Occupation Allemande Dans L’Urundi II
Sous l’administration de Von Rechenberg
Rentrant en Europe, VON GRAWERT, à son passage à Dar-es-Salam, remet au nouveau gouverneur un projet d’organisation de l’Urundi. Il propose de laisser au Roi toute l’autorité, sous la surveillance constante du Résident. Celui-ci devra ratifier les mesures prises, et chercher à empêcher les cruautés et le régime du caprice ; il aura, évidemment, autorité exclusive sur les habitants qui ne sont pas Barundi, et sur les Barundi au service des blancs. On devra, dans l’avenir, chercher à créer une division en provinces administrées par des Baganwa ayant sous leurs ordres, à leur tour, les petits chefs. Les recettes dépassant les frais de l’administration seront employées par le Roi pour des dépenses d’utilité publique, sous le contrôle du Résident. VON RECHENBERG envoie ce rapport au Résident f. f. pour lui demander son avis. Cet avis est donné par le Hauptmann FONCK le /11/1909.
Celui-ci, qui d’ailleurs n’est pas fort au courant de la situation du pays, tombe dans l’excès contraire. Il n’a pas, dit-il, l’impression qu’une politique différente de celle suivie ailleurs dans la Colonie, s’impose ou se recommande. Il croit que le règne de la dynastie de Kisabo, basé sur l’arbitraire le plus absolu, doit finir par disparaître ; et que la désagrégation arrivera d’elle-même si l’administration cesse de soutenir la famille royale. Il croit – et il a raison – que la Résidence ne pourra s’abstenir de traiter directement avec certains chefs ; c’est un droit de souveraineté que le Roi doit d’ailleurs reconnaître au pouvoir occupant.
Mais il ne tient aucun compte de la densité et du chiffre absolu de la population, sans pareils dans la colonie et peut-être en Afrique, et de l’utilité qu’il y a, pour administrer pareil pays, à se servir de la charpente d’une société indigène constituée.
VON RECHENBERG choisit un moyen terme. Il n’admet ni les idées simplistes de FONCK, ni le système de VON GRAWERT, dans lequel il voit un danger pour l’existence même de l’occupation européenne. Il ne conteste pas l’utilité pratique du système de VON GRAWERT ; il reconnaît même la nécessité du protectorat ; mais se basant sur des nécessités militaires, il veut organiser plusieurs protectorats.
Sa lettre du 25/5/1909 et la circulaire qui l’accompagne ainsi que la lettre du 18/12/.1909 qui en précise encore les principes, sont d’une importance capitale, parce que les directives politiques qui y sont données n’ont jamais été modifiées depuis.
Pour les comprendre, il faut se souvenir de ce que le nouveau Gouverneur entra en fonctions au lendemain de la terrible révolte qui venait de désoler la colonie pendant des années. Cette circonstance explique la timidité extraordinaire de ses vues quant aux possibilités de soulèvements dans l’ Urundi.
Lettre du 25/5/1909.
Von Götzen a prescrit de renforcer l’autorité et la considération dont jouissait le roi Mwezi ; cela, parce que l’administration du pays gagne en rapidité, en économie et en efficacité à se servir de l’intermédiaire d’un puissant monarque indigène. Cette politique a réussi dans une certaine mesure, « et l’on peut ainsi considérer que le but recherché a été atteint. D’autre part, il faut reconnaître que la réunion de deux millions d’hommes sous une souveraineté unique n’est pas sans inconvénients, lorsque le Souverain tire son autorité, non de traditions séculaires mais de nos efforts à nous.
