Les Principautés Autonomes Du Gisaka (1800-1852) Et Leur Annexion Au Ruanda (1852-1855)
Crépuscule de la Royauté des Bagesera Bazirankende.
Kimenyi Getura avait plusieurs fils et petits-fils, de nombreux frères, neveux et petits-neveux. Néanmoins par un malheureux concours de circonstances, c’est avec lui que devait prendre fin la Dynastie royale des Bazirankende.
Ceci ne fut pas seulement la conséquence des dissensions intestines des candidats à la succession du vieux monarque et de l’affaiblissement des liens qui retenaient ensemble les diverses régions du Royaume, mais bien plus encore le résultat de la déchéance de principe dont se trouva frappée la Dynastie, au nom de certaines traditions inviolables, sur lesquelles nous reviendrons.
Se croyant arrivé au terme de sa carrière terrestre (vraisemblablement vers 1780), le Mwami Kimenyi songea à désigner un héritier présomptif et son choix tomba sur Rwanjara, l’un des fils de sa principale compagne, Nyabarega. Quand le Mwami eut dévoilé à celle-ci ses intentions, elle s’opposa à leur réalisation avec véhémence, car elle nourrissait une haine tenace contre la jeune épouse de Rwanjara (une mwungura dont le nom n’est pas arrivé jusqu’à nous) la soupçonnant – à tort ou à raison – d’avoir inspiré la décision du Souverain, à la faveur d’une liaison honteuse avec ce dernier. Le vieux Kimenyi s’entêtant dans son projet, Nyabarega tenta de se défaire de la bru détestée, en lui envoyant en présent de l’hydromel empoisonné. Mais, c’est Rwanjara qui but le breuvage et en devint – dit-on – sourd, muet et impuissant pour le restant de ses jours.
La tradition rapporte que Kimenyi découvrit bien vite la main de Nyabarega dans la machination dont son fils préféré avait été victime et qu’il attribua l’empoisonnement de Rwanjara au désir qu’avait sa mère de mettre sur le trône un autre de ses fils. Aussi Nyabarega fut-elle maudite avec toute sa descendance et solennellement répudiée. De cette déception du vieux souverain est né un dicton gisakien : « utandebya nk’ inda ya Nyabarega» ce qui signifie : « ne me faites pas ce qu’a fait le sein de Nyabarega » (…qui a trompé les espérances de Kimenyi, sous-entendu). A quelque temps de là, Kimenyi prit pour femme une certaine Nyiramagwegwe, jeune fille d’une rare beauté et de haut lignage (elle appartenait à la famille régnante de l’Urundi) laquelle après quelques années de pénible attente, donna à son époux cacochyme un fils : Zigama. Ne se sentant pas de joie, Kimenyi le proclama sans tarder héritier du tambour, avec toutes les cérémonies d’usage.
Cependant, les fils adultes de Kimenyi – Mukerangabo, Kakira, Rusumbantwari, Seburiri, Bigondo – s’appuyant sur leurs amis et sur leurs serviteurs, s’étaient octroyés des commandements territoriaux, tant dans le Migongo que dans le Gihunya, sans trop se préoccuper de la volonté de leur père.
Pour se maintenir au pouvoir, celui-ci avait du s’appuyer – au cours de ses dernières années – sur son neveu Sebakara (fils de Muhutu), auquel il avait donné le Mirenge et sur un important « client » de Sebakara – Rwamigongo, qui contrôlait le Bwiriri. Et, bien qu’il continua à être reconnu par tous comme Roi, son pouvoir ne s’étendait directement que sur quelques collines dispersées dans le Royaume. Personne n’osait le supprimer, mais tout le monde guettait sa mort avec impatience.
Dans cette conjoncture, Kimenyi ne pouvait manquer de ressentir de grandes appréhensions pour son dernier-né. Aussi prit-il le parti de le mettre en sécurité dans le pays d’origine de sa mère : le Burundi. Mais cette mesure, hélas, ne devait pas le sauver : des gens à la solde de Mukerangabo (l’aîné des fils survivants de Kimenyi) se mirent à sa poursuite et le massacrèrent, avec sa mère, au gué de Karehero, sur la Kagera. C’est ce tragique événement qui mit fin à l’existence dynastique de la Maison des Bagesera Bazirankende et qui détermina, d’une manière directe, le démembrement du Royaume.
En effet, si Yoboka, le premier-né de Kimenyi (mieux connu sous le nom de « Karenga ») et ensuite Rwanjara, son fils préféré, avaient été plus ou moins ouvertement choisis par le Roi pour prendre sa succession, aucun des deux n’avait eu le temps de recevoir l’investiture officielle au Tambour Rukurura. Au contraire, la proclamation de Zigama comme héritier du Tambour avait été réalisée conformément aux canons de la tradition gisakienne, c’est-à-dire en trempant cérémonialement neuf fois de suite, le jeune élu dans les eaux de la fontaine sacrée de Rugazi (qui s’échappe de la colline Bisenga, dans le Gihunya, entre Kibungu et Rwinkwavu) et en procédant ensuite à son investiture solennelle à Murama (lieu-dit de la colline Rukira).
Or, dans les pays à Codes ésotériques (c’est-à-dire dans tous ceux où la culture hamitique est prédominante) personne ne peut être intronisé (c’est-à-dire hériter d’un Tambour dynastique, avec la plénitude des pouvoir souverains) s’il n’est fils du dernier titulaire du Tambour (Légitimité de la succession au trône : A rigoureusement parler, au point de vue traditionnel, le Mwami Musinga, père du Mwami actuel, fut donc un souverain « diminué », en ce sens qu’il succéda non à son père (Rwabugiri), mais à un frère (Rutalindwa).
Zigama étant mort sans descendance à un moment où il était déjà, de jure, titulaire du Tambour royal – le Gisaka se trouvait condamné à demeurer pour toujours sans Roi. Il vaut peut-être la peine de noter qu’au déclin de sa longue vie, Kimenyi Getura reçut – suivant la croyance populaire – le don de prophétie.
Ainsi, comme par une belle fin d’après-midi – rentrant de promenade et se dirigeant de Birenga vers Murama – il passait par Sakara, son pied heurta durement une pierre, le faisant trébucher. « Vive le Roi)) s’écria-t-il en se relevant. Et comme son compagnon le mwiru Rwamugenza s’étonnait de son exclamation, il lui dit : « C’est un hôte-Roi qui a jeté le tien par terre… mais il ne sera pas longtemps souverain». –Allusion, croit-on, au Gisaka, à la conquête imminente du pays par le Ruanda… et à la limitation ultérieure des pouvoirs souverains des Bami du Ruanda par l’autorité européenne.
Poursuivant son chemin, il ne se trouvait plus qu’à quelques dizaines de pas de son rugo de Murama, lorsqu’il trébucha à nouveau contre une pierre et il s’exlama : «Akana k’akazungu karakizunguye» ce qui signifie – en se rapportant vraisemblablement à la colline royale de Murama- « les successeurs des usurpateurs vont en hériter ».–Nouvelle allusion à la rapide succession des conquérants à venir : banyaruanda et européens. Cette fois-ci, comme le mwiru témoin ne demandait aucune explication, le Mwami ajouta spontanément : «Mais malheureux, alors, seront mes apiculteurs, car leurs bananes mûriront sur leurs propres têtes » – allusion au portage de vivres que les conquérants allaient imposer aux banyagisaka.
Pour apprécier le caractère symbolique de ce récit, il faut se rappeler que c’est à Sakara que le Mwami Rwabugiri – premier souverain ruandais venu au Gisaka – devait installer sa demeure et que c’est à Murama, lieu-dit de la grande colline Rukira, que serait un jour établi le premier chef-lieu européen du territoire gisakien (poste de transit allemand entre Zaza et Bukoba, puis centre de district britannique, enfin – résidence de l’administrateur belge du territoire de Rukira).
Fin de Kimenyi Getura et Démembrement du Royaume.
L’assassinat de Zigama doit se placer entre les années 1790 et 1800. Kimenyi lui survécut encore un certain temps pour s’éteindre, quasi centenaire, dans le plus profond dénuement et abandonné de presque tous les siens (vers 1805-1810). A ce moment, son fils Mukerangabo gouvernait le Gihunya central ; son fils Kakira, le Migongo ; son neveu, Sebakara, le Mirenge (le Bwiriri y étant compris).
