Le Colonel Guy Logiest Et L’Indépendance Rwandaise
Sa rencontre avec Monsieur Paul Henri Spaak
J’ai été reçu plusieurs fois par Monsieur Spaak, après qu’il fut devenu vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères en 1961. Je crois pouvoir dire qu’un courant de sympathie mutuelle s’est très vite établi entre nous, au point qu’au lieu de le voir dans son cabinet ministériel il m’est arrivé, plus d’une fois, de lui rendre visite à son domicile privé.
Le début de nos relations prit cependant une forme de test d’où je me demandais si je n’allais pas sortir en grand perdant, car je risquais gros. Il s’agissait de travaux à exécuter sur la plaine d’aviation de Kigali.
À la fin de l’année 1960, il se trouvait à Kigali une firme de construction de routes dont j’ai oublié le nom, mais dont le directeur était un Italien. Après l’indépendance congolaise, elle avait quitté Bukavu avec ses engins lourds pour venir se mettre en sécurité au Rwanda.
À cette époque, la plaine de Kigali n’était accessible qu’à des avions légers tels que les DC3. Or, la Résidence avait reçu un budget de quatre millions de francs pour améliorer l’infrastructure de cette plaine. Désireux d’exploiter cette présence, je convoquai le directeur de la firme et lui demandai de proposer un devis. Mon intention était d’employer ce crédit à préparer la construction d’un aérodrome capable de recevoir le trafic international. Il fallait donc commencer par prolonger la plaine existante. On verrait bien, par la suite, comment réunir les fonds nécessaires à l’achèvement des travaux.
Quelques jours plus tard, l’entrepreneur vint me trouver pour me dire que l’orientation actuelle de la plaine interdisait son prolongement, à cause d’un dénivellement trop considérable à son extrémité. Il y avait cependant une solution. Il suffisait de changer l’axe de la piste d’une vingtaine de degrés. Cette nouvelle orientation évitait la dépression. On se trouverait bien, dès lors, devant une bosse de terrain, mais l’obstacle n’était pas considérable et la plaine pourrait facilement atteindre les dimensions voulues.
Le problème se compliquait du fait qu’il était nécessaire de prendre rapidement une décision. En effet, l’entrepreneur était naturellement impatient d’obtenir de nouveaux contrats et à Kampala, en Uganda, il semblait bien qu’il allait pouvoir en trouver. L’immobilisation de son matériel lui coûtait trop cher pour qu’il pût se permettre de rester plus longtemps inactif.
J’en avisai immédiatement le ministre des Affaires étrangères, dont je dépendais directement à présent, en ma qualité nouvelle de Haut représentant de la Belgique au Rwanda, mon troisième titre. Pas de réponse. Quelques jours plus tard, j’expédiai un télégramme avec le même résultat. En politique, j’avais encore beaucoup à apprendre, surtout quand il s’agissait de finances. Dans ce cas, on ne bouscule pas un ministre. Il faut savoir attendre. Mais voilà, le temps m’était compté.
Pris par l’urgence, je demandai au directeur de la firme de préparer un devis de réorientation et d’allongement de la plaine, de manière à la rendre accessible au DC8 qui, à l’époque, était l’avion intercontinental. Très vite, il me proposa un projet de l’ordre de 150 millions, somme énorme pour l’époque. Il m’avertit également de son prochain départ, si aucune décision n’intervenait avant quelques jours.
Finalement, comme je disposais tout de même de quelques millions, je lui signifiai l’accord de commencer les travaux, tout en l’avertissant qu’ils seraient probablement interrompus faute d’argent. J’avertis M. Spaak de ma décision et, cette fois, il y eut la réaction à laquelle je pouvais m’attendre. En effet, quelques jours plus tard, je fus convoqué à Bruxelles. J’avoue que, malgré ma bonne conscience, je n’étais pas fier. Je m’attendais à un désaveu sévère et peut-être à ce que je sois relevé de mes fonctions. Ce n’était pas la première fois que j’en courais le risque!
