Au lendemain d’une première réunion de l’Amicale des Anciens de Kabgayi, ses promoteurs – Grégoire Kayibanda, Thaddée Gatsimbanyi et Simon Munyakazi – discutèrent avec Mgr Déprimoz, qui avait soutenu et encouragé leur initiative, du « lancement d’une feuille périodique en langue française, qui servirait de trait d’union entre ses membres ». Son but serait d’entretenir chez ses lecteurs « les grandes idées de justice et de charité, de solidarité et de bien commun « .

Paru d’abord sous le titre de Cor unum (Un seul coeur), ce nouveau périodique fusionna bientôt avec la revue L’ami fondée en 1945 par le P. Pierre Boutry à l’intention des élites du Rwanda, du Burundi et de l’Est du Congo. Et Grégoire Kayibanda en fut, de juin 1953 à décembre 1954, le rédacteur principal « ou, plus justement, l’éditorialiste « . Avec ses collègues et amis, il bénéficia dès lors de l’importante documentation de base du Vicariat Apostolique, où figuraient, à côté des documents proprement religieux, tous les textes officiels intéressant la vie du pays en ces années cruciales de l’après-guerre : la charte des Nations Unies, l’Accord de Tutelle, l’ensemble des textes légaux et réglementaires intéressant le Rwanda Urundi et le Congo, le Plan décennal, et bien d’autres…

La nomination de Grégoire Kayibanda comme rédacteur en chef de cette revue lui offrit une tribune idéale pour agir sur l’opinion de, élites de toute la région. Elle montre l’estime dans laquelle on le tenait dès cette époque, car exercer de telles fonctions en ces années-là impliquait non seulement un langage mesuré, tempéré de diplomatie, mais aussi une maturité véritable, une compréhension humaine sortant de l’ordinaire… Sans compter une bonne dose d’abnégation et de charité ! Il ne manquait apparemment ni des unes, ni des autres, considérant le journalisme « plus comme un moyen d’action sociale que comme un métier « .

Il se gardait donc de prêcher la rébellion ou la désobéissance au système en place : « J’obéis aux lois établies, notait-il dans ses Carnets, aussi longtemps que je ne serai pas encore parvenu à faire abroger celles qui sont contre ma conscience chrétienne « .

Mais, dans le même temps, il déployait tous ses efforts pour que s’opèrent enfin les changements qu’il souhaitait. S’exprimant dans L’ami en termes mesurés, acceptables pour tous les hommes de bonne volonté, il ne ménageait cependant ni l’Administration de Tutelle, ni la « hiérarchie coutumière « . Ce qui donnait d’ailleurs du piquant à la revue et lui attirait de multiples lecteurs. Le nombre de ceux-ci doubla entre 1953 et 1954, atteignant les 6000 ; ce qui était considérable pour l’époque.

Ainsi, parlant de l’organisation socio-politique du Rwanda, il déplorait et stigmatisait « l’exclusion de l’une ou l’autre race, ou sa tenue à l’écart trop prolongée « … Et, d’autre part, il déplorait avec une égale vigueur l’absence de promotions accordées par la Tutelle à des Africains « dont il faudrait bien, un jour, finir par reconnaître en certains cas le mérite authentique et les aptitudes réelles à être préposés au bien commun : après plus de 50 ans d’expérience, les essais de ce genre devaient être possibles « .

Par un heureux hasard, sa nomination à la tête de la revue L’ami coïncida, à peu de jours près, avec la formation à travers tout le pays des Conseils « représentatifs » instaurés par le Décret du 14 juillet 1952. Le nouveau comité de rédaction voulut donc, dans l’éditorial de son numéro de juin 1953, proposer à ses lecteurs un nouveau champ de réflexion, susceptible de « pousser au progrès du pays » et, plus largement, de contribuer aux efforts d’émancipation de l’Afrique.

Or une occasion d’intervenir pratiquement dans le processus de progrès du Rwanda se présenta dès ce même numéro, à l’occasion du compte rendu de l’ouverture, une semaine auparavant, du Conseil de Gouvernement du Ruanda-Urundi, le plus élevé des Conseils institués par le Décret de 1952.

Dans son discours inaugural, le Gouverneur Alfred Cloeys Boùùaert, après avoir évoqué la politique que la Belgique appliquerait dans ces deux pays ( à savoir l’association progressive des populations aux responsabilités de leur propre administration), avait en effet appelé Rwandais et Barundi à « collaborer au progrès » en rejetant « une certaine tournure d’esprit » dans laquelle il voyait un obstacle essentiel; et qui consistait à « considérer que les fautes et les erreurs, les injustices et les malhonnêtetés, les mensonges et les tromperies ne sont pas un mal en soi, et n’ont d’importance que si on les découvre « .

