Grégoire Kayibanda Père De La Révolution Et De L’Indépendance 1959-1962
Et le 1er novembre 1959, se déclencha la Révolution, que les leaders hutu avaient si longuement préparée en vue d’un déroulement souhaité autant que possible pacifique, mais qui se heurta dès le départ à la réponse intransigeante des plus irréductibles.
Comme on pouvait s’y attendre, c’est en région de Gitarama qu’elle s’amorça, région où les idées de justice sociale et de démocratie étaient particulièrement « aiguisées », et région aussi où les Hutu connaissaient le mieux les Tutsi pour avoir longtemps vécu avec eux dans des conditions qu’avaient tempérées à la fois l’éloignement de Nyanza, centre de la « hiérarchie coutumière « , et l’influence modératrice du siège apostolique de Kabgayi.
Et c’est un fait presque anodin qui y servit de détonateur. C’était un dimanche. Et Dominique Mbonyumutwa, l’un des seuls Sous-Chefs hutu du pays, responsable local du parti Parmehutu, rentrait avec son épouse de l’office de la Toussaint auquel il venait d’assister à Byimana, à une douzaine de kilomètres au Sud de Kabgayi. Rentrant à pied chez lui à Kanyanza, il rencontra non loin de Bukomero, au détour du chemin, un groupe de jeunes Tutsi qui, après quelques plaisanteries, en vinrent à l’insulter et tentèrent de le frapper. Sa femme se précipita pour chercher du secours et alerter le voisinage, alors que taillé en force il repoussait ses agresseurs sans avoir besoin d’aide. Mais l’alerte était lancée… et le bruit se répandit comme le feu : Mbonyumutwa avait été blessé, Mbonyumutwa était mort !
Se sentant comme personnellement agressés, en la personne d’un de leurs leaders les plus populaires, les gens de toute la région se mobilisèrent. Dès le lendemain à Rwintabe, la bananeraie et les caféiers du Chef du Marangara, peu apprécié des habitants, furent coupés au ras du sol… Et de colline en colline, il en fut de même sur les terres de beaucoup de ses congénères tutsi. Le surlendemain, à Kanyanza, une foule se massa autour de la maison du Chef du Ndiza pour exiger des nouvelles du leader agressé. Or un Sous-Chef qui se trouvait là, s’étant montré à la fenêtre, fit inconsidérément le geste de tirer à l’arc sur la foule… Qui exigea immédiatement la sortie de tous les occupants de la maison. Dans la minute qui suivit, deux Sous-Chefs furent mis à mort et un troisième fut blessé. Quant au Chef lui-même, il fut épargné et conduit avec sa famille à la paroisse la plus proche.
Le soir même et pendant la nuit, commencèrent les premiers incendies systématiques d’habitations tutsi par des bandes hutu armées d’arcs et de lances. Incendies et pillages…, qui s’étendirent bientôt à tout le Territoire de Gitarama ! Et de là, aux Territoires de Ruhengeri et de Gisenyi, puis à ceux de Kibuye, Byumba, Nyanza, Butare et Kigali…
Ces bandes chassaient les gens de leurs habitations, avant de mettre le feu à celles-ci. Quant aux gens expulsés, ils cherchaient refuge auprès des paroisses les plus proches. En général, seuls ceux qui résistaient risquaient la mort… Les Twa eux-mêmes, naguère souvent hommes de main des « autorités coutumières « , participèrent à l’action aux côtés des Hutu pour leur libération ; et, nota Grégoire Kayibanda, leur « sang, qu’ils ont versé, se tourna en fruits de miséricorde et de salut social « .
Immédiatement alertées, l’Administration de Tutelle et les forces de l’ordre dont elle disposait se décuplèrent pour tenter de rétablir le calme. Mais elles furent très vite débordées. Si bien que l’officier commandant le 3ème Groupement de la Force Publique du Congo (dont la compétence s’étendait au Rwanda), le Colonel Guy Logiest, averti de la situation, vint en hâte du centre de commandement de Lubumbashi (Stanleyville) ) à Bujumbura puis à Kigali, donnant par radio ordre à diverses unités basées au Congo de converger vers la région des troubles ! Le 9 novembre, il reçut le commandement de toutes les opérations de rétablissement de la paix.
Pendant ce temps-là, Kigeri avait décidé – ou plutôt les « faucons » qui l’entouraient avaient décidé pour lui – de lancer, sus aux leaders des partis Parmehutu et Aprosoma, non pas seulement des incendiaires, mais des bandes expressément chargées de tuer. « L’épreuve de force était engagée… Les dés étaient jetés « , dira plus tard le Colonel Logiest.
« Tuons donc tous les Hutu instruits, pensaient les conseillers de Kigeri ; tous ceux qui conduisent la promotion de leurs frères. Et nous garderons notre hégémonie « . Ils espéraient que « si seulement Kayibanda était tué « , ce serait inévitablement « la débandade des Hutu, le désespoir » et le retour à la case départ. « Or, écrira celui-ci, ils se trompent totalement : après moi surgirait immédiatement un autre fou « !
Pour exécuter son plan, Kigeri avait tenté de reconstituer une armée tutsi sur le modèle ancien. Et sa résidence était devenue le point de départ d’expéditions armées qui partaient de nuit pour exécuter leur sinistre besogne ! Le leader hutu Augustin Secyugu, un commerçant qui habitait à deux pas de chez lui, en fut une des premières victimes : il fut sauvagement assassiné et sa maison pillée. Et dans les Territoires de Nyanza et de Butare/Astrida, de nombreux meurtres semblables furent exécutés… A Save toutefois, les attaques conjuguées de plusieurs bandes armées contre la demeure du leader Gitera purent être repoussées par ses partisans.
En Territoire de Gitarama, pépinière de démocrates, un seul de ces raids meurtriers réussit à exécuter une dizaine de personnalités hutu. Grégoire Kayibanda et sa famille y étaient devenus – on s’en doute – une cible prioritaire. Ils vécurent donc cette période en constant péril de mort, toujours sur le qui-vive, entourés de quelques fidèles. Ce qui n’empêchait pas le chef du Parmehutu de continuer à diriger les activités de son parti ; et de s’occuper des nombreuses personnes qui à tout moment venaient faire appel à son aide.
