Démocratie Et Développement 

Dès le lendemain de l’indépendance, le Président Kayibanda et son équipe gouvernementale s’attaquèrent aux grands problèmes que le pays avait devant lui.
Une œuvre immense de libération avait été réalisée. Il s’agissait à présent d’entreprendre le développement politique et socio-économique de la communauté nationale, œuvre de plus longue haleine et qui « dépasserait de loin la vie des pionniers » de la révolution et de l’indépendance…En premier lieu, il fallait parachever l’évolution politique du Rwanda.

Politique extérieure

Sur le plan de la politique internationale, le pays devait devenir membre à part entière de l’ONU. Sa candidature fut donc dûment introduite, appuyée par le Conseil de Sécurité le 26 juillet, et adoptée par l’Assemblée Générale le 18 septembre 1962. Le Président Kayibanda vint à New-York pour la circonstance, s’adressa aux représentants des 105 États que comptait alors l’Organisation, et les remercia dignement pour l’aide précieuse reçue par le Rwanda tout au long de sa marche vers la démocratie et l’indépendance. Il leur demanda que l’aide internationale s’applique désormais, avec une égale générosité, aux projets de développement du pays.
Devenu membre de l’ONU, le Rwanda s’affilia aussi à ses principales institutions spécialisées. Il développa parallèlement le réseau de ses relations diplomatiques bilatérales. Et au long des années, des Ambassades rwandaises furent successivement ouvertes à Bruxelles, puis Paris, Kinshasa, Washington, Kampala, Bonn, Bujumbura, Addis-Abeba, Ottawa, Moscou… tandis que de nombreux Ambassadeurs étrangers étaient accrédités auprès du Chef de l’État rwandais.
Dans le même temps, le Rwanda définit sa position face aux grands problèmes du monde, s’associant à toutes les initiatives favorables à la paix, à la sécurité et à la coopération… optant pour le non-alignement face aux deux grands Blocs qui divisaient alors le monde… soutenant les efforts de réunification des peuples divisés: Allemagne, Chine, Corée… militant pour la décolonisation là où elle devait encore se faire… pour l’abolition de l’apartheid… et pour l’aide au développement du Tiers Monde ; notamment par l’affectation à cette grande cause des énormes moyens budgétaires consacrés aux armements et, dans l’avenir, des moyens provenant de la mise en valeur des océans et des fonds marins, patrimoine commun de l’humanité.
En ce qui concerne le continent africain, disons que le Rwanda fut, le 25 mai 1963 à Addis-Abeba, l’un des 32 États fondateurs de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). Il avait dès le départ éprouvé de particulières affinités avec les pays membres de l’Union Africaine et Malgache (UAM) et s’était affilié à leur organisation. Celle-ci fut cependant conduite à s’orienter bientôt vers une simple coopération économique (UAMCE) pour ne pas porter ombrage à d’autres regroupements interafricains, et se transforma finalement en Organisation Commune Africaine, Malgache et Mauricienne (OCAMM). Quant à ses voisins immédiats, le Rwanda adopta à leur égard, dès l’abord, une attitude qui se voulait dynamique et pragmatique, favorisant un maximum de projets concrets d’intérêt commun: ainsi, l’équipement hydroélectrique des rapides de la Rusizi (rivière frontière avec le Zaïre), l’aménagement pour la théiculture de la vallée de la Mulindi ( frontière avec l’Uganda), l’étude de la mise en valeur de la vallée du Nil-Akagera (frontière avec la Tanzanie), l’étude de l’aménagement de la vallée du Nil-Nyabarongo et des lacs Cyohoha (frontière avec le Burundi), et bien d’autres projets, parmi lesquels la modernisation des grands axes routiers vers les pays voisins (surtout l’ouverture d’un grand axe entre le Rwanda et la Tanzanie ), sans compter d’importants accords commerciaux, sanitaires, etc.
Dans ce cadre, le Rwanda apporta à plusieurs reprises une aide précieuse à son voisin congolais (zaïrois), confronté en ce temps-là à des problèmes de rébellion dans ses provinces orientales. Ainsi, l’aéroport rwandais de Kamembe, situé non loin de la frontière, fut-il plusieurs fois ouvert aux troupes d’élite congolaises venant prendre à revers les rebelles ; de même lorsque les mercenaires et ex-gendarmes katangais au service des autorités de Kinshasa entrèrent en conflit avec celles-ci et, après avoir sillonné le Congo, se retranchèrent en août 1966 à Bukavu, à deux pas du Rwanda. Pour s’en débarrasser, le Président Mobutu demanda au Rwanda de les laisser franchir sa frontière ; mais le Gouvernement de Kigali l’invita à « plutôt les neutraliser et les juger dans la légalité ”. A cette fin, il offrit une nouvelle fois son aérodrome de Kamembe pour faciliter les manœuvres de l’armée congolaise. N’ayant pas réussi à réduire les insurgés, le Congo demanda l’aide de l’OUA. Et celle-ci vota pour une évacuation des mercenaires hors d’Afrique avec la vie sauve s’ils juraient de n’y plus jamais revenir. Elle pria le Rwanda de permettre qu’ils soient désarmés et évacués par son territoire. Ce que les autorités rwandaises acceptèrent alors par solidarité. Mais dès que les mercenaires eurent abandonné leurs armes (ils les avaient jetées dans les flots tumultueux de la Rusizi au moment de la franchir), le Président Mobutu exigea subitement leur extradition, sans plus se soucier du vote de l’OUA.