Spaak me reçut avec son chef de cabinet, M. Rothschild. Il attaqua tout de suite l’objet de la réunion. « Colonel », me dit-il, « j’apprends que vous avez pris la décision de changer l’orientation de 1a plaine de Kigali. C’est semble-t-il nécessaire à son extension future. Mais cela nous paraît ici doublement inopportun. D’abord parce que cela risque de nous entraîner dans des dépenses inconsidérées. Ensuite, parce que la Belgique a déjà investi des sommes considérables dans la construction de l’aéroport d’Usumbura. Or, cette ville n’est pas, après tout, fort éloignée de Kigali. Voulez-vous avoir l’amabilité de nous donner les raisons de votre attitude? »
Je me dis que le moment décisif était venu. M. Spaak avait la réputation d’exiger de ses collaborateurs d’être clairs, mais brefs. Il demandait d’eux qu’ils lui donnent les faits objectivement. Doué d’un esprit de synthèse exceptionnel, il allait alors à l’essentiel et prenait une décision qui était rarement prise en défaut. Je lui exposai dès lors la situation en quelques phrases. Le Rwanda, dis-je, était devenu une république. Il a donc suivi un destin tout différent de celui de l’Urundi, où la caste tutsi a conservé le pouvoir. Il était dès lors douteux que les Rwandais pussent compter, sans restriction, sur l’accès à l’aérodrome d’un pays qui donnait asile à leurs ennemis les plus irréductibles, les Inyenzi. Déjà privé de tout autre moyen en communication avec l’extérieur, sauf de mauvaises routes, le Rwanda risquait aussi d’être pratiquement inaccessible par air. De plus, dépenser quatre millions pour la plaine actuelle revenait à les jeter à l’eau, car cela ne servirait en rien la construction d’une plaine définitive. Oui, les travaux de reconversion coûteraient, en un premier stade d’achèvement, environ 150 millions, mais on pouvait au besoin les étaler dans le temps. L’indépendance rwandaise était proche cependant et je ne pouvais pas m’imaginer que la Belgique abandonnerait ce petit pays à son sort, sans communications valables, même pas dans le domaine de l’air. Le Rwanda avait toujours été traité en parent pauvre par rapport à l’Urundi. C’était l’occasion de corriger quelque peu cette erreur.
C’était terminé, mes paroles furent suivies d’un silence que je croyais lourd de conséquences. Finalement, M. Spaak jeta un coup d’œil à M. Rothschild et me dit: « Je ne sais pas comment j’obtiendrai ce financement, mais je vous autorise à faire continuer les travaux. À l’avenir, Colonel, je vous conseille d’attendre les instructions avant d’agir ».
J’avais gagné la partie et, de plus, M. Spaak m’avait visiblement pris en sympathie. Il me le montra d’ailleurs en me proposant pour la commanderie de l’ordre de Léopold. Plus tard, lorsqu’en 1965 je terminais ma mission au Congo, il m’adressa la lettre suivante.
Mon cher Colonel,
Au moment où vous quittez vos fonctions à Léopoldville, je souhaiterais vous dire combien j’ai toujours apprécié la manière dont vous vous êtes acquitté des difficiles missions que je vous avais confiées.
J’ai eu l’occasion d’apprécier votre loyauté et votre sens de la décision, au moment où s’est réalisé la délicate politique tendant à accorder l’indépendance au Rwanda.
Vous avez pu, après l’indépendance de ce pays, accomplir avec tact des fonctions nouvelles d’Ambassadeur de Belgique auprès de l’ancien territoire sous tutelle.
Au moment où la situation s’est stabilisée au Rwanda, vous avez accepté une nouvelle mission difficile tendant à organiser l’Assistance technique militaire belge au Congo. II n’y a pas de doute dans mon esprit que c’est grâce à votre patience et à votre ténacité qu’il est possible aujourd’hui pour l’Assistance technique militaire d’apporter une aide efficace et concrète à la République du Congo.
Je tenais à vous remercier pour les services que vous avez rendus à la Belgique dans vos différentes fonctions.
J’ai proposé au Conseil des ministres de vous octroyer une distinction honorifique en témoignage de gratitude et j’espère que j’aurai le plaisir de vous la remettre moi-même lorsque vous reviendrez en Belgique, après un congé bien mérité.
Croyez, mon cher Colonel, à l’assurance de mes sentiments les meilleurs. (signé) P.H. SPAAK
Malheureusement, je ne devais plus jamais revoir Monsieur Paul Henri Spaak (Après les élections de mail965, M. Spaak n’exerça plus de fonctions ministérielles).
L’indépendance
Par une série de mesures législatives, le Rwanda prit le visage que sa population avait voulu: abolition de l’institution du Mwami; constitution d’une république démocratique ayant à sa tête un président élu et un parlement de 44 membres, dont 35 du PARMEHUTU, sept de l’UNAR et deux de l’APROSOMA.
Le 26 octobre 1961, date qui était déjà un anniversaire mémorable, Kayibanda fut élu premier président de la République rwandaise. Dès lors, le Rwanda fut maître de son destin, sauf dans les matières réservées à la Tutelle: les relations extérieures, l’ordre public et la défense du territoire. Comme je l’ai écrit ailleurs, ces nouvelles relations entre le Rwanda et la Belgique me valurent un troisième titre. Le 24 janvier 1962, je devenais le Haut représentant de la Belgique au Rwanda. A ce propos, un fait assez frappant: à la même date à laquelle j’étais nommé, le colonel Henniquiau était appelé à remplir les mêmes fonctions au Burundi. Nous étions ainsi trois camarades de promotion de l’École Royale Militaire qui détenions le pouvoir: Delperdange, le chef des troupes belges stationnées au Burundi et au Rwanda, Henniquiau et moi-même. Aujourd’hui encore, en évoquant nos souvenirs communs, nous nous rappelons l’époque déjà ancienne des trois colonels, les derniers maîtres de ce qui nous restait de notre empire colonial.
