Le revirement des dernières années sous l’administration de Schnee.

Ce revirement, qu’une connaissance plus exacte du pays devait amener, ne fut pas immédiat. En 1913, c’est le Oberleutnant VON BOCK qui signe le rapport. Il est loin d’avoir renoncé déjà aux tendances séparatistes ; mais au moins cherche-t-il à renforcer l’autorité de Mutaga dans ses terres patrimoniales du centre, et reconnaît-il l’utilité de lui laisser, extérieurement, son pouvoir territorial dans d’autres régions. On ne peut dire cependant que les principes de VON RECHENBERG : maintenir énergiquement le statu quo, aient été appliqués.

La situation politique n’a pas beaucoup changé. Cependant, on remarque que les populations, prenant contact avec les blancs installés à Kitega, se montrent déjà moins farouches, et le déplacement de la Résidence justifie, pour l’avenir, les plus grands espoirs.

L’influence de Ntarugera reste toujours prépondérante : Mutaga, sans l’aimer, le craint et autorise les agrandissements territoriaux que le grand chef ne cesse de poursuivre ; la Résidence, au contraire, le contrecarre.

Quant au Roi, «la Résidence considère comme un devoir de renforcer l’influence de Mutaga dans ses terres patrimoniales entre la Luvironza et le Ruvubu. Mais d’autre part, si dans tous les autres territoires elle favorise ou du moins tolère les appétits d’indépendance des chefs, la situation de Mutaga deviendra naturellement celle du plus grand chef de l’Urundi. Il n’y aurait donc plus de roi. Ce n’est pas cela que VON RECHENBERG a prescrit.

D’autre part, et l’on ne peut s’empêcher de voir là une certaine inconséquence – heureuse d’ailleurs – c’est par Mutaga que le Résident fait trancher une palabre territoriale entre un frère du Roi et un chef du Nord, Muzagara. Mutaga a été informé auparavant des désirs de la Résidence, et il rend un jugement défavorable à son frère. Mais VON BOCK ne se montre pas encore satisfait : au lieu de poursuivre dans cette voie – imposer la volonté du blanc au Roi pour qu’il la fasse sienne vis-à-vis du peuple et surveiller de près sa manière d’administrer la justice – il voit dans le danger des influences vénales qu’on cherchera à faire prévaloir auprès de lui, un motif d’intervenir directement si un changement radical de point de vue n’intervient pas chez le le Roi. Cependant l’expérience faite tendait à prouver que la vénalité du juge ne tenait pas devant la volonté du Résident : la crainte de voir réformer ses jugements en appel est, pour le juge, le commencement de la sagesse, et, pour le justiciable, la meilleure garantie d’impartialité. Il ne faut pas supprimer la première instance, il suffit d’admettre un recours contre ses décisions.

Comme auparavant, ce sont les chefs qui ont besoin du secours de la Résidence pour exister, qui lui donnent le plus de satisfaction ; comme auparavant, le Résident trouve remarquable cette manifestation pourtant bien naturelle.

Parmi les chefs plus ou moins indépendants, Rusengo est de nouveau cité. Ce chef que nous reconnaissons comme autonome, montre encore toujours une légère tendance à pencher vers Mutaga. Peut-être n’a-t-il pas encore une confiance entière dans notre changement de politique ?

Mais pourquoi vouloir rendre indépendants des gens qui ne le demandent pas, et qui n’en profitent pas quand on le fait malgré eux ? Sans doute les préoccupations militaires ont-elles déterminé les Résidents : l’attitude vis-à-vis de Senyamurungu le fait croire. Ce chef semble mériter notre confiance, et peut être utile comme contrepoids contre le parti de Mutaga, ».

Le Sud est toujours troublé ; seul l’établissement d’un poste permettra de l’ouvrir de nouveau au commerce.

Un témoignage officiel autorisé résume à cette époque, à la veille de la guerre, la situation de l’Urundi. C’est le rapport du Gouverneur SCHNEE sur son voyage au Ruanda-Urundi, publié dans le « Kolonialblatt » de septembre 1913.