La politique la meilleure pour l’Urundi devra être celle-ci : d’une part, conserver ou créer des royaumes (Sultanaten) assez étendus et assez puissants pour être, en temps de paix, des moyens de gouvernement pratiques et naturels ; d’autre part, éviter qu’ils soient assez étendus et assez puissants pour pouvoir mettre en ligne en temps de guerre, des forces réunies dans une organisation unique, supérieures à nos forces combattantes à nous. Il faudra s’efforcer, conformément à la maxime Divide et impera, de créer plusieurs États, qu’une diplomatie habile puisse opposer l’un à l’autre en cas de besoin. Il faudra régler les rapports de chaque chef avec le Roi individuellement, en s’inspirant des circonstances et de la tradition.
Cette politique semble pouvoir être suivie assez facilement, si l’on renonce, plus qu’on ne l’a fait jusqu’ici, à assujettir au Roi des chefferies jadis indépendantes, et si l’on reconnaît l’autonomie ou l’indépendance plus ou moins grande des chefs, surtout là où le désir de se confier et de se soumettre à la protection du Gouvernement a été reconnu.
Il est probable que ce déplacement de pouvoir se fera de soi-même si l’on cesse de servir au successeur de Mwezi, d’exécuteur de ses desseins contre ses rivaux. Sa puissance décroîtra vite au point qu’il sera forcé de renoncer à une politique de conquête.
Le Résident ne devra plus, à l’avenir, soutenir militairement le Roi contre les autres chefs, sinon s’il se trouvait menacé dans le domaine qui lui était soumis avant l’arrivée des Européens.
Une « Instruction aux Résidents » accompagne cette lettre. Elle expose sous une forme générale la politique à suivre à l’égard des chefs protégés : agir sur les chefs et par eux sur les populations ; conseiller et influencer les chefs sans s’adresser directement à leurs sujets.
Il faut, pour réussir, (l’abord que les chefs soient reconnus et obéis, puis que les chefs reconnaissent dans le Gouvernement leur protecteur naturel contre des révoltes ou des invasions.
Les chefs devront conserver leurs pouvoirs en matière de justice civile et territoriale. Les impôts seront levés, non comme taxes individuelles, mais comme tribut à payer par le Chef. Le Résident devra chercher, en ces matières, à acquérir sur les autorités indigènes une influence prépondérante, pour favoriser l’évolution des mœurs par un développement naturel vers des conceptions de civilisation européenne, pour autant qu’il y ait moyen d’y parvenir. Il travaillera à favoriser le développement économique, soutiendra les missions religieuses, enraiera la propagande islamique.
D’une manière générale, toute l’activité du Résident devra s’exercer plus par conseils et persuasion que par règlements ; pour que ses conseils soient suivis, il faudra qu’il acquière, chez les chefs et les populations, une influence et une considération aussi grandes que possible. Pour augmenter son influence, il devra se mettre au courant des traditions, des mœurs, des coutumes, des idées indigènes ; accoutumer les chefs à sa personne ; les visiter souvent et leur faire honneur ; éviter de leur infliger des punitions déshonorantes. La force militaire doit être l’ultima ratio contre ceux qui se montreraient obstinément réfractaires à notre action.
En somme, la politique semble bien être celle qu’a suivie VON GöTZEN, à part ce détail qu’au lieu d’une royauté unique on veut reconnaître plusieurs grandes chefferies. Dans les instructions, un point demeure assez équivoque. Faut-il conserver le statu quo, comme le fait croire la fin de la lettre, décourager les appétits de conquête du Roi tout en lui assurant la conservation de l’autorité dont il jouissait jadis ? Faut-il, comme il est dit par ailleurs, « créer p d’autres organismes ou simplement « reconnaître » ceux qui existent déjà ? Cela sera précisé dans une lettre ultérieure.
La politique préconisée par VON RECHENBERG est sans doute réalisable ; mais au moment où il l’expose, il existe certainement dans son esprit des malentendus : il ne connaît pas le pays.
