La Tribune Du KGrégoire Kayibanda Et La Tribune Du Kinyamateka, Les Élections De Septembre 1956, Et La Fondation Du Mouvement Social Hutu : 1955-1957
Principal organe de presse en langue nationale rwandaise, destiné au grand nombre de ceux qui dans le pays ne parlaient pas français, le Kinyamateka avait pendant des années consacré l’essentiel de ses colonnes à encenser les institutions en place. À partir de 1953 cependant, et surtout de 1954, il avait commencé à se pencher sur les problèmes des masses paysannes et, usant de modération et de prudence, s’était solidarisé avec elles. « Un courant revendicatif et réformiste y était apparu « , faisant grimper son tirage de moins de 5 000 à quelque 20 000 exemplaires. Désormais, « l’idée-force autour de laquelle tournaient griefs, louanges ou vœux fut celle du progrès (amajyambere), lancée par le plan décennal « .
Or, au début de 1955, Grégoire Kayibanda fut invité à passer de l’Inspection des Écoles à la Rédaction de ce journal et résolut d’y tenter une période d’essai à partir du mois d’avril. Et bientôt, ayant constaté le surcroît de rayonnement dont bénéficieraient ses idées à partir de cette nouvelle tribune, il accepta de s’y engager définitivement. La nomination par le Pro-Vicaire Apostolique de ce jeune Hutu comme « éditeur responsable du Kinyamateka” fit l’effet d’un coup de tonnerre dans les sphères du pouvoir. Avec le recul du temps, on voit qu’en donnant à Grégoire Kayibanda l’occasion de prendre la direction de L’ami d’abord et du Kinyamateka ensuite, l’Église du Rwanda a voulu promouvoir les idées qui étaient les siennes : elle suivait ainsi sa vocation essentielle au service des pauvres.
Peu de temps après, Grégoire Kayibanda se vit nommer membre du Conseil Général du Ruanda-Urundi par le Gouverneur, soucieux d’y élargir un peu la représentation des populations. Le Mwami Mutara lui reprocha d’ailleurs cette nomination : il eût préféré faire son propre choix et le lui proposer.
Les notes que Grégoire Kayibanda écrivit à cette époque dans ses Carnets personnels nous montrent le mélange de fougue et de douceur qui l’habitait, et que nous commençons à bien connaître. Nous y trouvons d’une part ces mots, écrits pour lui-même : « Je veux bannir toutes les demi-mesures dans le don total de moi-même à mon Dieu « . Et nous y retrouvons, par ailleurs, cette « charité fraternelle » qui lui permettait de plaider dans la presse pour plus de justice sans froisser quiconque : « Il faut repousser radicalement, sans respect humain, tout rapport sur la conduite d’autrui… excuser a priori tout, toujours, de tous… interpréter toujours en bien.., réprimer toute froideur envers qui m’aurait contrarié.., me réjouir sincèrement, même expressément, des succès d’autrui, quel qu’il soit; l’encourager si possible… tout faire prudemment pour procurer la paix, la loyauté, la fraternelle gaieté « …
Nous retrouvons là le ton, et la méthode d’action, qui seront les siens, non seulement au Kinyamateka, mais aussi dans toute sa vie politique et sociale. Il se recommandait de « venir à bout de tout par la franche simplicité de l’Évangile, la largeur d’esprit, la bonté pour les personnes, alliée à l’intransigeance sur les principes : ménager les personnes sans trahir la vérité ». Il voulait avoir « une simplicité sans ruse ni basse politique, car la vérité sauve ceux qui la servent dans la charité. Quant à la courtisanerie (qui déforme la vérité), je la hais de toutes mes forces. De plus, elle ne fait rien de profond ni de durable… Toutes les coutumes de notre pays sont christianisables sauf cet atavisme de la ruse, de la courtisanerie, qui s’allie si mal à la prudence évangélique « .