Le Président Kayibanda rejeta cette exigence, veillant à ce que la procédure convenue au sein de l’OUA suive intégralement son cours : l’Assemblée Générale avait voté l’évacuation ; il ne s’agissait pas de revenir sur la parole donnée. Il montra là, une fois de plus, sa loyauté foncière : « Nous sommes un petit pays, dit-il. Tout le monde le sait et nous en avons conscience. Nous sommes grands cependant par le respect des conventions, par la stabilité et la cohésion de notre ligne de conduite, par la recherche d’une négociation loyale en vue de trouver une solution réaliste aux problèmes « …
La calme fermeté du Rwanda ne manqua pas de lui valoir de graves désagréments : rupture des relations diplomatiques par le Président Mobutu et fermeture des frontières avec le Congo. Et en conséquence décrochage de plusieurs projets économiques privés sur le point d’aboutir. Mais, grâce au soutien de la plupart des États de l’OUA et notamment des membres de l’OCAM, l’attitude droite, calme et ferme du Président rwandais attira à son pays la considération générale. Heureusement, les relations avec le Congo se normalisèrent bientôt et l’on oublia cet épisode un peu chaud.
Par contre, le Général de Gaulle, dont le pays apportait déjà alors une très amicale et dynamique coopération au Rwanda, tint à donner au Président Kayibanda, à l’occasion d’une visite officielle de celui-ci en France à la mi-février 1968, un gage tangible de son estime toute personnelle. Il lui demanda ex abrupto : « Que souhaiteriez-vous donc, Monsieur Le Président, pour votre pays ?  » A quoi le Président Kayibanda lui répondit, après un instant de réflexion : « Un lycée français nous ferait un grand plaisir « . « Vous l’aurez, dit le Général. Permettez-moi de l’offrir au Rwanda au nom de la France !  »

Un autre épisode mémorable de la vie internationale du Rwanda fut, en juillet 1970, la visite du Roi Baudouin et de la Reine Fabiola, invités à Kigali par le Président Kayibanda. La simplicité de ces deux chefs d’État, si proches par l’esprit, par le coeur et par les convictions, si totalement dévoués au service des plus petits, leur permit d’atteindre, semble-t-il, à une véritable amitié. C’est en tous cas la signature d’un Traité d’Amitié entre les deux pays qui paracheva cette rencontre.
Pour soutenir ses efforts de développement intérieur, le Gouvernement rwandais s’efforça par ailleurs de multiplier ses liens d’amitié dans le monde. De nombreux États et de nombreuses organisations non-gouvernementales purent se rendre compte, au long de ces années, que dans ce pays le dévouement au service des populations – du petit peuple – était un souci prioritaire et constant des autorités. Et le Rwanda put ainsi bénéficier progressivement d’une aide extérieure tant publique que privée relativement importante. Pour l’année 1970, par exemple, l’aide publique se chiffra à près de 2 milliards de frs rwandais (environ 20 millions de dollars), dont la moitié sous forme de personnel ou d’études techniques.
Ardent patriote, attaché à l’indépendance de son pays, adversaire résolu du colonialisme et de tout néo-colonialisme, il insistait constamment pour que l’aide en personnel soit utilisée avec prudence. Il fallait s’assurer qu’elle serve vraiment et pleinement l’Afrique : elle devait, estimait-il, être limitée à un rôle purement technique si l’on voulait « dégager et émanciper la volonté africaine », si l’on voulait « que ce soit les leaders africains qui dirigent réellement l’Afrique ».

Politique intérieure

Sur le plan de la politique intérieure, une tâche d’une importance essentielle était à accomplir.