L’ONU intervint encore de diverses manières dans le processus d’accession à l’indépendance. Le sort du mwami Kigeri fut encore évoqué. Une nouvelle commission de réconciliation nationale fut réunie. Prouvant jusqu’à la fin qu’elle n’avait rien compris ou rien voulu comprendre, elle prétendait imposer une sorte d’union entre le Rwanda et le Burundi. C’était faire fi à la fois de leur histoire ancienne et des événements récents.
De guerre lasse sans doute, mais aussi grâce au grand talent oratoire de M. Spaak, lequel contribua grandement à réhabiliter la Belgique aux yeux du monde, l’ONU par sa résolution 1746 du 27 juin 1962, décréta que les deux pays deviendraient indépendants à la date du 1er juillet.
À Kigali, contrairement aux craintes de certains, l’indépendance fut fêtée dans la joie par une foule énorme et paisible. Partout ailleurs dans le pays, le peuple triomphait. J’ai conservé le programme des festivités et me rappelle certains moments émouvants, notamment le Te Deum célébré dans l’église paroissiale bondée d’une foule recueillie et le moment solennel où les couleurs belges furent amenées et remplacées par les couleurs rwandaises. Je me rappelle aussi la fierté que j’éprouvais à voir l’honneur que tout le pays rendait à nos para-commandos. Longuement applaudis, ils défilèrent en un ordre impeccable, juste avant le discours du président de la République. C’était un spectacle peu banal, peut-être unique dans les annales des diverses décolonisations, de voir la force armée du colonisateur participer au défile d’Indépendance du colonisé, sous les applaudissements d’une foule sympathique.
Quant au discours présidentiel, il exprima avec sincérité et franchise les sentiments que la population ressentait à l’égard de la Belgique, comme le montrent les extraits suivants.
C’est d’abord à la Belgique qu’au nom de tout le peuple rwandais j’exprime la plus sincère et la plus vive gratitude pour tous les efforts qu’en tant que puissance administrante elle a déployés pour aider et guider notre pays vers son autodétermination…
Tout le monde sait combien sont importantes les deux extrémités d’une vie ou d’une période historique, C’est ainsi que le souvenir de la période coloniale allemande me donne l’occasion d’exprimer ma gratitude au nom de tout le peuple rwandais au Colonel Logiest: II a été nommé à la tête des autorités de la Tutelle belge au Rwanda au moment où l’évolution de celui-ci requérait un homme compréhensif, très intelligent, très énergique, d’un caractère aussi humain que décidé, désintéressé et sincèrement dévoué aux idéaux supérieurs de la liberté et de la paix vraie.
Je peux le dire sans crainte de me tromper, l’amitié que ce peuple gardera à la Belgique sera, en très grande partie, le résultat de l’action humaine du colonel Logiest, que nous serons heureux de garder au milieu de nous.
Sans doute la Tutelle belge fit- elle des erreurs: telle son administration coloniale dite indirecte par laquelle elle a maintenu en place et utilisé trop longtemps un régime qui ne pouvait pas servir à la libération du peuple; tel le fait de n’avoir pas fait à temps la place suffisante à l’instruction supérieure, et d’autres encore. Mais tout compte fait, le bilan des 40 années d’administration est positif et les générations à venir lui en sauront gré.
Aujourd’hui, quand je regarde ce programme des festivités, certains souvenirs amusants ou tristes me reviennent à la mémoire, par exemple quand je pense aux religieuses admirables que j’ai rencontrées en Afrique. À Kigali, les Dames bernardines dirigeaient une école de filles. Pour participer à la fête de l’indépendance, elles avaient été priées d’orner un camion pour le transformer en char fleuri. Leur représentante attitrée était Dame Ida. Je l’appelais Sœur Sourire et avais eu l’occasion de lui rendre quelques services dans le passé. Quelques jours avant l’indépendance, elle vint me trouver pour demander conseil. Les sœurs devaient-elles s’enfermer à clef, elles et leurs élèves, la nuit précédant le grand jour? N’auraient-elles pas besoin d’une protection spéciale des forces de l’ordre? Je la rassurai. II n’y avait pas de viols cette fois. Ce ne serait pas comme au Congo. Elle s’en alla à demi-rassurée. Plus tard, elle me raconta que les sœurs avaient dû travailler toute la nuit au fameux char et qu’elles n’avaient pas eu le temps d’avoir peur!