L’accession à un poste tellement exposé, et d’un tel rayonnement, dans un pays où régnait un pareil dirigisme, présentait évidemment un grand danger. Pour lui d’abord, mais aussi pour sa famille. C’était littéralement jouer avec le feu ; et il était bien le dernier à ignorer combien les autorités coutumières pouvaient faire de tort à ceux qu’elles prenaient en haine. Mais il s’était décidé en connaissance de cause, après avoir pris le conseil de ses amis, et « s’en remettait à la Providence » tout en continuant à user de prudence et de tact : « Le réalisme veut que j’agisse sans bruit ni tambour… sans non plus, ajoutait-il, me laisser prendre par du racisme, du parti pris, mais par la charité surnaturelle et universelle du Christ.
Le Kinyamateka étant, comme nous l’avons vu, destiné notamment au grand nombre de ceux qui, tout en pratiquant la lecture, ignoraient le français, Grégoire Kayibanda s’efforça, d’une part, d’introduire dans ce milieu de nouvelles approches (et pour cela, son esprit de synthèse et sa grande intuition furent infiniment précieux) ; et d’autre part, de rapprocher le journal de la vie réelle et concrète de ses lecteurs. Il s’efforça d’ouvrir ses pages aux questions ou aux plaintes des « gens simples « . Ceux-ci, heureux d’avoir enfin un moyen d’expression, même soumis à censure, espéraient que, parmi les dirigeants, certains hommes de bonne volonté comprendraient mieux leurs problèmes et réagiraient. Ils demandaient instamment que le journal devienne bimensuel ; et entre-temps ne voulaient manquer aucun numéro… Le tirage passa d’ailleurs de 20 000 en 1954 à 25 000 en 1959.
Les reproches ne manquèrent évidemment pas non plus, émanant quant à eux de gens « d’un conservatisme extrême et qui n’avaient rien à souffrir des abus évoqués « . Ils se plaignaient qu’on parle trop de « ce qui divise « …
Répondant à cette critique avec vigueur dans l’éditorial de son numéro de janvier 1956, le Kinyamateka apporta son ferme soutien à ceux qui revendiquaient plus de justice sociale et que l’on accusait de semer la discorde : « Ce qui divise et sème la brouille, soulignait-il, ce sont les injustices : étouffer ceux qui souffrent jusqu’à les empêcher d’implorer la pitié, voilà ce qui sème la mésentente « . Et parmi les injustices, il évoquait évidemment les travaux obligatoires non rémunérés (toujours réservés aux Hutu), les jugements iniques, la mentalité générale d’intrigue et de domination, les abus de toutes sortes…
S’il récusait tout extrémisme dans un sens comme dans l’autre, Grégoire Kayibanda n’en avait pas moins une vue claire et nette du problème socio-ethnique au niveau des institutions. À propos du monopole politique réservé à une certaine partie de l’ethnie tutsi, monopole que les Hutu « n’ont jamais accepté « , il en soulignait l’absurdité : « Le Tutsi, même le plus imbécile, occupe le forum, la place en vue, le bureau officiel, le poste de commande. Et tient à y être seul… Même quand il ne fait que moudre le vent. Même quand il n’a pas 1/1000e de sens social ! La politique coloniale, par intérêt et par opportunisme, maintient une telle situation. Les missionnaires catholiques eux-mêmes se sont laissé leurrer par des apparences sans fondement ; et ont renforcé, sans bien se rendre compte, la misère et la sous-existence des Hutu ».
Il souhaitait que le Kinyamateka puisse s’exprimer avec plus de hardiesse, et qu’il puisse prendre position au moins vis-à-vis des injustices les plus criantes. Il proposa donc diverses formules d’organisation qui eussent permis un plus grand engagement du journal sans trop compromettre le Vicariat. Mais même sans qu’il ait en cela obtenu gain de cause, le sérieux et la sagesse de son action, sa « critique constructive » remportèrent un large succès. Auprès des lecteurs, d’une part, nous l’avons vu; certains Tutsi le considéraient d’ailleurs comme « plus progressiste que révolutionnaire « , estimant qu’on pouvait discuter avec lui de façon très positive auprès du Vicariat Apostolique aussi, dont le rapport annuel pour 1955 signale que depuis quelques mois, le rédacteur en chef du Kinyamateka est un laïc au jugement sûr, très au courant des choses du pays et très cultivé « … Et enfin, le Mwami Mutara lui-même semblait l’approuver en ce temps-là, et le laissait agir : en avril 1956 toutefois, comme pris de doute, son entourage fit sonder Grégoire Kayibanda pour s’assurer que son combat contre les injustices ne signifiait pas qu’il était opposé à Mutara lui-même. Un ami tutsi lui suggéra même de faire une visite à la cour du Mwami pour témoigner du contraire… A quoi il répondit doucement mais sans équivoque qu’il « n’avait jamais eu le temps de faire la cour… et que ce serait plutôt incompatible avec sa profession « .