D’abord, sa maxime paralysante : Divide et impera. Quand on ne peut régner autrement, il faut bien qu’on divise pour y parvenir : mais dans l’Urundi ce n’est pas nécessaire. Les souvenirs de la révolte du centre sont encore trop frais et font craindre au Gouverneur des révoltes impossibles. Assez de causes de dissensions existent dans l’Urundi, qu’une diplomatie habile doit adoucir, et qu’il sera toujours temps d’exploiter si jamais le besoin s’en faisait sentir : Batutsi et Bahutu ; branches dissidentes de la famille royale ; nombreux chefs dépossédés au cours des années — jamais tous ces éléments ne pourront servir ensemble à constituer une force militaire capable de menacer l’occupation européenne.
En second lieu, il considère que la politique de VON GöTZEN a consisté dans la création artificielle d’un royaume unitaire semblable à celui du Ruanda ; qu’il a voulu choisir, arbitrairement, parmi tous les chefs, placés sur le même rang, un roi auquel il chercherait ensuite à soumettre les autres « einen als den unter des verschiedenen Sultanen ranghochsten auszuzeichnen ». Il ignore la situation réelle du Roi dans le pays, quand il croit qu’il a dû sa qualité « non à une autorité basée sur une tradition ancienne mais au soutien des blancs ». Au contraire, l’autorité du roi de l’Urundi est, historiquement, la même qu’au Ruanda ; au point que tous les chefs révoltés contre Mwezi étaient des descendants de son propre père, et que s’ils avaient reçu des provinces, c’est en fief du Roi qu’ils les avaient reçues. La légitimité théorique de Mwezi n’était pas contestée : il ne s’agit aucunement d’un chef qu’on choisit parmi tous ses pairs pour en faire un roi, mais bien d’un roi dont certains vassaux se sont, récemment, soulevés contre lui. Et si Mwezi n’est pas demeuré roi de tout son pays au même titre que Musinga, cette situation est due à la maladresse des Européens qui ont employé la révolte et la promesse d’indépendance comme des moyens de le combattre.
Enfin, VON RECHENBERG considère que la politique de VON GÔTZEN n’a pas résisté à l’épreuve des circonstances, qu’elle a définitivement échoué. C’est aller trop vite. Car d’un côté des résultats certains ont été obtenus par VON GRAWERT ; Kilima est vaincu et Rusengo soumis ; seuls, dans tout le royaume, Busokoza et Mbanzabugabo résistent encore au Roi. Et d’un autre côté, si les desseins de VON GÔTZEN n’ont pas été réalisés, il faut reconnaître que les moyens qu’il préconisait : la persuasion et l’action lente, n’ont jamais été mis en oeuvre. C’est le brusque revirement de son successeur qui a fait échouer définitivement sa politique ; mais au moment de ce revirement la situation n’était pas perdue.
Une nouvelle lettre du 18/12/1909 précise les points principaux de la politique à suivre, pour éviter tous nouveaux malentendus.
La Résidence devra établir quelles sont les relations de fait qui existent entre les chefs et Mutaga, reconnu jusqu’ici comme roi de tout le pays, et jusqu’où s’étendent les limites territoriales de son influence.
On divisera ensuite le pays en catégories :
a) Chefs indépendants Busokoza, Mbanzabugabo, le fils de Kilima, quelques autres peut-être dans l’Ouest et dans le Sud. Il ne faudra plus chercher à les ramener de force sous l’autorité du Roi, tant qu’ils reconnaîtront la nôtre ;
b) Chefs qui ont toujours reconnu comme rois Mwezi et Mutaga. Ceux-ci demeurent naturellement sous la dépendance du Roi dans l’avenir ; et toute tentative d’exploiter la situation nouvelle dans le sens d’une insubordination envers le Roi devra être étouffée en germe ;
c) Chefs plus ou moins indépendants jadis, mais que la pression de la Résidence a ramenés à une certaine soumission, par exemple, ceux de la vallée de la Ruzizi. Il faudra régler séparément chaque cas particulier, avec tact et mesure, en tenant compte de toutes les circonstances.