Autre souvenir: peu avant mon départ définitif, je fus quelque peu étonné d’être invité par la supérieure des Dames bernardines. Ce fut une expérience nouvelle. Je fus reçu dans leur grand salon. Un fauteuil m’attendait avec, à côté, une petite table garnie de cigarettes, cigares et porto. Je fus bientôt entouré d’une douzaine de sœurs qui vinrent s’asseoir en cercle autour de moi. Ce ne fut pas très facile d’entretenir une conversation avec toutes ces religieuses dont plus d’une avait le sourire malicieux. Puis, je partageai un délicieux repas avec la mère supérieure, sous les regards attentifs de deux novices qui nous servaient. C’était sans doute ainsi que l’évêque était reçu et j’étais honoré des mêmes faveurs.
Un dernier souvenir, parmi d’autres, relatif à des religieuses, mais tragique celui-là. Il date de plus tard. En 1964, en pleine révolte des Simba, une unité de mercenaires sud-africains avait repris le poste de Paulis, dans les Uele. J’obtins un avion C.130 de mes camarades américains et m’y rendis aussitôt pour recueillir les otages européens et les ramener à Kinshasa, Après une escale à Kisangani et alors qu’on nous avait mitraillés à divers endroits en cours de vol, nous atterrîmes à Paulis, guidés au sol par un lieutenant qui n’était autre que mon gendre Guy de Paeuw. Il servait à l’escadrille d’hélicoptères et s’était porté volontaire pour l’assistance au Congo.
Nous y trouvâmes notamment un groupe de religieuses qui avaient littéralement été tenues en esclavage par les révolutionnaires. Au cours du vol de retour, la supérieure (qui m’appelait monsieur le mercenaire) me raconta leur calvaire. Le premier jour de leur captivité, le chef des Simba leur donna l’ordre de se dévêtir. Une seule sœur refusa de le faire. Elle fut immédiatement abattue. Terrorisées, les autres avaient obéi. Et la sœur, encore sous le coup de l’émotion d’être libérée, éclata en sanglots. Si je ne me trompe, la sœur martyre a été récemment béatifiée.
Mais revenons aux fêtes de l’indépendance. Nous avions appris, peu de jours auparavant, que ce serait le baron Guillaume qui serait délégué par la Belgique pour proclamer l’indépendance du Rwanda au nom du roi et du gouvernement belge. Faut – il dire que nous étions quelque peu déçus? Certes, l’ambassadeur Guillaume était un homme parfaitement respectable, mais nous espérions la visite d’un représentant nettement plus représentatif de notre pays. Nous comprenions que l’on n’expose plus le roi comme cela avait été fait au Congo, avec les incartades de Lumumba. Mais pourquoi pas le prince Albert, ou tout au moins un ministre? Munyangaju, qui ne manquait pas de parler franc, me déclara à ce propos que les Rwandais auraient préféré cent fois que je sois désigné pour remplir ce rôle plutôt qu’un illustre inconnu. Mais ce n’était qu’une boutade!
C’est donc le baron Guillaume qui procéda d’abord à la remise d’une haute distinction au président Kayibanda. Là encore, nous eûmes la petite déception de voir que Kayibanda n’était honoré que du grand cordon de l’ordre de la Couronne, alors que Kasavubu avait reçu celui de l’ordre de Léopold. Mais ce moment de gêne, perceptible seulement pour ceux qui étaient au courant, passa rapidement dans l’enthousiasme de la proclamation de l’indépendance.
Les troupes métropolitaines et rwandaises étaient fraternellement unies dans la présentation de leurs armes et il me plaisait de voir que les unités rwandaises étaient toujours commandées par des officiers belges. C’était pour moi le signe le plus évident d’une passation des pouvoirs faite dans l’entente et la confiance réciproque, bref d’une décolonisation réussie.
Dorénavant, le Rwanda ne resterait pas tout à fait seul devant ses problèmes de petit pays sous-développé: son manque de matières premières, ses faibles possibilités industrielles, sa démographie galopante et mangeuse de terres devenues de plus en plus rares, les caprices de son climat et les menaces de l’érosion. Il pourrait compter sur l’assistance de la Belgique, laquelle de puissance tutélaire était devenue son amie la plus sûre.
Mon rôle avait pris fin, mais c’eût été bien triste si du jour au lendemain j’avais dû quitter le pays. Aussi le président Kayibanda demanda-t-il que je puisse y rester et M. Spaak trouva-t-il la solution en proposant au Roi ma nomination d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la Belgique au Rwanda. C’était la dernière fois que je devais changer de titre!