Or pour ceux qui connaissaient bien la vie du Rwanda et du Burundi de cette époque, ces paroles recelaient une vérité plus profonde qu’on eût pu le croire. Elles clouaient en effet au pilori cette « vertu » de duplicité que pratiquaient depuis toujours la « hiérarchie coutumière « , et les familles les mieux en cours de l’ethnie dont elle émanait. Comme nous l’avons vu, celles-ci inculquaient cette « vertu « , encore et toujours, à leurs enfants, comme une qualité première, comme une règle de vie essentielle, comme une seconde nature. Nous l’avons vu à propos de la clientèle pastorale et du rôle donné à la vache, rôle et façon de faire « qu’il ne faut jamais oublier »‘.

Les paroles du Gouverneur furent interprétées dans L’ami comme un rejet de cette « vertu « , qui deviendrait dans le Rwanda à venir, dans le Rwanda moderne, le principal handicap de ceux qui en avaient jusqu’ici usé et abusé. Ceux par contre, qui auraient « la mentalité droite » favoriseraient l’évolution du pays vers une démocratie juste et fraternelle, et vers le développement socio-économique. La collaboration sincère et véridique apparaissait comme une valeur moderne, indispensable à la fois sur le plan éthique et sur le plan technique.

Les articles écrits dans L’ami par Grégoire Kayibanda, et qui traduisent bien sa hauteur de vue, montrent qu’il avait aperçu dans cette déclaration du Gouverneur une voie qui permettrait aux Hutu de faire la preuve de leurs qualités propres. Cette voie serait le respect de la vérité, le culte de la droiture. Il appela donc ses congénères à « coopérer et à s’engager résolument dans l’effort de civilisation sous toutes ses formes, à se mêler franchement à la besogne, avec un grand courage, dans des tâches certes modestes mais nécessaires à l’équilibre d’ensemble « … à la plupart des problèmes de l’heure, « la seule solution vraie, unique, s’appellera la coopération : une coopération authentique, avec tout ce qu’elle exige actuellement de loyauté, de compréhension, et surtout de désintéressement et de largeur d’esprit ». Il faut coopérer dans la compréhension mutuelle et la paix, en se gardant de « trop critiquer » et en aiguisant « le sens de la solidarité, dans un esprit chrétien de justice et d’amour « .

« Nous voudrions bien être appelés ad maïora, écrivit-il par ailleurs, mais il n’en est rien. Est-ce une raison pour bouder, pour critiquer, pour nous tourner les uns contre les autres ? En attendant l’ère des actions glorieuses, coopérons aux petites besognes, qui ont certainement leur place dans l’ensemble de l’oeuvre « .

« C’est là notre manière, tout en hâtant l’arrivée de l’heure des héros, de coopérer à ce mouvement de la paix, qui aujourd’hui se fait international… Acceptons la dure condition d’être des pionniers, d’offrir une coopération qui, quoique modeste pour le moment, préparera effectivement l’ère des grands hommes sociaux que réclamera notre Histoire « .

Tandis qu’il écrivait ces lignes, d’un accent qui ne trompe pas sur la grandeur du personnage, Grégoire Kayibanda voyait son influence s’étendre sur le plan politique. Déjà en août 1953, il s’était vu inscrire dans le collège électoral de base prévu par le Décret de 1952. Le voilà bientôt élu au Conseil de la sous-chefferie où il vivait ; puis à celui de la chefferie, puis du Territoire. Il s’y manifesta sans timidité, et notait à ce propos, dans ses Carnets personnels : le Chef présidant le Conseil de chefferie « semble me croire anarchiste, et me craint quelque peu. Il est habitué à en imposer à ses Sous-Chefs, or je n’accepte pas tous ses dogmes ! Mon esprit est plein des iniquités subies par mon peuple, et je supporte très mal un régime aussi désuet qu’inopérant ».

« Il est peut-être oiseux, écrira-t-il par ailleurs dans L’ami, de se demander si ces Conseils sont composés comme on l’aurait souhaité. Il faudrait attendre encore longtemps pour se rendre bien compte de leur valeur représentative… Il est sûrement plus pratique de se demander si le peuple en profitera ».

La tâche prioritaire qu’il se donnait lors des sessions de ces Conseils était d’éclairer les autres  » conseillers représentatifs « , car beaucoup ne réalisaient pas le degré de duplicité de la « hiérarchie coutumière » et se laissaient entraîner à voter pour des résolutions qui étaient en réalité au désavantage de la population qu’ils devaient représenter.