Il s’agissait de familiariser et d’habituer les populations et les nouvelles autorités locales (surtout les Bourgmestres et les Juges) aux règles, aux pratiques et aux tournures d’esprit de la démocratie… toutes choses qui, pour nombre d’entre elles, étaient entièrement nouvelles. Il s’agissait aussi d’habituer les anciens privilégiés à l’acceptation d’une plus grande équité sociale, de la démocratie… et d’un travail à la sueur de leurs propres fronts, qui seul leur permettrait de vivre en paix dans leur pays ! Car le Président Kayibanda avait fait adopter le principe du libre accès des Tutsi aux places disponibles de l’Administration, dans les écoles, à l’université…, selon un quota de 20% (double de ce qui leur revenait d’après les statistiques démographiques).
Cette longue tâche d’éducation sociale et politique, les autorités du Rwanda la conduisirent avec persévérance, et progressivement avec succès, consolidant peu à peu les bases démocratiques sur lesquelles le pays s’est construit depuis lors.
Les difficultés rencontrées au cours de cette période de mutation profonde n’ont évidemment pas manqué ; mais elles n’ont pas empêché cette oeuvre majeure et essentielle de se poursuivre pendant onze longues années.
Voici quelques étapes de cette période.
Dès le 24 novembre 1962, le Président Kayibanda avait pu signer la nouvelle Constitution de la République Rwandaise – texte cette fois bien au point – après que l’Assemblée Nationale réunie en Constituante l’ait longuement étudiée et adoptée. Cette loi fondamentale reprenait sagement les grands principes de la démocratie dans le cadre d’un régime présidentiel (sur le modèle de la France et des États-Unis) : élections libres à tous les niveaux ; libre formation des partis politiques ; séparation des pouvoirs ; rôle majeur du Président, qui serait aussi chef du Gouvernement; et surtout, orientation de toutes les institutions vers un seul et unique but: le progrès social, matériel et spirituel du peuple rwandais.
Au lendemain de l’indépendance, la démocratie rwandaise tout récemment sortie des urnes avait éprouvé avec une joie profonde le sentiment d’unité et de solidarité, d’ »union sacrée « , qui avait permis sa libération du « double colonialisme « … dans une grande harmonie de toutes les régions du pays : Nord, Sud, Ouest et Est, étroitement associées. Union où elle trouverait aussi la force de surmonter les mille difficultés de l’avenir !
Cette union s’était faite autour d’un homme, qui avait su concevoir, organiser et diriger la lutte, par sa réflexion et son action en profondeur, par ses innombrables contacts personnels, verbaux, d’homme à homme, au sein du Mouvement Social Hutu d’abord, puis du MDR Parmehutu. Et par un effet d’entraînement, toutes les forces vives du pays s’étaient peu à peu regroupées sous la bannière de ce parti, qui s’était montré le plus solide sur le plan humain et sur le plan des programmes techniques de progrès. Quant aux autres partis, ils avaient très vite connu un effacement progressif. Non seulement l’Aprosoma et le Rader ; mais aussi l’Unar, resté solidaire de ses membres émigrés les plus extrémistes, de leurs entreprises terroristes et de leur esprit de revanche.
Sans interruption depuis le jour même de son indépendance, le Rwanda avait dû se défendre contre les attaques terroristes et, face à l’ennemi de la communauté, le sentiment de l’unité nationale s’en était trouvé constamment renforcé.
Simultanément, le pays avait dû lutter sur le plan intérieur contre les manœuvres de ceux des adversaires de la démocratie qui étaient restés sur place, et dont certains figuraient notamment dans la première Assemblée Nationale : alliés objectifs des terroristes, ceux-ci s’étaient révélés comme de parfaits agents d’obstruction et de division, alors que le Rwanda nouveau avait pourtant choisi de ménager toute opposition. Sous l’inspiration de l’ONU, certes ; mais aussi et surtout par la volonté d’entente, de tolérance, d’ouverture, de ses leaders.
Clairement exprimée dans la nouvelle Constitution (comme d’ailleurs dans chacun des Manifestes-Programmes du MDR Parmehutu), cette volonté d’ ‘une entente fraternelle basée sur la justice entre les différents groupes sociaux, races et idéologies’… n’était en fait perçue par les adversaires de la démocratie que comme une bienheureuse « naïveté « , qui leur permettrait sûrement de saboter, de faire dévier, et finalement de détruire la démocratie naissante !
L’on peut donc dire, sans grand risque de se tromper, que c’est contraint et forcé que les plus fermes partisans de la démocratie durent progressivement prendre des mesures de précaution, pour que l’idéal démocratique proclamé dans la Constitution reste réalisable.
D’abord, le 6 février 1963, à la suite des raids terroristes incessants, les membres de l’Unar et du Rader qui avaient été intégrés dans le Gouvernement en mai 1962 durent en être exclus. Le nouveau Gouvernements constitué alors autour du Président Kayibanda formerait ainsi dorénavant une équipe réellement soudée, sans failles, mobilisée au service de la même politique de paix et de progrès.