Comme rien ne m’avait préparé à remplir des fonctions auxquelles je ne m’attendais pas, je dus bien tirer mon plan pour, vaille que vaille, installer l’ambassade. Kigali était encore un petit poste de brousse et il n’était pas aisé de trouver une maison. Notre choix se porta finalement sur une épicerie appelée La Ruche. Elle faisait face à mes anciens bureaux, lesquels étaient occupés à présent par les services de la présidence. Un geste qui me fit le plus grand plaisir vint du président: il insista pour que je continue à habiter la résidence comme par le passé.
Pendant l’année que dura ma charge d’ambassadeur, j’eus encore l’occasion de rendre quelques services au Rwanda. Au point qu’aux Affaires étrangères, à Bruxelles, on se moquait gentiment de moi en m’appelant l’ambassadeur des Rwandais. Au cours de ces contacts au ministère, j’eus cependant l’impression de plus en plus forte que mon séjour au Rwanda ne serait que de courte durée. Des influences agissaient en ce sens et M. Davignon me l’avait d’ailleurs fait pressentir. Je ne fus donc pas autrement surpris lorsqu’en avril 1963, je reçus le télégramme suivant.
Gouvernement congolais a demandé à la Belgique de procéder à la réorganisation de l’armée congolaise stop à cette fin ai fait savoir que j’étais prêt à mettre à leur disposition 100 à 150 officiers et sous-officiers stop en accord avec le ministre de la Défense nationale et répondant aussi à suggestion du gouvernement congolais et du général Mobutu je souhaiterais que vous assumiez direction de cette mission stop il serait donc bon que vous reveniez dans de brefs délais à Bruxelles afin de participer au recrutement des instructeurs et détermination modalités votre nouvelle mission stop je suis certain que vous êtes la personne désignée pour mener à bien cette délicate et difficile mission essentielle pour la stabilité de l’État congolais stop je vous serais reconnaissant de me faire savoir si vous acceptez cette mission stop très urgent et pour colonel Logiest seulement stop (signé) Spaak.
Je ne pouvais pas refuser de reprendre le métier des armes. Mais c’est avec grande tristesse que je me préparai à quitter ce Rwanda où j’avais connu tant d’heures de soucis et d’inquiétudes, sans doute, mais aussi de profondes joies. Où j’avais appris à mieux connaître la nature humaine, ses bassesses et ses crimes, mais aussi son courage et sa générosité.
Le président Kayibanda me dit également sa tristesse de me voir quitter son pays. Il m’adressa un mot d’adieu émouvant que je reproduis ci-dessous.
Cher Monsieur Logiest,
En tant qu’ami, mes vœux vous accompagnent, non seulement au Congo, mais là aussi où le devoir vous enverra.
Ma conviction est que la Providence de Dieu a utilisé votre caractère pour sauver notre pays.
Votre arrivée au Rwanda en novembre 1959 a sonné l’heure de la libération définitive des masses rwandaises.
Vous avez contribué essentiellement à la réussite du Mouvement hutu dont j’étais le leader. Vous restez « l’Ami du Peuple Rwandais ».
Mais votre action porte plus loin: elle a prouvé concrètement que l’idéalisme n’est pas une vaine fumée mais une force efficace prévue par Dieu dans la marche de l’Histoire du monde.
Puissiez-vous avoir des imitateurs non seulement en Afrique, mais aussi dans ces pays dont la richesse égale la sauvagerie, dont les progrès techniques égalent les erreurs fondamentales, parce que bon nombre de leurs leaders n’ont pas vu la primauté de l’Amour.
Votre conduite droite servira d’exemple aux générations qui nous suivent.
Votre ami,
(signé) Gr. Kayibanda
L’UNAR, par contre, et on la comprend, manifesta sa grande satisfaction de me voir partir dans un article de son organe bimensuel Unité du 15 mai 1963. Il vaut la peine d’être reproduit.
Adieu mon Colonel,
Le Colonel BEM Logiest s’en va !! Si nous en croyons les informations de la BBC, reprises ensuite par Radio-Rwanda, celui que tous les Rwandais désignent sous le nom de « Spécial » aurait été désigné par le Gouvernement belge pour être mis à la disposition du Gouvernement congolais dans le cadre de l’aide technique belge pour la réorganisation de l’armée congolaise.
L’arrivée du Colonel au Rwanda se confond avec la date des événements sanglants de novembre 1959 qui ont marqué d’une pierre blanche l’histoire du Rwanda.
Pour ceux qui ne le savaient pas, le Colonel Logiest est arrivé au Rwanda venant du Congo où il venait d’accomplir une importante mission, puisqu’il venait de prendre une part active à l’arrestation de Patrice Lumumba, s’il ne l’a pas opérée lui-même. Aussi pensons-nous, Stanleyville doit avoir gardé de lui un souvenir bien vivant. Malheureusement, ce n’est pas là qu’il élira son quartier général, mais bien à Léopoldville où les émotions doivent être moins vives.
