est « .
Or, tandis que se préparait ainsi une situation politique difficile, le Rwanda avait assisté avec une émotion grandissante à des événements terribles survenus depuis mai 1972 au Burundi ( événements un peu analogues à ceux qui viennent encore de s’y reproduire). En ce pays voisin où, par une fatale inconséquence, aucun rééquilibrage ethnique n’avait été réalisé et institutionnalisé avant l’indépendance, certains responsables tutsi, craignant d’être bientôt, comme leurs cousins du Rwanda, dépouillés de leurs monopoles par la montée progressive des populations écartées du pouvoir, avaient brutalement décidé d’exterminer ceux qui constituaient à leurs yeux une menace potentielle. Ils avaient donc entrepris d’éliminer non seulement les principaux leaders démocrates de leur pays, mais plus généralement tous les intellectuels hutu, leurs femmes et leurs enfants (et en particulier tous les élèves hutu, préalablement désignés par certains de leurs professeurs). Les sources les plus crédibles donnaient un chiffre hallucinant de 150.000 à 200.000 morts et disparus. Fuyant leur pays, de nombreux Hutu du Burundi avaient cherché refuge dans les États voisins. Notamment au Rwanda, où un grand mouvement de solidarité était né en leur faveur, en même temps qu’un sentiment d’incrédulité et d’horreur face à l’impitoyable tuerie qui se déroulait tout à côté. Beaucoup de gens pensèrent : « Voilà quel eût été notre sort, si nous n’avions pas réussi à instaurer chez nous, dès avant l’indépendance, un régime démocratique ! »
Les méfiances anciennes réapparurent. La tolérance, l’entente et l’harmonie qui, peu à peu et non sans peine, s’étaient établies dans la société rwandaise sous l’impulsion constante des autorités civiles et religieuses, furent remises en question. Le non-respect des équilibres ethniques dans beaucoup d’établissements d’enseignement secondaire et supérieur – où l’on avait souvent accepté que près de 50 % de professeurs et d’étudiants fussent tutsi – fut remis en cause et fit scandale : au Groupe Scolaire de Butare, l’on comptait 120 élèves tutsi sur 260 (soit 46 %) ; à l’Université Nationale, 200 étudiants tutsi sur un total de 500 (soit 40 %)… et ainsi de suite.
Sous le coup de l’émotion provoquée par les massacres du Burundi, certains élèves et étudiants hutu du Rwanda avaient entrepris de chasser leurs condisciples tutsi en surnombre. Une réaction semblable se produisit bientôt dans la Fonction Publique puis dans les entreprises privées. Dans certains coins des campagnes, il y eut même à nouveau des huttes brûlées, des bagarres, des morts. Et sur le plan de la politique intérieure rwandaise, certains ne manquaient pas de reprocher au Gouvernement de s’être peu à peu laissé entraîner « inconsidérément » à ces déséquilibres.
Pour rétablir le calme, le Président mit donc une nouvelle fois tout le monde à contribution : les cadres politiques et administratifs, d’abord ; puis les autorités religieuses, dont il requit l’influence apaisante ; et lui-même, enfin, lança un message pressant de pacification. Simultanément, le Président et son Gouvernement encouragèrent le retour à une application plus stricte des quotas, avec un peu de retard peut-être, et donc avec un peu de précipitation. Mais ils durent bientôt intervenir pour que les mouvements de rajustement ne dépassent pas leur but, car ici et là des excès incompréhensibles se produisirent « par l’action irresponsable de certains trublions « .
C’est qu’en effet, voulant arriver à tout prix à une relève du pouvoir, certains jeunes officiers, ayant derrière eux un certain nombre d’opposants civils, s’étaient résolus à déstabiliser le Gouvernement et justifier une intervention militaire. Ils s’appliquèrent donc à amplifier les désordres survenus dans les écoles et, dans le même temps, invoquèrent l’accusation de régionalisme dont il a déjà été question, incitant en sous-main les élèves hutu de certaines écoles « du Nord » à chasser non seulement les sureffectifs tutsi mais aussi leurs condisciples « du Sud « . Les esprits étaient troublés. Rumeurs et faux-bruits s’amplifiaient, attisés avec empressement par quelques diviseurs toujours actifs. Et dans ce contexte, certains officiers furent éloignés de Kigali et chargés de fonctions non militaires.