D’autres fils de Kimenyi avaient obtenu des apanages du vivant de celui-ci : Rusumbantwari – un groupe de collines ayant pour centre Nyabigega (enclave dans le Migongo de l’époque) ; Seburiri, la région de Butama (enclave dans le Gihunya) ; Bigondo, les collines Nyaminaga, Kibare et Gatare (enclave dans le Mirenge).
Après de laborieux pourparlers qui durèrent de la mort de Zigama à celle de Kimenyi, tous les représentants de la famille royale se mirent d’accord pour reconnaître comme Chef de la Maison (Umutware w’ umuryango) Mukerangabo, l’aîné des fils survivants de Kimenyi.
Ce fut Mukerangabo aussi qui prit la garde du Rukurura et qui exerça – tout à fait nominalement d’ailleurs – la charge de Lieutenant Général du Royaume, avec la qualification de Représentant du Tambour Royal. Le Code ésotérique exigeait en effet qu’à défaut d’un Roi, la place de celui-ci fut prise par le Tambour dynastique et qu’un Prince du sang le servit, avec des pouvoirs administratifs et militaires limités. Pour le reste, la succession à cette charge était déterminée par les mêmes règles que l’accession à la royauté, c’est-à-dire que le titulaire initial était libre de désigner pour héritier celui de ses descendants mâles directs qu’il jugeait bon. Mais, à défaut de ceux-ci, la succession pouvait passer à l’aîné des autres branches, pour s’y perpétuer. Ce dernier cas ne se présenta pas pour les Bagesera Bazirankende, la descendance de Mukerangabo n’ayant cessé de proliférer.
Au demeurant, le pouvoir effectif s’exerçait dans les diverses parties de ce qui avait été le Royaume du Gisaka par les princes souverains et par les apanagés (tous dérivant de la lignée royale, soit par Kimenyi IV, soit par son père Bazimya), sans que ces petits potentats tinssent le moins du monde compte de l’autorité théorique du Chef de la Maison et sans même qu’ils songeassent à constituer une force armée commune. Tout au plus peut-on affirmer que le Butama se trouvait compris dans le système défensif du Gihunya et le Bwiriri, successivement, dans celui du Mirenge et du Gihunya.
L’avènement et le règne de l’usurpateur Rugeyo.
La souveraineté de Mukerangabo sur le Gihunya fut de courte durée. Son fils Muhangu lui succédait vers 1812, mais mourait bientôt à son tour, léguant le Tambour-Palladium du Gisaka, avec le commandement du Gihunya, à son deuxième fils : Ntamwete, dit « Ruhogo » (c’est-à-dire « brun-chocolat », allusion à la couleur du « taureau imfizi », le roi des bovins). Dans le Migongo, Kakira, frère de Mukerangabo, disparaissait de son côté, après quelques années de règne, laissant ses possessions à son fils aîné : Mukotanyi. Mais à la tête du Mirenge, Sebakara continuait à se maintenir.
Ce fut peu après l’avènement de Ntamwete, dans les années 1817-1820 (le Mwami Yuhi IV Gahindiro régnant sur le Ruanda et un Mwami Mwambutsa régnant sur l’Urundi) qu’une catastrophe s’abattit sur la descendance de Kimenyi Getura, sous la forme d’une incursion d’aventuriers barundi, conduits par un certain Rugeyo, un borgne d’âge mûr et d’origine obscure, qui prétendait se faire passer pour Zigama, l’héritier légitime de Kimenyi.
Le vieux chef du Mirenge, Sebakara, dont les rapports avec la descendance de son oncle Kimenyi avaient toujours été tendus et qui vivait dans l’appréhension d’une attaque brusquée de la part du Gihunya, semble avoir grandement facilité le succès de Rugeyo. Aussitôt qu’il eût appris son approche, Sebakara lui dépêcha (dans l’île Masane, entre le lac Rugwero et le lac Sake) son homme-lige, Rwamigongo, porteur d’offres d’alliance et de soumission. En même temps, il s’empara par surprise de l’enclave de Kibare, apanage d’une branche cadette de la lignée de Kimenyi (celle de Bigondo).
Ayant opéré la jonction de ses forces avec celles de Rwamigongo et de Sebakara, Rugeyo laisse sur sa gauche le Mirenge et se dirige, à marches forcées, vers le centre du Gihunya. Quelques jours après, n’ayant rencontré qu’une très faible résistance de la part des troupes du jeune Ntamwete, il se fait proclamer roi à Murema (résidence des derniers Bami du Gisaka), en présence de Sebakara, de Rwamigongo et de nombreux transfuges, tant du Gihunya que du Migongo. Au même moment, des pluies diluviennes mettent fin à la mortelle période de sécheresse qui sévissait hors de saison, depuis des semaines, sur l’ensemble du Gisaka. Il n’en fallut pas plus aux populations pour voir dans cette coïncidence un signe du Ciel attestant l’origine royale de l’inconnu qu’elles venaient de se donner pour chef et un enthousiasme délirant s’étendit à tout le pays.
Ntamwete et les siens ayant cherché refuge auprès du Mwami du Ruanda (lequel leur accorda de riches terres dans le Buganza), Mukotanyi, chef du Migongo, s’empressa, de son côté, de se réfugier au Karagwe. Rugeyo avait ainsi le terrain libre. Pourtant, il ne tarda guère à compromettre son succès. Loin de songer à instaurer au Gisaka une ère d’apaisement et de concorde, il se complut dans une vie d’orgies et de rapines. Il commit aussi l’erreur de ne pas suffisamment tenir compte de la sourde opposition des Bazirankende demeurés dans le pays ; celle d’exploiter sans vergogne son principal soutien Sebakara ; celle enfin de ne pas ménager, comme il l’aurait fallu, les Barundi qui composaient sa troupe personnelle. Il finit par livrer plusieurs de ceux-ci au bourreau, pour des motifs futiles et l’on rapporte que l’un d’entre eux, avant de rendre l’âme, eut le temps de divulguer l’identité réelle de l’imposteur, en l’appelant «fils de Samandari ». La fin de Rugeyo demeure obscure. Il est probable qu’il fut occis par l’un de ses familiers. Sa mort coïncida avec celle du Mwami Yuhi IV du Ruanda. Elle doit donc se placer vers 1830. Son règne n’avait duré qu’une dizaine d’années, mais au lieu de concourir à la réunification du Gisaka, il en précipita la décomposition, car il avait multiplié les haines, accumulé les ruines et désorienté les esprits.
Organisation administrative et militaire du Gisaka après la disparition de Rugeyo.
A peine l’usurpateur disparu, Ntamwete et Mukotanyi rentrèrent dans leurs provinces. Ils y furent accueillis en libérateurs.., bien qu’ils n’eussent rien fait d’autre que de vivoter dans l’exil, en flattant des souverains étrangers. Mais le peuple aspirait à ce qu’ils semblaient représenter : l’ordre dans la légitimité. Quant à Sebakara – probablement supprimé au titre de l’épuration civique – on n’en entendit plus parler et c’est son fils Rushenyi (fils d’un second lit) qui fut admis à présider aux destinées du Mirenge. Celui-ci conservait l’enclave de Kibare (qui tombait au rang de sous-chefferie, avec Rukikampunzi, petit-fils de Bigondo) mais il perdait définitivement le Bwiriri au profit du Gihunya.
A la même époque, les enclaves du Butama et de Nyabigega descendaient, elles aussi, au rang de sous-chefferies. Dorénavant, le Gisaka ne sera plus constitué que par trois principautés autonomes, chacune d’un seul tenant: le Migongo, le Gihunya et le Mirenge. Les tendances de réaction centralisatrice qu’on observe à cette époque au Gisaka ne se cantonnent pas sur le plan administratif ; elles influencent aussi considérablement le domaine militaire.
A la différence de ce qui se passait depuis des siècles au Ruanda (Organisation de l’armée ruandaise : L’abbé Kagame a consacré à l’armée ruandaise quelques lignes caractéristiques dans un article intitulé « La Poésie du Ruanda », paru dans la Revue Nationale (n° 191 du 1-7-1949, page 208) et ce même auteur vient de terminer une étude capitale sur les normes de la vie publique du Ruanda ancien, où le « Code Militaire » tient une place importante) et malgré la réforme organique introduite au début du XVIIIe siècle par le Mwami Ruregeya, l’armée du Gisaka dans son ensemble, n’était encore ni permanente, ni héréditaire.