Parlant en mars 1954 du Conseil Supérieur du Pays (CSP) qui venait d’être mis en place et qui se composait presque exclusivement de Tutsi, il écrivit que « ses membres sont en majorité des jeunes « , mais que les anciens « y sont en nombre suffisant pour rappeler au besoin l’histoire de la coutume, et pour servir de frein «  ».

Peu après, en avril 1954, la suppression de la clientèle pastorale et sa réapparition sur une base foncière donnèrent à Grégoire Kayibanda une nouvelle occasion d’insister dans L’ami sur l’importance « de la vérité et de la droiture « … Il faudrait, écrivit-il, supprimer « le plus tôt possible non seulement la pratique mais aussi l’esprit » du système de clientèle, c’est-à-dire « la mentalité qui l’accompagne, incompatible avec la civilisation moderne »… A savoir : « la fausseté, l’art subtil de semer les discordes, les basses politiques en vue de s’attirer des faveurs ou d’enfoncer un rival ; et en conséquence, les défiances, les haines sournoises et d’autres travers de cet acabit »… Car là se trouve le principal obstacle « à l’assimilation de l’apport occidental… à la coopération… au sens de la vérité et de la droiture… Car le progrès et la paix ne sont pas seulement d’ordre technique et économique, mais aussi et même avant tout d’ordre psychologique et moral ».

Malgré les déconvenues qui avaient suivi la formation des Conseils « représentatifs », d’une part, et la suppression de la clientèle pastorale, d’autre part, Grégoire Kayibanda ne voyait pas moins dans ces deux mesures des raisons d’espérer : ‘Les cadres traditionnels se meurent, écrivait-il, et sont remplacés par des nouveaux. Dans ceux qui persistent, s’effectue un revirement qui les dirige peu à peu, bon gré mal gré, vers le comportement occidental moderne. Et si, malgré qu’il ait été remué depuis 50 ans par l’école, l’ancien système, basé sur la vache et appuyé sur la différence des races, nous tourmente encore au XXe siècle par sa mentalité courtisane, et tue toute initiative, tout esprit de travail loyal et collectif, l’on peut voir une lueur d’espoir dans la suppression de ses consécrations juridiques »…

Grâce à ces mesures nouvelles, naîtront de nouveaux rapports sociaux, basés « non plus sur l’indéterminé » comme dans les anciens systèmes de clientèle, mais sur des données bien définies, précisée dorénavant par des contrats de travail et par une législation écrite et claire, ce qui ne pourra donner naissance qu’à « une mentalité très éloignée de celle des courtisans « …

Des articles écrits par Grégoire Kayibanda à cette époque dans la revue L’ami, nous dégagerons trois autres grandes idées dont il voulait convaincre ses lecteurs.

Une première idée était que la mission dévolue à l’élite « issue de tous les secteurs de la population exige d’elle une intelligence exercée par l’étude, la réflexion et l’effort de synthèse des phénomènes qui l’entourent et dont elle doit tirer le meilleur parti pour le progrès collectif »‘. Il faut acquérir, écrit-il, une conception générale du monde de façon à pouvoir juger des situations, prévoir les réactions, deviner les résultats « . « L’étude n’est pas une occupation facultative : c’est un devoir ! Car le « bon sens » ne suffit pas. Il y va du succès de l’oeuvre de chacun. Il y va du prestige et de la confiance qui iront, surtout dans les temps à venir, à ceux qui savent « .

L’élite doit donc se former, assimiler les apports étrangers, observer, consulter, noter, pour se mettre à la hauteur de son travail et trouver « de l’intérieur » les solutions appropriées aux problèmes que rencontrera le pays sur la voie du progrès… « Ne minimisons pas béatement les obstacles qui existent », écrit-il encore, et sachons qu' »il y en a d’autres que notre inexpérience n’a pas encore pu remarquer « . Nous pourrons ainsi remédier aux « déficiences de notre éducation scolaire », tout en sachant qu’elles ne sont tout de même pas telles,

« en l’état actuel de nos pays » que nous soyons « trop dépassés pour ne rien essayer »‘. A tout prix, « il nous faut des penseurs, qui n’engagent pas à la légère l’avenir de leur pays « . Il faudra donc encore et toujours « détacher le plus de jeunes possibles dans l’enseignement secondaire et supérieur… pour former un corps de véritables élites correspondant aux situations et à la mentalité actuelles ».