En ces jours troublés, les soupçons des autorités civiles vis-à-vis des cadres de l’armée s’aggravèrent, tant et si bien qu’à un moment donné le Général Major Juvénal Habyarimana, Ministre de la Défense, originaire « du Nord « , s’estima lui-même en danger et préféra s’emparer du pouvoir.
L’exacte succession des événements qui furent l’occasion de ce coup d’État reste encore en grande partie obscure à l’heure actuelle. C’est au cours de la nuit du 4 au 5 juillet 1973 qu’il fut réalisé, quelques jours donc après les fêtes du 11ème anniversaire de l’indépendance.
Tout se passa « en douceur « , sans qu’un coup de feu soit tiré. Dans le courant de cette nuit, des autos-mitrailleuses prirent position aux points stratégiques de la capitale. Un barrage coupa la ville de son quartier de Nyamirambo, où habitaient de nombreux fonctionnaires.
La radio nationale fut investie. Et, dans chaque Préfecture, les commandants de garnisons, obéissant à des consignes confirmées par radio, se substituèrent aux autorités civiles.
Durant ce temps, le Président Kayibanda fut arrêté pour être conduit en résidence surveillée à la station de Rwerere de l’Institut des Sciences Agronomiques (en Commune de Cyeru, Préfecture de Ruhengeri).
Ignorant où on le conduirait, il avait demandé à son épouse, qui était à Kigali avec lui, de regagner la maison familiale à Kavumu, pour y veiller sur leurs enfants : ‘L’autorité militaire, lui avait-il dit’, me confirme sur foi d’honneur qu’un véhicule te fera arriver à Kavumu « . Mais Véridiane s’y était refusée : « Je dois d’abord savoir quel est votre sort ! » Et l’on avait finalement dû accepter qu’elle l’accompagne, avec Sylvie, la plus jeune de leurs enfants, qu’elle nourrissait encore.
Entre-temps, des jeeps avaient été dissimulées autour de la maison du Secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports, le Capitaine André Bizimana. On y laissait entrer, sans les laisser ressortir, les voitures des Ministres venus chez lui pour s’informer de la raison des mouvements militaires qu’ils avaient constatés en ville. Ainsi furent neutralisés pour la durée de la nuit, sans résistance aucune, tous les membres du Gouvernement. Ce n’est que quelques semaines après le coup d’État qu’il y eut des arrestations massives, et que certains Ministres et de nombreuses autres personnalités furent conduits à la prison de Ruhengeri.
Revenons au matin du 5 juillet 1973. Dans le courant de cette journée, diverses dispositions vinrent clarifier la situation. L’Assemblée Nationale fut dissoute. Tous les organes du MDR Parmehutu furent suspendus. Et la Deuxième République se mit en place, avec au sommet une instance collégiale (une demi-douzaine d’officiers) et bientôt une nouvelle Constitution, qui reprit d’ailleurs, avec une certaine prévoyance, les modifications apportées par la révision du 18 mai en ce qui concerne les mandats présidentiels successifs’ et la limite d’âge.
Le Président Kayibanda resta plus d’un an en résidence surveillée à Rwerere, et nota dans ses Carnets personnels qu’il y fut sous la garde d’une section en armes (une quinzaine de soldats) qui, connaissant sa situation, avait « plutôt pitié » et lui témoignait « la plus grande politesse « . Il nota aussi que plusieurs des chefs de cette garde lui manifestèrent « une grande charité fraternelle » ; mais que d’autres, par contre, se montrèrent pointilleux et tatillons.
Son successeur à la Présidence de la République, le Général-Major Juvénal Habyarimana, alors âgé de 36 ans et qui, comme beaucoup de ses contemporains hutu et tutsi pauvres, devait évidemment au Président Kayibanda et aux autres leaders de la Révolution sa formation et sa carrière, avait selon ses propres termes eu « la chance de travailler avec son prédécesseur « , déclarait voir en lui « un homme honnête et intègre » et lui garder de l’amitié.
Quoi qu’il en soit, fin 1973, le Président Habyarimana envoya à Grégoire Kayibanda son chef de cabinet et beau-frère Élie Sagatwa, alors Capitaine, pour l’inviter à « ne pas se considérer comme prisonnier » et lui dire qu’un jour peut-être ils se rencontreraient « pour causer fraternellement comme avant « … Après quelques mois, deux médecins lui furent encore envoyés de Kigali pour l’examiner, mais « pas d’histoire, nota Grégoire Kayibanda, je me portais bien « .