En vérité, si une protection militaire n’avait pas été assurée alors aux principaux leaders hutu, ils auraient à coup sûr été exterminés. « Leur situation était réellement désespérée… Logiquement, ces quelques hommes courageux devaient s’attendre à être assassinés, et certains le furent effectivement « .
Dans une lettre écrite à cette époque, Grégoire Kayibanda racontait comment, avec les siens, ils furent en danger de mort du matin au soir et du soir au matin… « Tout récemment, une bande de 150 hommes a été menée dans la région où j’habite. Sur la route, elle a tué deux de notre bord politique mais, par providence, elle n’est pas arrivée chez moi ce jour-là. Deux autres bandes ont été formées et envoyées, mais des soldats avaient été entre-temps postés pour protéger le village où j’habite. Ils tiennent les bandes en respect ! Et pour le moment, on peut dormir quelques heures. Maintenant, ces tueurs disent : Attendons la levée de l’occupation militaire, et nous liquiderons notre homme ! Des amis m’ont conseillé de fuir le pays ; mais cela découragerait la montée de mon peuple, et je ne le ferai évidemment jamais ! » Aux yeux de l’UNAR, « je suis de ceux qu’il faudrait faire disparaître, et ma famille est dans l’insécurité la plus grande, qui est à certains moments pire que la mort. Heureusement, les enfants n’en devinent rien… Véridiane est courageuse et gaie comme toujours… Je pourrais à chaque instant tomber sous les coups des terroristes, devenus sournois à cause de l’occupation militaire. Malgré la présence des soldats près de mon domicile, un complot vient d’être découvert. Mais je tâche d’être sur le qui-vive « .
A cette même époque, une vingtaine de personnalités hutu furent enlevées et retenues prisonnières à la résidence même de Kigeri et soumises à la torture. Cependant, très vite, la mise en œuvre des unités de la Force Publique venues du Congo, leurs patrouilles à travers le pays et leurs nombreux barrages routiers rétablirent l’ordre. Le Colonel Logiest, qui commandait ces troupes, fut nommé Résident Militaire du Rwanda et l’état d’exception fut décrété. Sur son ordre, toutes réunions publiques ou privées et toute circulation en armes furent interdites, Les principaux leaders hutu, et le premier d’entre eux, Grégoire Kayibanda, furent protégés par des soldats en armes ; tandis que diverses personnes étaient assignées à résidence. Enfin, un Conseil de Guerre composé de magistrats de carrière fut chargé de juger au jour le jour les multiples infractions de cette période troublée : incendies, pillages, meurtres, coups et blessures… sanctionnant avec impartialité les uns et les autres selon une procédure que plus tard la Mission de Visite de l’ONU, et une commission de la Ligue des Droits de l’Homme, jugèrent satisfaisante. Mais, paradoxe : Kigeri lui-même, le principal coupable, l’instigateur des tueries et des meurtres, ne fut même pas inquiété.
C’est en plein milieu de cette Révolution que, le 10 novembre 1959, le Gouvernement de Bruxelles remit enfin au Parlement belge une Déclaration définissant les grandes lignes des réformes institutionnelles projetées au Rwanda et au Burundi. Par bonheur, cette Déclaration allait dans le sens du manifeste-programme du Parmehutu », reconnaissant ainsi la justesse des propositions qu’il contenait.
Il prévoyait notamment le remplacement des sous-chefferies par des Communes, la tenue prochaine d’élections communales puis législatives, l’institution de monarchies constitutionnelles, la mise en place de Gouvernements progressivement autonomes, le maintien d’une Communauté du Ruanda-Urundi… Ces réformes, loin de contredire les événements survenus au Rwanda, allaient au contraire pouvoir être en grande partie appliquées compte tenu des nouvelles réalités nées de la Révolution.
Deux semaines après le début des troubles, on pouvait en effet considérer l’essentiel de la Révolution comme accompli, et l’ordre comme en grande partie restauré.
Deux réalités anciennes majeures avaient été radicalement modifiées : d’une part, le système des clientèles pastorale et foncière et leurs obligations sans fin avaient pu presque partout être rejetées… et d’autre part, plus de la moitié des effectifs de la « hiérarchie coutumière « , naguère omniprésente, avait pris la fuite.
La vie de galère qui avait été durant tant d’années celle de 90% de la population du Rwanda des derniers siècles semblait bien sur le point de prendre fin officiellement.
Quant aux sinistrés tutsi, réfugiés d’abord auprès des paroisses et des postes administratifs, ils prirent volontairement soit le chemin de l’étranger (souvent avec leurs troupeaux) et y furent alors accueillis comme réfugiés politiques, soit le chemin de centres d’accueil et d’hébergement créés par la Tutelle dans le pays même, à Nyamata (au Bugesera) puis à Rukumberi (au Gisaka). A l’étranger comme dans le pays, ils reçurent gratuitement terres, logements et vivres. Et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés prit en charge ceux qui avaient choisi l’exil.
A cette époque, naquit, pour venir en aide aux réfugiés, le Secours Catholique du Rwanda qui, plus tard, deviendra Caritas Rwanda et apportera son aide plus largement à toutes personnes en difficulté, pauvres ou infirmes.
Mais dans l’immédiat, la Tutelle se devait de restaurer au plus tôt une organisation efficace, susceptible de conduire le Rwanda plus loin dans son évolution politique.
Avant de prendre toute mesure concrète en ce sens, le Colonel Logiest, récemment désigné par le Ministre De Schrijver comme Résident Spécial et premier responsable de la Tutelle belge au Rwanda, voulut avoir entendu chacune des parties en cause. Déjà il avait longuement rencontré Kigeri à Nyanza, et avait pu se rendre compte de l’ambiance de mensonge et de tromperie qui lui était opposée de ce côté. Il lui restait à rencontrer également le principal leader démocrate.
Le 15 novembre, il se rendit donc à Kavumu, faisant une brève escale à Kabgayi chez Mgr Perraudin, récemment nommé Archevêque, et qui lui « fit comprendre en termes mesurés qu’il fallait réparer les injustices dont les Hutu étaient constamment les victimes « . Il continua ensuite vers Kavumu, où Grégoire Kayibanda le reçut chez lui avec la simplicité et la cordialité qui lui étaient habituelles.