Il s’exprime comme suit :

« L’histoire de l’Urundi depuis la prise de possession par l’Allemagne est malheureusement peu satisfaisante et contraste avec l’état de choses pacifique et agréable du Ruanda.

Après la fondation de la station militaire (Résidence depuis 1905) d’Usumbura, on entreprit contre Mwezi, qui cherchait à se soustraire à la domination allemande, des expéditions qui aboutirent en 1902 à sa soumission. Plusieurs des petits sultans de l’Urundi avaient collaboré à ces expéditions du côté allemand ; on ne touche pas à leur indépendance. Après ces événements, le gouverneur Comte VON GÔTZEN, ordonna de rétablir la puissance de Kisabo, désormais soumis, et de lui soumettre de nouveau les sultans plus petits pour gouverner l’Urundi par son intermédiaire comme on gouvernait le Ruanda par celui de Musinga. Le résident Hauptmann VON GRAWERT s’efforça pendant six ans d’aboutir en ce sens, mais sans succès décisif. Une partie des sultans, parmi lesquels quelques-uns de ceux qui avaient guerroyé avec les Allemands contre Kisabo, refusèrent de se soumettre au Sultan, alléguant que leurs pères avaient déjà été indépendants de lui. Au fond, le motif de cette résistance opiniâtre devait bien être, en partie tout au moins, recherché dans la crainte qu’avaient les sultans de perdre la vie s’ils se soumettaient au Sultan suprême. Ils appartiennent tous, comme aussi Kisabo et son fils Mutaga, actuellement régnant, à la famille princière des Waganwa dans laquelle le meurtre de parents

éloignés en vue d’acquérir pour soi ou ses proches leurs terres et leur bétail, appartient aux institutions historiques. On en vint à une série d’expéditions dans lesquelles la Schutztruppe demeura victorieuse, sans toutefois atteindre le but : soumission de tous les indigènes au Sultan suprême. Ainsi régna un état de guerre presque permanent, jusqu’à ce qu’en 1909 la politique fut changée par le gouverneur VON RECHENBERG, en ce sens que la puissance de Kisabo ne serait maintenue intacte que pour autant qu’elle existait réellement et que les sultans indépendants de facto devaient être reconnus comme tels. La paix revint après cela ; clans le Sud de l’Urundi seulement se produisirent encore des attaques de caravanes qui rendirent nécessaire de fermer à la circulation (et cette décision est encore en vigueur aujourd’hui), la partie méridionale de l’ Urundi ».

Les rapports politiques de 1914 ; et 19 15 n’ont pas été retrouvés. SCHIMMER succéda à VON BOCK comme Résident. Il fut tué dans un combat à Luvungi en 1915 et remplacé par LANGENN, dernier résident allemand.

Depuis la mi-1913 jusqu’à l’invasion belge, la situation continua de se développer dans le sens d’une part d’une intervention de plus en plus faible dans l’Est et le Nord-Est, et d’une importance de plus en plus considérable reconnue au Roi dans le centre, le Nord et le Sud. Depuis la fondation de Kitega, Usumbura constitue un centre tout à fait séparé. La lutte contre la maladie du sommeil est la préoccupation unique ; elle absorbe toutes les énergies et ne permet pas d’en détourner une partie vers des prestations à fournir au Roi. L’indépendance de cette région est un fait accompli.

Dans l’histoire intérieure, la rivalité entre le régent Ntarugera et Ndirikomutima, mère du roi Mutaga., domine la politique pendant deux ans. Par haine contre Ntarugera, Ndirikomutima se rapproche des révoltés du Nord-Est ; il se prépare un renversement des alliances. Puis surviennent des morts dans la famille royale, qui bouleversent le pays ; Mutaga lui-même meurt en novembre 1915. La reconnaissance de son successeur sera le dernier acte important de l’administration allemande.

