S’il faut en croire les rapports des inspecteurs de l’enseignement dans les années 30, les écoles de Kabgayi, tant primaires que secondaires, étaient alors dans l’ensemble « en bon état », le matériel scolaire t était « suffisant » et les programmes du Gouvernement « correctement appliqués.

Ces écoles avaient en tous cas l’avantage, non seulement de bénéficier des subsides officiels, mais encore de se trouver au siège même du Vicariat Apostolique, directement sous les yeux des Services centraux et de l’Inspection de l’enseignement.

Nous avons vu qu’au moment où le petit Grégoire achevait ses études primaires à Kabgayi en 1936, les institutions du Rwanda comme les mentalités évoluaient rapidement. Il fallait donc pouvoir vivre et en observer de près les réalités dans son nouveau milieu scolaire.

En 1937 en effet, ses parents, encouragé par ses bons résultats et profitant des facilités offertes aux enfants de catéchistes, l’inscrivirent au Petit séminaire de Kabgayi. Il y fit donc une partie de cinquantaine de nouveaux inscrits de cette année (chiffre record), qui formèrent bientôt un groupe très soudé, et parmi lesquels figuraient notamment plusieurs enfants qui deviendraient bien vite ses camarades et dont certains furent plus tard des sympathisants sinon des promoteurs des grandes idées de démocratie. Les noms de plusieurs d’entre ces enfants ont acquis, dans leur pays, la notoriété ; notamment Aloys Munyangaju (1924 – 1977), Anastase Makuza (1927 – 1979), Justin Kalibwami (1924), Gaspard Mudashimwa (1924), François-Xavier Nshogozabahizi (1925)…

Désormais soumis au régime de l’internat, le jeune Grégoire passait à Kabgayi toute l’année, même « les deux mois de vacances, occupés à la lecture, à la prière et aux travaux manuels « .

Il évoquera plus tard ces années d’études dans un style très vivant’. « Six ans au Petit Séminaire de Kabgayi ont ouvert mon esprit sur le monde, écrira-t-il. C’était très peu de maths. Par contre, je dois dire que beaucoup de latin, beaucoup de français, et d’histoire, et de botanique, et de minéralogie m’ont passé par la tête. Et si je n’ai pas tout emmagasiné, j’en ai au moins retenu quelque chose. Il y avait aussi des cours de religion, des exercices de travaux manuels… et des heures libres pour lire des romans, pour faire du théâtre, de la musique aussi. Et des sports – ou plutôt de la gymnastique – où je n’ai jamais été très fort. Au lieu des romans, sans les rejeter complètement, je lisais la Bible. Au lieu des sports, je lisais des livres, des bouquins d’histoire. Et pourquoi les laisser de côté : Louis-Marie Grignion de Montfort et Henri Suzo, constituaient aussi pour moi une réflexion au cours de mes dernières années d’humanités.»

« Il y avait des professeurs : j’aimais bien le regard sévère et très significatif du supérieur, le P. Antoine Van Overschelde. J’aimais la poésie de Byusa. J’avais aimé, l’année précédente, « l’art de nous ramasser » de Factuel Mgr Sibomana. Je ne voudrais pas omettre la discipline douce du P. Boutry, ni les belles mélodies des vieilles chansons allemandes que l’Abbé Albert Ndagijimana nous chantait quand il nous voyait fatigués. Quant aux autres professeurs, on ne les jugeait pas : c’étaient des Saints. On n’a cependant pas oublié les emportements de l’Abbé Sebakiga, quand il enseignait la musique, ni le sens objectif du vieux Lody, au cours des événements de la guerre.»

L’un des anciens condisciples du jeune Grégoire, et qui fut un de ses amis fidèles, s’en souvient comme d’un enfant volontaire, ne se laissant pas faire et, pour tout dire, « bagarreur  » ; mais aussi plein d’humour, et que les autres enfants « taquinaient pour ses grands yeux ». C’était aussi un élève particulièrement doué, et qui nous avouera plus tard, dans ses tout premiers Carnets, qu’en ces années-là il avait eu à lutter contre « un peu de vanité  »

« Toujours parmi les tout premiers de la promotion, j’étais par contre au début moins régulier. Mais en grandissant, avec les lectures que je faisais, avec les recommandations des professeurs, je pris la voie de la discipline. De telle façon que l’avant-dernière année… je me vis décerner la croix d’honneur « .