Parmi les principaux inconvénients dont il eut à souffrir durant cette période, et qu’il évoquera dans ses Carnets, il y avait évidemment la claustration (dans un espace ne dépassant pas 50 mètres sur 15), la solitude, l’impossibilité de tout secret, et l’impossibilité soudaine de travailler ( sans livres, ni documents) alors que, de toute sa vie, il n’avait jamais arrêté… Il s’efforça néanmoins de conserver la sérénité, la tranquillité d’esprit et le flegme qu’il avait su garder naguère dans les plus durs moments, recherchant toujours l’objectivité. Il se tourna aussi vers la prière (« Seul Dieu est juge « ), et s’appliqua à entretenir son « optimisme devant la vie, même souffrante « .
Cependant, désireux de « légaliser » le coup d’État du 5 juillet 1973 et les emprisonnements subséquents, le Président Habyarimana fut amené à organiser un procès, au moins pour la forme, de ceux qui avaient été renversés et qui restaient détenus. C’est ainsi que le 4 février 1974, Grégoire Kayibanda dut comparaître devant une Commission rogatoire constituée à cette fin.
Alors se déroula un procès paradoxal, dont tous les intervenants devaient au moins leur formation technique et leur carrière…, à l’accusé. Et où, estimait celui-ci, « toutes les accusations étaient fausses… sans aucune objectivité… Grégoire Kayibanda contestait notamment une quelconque prépondérance régionale – et plus précisément celle de Gitarama – parmi les responsables politiques et dans la Fonction Publique.
En réalité, comme nous l’avons bien vu, le pays vivait un regrettable quiproquo : il n’avait fait, semble-t-il, que subir les fatales conséquences du système de parti unique, conséquences sans doute inévitables, et qui ont été longuement évoquées plus haut.
Quoi qu’il en soit, le 26 juin 1974, le Président Kayibanda fut condamné à mort, de même que sept autres personnalités : peines qui n’avaient aucun sens et qui, il faut le dire, furent très vite commuées – par Arrêté Présidentiel du 19 juillet 1974 – en détention à perpétuité.
Cette condamnation était de pure forme ; nul n’en doutait dans le pays. Elle ne visait qu’à légaliser les nouvelles autorités en place. Et sans doute, en cette époque troublée de 1973, jugea-t-on trop compliqué de mettre toutes les cartes sur la table, et préféra-t-on profiter pleinement de l’état de grâce » dont bénéficie généralement une « opposition enfin parvenue au pouvoir « .
Mais plus tard, avec le recul du temps, lorsque la situation se fut un peu calmée, le nouveau Président se rendit compte que ce procès risquait d’être compris comme un geste d’ingratitude, vis-à-vis d’un homme qui méritait au contraire l’infinie reconnaissance du pays et la vénération de tous. D’autant plus qu’il y avait eu entre eux, depuis des années, une grande amitié. Il s’efforça en tous cas de restaurer l’image de son prédécesseur, et de lui rendre l’hommage exceptionnel qu’il méritait (En 1984, le Président Habyarimana a tenu à baptiser l’aérodrome national du nom de Grégoire Kayibanda.).
La vie se poursuivit donc à Rwerere, Grégoire Kayibanda s’efforçant d’oublier son procès, et s’appliquant à rédiger quelques notes de réflexion : commentaires sur la démocratie, sur les choix économiques, sur les grands sujets qui lui tenaient à coeur… et aussi, sur un mode plus intime, des « conseils à un prisonnier « … Il n’eut là-bas que de rares visites…, dont celle de Mgr Phocas Nikwigize, Évêque de Ruhengeri, qui parcourait les paroisses de son diocèse…
Vers la mi-juillet 1974, la santé de Véridiane (qui était repartie à Kavumu le 22 décembre précédent pour y veiller sur leurs enfants, et qui avait profondément souffert du procès de son mari) se détériora. Le 11 septembre, Grégoire Kayibanda fut ramené auprès d’elle dans la maison familiale. Et Véridiane mourut le 13 octobre, entourée de son mari et des aînés de ses enfants. Mgr Gasabwoya, alors supérieur de la paroisse de Kabgayi, vint en jeep pour une absoute, qui fut suivie de l’inhumation dans l’enclos familial. Le responsable de la Sûreté crut bon d’interdire que des messes fussent dites à son intention à Kabgayi et ailleurs dans le pays.