Le rapport de 1913 signale encore l’influence de Ntarugera comme prépondérante. Cette situation change rapidement. Mutaga, grandi, supporte mal la tutelle. Sa mère, femme intelligente, exerce sur lui une action profonde, et cherche à écarter Ntarugera que des jalousies de femme contre le fils d’une rivale lui rendent particulièrement odieux. Le conflit devient de plus en plus aigu à mesure que les autres fils de la reine-mère grandissent et que ses filles se marient : fils et gendres doivent trouver des terres, que Ntarugera les voit prendre sans plaisir. Et en même temps, chaque augmentation successive de territoire fait peser le poids de la puissance du côté de la famille du Roi. Nduwumwe, Karabona, Bishinga, Bângura, frères du Roi ; Rutuna, Biranguza, ses beaux-frères, et les frères et neveux de la reine-mère deviennent de grands chefs ; leurs terres réunies dépassent en étendue et en population celles de Ntarugera, et la puissance de ce dernier décroît. On ne le consulte plus ; on cesse de le craindre : n’étant plus craint, il ne se sent plus en sûreté, et c’est lui, bientôt, qui n’ose plus se présenter à la Cour…

La situation s’aggrave de plus en plus. En octobre 1911, Ntarugera et son frère Rugema vont à Kitega se plaindre des agissements de la reine-mère. « Mutaga » ne suit plus que les avis de sa mère, qui le conseille mal. Eux-mêmes n’ont plus rien à dire. Ils prient la Résidence de les déclarer indépendants. (Lettre de WENTZEL à SCHIMMER, Résident, le 6/10/14). Le Résident répond que Ntarugera supporte mal de voir son influence décroître, qu’il a déjà soulevé cette question d’indépendance, à laquelle aucune suite n’a été donnée. Mais la mère de Mutaga s’occupe trop de politique : cela lui a déjà valu un séjour forcé à Kitega. Cette velléité d’indépendance le Résident va s’en servir comme d’un épouvantail contre Mutaga, à qui il vient de demander trois cents guerriers auxiliaires pour lutter contre les Belges. Il annonce qu’il menacera le Roi de séparer Ntarugera du royaume si les guerriers ne sont pas fournis (9 /10/14).

Cette attitude du Résident va encore aviver le conflit. En même temps, les préoccupations militaires passant au premier plan, le personnel de Kitega est diminué, la surveillance de la politique indigène devient moins efficace. Des troubles commencent à la frontière Ntarugera-Mbanzabugabo ; et l’entourage du Roi y voit un moyen de perdre l’ancien régent. Dans ce but, on ira jusqu’à pactiser avec les gens de Mbanzabugabo, l’ennemi juré des rois. Trois chefs apparentés au rebelle, Fyiroko, Bikino et Mbongo sont reçus par Mutaga, qui les pousse à faire la guerre à Ntarugera. C’est le premier rapprochement, depuis trois générations, entre les Batare du Nord-Est et la famille royale : il prouve que malgré tout il reste entre eux des liens réels, que des circonstances favorables auraient pu raffermir.

Les tentatives de la reine-mère de provoquer des guerres de frontières chez Ntarugera arrivèrent à la connaissance de la Résidence ; et en juin 1915 le résident f.f. WOLF remit à Ntarugera un écrit qui reconnaissait son indépendance, motivée par les efforts de Mutaga et de sa mère pour provoquer des troubles chez lui.

Ntarugera, que nous avons interrogé à ce sujet, prétend n’avoir jamais demandé l’indépendance, mais simplement la garantie de son fief ; il ignore d’ailleurs le contenu du billet qui lui a été remis. L’indépendance serait à ses yeux l’exclusion de la vie publique du pays ; elle serait le plus grand des malheurs ; et si elle venait à être connue de ses Bahutu, c’en serait fait à tout jamais de son autorité : dans un conflit ouvert entre le Roi et lui, la masse du peuple tiendrait pour le Roi. Une révolte directe serait sa perte.

Le résident LANGENN, d’ailleurs, n’attacha aucune valeur à cette déclaration de séparation, quand quelques mois plus tard, à la mort du Roi, il rappela Ntarugera à une nouvelle régence.