Dans aucun cas la situation actuelle ne peut servir à favoriser de nouvelles velléités d’indépendance. Il faut que les partisans du Roi sachent bien que la protection des autorités leur reste assurée et qu’ils n’ont aucune raison de chercher à se soustraire par une émigration au Ruanda (ce qui s’est tenté déjà), aux vexations de leurs rivaux.
En résumé, la politique nouvelle tend au maintien intégral du statu quo. Plus de conquêtes nouvelles par le Roi, avec l’aide du pouvoir occupant ; en revanche, plus aucune diminution future de son autorité, et répression immédiate de toute tentative séparatiste. L’histoire de l’Urundi pendant les années qui vont suivre prouve que VON RECHENBERG, comme VON GÔTZEN avant lui, a été mal servi par ses collaborateurs. De 1909 à 1916, les domaines du Roi se sont effrités de plus en plus.
Après quelques intérims sans éclat et un court passage de LANGENN, c’est le Hauptmann GÔRING qui signe, comme Résident, le rapport politique de mai 1910. La lecture de ce rapport prouve que les idées de VON RECHENBERG ont été ou mal comprises, ou mal appliquées.
Le Gouverneur veut que là ou l’autorité du Roi existe encore, elle soit respectée à l’avenir, et que toute velléité nouvelle d’indépendance soit réprimée dès le début. La Résidence interprète : la souveraineté du Roi sera reconnue « là ou par ses seules forces il peut maintenir sa domination et répondre de l’ordre ». Cela veut bien dire que si les seules forces du Roi ne lui permettent pas d’assurer son pouvoir, on laissera faire les révoltés, et qu’on n’étouffera pas « en germe » toute insoumission. Une révolte heureuse sera toujours approuvée.
Le Gouverneur refuse d’employer la force en faveur de Mutaga dans ses querelles avec des chefs indépendants. La Résidence accorde à deux reprises (juin-août 1909 et février 1910) un secours militaire au fils de Kilima contre le roi Mutaga. Elle refoule celui-ci par la force.
Cette inégalité manifeste, favorisant les dissidents, crée, faut-il le dire, un mécontentement profond. Dans ces conditions, le ton pessimiste du rapport paraît quelque peu naïf. « L’espoir exprimé l’an dernier, qu’après la mort du vieux Mwezi Kisabo un changement se produirait peu à peu, et que son successeur pourrait être mieux disposé à notre égard ne s’est pas réalisé, du moins jusqu’à présent ». Mais sur quoi se basait cet espoir ? Qu’a-t-on fait pour s’attacher le Roi ? Si Mwezi, soutenu par le Gouvernement, s’est montré passivement hostile, Mutaga, voyant que le Gouvernement le combat, va-t-il se montrer favorable ? Le parti du Roi avait accoutumé de se voir soutenu » par les forces militaires de la Résidence chaque fois qu’il s’agissait de vaincre ou d’écarter un chef révolté ou encombrant. On pourrait presque dire qu’en fin de compte il avait trouvé tout naturel de faire faire sa besogne par la Résidence et d’encaisser les bénéfices, sous forme, le plus souvent, de nombreux troupeaux.
Maintenant, depuis que la Résidence ne met plus de troupes à sa disposition mais exige qu’il administre » lui-même les territoires qui lui sont soumis, il semble affecter le mécontentement.
Ce mécontentement s’explique, et cette désaffection pouvait être prévue. Le Roi constate de la part du blanc une hostilité visible. Quand il veut « faire sa besogne », poursuivre l’oeuvre de reconquête des terres enlevées par Kilima, c’est aux soldats de la Résidence qu’il se heurte ; et si, dans l’intérieur du pays, une révolte éclate qu’il ne puisse pas immédiatement réprimer, on lui annonce qu’aucun secours ne lui sera donné pour maintenir l’ordre, plus, qu’il ne sera plus reconnu là où ses seules forces ne lui suffiront pas pour s’imposer. Mais alors, qu’a-t-il à attendre de la Résidence ? La ligne de conduite qu’elle annonce, c’est la désagrégation du pays à bref délai ; et elle s’étonne que le Roi ne se montre pas plus docile qu’au temps de Mwezi ?