Dès lors commença pour Grégoire Kayibanda, à Kavumu où il était resté, une vie rude et solitaire, adoucie quelque peu par la présence de ses enfants durant leurs congés scolaires. L’aîné de ses fils, Pio, était, vu son âge (22 ans en 1973), assigné lui aussi à résidence, et son père demanda souvent, avec insistance, aux nouvelles autorités qu’il soit libéré de cette contrainte, assez dure pour un jeune-homme de cet âge. Quant à lui-même, il était, comme il le notait en ses Carnets, « réduit à la pauvreté, n’ayant même pas le moyen de toucher son fonds d’épargne « . Le Conseil National pour la Paix et l’Unité (qui avait remplacé l’Assemblée Nationale) lui avait bien voté, très correctement, une pension mensuelle de 53.000 FRW, mais le montant ne lui en fut jamais versé ; sans doute par la faute de l’attitude excessivement suspicieuse des Services de Sécurité de l’époque.
Le 22 janvier 1975, il reçut la visite de l’Abbé Massion, enfin autorisé à le rencontrer, et qui lui apporta quelques livres et revues… Il lisait toujours beaucoup. Et parmi les auteurs qu’il mentionna plus souvent dans ses notes à cette époque, figurait Pierre Teilhard de Chardin. Sur les pas de celui-ci, il scrutait l’évolution de notre monde, « le cadre général de l’évolution du cosmos, et la marche de l’Église vers la Jérusalem éternelle « . Il relevait avec une grande clairvoyance certains des signes actuels les plus marquants de cette évolution; et notamment : « le développement des communications, la diffusion de la démocratie, la promotion socio-politique de la femme, le brassage des civilisations, l’évolution du système pédagogique, l’aggiornamento de l’Église, l’influence des organisations internationales, le projet de nouvel ordre du monde, la prise en compte de la religion par les scientifiques, l’exploration spatiale « … Il voyait le Christ « comme Verbe de Dieu ( Ijambo ry’Imana) et don de Dieu aux hommes « , venu « diriger l’humanité vers Dieu à travers l’évolution de l’histoire, venu orienter le monde et toute l’histoire du créé, visible et invisible.., et s’imposant à tous les développements futurs du cosmos « . C’est pourquoi, écrivit-il, « la prière et la lecture de la parole de Dieu sont nécessaires à l’homme sans relâche « .
Conscient d’avoir fait son temps « , il eût pu vivre alors des jours paisibles en pensant à tout ce qu’il avait réussi pour son peuple. Mais cette joie lui fut refusée. Pourquoi ? Peut-être, à nouveau, par la faute de l’attitude excessivement soupçonneuse des responsables de la Sûreté… Le résultat est que ces années furent pour lui empreintes d’une grande tristesse. Il « offrait à Dieu ses souffrances profondes et lancinantes de fin de vie » : solitude, regrets d’une épouse tendrement aimée, éloignement de tous les amis, isolement social, pauvreté, tourments, humiliation… Mais il offrait ces souffrances « pour l’expiation de ses fautes… et pour la montée des masses populaires « . Il se voulait « participant aux souffrances de la croix « … considérant qu’elles sont données « à ceux que le Christ aime… aux petits par prédilection… et aux grands qui s’humilient ». Il notait aussi : « Tout est grâce et don de Dieu « … et dans la peine, il « s’abandonnait totalement à Lui « .
Mais, tous comptés faits, l’on peut dire sans risque de se tromper que, « connaissant l’histoire du monde et de l’Église » à travers vents et marées, « il gardait le moral haut « .
De ses trois dures années de réclusion, il parlait sans acrimonie comme d’un temps de sacrifice et d’ermitage « . Et il écrivait encore, un mois avant sa mort : « Il faut que le jour J me trouve dans l’acceptation totale, sans aucune plainte… Que le Christ me donne de l’aimer par-dessus tout, qu’Il remplisse mon cœur de Son amour et de Son esprit, de manière qu’il ne reste aucune place pour quel qu’autre chose que ce soit « …
Durant les quelque deux ans qu’il passa à Kavumu, il se consacra essentiellement à ce qu’il considérait désormais comme son « principal devoir d’état « , à savoir l’éducation de ses enfants. Profitant de leurs congés et de leurs séjours, il veillait à leur apporter « conseils et dialogue « . Il se rendait compte qu' » il faut de la joie à la maison « … et qu’il fallait donc « éviter tout ce qui pouvait y apporter de la tristesse « . A table, il veillait aussi à ce qu’on parle français et que la conversation porte sur des sujets instructifs. Il s’occupait de l’avenir de tous et de chacun, multipliant les démarches pour les aider à trouver leur voie malgré les obstacles qu’ils ne pouvaient manquer de rencontrer à présent.