Comme ils évoquaient les récents événements, son hôte lui sembla regretter que l’intervention des troupes ait « arrêté l’élan de la Révolution hutu… Beaucoup de ses partisans avaient été arrêtés et emprisonnés « . Mais il convint de bonne grâce, « avec un sourire qui lui donnait un air d’espièglerie » que son interlocuteur allait « apprendre à bien connaître « , que ces troupes avaient « également mis fin à la réaction tutsi et sans doute empêché qu’il soit assassiné « .
Puis il lui expliqua, calmement et longuement, le problème socio-politique du pays, et la situation désespérante qui était depuis des siècles celle des Hutu, son peuple, « qu’il voulait libérer, sans pour cela souhaiter la mort des oppresseurs « .
Grégoire Kayibanda « parlait avec chaleur, mais sans haine, et avec une conviction telle que cette conversation fut déterminante pour la conduite » que le Colonel allait « décider de tenir » ! Celui-ci écrira plus tard : « Pour la première fois, dans ce pays où régnait la duplicité, je sentais que j’avais affaire à un homme généreux et sincère. (À mon départ, ) il me remit deux documents que j’ai longuement médités, car mieux que tous autres ils m’éclairaient sur les problèmes politiques et sociaux » du Rwanda’.
Le premier de ces documents était le manifeste-programme du parti Parmehutu, daté du 9 octobre précédent. Le second était une lettre adressée quelques jours plus tard, le 14 octobre, au Ministre belge compétent, par les présidents des partis hutu du Rwanda et du Burundi. Cette lettre était un ultime cri d’alarme avant que la Belgique ne décide du contenu des réformes institutionnelles. Elle exprimait « sur un ton déchirant » l’appréhension de ces partis face aux moyens financiers et matériels, et surtout face aux moyens d’intimidation dont ne manquerait pas d’user la « hiérarchie coutumière » pour influer sur l’électorat. Elle demandait instamment que l’octroi de l’autonomie interne soit accompagné sinon précédé par une représentation équitable des Hutu parmi les Chefs et Sous-Chefs, comme au sein des Conseils Supérieurs… Elle demandait aussi que le régime foncier, base des systèmes de clientèle, soit profondément réformé… que la moitié des élèves des enseignements secondaires et supérieur soit hutu… que les tribunaux soient au moins mixtes, Hutu-Tutsi…
Après avoir lu et relu ces documents, qui contribuèrent aussi grandement à forger son opinion, le Colonel Logiest convoqua à Kigali les dix Administrateurs de Territoire du Rwanda. Ceux-ci, s’étant unanimement déclarés « las d’assister presque impuissants aux injustices « , convinrent avec lui que si l’on continuait à ne recourir qu’aux seuls cadres tutsi et à pratiquer à l’égard de ceux-ci une politique de laisser-faire, « des élections démocratiques et libres ne pourraient jamais être tenues avec quelque chance de succès « …
Il leur donna alors l’instruction, « qu’il méditait depuis sa rencontre avec Grégoire Kayibanda « , de confier à des Hutu les nombreux postes de Chef et de Sous-Chef devenus vacants par suite de décès, d’abandon ou de fuite à l’étranger » ou qui deviendraient vacants par la destitution de leurs titulaires reconnus coupables de fautes graves.
Dans les jours qui suivirent, sur 45 postes de Chefs et 544 postes de Sous-Chefs, respectivement 26 et 326 se trouvèrent ainsi confiés à des Hutu. « L’attitude de ceux-ci m’avait convaincu, écrira plus tard le Colonel Logiest, que ma tâche de rétablir l’ordre serait facilitée si j’avais affaire à eux plutôt qu’aux Tutsi « … De toutes façons, les nouveaux Chefs et Sous-Chefs « ne seraient que des autorités intérimaires » en attendant les élections prochaines.
L’action de ces autorités intérimaires fut parfois d’une grande importance pour apporter à certaines régions l’encouragement dont elles avaient encore besoin pour bousculer les habitudes anciennes et prendre en main leurs destinées. Ainsi en fut-il notamment du Bufundu, où Jean-Baptiste Rwasibo, un ami très précieux de Grégoire Kayibanda, devenu Chef intérimaire, joua avec ses adjoints un rôle capital. Il en fut de même au Busanza, où un autre leader, Jean-Baptiste Habyarimana, entreprit de promouvoir le Parmehutu dans toute la région de Butare.
Dans une lettre écrite à un ami quelques jours après, Grégoire Kayibanda put dire : « Pour la première fois depuis bien longtemps, un bon nombre de Hutu ont occupé des places de Chefs comme intérimaires : cela a aiguisé la fureur des monopolistes « !
Enfin le 25 décembre 1959, les réformes institutionnelles annoncées par la Déclaration gouvernementale du 10 novembre furent précisées par un Décret qui annonçait la fin de quelque 65 ans d’administration indirecte. En vertu de ce texte, les 544 sous-chefferies du Rwanda seraient regroupées de façon à former 229 Communes. Des Conseils communaux seraient élus dans les six mois. Des Bourgmestres seraient choisis en leur sein et proposés à la nomination du Mwami… Les chefferies subsisteraient transitoirement comme échelon purement administratifs… Et les dix Territoires deviendraient dix Préfectures confiées à des Préfets rwandais exerçant progressivement les attributions des anciens Administrateurs de Territoire ( eux-mêmes transformés en Animateurs-Coordinateurs). Enfin, un Conseil du Pays composé essentiellement de membres élus au second degré exercerait un certain pouvoir législatif conjointement avec le Mwami, sous forme d’Édits. Un Gouvernement pourrait alors être formé, en attendant des élections législatives en bonne et due forme.