Les querelles entre grands et l’attitude équivoque de la Résidence, qui éconduisait l’un et menaçait les autres, jetèrent un trouble profond dans la vie du pays. A force de diviser pour régner, l’administration n’avait plus la confiance de personne. De plus, les Belges étaient aux portes, et de fortes réquisitions militaires contribuaient à mécontenter la population. Enfin, des morts successives dans la famille royale achevèrent d’exaspérer les esprits.

Le 22/11/1915, quelques jours après la mort du résident SCHIMMER, tué à Luvungi, son remplaçant le lieutenant WENTZEL écrit : « Si nous devions subir un » échec à la frontière, si, surtout, les Belges réussissaient à prendre pied en territoire allemand, nous pourrions avoir de sérieuses difficultés. D’après des communications que m’a faites le missionnaire allemand X…, de N…, les esprits sont assez surexcités chez Mutaga, depuis quelque temps… La Résidence est d’avis que ces manifestations ne doivent pas être prises au sérieux, même si les renseignements sont exacts » … (ce dont le missionnaire pouvait douter n’ayant été informé que par des on-dit). Les Barundi ne songeront pas à se révolter tant qu’ils ne trouveront pas d’appui chez les Belges. Mais que cet appui vienne à leur être donné, et notre position dans l’Urundi pourrait devenir difficile.

Le plus jeune frère de Mutaga, Ganguzi, était mort à la fin de 1913. On affecta, dans sa famille, de croire que cette mort avait été provoquée par sorcellerie ; peut-être certains le croyaient-ils vraiment. Il est probable que le jeune homme succomba à une affection de poitrine : il était de constitution faible et fils de vieillard. En octobre 1915, au retour d’un voyage à Kitega, le Roi, son frère cadet Bângura, et ses aînés Karabona et Nduwumwe tombent malades. Bângura meurt au bout de quelques jours. Des prises de sang révèlent chez les autres malades de nombreuses traces de malaria. On leur envoie aussitôt de la quinine ; mais Mutaga refuse d’en prendre. Le 30 novembre, après un mieux passager, le Roi meurt à son tour.

Ce décès inopiné ouvre, en pleine guerre, la question de la succession au trône et celle de la Régence. Le major LANGENN, qui a succédé à SCHIMMER, quitte aussitôt Usumbura pour se rendre à la résidence royale : sept ans auparavant, à la mort de Mwezi, aucun déplacement analogue n’avait eu lieu, et le Gouvernement n’avait pris aucun intérêt à l’élection de son successeur. Le Résident se rend compte de la gravité capitale de l’événement : dans une lettre du 2 /12 /15, il exprime la crainte que si le peuple faisait un rapprochement entre le voyage récent du Roi à Kitega et sa mort inopinée, une révolte pourrait éclater. A cette date on reconnaît bien que le centre du pays se trouvait chez le roi défunt.

Mais personne ne songe à attribuer ce décès à la malaria. On accuse des chefs du Nord, Sebiriti et Sebiganiro, d’avoir ensorcelé le Souverain. Quelques mois plus tard, au moment de l’invasion belge, les soupçons se sont reportés sur la famille des Abavubikiro dont il a été fait un véritable massacre.

Une autre version est admise par beaucoup ; Ntarugera notamment la prétend exacte, mais le peuple en ignore tout : Mutaga et Bângura se seraient querellés à propos d’une des femmes du Roi avec laquelle Bângura aurait été surpris. Dans la rixe qui s’ensuivit, Bângura aurait été mortellement frappé, mais non sans avoir porté à son frère un coup de lance dans le bas-ventre : Mutaga mourut quelques semaines plus tard ayant, paraît-il, refusé formellement des soins qui eussent pu le guérir. L’authenticité de cette version n’est pas certaine ; elle semble cependant devoir être admise, car elle s’appuie sur des témoignages concordants.

Le successeur de Mutaga, son fils Bangirichenge, fut proclamé le 16/12 /1915, en présence du Résident, du Supérieur de la Mission de Mugera et d’une énorme affluence de peuple.