Certains de ses anciens condisciples se souviennent de lui comme d’un enfant « brillant, intelligent, personnel… très sociable aussi… et qui avait beaucoup d’humour « .

D’autres se rappellent « qu’il était très dynamique et très volontaire, on le voyait facilement à son franc-parler… et même à sa démarche… un homme dynamique, on voit ça tout de suite… Et quand il s’occupait de quelque chose, il allait jusqu’au bout de l’action « . Il était aussi prédisposé au commandement et à l’organisation, car « on le désignait chaque fois comme chef des équipes ou des groupes divers composés dans la classe ou dans l’école « … Il était porté à l’initiative, et toujours plus soucieux d’efficacité que de formalisme. Il était aussi ardent, et ne se laissait marcher sur les pieds par personne…

Il aimait participer aux pièces de théâtre jouant les rôles qu’on lui confiait mais de préférence ceux de personnages chargés de responsabilités (« d’ailleurs, il avait un regard de chef  » )… ou ceux qui faisaient rire, car « il aimait démystifier les gens qui se présentent trop sérieusement « .

« J’aimais bien la lecture, écrira-t-il plus tard, les langues, les travaux manuels, l’aide aux malades… la prière, bien entendu… et les rédactions en latin, que je faisais lorsque d’autres lectures ne me disaient plus grand-chose : j’étais un latiniste je ne dirais pas consommé mais de haut calibre. »

Et comme cela nous a été rapporté de plusieurs côtés, il était particulièrement doué dans l’expression littéraires.

« J’étais aussi plus noble en cette période, notera-t-il encore. J’aimais rendre service à quelque condisciple : c’était ma plus grande joie. Quand arrivaient les tout jeunes, j’étais content de leur rendre service, de les aider à parler en français, à reconnaître les dortoirs, à savoir les heures de tel ou de tel exercice, etc. »

Lorsqu’il évoquera plus tard cette partie de sa jeunesse, à la fois exubérante et exigeante, Grégoire Kayibanda écrira ces paroles étonnantes, qui semblent éclairer déjà l’aspect idéaliste, généreux et « donné » de sa personnalité : « Dès mon entrée au Séminaire, le regard est fixé sur Jésus-Christ ».

Le Rwanda Des Années Quarante

 Lorsqu’en 1939-40 éclata la Deuxième Guerre Mondiale et que les pays voisins de l’Allemagne, notamment la Belgique, furent successivement envahis, l’Administration de Tutelle au Rwanda se retrouva dirigée par un Gouvernement belge établi à Londres.

Ses moyens budgétaires comme ceux du Burundi et du Congo belge étant par la force des choses devenus autonomes, purent heureusement être maintenus à leur niveau d’avant-guerre grâce à des taxes perçues sur les profits réalisés alors par les entreprises minières. Un effort extraordinaire de production avait en effet été demandé à celles-ci pour approvisionner les industries de guerre des pays alliés, industries qui devaient fonctionner à plein régime. Et nombreux furent les navires chargés de minerais qui traversèrent alors l’Atlantique à destination des ports américains, contribuant ainsi efficacement à la libération du monde.

Pour nourrir leur main-d’œuvre subitement décuplée, les entreprises minières du Rwanda et surtout du Katanga (qui ouvrit un important bureau de recrutement à Ruhengeri) achetèrent en territoire rwandais des troupeaux entiers de gros bétail. Et ces achats firent sensiblement évoluer la mentalité des pasteurs rwandais, qui prirent conscience de la rentabilisation possible de leurs troupeaux, et du frein que leur opposait en l’occurrence le vieux système de la clientèle pastorale.

A la même époque, et pour satisfaire les mêmes besoins, les agriculteurs rwandais furent incités, malgré une sécheresse qui persista de 1942 à 44, à vendre leurs réserves déjà insuffisantes. Si bien qu’une terrible famine s’abattit bientôt sur le pays : 300 000 habitants périrent ou quittèrent le Rwanda pour des cieux plus cléments. Cette grande famine fut désignée dans les campagnes du nom de Ruzagayura (c’est-à-dire : celle qui fait agir honteusement).