Une seconde conviction que Grégoire Kayibanda voulait faire partager à ses lecteurs comme une « règle d’or » était que cette élite devrait rendre avec désintéressement au peuple dont elle est issue ce qu’il lui aurait donné. Et cela, en restant « au milieu du peuple des campagnes « , de façon à pouvoir l’éduquer « par l’exemple et par la parole « , et de façon à pouvoir le représenter valablement au sein des institutions politiques. Contrairement aux intellectuels déracinés des villes, ceux qui vivent au milieu du peuple des campagnes et qui lui parlent « connaissent mieux ses aspirations, ses détresses, ses doléances, voient mieux les injustices dont il est l’objet « .

S’adressant directement à cette élite, il écrivait : « Votre connaissance du milieu, votre courage, votre doigté arriveront à bout des aigreurs, qui sont un fait: allez-y délicatement, avec beaucoup de courage et de persévérance.., soyez actifs, hardis et constructifs, car vous rencontrerez des difficultés.., les gens étant trop aigris déjà, découragés, défaitistes « … Et rappelez-vous que votre rôle de pacification et de progrès social est « capital et irremplaçable ».

La troisième grande idée que Grégoire Kayibanda mit alors aussi en avant, fut la nécessité de former, de transformer psychologiquement, d’éduquer la population par l’exemple et par la parole : car nous sommes dans une période essentiellement d’éducation. Il faut « former la conscience des habitants, l’éclairer sur le vrai bien et sur le vrai mal, et l’exercer à opter, dans la vie sociale et dans la vie privée, pour le bien, la justice, l’équité et la paix… de sorte que l’atmosphère générale du pays soit imprégnée du sens de la justice et de l’amour ». Ainsi seront éliminés « l’erreur, le mensonge, la déloyauté, le droit du plus fort, l’oubli (ou la conception erronée) des devoirs de l’homme vis-à-vis de la divinité « .

A défaut de cette formation, et de cette élimination, « nous risquons de n’être que des caricatures d’hommes « , capables seulement « de nous détruire « … « On confondra le bien avec la nouveauté, la justice avec les facilités… Un certain chauvinisme immobilisera la vie, renchérissant un peu trop sur le bon vieux temps, sur « la sacrée coutume du pays » ( Umuco w’igihugu ) et on conservera les usages, une mentalité, les plus barbares « .

Comme premier moyen de formation et d’influence vis-à-vis des populations comme de leurs élites, il désignait la presse écrite, le pays ne disposant d’ailleurs à l’époque d’aucun organe de radiodiffusion. Presse en français pour l’élite, s’ajoutant aux autres moyens culturels (livres, cercles, etc.). Et « presse populaire en langue rwandaise, assez fournie » et qui permette au peuple de lire. Le peuple et son élite doivent y dialoguer, dit-il, car leurs problèmes ne sont pas distincts ; et cette presse doit établir entre eux « un courant fort de solidarité, une certaine interaction « . Et effectivement, le rôle de cette presse pour l’évolution des mentalités et pour la préparation du pays à son avenir fut alors immense.

Un second moyen de formation et d’influence sur l’évolution des mentalités aux niveaux de la population et de ses élites était à ses yeux l’Église catholiques : « Se référer à elle pour le sens moral dans l’oeuvre de notre civilisation, écrivit-il, ce n’est que consacrer une expérience qui s’est imposée… Ses réalisations sociales plaident suffisamment pour sa priorité, et si notre foi ne la recommandait, la considération sincère des faits nous l’indiquerait « .

Nous devons, écrivit-il encore, « accepter, favoriser et même appeler son influence là où l’ordre moral est enjeu », car elle est susceptible de » purifier et rehausser nos noblesses « et est assez libre pour « accepter et sanctifier toutes nos aspirations politiques, quelle que soit la forme qu’elles revêtent, pourvu qu’elles soient bonnes et légitimes « .

Évoquant la formation qui serait ainsi offerte à la population et à ses élites, Grégoire Kayibanda soulignait combien ces dernières étaient pour le pays « un facteur de paix ». Et il ajoutait : Elles pourront jouer pleinement leur rôle de pacification sociale « si, dans le cadre de la démocratisation de nos territoires, il leur est donné d’occuper des positions qui leur permettent d’éclairer les Conseils politiques

Pour cela, il faudrait – et ceci était un message très clair à la Belgique – qu’il soit enfin mis un terme à « l’exclusion de l’une ou l’autre des races du pays, ou à leur tenue à l’écart trop prolongée « . Il faut que soit perçu « le danger que présentent pour l’unité du pays les discriminations basées sur la race : désormais, les critères de compétence et de mérite devront être substitués à celui de la race pour l’octroi de responsabilités en tous les domaines « .