Le Mwami du Gisaka possédait sa Garde personnelle et, de plus, il recrutait dans chaque province le contingent de miliciens nécessaire à la défense des frontières. Ce contingent, très variable selon les temps, était encadré par des vétérans chargés de pourvoir à l’instruction militaire des recrues et à entraîner celles-ci au combat en cas de besoin. Il obéissait au Chef de la Province ou de la Marche dans laquelle il était cantonné.
Lorsqu’une expédition se trouvait en préparation ou quand l’approche d’un parti adverse était signalée, le Mwami faisait appel, dans chaque Province (à la fois circonscription administrative et militaire) aux clans, tant bahutu que batutsi, et ceux-ci lui fournissaient un nombre d’hommes adultes proportionné à l’importance numérique de chaque clan. Chaque troupe clanique se présentait avec son propre chef et était insérée, comme unité distincte, dans l’armée de sa Province. (Par exemple : abasita, abazigaba, abagesera du Gihunya ; abasinga, abazigaba, abungura, abagesera du Migongo ; abasita, abahondogo, abagesera du Mirenge).
Tous les banyagisaka connaissaient le maniement des armes et le pratiquaient continuellement à la chasse. Il suffisait donc, estimait-on, de leur inculquer une discipline rudimentaire et quelques notions de tactique. Pour le reste, on se fiait à la protection des Esprits favorables. Tel était le système militaire en vigueur au Gisaka sous les bami Ruregeya, Bazimya et Kimenyi Getura. Par la suite, ce système fut continué dans ses grandes lignes, tant par les principules bagesera qui succédèrent aux bami que par l’usurpateur Rugeyo.
Cependant, quant à la fin du règne éphémère de ce dernier, Ntamwete revint au Gihunya, il rapportait de son séjour au Ruanda une vive admiration pour l’organisation militaire de cet état et il s’essaya à doter son pays d’une organisation en tous points similaire. Dès lors, il fit subir des périodes d’instruction militaire régulière à tous les jeunes gens de sa principauté, en les groupant, non plus par clans, mais par subdivisions administratives ; il en forma ainsi des compagnies à recrutement territorial et il alla plus loin encore en proclamant que ces compagnies seraient héréditaires.
Les princes du Migongo et du Mirenge imitèrent son exemple, en hiérarchisant plus sévèrement et en stabilisant leurs armées respectives. Ainsi, à l’instar du Ruanda, le Gisaka tout entier se voyait nanti d’une hiérarchie militaire héréditaire qui venait se superposer (à l’échelon État) à la hiérarchie héréditaire pastorale (de l’échelon Famille). Jadis, à chaque nouveau règne, les armées d’un règne révolu (il y avait toujours eu une armée par province, soit trois au total) changeaient de nom et la Compagnie royale (une seule pour l’ensemble du Gisaka) qui formait le pivot des armées, prenait sa retraite pour être remplacée par une nouvelle Compagnie d’élite, dotée d’un nouveau nom.
Ainsi, la Compagnie (ou Garde) royale de Kimenyi IV s’appelait «Imbogo» (les Buffles) ; la Compagnie d’honneur de Mukerangabo – « Abatishumba » (les Téméraires : littéralement «ceux qui négligent d’éviter les traits ») ; la Compagnie d’honneur de Muhangu – « impanzi » (terme à la signification mal définie qui pourrait bien signifier « les solides » ou « ceux qui résistent))). Ntamwete, au moment où il fut dépossédé par Rugeyo, n’avait pas encore créé sa propre garde d’honneur et, à son retour au pays, il reprit celle de son père (les impanzi), qui devait rester sa Garde personnelle jusqu’à sa mort.
Quant à la principale armée du Gihunya, il la baptise du nom de «Abarasarubaye» (en abrégé : «Abarasa»), c’est-à-dire « ceux qui décochent des flèches dès que les troupes sont déployées en ordre de bataille ». A cette époque, l’armée de Mukotanyi, principule du Migongo (auquel succédera bientôt son fils Mushongore), s’intitule « Abahilika»,c’est-à-dire « les culbuteurs)) et celle de Rushenyi, principule du Mirenge «Abadahigwa» c’est-à-dire « les insurpassables ».
Désormais, les guerriers des diverses provinces du Gisaka seront désignés par les noms de leurs armées respectives et, de nos jours encore, on appellera – par voie d’extension «Abarasa», les hommes du Gihunya ; « Abahilika», ceux du Migongo et « Abadahigwa», ceux du Mirenge ; tant et si bien que l’on trouvera ces noms inscrits jusque sur les bannières de la Mission de Zaza, pour servir de ralliement dans les processions religieuses (Abarasa, Abadahigwa, Abahilika – sont les noms d’armée qui passèrent à la postérité comme synonymes, respectivement, de « guerriers du Gihunya », « guerriers du Mirenge » et « guerriers du Migongo ». Cependant, à l’époque de la conquête du Gisaka par le Ruanda, ces armées n’étaient nullement homogènes, en ce sens qu’elles englobaient – chacune – plusieurs «compagnies » ou « corps d’armées » distincts, à recrutement territorial.
Il serait même, sans doute, plus exact encore de dire que, dans chacune, des 3 principautés du Gisaka, coexistaient à l’époque plusieurs corps d’armées autonomes et que dans les trois principautés, une partie finira par donner son nom au tout : le corps d’armée des Barasa au Gihanya, celui des Badahigwa au Mirenge et celui des Bahilika au Migongo. Quoiqu’il en soit, il est certain qu’au cours des dernières années du Gisaka indépendant, à côté du corps d’armée des Barasa, proprement dit, commandé par l’umusita Kabaka et de la compagnie royale impanzi que Ntamwete avait héritée de son père Muhangu, existaient au Gihunya d’autres unités militaires importantes : les Batangana, c’est-à-dire « les unis,( (compagnie qui existait déjà du temps de Muhangu), aux ordres de Cyangabo, fils de Muhangu et frère de Ntamwete ; les Imbungiramihigo (« ceux qui cherchent l’occasion d’exploits à raconter »), créés par Ntamwete pour son fils aîné Cyamwa ; Les Bajigayije (sens perdu), créés par Ntamwete pour son deuxième fils Rukaburambuga et les Indindababisha (« ceux qui bravent l’ennemi »), créés par Ntamwete pour son troisième fils Rwahama. De même, au Mirenge, existaient alors – à côté du corps d’armée des Badahigwa de Rushenyi – d’autres corps d’armée dont un au moins nous est connu : celui des Indengabaganizi (« ceux qui laissent derrière eux les hésitants »), commandés par l’umutsobe Nyamutezi, fils de Rukangirashyamba. Enfin, en ce qui concerne le Migongo, on nous a assuré que dans les dernières années de son indépendance, il comptait également plusieurs corps d’armées distincts, mais nous croirions plutôt qu’il s’agissait là de subdivisions régionales du corps d’armée des Bahilika. En voici la nomenclature :
1.Ababito(homonymes du corps d’armée ruandais, plus ancien) commandés directement par le Général des Bahilika, le mwega Kigongo de la colline Mareba ;
2.Abanyana, commandés par Rwabikinga, fils aîné du prince Mushongore, établi à Ntaruka ;
3.Abahizi, commandés par Rwagaju, deuxième fils du prince Mushongore, établi à Ntaruka ;
4.Ababanguye, commandés par Ruhurambuga, troisième fils du prince Mushongore, établi à Kankobwa ;
5.Abatarindwa, commandés par le mwungura Kimanzi de la colline Nyinya ;
6.Abadugu, commandés par le musinga Rwamasunzu de la colline Gasarasi ;
7.Impamarugamba, commandés par le mwega Rucuta de la colline Kirehe ;
8.Abataboba, commandés par le mugesera Mushumba de la colline Tomi ;
9.Ibyumaet
- Urudahindwa, composés exclusivement d’abanyango(bahutu), commandés par le mugesera Bishansha de la colline Ruseke (près de Nyabimuri).
Ajoutons que Jean-Baptiste Murunganwa, fils du grand notable Kabaka (successivement général de Ntamwete, général de Rwogera et chef de province de Rwabugiri) affirme que l’unification des formations militaires au Gihunya et au Mirenge eut lieu immédiatement après l’annexion de ces deux principautés, au Ruanda, le Mwami Rwogera ayant décidé de placer tous les détachements mirengiens sous le commandement du prince Rushenyi, chef de corps des Badahigwa et tous les débris de l’armée du Gihunya sous le commandement de Kabaka, chef de corps des Barasa. Quant aux troupes du Migongo, c’est à leur réception dans l’armée ruandaise (après leur reddition en rase campagne au Mwami Rwogera) qu’elles auraient reçu la dénomination générale de Bahilika, d’après celle du corps d’armée qui avait été directement commandé par le dernier prince du Migongo, Mushongore).