Quant à nous qui l’avons côtoyé trois ans durant, nous sommes bien aises ou plutôt nous serons bien aises de le voir partir, car à notre avis, sa mission pour nous est consommée, et depuis qu’il n’est plus désigné que sous le titre de « S.E. l’Ambassadeur de Belgique au Rwanda », que certains de ses compatriotes se plaisent à transformer en « Ambassadeur du Rwanda auprès du Gouvernement belge », son départ ne pouvait plus affecter un seul Rwandais.
Enfin, il s’en va, et cette fois, il semble que ce soit du définitif, car les responsabilités qui lui échoient aujourd’hui doivent tabler sur une longue échéance. Même quand il aura accompli sa nouvelle mission, sa place ne sera plus ici, mais bien aux côtés de J. P. Harroy et de sa demi-douzaine d’Usumbura pour recevoir des mains de M. Spaak la récompense due aux fidèles serviteurs.
Nous aurions cependant souhaité, pour que son départ s’effectue en toute beauté, que s’en aillent aussi du coup toutes ses inventions. C’est-à-dire que soient levées immédiatement toutes les mesures arbitraires mises en vigueur sous son règne, et qui tendent aujourd’hui à passer en coutume.
Nous voulons parler par exemple de ce système de permis de circulation à bord de véhicules automoteurs qui n’existe nulle part ailleurs dans un pays indépendant et qui fait tout simplement la honte de l’Afrique du Sud.
Alors, libérés de l’ancien chef de l’administration coloniale au Rwanda, exempts de toutes les sequelles du régime, et fiers de notre indépendance, nous pourrons dire sans regret: Adieu mon « Colonel. »
Je comprenais la joie de l’UNAR, à l’annonce de mon départ. Je n’avais pas épargné ce parti qui défendait toujours les privilèges d’une caste oppressive. Il avait trop de crimes sur sa conscience collective. Quant à la réglementation des permis de circulation, que j’avais effectivement instaurée, ce parti n’avait qu’à s’en prendre à lui-même. Elle visait à rendre plus difficile le lancement des raids criminels que les Inyenzi effectuaient sous l’égide de l’UNAR extérieure.
La veille de mon départ, au cours d’une petite cérémonie empreinte de regret et de mélancolie, j’eus pour la dernière fois la satisfaction d’être entouré d’amis belges et rwandais. Le ministre Bicamumpaka, le héros du Nord, dont j’avais appris à connaître la franchise et l’honnêteté, prononça le mot d’adieu suivant.
Mon Colonel,
La population de la République Rwandaise tout entière, ici représentée par nous tous réunis ce soir autour de vous, communie dans la tristesse où nous plonge votre départ imminent et inopiné. Notre vœu et notre espoir de vous garder longtemps parmi nous est déjoué par les desseins de la Providence et les décisions de votre Gouvernement. Mais comme c’est le devoir qui vous appelle et que votre courage et votre dynamisme, votre esprit de justice et votre sens d’organisation doivent être mis au service d’un peuple frère et voisin se trouvant dans le besoin d’une réorganisation basée sur les vrais principes de la démocratie, notre souci du bonheur et de la prospérité des Peuples nous commande le «fiat» d’un homme résigné et compréhensif.
Permettez-moi au moins, mon Colonel, de vous exprimer, au nom de toutes les populations Rwandaises, nos sentiments de reconnaissance pour tous les bienfaits que vous n’avez cessé de procurer à notre pays et à notre Nation depuis le jour où, en 1959, vous fûtes nommé au Rwanda à la tête de militaires belges et congolais.
Vous aviez pour mission de restaurer le calme et de rétablir l’ordre dans ce pays alors tourmenté par la passion des féodo-colonialistes. Votre tact d’un homme habitué à conduire ses semblables et à organiser ne tarda pas à se manifester et la direction politique et administrative vous fut bientôt confiée en même temps que celle de l’armée.
Depuis lors, vous avez tout mis en œuvre pour dissiper les troubles, ramener et affermir la paix, l’entente et la coopération. La presse, la radio, vos visites personnelles dans tous les coins du Rwanda ont contribué au rétablissement de l’ordre en opposant une juste information aux faux bruits et aux mensonges que répandait le groupe des féodaux passionnés et redoutant les répercussions d’une saine démocratie réclamée par la majorité de la population rwandaise.
Votre renommée de chef juste et droit est reconnue par tout le peuple Rwandais. Il m’a été donné pour illustrer cette vérité, d’entendre cette réflexion que formulaient des cultivateurs rwandais réunis autour de la cruche traditionnelle et humant paisiblement leur «Marwa»: «Oh, s’il avait plu à Dieu que le Colonel Logiest vînt au Rwanda parmi les premiers tuteurs, les querelles de 1959 n’auraient pas eu lieu!»