Comme à l’élection de Mutaga, les chefs Kilima (qui n’est pas reconnu comme prince par les Barundi) et Mbanzabugabo n’y participèrent pas. Si Kilima devait s’abstenir parce qu’étranger, l’absence de Mbanzabugabo creuse plus profondément encore les divisions entre le Roi et lui.

Mais tous les autres chefs étaient là, tous ceux que depuis six ans on cherche à dresser comme contrepoids en face de l’autorité royale. Les efforts commencés, alors qu’on ignorait presque tout des conditions du pays, se heurtent à la force d’une tradition séculaire et d’un attachement religieux au principe de la royauté. Ceux dont l’indépendance avait été reconnue auraient pu s’abstenir ; la Résidence ne leur en aurait pas fait reproche ; mais leurs sujets eux-mêmes n’auraient jamais pardonné.

Oubliant la déclaration intempestive d’indépendance remise à Ntarugera quelques mois auparavant, c’est à lui, en même temps qu’a la mère de Mutaga et à son frère Nduwumwe que LANGENN s’adresse pour assumer la responsabilité de la Régence.

Ce triple choix répondait aux faits. La mère de Mutaga avait gouverné sous le règne de son fils, et Ntarugera et Nduwumwe, s’ils étaient rivaux et ennemis, n’en étaient pas moins, aux veux de tous, les représentants autorisés et égaux de Mwezi, le dernier des grands rois. Tous deux avaient reçu – seuls parmi tous les fils du Roi- du tambour, que les rois se transmettent de père en fils, et qui avait dû passer par leur intermédiaire à Mutaga encore trop jeune. Le Roi avait choisi deux de ses fils, pour que la mort inopinée du dépositaire ne puisse pas venir rompre la chaîne des initiations successives.

Cette investiture, d’un caractère à la fois politique et religieux, les désignait conjointement pour la Régence, et le choix de LANGENN ne peut qu’être approuvé.

Par cette désignation, il rompait enfin franchement avec les tendances séparatistes des dernières années. Allant au-delà des désirs de VON RECHENBERG, les Résidents avaient « sinon favorisé, du moins toléré les » tentatives d’indépendance partout ailleurs que dans la chefferie propre du Roi, entre Ruvubu et Luvironza. Ntarugera, méconnu, aurait fini par se séparer du royaume. En confiant la responsabilité de la régence à la fois aux représentants des grands partis rivaux, on conservait d’une part tous les partisans de Ntarugera dans l’obéissance ; et d’autre part, ni lui ni la reine-mère n’aurait pu s’agrandir exagérément aux dépens des petits : chacun ferait opposition aux appétits de l’autre.

Ainsi, le royaume se trouvait de nouveau réuni, et à peu près équilibré, avec son étendue du temps de Mwezi. Mbanzabugabo et Kilima, alors rebelles, sont aujourd’hui étrangers ; mais l’étendue de fait est demeurée la même. Une fois de plus – mais avec plus de raison cette fois – de beaux espoirs semblent permis. Un petit roi est reconnu sans conteste par plus d’un million d’hommes : si on peut lui conserver intact le dépôt de son royaume jusqu’à ce qu’il soit homme, et, d’ici-là, former sa jeunesse et le préparer à sa mission, de beaux jours seront encore réservés à l’Urundi. LANGENN termine son rapport sur le couronnement par ces mots : « Résidence devra veiller, aussitôt que le retour de la paix aura ramené des conditions de vie normales, à exercer une influence prépondérante sur l’éducation de l’enfant royal ».