Épisode révélateur, dans la mesure où il semble montrer que le Mwami Mutara ne s’opposait pas encore à cette époque aux critiques justifiées visant les injustices de l’organisation socio-politique en place. Ce n’est que plus tard, à l’insistance et sous la pression des plus extrémistes, qu’il alla jusqu’à nier l’existence de tout problème. Soit dit en passant, le Mwami Mutara connaissait évidemment « très bien Grégoire Kayibanda, et de figure et de nom, s’étant enquis de sa famille et de toute une série d’autres choses » et d’une certaine manière, il le craignait, tout en ayant – dans une certaine mesure – son estime…
Quelques mois plus tard, la première « législature » de trois ans des Conseils représentatifs institués par le Décret de 1952 venant à s’achever, l’Administration de Tutelle organisa leur renouvellement. Ce devait être une nouvelle et importante étape sur la voie de la démocratie, car cette fois les collèges électoraux de base ne seraient plus constitués suivant le seul choix des Sous-Chefs, mais bien par le suffrage secret de tous les hommes adultes (les femmes n’étant pas encore appelées à voter).
Avec le recul du temps, on peut considérer ces premières élections de l’histoire du Rwanda, le 30 septembre 1956, comme une importante étape vers la suppression du « double colonialisme » dont souffrait le pays. La participation populaire masculine y fut quasi-générale. Mais, étant donné que toute campagne électorale avait été découragée, dans la crainte sans doute que les esprits ne s’échauffent, le dépouillement des votes montra une forte dispersion des suffrages hutu… alors que les milieux proches du pouvoir avaient bénéficié de certains mots d’ordre préalables. Malgré ce handicap, les collèges de base comptèrent 30 à 8o % d’élus hutu, soit une moyenne générale de 66,72 %.
Mais la représentation relativement forte des Hutu à ce niveau se réduisit au fur et à mesure qu’était formée la hiérarchie des Conseils : sous-chefferies (54,4 %), chefferies (15,2 %), Territoires (11,4 %) et Pays (3,1 % ). D’abord, parce que ces Conseil comportaient d’office, les uns et les autres, une majorité d’ « autorités coutumières « , qui infléchissaient évidemment les choix à leur gré. Et ensuite, parce qu’au sein des collèges électoraux formés à ces niveaux, ces autorités avaient tacitement concentré leurs votes. Cela n’empêcha pas Grégoire Kayibanda d’être élu largement aux Conseils de la sous-chefferie, de la chefferie et du Territoire où il résidait, Ce qui montre bien, une fois encore, que les articles du rédacteur en chef du Kinyamateka étaient perçus par beaucoup comme hardis mais justes et modérés.
Pour les populations, cette première expérience électorale fut à la fois déconcertante et salutaire : déconcertante, parce que malgré la majorité hutu constatée à la base, le Conseil Supérieur du Pays se retrouvait composé de 30 membres tutsi sur 32… et salutaire, parce qu’elle provoqua une prise de conscience politique aiguë : la force potentielle de l’électorat hutu se révélait à présent aux yeux de tous.
Tout en exerçant ses fonctions représentatives au sein des Conseils en question, Grégoire Kayibanda poursuivait ses activités au Kinyamateka.
Dans un langage souvent indirect et « enveloppé « , il s’efforçait d’y mettre sur le tapis les problèmes du moment; notamment: la vocation de représentation populaire des Conseils, restée jusqu’alors trop théorique (les aspirations populaires n’étant pas assez prises en compte par les autorités) ; la présence au sein de ces Conseils de trop nombreux membres d’office issus de la « hiérarchie coutumière « ; l’opportunité de faire élire les Sous-Chefs ; le problème de la propriété foncière, devenue encore « plus crucial que celui de l’ancienne clientèle pastorale « ; la nécessité de codifier les coutumes ; etc.
