Le Burundi est un pays déconcertant où l’on bute à chaque pas à d’extraordinaires contradictions.

Trois races distinctes, mais non séparées territorialement, avec des mariages interraciaux. Trois races aux caractéristiques nettes mais, hors des individus très racés, le non-initié ne sait distinguer le seigneur mututsi du cultivateur muhutu ou du paria mutwa

Les Rois se succèdent par groupe de quatre avec des noms immuables qui se répètent à chaque cycle, fondant chacun une nouvelle lignée, un nouveau clan de Baganwa (Princes de sang), mais portant un nom de clan déjà utilisé plus tôt, d’où de belles confusions et de redoutables complications. La noblesse perd ainsi sa valeur par ancienneté et rentrer dans le rang ne s’accepte jamais de bon gré naturellement, pour les éléments de valeur, puisque c’est perdre en même temps honneurs et privilèges.

On croit se trouver devant des pasteurs et des cultivateurs. Mais aucun kraal ne peut contenir plus de trente têtes de bétail et chaque cultivateur muhutu a son kraal, même s’il ne détient pas de gros bétail. En fait personne n’est pasteur à proprement parler ; le gros propriétaire qui a bien rarement quarante bêtes répartit son bétail chez ses obligés, qui à leur tour donneront du bétail à d’autres. Seuls quelques très rares individus ont plus de cent vaches et l’inventaire chiffré de ce bétail est un imbroglio impossible à résoudre, surtout par les intéressés, bien qu’ils connaissent de mémoire la généalogie de chaque vache. En fait, il y a surtout beaucoup de petits détenteurs de moins de dix têtes, mais parmi eux, il y a ceux qui ne sont que dépositaires ou usufruitiers.

Le fisc a, on le comprend, rendu le problème très simple, en sa faveur, en déclarant le détenteur redevable de l’impôt sur le gros bétail.

D’autre part, si on ne peut exactement parler de pasteurs, on peut encore moins parler d’éleveurs pour ces gens qui ne visent pas d’abord à s’assurer des revenus par le bétail, mais un rang social et l’hégémonie politique. Le cheptel c’est aussi l’épargne sur pied à la mode africaine, et enfin posséder quelques têtes de bétail aux immenses cornes, ça vous pose un homme.

De plus dans certaines régions sur les terres maigres du Mugamba et du Bututsi, sans fumure, partant sans la vache, on ne récolte que de bien chétives moissons.

Le paysan muhutu n’est qu’un médiocre agriculteur. Tout comme celui qu’on appelle pasteur ou éleveur n’a pas idée que quelques soins au bétail, un complément de fourrage et une première sélection empirique vont améliorer son cheptel, ainsi le cultivateur murundi ne connaît presque rien des procédés agricoles élémentaires : labour à temps, à profondeur voulue, fumure régulière, semences triées, entretien des champs, lutte anti-érosive, conservation des récoltes.

L’insouciance la plus désolante freine tout effort d’amélioration. On se retranche derrière de belles formules : telle est notre coutume, ce n’est pas ainsi qu’on fait chez nous, c’est comme cela depuis toujours, etc. Et faute de cultiver suffisamment et avec soin, la population du Burundi se complait dans la sous-alimentation.

Dans ce curieux pays, le Muganwa était à première vue tout puissant ; il torpillait en douce la campagne de ricin ou de lutte anti-érosive de l’agronome, s’il restait inerte, ce que la population comprenait de suite ; en revanche, l’appui franc du Chef pour la campagne de taille et de poudrage des caféiers facilitait énormément le travail.

Toutefois ce Chef apparemment redoutable craignait fort de devoir arrêter un malfaiteur décidé. Des braillards sachant brandir les menaces étaient partout laissés en paix par le sous-chef impressionné, le Chef promettait pour la façade d’intervenir mais n’en faisait rien par poltronnerie.

Le mot Burundi ne désigne pas seulement le pays, la nation burundienne, c’est une notion récente et occidentale ; cette appellation désigne surtout la masse des Barundi, la population, le peuple, la termitière du Burundi. L’étymologie du vocable Burundi peut d’ailleurs être trouvée dans le verbe kurunda qui signifie rassembler, mettre en tas, accumuler.

Le terme kirundi exprime la façon de faire des Barundi, dont notamment la langue.