Cependant Ntarugera avait tant perdu de son influence pendant les dernières années, la personnalité de la reine-mère était devenue si prépondérante, que l’action du corégent fut, en somme, minime. Il n’osait plus aller à la résidence royale, de peur d’être empoisonné. Il n’osait pas envoyer un de ses fils pour surveiller ce qui s’y passait, craignant qu’il ne lui arrivât malheur. Comme la reine-mère exerçait une action paralysante sur nos efforts (elle se souvenait des beaux jours de son mari, le feu roi Mwezi, et opposait une résistance passive à l’Européen), l’occupation belge eut le souci de rendre confiance à Ntarugera, de l’associer davantage aux affaires du royaume pour le lier à son sort et lui faire oublier toute idée de séparation. Après la mort de la reine-mère, survenue en juillet 1917, ces efforts semblent avoir réussi. La reine-mère fut remplacée, pour sa part dans la régence, par l’aîné de ses fils, Karabona, homme calme, moins ambitieux que Ntarugera et Nduwumwe, et capable de s’entendre avec tous deux et de les rapprocher pour le plus grand bien du pays.

Conclusion

Si l’histoire de l’Urundi depuis la domination allemande est, suivant l’expression du gouverneur SCHNEE, « en pénible contraste avec celle du Ruanda », il faut sans cloute en chercher la cause première dans l’expédition maladroite entreprise en 1902 par VON BERINGE, sans nécessité réelle, par pure gloriole militaire, et au mépris des instructions les plus formelles du Gouverneur ; et surtout dans la faute irréparable qu’il a commise, une fois la campagne décidée, de se lier par des obligations vis-à-vis de révoltés, en acceptant leur aide. Mwezi battu par les Allemands seuls, son prestige vis-à-vis des autres chefs n’en aurait pas souffert, et son autorité, une fois sa soumission faite, aurait pu se rétablir. Mais ceux qui avaient participé à la victoire contre lui ne pouvaient plus être ramenés sous son obéissance.

La politique de VON Götzen fut ainsi compromise, et n’aurait pu réussir que par une longue patience et une savante diplomatie. VON GRAWERT commit la faute de perdre son calme et d’aigrir les révoltés par des guerres que la nature même de leur pays ne permettait pas de mener jusqu’à une victoire absolument décisive.

VON RECHENBERG, voyant que la politique de VON Götzen n’avait amené que des guerres, changea de méthode et voulut conserver le statu quo. Les résidents éphémères qui se succédèrent dans l’Urundi, au lieu de chercher à faire, peu à peu, accepter par le Roi le fait accompli – la chose était faisable – l’humilièrent profondément en lui refusant tout secours, en ramenant son ennemi Kilima que l’alliance du Roi avec les Allemands avait fini par vaincre, en donnant même à l’ancien révolté des troupes pour résister au Roi. Ils firent, il faut le reconnaître (à une exception près, le résident LANGENN) tout pour s’attirer son hostilité. Ce n’est pas cela que le Gouverneur avait voulu, et il serait injuste de juger sa politique par les résultats qu’a obtenus la politique incohérente des résidents.

Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître qu’a la mort de Mwezi, en 1908, la situation n’était certainement pas plus mauvaise qu’à la mort de Mutaga, sept ans plus tard. En 1908, dit SCHNEE dans le rapport cité, tous les chefs n’étaient pas soumis, et le changement de politique de VON RECHENBERG ramena la paix. Mais il est de fait que beaucoup de chefs avaient été réduits, et que la paix de VON RECHENBERG fut la paix dans la stagnation. Par une crainte illusoire des craintifs Barundi, on chercha à les dresser, menaçants, l’un contre l’autre pour les, faire s’entretuer en cas de besoin ; et sept ans plus tard on a lieu de craindre une révolte qui pourrait mettre le Gouvernement « dans une situation difficile » !

Ainsi, à la veille de la guerre, l’occupation européenne était en faillite avouée, parce qu’elle avait travaillé à désagréger un royaume dont on méconnaissait ou ignorait la base solide dans les traditions, les mœurs et la religion du peuple ; parce que, en tolérant les révoltes couronnées de succès, on a encouragé les intrigues au lieu de les supprimer en en faisant connaître d’avance l’inanité ; parce que chaque atteinte au prestige du Roi rendait le blanc plus odieux à la masse du peuple, attaché avant tout à la tradition de sa royauté divine.

Puisse cette expérience nous servir de leçon !

8 février 1953

 

 

 

 

 

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