L’un des premiers actes de ce Gouvernement fut de déposer un projet de loi – qui fut adopté par l’Assemblée Nationale le 15 avril 1963 – réduisant le nombre de Communes de 219 à 141. De nouvelles élections communales s’imposaient donc, et furent organisées le 18 août. Elles donnèrent au MDR Parmehutu 1166 sièges de Conseillers sur 1192 et 140 Bourgmestres sur 141. L’Unar ne remporta que 24 sièges de Conseillers et 1 Bourgmestre. L’Aprosoma, 2 sièges de Conseillers. Quant au Rader, il disparut purement et simplement de la scène politique à l’échelon local.
Il faut dire qu’à la veille de ces élections, dans son discours du l’anniversaire de l’Indépendance, le Président Kayibanda avait exprimé le vœu unanime des adeptes de la démocratie au Rwanda en souhaitant publiquement que certains petits partis soient provisoirement mis en veilleuse, dans la mesure où ils pourraient devenir, consciemment ou non, des instruments de discorde par l’intrigue soigneusement masquée des adversaires les plus acharnés de la démocratie. II avait regretté une « prolifération de partis politiques rendant incohérent le progrès du pays, et causant un piétinement préjudiciable à la nation « .
Ce choix en faveur d’un parti dominant apparaissait alors à tous les leaders de la démocratie comme le seul moyen de protéger celle-ci à la fois contre ses adversaires extérieurs et contre d’éventuelles faiblesses internes. Considéré comme indispensable pour donner à la démocratie le temps de s’ancrer profondément et de devenir irréversible (but essentiel de ces années), il donnait, sans s’en rendre bien compte, au MDR Parmehutu une tâche redoutable et peut-être même impossible à longue échéance: celle de surmonter les difficultés croissantes que rencontre tout parti unique au fil des ans… Ce parti n’aurait en effet dorénavant « plus de contrepoids, plus de garde-fou, ni rien qui le contraigne à une certaine auto-évaluation… Ses erreurs éventuelles ne seraient dorénavant sanctionnées que par ses propres militants « . De plus, le jeu naturel de la concurrence, inhérent à toute société humaine, ne pourrait, avec le temps, que le priver de certains de ses adeptes, même les plus dévoués. Mais il n’empêche que ce choix, assumé à l’époque par tous les leaders de la démocratie, donna au Rwanda le temps de consolider ses acquis. Ce fut son immense mérite !
Le programme du MDR Parmehutu, qui visait essentiellement le progrès de tous, et surtout des moins favorisés, ne pouvait que recueillir le consensus de la plus large majorité. Et quant au choix du système socio-économique, si souvent occasion de clivages politiques, il avait porté sur une « troisième voie « , entre socialisme et libéralisme. La libre initiative et la libre diversité des choix, reconnues indispensables au progrès de la communauté, devaient être encadrées de façon à servir celle-ci au mieux, tous les citoyens devant en recueillir des fruits bien concrets : par l’abaissement des prix, par les progrès de qualité, par la création d’emplois, par le jeu des diverses formes de coopératives, par une réelle solidarité sociale, par une participation des salariés au capital des entreprises… Cette troisième voie était donc elle aussi un argument d’unité. Elle s’intégrerait un jour, pensait Grégoire Kayibanda, dans le « nouvel ordre économique mondial « , celui-ci prenant en compte tous les aspects de la vie humaine et non seulement l’aspect économique. Mais il voyait cet ordre « à peine esquissé aujourd’hui « .
Ce choix socio-économique se complétait d’une mesure de prudence dont on peut mesurer toute l’importance aujourd’hui : les Ministres, Députés et fonctionnaires étaient priés de se tenir personnellement à l’écart des activités économiques privées ; ce qui leur éviterait la tentation de mêler les moyens du pouvoir à la recherche du profit personnel. Ce fut une des particularités du pouvoir politique à cette époque.
Là où le MDR Parmehutu se distinguait, semble-t-il, de beaucoup d’autres partis orientés vers des choix socio-économiques analogues, c’est dans l’extraordinaire confiance qu’avait son président dans l’homme en général, et particulièrement dans le peuple rwandais qu’il voulait servir ! Certes, il fallait assurer à celui-ci une formation politique, implanter dans sa vie une mentalité et des habitudes démocratiques, et lui donner toujours plus de clairvoyance politique. Mais le Président Kayibanda, qui connaissait son peuple au plus intime de lui-même, avait une profonde confiance en sa raison et sa modération. Il voulait donc que l’on use avec un respect sincère et sans réserve du système démocratique en faisant toujours le choix de la vérité.
Ainsi refusait-il d’emprunter, pour atteindre ses objectifs, l’un ou l’autre de ces raccourcis par lesquels la plupart des hommes politiques se laissent tenter un jour ou l’autre : autoritarisme coercitif, arguments démagogiques, ou « manœuvres » de toutes sortes.