Ainsi consacrait-il sa vie et ses efforts dans le champ de responsabilité qui lui restait accessible. Et lorsqu’il fêta, le 1er mai 1976, son 52e anniversaire, il nota avec peut-être un peu de mélancolie : « Ce n’est pas peu. Ce n’est pas beaucoup. L’essentiel n’est pas la longévité, mais l’accomplissement de la volonté divine « .
Sa maison était bien tenue, notamment grâce à l’aide dévouée de sa belle-mère, déjà âgée, et qui s’occupait aussi de la bananeraie et des champs. Un vieil homme préparait ses aliments, et apportait à la maison les vivres et le bois indispensable à leur cuisson. Enfin, des voisins cultivateurs venaient aussi « charitablement donner un peu de leur temps pour l’entretien de ses champs « .
Mais le 6 octobre 1976, tout ce petit monde fut brusquement dispersé, renvoyé, et un membre des Services de Sécurité vint l’interroger à leur propos. Privé de ce réconfort, il resta seul avec son fils Pio. Maintes fois, il insista, mais en vain, pour qu’on relâche « une séquestration à laquelle il ne voyait aucune raison « , mais qui semble avoir été maintenue jusqu’à ses derniers moments.
De temps en temps, il recevait la visite de proches parents : sa sœur Anne-Marie… et son frère Ladislas… dont il obtint quelques nouvelles rassurantes : même sur les autres prisonniers qui, à ce moment encore, (du moins le lui avait-on affirmé) « se portaient bien « . Il n’ignorait évidemment pas l’incarcération de certains de ses anciens compagnons et, sans pouvoir le dire ou l’écrire, il en avait grave préoccupation. Mais tout laisse croire qu’il ignora jusqu’au bout la mort de certains d’entre eux.
Le 19 novembre 1976, Mgr Perraudin, l’Abbé Antoine Hategekimana (aumônier militaire) et l’Abbé Jean Massion furent autorisés à le visiter. Et comme ils lui avaient été annoncés pour 8 heures du matin, il fut déjà dehors à les attendre une heure avant. Mgr Perraudin, arrivé d’abord, l’entendit dans l’intimité, et le Président lui demanda notamment de veiller à l’avenir de ses enfants. Puis les autres arrivèrent ; et une messe fut célébrée. Près de Grégoire Kayibanda, se trouvaient des militaires qui le gardaient, et le moment venu, il « les embrassait, leur donnant le baiser de paix sans restriction et avec sincérité « . La messe achevée, ses visiteurs et lui parlèrent tous ensemble. L’Abbé Massion lui remit des revues « pour occuper sa solitude « . Ils se quittèrent enfin, et le Président se retrouva seul… plein de reconnaissance.
Une semaine plus tard, le 27 novembre 1976, il reçut cette fois la visite surprise d’Elie Sagatwa, devenu Commandant, et conversa avec lui plus d’une heure. Quelques jours après, le 2 décembre, en fin d’après-midi, le même visiteur vint lui demander « la distance de chez ses parents » et lui proposa de l’y conduire pour une courte visite. Si l’on en croit ses Carnets, l’émotion de Grégoire Kayibanda fut grande. On le devine malgré la sobriété très rwandaise de son récit : « Je n’en crois pas mes oreilles, nota-t-il. Je remercie et vite, vite, je ferme la porte et on y va… On ne voit guère grand-chose (car la nuit tombe vers cinq heures et demie). On dépasse même légèrement la petite route qui va droit à la maison. Il y a plus de bananeraies qu’avant, et deux nouvelles maisons… Mais je me reconnais vite, et l’on est en face de chez moi. Je rentre. Le Commandant me suit. Martin (un neveu) le fait asseoir, pendant que je rentre dans la chambre à coucher des parents. Mon père veut à peine croire ses yeux… Il m’embrasse au moins quatre fois et rend grâce à Dieu. Je salue la maman…
Et nous retrouvons le Commandant dans le petit salon « . Ils parlèrent ensuite tous ensemble. Puis ils se quittèrent. La visite avait duré vingt minutes…
Inutile de dire que cette visite, comme la précédente, lui apporta une très grande joie malgré sa brièveté.