Les deux premières expéditions du Ruanda contre Ntamwete.
Nous avons vu que, sous le règne du dernier Kimenyi, le Ruanda conduisit contre le Gisaka – dans les années 1750 à 1770 – trois expéditions militaires d’envergure (igitero) Après la liquidation de l’aventure de Rugeyo et le retour de Ntamwete au Gisaka, le Ruanda reprit sa marche vers l’Est. Mais, comme le Gisaka se trouvait scindé en principautés – en apparence alliées, en réalité rivales – les dirigeants banyaruanda eurent la sagesse de concentrer leurs efforts sur une seule de ces principautés : le Gihunya.
La première expédition ordonnée contre le Gisaka par le Mwami Mutara II Rwogera eut lieu aux environs de 1835. Voici ce que l’on croit en savoir. Le nom qu’on lui donna fut « Karaminwe » (geste des mains exprimant la stupéfaction). Ce fut une expédition apparemment dirigée contre les trois provinces du Gisaka, mais, en fait, tout son poids porta sur le Gihunya. A la tête de l’expédition, le Mwami Mutara II Rwogera avait placé Nyiramakuza, commandant en chef duNgabo du Nduga. Ce corps d’armée passe par Rwamagana, sans s’y attarder et se dirige par Ntaruka (Kayonza), sur Gahini et Rukara (direction Nord). L’expédition ne semble donc pas avoir pour objectif le Gisaka, et, rassurés, les éclaireurs Barasa se retirent vers leur ligne de défense : Kabarondo-Kirwa.
C’est alors que les banyaruanda exécutent, à la faveur de la nuit, un rapide mouvement de conversion en direction du Sud, culbutant au lever du jour les avant-postes de Ntamwete disposés entre Kayonza et Kabarondo et se scindent ensuite en deux colonnes, l’une progressant vers le Migongo (direction Buliba), l’autre vers le Gihunya (direction Birenga). En même temps, un détachement d’arrière-garde, resté dissimulé dans les environs de Rwamagana, fond sur le Mirenge.
Désarroi des banyagisaka.
Au Migongo et au Mirenge, les troupes ruandaises se contentent d’occuper les premières hauteurs et de tenir en respect les forces adverses. Mais la colonne centrale, ainsi protégée sur ses flancs, traversera le Gihunya, du Nord au Sud (jusqu’au Butama inclusivement), pour s’en retirer le jour suivant – par le même chemin – chargée d’un lourd butin.
Telle fut la première expédition de Rwogera. A quelque temps de là – vers 1840 sans doute – eut lieu la deuxième expédition : on la baptisera « Mukanigo ka Nkingi», c.-à-d. « au col de Nkingi ». Cette fois-ci, la tendance à dissocier les principautés du Gisaka apparaît plus nettement encore : l’expédition sera dirigée contre le Gihunya exclusivement.
Dès avant le déclenchement des opérations, Ntamwete est alerté par ses espions. Le Mwami Rwogera charge de l’expédition le ngabo du Buganza Est, dénommé « Akabemba » et placé sous le commandement de Rwihimba fils de Kabaka (le ruandais), lui-même fils de Kavotwa et petit-fils de ce Sharangabo (fils du Mwami Cyilima Rujugira et frère du Mwami Kigeri Ndabarassa), qui dirigea les deux premières expéditions ruandaises contre le dernier Mwami du Gisaka.
Guère sûr de son parent et allié Rushenyi, chef du Mirenge (dont la défense au cours de la précédente campagne avait été plus que molle), Ntamwete entreprend – à la limite des collines Nshiri (au Nord) et de Mbuye (au Sud), au col de Nkingi – l’érection d’une formidable palissade (mutamenwa) allant du lac Sake (à l’Ouest) au marais Cyahafi, qui sépare la colline Mbuye de la colline Matongo (à l’Est). Ainsi, Ntamwete allait disposer à Mbuye d’un immense camp retranché de 8.300 hectares de superficie, protégé au Sud par la Kagera, à l’Est par un marais de près d’un kilomètre de largeur, à l’Ouest par un lac et au Nord par une infranchissable palissade.
Dès que l’armée ennemie a été signalée aux confins du Gisaka, femmes, vieillards, enfants et bovidés sont massés à l’intérieur du camp retranché de Mbuye, au lieu-dit de Murwa, hors de la portée des flèches. Les combattants Barasa sont disposés le long de la palissade, sur plusieurs rangs, avec des réserves en profondeur. Puis, on attend.
L’armée de Rwihimba passe par Kirwa, Kigarama, Munege. Ensuite, son quartier général s’installe sur la colline de Gisera, avec une couverture de protection en direction du Mirenge, sur les collines contiguës de Ngoma de et Nshiri.
Alors, le gros de l’armée ruandaise se scinde en deux colonnes d’assaut. L’une, conduite par Rwihimba en personne, attaque de front la palissade du col de Nkingi. L’autre opère un mouvement tournant par l’Est, donc sur le flanc droit des Barasa. Elle se glisse subreptice-ment vers le marais de Cyahafi, se fraye un passage dans les fourrés de Nyamizi (lieu-dit en contrebas du Nkingi) et prend les assiégés à revers. La surprise est totale et la défaite des Barasa presque immédiate. Ntamwete réussit à s’enfuir en Urundi, sur une barque, mais son chef d’armée, Gasana, est capturé.
A aucun moment, les Bahadigwa du Mirenge n’ont fait mine d’intervenir et c’est en toute quiétude que les banyaruanda se retireront vers le Buganza, chargés d’un butin plus riche encore que celui qu’ils avaient rapporté de l’expédition précédente.
Luttes de Ntamwete contre Mushongore et contre Rushenyi.
A la suite des deux expéditions guerrières du Ruanda dont il avait fait les frais, Ntamwete s’était trouvé en piètre posture, tant sur le plan militaire que sur le plan économique. Aussi son cousin Mushongore estima-t-il l’heure venue de se débarrasser de sa tutelle politique et comme Ntamwete, malgré tout, manifestait quelque velléité de maintenir son autorité de Chef Suprême du Gisaka, Mushongore n’hésita pas à fondre sur le Gihunya et ses troupes fraîches écrasèrent, en quelques jours, les restes de l’armée des Barasa.
Mushongore s’empara alors de la personne de Ntamwete et – ce qui plus est – du tambour Rukurura. Ntamwete est bientôt remis en liberté, contre un renoncement solennel – devant ses Base ( « Abase » (au singulier « umuse »). Ce terme kinyarwanda se traduit « témoins solennels» ou « légalisateurs ». En dialecte gisakien, son pendant est : « abitira » (au singulier « umwitira »). Ainsi, les « base » des Banyiginya sont les Bagesera basangwabutaka et les Bazigaba. Les base – ou bitira – des Bagesera bazirankende seraient les Bungura. Le rôle traditionnel des baseconsiste à sanctionner par leur présence aux cérémonies (imigenzo) le caractère solennel et irrécusable de celles-ci. A ne pas confondre les Bitira et les Base avec les Biru)- à toute primauté politique ; puis, le Rukurura est processionnellement conduit au Migongo et installé au sommet de la pierreuse colline de Remera qui domine un splendide panorama de lacs. (Remera est située à 2 Km à vol d’oiseau, de la Mission catholique de Nyarubuye, fondée en 1944). Ainsi, les rôles se trouvent renversés et c’est la famille de Ntamwete qui devient – en fait, sinon en droit – vassale de la famille de Mushongore.
Défait, dépossédé de ses dernières vaches et réduit en sujétion par le Chef du Migongo, le Chef du Gihunya chercha des compensations (surtout pastorales) du côté de ce Mirenge dont le Chef, Rushenyi, s’était abstenu de le soutenir, tant contre les banyaruanda que contre les Bahilika. Mushongore ne fit aucune difficulté pour laisser à Ntamwete les mains libres à l’Ouest se disant, sans doute, que l’affaiblissement mutuel des armées des deux autres principautés gisakiennes ne pourra que le servir.