Choix de la vérité donc, mais aussi conviction profonde que la plupart des souffrances sociales dans le monde étaient dues à l’oubli par les responsables politiques de la « primauté de l’Amour « , comme il disait. Et que, loin de n’être qu' » une vaine filmée « , ce genre d’idéalisme était au contraire « une force efficace prévue par Dieu dans la marche de l’Histoire du monde « .
A ces convictions fondamentales, s’ajoutaient une humilité sincère et une très noble discrétion, qui lui faisaient rejeter tout culte de la personnalité, toute dépense de prestige ou autres « signes de gloire » par lesquels tant de Chefs d’État se laissent tenter, perdant de vue le souci des petits. Il s’efforçait d’ailleurs de garder un contact étroit avec « la base « , lisait un abondant courrier, écoutait les doléances et, chaque fois qu’il le pouvait, effectuait des visites-surprises aux quatre coins du pays pour rencontrer, parfois à l’improviste, des autorités locales, assister aux séances d’un tribunal ou tenir des réunions populaires. Lors de ces longs déplacements, raconte Tharcisse Hategekimana, il emportait ses dossiers, les étudiait en route et ne pensait qu’à son travail. Parti parfois très tôt le matin, à jeun, seul avec son chauffeur, il faisait halte à mi-chemin en lisière d’une forêt ou d’un boisement. Là, ils sortaient nourriture et boisson (thermos et fantas) « comme de simples touristes ». Cette façon de procéder, frugale et efficace, lui permettait de se déplacer souvent, et d’entretenir et développer la conscience démocratique des populations…
Il souhaitait que la démocratie soit si profondément ancrée dans les esprits et dans les cœurs qu’un jour elle devienne incontournable. Et en même temps, il gardait toujours et partout en éveil, avec une grande perspicacité, sa méfiance des demi-vérités, manœuvres, faux-bruits, sabotages et autres manigances des gens intéressés avec lesquels il devait constamment compter.

N’en déplaise aux sceptiques, les convictions sociales du Président Kayibanda, sa confiance profonde en l’homme, s’avérèrent le plus souvent justifiées. Elles répondaient aussi – il faut le dire – à l’entière confiance de ses compatriotes en son dévouement total ! Quelqu’un de très proche des gens par goût et par métier disait cela très bien, en évoquant l’attitude de l’opinion vis-à-vis de certains autres candidats possibles à une succession présidentielle. Tel homme politique « présidentiable » ne pourrait convenir « car il montrait trop d’orgueil et de prétention « . Tel autre non plus, car l’on savait « ses excessives ambitions personnelles et son peu de scrupules ». Et tel autre, enfin, n’aurait aucune chance d’être élu, parce qu’aux yeux de tous il n’était « pas assez chrétien, pas assez social, pas assez dévoué aux autres « .
Une autre grande étape de la vie politique intérieure du Rwanda indépendant fut, le 3 octobre 1965, le renouvellement de l’Assemblée Nationale. Celle-ci se retrouva, au lendemain des élections, composée à 100 % de membres du MDR Parmehutu ; les autres partis n’y étaient donc plus représentés. Le Président Kayibanda fut, quant à lui, élu avec 98 % des voix, et présenta une nouvelle équipe gouvernementale. En composant celui-ci et en modifiant en conséquence l’organigramme de son administration, le Président assigna à l’une et l’autre un programme que l’on pourrait résumer comme suit : « Relance de l’effort national, priorité à l’efficacité, à la production et au démarrage économique « .
A cette époque, étaient survenus les premiers effets bienfaisants de la réforme monétaire (dont nous parlerons plus loin) et de la forte progression des aides extérieures : le pays se trouvait donc tout entier animé d’un dynamisme nouveau… Mais en même temps que ces réalités nouvelles, pleines de promesses et qui invitaient à la confiance et même à l’optimisme, certaines difficultés politiques étaient apparues, résultant des rivalités parfois très âpres, nées entre certains leaders à l’occasion des récentes campagnes électorales, et que le Président du MDR Parmehutu tenta sans grand succès d’apaiser en rappelant « la priorité absolue de l’engagement social « , et le devoir de chacun de combattre l’intrigue et les faux-bruits.