L’un des autres événements de cette période, qui eût dans la suite d’importantes conséquences, fut la transformation du journal Kinyamateka à l’initiative de Mgr Laurent Déprimoz, nouveau Vicaire Apostolique, en « porte-parole de ses lecteurs « . Il devrait désormais exprimer sur le pays « ce que les Rwandais n’osent pas dire eux-mêmes « . Or le Mwami Mutara en personne adhéra à ce projet, allant jusqu’à vouloir faire partie du conseil d’administration constitué alors à la tête du journal (L’Abbé A. Kagame en devint alors rédacteur en chef, les articles étant soumis à l’avis préalable du P. Lody et de l’Abbé Byusa, professeurs au Petit-Séminaire).

Mais qu’en était-il donc, à cette époque, de l’évolution de la société rwandaise vers plus de justice entre groupes ethniques ?

Quelques indices montrent qu’une évolution sensible avait été déjà obtenue, au moins au niveau des mentalités.

Le Mwami Mutara qui, en 1946, lors d’une cérémonie religieuse, avait adjuré les Chefs de « gouverner dans la justice, de juger avec impartialité, et d’abandonner toute tromperie, toute rancune et toute haine, déclara en 1950 qu’il tenait à ce « que le Christianisme imprègne l’organisation politique et sociale du pays », ajoutant : « La justice sociale sera à ce prix « …

Un autre indice de cette évolution fut la réponse donnée par l’ensemble des Chefs à une enquête lancée en 1946 par la Tutelle, exprimant l’avis unanime que le système de la clientèle pastorale « n’était qu’une forme déguisée de l’esclavage » et qu’il fallait y mettre fin. L’un des Chefs, Michel Rwiyamilira, ajouta même en commentaire que cette clientèle « favorisait la paresse au Rwanda » de telle sorte que l’on y voyait « deux catégories de personnes: les Hutu actifs, et des Tutsi passifs ne vivant que des efforts des premiers « .

Mais si plusieurs mentalités semblaient avoir ainsi nettement évolué, cela n’empêchait nullement les injustices socio-économiques de persister presque intégralement dans la réalité des faits, tant sont grandes l’inconséquence et la ruse des hommes. Les exactions de la « hiérarchie coutumière » et le double système des clientèles pastorale et foncière continuaient en effet à fonctionner sans le moindre allègement, et plus de 90 % de la population vivaient toujours dans une oppression extrême… sans pouvoir même exprimer sa souffrance. Quant aux institutions, ces 90 % n’avaient toujours strictement aucun droit d’y dire leur mot. De plus, les Chefs restaient en même temps juges, punissant, emprisonnant, tranchant à leur meilleure convenance les litiges de leurs administrés… Et, d’une façon générale, toutes les fonctions restaient monopolisées par certaines familles « bien en cour « , appartenant toutes à la minorité d’une seule et même ethnie… Il en était de même dans l’enseignement qui, les années passant, creusait entre les gens au pouvoir et le reste de la population un véritable fossé culturel et accroissait d’une façon absurde les « prétentions à l’intelligence » de ceux qui en profitaient et qui en excluaient tous les autres !

Cependant, une fois la guerre achevée, survint un événement nouveau, dont les conséquences furent immenses pour le monde en général et pour le Rwanda en particulier : le 26 juin 1945, fut créée l’Organisation des Nations Unies (ONU), en remplacement de la SDN qui s’était montrée presque totalement inefficace.

Les anciens équilibres du monde ayant été bouleversés par la guerre, et les esprits ayant en tous les pays grandement mûris, la Charte de l’ONU avait modifié l’ensemble de l’organisation internationale, et particulièrement – ce qui nous intéresse ici – le contenu du régime international de Tutelle. Le but de celui-ci ne serait plus seulement « le bien-être et le développement » des populations concernées, mais « leur progrès politique, économique et social, leur instruction et leur évolution progressive vers la capacité de s’administrer elles-mêmes ou l’indépendance » (Art. 76, b). Et dans l’Accord qu’elle conclut le 13 décembre 1946 avec l’ONU sur la Tutelle du Rwanda, la Belgique s’engagea à collaborer avec le nouveau Conseil de Tutelle (successeur de l’ancienne Commission Permanente des Mandats de la SDN) pour promouvoir dans ce pays « des institutions politiques libres grâce à une participation croissante des habitants aux Services tant centraux que locaux de l’Administration et aux organes représentatifs de la population » (Art. 6).