VON RECHENBERG avait dit : « Il faut toujours faire » comprendre aux chefs que c’est grâce à la protection de l’Allemagne, représentée par le Résident, qu’ils conservent leur situation ». GÔRING a fait comprendre au Roi qu’il n’avait plus rien à attendre de l’Allemagne, et que la protection de celle-ci, même militaire, était acquise à ses ennemis.
La situation, dans l’Urundi dépendant du Roi, est donc franchement mauvaise. Cependant les indications politiques n’ont pas manqué au nouveau Résident pour lui montrer le remède ; mais il n’a pas su les comprendre.
Dans les derniers temps, une attitude plus confiante des indigènes a pu être constatée sur la route vers le Ruanda, particulièrement chez Karibwami (fils de Kalima).. »
Quand les indigènes voient un blanc, ils s’enfuient : Il est remarquable que parmi les rares exceptions à cet égard, on trouve les chefferies combattues en 1908, c’est-à-dire Busokoza, Rusengo et Mbanzabugabo. Cela n’est pas remarquable du tout, et VON RECHENBERG avait vu juste quand il conseillait de montrer aux chefs que leur intérêt s’identifiait avec l’occupation européenne. Pour l’avoir montré aux quatre chefs dont on reconnaît l’indépendance, on constate dans leur pays un progrès immédiat. On montre le contraire au Roi, et l’on constate un recul. C’est logique et normal.
La délimitation prescrite par VON RECHENBERG n’a pas encore pu être faite. Karibwami, Busokoza, Rusengo (qui s’était soumis en 1908) et Mbanzabugabo sont indépendants. Les chefs de la vallée de la Ruzizi sont quasi-indépendants de fait, tout en reconnaissant la suzeraineté du Roi. Dans le Sud, les conditions des chefferies sont encore inconnues. Au Nord et à l’Est, Choya, Muhini, Biziragusura, Senyamurungu sont dépendants du Roi.
Le rapport de 1911 est plus mauvais encore que celui de 1910. La situation a normalement empiré, sous la direction de VON STEGMANN. Ce dernier – un nom nouveau dans l’histoire de l’Urundi – ne semble pas se rendre un compte très exact des circonstances. Il constate que l’amélioration, une fois de plus espérée sans motif l’année précédente, ne s’est de nouveau pas produite. Mutaga, dit-il, est l’instrument de sa famille et n’a aucune volonté propre. D’ailleurs, son influence est nulle, surtout sur les princes de la race royale.
De là résulte tout naturellement son absolue indifférence et son hostilité l’égard de toutes les questions qu’on lui soumet, et la mauvaise volonté avec laquelle il les traite. Cette attitude du Roi, à son tour, provoque la résistance passive qui se manifeste partout ; la plupart du temps c’est indirectement et sous-main qu’on s’oppose à nos mesures et à nos ordres, quelquefois on , nous crée ouvertement des difficultés et on s’efforce par tous les moyens de se soustraire à notre influence. On semble s’être fait chez nous une idée tout à fait fausse de la situation et de la puissance réelle du « Mwami » de l’Urundi. C’est une erreur de croire que ce « Mwami » » gouverne avec indépendance, par lui-même et absolument, que le sort du pays et de tous ses habitants repose entre ses mains… C’est l’entourage du Roi qui règne, pour autant que l’on puisse parler de régner ; le Mwami lui-même n’a quelque chose à dire que dans son village. D’une intervention dans les affaires du pays, il ne peut être question pour lui. En un mot, son influence politique se réduit absolument à zéro ; il existe, parce que la tradition le veut ainsi ; mais il n’est pas le Souverain du pays ».