Malgré les difficultés politiques qui s’opposaient à votre action, vous avez pu rétablir l’ordre dans le Rwanda. Ayant compris que le désir et le souci de la majorité de la population étaient d’aboutir à une vraie démocratie, vous n’avez pas hésité à mettre sur pied une administration provisoire, contre le gré de quelques passionnés, en remplaçant les anciens chefs et sous-chefs par des chefs et sous-chefs intérimaires qui devaient préparer les élections communales de 1960. Ce premier pas fut l’origine de la réorganisation du pays en communes confiées à la direction des bourgmestres et des conseils communaux en juillet 1960. Les chefs et les sous-chefs étaient ainsi définitivement remplacés.
Dominant ainsi toute la situation, en octobre de la même année, vous poursuiviez le couronnement de votre œuvre de réorganisation en mettant à la tête du Rwanda un Gouvernement provisoire démocratique. Ce second pas nous conduisait aux élections législatives du 28 janvier 1961 et à l’autonomie interne.
Toujours sans relâche, vous nous avez aidés à organiser le referendum de septembre 1961 qui a répondu parfaitement à nos aspirations et a été précurseur d’un gouvernement définitif
Enfin, l’œuvre de l’homme courageux que vous êtes fut couronnée, le 1er juillet 1962, par la grandiose et solennelle proclamation de l’indépendance de la République Rwandaise. Ce jour vous comble en même temps que nous d’une joie sans pareille.
Mon Colonel, les paroles des humains expriment si insuffisamment leurs sentiments, surtout quand on s’adresse à un bienfaiteur comme vous à qui nous devons une si grande reconnaissance. Nous nous étions trouvés heureux de vous garder parmi nous, comme ambassadeur de votre pays; mais puisqu’il est décidé autrement, je m’en voudrais de ne pas vous affirmer que la République Rwandaise que vous avez conduite, en homme juste et droit, jusqu’à son indépendance, vous assure une page toute spéciale dans les annales de son évolution. Aussi, je demande à tous ceux qui sont ici présents de vous acclamer au nom de toute la Nation Rwandaise.
Ce n’est pas comme dans l’adage « loin des yeux loin du cœur ». Vous resterez, nonobstant votre départ, parmi nous et, de bouche en bouche, de père en fils, notre Nation parlera de votre courage, de votre justice, de votre équité, en un mot de l’homme qui nous a aidés à nous libérer totalement de la féodalité et du colonialisme: de VOUS, mon Colonel!
Kigali, le 1″ juin 1963
Pour le Peuple de la République Rwandaise
Le Ministre de l’Intérieur et des Affaires Sociales
BICAMUMPAKA
Je suis retourné trois fois au Rwanda. Une première fois lors des fêtes du dixième anniversaire de l’indépendance en 1972. Je ne voyais le président Kayibanda qu’à une certaine distance car j’étais perdu dans l’assistance. Mais une flatteuse surprise m’attendait au stade de sports où des milliers de Rwandais assistaient aux festivités. Lorsque le haut-parleur récita les noms des personnalités présentes, la mention de mon nom suscita une ovation fort bruyante. Il n’y avait pas de doute, mon souvenir était resté vivace dans la mémoire du peuple. Le prince Albert, que j’accompagnais, me fit aimablement remarquer par la suite qu’à l’applaudimètre, j’avais largement battu tout le monde!
La veille de mon départ, dans la soirée, le président me fit appeler. Il habitait mon ancienne maison qu’on appelait assez pompeusement la résidence. J’eus tout de même un petit pincement au cœur en retrouvant mon ancien intérieur où rien n’avait été changé. Kayibanda, lui, par contre, avait changé. Il avait visiblement vieilli-et buvait beaucoup. C’est d’ailleurs en buvant du whisky que nous passâmes la plus grande partie de la nuit à nous remémorer le passé, les instants de doute et les moments de joie que nous avions connus ensemble. Il me remit une photo et une dédicace. Nous nous séparâmes au petit jour en un adieu qui, cette fois, devait être définitif.
Ma deuxième visite date des fêtes du vingtième anniversaire de l’indépendance en 1982. Déjà vingt ans plus tard! Kayibanda était mort et j’en étais encore attristé. À nouveau, je fis partie de la suite de S.A.R. le prince Albert qui, cette fois, était accompagné de la princesse Paola. Le général Habyarimana avait pris pacifiquement le pouvoir et dirigeait à présent le pays, en contact étroit avec la population. Je l’avais connu d’abord comme le brillant chef de la première promotion d’officiers, ensuite comme le successeur de mon ami le colonel Vanderstraeten, à la tête de la Garde nationale. Il s’employa à rendre notre séjour agréable. La veille de notre départ, il tint à nous honorer spécialement, mon ami Jean-Paul Harroy et moi- même, en nous décorant personnellement de la croix de grand officier dans l’Ordre national des Mille Collines.