Un habitant du Burundi se traduit par Murundi, l’idée de nationalité attachée à ce mot est nouvelle elle aussi. Mais il y a les régions naturelles ; et à côté des noms raciaux de Batutsi, Bahutu, Batwa, on parle couramment de Bagamba, Barimiro, Bayogoma, Babo, Bamosso par exemple, pour désigner les habitants du Mugamba, Kirimiro, Buyogoma, Imbo, Kumosso. Les Barundi qui habitent le Buha dans la République du Tanganyika se déclarent Baha; c’est la terre qu’on occupe qui donne le nom; la nationalité est un concept européen importé.

Si les régions naturelles ont des noms bien connus, la grande question est de savoir où elles commencent et où elles finissent. Comme le pays est très accidenté, les microclimats sont nombreux et les discussions à ce sujet sont toujours fort controversées. D’autant plus que pour les Barundi, il y a des régions naturelles honorables et d’autres qui le sont moins. Les raisons évidemment ne sont pas à chercher dans la qualité de la terre. A Muramvya et Kiganda, où s’achève le Mugamba et où commence le Kilimiro, ou vous déclare qu’on est Bagamba, cela fait mieux. Pour les gens de Kitega, le Kumosso mystérieux et redouté, à cause des sorciers, de la brousse à hautes herbes et des fauves, commence à Ruyigi et Muyaga. Ceux de ces régions, au Buyogoma en fait, appellent Bamosso les gens des contreforts, qui, eux ont horreur qu’on les appelle ainsi ; ils sont Bayogoma, voyez-vous. Eux-mêmes appellent Bamosso les habitants du fond de la vallée. Pour ceux-ci, le Kumosso c’est au Buha, de l’autre côté de la frontière ; mais tout de même, ils n’osent plus prétendre être des Bayogoma. Montent-ils à Ruyigi, ils vous diront qu’ils vont au Burundi.

Il est courant de faire cent kilomètres dans ce pays très peuplé et sans village sans voir plus de cinq visages mais entrez dans un kraal, surgiront cent personnes de la bananeraie compacte où beaucoup d’habitations restent encore enfouies. On accueillera l’étranger poliment mais avec la plus grande prudence ; devant les questions les plus courantes, on devient évasif ou même muet. Il faut qu’on soit très connu dans la région – et admis, ce qui est plus rare encore – pour que le contact soit plus facile et que la confiance naisse. Alors le Mututsi sera généralement plus ouvert que le Muhutu qui restera toujours timoré et réticent.

J’ai essayé à plusieurs reprises et dans diverses sous-chefferies (avant l’actuelle organisation communale) de faire l’appel des hommes d’après le recensement. On arrivait rarement dans une sous-chefferie de 600 hommes adultes valides à aligner un tiers de ceux-ci. Les autres ne sont pas à la maison ; ils sont en route, les uns à Usumbura ou dans les pays voisins où l’on peut louer ses services plus facilement pour faire un peu d’argent ; on ne revient guère plus riche cependant que ceux qui sont restés au pays. D’autres visitent la parenté dans la sous-chefferie voisine ou sont chez le sebuja, le père protecteur et suzerain ; ou encore on fait la cour chez un riche notable pour obtenir une tête de bétail. Bref, le murundi est le plus souvent hors de chez lui, il fréquente les marchés les plus éloignés, alors qu’il a près de chez lui ce qu’il cherche au loin. Au Kumosso, j’ai parfois utilisé des travailleurs venant des environs d’Usumbura. Au Buyogoma, au Nkoma et au Kumosso, il est de bon ton d’aller travailler un an ou deux à Kigoma, Tabora et même à la côte de l’Océan indien.

Les familles sont liées par le clan et, à défaut d’autre mot, on utilise le mot clan pour désigner la famille, en kirundi. Mais le système clanique est mitigé au Burundi, il n’est solide que pour la parenté proche et n’empêche nullement inimitiés et disputes à l’intérieur du clan.

Le kirundi se parle volontiers en ponctuant la conversation de petits dictons ramassés exprimant la cautèle paysanne, ou de remarques drôles qui font rire ces ruraux au sens du ridicule très poussé. Cependant arrive-t-il un événement social ou politique plus important, la sagesse paysanne disparaît pour la réaction en troupeau, et les faux bruits les plus extravagants accaparent la crédulité générale.