Cependant, les événements ne vinrent point confirmer ses prévisions, Rushenyi – trop faible, ou trop lâche pour se défendre – ayant préféré s’incliner sans coup férir devant l’ultimatum que lui avait envoyé Ntamwete. Il se rendit à Birenga (Gihunya centre-Sud), résidence principale de Ntamwete, et là, il se laissa imposer un pacte de soi-disant non-agression, à des conditions désastreuses : il perdait les trois-quarts du Mirenge, dont la quasi totalité de ses pâturages et de ses terres à ruches ; il ne gardait que quelques collines sans importance, dans les environs immédiats du lac Mugesera.
Ce pacte conclu, Ntamwete plaça à la tête des terres prélevées sur le Mirenge l’un de ses courtisans, appelé Shikiri, qu’il choisit entre tous parce qu’il était le pire ennemi personnel de Rushenyi. Dans ces conditions, la soumission de Rushenyi et de sa nombreuse clientèle ne pouvait être que précaire. Et nous verrons qu’à la première occasion propice, le Mirenge s’insurgera contre ses oppresseurs, quitte à faire délibérément le jeu du Ruanda. Cette occasion cependant, ne se présentera pas de si tôt et quatre nouvelles expéditions ruandaises seront encore lancées contre le Gihunya avant que Rushenyi ne se décide à passer ouvertement à l’ennemi.
Les quatre expéditions intermédiaires du Ruanda contre Ntamwete.
Vers 1845 eut lieu la troisième expédition de Rwogera Rwamwiza (« Rwogera le Beau ») contre le Gihunya. Elle passa à la postérité sous le nom de « Kuka Bashumba», de «Bashumba», lieu-dit situé sur le versant dénommé Giseri de la colline Kigarama. Les Ntaganzwa sous le commandement de Marara et les Babito sous le commandement de Nyankiko – ce dernier chef de l’expédition – arrivent par leur voie habituelle, de Kirwa vers Kigarama. Les Barasa les attendent à Giseri, ayant à leur tête l’umusita Kabaka, son frère Mafubu et le muzigaba Mazuru, fils de Kibogo. Un engagement a lieu, que la nuit arrête, à un moment où le sort des armées est encore indécis. Les deux armées campent face l’une à l’autre.
Au lever du jour, Nyankiko fait crier un message au camp adverse : « N’y a-t-il personne parmi vous qui veuille se charger d’une communication pour Ntamwete ? ». On lui rétorque : « Qui es-tu toi-même ? ». Et il répond : «Je suis Nyankiko, fils de Rugambwa. Mon surnom de guerre est Umuhinduranshuro wa Ruhetandeweke (c’est-à-dire « celui qui brise toutes les attaques de sa lance irrésistible))). Et toi-même qui commandes en face, qui es-tu ? ». Alors Nyankiko entend la voix d’en face : «Je suis Kabaka, fils de Kayagiro. Mon surnom de guerre est Rugambarara ingamba zilinze (c’est-à-dire « celui qui reste impavide dans la bataille »). Et Nyankiko de reprendre : « Fais savoir à ton maître que le Gisaka n’est qu’une motte de terre à laquelle Rwamwiza heurte son pied. Ne penses-tu pas que, demain ou après-demain, son pied finira par aplatir cette motte ? Ne serait-il pas sage de se soumettre dès aujourd’hui ? ». Mais Kabaka, se dressant de toute sa haute taille et brandissant un faisceau de flèches au bout de son bras levé, riposte aussitôt : « Regarde bien ! Quand ces traits et tous ceux dont mes guerriers disposent auront été épuisés, alors seulement Ntamwete, mon maître, servira le tien».
Devant une attitude aussi résolue, Nyankiko aurait jugé plus raisonnable – affirment les gisakiens (Murunganwa, Nyirindekwe, etc…) – de rebrousser chemin sur-le-champ. Quant aux banyaruanda – (Rukara, Birasa, etc.) – ils assurent que Nyankiko n’opéra alors qu’une retraite feinte, afin de donner le temps à son train de bagages (vivres et réserve d’armes) de le rejoindre et qu’aussitôt ravitaillé, il reprit sa progression vers le Sud, repoussant les Barasa et réussissant une importante razzia de bétail. Quoiqu’il en soit, les troupes ruandaises ne s’attardèrent point dans le pays et – en se retirant – laissèrent pas mal des leurs sur le carreau.
L’expédition suivante – la quatrième –aura plus d’envergure. Elle se déclenche quelque trois ans après la précédente (vers 1848 ?) et bénéficie d’une minutieuse préparation. On la désignera par l’appellation « cya Rususa », du nom de la colline qui fut choisie comme point de ralliement pour les diverses armées ruandaises qui devaient y prendre part.
Le nombre inusité de celles-ci marquait assez l’ampleur des objectifs assignés à cette expédition, dont le commandant en chef fut Nkoronko, le propre frère du Mwami Rwogera. Les Babito sous la conduite de Nyankiko ; les Ntaganzwa, sous les ordres de Nyirimigabo, fils de Marara ; les Ruyange, sous les ordres de Giharamagara, fils de Rwakagara – descendent de Muhulire sur Rususa, en avant-garde.
Les Bakwiye et les Bashakamba, placés sous le commandement de Rwampembwe, fils de Nkusi, passent par Gitaraga, Rulenge, Kamugundu et Musya. Les Mvejuru, sous les ordres de Rugeleka (assisté par Rubabazangabo) ainsi que les Nzirabwoba, commandés directement par Nkoronko, passent par Remera, Kabare et Kabuye. Ensuite, Abakwiye et Abashakamba d’une part, Mvejuru et Inzirabwoba d’autre part, opèrent leur jonction au bas de Rususa et s’y cantonnent ; tandis que les trois armées d’avant-garde dépassent déjà cette colline et s’avancent, sans précautions, vers l’ennemi.
Le but de cette manoeuvre était de faire croire, aux gens du Gihunya à une avance imprudente des banyaruanda et de les inciter à tenter un encerclement. La ruse réussit, car les Barasa s’étant placés, par un mou-ement tournant, sur les arrières des envahisseurs, furent rapidement transformés d’encercleurs en encerclés, par l’intervention du gros des forces ruandaises.
Pris entre le parti de Nyankiko (qui a fait volte-face) et le groupe d’armées de Nkoronko (dont les effectifs ont brusquement dévalé de Rususa), Ntamwete à la tête de ses Barasa, fait piètre figure. Son second, Kabaka, est grièvement blessé, ses troupes perdent pied et lui-même, une fois de plus, est contraint de chercher son salut dans la fuite. Ilabat d’un coup de lance Musamura (fils de Rwamaganza et chef de clan des Balejuru) qui tentait de lui barrer la route et, après une longue course, se réfugie avec les siens dans le bosquet qui lui servait de camp retranché, à l’abri d’une triple ligne de lanières de peau de vache, formant toile d’araignée autour des épineux. Comme après le désastre de Nkingi, les banyaruanda sont maîtres de tout le Gihunya. Ils le pilleront systématiquement, sans que ni Sebakara (enchanté des revers de Ntamwete), ni Mushongore (soulagé de ne pas avoir été inquiété lui-même) fassent mine d’intervenir.
Les troupes ruandaises passent quelques semaines dans le Gihunya sans découvrir la cachette de Ntamwete ; puis, devant une saison de sécheresse particulièrement inclémente, elles rebroussent chemin, emmenant avec elles, à la tête d’une multitude d’autres bovidés, la plus belle vache que le Gisaka ait jamais possédée : Ikotaniro. L’extraordinaire perfection de formes de cette Ikotaniro était si renommée dans tous les pays hamites, qu’à la Cour du Ruanda, sa prise avait été considérée comme digne de constituer l’un des deux enjeux de la campagne projetée, l’autre étant… la capture de Ntamwete lui-même. Chacun des Chefs d’armées désignés pour prendre part à l’expédition avait parié qu’il ramènerait Ikotaniro à la Reine-Mère Nyiramavugo et le général de l’armée Uruyange, qui gagna le pari, fut royalement récompensé. Une année ne se passe pas (nous sommes en fin 1849 ou début 1850) que les banyaruanda montent contre le Gihunya un raid-éclair. Les effectifs sont modestes, mais aguerris et entraînés aux marches rapides.