C’est trancher un peu trop catégoriquement. En réalité, l’indifférence du Roi ne résulta pas de son impuissance, mais bien de son manque absolu d’intérêt à collaborer avec l’occupant. Celui-ci ne lui offre aucun avantage ; à quoi bon travailler ? Devant l’attitude de la Résidence, il est naturel que le Roi se retire, cherche à se soustraire à une influence qui ne peut lui rapporter aucun bénéfice. Et en même temps, le mépris que la Résidence professe à l’égard de ses droits de souverain ne peut que diminuer son pouvoir sur les populations restées fidèles. La situation doit nécessairement s’aggraver doublement, et par son mauvais vouloir accru, et par son pouvoir de bien faire diminué. On brûle la chandelle par les deux bouts.
Le rapport cite un exemple de mauvaise volonté de la part des chefs, conseillers du Roi, qui nous est un exemple du manque de clairvoyance du Résident. Celui-ci s’adresse à Ntarugera, frère et tuteur de Mutaga, pour faire travailler les populations riveraines du lac à la lutte contre la maladie du sommeil. Ntarugera promet. Non seulement la famille royale – car du Roi lui- même il n’est pas question – ignora complètement ces promesses, mais il arriva même qu’elle s’adressât aux sous-chefs chargés de fournir les travailleurs nécessaires à la Résidence en réclamant tout simplement et naïvement des hommes pour construire un boma du Roi ; tout comme s’ils n’avaient pas, dans leurs montagnes, assez d’hommes disponibles.
Mais pourquoi s’adresse-t-on à Ntarugera ? Les petits chefs du lac sont-ils dépendants du Roi, oui ou non ? Si non, le Roi n’a pas à intervenir chez eux. Si oui, qu’ils reconnaissent cette dépendance par l’hommage traditionnel et symbolique : construire un kraal royal. Il n’est pas question de pénurie de travailleurs dans les montagnes ; mais avant de prêter au Résident le secours de son influence, le Roi veut faire reconnaître sa souveraineté dans les régions en question, en exerçant les droits séculaires du suzerain. On lui refuse la reconnaissance de ces droits ? Il serait bien naïf d’assumer les charges qui en sont la contrepartie.
Comme l’année précédente, le rapport constate une situation beaucoup meilleure dans les chefferies indépendantes sans comprendre qu’il ne peut en être autrement ; car plus la politique sera hostile au Roi, plus ses ennemis seront, suivant les instructions de VON RECHENBERG, liés par tous leurs intérêts à la domination allemande. La terre de Kilima a été défendue contre le Roi par les troupes allemandes : Kilima, rentré de bannissement en janvier 1944, ne va pas, évidemment, s’aliéner les sympathies de ses protecteurs !
Le Résident, comme ses prédécesseurs, ne veut pas désespérer. Il base son espoir d’une année plus favorable en 1911-12 sur le retour de Kilima. Ce retour « a décidément fait impression sur la famille royale. Le hasard voulut qu’à la même époque le représentant de Mutaga, Ntarugera, se trouvât présent à Usumbura avec une nombreuse suite de princes. On put remarquer qu’ils étaient fortement impressionnés ; ils reconnurent d’ailleurs franchement que Kilima leur faisait grand-peur.
Tant mieux ! Peut-être cela déciderait – il, chez la famille du Roi, le revirement qu’on avait, jusqu’à présent, attendu en vain.
On pouvait pronostiquer le contraire. Ce retour de Kilima constituait, vis-à-vis du Roi, un acte d’hostilité nouvelle ; il devait à la fois aggraver son mécontentement et affaiblir son prestige, diminuer et sa volonté et sa capacité de travailler pour la Résidence.