Au sein du journal, il rencontrait toutefois une résistance croissante et qu’il supportait de plus en plus mal. Il notait à ce propos, le 20 décembre 1956, que si Mgr André Perraudin (nommé Vicaire Apostolique de Kabgayi à la mi-décembre 1955) « serait heureux que je puisse me donner à fond, sans rien laisser de mes idées « … par contre « la direction du journal ne semble pas vouloir utiliser mes possibilités » et les anciens lecteurs disent regretter « que je sois réduit à la qualité de simple Mukozi (tâcheron) en attendant d’être mis dehors… Se trompent-ils ? « .
C’est pourquoi il chercha dès cette époque à obtenir un complément de formation journalistique à l’étranger. Cela le dégagerait des contraintes qui se faisaient jour. Et lui permettrait de repartir ensuite avec plus de force.
Il se rendait compte, en effet, qu’il fallait à présent agir avec détermination: « Dans le bien-être ou la misère, je défendrai les familles contre la tracasserie des corvées, le peuple contre la ruse du despotisme… les faibles contre les hypocrisies d’un régime vermoulu. Mes amis pour cette cause sont de plus en plus nombreux. La jeunesse est surtout derrière moi, comme attendant la consigne : il lui faut un homme hardi et qui ose se compromettre pour elle. Mais, ajoutait-il, dans les revendications, pas de haine, pas de violence, pas de tentation d’employer la même arme qui a fait tant de mal à l’ombre du paganisme : le racisme. Mais il ne faut pas non plus de cette « fausse timidité, qui n’est pas selon l’Évangile du Crucifié « ‘.
Une même nécessité d’agir s’était subitement imposée aussi à l’ensemble des milieux proches du pouvoir, dès qu’avaient été connus les résultats des récentes élections… sachant que celles-ci seraient désormais appelées à se renouveler, et donc à « s’aggraver « , de trois en trois ans. D’abord et avant tout, il leur était apparu urgent d’oublier les rivalités entre clans tutsi, attisées depuis quelques années par l’absence de postérité du Mwami en place. Il leur fallait aussi, d’urgence, se mettre en alerte et consolider la « hiérarchie coutumière « , que l’intrusion des nouveaux Conseils représentatifs ébranlait fortement.
L’effort entrepris par ces milieux visa d’abord à museler les moyens d’expression des idées nouvelles, essentiellement la presse écrite.
Au Kinyamateka, un « comité de contrôle » fut créé. Tandis que Grégoire Kayibanda s’efforçait pour sa part de montrer à ses lecteurs l’utilité de dire la vérité, sincèrement, sans exagérations, et surtout sans peur ! Il voulut aussi leur faire savoir que « les journaux, qui avaient commencé à bien jouer leur rôle, avaient malheureusement été freinés, pour des raisons qu’il ignorait jusqu’à présent « .
Pour tenter de faire taire les populations, la « hiérarchie coutumière » essaya ensuite d’inverser le rôle des conseillers élus, en les utilisant comme s’ils étaient et devaient être les porte-parole des souhaits et des décisions des Chefs. Grégoire Kayibanda s’efforça donc dans ses articles de remettre les choses à leur place, et de rappeler aux intéressés qu’ils devaient par priorité représenter les populations et leurs souhaits à elles !