A la tête de cette cinquième expédition, le Mwami Rwogera a placé Nshabirwa, fils de Nyulira, général des Bakemba, assisté par Imono, fils de Ndori et par Baziga, fils de Rubaba. L’objectif choisi est Birenga, résidence principale de Ntamwete, mais c’est « Nyaruhoni», lieu-dit situé entre Ngara et Munege, qui donnera son nom à l’expédition. Les banyaruanda, profitant d’une nuit particulièrement sombre, trompent la vigilance des postes-frontières Barasa et suivent l’itinéraire que voici : Kirwa, Kigarama, Kansana, Rwambohero, Gashanda. En ce dernier lieu, arrivés au gikingi (propriété pastorale héréditaire) d’un certain Mafubo, fils de Nkangiki, ils rencontrent une vive résistance de la part de ce notable et de ses gens.
Furieux du contretemps, les banyaruanda incendient la propriété de Mafubo et cette imprudence leur vaut l’échec de toute leur entreprise. En effet, le gros de l’armée des Barasa, qui se trouvait au repos à Birenga, est alerté par ses veilleurs, alarmés par les flammes d’un grandiose incendie. Aussitôt Ntamwete entraîne ses troupes dans cette direction, leur fait contourner Rubambantare et prend à revers les banyaruanda qui, entretemps, étaient arrivés à Nyaruhoni. Les guerriers banyaruanda, voyant le chemin de la retraite coupé et ayant à lutter à un contre quatre, sont bientôt pris de panique et cherchent le salut dans une fuite désordonnée. Les trois chefs banyaruanda perdent la vie dans cet engagement et leurs crânes, montés sur des pieux de l’enceinte princière de Birenga, y resteront exposés jusqu’à la mort de Ntamwete lui-même.
Le résultat malheureux de sa 5èmeexpédition contre le Gihunya et la nouvelle que Ntamwete prépare une campagne de revanche – cependant que le Ruanda doit faire face à d’autres difficultés – tout cela ensemble incite Rwogera à recourir à de grands moyens : à la tête d’une sixième expédition –qui se situe vers 1851 – il place un mutabazi appelé Ntabyera, umutsobe apparenté de près au Mwami. Cette expédition prendra son nom.
Ntabyera et sa troupe pénètrent au Gihunya par Gasetsa et Rulenge. A Kabungo (lieu-dit sur la colline Musya) ils provoquent, au lever du jour, une rencontre d’armes avec un avant-poste de Barasa. Ntabyera, victime propitiatoire, tombe bientôt, frappé à mort par la lance d’un certain Semusambi, fils de Kanyamulinja. En examinant le cadavre, Semusambi constate avec stupeur qu’il porte les insignes du mutabazi : une plume de nganji à la tête, une petite gourde de forme spéciale et deux grosses lances vierges derrière le dos.
On prévient Ntamwete qui se fait apporter la dépouille mortelle du héros. Au même moment, se présentent devant lui deux parlementaires banyaruanda, Ntavuranga et Sebihembe, lesquels confirment au prince qu’il s’agit bien là du corps d’un mutabazi et ils concluent : « Soumets-toi au Mwami, car – sans cela – ta fin est proche ». Ntamwete (son nom semble prédestiné, puisqu’il signifie « l’homme affaibli », « l’homme de la défaite ») hésite. Il est déjà prêt à s’incliner devant le sort. Mais son favori Shikiri lui fait honte : « Un tambour peut-il régner sur un autre tambour ? » s’exclame-t-il.
Alors Ntamwete se ressaisit. Il renvoie, sans aménité les parlementaires banyaruanda et appelle à l’aide son cousin et suzerain Mushongore, Prince du Migongo, celui-là même qui lui a ravi ce Tambour dynastique au nom duquel il veut, à présent, poursuivre la lutte. Quant à Rushenyi, ci-devant Prince du Mirenge, dépossédé par Ntamwete de la plupart de ses terres, il apprend avec joie la mort du mutabazi ruandais, et jugeant l’heure de sa revanche enfin venue, court offrir ses services au Mwami Rwogera, alors en expédition dans le Nduga.
La dernière expédition du Mwami Rwogera contre le Gihunya et l’annexion de celui-ci.
Nous arrivons ainsi à la veille de la septième et der-nière campagne de Rwogera contre Ntamwete : « cya Bwiriri » (la surprise de Bwiriri), campagne qui s’ouvrira en 1852 (Année de la conquête du Gisaka par le Ruanda : Le R. P. Pagès- seul historien ayant fait mention de la conquête du Gisaka par le Ruanda – indique d’abord que « l’événement se passa entre 1850 et 1860 » (op. cit.,p. 91). Mais ensuite (ibidem, p. 151) il affirme qu’il « eut lieu entre 1840 et 1850». Les recoupements auxquels nous avons procédé de notre côté nous permettent d’affirmer que la campagne décisive entreprise par le Ruanda contre le Gisaka, débuta en 1852 ; que Ntamwete périt vers la fin de la même année ; que l’annexion du Migongo, achevant la conquête du Gisaka, eut lieu en fin 1853 (ou, au plus tard, au début 1854) et que le tambour Rukurura passa aux mains de la dynastie du Ruanda en 1855. Le point de départ de cette reconstitution chronologique fut l’étude des prémices solennelles célébrés annuellement à la cour du Ruanda, tels qu’ils ont été classifiés par l’abbé Kagame, en remontant le cours des années. Les prémices de 1854 furent présidées par le Mwami Kigeri IV Rwabugiri ; ceux de 1853 l’avaient encore été par son prédécesseur Mutara II Rwogera. Or, les prémices se célébraient toujours en juin, au début de la grande saison sèche. On a pu en conclure que Rwogera rendit l’âme entrejuin 1853 et mai 1854).
Ce sera l’expédition décisive, appelée à régler le sort – non seulement du Gihunya, – mais du Gisaka tout entier. Il n’est peut-être pas sans intérêt, avant d’aborder les péripéties de cette ultime campagne, de jeter un coup d’oeil en arrière et de faire le point.
Comment le florissant royaume hamite du Gisaka a-t-il pu s’effondrer aussi vite ?
Les facteurs externes – dont, en premier lieu, la puissance croissante du Ruanda – ne suffiraient pas à l’expliquer.
Il semble bien, qu’en fait, ce soit la décomposition morale des représentants de la dynastie umugesera qui fut à l’origine de la ruine politique de leur pays : tarissement, à la fois, du sens de la raison d’état et de la solidarité clanique ; médiocrité des ambitions ; basses rivalités se transformant rapidement en luttes fratricides.
Ainsi, dès Kimenyi IV – dont l’âge mûr connut la perte des conquêtes extérieures (conséquence du désastre de Kabirizi) et dont la vieillesse sans grandeur vit le morcellement du Gisaka proprement dit – l’indépendance des Bagesera bazirankende vis-à-vis des Banyiginya paraissait vouée à une fin prochaine.
Les générations suivantes déterminèrent la débâcle : rivalité entre Mukerangabo et Kakira ; sourde hostilité entre eux deux et leur cousin Sebakara ; pénible intermède de Rugeyo ; révolte de Mushongore, fils de Kakira contre Ntamwete, fils de Mukerangabo et asservissement par Ntamwete de Rushenyi, fils de Sebakara ; finalement, fuite de Rushenyi au Ruanda et son inféodation au Mwami Mutara II Rwogera.
Celui-ci accueille le transfuge avec une aménité calculée, mais prend bien garde de ne lui laisser aucun rôle dans l’expédition qui se prépare. Rushenyi connaîtra auprès de son nouveau maître la vie d’un otage choyé, alors que son frère Gwiza sera utilisé en qualité de guide des armées ruandaises, dont le commandement suprême reviendra à Rugereka, fils de Byavu.
Pour mieux surprendre les défenseurs du Gisaka, les stratèges banyaruanda imaginent de pénétrer dans le pays par une voie inusitée : à travers la grande forêt du Bugesera, jusqu’à Rwinzaka.
Pendant qu’une opération de diversion est entreprise dans la direction de Kirwa par des forces secondaires (Abakemba, sous le commandement de Rutebuka, fils de Rwihimba, Abakwiye sous Semalara et Ababito sous Nyankiko, chef du détachement), l’umagaba Rugereka avec le gros des troupes ruandaises (Mvejuru sous le commandement de Rubabazangabo, Abashakamba sous Rwampembwe, Intaganzwa sous Nyirimigabo, Uruyange sous Giharamagara et Inzirabwoba sous Nkoronko) traverse la Nyabarongo à Rwimo et déferle sur le Gihunya par le Bwiriri (l’actuelle sous-chefferie de Lubago).