A ces conflits s’ajoutèrent au fil des ans certaines défaillances, venant compliquer la tâche des hauts responsables dans un pays où les élites techniques et les personnalités mûries par l’expérience n’étaient déjà pas si nombreuses. Çà et là étaient apparus des cas de profitariat, de népotisme, de laisser-aller ou de corruption, obligeant le Président à démettre certains fonctionnaires, certains bourgmestres, certains juges… et à blâmer vigoureusement leurs méfaits, si nuisibles à l’union. « L’intrigue, la corruption, les petits arrangements démagogues, déclara-t-il ainsi le 1er juillet 1968, sont une vulgaire lâcheté. L’embourgeoisement est une ironie, une insulte à un peuple encore sous-développé et qui fait appel à ses enfants les plus favorisés, les voulant comme leaders, comme cadres techniques ou administratifs, comme animateurs dynamiques d’un progrès démocratique « … Et là encore, il rappela la priorité de l’engagement social : « Seule l’émancipation de notre peuple nous unira ».
Cette même année 1968, l’unité politique qui s’était maintenue sans peine jusque-là face au terrorisme extérieur, subit un accroc de taille. Et l’on put observer que dans un parti devenu unique, l’opposition ne pouvait naître qu’en son propre sein. Certains de ses membres, en effet, qui le représentaient à l’Assemblée Nationale, s’appliquèrent à relever dans un rapport tout ce qui ne marchait pas dans le pays. Or ils y inclurent des accusations non vérifiées, et qui s’avérèrent inexactes, contre le Président lui-même. Ce qui fut évidemment ressenti comme une attaque regrettable par les hautes instances du parti, et conduisit celles-ci à décider collectivement, sans les exclure, de les suspendre des responsabilités particulières que le parti leur avait éventuellement confiées.
Et pourtant, à cette époque, l’unité apparaissait encore bien nécessaire, car le pays disposait toujours d’élites trop peu nombreuses. Aussi le Président s’attachait-il à intégrer dans les cadres politiques et administratifs autant de jeunes universitaires que possible. Il ne pouvait être question de disperser et d’affaiblir l’effort national de développement, même si celui-ci constituait à présent une tâche de plus longue haleine, à mener de pair avec les efforts de progrès individuel.
A côté des risques de la désunion, une autre difficulté politique était apparue très tôt : celle, dans un pays où « tout le monde se connaissait », d’assurer l’impartialité et l’objectivité de certaines décisions (nominations, promotions, sanctions judiciaires ou disciplinaires, adjudications, etc.). Très limité dans le secteur privé par le jeu dissuasif de la concurrence commerciale (qui ne pardonne pas ce genre d’erreurs), le favoritisme restait théoriquement et pratiquement possible au sein des services publics, pouvant en réduire l’efficacité du tout au tout. Et cela, certes, au niveau des autorités centrales, naturellement soumises à toutes les sollicitations ; mais plus encore à celui des autorités décentralisées, agissant hors de portée de « l’œil du maître « : depuis les Préfets, les Bourgmestres et les Juges jusqu’aux fonctionnaires les plus divers exerçant des responsabilités aux échelons régional et local.
Or le contrôle de ces autorités était souvent difficile à réaliser. Ceux qui en étaient chargés avaient tendance soit à ménager des amis ou des parents, soit à éviter des ennuis ou des complications, soit à s’assurer des « échanges de bons procédés « , soit à céder à toutes sortes d’autres raisons…
Le Président Kayibanda – comme d’ailleurs le Président Habyarimana après lui – chercha, sans grand succès, une solution à ce problème difficile, et recourut notamment à une certaine rotation des cadres pour éviter qu’ils ne forment à la longue, parmi leurs administrés, des sortes de  » clientèles « .
Ce problème montrait à nouveau les limites de la formule du parti unique, et du postulat de l’unité, qui s’était montré essentiel lorsque les objectifs majeurs du pays étaient en jeu, mais qui, en temps ordinaire, ne devaient gêner en rien l’information des citoyens et donc, le cas échéant, leur esprit critique.
En fin de compte, la solution des problèmes d’unité et de contrôle allait peut-être résulter mais bien plus tard seulement – de l’évolution même de la société telle que les leaders s’appliquaient alors à la construire : les innombrables établissements d’enseignement créés grâce à leur immense effort dans toutes les disciplines allaient bientôt surmultiplier le nombre des élites… Les opinions et les choix se diversifieraient en conséquence, se corrigeant et se modérant les uns les autres, les plus âgés faisant profiter les plus jeunes de leur expérience de la vie, des hommes et de l’action. Une presse diversifiée et peu à peu mûrie permettrait la libre expression des idées et le libre exposé des faits, s’astreignant elle-même à une éthique sérieuse : c’est-à-dire notamment au respect d’une vérité nuancée, au respect de la vie privée, etc.
Sur cette base, l’on pourrait espérer qu’aujourd’hui des partis politiques diversifiés proposent – soumettent – au suffrage populaire, éventuellement en présence d’observateurs internationaux attentifs, des programmes d’action approfondis (précisant leurs objectifs notamment en ce qui concerne les relations entre régions et entre ethnies), de même que des personnalités dignes de confiance. Dès lors, une concurrence loyale pourrait jouer son rôle d’oxygénation et d’assainissement, non seulement au niveau des autorités, mais de toutes les forces agissant au sein de la société, dissuadant les abus de toutes sortes. Bref, la démocratie pourrait fonctionner pleinement.