Enfin, le Conseil Supérieur du Pays (CSP, encore tutsi quasiment homogène), ou plutôt les plus » traditionalistes » de ses membres, décidèrent d’élaborer sans attendre un document revendicatif à l’intention de la prochaine Mission de Visite de l’ONU, dont l’arrivée était attendue pour septembre 1957. Sous le titre de « Mise au point« , ce document fut adopté dès le 2 février de cette année : avec une hypocrisie délibérée, il passait totalement sous silence le problème crucial vécu par le pays, à savoir celui des monopoles, privilèges et avantages de toutes sortes que se réservait, sur la base exclusive du critère racial, la minorité d’une ethnie qui ne représentait elle-même pas plus de 9% de la population. Et dans l’espoir assez maladroit d’occulter ainsi ce problème capital, les auteurs de la « Mise au point » se servirent d’un autre problème de race (bien réel aussi à l’époque) comme d’un rideau de fumée : « Une question essentielle qui se pose maintenant dans notre pays est sans conteste celle des relations humaines entre Blancs et Noirs « . Ils tentèrent ainsi de se faire considérer comme des opprimés, uniquement confrontés à des réalités coloniales et animés de légitimes aspirations nationales. Et s’efforcèrent de présenter les intérêts particuliers de leur groupe minoritaire (minorité au sein d’une ethnie minoritaire) comme ceux « de la Nation « . Ainsi revendiquaient-ils, d’une part, le développement rapide de l’enseignement officiel secondaire et supérieur (dont le monopole leur était assuré d’avance) de façon à former un maximum de cadres en prévision de l’autonomie politique. Ils évoquaient « non sans amertume » ce qui s’était fait « dans d’autres colonies ou territoires sous Tutelle, où la formation d’une élite avait été plus poussée « , alors qu’au Rwanda « seule avait été poussée l’instruction de la masse » Et d’autre part, ils revendiquaient l’accroissement des pouvoirs du Mwami et de son Conseil Supérieur (quasi homogène) en vue d’une autonomie politique interne à bref délai. « Il est temps, disaient-ils, de faire faire aux éléments d’élite l’apprentissage de la gérance de leurs propres affaires » et d’aboutir ainsi à « une large participation aux affaires publiques ». Quant aux autres Conseils récemment élus, ils les présentaient comme étant « souvent des organes de récriminations et des foyers d’opposition… au Gouvernement tutélaire » : d’ailleurs, ils « rencontraient souvent des difficultés de service quand ils en faisaient partie ; ce qui incitait les plus prudents à les éviter « . Leur souhait était « qu’il y ait un ensemble plus harmonieux « … Remarquons ce langage pour le moins tortueux et qui aujourd’hui prêterait à sourire.
A ce document politique un peu « précipité « , il fallait une réponse vigoureuse. Aussi, certains des représentants des populations hutu qui avaient pu affirmer leur rôle de leaders à l’occasion des récentes élections se réunirent-ils à Gitarama pour y préparer et y signer ensemble, le 20 mars 1957, une « Note sur l’aspect social du problème racial au Rwanda « , désignée dans la suite par l’Administration de Tutelle sous le nom de « Manifeste des Hutu « .
Destinée surtout à éclairer la Mission de Visite de l’ONU sur les vrais problèmes du pays, cette Note fut transmise le 24 mars simultanément au Gouverneur du Ruanda-Urundi ( aux bons soins du Résident du Rwanda), au Mwami à Nyanza, et par l’intermédiaire de celui-ci au Conseil Supérieur du Pays.
Après avoir rappelé à l’Administration de Tutelle qu’elle était « responsable de toute la population et non seulement d’une race minoritaire « , elle mettait l’accent, dans un but qui se voulait socialement constructif, sur « les réalités angoissantes du problème fondamental Hutu-Tutsi « . Elle montrait que ce problème avait deux causes principales: d’une part, la « structure politico-sociale du pays « , organisée au bénéfice exclusif d’une ethnie, et héritée du passé précolonial; et d’autre part, l’application délibérée, par l’autorité de Tutelle, du système de l' » administration indirecte « , qui n’avait fait qu’étendre et consolider cette structure… au point que plusieurs Hutu pensaient « que le Gouvernement belge était lié à celle-ci pour leur complète exploitation « … même si sans lui, ils seraient voués à une exploitation « plus inhumaine encore qu’autrefois, et à la destruction totale « .
Ces deux réalités, poursuivait la Note (le Manifeste), ont donné à une minorité parmi les Tutsi le monopole absolu des fonctions politiques et judiciaires, ce qui a évidemment étendu leur monopole économique et social et leur a permis d’acquérir un monopole quasi-absolu dans l’enseignement général secondaire et supérieur. Quant aux Hutu, ils ont été écartés de cet enseignement, n’ayant d’autre monopole que celui des travaux obligatoires, s’ajoutant aux obligations sans fin des systèmes de clientèle : ils ont été ainsi intentionnellement et systématiquement mis en retard sur le plan culturel, et refoulés vers une situation inférieure et vers la pauvreté.