De leur côté, les Barasa, négligeant de prendre la moindre précaution du côté de l’Ouest, s’avancent résolument vers le Nord, à la rencontre du détachement de Nyankiko. Et les troupes de Rugereka atteignent Kanazi (au pied de Nshiri) quand le commandant des réserves Barasa (Mafubu, frère de Kabaka) est averti de leur approche. Aussitôt, il alerte Ntamwete et lui-même se porte avec ses guerriers au-devant de la principale colonne ennemie. Mais il est trop tard : la tenaille s’est fermée, l’une de ses extrémités partant de Ngoma-Kavogo (au sud-ouest de l’actuelle Mission catholique de Zaza), l’autre de la ligne Kirwa-Vumwe (à l’Est de Zaza). Les Barasa, complètement désorientés, se disloquent en petites bandes, bientôt taillées en pièces. Cependant, leur flanc droit a échappé à l’encerclement et les troupes qui le composaient vont se reformer sur la rive Est de la Kibaya, entre Buliba et Rurama.
Malheureusemct, Ntamwete (qui se trouvait du côté de Kirwa) n’en sait rien. Au lieu de tenter de rallier la partie intacte de ses troupes à Rurama, il se dirige, avec ce qui lui reste de sa compagnie personnelle « Impanzi», vers le Butama (extrême Sud du Gihunya), dans l’intention de passer ensuite dans l’Urundi. Mais, arrivé à Mutenderi (à Murwa ?), en vue de la Kagera, il éprouve une profonde défaillance et s’abandonne à son sort en gémissant : « Que puis-je entreprendre encore ? Je suis vieux et je n’ai plus d’avenir. Mon armée a cessé d’exister. Rushenyi m’a vendu et Mushongore m’abandonné. Il ne me reste plus qu’à aller faire ma soumission à Rwogera. Et je ne lui demanderai rien d’autre qu’une petite colline où finir mes jours en paix ».
Suivi de ses proches et de ses vétérans, il rebrousse chemin et fait étape à Rwambohero. Mais il envoie en avant ses trois plus jeunes fils : Marala, Rugarama et Nyamubali – avec mission d’annoncer son dessein de capituler au généralissime Rugereka et ensuite au Mwami.
Le lendemain, il poursuit sa route par Vumwe, Kirwa et Birambi. A Birambi, il passe la nuit. Il y laisse les enfants, les femmes et les serviteurs. Puis, avec ses derniers Impanzi, il marche jusqu’à Kaduha, où il arrivera à la tombée de la nuit. Là, en face du bivouac de ses vainqueurs, il fait halte, se rafraîchit la figure et met de l’ordre dans sa toilette. Ensuite, il se rend avec son escorte, au camp ennemi établi à Bukinamisakura (entre Kirwa et Kaberangwe).
On l’invite à s’asseoir et les officiers banyaruanda fument avec lui le calumet de la paix. Cependant, le général des Bakemba, Rutebuka, s’est imperceptiblement détaché du groupe. Il va se placer derrière Ntamwete et, subitement, d’un mouvement rapide, lui plonge une lance dans le dos. Ntamwete n’est pas tombé sous ce coup terrible. Il se redresse d’un bond et, tout inondé de sang, riposte avec courage. Les siens se groupent autour de lui et le soutiennent. Ils offrent à leurs ennemis une résistance farouche. Mais ils combattent à un contre cent et tous, les uns après les autres, sont massacrés : Ntamwete, Muyoboke, Kayagiro, Rwamuhoza et une trentaine d’autres.
Cette lâche tuerie fut exécutée suivant les ordres donnés par le Mwami du Ruanda en vue de satisfaire à des raisons supérieures. En effet, c’eut été violé une prescription fondamentale du Code dynastique que de laisser la vie sauve à un Prince ennemi vaincu : celui-ci ne pouvait ni être laissé en liberté, ni être offert – captif – en risée au vulgaire ; il devait mourir.
Remarquons cependant que le crâne de Ntamwete ne servit point d’ornement au Karinga, car, aux yeux des Biru, le malheureux prince n’avait été qu’un « chef de sang royal », non point un vrai souverain. Et comme il n’avait pas été « sacré » par les cérémonies de l’intronisation, sa mise à mort ne pouvait constituer pour son vainqueur un « triomphe », au sens propre de ce terme.
Pendant que Ntamwete, défait, allait à la mort, son allié Mushongore – après de longues hésitations – finissait par rassembler l’armée du Migongo (les Bahilika) et se portait à son secours.
Au crépuscule, ses éclaireurs – arrivés à la hauteur de Buliba – se trouvèrent en présence des avant-postes d’une armée étrangères : en fait, des débris barasa. Averti de la chose, Mushongore décide de surprendre l’ennemi. Sous le couvert de la nuit, il dispose ses troupes en demi-cercle, à quelques centaines de pas de ce qu’il prend pour un campement ruandais. A l’approche de l’aube, le signal de l’attaque est donné. Il se produit alors, de Buliba à Rukira, une mêlée désordonnée, les Bahilika croyant attaquer les banyaruanda et les Barasa croyant à la trahison des Bahilika.
Aux premières lueurs du jour, les banyagisaka vont revenir de leur commune méprise ; mais déjà, de la vallée de la Kibaya, surgissent les troupes ruandaises de Nyankiko.
Celles-ci profitent du désarroi dans lequel elles trouvent leurs adversaires pour lancer contre eux une attaque impétueuse.
Les Bahilika, démoralisés par le combat fratricide qu’ils viennent de mener et par la nouvelle de l’écrasement de Ntamwete à Kirwa, ne tardent pas à lâcher pied et à battre en retraite vers Kirehe. Ce que voyant, les Barasa se rendent les uns après les autres.
La défaite du Gihunya est ainsi totale. Tout son bétail est bientôt razzié. Les enfants et les femmes des notables sont emmenés en captivité. Parmi celles-ci : Bugondo, femme de Kabaka et soeur de Ntamwete et Nyirawejeje, femme de Cyamwa et belle-fille de Ntamwete, alors enceinte de l’héritier du nom, Hishamunda (« celui qui est caché dans le ventre »).
Il semble que, sur ces entrefaites, des difficultés aient surgi entre le commandant en chef Rugereka et le chef d’armée Nyankiko d’une part, le chef d’armée Nkoronko, frère du Mwami régnant d’autre part. Les deux premiers seront bientôt rappelés au Ruanda, le dernier, seul, demeurera au Gisaka. Il contrôlera le Mirenge et le Gihunya, mais afin de laisser au Mwami le temps de regrouper ses forces et de dresser un nouveau plan d’action, il ignorera délibérément le Migongo et ses dépendances du Mubari, poussant la non-intervention à son égard jusqu’à retirer ses avant-postes à l’Ouest de la Kibaya (évacuant Buliba, Rurama et Rukira).
Le Mwami Rwogera, de son côté, pressé de monter une expédition décisive contre le Ndorwa, et désireux pour cela d’avoir les mains libres à l’Est va entreprendre des efforts multipliés pour se concilier la sympathie des banyagisaka. Il commence par autoriser Rushenyi à reprendre, en son nom, le gouvernement du Mirenge. Puis, en sous main, il encourage Kabaka à venir lui faire sa soumission, lui faisant promettre biens et honneurs. Kabaka quitte alors le maquis et – avec ce qui lui reste de guerriers – va se rendre à la merci du Mwami. Celui-ci réserve aux Barasa un accueil charmeur. Il donne à Kabaka, au titre de «vaches du feu» (« ), cinquante
(Les « vaches du feu)) (inka y’umuliro) étaient des vaches « de pardon », données (gutunga umuliro = « donner du feu ») par un supérieur à un inférieur qui avait été «légalement » dépossédé (généralement en guise de châtiment pour une faute grave ; mais aussi, parfois, par application du « droit » de conquête) de ses bovidés à une époque antérieure. (Le dernier cas connu est celui du grandfeudataire umwega Kayondo, auquel le Mwami régnant envoya des « vaches du feu » en 1943, à l’occasion de son baptême).