Pour pouvoir contrôler et guider cette action, le Conseil de Tutelle demanda à la Belgique d’établir dorénavant ses Rapports annuels en répondant méthodiquement à un questionnaire spécifique qu’il étudia et rédigea à son intention dans une optique très moderne : ainsi fut posée d’abord la question d’une aide financière non remboursable, et ensuite notamment celle d’une planification d’ensemble, celle de la promotion des sociétés coopératives, de la protection du travail, de la sécurité sociale, des travailleurs migrants, etc. Il fut par ailleurs convenu que le Conseil enverrait au Rwanda des Missions de Visite (Art. 3) chargées d’observer sur place l’évolution du pays, d’y prendre tous contacts utiles, et de faire toutes remarques et suggestions. Enfin, tout ressortissant du Rwanda pourrait adresser à ladite Mission des pétitions concernant l’administration du pays.

A la même époque, après les 5 ans de la guerre, un certain nombre de nouveaux fonctionnaires et religieux étrangers arrivèrent au Rwanda, y apportant les conceptions et les tournures d’esprit les plus neuves apparues dans leurs pays respectifs.

En 1947, une première Mission de Visite de l’ONU parcourut le pays. Elle exprima son admiration pour la grande oeuvre réalisée. Mais, traduisant l’esprit nouveau, elle tint à exprimer aussi son étonnement face à « la lenteur extrême du processus de l’évolution politique « , et recommanda à l’Administration belge de Tutelle de « démocratiser dans toute la mesure du possible, et aussi rapidement que les circonstances le permettent, l’ensemble des institutions politiques « . Il fallait, disait-elle, agir dans ce sens « résolument » pour faire « participer progressivement la masse au choix (à la désignation) des dirigeants « … Une certaine lenteur de l’action était certes compréhensible « au début « , mais la démocratisation devenait urgente. D’autant plus que « les anciennes générations encore trop marquées par le passé » avaient « pratiquement disparu » et que « les générations actuelles avaient la notion profonde, quoique parfois confuse, de l’évolution politique « .

La Mission de Visite suggéra aussi – et ce n’était pas le moindre de ses vœux – « d’intensifier l’instruction générale et l’éducation des masses et des élites » et de les étendre bientôt à « la totalité de la jeunesse en âge d’école « . Elle suggéra de développer l’enseignement secondaire « manifestement insuffisant « … et d’ouvrir la voie sans plus tarder à un enseignement supérieur, car le succès des Grands-Séminaires était « la meilleure preuve » de l’opportunité et de l’actualité d’un tel effort.

Les Études De Grégoire Kayibanda A Nyakibanda : 1994- 1948

En 1943, ayant achevé comme nous l’avons vu le cycle complet des humanités latines, le jeune Grégoire fut contraint par des ennuis de santé (une sinusite aiguë à rester encore tout un an à Kabgayi, où il s’occupa à donner un coup de main à l’Économe. Et ce n’est que le 28 décembre 1944 qu’il put rejoindre le Grand Séminaire de Nyakibanda, devant donc s’y intégrer au sein d’une classe sortie du Petit Séminaire un an après lui.

Malgré la préférence alors accordée dans l’enseignement général aux jeunes tutsi, l’Église prévoyait systématiquement dans ses Séminaires la formation d’un bon nombre de prêtres hutu, nécessaires à l’évangélisation du pays. Sans pouvoir empêcher toutefois que certains éléments issus des milieux au pouvoir ne s’arrangent pour barrer la route aux candidats hutu jugés trop éveillés aux questions politiques, afin de se prémunir contre tout risque d’une remise en question de leurs monopoles ethniques.