Ce Décret permit enfin aux partis politiques de se préparer aux élections communales. En attendant celles-ci, et comme le Conseil Supérieur du Pays (CSP) avait été volatilisé par la Révolution, un Conseil Supérieur intérimaire fut constitué le 6 février 1960, réunissant deux membres de chacun des quatre principaux partis. L’une des premières initiatives de ce Conseil fut de proposer à Kigeri un projet d’Arrêté suspendant les privilèges de pâturage dont jouissaient les possesseurs de grands domaines pastoraux sur les jachères agricoles de leurs clients fonciers en saison sèche. Mais Kigeri récusa la compétence du Conseil, et l’Arrêté ne fut finalement signé que le 2 mai, par le Résident Spécial lui-même en vertu de ses pouvoirs de substitution : il démontrait aux populations que la Révolution se traduisait, sur le plan officiel, par des résultats concrets influant sur leur vie de tous les jours.
Le Conseil Provisoire proposa ensuite à Kigeri diverses mesures pouvant contribuer à la pacification du pays. Et notamment : que le Mwami résidât dorénavant « en toute transparence « ‘ à Kigali ; qu’il ait toujours à ses côtés un Cabinet de quatre membres émanant des quatre principaux partis et qui devrait avaliser tous ses actes officiels ; et enfin, que le tambour Kalinga et l’ancien Conseil des rites royaux soient rapidement supprimés… Mais après plus d’un mois de tergiversations, Kigeri refusa toutes et chacune de ces propositions, montrant ainsi que sa prétention d’être « au-dessus des partis » n’était qu’une tromperie. A la suite de ce refus, les partis Parmehutu, Aprosoma et Rader constituèrent ensemble, le 30 avril 1960, un front commun et adressèrent au Ministre belge compétent un télégramme disant notamment: « Mwami refuse collaboration… Déclarons rupture avec Kigeri « .
Trois semaines plus tard, ce dernier gagna Bujumbura au Burundi pour participer au Conseil Général du Ruanda-Urundi avec l’idée de n’en revenir que lorsque la situation politique aurait été modifiée.
Entre-temps, durant tout le mois de mars, une nouvelle Mission de Visite de l’ONU avait parcouru le Ruanda-Urundi. Au Rwanda, elle avait tenté une réunion de conciliation entre les parties en conflit et, malgré son échec, avait proposé qu’une conférence de réconciliation soit organisée à Bruxelles au mois de juin, les élections communales étant dès lors retardées « jusqu’après cette réunion, lorsque les esprits se seraient calmés « .
Jugeant qu’il était donc de son intérêt immédiat d’empêcher le retour au calme, l’UNAR fit alors courir de nouvelles rumeurs dans l’espoir de terroriser les populations et de provoquer des troubles . Et surtout, il organisa de nouvelles bandes de tueurs pour éliminer les leaders des mouvements démocratiques. Ceux-ci ne manquèrent pas de réagir avec vigueur… Et les esprits recommencèrent à s’échauffer sérieusement.
Dans ces conditions, retarder les élections communales eût été courir le risque d’une nouvelle flambée révolutionnaire. Le Ministre belge De Schrijver décida donc de les maintenir en juin, contre l’avis de la Mission de Visite. Entre-temps, fut organisé en hâte à Bruxelles un Colloque de réconciliation auquel furent invités (à défaut de représentants des partis) les huit membres du Conseil Provisoire. Le seul résultat positif de cette réunion fut un accord des participants sur les modalités des prochaines élections; ce qui n’était pas négligeable.
A l’issue de ce Colloque où une fois encore toute entente avec Kigeri et avec l’UNAR s’était avérée totalement impossible, les leaders du Parmehutu se réunirent à Ruhengeri le 6 juin 1960, sous la présidence de Grégoire Kayibanda.
En ce haut lieu et en cette date mémorable, ils rejetèrent définitivement l’institution du Mwami, et optèrent pour la République. Leur parti s’intitula donc désormais Mouvement Démocratique Républicain (MDR) Parmehutu. Et c’est sous cette nouvelle étiquette qu’il fit dès lors campagne pour les élections communales.
Celles-ci se déroulèrent – au suffrage universel direct des hommes et des femmes – sans heurts, Territoire par Territoire, entre le 27 juin et le 22 juillet 1960. Plus de 3 000 sièges de Conseillers étaient à pourvoir, dont 74 % allèrent au MDR Parmehutu, 7,8 % à l’Aprosoma, 6,3 % à un cartel Parmehutu/Aprosoma, 6,6 % au Rader et 1, 7 à l’UNAR (qui, pour éviter que sa non-représentativité populaire ne soit clairement démontrée, avait prôné l’abstention… sans toutefois retirer ses listes). Et le 18 octobre, jour de leur investiture officielle, 210 des 229 Communes se trouvèrent administrées par des Bourgmestres hutu.
Huit jours après, le 26 octobre, le Conseil Supérieur intérimaire fut, en attendant les élections législatives, remplacé par un Conseil Provisoire de 48 membres nommés par l’Administration de Tutelle après consultation des partis, plus ou moins en fonction de leurs résultats aux élections communales (31 sièges allant au Parmehutu, 7 à l’Aprosoma, 9 au Rader et 1 à l’Aradetwa), sa présidence étant, sur proposition du MDR Parmehutu, confiée à Joseph Habyarimana Gitera. Et dans le même temps, comme président du parti majoritaire, Grégoire Kayibanda fut chargé de former un Gouvernement provisoire.
Ce Gouvernement, composé de 9 Ministères et 12 Secrétariats d’État et d’Administration, comptait huit membres de l’Administration belge de Tutelle ; ce qui devait assurer une certaine continuité dans la gestion des affaires et une transition efficace vers une autonomie de plus en plus large. Cette façon réaliste de procéder était aussi habile, témoignant à la Tutelle de la confiance et de l’esprit de coopération que lui assureraient les nouvelles autorités rwandaises et qu’elle ne pourrait que leur rendre, tout en s’impliquant dans leurs efforts.
Ces nouvelles autorités commencèrent aussitôt à se familiariser avec les multiples problèmes concrets de la gestion du pays, dans le cadre d’une passation progressive des pouvoirs. L’objectif prioritaire qu’elles se donnèrent, selon une Déclaration du Premier Ministre, fut la pacification : « Je demande, déclara-t-il, j’exige, de tous les habitants du Rwanda une contribution positive au maintien de l’ordre et de la tranquillité « . Et à l’échelon régional, il nomma des Administrateurs Adjoints rwandais (futurs Préfets) aux côtés des Administrateurs de Territoire en titre, pour exercer peu à peu leurs attributions tout en se consacrant par priorité à la pacification des esprits.