Si l’on en croit ses notes personnelles, sa santé au long de ces mois n’était pas mauvaise ; bien qu’il ait eu l’un ou l’autre malaise. Mais il était affaibli et, quoiqu’il n’ait jamais eu grand appétit, en avait moins encore qu’à l’ordinaire. En date du 12 décembre toutefois, on voit l’écriture de ses Carnets perdre sa régularité ; et c’est apparemment le dernier jour où il y écrivit quelques mots.
Le matin du mardi 14 décembre à 9 h 30, il se plaignit de douleurs dans la région du cœur ; et son fils Pio dut alerter le Corps de Garde, qui fit appel à un docteur de l’hôpital de Kabgayi. Ce médecin, qui n’avait jamais eu l’occasion de soigner le Président auparavant, vint vers 19 heures et, au cours d’une rapide visite (une dizaine de minutes), le trouva « lucide, souriant, aimable « , avec l’apparence d’un homme bien portant. Et quoiqu’il n’en ait rien voulu dire, on raconte qu’il constata une affection abdominale. Il estima que Grégoire Kayibanda « était juste légèrement souffrant « , qu' »il n’y avait pas de gravité dans son mal » et se contenta donc de prescrire quelques médicaments, qui furent apportés de la pharmacie de l’hôpital.
Dans la nuit cependant, le mal reprit et, à 4 heures du matin, le Président Kayibanda s’éteignit… On était le 15 décembre 1976.
Le lendemain à 15h30, l’Archevêque, Mgr André Perraudin, les quatre Évêques du Rwanda, Mgrs Bigirumwami, Gahamanyi, Nikwigize et Sibomana, alertés par l’Abbé Massion, se réunirent avec celui-ci à Kavumu pour y célébrer une messe de requiem. Et à l’issue de celle-ci, le Président Kayibanda fut enseveli, aux côtés de Véridiane son épouse, dans l’enclos même de sa maison familiale, en présence de six de ses enfants et de plusieurs autres membres de sa famille. Le chef de cabinet du nouveau Président et l’officier commandant la place de Gitarama, ainsi qu’une vingtaine de soldats, étaient présents…
Sur la pierre tombale, une inscription rappelle aujourd’hui le but que Grégoire Kayibanda poursuivit toute sa vie : « Libertatem filiorum Dei », la liberté des enfants de Dieu…
Quelques Images Éparses De Sa Vie
A côté de l’homme d’étude, d’organisation et d’action que fut Grégoire Kayibanda, et que nous avons appris à connaître, que dire de ses relations humaines, de son style, de sa façon d’être et de sa joie de vivre avec les autres…
Bien des souvenirs en restent très vifs au fond des cœurs. Il faudrait aujourd’hui les rechercher et les recueillir. En voici quelques-uns, livrés presque dans le désordre.
D’abord à propos de sa simplicité foncière… Grégoire Kayibanda, dont nous avons deviné toute l’intelligence, la culture, le raffinement…, et que nous avons vu investi des plus hautes charges de l’État rwandais… « n’aimait pas les honneurs de cette Terre « . Il restait « un homme simple, serviable » et d’une délicatesse remarquable, par goût et penchant naturel en même temps que par réflexion et conviction.
D’un abord calme et bienveillant, il était attentif aux autres, les écoutait, discutait avec eux de façon constructive, sans susceptibilité, grave dans sa réflexion, mais toujours prêt, selon l’usage du pays, à détendre ses interlocuteurs par quelque trait amusant… car « il aimait rire aussi, et l’humour était un des grands agréments de son caractère « , comme l’ont dit et répété nombre de ses amis.
Chez lui, en dehors des cérémonies officielles, il recevait lui-même ses visiteurs avec amabilité, et leur offrait lui-même à boire, à moins que son épouse ou l’un de ses enfants ne s’en chargent. Nulle trace d’orgueil ou de hauteur n’affectait ses paroles. C’était un frère parlant à ses frères. Et « quand vous repartiez de chez lui, il lui arrivait souvent de vous raccompagner sur la route, le bâton à la main. Si vous aviez à parcourir beaucoup de kilomètres, il faisait volontiers la moitié du chemin avec vous « .