Une autre difficulté institutionnelle dont le pays fit alors l’expérience, fut la politisation et la personnalisation du mandat des Députés. Sans doute était-il inévitable que certains d’entre eux n’aient pas toujours toute l’efficacité technique et sociale qu’ils eussent dû avoir à l’Assemblée Nationale comme au sein de leurs circonscriptions. Peut-être, comme l’écrira plus tard. Grégoire Kayibanda, les Députés auraient-ils dû être davantage « soumis à un mécanisme de travail serré « …
Une autre difficulté politique enfin, sans doute inhérente à tout système où prédomine un seul parti, fut la tendance à une constante réélection du Président à des scores frôlant l’unanimité. Ainsi en fut-il une nouvelle fois lors des élections législatives et présidentielles du 28 septembre 1969. Sur 47 Députés, 24 furent des nouveaux venus, le parti ayant écarté de sa liste ceux qui avaient voulu utiliser leur mandat pour servir leurs propres intérêts. Quant au Président Kayibanda, seul candidat de l’unique parti en lice, il fut réélu à 99, 6 % des voix. Et sans doute le pays tirait-il avantage de son unité… mais le niveau du score obtenu n’était-il pas le signe d’un certain disfonctionnement du système ? Il annonçait en tous cas la difficulté d’une alternance, d’une relève, d’un renouvellement, d’un repos. Un remède (d’ailleurs sagement prévu par la Constitution) était la limitation du nombre des mandats successifs. Mais comme nous le verrons, une Constitution peut toujours être modifiée si l’on estime que l’intérêt supérieur du pays le requiert et l’exige.

Quoi qu’il en soit, le Président réélu présenta donc à la nouvelle Assemblée Nationale un nouveau Gouvernement, au sein duquel n’avaient été prévus que quelques changements.

Paix et sécurité

Si le Rwanda évoluait ainsi et faisait ses expériences dans le domaine politique sous l’égide du Président et de son équipe gouvernementale, il incombait également à ceux-ci d’assurer la paix et la sécurité de tous ses habitants. Il leur fallait donc protéger les populations contre les raids terroristes organisés par certains réfugiés extrémistes à partir des pays voisins où l’asile leur avait été accordé sous les auspices du HCR. D’abord établis près des frontières, les réfugiés avaient dû être déplacés à quelque distance par les autorités de ces pays, pour éviter qu’ils ne soient trop tentés d’effectuer des incursions au Rwanda. Mais, comme nous l’avons vu, les plus extrémistes des réfugiés empêchaient les autres de s’installer calmement et de travailler…, ce qui avait abouti à irriter à la fois les autorités des pays concernés et le HCR, déçus de voir leur aide coûteuse délibérément gaspillée.

Dès juillet 1962, des terroristes Inyenzi s’étaient infiltrés au Rwanda à partir du Congo, dans la forêt qui recouvre les flancs escarpés du Karisimbi, volcan éteint, situé au Nord-Est de Gisenyi ; mais ils y avaient été décimés par les forces armées rwandaises. Quinze jours après, un autre raid avait été tenté dans l’Est du pays, en région de Nyagatare, par des Inyenzi venus d’Uganda et de Tanzanie ; mais seuls leurs chefs, restés en retrait, avaient pu échapper à la riposte de la Garde Nationale. En 1963, d’autres terroristes encore voulurent tenter leur chance, si bien que le Président ugandais Milton Obote, exaspéré, dut les mettre sévèrement en garde : « Nous n’avons pas l’intention, dans le contexte de la Charte d’Addis-Abeba, proclama-t-il, de permettre que l’Uganda soit utilisé comme base d’agression ou de subversion contre aucun État africain… Si l’on abuse de notre hospitalité, si des réfugiés utilisent ou tentent d’utiliser l’Uganda comme une base pour attaquer nos voisins, nous n’aurons pas d’autre alternative que de retirer la protection que nous avons accordée à ces gens  » !