Il incombait à présent à la Tutelle de préparer l’étape suivante sur la voie de l’autonomie du pays, à savoir les élections législatives, qu’elle prévoyait d’organiser en janvier 1961. En prévision de celles-ci, un Colloque fut organisé à Gisenyi du 7 au 14 décembre 1960, réunissant des délégués des quatre principaux partis (l’Unar ayant cette fois accepté de participer) en présence du Premier Ministre Grégoire Kayibanda (qui avait assisté quelques jours plus tôt à Bruxelles au mariage du roi Baudouin et de la reine Fabiola) et des membres du Gouvernement provisoire.
Un projet de législation électorale présenté à ce Colloque par l’Administration fut adopté, mais l’Unar, rejoint en cela par le Rader aigri par l’écrasante majorité des partis à prédominance hutu, demanda un report des élections législatives jusqu’ « après la pacification « .
Quelques jours plus tard, le 20 décembre 1960, l’Assemblée Générale de l’ONU, influencée par les multiples pétitions de Kigeri, de l’Unar et désormais du Rader, adopta deux Résolutions : l’une (n° 1579/XV) demandait à la Belgique notamment l’amnistie de tous les délits politiques, l’organisation d’une nouvelle conférence de conciliation, et le report des élections à une date non encore définie… et la seconde ( n° 158o/XV) demandait le retour de Kigeri dans le pays, et décidait l’organisation – en même temps que les élections – d’un référendum sur l’institution du Mwami ( et s’il y avait lieu, sur la personne même de Kigeri).
La Tutelle organisa donc une « énième » Conférence de Conciliation, cette fois à Ostende du 7 au 12 janvier 1961, en présence d’observateurs de l’ONU. Puis le 20 janvier, elle fit connaître son acceptation de l’essentiel des deux Résolutions susdites.
Cette acceptation fut très mal ressentie au Rwanda par les partis majoritaires et par les populations qu’ils représentaient. Si bien que, réunis à Gitarama, leurs leaders décidèrent en pleine concertation de manifester avec éclat la volonté populaire.
Grégoire Kayibanda prit sur lui d’aller personnellement en parler au Colonel Logiest, devenu responsable de l’Administration belge de Tutelle au Rwanda, et se rendit chez lui tard dans la soirée du 25 janvier 1961.
Ayant laissé sa voiture à distance pour ne pas attirer l’attention, il s’en vint discrètement à la Résidence, dont les fenêtres brillaient dans la nuit. Il y trouva le Colonel, mis en alerte par cette visite nocturne inattendue et déjà l’arme au poing. Puis, s’étant fait rapidement reconnaître, il en vint au fait sans détours: pour éviter l’incertitude et atténuer la déception qui allaient immanquablement résulter pour le pays du report des élections législatives à une date indéterminée, et se méfiant de la crédulité de l’ONU soumise aux intrigues de Kigeri et de ses amis, les leaders hutu avaient décidé, après longue concertation, d’organiser à Gitarama une réunion de tous les élus communaux et de leur permettre d’exprimer clairement la volonté démocratique et républicaine des populations qu’ils représentaient.
Devant la confiance totale que lui témoignait le plus important leader des partis démocratiques en lui exposant ainsi ses projets, le Colonel Logiest a raconté, dans un livre publié en 1988, comment il décida sur-le-champ de lui apporter son aide. « Je ne pouvais pas le soutenir ouvertement dans cet acte de révolte, écrit-il, mais je ne pouvais pas non plus le lui interdire… Je n’en avais ni la volonté ni les moyens. Et je décidai finalement d’agir comme s’il ne m’avait rien dit de ses intentions véritables. Je lui promis d’aider à l’organisation matérielle d’un rassemblement ayant officiellement pour objet de mieux assurer la paix sociale : transport des participants, construction d’une tribune, diffusion de discours par haut-parleurs. Je me rendais compte qu’en agissant de la sorte tout le monde croirait plus tard que j’avais été de connivence. Et ce fut vrai, dans la mesure où je ne me suis pas opposé à ce qui se fit à Gitarama « .
Dès le lendemain matin, le Ministre de l’Intérieur du Gouvernement provisoire, Jean-Baptiste Rwasibo, invita donc tous les Bourgmestres et Conseillers communaux récemment élus à participer à Gitarama, le 28 janvier 1964 à une réunion dont le but déclaré était « l’adoption de certaines mesures en vue de la pacification et du maintien de l’ordre « .
Le jour venu, d’innombrables camions, provenant de toutes les Préfectures, déposèrent les quelque 3500 invités officiels de cette réunion sur la grand-place de Gitarama. Les élus de chaque Préfecture y avaient un emplacement réservé, clairement indiqué par des pancartes.
Après avoir remercié les Bourgmestres et Conseillers de leurs efforts soutenus pour la pacification de leurs Communes, le Ministre Rwasibo mit en avant leur rôle de représentants des populations et leur droit d’exprimer, mieux que quiconque, la volonté de celles-ci de remplacer sans plus attendre le système politique ancien par une pleine et entière démocratie.
Le Premier Ministre Grégoire Kayibanda lui succéda à la tribune, et fit une Proclamation dont les Bourgmestres et Conseillers, en tant qu’élus directs du peuple rwandais, approuvèrent les termes par acclamation. L’institution du Mwami, le Kalinga, et le Conseil des rites royaux étaient définitivement abolis… Le Rwanda serait dorénavant une République, dont le symbole serait le drapeau rouge, jaune et vert. Et dans la foulée, toujours en tant qu’élus directs des populations, ils élisent par vote secret un Président de la République en la personne de Dominique Mbonyumutwa (candidat présenté par le MDR Parmehutu), puis les membres d’une Assemblée Législative, représentants indirects de la Nation. Sur les 44 sièges à pourvoir, 40 allèrent au Parmehutu et 4 à l’Aprosoma. Cette nouvelle Assemblée élut Joseph Habyarimana Gitera comme son président et Lazare Mpakaniye comme son vice-président.