« Il aimait partager le verre avec ses voisins, tous des paysans, eux préférant la « Primus » (bière de brasserie) et lui le « rwagwa » (bière de la bananeraie) « … Et chaque année, le 3 septembre, jour de la St Grégoire et sa fête patronale, tout le monde était invité chez lui et tout le monde, hutu et tutsi, y entrait sans formalité, au grand dam des services chargés de sa sécurité qu’il renvoyait aimablement mais fermement chez eux. Personne ne pouvait être refoulé. « Depuis ses Ministres jusqu’aux petits agriculteurs, ses voisins, tout le monde venait boire chez lui « . « Il est rare qu’un aussi grand patron puisse se baisser ainsi jusqu’aux petits. Il nous apprenait à être simples, très modestes… Il était un modèle d’hospitalité… c’était très impressionnant », raconte l’un de ceux qui l’aimaient, évoquant aussi ce jour de 1966 où le Président Kayibanda était venu à Rwaza pour l’inauguration de la nouvelle maison de Balthazar Bicamumpaka, son Ministre de l’Agriculture qu’il avait en grande amitié : « Je ne sais où il avait ramassé un petit paysan et l’a amené avec lui en s’excusant auprès de Balthazar pour avoir amené un invité de plus. Il expliquait qu’il ne pouvait pas le laisser sur le chemin alors qu’ils prenaient tous deux la même direction… Nous avons bien ri, et avons pensé qu’il voulait prêcher par l’exemple… Il nous donnait des leçons « …
La même simplicité et bonhomie se remarquaient chez lui dans les circonstances les plus diverses. Souvent, le dimanche matin, il se rendait à pied à l’église de Kabgayi, car il aimait parler avec les gens. Dans la nef, il restait mêlé aux fidèles. « On le remarquait quand il s’avançait pour la communion, mais il se reperdait ensuite à nouveau dans la foule « ‘ et, après la messe, restait bavarder avec les uns et les autres.
Si, d’autre part, il rencontrait un voyageur en panne sur la route, il ne pouvait l’abandonner sans lui avoir demandé si tout allait bielle. Et éventuellement disait à son chauffeur d’aider à réparer et « vous parlait jusqu’à ce que tout soit en ordre « .
Quant aux gestes d’amitié, que de choses à en dire ! « Il ne s’est jamais détourné de ses amis (…). Ainsi, ayant un jour croisé un ami tutsi sur la route, « il s’arrêta, raconte celui-ci, et je me suis rendu compte que le Président me faisait signe. J’ai arrêté ma voiture et ai fait marche arrière. Par émotion, ma marche-arrière n’a pas réussi J’ai été bloqué, et je me décidai à m’avancer à pied. Le Président qu’avait observé toutes ces manœuvres m’a demandé : « Comment es-tu plus rapide que ta voiture ? » J’ai répondu que je n’étais excellent qu’en marche-arrière et à pied. Il m’a dit qu’il ne cherchait qu’à me taquiner (…) et à se rappeler à mon souvenir. Comme si c’était moi qui pouvais oublier le Président « .
« Que de petites choses, mais qui font la grandeur de l’homme, et que les autres n’oublient pas « … Ainsi lorsqu’en mai 1967, Célestin Segatwa, Député de Gisenyi depuis 1965, et que tout le monde aimait pour sa clairvoyance et ses discours pleins d’humour, mourut à la suite d’un accident de la route près de Kavumu, le Président Kayibanda qui se rendait à Kigali remarqua l’attroupement ayant appris que le Député venait d’être transporté à l’hôpital de Kabgayi, il rebroussa chemin, se rendit à son chevet et « l’assista jusqu’au dernier souffle « … Puis il chercha lui-même un véhicule pour transporter son corps vers Muhororo où il habitait et où il allait être inhumé « . Devant aller à Kigali, « il voyagea de nuit pour y remplir ses devoirs de chef d’État » et revint le lendemain pour assister aux funérailles. Celles-ci une fois achevées, « il invita tout le monde à le suivre et un cortège de voitures se forma jusque chez lui où chacun eut à boire et à manger. Tous ces petits détails restent présents en nos mémoires. On ne peut les oublier « . Ainsi s’occupait-il des autres, toujours, et « ne ratait jamais une occasion pour nous montrer cette façon de faire, nous demandant tacitement, si je puis dire, de faire de même… Il était profondément chrétien, car pour faire tout cela il fallait être chrétien « ‘
Avec ses Ministres et ses autres collaborateurs, il se voulait direct et efficace. Il les dirigeait, mais en même temps les aidait, étudiait leurs problèmes, les coordonnait, les soutenait, les encourageait.
D’un autre côté, quand le Président « n’était pas content de vous, alors là, il vous le montrait. Ce n’était pas un hypocrite. Mais très vite il se calmait et vous considérait comme son frère « .