Un mot doit être dit ici d’une circonstance qui va influer sur la politique : la maladie du sommeil. Depuis quelques années, elle fait rage dans la vallée de la Ruzizi et le long de la côte du lac. En 1910-11, six Européens de la région furent infectés, et la population périt en masse. Connue il n’y avait aucun espoir de vaincre la maladie par la guérison de tous les malades, on décida de chercher à exterminer la glossine. Des mesures extrêmement énergiques et étendues devaient être prises, notamment le débroussement général. Il suffisait à peine de toute la population riveraine pour l’exécution des travaux. On dispensa en conséquence les chefferies intéressées de toute autre prestation ; des lazarets furent construits dans les régions infectées, qui étaient en même temps des centres de lutte contre la tsé-tsé ; les autorités médicales traitèrent directement avec les chefs ou sous-chefs chargés du travail. Cette circonstance favorisa encore le mouvement séparatiste que l’absentéisme des chefs (ils n’osaient descendre dans leurs terres basses, redoutant les fièvres) avait déjà provoqué ; elle contribua aussi à déterminer les divisions administratives qui furent décidées plus tard.
Pour la troisième ou quatrième fois de suite, c’est un nouveau nom que nous trouvons au bas du rapport politique de mai 1912. Il est signé de LANGENN. Celui-ci n’est pas un nouveau venu dans l’Urundi, où il a déjà fait un séjour en 1909. Son rapport est beaucoup plus nourri que les précédents : il aborde les vrais problèmes, et commence à se rendre compte de l’importance exacte du Roi dans l’Urundi. C’est, dit-il, à cause de la longue minorité de ce dernier que beaucoup de chefs ont acquis une certaine indépendance. Devenu homme, il veut affirmer son pouvoir ; mais il n’en est qu’à son début, on ne peut pas dire qu’il ait déjà réussi. Mais dès ses premières velléités de gouvernement personnel, un conflit s’annonce qui va continuer sourdement pendant les années suivantes, et qui sera d’une importance capitale dans l’histoire interne de l’Urundi entre le Roi et Ntarugera, son tuteur.
Depuis la mort de Mwezi, Ntarugera jouissait d’une influence absolument prépondérante ; au point que le Gouvernement envisagea l’éventualité de lui reconnaître en droit la royauté qu’il exerçait de fait. Mais pareille violation des traditions lui aurait aliéné toutes les sympathies et aurait jeté le pays dans la guerre civile. On y renonça. Sentant son pouvoir menacé, Ntarugera profite du temps qui lui reste pour s’étendre aux dépens de ses petits voisins. La Résidence veille à éviter des extensions trop grossièrement injustes, sans pouvoir les empêcher tout à fait.
D’autre part Mutaga, conseillé par sa mère, une femme remarquable, intelligente, ambitieuse et sans scrupules, travaille à doter convenablement ses frères – surtout Nduwumwe et Bàngura – et sa famille maternelle. Ces manœuvres attirent l’attention de la Résidence.
LANGENN a compris les intentions du Gouvernement beaucoup mieux que ses prédécesseurs. Il faut d’une part créer, comme contrepoids au parti du Roi, beaucoup de petites chefferies indépendantes entre elles, que l’on puisse opposer, tandis que, d’autre part, dans chaque chefferie dans celle de Mutaga aussi bien qu’ailleurs de petits rebelles qui ont des velléités d’indépendance, doivent être à tout prix ramenés de force sous l’autorité de leur grand chef. Le Gouverneur, au lieu de « beaucoup de petites chefferies », a dit « quelques grands » États » (mehrere Staatsgebilde); mais au moins LANGENN renonce à favoriser toutes les petites révoltes en ne reconnaissant le Roi que là où il arrive à les réprimer tout seul, comme l’avaient fait ses prédécesseurs.
Ce principe de l’autorité du Roi chez lui doit être concilié avec la justice qui interdit les spoliations inutiles : il y a là un problème que la Résidence ne pourra aborder en connaissance de cause que lorsque son transfert dans l’intérieur, autorisé cette année-là par l’Administration, lui aura permis de prendre contact plus intime avec le Roi. On n’ignore plus la réelle importance de la royauté, on ne tranche plus d’un mot brutal et simpliste : « son influence se réduit absolument à zéro », comme le faisait VON STEGMANN en 1911.