Les locutions « vaches du feu » et « donner du feu » sont particulièrement expressives. Elles indiquent, en effet, l’octroi d’une ou de plusieurs vaches dans le but d’attester que le bénéficiaire peut rallumer le feu de son kraal (celui que les possesseurs de gros bétail ont coutume d’allumer à la nuit tombante, pour protéger les veaux et les génisses contre la fraîcheur de la nuit et surtout contre les piqûres des moustiques).
En remettant de telles vaches à Kabaka et à ses guerriers, le Mwami Rwogera les autorisait à avoir du feu dans leurs kraals, c’est-à-dire à entretenir et à acquérir des bovidés ; du même coup, il en faisait ses vassaux pastoraux directs (abagaragu b’ ibwami). Mais c’est en 1867 seulement que le Mwami Rwabugiri, successeur de Rwogera, allait créer au Gisaka une «armée bovine ». Il le fit avec une partie du butin ramené d’une fructueuse expédition au Bumpaka (Nord-Ouest du Nkole), auquel il ajouta bientôt des bêtes razziées au Murama (Ndorwa Nord) et au Mubari (audétriment des « mazinga » banyambo). A partir de ce moment les banyagisaka, in corpore, prirent rang dans l’organisation pastorale ruandaise.
L’armée bovine qui « se partagea » le Gisaka avait pour nom INGA JU (c’était l’une des cinq «armées » créées avec le bétail du Bumpaka). A cette armée bovine appartiennent notamment la plupart des bêtes du chef actuel du Gihunya, Gacinya Faustin, celles de la famille du notable umugesera Bashosho Pierre au Migongo (les bene-Rwabikinga) et celles du sous-chef Rutaneshwa Gervais au Mirenge. Mais, dans les trois chefferies du Gisaka, on rencontre aussi des bovidés n’appartenant pas à l’armée INGAJU. Ainsi le Mirenge, qui ne connut pas la spoliation de 1852-1854, a gardé du bétail gisakien proprement dit (exporté jadis du Karagwe, du Mubari et du Mpororo) auquel sont venus s’ajouter des bovidés d’origines les plus diverses, amenés par les notables du Ruanda. De même, il existe actuellement des bovidés hétéroclites au Gihunya. Enfin, au Migongo, à côté des INGA JU introduits entre 1867 et 1870, existent également des représentants d’autres armées bovines, par exemple des INGORABAHIZI (du Nduga) donnés par le Mwami Rwabugiri au notable mugesera Rwagaju, actuellement aux mains de ses petits-enfants (les bene-Rwagaju) et des RUGAGA détenus par le chef du Migongo Kanyangira Antoine, qui proviennent – avec quelques têtes ARUSHABANDI – de l’héritage de l’ex-chef mugesera du Mutara et du Migongo, Rukarakamba. (Soit dit en passant, la légalité de cette possession est contestée à Kanyangira par le chef Lyumugabe Gervais, frère et successeur politique immédiat du chef Rukarakamba) bovidés et à chacun de ses hommes deux bovidés. Ceci fait, il charge Kabaka de négocier la soumission de Mu-shongore : ce dernier sera vice-roi du Gisaka, à la seule condition de livrer, au préalable, le Tambour Rukurura… ce qui aurait pour résultat, ipso facto, la fin de la souve-raineté de la Maison des Bagesera bazirankende et la suppression juridique du Gisaka en tant qu’État indépendant.
Pressenti par Kabaka, Mushongore louvoie. Il proteste de ses sentiments d’amitié et d’admiration envers le Mwami du Ruanda et envoie à celui-ci comme « intore » (page) son fils Rwagaju. Mais il n’a garde de renoncer au Tambour-palladium de sa Dynastie. Pressé de s’exécuter, il prétendra que le précieux symbole lui a été ravi de façon mystérieuse.., et promettra de le retrouver. En réalité, plutôt que de passer aux yeux de la postérité pour le fossoyeur de l’indépendance nationale, il va tenter de préparer un soulèvement général du Gisaka contre l’occupant. Le Mwami Rwogera a bientôt vent de la chose. Il renonce alors à sa tactique pacifique et passe à l’action directe.
Il place son fils Nyamwasa à la tête du Gihunya et enjoint à son frère Nkoronko de réaliser la conquête du Migongo, qui deviendra son fief. En même temps, il fait comparaître par devers lui, Rwagaju, fils de Mushongore, et lui tient à peu près ce langage : « Rwagaju, je vous ai traité comme mon enfant. Je vous aimais et je voulais faire de vous un grand chef. Mais voici que votre père m’a trompé et qu’il se prépare à me faire la guerre. Je ne puis vous garder auprès de moi, mais je ne veux – non plus – vous faire aucun mal. Prenez ce carquois (il lui tend un carquois plein de flèches) et allez le porter au prince Mushongore, pour qu’il en accroisse ses forces. En les lui remettant de ma part, vous lui direz que ce n’est pas le petit Migongo qui m’effraiera, alors que les trois provinces du Gisaka réunies n’ont pu résister à mes armées. » Et Rwagaju s’en retourna tristement auprès de son père.
En apprenant que son jeu était démasqué et que les armées ruandaises étaient sur le point d’envahir ses terres, Mushongore sentit son courage fondre et il préféra s’expatrier plutôt que de subir le sort de Ntamwete. Il s’enfuit donc au Bushubi, emmenant avec lui ses fils Rwabikinga, Ruhurambogo, Rwagaju et Rwamuyumbu, ses femmes, ses serviteurs et une partie de ses troupeaux… mais, non point le Tambour royal qu’il cacha au Migongo. Nkoronko y pénétrait sur ses talons.
Le Gisaka ayant été entièrement conquis, le Mwami Rwogera, déjà très touché par la maladie qui devait l’emporter, put enfin lancer contre le Ndorwa de l’Uganda l’expédition depuis longtemps projetée. C’est au cours de cette expédition (passée à la postérité sous la dénomination « Igitero cya Hunga») que l’on devait voir, pour la première fois, des contingents banyagisaka – les Barasa, conduits par Kabaka – aller au combat pour la gloire du Karinga.
Au demeurant, la campagne ne dura guère : à peine les armées ruandaises avaient-elles opéré leur jonction à Hunga (au Mutara) que leur parvenait la nouvelle de la mort de leur Mwami (fin 1853 ou début 1854), mort survenue à Kaganza, non loin de Nyanza. Cette nouvelle mit fin à l’expédition et les troupes réintégrèrent leurs quartiers.
A l’avènement du Mwami Kigeri IV Rwabugiri, fils adoptif et neveu de Mutara II Rwogera défunt, le Mirenge était encore commandé par Rushenyi ; le Gihunya avait pour chef le «frère» du nouveau Mwami, Nyamwasa et le Migongo, son oncle Nkoronko.
Rwabugiri, désireux d’activer l’assimilation du Gisaka, ne tarda pas à s’y rendre pour un séjour d’une certaine durée (1855). Son premier acte fut de déposer Rushenyi et de placer à la tête du Mirenge un umunyiginya du nom de Gacinya. Ensuite, il établit sa résidence à Sakara (colline du Gihunya surplombant du côté Ouest la vallée de la Kibaya). De là, il fit entreprendre d’actives recherches pour retrouver le Tambour Rukurura et les efforts de ses hommes se trouvèrent finalement couronnés de succès (Quand les Biru du Ruanda ouvrirent en grande cérémonie le tambour Rukurura ils trouvèrent sous sa peau un rameau de l’arbre umugenge et quelques feuilles de tabac. L’umugenge était un arbre maléfique ; le tabac représentait l’extinction de la vie : cendre et fumée. Les Biru du Gisaka avaient donc eu le temps de substituer aux talismans que recélait originairement le Rukuruta des symboles présageant sa fin «tabac » et les malédictions du Gisaka à ses vainqueurs« umugenge »).
C’est alors – et alors seulement – que le Gisaka cessa d’exister en tant qu’entité nationale et devint, à jamais, terre ruandaise.
https://amateka.org/les-principautes-autonomes-du-gisaka-1800-1852-et-leur-annexion-au-ruanda-1852-1855/https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/IMG_E0228.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/IMG_E0228-150x150.jpgCulture et sociétéCrépuscule de la Royauté des Bagesera Bazirankende. Kimenyi Getura avait plusieurs fils et petits-fils, de nombreux frères, neveux et petits-neveux. Néanmoins par un malheureux concours de circonstances, c'est avec lui que devait prendre fin la Dynastie royale des Bazirankende. Ceci ne fut pas seulement la conséquence des dissensions intestines des candidats...Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda










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