Fin décembre 1963, c’est du Burundi qu’un nouveau raid terroriste fut tenté, pénétrant au Bugesera et y massacrant par surprise une petite garnison installée sur le chantier d’un camp militaire en construction à Gako ; mais les assaillants furent refoulés, laissant plusieurs centaines des leurs sur le terrain. Pour les organisateurs de ce raid, leur attaque eût dû se faire en même temps que des incursions semblables lancées à partir du Congo et de l’Uganda ; mais celles-ci furent interceptées à temps par les autorités de ces pays, sauf un groupe de quelque 600 Inyenzi, qui put être refoulé sans problèmes. Malheureusement, ces organisateurs avaient en même temps chargé des hommes à eux de s’infiltrer en Préfectures de Butare et de Gikongoro, et d’y répandre dans les campagnes la fausse nouvelle d’une victoire des terroristes et du retour de Kigeri. Ils s’imaginaient ainsi déstabiliser la République. Mais en fait, ils vouaient délibérément à la mort un bon nombre de leurs pauvres frères de race qui, jusque-là, menaient dans le pays une vie calme et paisible. Ils suscitèrent en effet, chez les habitants de ces régions, une vague incontrôlable mais par contre bien prévisible) de peur et de fureur… Et ce qui devait arriver arriva : dans les Préfectures atteintes par ces faux bruits, un certain nombre d’habitants tutsi furent massacrés par les populations hutu. Les autorités rwandaises eurent beau se décupler pour rétablir la vérité et calmer les esprits, le mal était fait
Les vrais responsables de ces événements crurent alors habile d’alerter à l’étranger une certaine presse, peu soucieuse de faire connaître le vrai contexte des événements, mais avide, par contre, de sensations fortes susceptibles de leur attirer des lecteurs. Et pour tenter de masquer leurs criminelles entreprises, ils se hâtèrent de lui donner une description outrée des réactions qu’ils avaient eux-mêmes provoquées… Le Président Kayibanda pressa alors le Secrétaire Général de l’ONU, U’Thant, d’envoyer sur place un représentant spécial, comme observateur objectif. Et celui-ci, l’Ambassadeur Max Dorsinville qui connaissait déjà bien le pays, put non seulement démentir formellement les exagérations, mais souligna que les quelques réactions populaires non maîtrisées n’avaient pu se faire que dans des régions difficilement accessibles et « sur lesquelles le Gouvernement avait peu de contrôle en raison du manque de troupes »…
Le Président Kayibanda voulut alors adresser aux réfugiés un message à la fois ferme et le plus clair possible, rappelant au plus grand nombre que le pays leur restait ouvert, et qu’ils y seraient accueillis fraternellement s’ils se présentaient en gens pacifiques et acceptaient simplement la démocratie. Il interpella ensuite les quelques fanatiques, perdus depuis des années dans un « aveuglement inouï », pour qu’ils « mesurent enfin les grands pas réalisés par l’histoire du Rwanda et cessent de bouder à l’indépendance et au développement de la République « . Il les appela à mettre un terme à leur action terroriste, qui mettait en grave péril tous les Tutsi vivant paisiblement dans le pays, à chaque fois menacés par des réactions populaires émotionnelles, à la fois prévisibles et difficilement maîtrisables. Si, par impossible, un raid terroriste venait « à prendre Kigali d’assaut « , imagine-t-on le chaos qui régnerait partout dans les campagnes, où les populations seraient désormais sans frein : « Vous le dites bien entre vous. Ce serait la fin totale et précipitée de la race tutsi « … Il les exhorta enfin à se rallier à une République d’union, « où la tolérance est la loi, et où les minorités sont respectées ».
Ce message réaliste était celui d’un homme sincère et sans arrière-pensées. Il était clair et compréhensible… Mais les extrémistes qu’il interpellait ne voulurent ou ne purent le comprendre. Ils avaient eux-mêmes tellement rusé, si constamment menti au service de leur seul égoïsme qu’ils ne pouvaient imaginer un adversaire leur proposant sincèrement et sans pièges une solution juste et équitable.
Il n’empêche que deux ans de calme suivirent ces événements, jusqu’à ce qu’en 1966 les péripéties de la politique intérieure du Burundi permirent de nouveaux raids terroristes à partir de ce pays : en janvier d’abord, dans la forêt de montagne en Préfecture de Cyangugu ; puis en septembre, au même endroit et au Bugesera.
Mais le 28 novembre, le Mwami du Burundi fut renversé et une République instaurée par le Capitaine Micombero. Quelques mois plus tard, le 18 mars 1967 à Goma, les deux pays convinrent en présence d’un médiateur congolais de neutraliser totalement leurs réfugiés respectifs. Le problème de la paix et de la sécurité publiques semblait résolu pour longtemps…

https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/04/revolisiyo4.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/04/revolisiyo4-150x150.jpgKaburameLes républiquesDémocratie Et Développement  Dès le lendemain de l'indépendance, le Président Kayibanda et son équipe gouvernementale s'attaquèrent aux grands problèmes que le pays avait devant lui. Une œuvre immense de libération avait été réalisée. Il s'agissait à présent d'entreprendre le développement politique et socio-économique de la communauté nationale, œuvre de plus longue...Rwandan History