Le Grand Séminaire de Nyakibanda était à cette époque le seul établissement d’enseignement supérieur s’ouvrant aux jeunes Rwandais. Situé à une douzaine de kilomètres au Sud de Butare, près de l’actuelle paroisse de Nyumba, il était dominé par de très hautes collines, culminant à 2200 mètres d’altitude. Vu de là-haut, l’ensemble de ses bâtiments aux toits de tuiles ocres ressemblait à une abbaye cistercienne : chapelle, bibliothèque, salles d’étude, amphithéâtres, réfectoire, dortoir aux alcôves individuelles…, et divers bâtiments de ferme. Le tout agrémenté de vastes pelouses, sans compter des terrains de sport et une piscine de natation alimentée par la source d’une petite rivière.

Les étudiants, qui portaient tous la soutane blanche, recevaient dans ce cadre paisible une formation d’un haut niveau, alignée sur celle des Grands Séminaires romains, et qui leur donnerait toutes les qualifications requises pour l’avenir de l’Eglise au Rwanda.

Quant aux professeurs, écrira plus tard Grégoire Kayibanda, ils étaient tous « des hommes chevronnés dans leur métier, sauf un ou deux qui furent vite retirés… Le recteur était en 1944 un homme très intelligent, mais plutôt un mystique. D’autres : Richard Cleir (plus tard Évêque au Zaïre), Joseph Keuppens (qui nous paraissait d’une sainteté et d’une science qui s’égalaient), Vincent de Decker (qui était plutôt un religieux, mais extraordinairement ouvert sur le monde) … nous donnèrent des cours que nous croyons avoir été sérieux « .

« J’aimais la chapelle, la bibliothèque… Et le bac pour mes cochons ! Car dès la première année, je fus chargé des bêtes en même temps que de la plantation et de l’entretien des arbres fruitiers « .

Après avoir revu mes cours, souvent sans livres autres que les manuels et mes notes, je lisais la Bible, les messages, encycliques ou allocutions des Papes et des Évêques. Ou encore, j’étudiais l’histoire. Ou je faisais une petite promenade en patrologie « .

« Malgré qu’on étudiât le Thomisme, il semblait nécessaire pour quelques-uns d’entre nous de voir quelques idées de Kant, de Karl Marx ou d’autres. Rapidement et quelque peu en cachette « .

Durant ces longues années de formation, Grégoire acquit notamment une bonne connaissance théorique de base des différents systèmes d’organisation socio-politique dans le monde. Que ce soit durant ses études secondaires, à l’occasion des cours d’histoire ou de géographie, ou plus tard à l’occasion de l’étude des « philosophes des lumières « .

Ces connaissances, qu’il pouvait comparer à part lui avec les réalités du Rwanda d’alors, lui permirent évidemment de juger à bon escient des injustices en même temps que de l’évolution du système en place, que la Tutelle était censée transformer peu à peu.

Il acquit aussi un goût prononcé pour les langues, surtout l’allemand et l’anglais, qu’il s’efforça d’approfondir autant qu’il le put.

« Notre cours était très fort, écrira-t-il plus tard. Et certains professeurs se méfiaient un peu : ils nous croyaient des politiciens en soutane. Un tout nouveau recteur, mal informé sûrement, nous crut des désobéissants, et tout le cours sauf trois fut versé dehors. Mais entre-temps nous avions eu l’avantage d’être aimés par nos aînés, entre autres ceux qui furent les Évêques et Archevêques, Gahamanyi, Makarakiza, Mulindwa, Bihonda et Pirigisha (1. Jean-Baptiste Gahamanyi (192o), aujourd’hui Évêque de Butare. R. André Makarakiza, qui fut Archevêque de Gitega au Burundi. 3. Aloys Mulindwa, qui fut Archevêque de Bukavu au Zaïre. 4.Nestor Bihonda, qui fut Évêque de Muyinga au Burundi. 5.Thaddée Pirigisha, qui fut Évêque de Kasongo au Zaïre…) qui sont de notre coeur.»

À propos du problème Hutu-Tutsi, notait-il, « on remarquait que par une série traditionnelle de manœuvres, le Hutu était plutôt « ignoré « . On ajoutait à cela des manigances, de petites réunions qu’on remarquait au Grand-Séminaire. Non pas, bien sûr, que les Hutu fussent tellement innocents pour ignorer totalement leur malheureuse situation ; mais avec bon nombre de Tutsi, ils croyaient que par la charité fraternelle tout se changerait lentement… On était optimiste… jusqu’au jour où certains Hutu ont vu que la manoeuvre était plus profonde qu’on ne croyait, et qu’il fallait s’engager devant et pour l’avenir ».