Grégoire Kayibanda, quant à lui, fut investi de la réalité du pouvoir : il fut nommé Premier Ministre, et chargé de former un nouveau Gouvernement. Considérant qu’un acte de révolte venait d’être posé, et qu’un pas décisif avait été franchi sur la voie de l’autonomie et de l’indépendance, il n’y inclut aucun membre de l’Administration de Tutelle : ceux-ci ne seraient désormais plus rattachés aux Ministères qu’en qualité de simples conseillers techniques.
Ensuite, une Cour Suprême fut constituée, qui serait chargée surtout de guider la transformation des instances judiciaires.
Enfin, les Bourgmestres et Conseillers communaux, l’Assemblée Législative, la Cour Suprême et le nouveau Gouvernement, réunis en congrès national, adoptèrent ce qui allait être la Constitution officieuse et provisoire du Rwanda en attendant les élections législatives ; texte qu’ils savaient encore imparfait, mais qui avait le mérite de reprendre, au nom du peuple rwandais, certains choix institutionnels, notamment celui du régime républicain.
Toutes les nouvelles institutions étaient donc issues de la volonté populaire. Et l’Assemblée Législative elle-même trouvait une base juridique dans le Décret intérimaire du 25 décembre 1959 qui prévoyait un Conseil du Pays élu au second degré. Le 6 février, le Gouvernement belge les reconnut d’ailleurs de facto, s’agissant, jugeait-il, d’une « expression paisible de la volonté générale, dont le refus n’eût pu avoir que des conséquences désastreuses ».
Dans les mois qui suivirent, sous la direction de son Premier Ministre, le nouveau Gouvernement élargit sa gestion du pays à mesure que l’Administration de Tutelle lui transmettait ses propres compétences et ses pouvoirs. L’une de ses tâches les plus immédiates fut de diriger, de conseiller et de contrôler les nouvelles autorités communales, et de les habituer aux pratiques, toutes nouvelles dans le pays, de la démocratie. Il s’agissait aussi pour elles de poursuivre et d’achever la pacification des esprits.
Pour sa part, la Tutelle dut tirer les conséquences de sa reconnaissance du coup de force de Gitarama… Les chefferies, qui avaient été temporairement maintenues comme échelon administratif, furent supprimées. Déjà les tribunaux de chefferie et le vieux système de la confusion des pouvoirs politique et judiciaire avaient été remplacés le 14 janvier précédent par des tribunaux de canton où juges et assesseurs seraient nommés par « le chef du pays » parmi les candidats présentés par les Conseils communaux concernés. Quant aux Territoires, ils furent transformés en Préfectures, les anciens Administrateurs devenant conseillers techniques des Préfets ; et les anciens tribunaux de Territoire subsistèrent, mais toujours dans le respect de la séparation des pouvoirs.
L’Assemblée Législative, qui avait repris les compétences et les pouvoirs d’autonomie de l’ancien Conseil Provisoire, eut à étudier divers projets d’édits présentés par le Gouvernement ; notamment un projet réformant le système de clientèle foncière agricole (Ubukonde) en Préfectures de Ruhengeri et de Gisenyi.
Cependant, l’étape suivante de l’évolution politique, attendue de tous, n’en restait pas moins l’organisation d’élections législatives directes dans le cadre des Décisions de l’Assemblée Générale de l’ONU.
Celle-ci, réunie début mars 1961, adopta le 21 avril une nouvelle Résolution (n° 1605/XV), fixant lesdites élections au mois de septembre suivant, en même temps que le référendum sur le maintien ou la suppression de l’institution du Mwami dans le pays et, le cas échéant, sur la personne de Kigeri. Elle imposa en outre, – et cette fois sous l’influence des pétitions de Kigeri et de l’Unar, – l’amnistie la plus large des infractions politiques, si bien qu’un bon nombre de prévenus inculpés de crimes de sang durent être autorisés à quitter les prisons. Ainsi que nous le verrons, cette malheureuse disposition allait être lourde de conséquences pour bien des familles rwandaises. Ce sont en effet ces mêmes prévenus, inconsidérément libérés, qui organisèrent bientôt, à partir des pays voisins, des raids terroristes contre le Rwanda, amorçant le cycle infernal de la violence.
Le Gouvernement rwandais organisa quant à lui la mobilisation morale et l’autodéfense des populations, Commune par Commune et colline par colline, de façon à empêcher le moindre trouble jusqu’aux élections et d’éviter tout prétexte à les retarder. De premiers attentats terroristes eurent bien lieu, de nuit, en Préfectures de Byumba, Kigali, Gisenyi et Kibungo. Mais le Gouvernement réussit à éviter qu’ils n’aient des développements dans l’ensemble du pays. Et les auteurs de ces agressions nocturnes sans courage, contre des populations désarmées, furent surnommés « Inyenzi « , c’est-à-dire « les cancrelats « .
Les élections législatives et le référendum eurent finalement lieu le 25 septembre 1961 au suffrage universel des hommes et des femmes, sous la supervision d’une Commission et d’observateurs de l’ONU. Le Gouvernement avait été mis en vacances dès le 4 août en prévision de la campagne électorale. Le scrutin se fit avec une participation de 95,5 % des électeurs et des électrices. Les élections proprement dites donnèrent au parti Parmehutu 35 sièges sur 44, à l’Unar 7 sièges, et 1 respectivement à l’Aprosoma et au Rader. Quant au référendum, il rejeta massivement ( à 79,8 % des voix) l’institution du Mwami et la personne même de Kigeri.
Désormais, ce 25 septembre, jour de la victoire finale des forces démocratiques au Rwanda, jour de délivrance si longtemps espéré par les populations, fut désigné du nom de « Kamarampaka », c’est-à-dire « ce qui a mis définitivement fin au différend « .