Le pays-frère du Rwanda présente de constantes affinités avec le Burundi ; les langues sont très proches, les mêmes races se retrouvent, les deux pays ont un relief identique, les mêmes cultures et un même bétail ; cent liens rapprochent donc ces deux peuples. Mais l’union entre ces cousins-germains n’a jamais régné, on s’est même souvent battu sans motif bien fondé. Ayant tout en main pour s’entendre, les deux pays aiment à se chamailler depuis les étudiants réunis dans un même internat jusqu’aux deux Bami qui eux aussi se jalousaient. Le Mwami MUTARA du Rwanda très fier de sa race, de son intelligence et de ses deux mètres aimait traiter avec condescendance le Mwami MWAMBUTSA du Burundi qui le lui rendait bien en raillant, en petit comité, l’impuissance tout à fait ridicule ici, de son cher cousin sans descendance.

Avoir des ennemis, les découvrir en suivant ses premiers soupçons, démêler leurs intrigues, y parer à temps, donner à ses enfants des noms de haine, de mort, d’appel à Dieu pour conjurer les entreprises des scélérats, à l’occasion changer soi-même de nom, se ménager de puissants protecteurs, nouer par mariages d’utiles alliances, entrer dans une cabale frondeuse, préparer dans l’ombre un coup fourré, vaincre enfin ses ennemis, voilà bien pour le Murundi les préoccupations essentielles auxquelles il faut consacrer la grande part de sa vie.

Pour les puissants, les gens bien nantis et surtout pour les Baganwa et les Bami, c’est à la fois une nécessité, une vieille habitude indéracinable et une sorte de sport national ; d’ailleurs pour eux, c’était aussi le complément normal du système nobiliaire qui tend à faire rentrer dans la masse les Princes de sang dont le clan a eu son temps.

Sans ces intrigues, sans ces envoûtements, ces sorts jetés, ces empoisonnements et ces meurtres, la vie serait bien monotone, et vaudrait-elle la peine d’être vécue ? Et puis, il faut bien passer son temps à quelque chose. Les cultures sont surtout l’affaire des femmes, les hommes n’interviennent que pour quelques gros travaux comme l’ouverture des champs en marais, la récolte des bananes ou encore pour construire la hutte et enfin pour garder paresseusement le bétail au pâturage. Ces énormes masses d’hommes inoccupés passent leur ennui à palabrer, à boire en groupe en racontant mille histoires, à chuchoter entre soi ce qui serait dangereux de dire tout haut, à faire de fréquents déplacements pour des futilités, à faire toutes sortes de réunions sans but chez le Chef, chez le sous-chef et maintenant chez le Bourgmestre pour toucher le jeton de présence.

Il est toutefois bien des sujets que le Murundi n’aborde pas si ce n’est avec la plus grande circonspection. Et dans certains domaines qui pourraient lui faire du tort, le Mututsi devient de glace et laissera son interlocuteur dévoiler son jeu et il ne lui répondra que par de prudentes échappatoires.

D’autre part, extrêmement rares sont les Barundi qui, malgré leurs nombreuses promenades, ont une vue d’ensemble sur leur pays ; tout se ramène à l’échelon local ; leur ignorance de la géographie est à la hauteur de celle de tous les montagnards du monde qui ne connaissent que leurs vallées, leurs plateaux, leurs pâturages, leur Chef et son clan. Quant à l’histoire de leur pays, les Barundi, prudemment ne s’y intéressent pas ; c’est le sujet interdit par excellence ; en dehors de quelques généralités, on s’y brûle les doigts, on y perd sa réputation, sa fortune et sa vie, d’autant plus que même la plupart des grands Baganwa n’ont que des vues partielles, et souvent très personnelles, des événements passés.

Le Burundi est donc un pays de contradictions permanentes. On y parle beaucoup, mais avec beaucoup de prudence. Aussi les gens habiles savent-ils se taire à bon escient, écouter patiemment, débiter de belles formules qui disent beaucoup, tout en n’engageant à rien, et comprendre à demi-mot.

Pour la masse, le brouillard burundien est encore épaissi par de vieilles superstitions moyenâgeuses qu’on croit mourantes mais cependant bien vivaces encore.

 

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