A l’occasion des vacances annuelles, les étudiants étaient envoyés dans certaines paroisses et mis en contact avec les prêtres qui y exerçaient leurs tâches pastorales. Ainsi Grégoire fut-il envoyé, en 1947 et 48 pour son temps de probation dans la jeune paroisse de Kanyanza (dans le Ndiza), où il fut chargé « de la direction des écoles, des travaux qui devaient préparer le matériel pour la construction de l’église, et de l’élevage des bêtes ». Il fut, pendant ce temps-là, « un lecteur forcené de Pie XII »… et réalisa ce qu’était « l’action sociale « , notamment celle qu’exerçait l’instituteur laïc pour la formation des petits. Il commença à penser à une vie « utile » dans le monde, et notera plus tard dans ses Carnets personnels ces quelques mots où transparaissent l’ardeur et la flamme de sa jeunesse : « Je retirai de cette période un attachement aussi affectueux que farouche pour la Chrétienté ; j’étais résolu à servir cette mère, prêtre ou non « . Le supérieur de la paroisse où il était affecté, et « qu’il aimait bien « , participa à sa décision de choisir la vie laïque.

Au long de ces vacances très occupées, il avait non seulement pu « revoir et étudier une région qui lui serait très chère plus tard », mais aussi « comparer ses connaissances théoriques et livresques avec la vie des hommes en chair et en os « . Il avait « appris à aimer les hommes concrets, tels qu’ils vivent « .

Ses stages de vacances furent aussi l’occasion d’acquérir « de nouvelles connaissances et même des amis » et de discuter des grands problèmes du pays « avec qui de droit: donc avec le Tutsi et le Colonial… Tous les deux, notait-il, connaissaient la situation du peuple, malheureuse, insoutenable… Le Colonial voyait bien que « ça ne tiendrait pas éternellement » ; mais – mystère -, il était avec le Tutsi qui voyait cela naturel. Moins toutefois Mutara qui, par ses contacts avec les Bazungu, avec le Christianisme…, par ses contacts directs avec le peuple des collines, voulait évoluer dans un autre sens « .

Revenu ensuite quelque temps à Nyakibanda, Grégoire continua à y étudier les Écritures, les lois de l’Église, les traités du dogme chrétien, et notera à propos de cette époque de sa vie, studieuse et recueillie : « La prière est profonde, malgré les difficultés et appréhensions sur la vocation de prêtre. »

Le 15 novembre 1948 enfin, il eut un long entretien avec Mgr Déprimoz et se décida à quitter définitivement le Grand-Séminaire. Sur le conseil du recteur comme du Vicaire Apostolique, il s’orienta dès lors vers l’enseignement, voyant dans leurs encouragements « une réponse à son désir d’apostolat laïc « . Son action « dans le monde » serait désormais… de « contribuer humblement à parfaire la création et à faire avancer en tous sens la Rédemption « . Et il fut heureux d’avoir « gardé le feu intérieur » qui lui permettrait de servir efficacement son pays « dans d’autres domaines que la prêtrise  ».

Il conserva en lui-même un souvenir ému des années passées à Nyakibanda : le souvenir d’une période marquée par « la vérité et la sainteté…, fraternel avant-goût » de la vie telle qu’elle devrait être un jour.

Comme on le voit, l’Église du Rwanda conduisait ainsi chaque année à ses propres frais au plus haut niveau de son enseignement supérieur une demi-douzaine de jeunes gens intelligents, comptant bien que chez la majorité d’entre eux la vocation sacerdotale s’affirmerait et les conduirait à la prêtrise. Quant à ceux des jeunes lauréats qui décideraient de rester à l’état laïc, ils constitueraient une élite « engagée « , appelée à servir la communauté en des domaines complémentaires.

Grégoire Kayibanda fut sans doute le plus bel exemple de l’opportunité d’une telle politique. Nous verrons, en tout cas, de quel prix inestimable fut pour le Rwanda sa formation approfondie au moment où s’y construisit la démocratie.