En exécution du référendum, diverses Ordonnances Législatives furent adoptées sans délai, remplaçant l’ancien système de gouvernement par un régime républicain et présidentiel. Et la nouvelle Assemblée Législative, réunie le 25 octobre, après s’être donné comme président le Député Amandin Rugira et comme vice-président le Député Aloys Nzabonimpa, élut comme Président de la République et formateur du Gouvernement, par 36 voix pour et 7 abstentions, Grégoire Kayibanda; c’est-à-dire celui qui avait su concevoir, organiser et mener à bien la Révolution salvatrice, celui aussi dont la formation à la fois humaniste et technique allait assurer au Rwanda nouveau toutes ses chances de bonne gestion et de développement.
S’adressant alors à l’Assemblée, le nouveau Président lui exposa les grandes lignes de son programme gouvernemental, tout entier orienté vers le « développement harmonisé et intégral, matériel, social et spirituel de la population « , dans le cadre volontairement souple et indicatif d’un « Plan concret, réaliste et à longue échéance « .
Il évoqua aussi divers problèmes du moment ; notamment celui des personnes déplacées, qui ne devrait plus être considéré désormais comme un problème politique mais plus profondément comme un problème humain. Une certaine sévérité, certes, y serait de rigueur, mais seulement pour contrer le fanatisme de certaines de ces personnes « . Notamment aussi le problème des différents partis politiques : il recommandait « que les majorités respectent les droits légitimes et légaux des minorités » et que les opposants quant à eux « se départissent des attitudes obstructives » en optant pour une raisonnable collaboration.
Ainsi donc était enfin arrivée « l’heure héroïque « , celle « des grands hommes sociaux « , tant attendue et si longuement préparée par les leaders hutu et par le premier d’entre eux, Grégoire Kayibanda !
Grâce à lui et grâce à tous les leaders de la première heure, grâce à leur volonté de justice et de charité « très chrétienne « , grâce à leur courage et au don exceptionnel d’organisation de leur chef, un horizon de liberté s’ouvrait pour le Rwanda tout entier. Le système de gestion politique se trouvait inversé : de l’administration indirecte qui avait « maintenu trop longtemps » – un monopole ethnique, on était arrivé à une autorité de Tutelle décroissante, accompagnant l’essor d’un État autonome démocratique, qui prônait la liberté, l’égalité et la fraternité de tous les citoyens, quelle que soit leur race.
Sous la haute direction du Président, chaque Ministère continua à gérer son secteur de la vie nationale tout en cherchant « individuellement » à se consolider. Des bâtiments très rudimentaires (en fait, des baraquements en béton léger, recouverts de tôle ondulée) furent construits en toute hâte pour abriter les nouvelles administrations, dans une capitale qui pouvait à peine être qualifiée de ville et qui manquait des équipements et des infrastructures les plus indispensables. Le logement du personnel de ces Ministères embryonnaires comme des entreprises privées (et comme d’ailleurs du personnel d’appoint étranger) posait aussi un gros problème.
Les moyens financiers propres à l’État autonome, et les subsides mis à sa disposition par l’Administration de Tutelle, étant des plus modestes, le Ministère rwandais des Finances dut faire largement « usage des ciseaux » lors de la préparation du budget de 1962. Les nouvelles autorités rwandaises s’astreignirent à la plus grande austérité. Ainsi fixèrent-elles leurs rémunérations comme celles des fonctionnaires à un niveau très bas. Le Président lui-même continuait à habiter sa modeste maison de Kavumu, qu’il regagnait chaque soir comme au temps de la Révolution dans sa « coccinelle » Volkswagen…n’hésitant pas à arrêter son véhicule pour embarquer quelque personne âgée lorsqu’il s’en présentait sur sa route. Bref, les autorités avaient choisi de garder un style simple et de consacrer l’essentiel des moyens du pays au bien des gens, à l’enseignement, à la santé, à tous les besoins des populations, qu’elles s’attachaient à servir sans penser à elles-mêmes, avec un dévouement total…
Parmi ces besoins, il y avait évidemment à l’époque la paix et l’ordre public. Un Commissariat aux Personnes Déplacées, créé dès 1960, avait atteint des résultats positifs : beaucoup de réfugiés avaient été « réintégrés très humainement » dans leurs Communes et remis en possession de leurs terres après que le Gouvernement eut incité les populations à la mansuétude. De nombreuses habitations de Tutsi, incendiées lors de la Révolution, avaient été volontairement reconstruites par leurs voisins hutu. Quant aux personnes dont l’attitude passée rendait toute éventualité de retour en commune trop insupportable pour leur ancien voisinage, elles avaient reçu gratuitement des terres, des habitations, des équipements et une aide alimentaire provisoire dans des paysannats créés à leur intention à Nyamata et Rukumberi. Enfin, quant aux personnes réfugiées dans les pays voisins, elles avaient été de même réinstallées dans des paysannats avec l’aide des autorités de ces pays, ainsi que de plusieurs organisations internationales de secours (dont le Haut-Commissariat de l’ONU pour les Réfugiés, la Croix Rouge internationale, Caritas Catholica, l’Union des Églises Protestantes, l’Oxford Committee for Famine Relief, etc.). Les réinstallations obtenues par ces diverses mesures avaient conduit à un grand ralentissement des retours de réfugiés au Rwanda. Mais cette stabilisation, qui n’avait pas été sans peine, restait troublée chaque jour par les mots d’ordre donnés en sous-main par les leaders les plus extrémistes de l’UNAR : il fallait s’abstenir de cultiver, de s’installer, et se tenir prêt à combattre et à restaurer l’ancienne hégémonie. Et dans les paysannats, des groupes de jeunes gens détruisaient à la faveur de la nuit les plantations qui avaient pu être faites durant le jour !
Bientôt, de nouveaux raids terroristes furent lancés contre le Rwanda par Kigeri et ses amis à partir de l’Uganda, dans l’espoir de décourager les étrangers résidant dans le pays et de pousser la Belgique à se désengager. Tablant sur la complicité ou au moins la passivité de leurs frères de race, et voulant en tous cas les compromettre et les forcer (comme l’avaient été naguère Mutara, puis Kigeri) à servir leurs intérêts particuliers, les terroristes agissaient de préférence dans les régions à forte population tutsi : ils comptaient y trouver plus de facilité pour s’y cacher, pour préparer leurs coups et pour protéger leur fuite. En raison de cette compromission (parfois forcée, mais aussi parfois consentante, il faut le dire) et malgré les consignes de calme, les populations ripostaient en s’attaquant évidemment aux milieux compromis. Réactions impulsives, incontrôlables, et parfois excessives ; mais qui eurent pour effet de dissuader pour un temps les complicités locales. Même le parti UNAR en vint à condamner, au moins en paroles, ce qu’il qualifia de « déviationnisme » de ses membres de l’étranger.