Comme remède, la Note proposait, avec fermeté mais aussi avec une modération méritoire – et l’on y reconnaît le » ton » de Grégoire Kayibanda, – diverses mesures réformatrices. Sur le plan politique, d’abord : l’abandon du recours exclusif aux seuls cadres tutsi ; l’accès des Hutu à la fonction publique ; l’élection des autorités locales au suffrage universel ; un Conseil Supérieur du Pays (CSP) plus représentatif des populations ; et la codification écrite des coutumes, pour en assurer l’uniformisation et la stabilité, en même temps que l’égalité des justiciables. Sur le plan socio-économique, ensuite : le remplacement des travaux obligatoires non rémunérés par un travail accepté librement et contre un salaire équitable ; la reconnaissance de la propriété foncière individuelle en lieu et place des clientèles foncières ; le crédit aux agriculteurs ; la liberté d’opinion et d’expression… car « taire les problèmes ne les fait pas disparaître « . Sur le plan culturel enfin : la suppression de la scandaleuse sélection raciale qui se pratiquait en fait pour l’accès à l’enseignement secondaire et supérieur ; le développement de l’enseignement technique, presque inexistant ; la multiplication de foyers sociaux dans les milieux féminins ruraux… Bref, la promotion intégrale et collective des Hutu et, plus largement, de toutes les populations exploitées, y compris les nombreuses familles tutsi non favorisées.
Pour finir, les auteurs de la Note exprimaient leur « opposition énergique, du moins pour le moment, à la suppression des mentions Hutu, Tutsi et Twa dans les pièces d’identité, cette suppression risquant de favoriser encore davantage la sélection en la voilant et en empêchant la loi statistique d’établir la vérité des faits « .
Commentant cette Note quelques jours après, Grégoire Kayibanda écrivit dans ses Carnets personnels : « L’un des meilleurs moyens de défendre le faible est de dévoiler à la face du monde la situation telle qu’elle est, avec le plus d’objectivité possible. Aux petits eux-mêmes, pour qu’ils prennent mieux conscience de leur état et de leur possibilité d’en sortir. Et aux responsables, pour attirer l’attention des meilleures bonnes volontés parmi eux. La Note a attiré l’attention des gouvernants. Il ne faut surtout pas qu’elle soit comprise dans un sens « raciste « , quoique dans le concret » raciste » et « social » se recouvrent presque parfaitement « .
Comme on le voit, Grégoire Kayibanda voulait, en politique comme dans ses articles de presse, garder le juste ton et le faire adopter par ses amis. « L’influence que je peux avoir sur l’opinion, notait-il, doit inciter chacun au respect de la vérité, de la justice et de l’amour « . Plusieurs lecteurs tutsi répondirent d’ailleurs à cette volonté d’équité et de charité, exprimant toutefois leur appréhension que les écrits révélant la souffrance des Hutu « ne tiennent pas compte du progrès accompli et qui nous a rapprochés les uns des autres « . Ceux qui s’entendent bien, écrivaient-ils, ne risquent-ils pas « d’oublier les liens de fraternité existant entre eux ? ». Mais si certains Tutsi étaient ainsi pour l’égalité des ethnies et pour la démocratie, d’autres – malheureusement les plus actifs à cette époque – restaient encore bien loin d’une telle attitude et, l’avenir du pays étant en jeu, il s’agissait de garder toujours la plus grande clairvoyance. « Je ne céderai pas, écrivait encore Grégoire Kayibanda dans ses Carnets, au sentimentalisme qui, sans le savoir, déforme l’Évangile : qui en fait une doctrine d’abdication, un encouragement à la démission, alors que l’Évangile est un glaive ».
Un mois après la diffusion de la Note, en date du 1er mai 1957, Grégoire Kayibanda lança à Gitarama, « comme cela avait été décidé » en commun par les leaders, le Mouvement Social Hutu (MSH) : « mouvement solide et organisé d’activités sociales, qui doit montrer notre esprit de construire ». S’y retrouvaient la plupart des principaux leaders de la démocratie au Rwanda.
Le but originel de ce mouvement était – comme l’indiquait son nom – essentiellement social. Il voulait le progrès matériel et spirituel de la population, la démocratisation des institutions politiques et administratives, et la réforme judiciaire. Son action, marquée par le « sens chrétien « , se voulait à présent « engagée carrément sur le plan temporel « .
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