Cependant on ne peut dire que la lente désagrégation commencée pendant les années précédentes, ait déjà pris fin. Outre les chefs cités auparavant, Kiraranganya, Biziragusura, Muhini, Choya, Senyamurungu, Ndugu – qui reconnaissent la suzeraineté platonique du Roi – communiquent sans son intermédiaire avec la Résidence. Rusengo, chef du Bugufi (qui, vaincu en 1908, s’était soumis), fait l’objet en 1912 d’une correspondance assez intéressante avec la mission de Kanyînya. LANGENN prie le Supérieur de lui « rappeler » qu’il est considéré comme indépendant. Rusengo répond qu’il est heureux de l’apprendre : il ne le savait pas et ne l’avait pas demandé ; si l’on avait voulu, il serait demeuré volontiers sous l’obéissance. Le Résident écrit à ce sujet : «Ma politique peut, à première vue, vous paraître étrange. Mais, je vous prie de considérer qu’un refroidissement de l’amitié entre Mutaga et Rusengo ne peut qu’être profitable à la Résidence (Divide et impera)». C’est de la même époque que date une note dans laquelle on évaluait le nombre de guerriers que pourrait fournir Kilima en cas d’une guerre contre le Roi !
Dans l’Ouest, les chefs de la Ruzizi, qui ne sont pas alliés à la famille royale et dont les travaux de lutte contre la maladie du sommeil absorbent toute l’activité, sont placés directement sous l’autorité de la Résidence.
Dans le Sud, où « contre toute attente on constata qu’une grande partie des chefs étaient de proches parents et vassaux de Mutaga » – devenus d’ailleurs à peu près indépendants en fait – aucune organisation n’a encore été décidée : il faudra, pour ouvrir le pays au commerce, qu’on y place un poste.
Les rapports précédents signalaient, sans parvenir à en comprendre le motif, la résistance passive opposée aux mesures de l’administration par les indigènes du Roi, alors que ceux des chefferies indépendantes se montraient beaucoup moins farouches. LANGENN semble en deviner la raison. « La Résidence, reconnaît-il, doit s’appuyer sur les chefs pour assurer le maintien de l’ordre, parce qu’il est impossible de se passer d’eux dans un pays à population si dense, quand on constate que les Bahutu, malgré tout l’arbitraire de leurs chefs et conquérants, leur témoignent cependant un visible attachement… ».
Partout où les chefs sont forts et se préoccupent de leurs pays on reconnaît à l’avantage ou au détriment de l’Administration, le concours ou la résistance des indigènes suivant que les chefs sont bien ou mal disposés.
Le soutien accordé aux ennemis du Roi a diminué sa force et son intérêt au travail, et mal disposé tous les chefs qui lui demeuraient fidèles, et qui considéraient la politique de la Résidence comme une politique de spoliation. Si LANGENN ne va pas jusqu’à énoncer cette cause du mécontentement, du moins il ne se dissimule pas que le mécontentement des grands se traduit dans l’attitude des petits.
Le 15 août 1912, le drapeau est hissé à Kitega. Cette date marque le début d’une période nouvelle. VON RECHENBERG est parti et sera remplacé par SCHNEE. Le transfert de la Résidence à Kitega va permettre au Résident de se rendre un compte plus exact de la situation réelle du pays. La clairvoyance de LANGENN l’avait déjà pressenti : l’importance énorme de la royauté est un fait qui s’imposera peu à peu aux Résidents, malgré qu’ils en aient ; et quand LANGENN reviendra dans le pays en 1915, la mort de Mutaga et l’élection de son successeur lui donneront l’occasion de constater une fois de plus l’opportunité d’une politique s’appuyant sur la collaboration du Roi.
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