En attendant les changements souhaités, et considérant que le domaine politique était barré aux élites issues de la population hutu par le « dirigisme d’une politique que nous voudrions voir changée « , il indiquait à ses lecteurs qu' » à côté des domaines où, pour divers motifs, notre intervention n’est pas acceptée, il reste des plans dont l’avancement est indispensable pour l’équilibre de l’ensemble « , des « activités de nature à améliorer les structures sociales « , des « activités pacifiques et utiles où nous sommes presque sûrs de réussir en construisant « . Il proposait donc à chacun de s’orienter vers l’action sociale, vers le « rôle social « , vers le « travail long et difficile de l’évolution sociale…, que nous pouvons accomplir par des foyers d’action organisée, solide et persévérante « , et grâce auquel « nous formons pacifiquement et plus sûrement le sens démocratique de la population en aiguisant celui de la solidarité… Ce qui ne nous empêchera pas, bien entendu, de chercher comment renverser les obstacles qui font l’objet de nos critiques « .

L’action sociale ainsi proposée à l’élite, visant à créer au sein de la société les liens si formatifs de la solidarité, s’exercerait en tous les domaines de la vie : enseignement, santé, économie… Et en ce dernier domaine, Grégoire Kayibanda proposa notamment « la reconnaissance légale de la propriété foncière individuelle (qui est du reste essentiellement lié au problème de la clientèle pastorale) « , et l’élimination de cette « constante inquiétude d’être privé de sa terre par les manigances de la coutume « . Il y voyait, très justement, une condition essentielle pour que les efforts entrepris « contre la faim et pour enrichir la communauté » profitent à ceux qui les font et non à « des parasites « , dont il faut s’efforcer de « restreindre le nombre au minimum « … Mais comme l’on s’en doute, cette question tout à fait fondamentale n’allait être résolue que par la Révolution de novembre 1959.

Dans le domaine économique également, il proposa le développement de la formule coopérative, « solution imbattable d’éducation » non seulement en matière commerciale, mais aussi en matière sociale et politique : « elle sera l’antidote efficace contre l’opposition des classes et des races, par le loyal échange de vues qu’elle instaure entre grands et petits, comme entre telle race et telle autre « ‘. Sans compter sa grande efficacité dans la lutte contre la cherté de la vie.

L’étude, la recherche, la formation et l’action sociale dans une optique d’union et de solidarité, telles que Grégoire Kayibanda les recommandait, devaient conduire l’élite hutu à se regrouper. Pour cela, écrivait-il, la meilleure formule juridique, « le meilleur moyen, est l’association : ses résultats, si minimes qu’ils puissent être au début, feront toucher du doigt l’utilité et la nécessité de l’union » et donneront à ses membres « un sens aigu et pratique de la solidarité humaine, nationale et internationale « .

Or, « par crainte de voir des groupes se fortifier », la législation en vigueur au Rwanda (comme au Burundi et au Congo) interdisait alors la constitution d’associations dans la mesure où elles auraient pour objet des activités politiques. De plus, certaines autorités au sein de l’Administration de Tutelle comme de la « hiérarchie coutumière » appréhendaient qu’en réaction aux privilèges raciaux existants, de telles associations ne mettent l’accent – non sans quelques compréhensibles raisons – sur « les différences des races et leurs relations « .

Grégoire Kayibanda n’en plaidait pas moins pour que le droit d’association soit reconnu sans plus de restrictions à tous les citoyens rwandais : « ce sera le meilleur moyen – le seul peut-être – d’amortir les tensions et les oppositions raciales qui pourront naître dans ces pays… Bien guidées, les associations de tous genres ne feront que lever une part des défiances « . Et il ajoutait, avec une ironie feutrée, et un reproche à peine voilé à la prétention des Européens et aux injustices sociales criantes que la population rwandaise se voyait cruellement imposer : « Nos éducateurs européens, tout comme leur aide, la hiérarchie coutumière, trouveront dans la promotion d’associations un appui sûr pour mener à bonne fin l’évolution pacifique dans laquelle ils ont jusqu’à présent plus ou moins réussi « .

En raison de sa portée politique indirecte mais inévitable, le regroupement recherché par les élites hutu entourant Grégoire Kayibanda (le futur Mouvement Social Hutu), quoique affichant des buts à caractère avant tout social, dut garder longtemps encore la forme d’une simple association de fait. Ses projets de statuts lui assignaient, en effet, comme objet de « rechercher des solutions concrètes aux problèmes économiques, sociaux et moraux de ses membres, de leurs familles, des jeunes… et d’orienter l’évolution des coutumes et des institutions coutumières vers une conception démocratique « . Ils ne seront soumis à l’agrément de l’Administration de Tutelle que le 1er mai 1957, et ne seront approuvés qu’un an plus tard… le 4 avril 1958 !

 

 

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