Le Rwanda Au Début Des Année Cinquante

 A la suite de la venue au Rwanda en 1947 de la première Mission de Visite de l’ONU, la Belgique avait décidé d’accroître et d’accélérer ses efforts en vue du développement du pays.

Ainsi fut prise l’initiative nouvelle d’élaborer, et d’adopter en 1950, un « Plan décennal de développement économique et social » bien conçu, bien charpenté et assorti d’une première aide financière non-remboursable de la Belgique ; plan destiné à orienter et coordonner les projets entrepris en tous les domaines en fonction d’une même perspective : celle de l’accession du Rwanda et du Burundi à la démocratie et à l’autodétermination.

Deux mesures d’une portée politique, sociale et économique considérable furent notamment prévues dans ce plan : d’abord, la création à chaque niveau de la « hiérarchie coutumière » de Conseils consultatifs comportant des « représentants de la population « ; et ensuite, la suppression pure et simple du système de clientèle pastorale ( Ubuhake ), qui non seulement était source d’injustices sociales insupportables, mais qui de plus entravait une exploitation moderne et rationnelle de l’élevage et favorisait la conservation de bêtes sans valeur, surchargeant les pâturages.

Cet effort méritoire au niveau de la conception n’empêcha cependant pas une seconde Mission de Visite de l’ONU, venue au Rwanda en 1951 (soit 4 ans après la première), de noter avec regret – non sans avoir approuvé sincèrement ce qui avait été accompli – qu’au niveau des réalités pratiques « le progrès politique ait été relégué au deuxième plan « .

L’Administration de Tutelle s’empressa donc de mettre en vigueur, dès le 14 juillet 1952, mais comme nous l’avons vu après une longue et prudente réflexion, un Décret instituant, à chaque échelon de la « hiérarchie coutumière « , des Conseils qui étaient censés être représentatifs des populations ! Mais pour rendre cette évolution vers la démocratie supportable pour ladite hiérarchie et éviter son opposition, elle chargea dans un premier temps les Sous-Chefs de désigner eux-mêmes « compte tenu des préférences des populations  » les membres de collèges électoraux de base par et parmi lesquels seraient élus les 5 à 9 notables devant figurer dans chaque Conseil de sous-chefferie. En réalité, la représentativité populaire de ces Conseils ne résulterait donc pas, dans un premier temps, du choix des populations, mais du choix des Sous-Chefs, ceux-ci étant de plus chargés de leur présidence…

Quant aux Conseils institués à l’échelon des chefferies, ils comprendraient, selon le même Décret : le Chef (président), de 5 à 9 Sous-Chefs élus par leurs pairs, et un même nombre de notables élus par et parmi un collège électoral réunissant 3 membres délégués par chaque Conseil de sous-chefferie. Les Conseils de Territoire, quant à eux, comprendraient, outre tous les Chefs (dont un président élu par ses pairs) et un nombre égal de Sous-Chefs, un même nombre de notables élus par et parmi un collège électoral formé de 3 délégués de chaque Conseil de chefferie.

Au sommet enfin, un Conseil Supérieur du Pays (CSP) comprendrait, outre le Mwami (président), les 10 présidents des Conseils de Territoire (tous Chefs) et 6 autres Chefs élus par leurs pairs, 10 notables élus chacun par l’un des Conseils de Territoire et 8 membres cooptés. Une députation permanente de 5 membres du CSP 3 élus par ce Conseil, et 2 par le Mwami, devaient conseiller celui-ci au jour le jour.

Lorsque ces divers Conseils furent constitués pratiquement, pour la première fois en août 1953, l’on compta 58,4 % de Hutu dans les collèges électoraux de base… mais 47,6 % dans les Conseils de sous-chefferie, à peine 11,4 % dans les Conseils de chefferie, 9,3 % dans les Conseils de Territoire et 9 % au CSP.

Ce premier pas, bien prudent encore et bien limité, dans le sens d’une représentation populaire, n’en eut pas moins un impact psychologique considérable dans le pays. Pour la première fois, en effet, le pouvoir n’était plus entièrement exercé « d’en haut » (et par la minorité d’une seule ethnie), mais tenait compte d’une certaine dose de consultation…, même si celle-ci était encore des plus minimes.