Nous avons vu déjà la place centrale qu’occupait dans sa vie sa famille la plus proche. Ses parents évidemment, « pour qui il avait construit à Ruhango une petite maison comme les autres » et ses frères et sœurs. Mais aussi et surtout son épouse Véridiane et chacun de leurs enfants, qu’il évoquait constamment dans ses Carnets personnels comme « ceux que Dieu m’a donnés et confiés, sur qu’Il veille, et qu’Il aime plus et mieux que moi-même je ne saurais le faire « .
Et, au-delà du cercle familial, ses amis et sympathisants fidèles, grands et petits, étaient nombreux ; à leur égard, il apparaissait comme « un homme de cœur et de grande ouverture « . Que dire encore à ce propos, si ce n’est qu’il aimait son pays par-dessus tout, et surtout… les plus petits de son peuple, qu’il avait délivrés d’une si dure oppression…
Car la grande passion de sa vie, écrivait récemment un de ses amis, était l’émancipation sociale, politique et culturelle des Hutu et du peuple dans son ensemble « . En cela, dit un autre de ses amis, « il fut un héros, plein de courage, qui accepta les plus grands risques « .
Reportons-nous une dernière fois aux Carnets personnels de Grégoire Kayibanda. « Délivrer les masses populaires du règne de la peur, pour les mettre au grand soleil de la liberté fut en vérité mon seul souci, – y nota-t-il, l’inspiration de mes peines et de mes fatigues, le moteur de mes relations et de mes démarches, le but de mes travaux de jour et de nuit, la justification de mes efforts d’étude et de lecture, la ligne conductrice des grandes réunions comme des audiences individuelles, de ma participation aux manifestations populaires nationales et locales… Ce fut toujours mon seul souci, ainsi que celui de tous mes collaborateurs progressivement mobilisés à la cause « …
A ce dévouement à la cause des plus petits, ceux-ci répondaient d’un cœur quasiment unanime. Il faut dire que le charisme du Président Kayibanda était exceptionnel. Il rayonnait de bonté en même temps que de ferme détermination, que ce soit dans les réunions populaires, ou à l’Assemblée Nationale. Son attitude flegmatique et souriante non seulement désarmait les antagonismes, mais entraînait l’adhésion. Son prestige était immense. Et parmi les populations, nombreux étaient ceux qui cherchaient à le voir et à toucher celui qui avait sauvé le pays du malheur, du désespoir et d’une si insoutenable oppression. Il arrivait souvent que des vieux le dévisagent avec grande émotion : « Kayibanda ! Kayibanda ! Cette fois, mon Dieu, je l’ai vu, de mes yeux ! »
Au moment où nous achevons ici le parcours de la « vie aventureuse » de l’un des plus grands hommes politiques de notre temps, comment ne pas être frappés par les mille influences positives qu’a eues sa bonté foncière dans les différents milieux où la vie l’a conduit : dans celui de l’enseignement d’abord, où il a longuement mûri ses idées et sa vocation sociale au service des jeunes… puis dans celui de la presse, où il a patiemment conçu et préparé une Révolution sans haine, libérant son peuple de longues années de souffrance, mais libérant aussi nombre de ses « adversaires » d’attitudes anciennes, héritées, souvent sans l’avoir voulu, d’un passé barbare… et enfin, dans le milieu politique, lorsqu’il a présidé à la construction du Rwanda nouveau, faisant tout pour qu’elle profite aux plus petits d’entre ses frères.
Ce grand homme du Rwanda nous est apparu totalement donné… témoin, comme tant d’autres Africains, d’un nouveau don de soi… « car ils n’ont rien d’autre à donner, disait-il, ces pauperes ex pauperibus nati « . Au point que certains de ses interlocuteurs, obnubilés par leurs intérêts immédiats, par la recherche d’avantages particuliers, ou tout simplement par un esprit trop terre à terre, semblaient comme perdus, aveugles, incapables de comprendre ce qu’il leur proposait.
Signe révélateur parmi bien d’autres : onze ans de pouvoir ne l’ont en rien enrichi…, et relativement parlant, pauvre il est venu, pauvre il est reparti… laissant « un pays politiquement, socialement, culturellement et économiquement transformé de fond en comble « … laissant aussi l’exemple d’une vie qu’il voulait » chrétienne non seulement par une option générale, mais dans les détails de l’action « , souhaitant témoigner ainsi plus efficacement « devant les païens, vieux et modernes « .
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