Le 10 mai 1962, la Garde Territoriale au Rwanda fut transformée en Garde Nationale et placée sous l’autorité du Président de la République qui, en ce qui concerne l’usage des forces armées, agirait jusqu’à l’indépendance prochaine en accord avec le haut représentant de la Belgique. Les six premiers Sous-Lieutenants rwandais formés depuis un an dans une nouvelle École d’Officiers à Kigali, avaient prêté serment entre les mains du Président Kayibanda le 23 décembre 1961.
Et les troupes, dont l’effectif fut bientôt porté à 1.200 hommes, se montrèrent de plus en plus efficaces dans la lutte contre les raids terroristes ; ce qui était vital pour le pays à la veille de son indépendance, c’est-à-dire de l’étape ultime de l’évolution politique en cours. Mais avant cette étape, l’Assemblée Générale de l’ONU tenait encore à voir régler deux questions.
En premier lieu, la réconciliation des partis politiques rwandais, qui s’étaient opposés les uns aux autres depuis leur formation. Pour répondre à ce souci, le Gouvernement rwandais accepta, en mai 1962, de concéder à l’UNAR et au RADER une participation à la gestion du pays (2 postes de Ministre, 2 de Secrétaire d’Etat, 2 de Préfet, 2 de Sous-Préfet et un poste au Commissariat pour les réfugiés ) ; en contrepartie de quoi, ces partis reconnurent le régime démocratique et condamnèrent verbalement les raids terroristes.
En second lieu, l’Assemblée Générale voulut tenter de conserver l’ancienne union du Rwanda et du Burundi. Et il fallut que les deux pays rejettent ensemble formellement l’union politique, tout en acceptant de tenter de maintenir une union économique, pour que l’Assemblée se décide enfin, par Résolution (n° 1746/XVI) du 27 juin, à mettre un terme à l’Accord de Tutelle et à fixer l’indépendance des deux pays au 1er juillet 1962.
Ce jour-là, de grandes cérémonies furent organisées à Kigali, qui débutèrent par une Messe et un Te Deum solennel à l’église de la Sainte-Famille.
Suivit un défilé de la Garde Nationale, place de la République, face à des tribunes où avaient pris place, autour du Président Kayibanda, les plus hautes personnalités rwandaises et leurs invités de marque.
A 10 heures précises, le nouveau drapeau rwandais – rouge, jaune et vert – fut hissé dans un ciel radieux, au son du nouveau et très bel hymne national… Aboutissement de tant de peines, de tant d’efforts, de tant de patience, ce jour était une récompense et une victoire. La joie immense de la liberté emplissait les cœurs à éclater…, liberté de l’indépendance, et surtout de l’indépendance dans une démocratie qui s’était voulue fraternelle ! Les vieux pleuraient. Les enfants riaient. Tout un peuple rempli d’une force nouvelle criait sa joie et rendait grâce. Grégoire Kayibanda, entouré de tous ses compagnons, pouvait être heureux et fier de l’œuvre accomplie.
Dans un discours empreint de joie sereine et de fierté, le Président voulut remercier, d’une part, l’Administration de Tutelle – avec une mention particulière pour le Colonel Logiest – de « tous les efforts déployés pour conduire le pays à l’indépendance « , et d’autre part, l’Organisation des Nations Unies « pour ses conseils et ses directives » à cette Administration et « pour l’influence générale de sa supervision « . Ce qui montre qu’à travers les péripéties mouvementées de cette époque, il avait situé parfaitement l’évolution de son pays dans le contexte de l’organisation internationale. Cette même vision évolutive et organique, très cohérente, lui fit évoquer, au niveau national, l’importance qu’aurait un plan de développement devant « permettre de mener le travail gigantesque » inscrit au programme du Gouvernement « sur des bases rationnelles » de façon à orienter tous les efforts vers un seul but: « le relèvement démocratique et harmonisé du niveau de vie des masses populaires’. Puis se succédèrent des jeux, danses et défilés, interrompus à midi par une réception cordiale et démocratique chez le Président.
Lorsque, au lendemain de son 39ème anniversaire, le 2 mai 1963, il repensera à ces trois années d’activité intense qui avaient conduit de la Révolution de novembre 1959 à l’indépendance de son pays, Grégoire Kayibanda en parlera comme des années « les plus courtes et les plus béatifiantes » de sa vie durant lesquelles il avait « conscience d’avoir le plus servi ! Orage, chaos, folie, engagement politique… Heureusement, écrira-t-il, cet engagement avait été longtemps préparé, mûri en moi, en mes camarades, en ma famille, dans le peuple… Travail intense, écrits, démarches, campagnes électorales, négociations de tous genres, voyages à l’étranger, le tout animé par une idée, un objectif : libérer le peuple… et le tout animé par un esprit : la liberté des enfants de Dieu, entendue dans le sens le plus large, temporel, cosmique et surnaturel ».
Mais il évoquera aussi l’importance de l’œuvre complémentaire restant à accomplir, et sa « responsabilité à présent de guider ses camarades dans la voie débutante du développement national…, dont tout le monde réalisera, après une courte période d’enivrement, qu’il s’agit d’une tâche dépassant la longueur de notre vie individuelle, dépassant la vie des pionniers « …
https://amateka.org/gregoire-kayibanda-pere-de-la-revolution-et-de-lindependance-1959-1962/https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/04/Sans-titre.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/04/Sans-titre-150x150.jpgLes républiquesEt le 1er novembre 1959, se déclencha la Révolution, que les leaders hutu avaient si longuement préparée en vue d'un déroulement souhaité autant que possible pacifique, mais qui se heurta dès le départ à la réponse intransigeante des plus irréductibles. Comme on pouvait s'y attendre, c'est en région de Gitarama...Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda












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