En complément de ces dispositions relatives aux Conseils, et comme pour encourager plus encore leur acceptation par la « hiérarchie coutumière « , le Décret du 14 juillet 1952 étendit les compétences et les pouvoirs du Mwami et des Chefs, qui furent désormais habilités à prendre respectivement des Arrêtés et des Décisions et à les assortir de certaines sanctions pénales. Mais ces actes ne pouvaient être pris – et c’était essentiel que « de l’avis conforme » de leurs Conseils respectifs.

Tout en prenant ces dispositions « douces » concernant les institutions politiques, l’Administration de Tutelle incita le Mwami Mutara à user de ses nouvelles compétences pour supprimer lui-même le système ancien et tant décrié de la clientèle pastorale. En novembre 1953, Mutara annonça donc à ses Chefs la décision qu’il projetait et, après que celle-ci eut été discutée au long de nombreuses sessions du CSP, il prit le 1er mars 1954 un Arrêté décidant la suppression « prudente et progressive » de ce système : le bétail serait partagé à raison de deux tiers pour les clients et un tiers pour leurs patrons, en Territoire de Nyanza d’abord, à titre d’exemple, puis dans tout le pays.

Cette décision devait avoir une portée à la fois économique et sociale. Économique, car elle visait à libérer le commerce du gros bétail et de ses sous-produits, et donc à rentabiliser leur exploitation que les liens de clientèle rendaient difficile sinon impossible. Et la surcharge dont souffraient les pâturages du Rwanda ne pouvait qu’en être allégée.

Dans l’esprit de la Tutelle, cette décision serait aussi et surtout sociale… Inspirée par l’Administration, elle devait être favorisée par l’évolution des mentalités, par la perspective d’avantages économiques et peut-être par une certaine crainte que son retard ne provoquât « prochainement des troubles sociaux « . Quoi qu’il en soit, nombreux furent parmi les paysans hutu ceux qui éprouvèrent dans l’immédiat un sentiment de délivrance. « j’ai déposé ma croix… Nakize umusaraba« , disaient-ils.

Mais les limites de cette décision ne tardèrent pas à apparaître. Comme l’avait prévu dès 1946 Eugène Jungers, alors Gouverneur du Rwanda-Urundi, « le partage du bétail sans partage des pâturages » eut pour effet de transposer simplement la clientèle pastorale sur une nouvelle assise, foncière celle-là. Une nouvelle sorte de clientèle foncière remplaça donc la clientèle pastorale : les nouveaux propriétaires de bétail durent quémander des pâturages aux « propriétaires » de domaines pastoraux, alors que ceux-ci se les étaient naguère adjugés gratuitement ! Et ils durent à nouveau leur payer loyer ou leur fournir des prestations équivalentes en vivres et en travail…

Ce retour du système de clientèle, que l’on avait prétendu éliminer – retour réalisé « à nu « , directement sous les yeux de ceux qui en étaient les victimes -, ne pouvait que les indigner profondément.

Et cette « cruelle plaisanterie  » ne pouvait que leur faire maudire ceux qui avaient eu « l’art d’inventer ce système et de le perpétuer « .

Ainsi, la double expérience vécue, d’abord lors de la formation des Conseils censés « représentatifs « , et ensuite lors de la « suppression » de la clientèle pastorale, donnait à réfléchir et incitait au réalisme.

Elle rappelait que presque toujours et partout, ici comme ailleurs, notre nature humaine est ainsi faite que les bénéficiaires d’un quelconque avantage, même s’ils ont pris conscience des souffrances et des injustices graves que cet avantage entraîne pour les autres, et même s’ils y compatissent plus ou moins sincèrement, n’y renoncent que rarement de leur plein gré.

Il faut presque toujours les aider à concrétiser leurs bonnes intentions, à passer aux actes, à lâcher prise !

https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/04/kayibanda6.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/04/kayibanda6-150x150.jpgKaburameLes républiquesS’il faut en croire les rapports des inspecteurs de l’enseignement dans les années 30, les écoles de Kabgayi, tant primaires que secondaires, étaient alors dans l’ensemble « en bon état », le matériel scolaire t était « suffisant » et les programmes du Gouvernement « correctement appliqués. Ces écoles avaient en tous cas l’avantage, non...Rwandan History