Pour notre troisième visite au pays des mille collines, nous eûmes, ma femme et moi, l’heureuse surprise et l’honneur d’être invités par Sa Majesté le roi Baudouin à voyager dans l’avion royal. Le roi avait, avec la reine, accepté l’invitation du président Habyarimana à assister aux fêtes du vingt-cinquième anniversaire de l’indépendance. Ce fut un voyage inoubliable et nous pûmes apprécier pleinement la simplicité et la cordialité de nos souverains.
En vingt-cinq ans, le petit poste de Kigali était devenu une grande ville, étendant ses tentacules sur les collines avoisinantes, jusqu’aux confins du prestigieux aéroport Grégoire Kayibanda.
Le 1er juillet, au nouveau stade de sports, nous assistâmes émus au défilé des écoles, des métiers et, finalement, d’une armée qui avait atteint sa pleine maturité. Les danses de masse nous enchantèrent par leur élégance rythmée. La danse guerrière traditionnelle des «Intore», avec ses battements sonores des pieds et des chevilles garnies de grelots, les bonds belliqueux et les renversements brusques des longues crinières dorées nous impressionna. Mais il y eut surtout une pantomime de groupe retraçant, en un raccourci naïf mais saisissant, l’histoire du pays: la forêt des premiers âges, peuplés de bêtes sauvages et de quelques pygmées chasseurs; l’arrivée des Hutu, les agriculteurs, abatteurs de forêts; la lente invasion des Tutsi, accompagnés de leurs vaches à longues cornes ; l’esclavage avilissant du peuple hutu et sa révolte qui divisa le pays en deux groupes hostiles ; l’avènement de la démocratie et finalement la réconciliation nationale, dans la joie d’une nouvelle danse de masse à la fois solennelle et si gracieuse.
Le président Habyarimana prononça un discours faisant le point du degré d’évolution politique, sociale et économique du pays. Il fut longuement applaudi par les milliers d’assistants. Il me faisait penser à notre roi: le président, lui aussi, était devenu le trait d’union dans la diversité de son peuple.
Deux banquets furent organisés à la rwandaise, chacun allant se servir à deux grandes tables. Le premier en l’honneur des chefs d’État voisins et, bien entendu, de nos souverains. J’eus le plaisir d’être appelé à la table d’honneur et put échanger quelques mots avec le président ainsi qu’avec le maréchal Mobutu, mon ancien compagnon d’armes. Quant au second banquet, il fut tenu en l’honneur exclusif de nos souverains, dans la même simplicité du service et des mets offerts.
Malheureusement, beaucoup de mes anciens compagnons ruandais étaient morts. J’en ressentis la mélancolie inéluctable de l’homme vieillissant qui compte les vides autour de lui. La plupart des milliers de spectateurs, rassemblés au stade sportif, n’étaient pas encore nés au moment de la révolution, mais j’eus encore la satisfaction de constater que le temps n’avait pas effacé tout souvenir. Il y avait encore des hommes et des femmes qui me connaissaient. Beaucoup parmi eux auraient pu me dire, comme le fit l’ambassadeur du Rwanda à Bruxelles: « Mon Colonel, où pensez-vous que je serais si vous n’aviez pas été au Rwanda à point nommé? ». Comme j’hésitais à répondre, il répondit lui-même à sa question: « Sans nul doute, je serais six pieds sous terre! »
Il résumait bien ainsi le rôle que j’avais joué dans son pays. Je ne crois pas, en effet, que la révolution du peuple hutu aurait réussi, si je n’avais empêché le mwami et la caste tutsi de prendre les armes et de la réduire à néant. Ce n’aurait évidemment été que partie remise, car le joug tutsi était devenu intolérable. Mais avec quel sort et dans quel bain de sang?
La révolution a été plus d’équité et de justice. Pour que ses enfants ne doivent plus jamais vivre dans la peur. Conscient de cet enjeu profondément humanitaire, je l’ai laissé faire. Je l’ai aidée sans trop me soucier de la légalité de mes actes. Aujourd’hui, malgré les conséquences peu favorables à ma carrière, je suis heureux de l’avoir fait.
Au début de ces mémoires, j’ai rappelé à l’occasion d’une conversation avec le vice-Premier ministre Paul Henri Spaak, qu’une révolution est une œuvre collective, dans laquelle certains hommes jouent un rôle déterminant. Les événements ont pleinement démontré l’évidence de ce fait. Il est juste et séant, à la conclusion de cet ouvrage, de rendre hommage à tous ceux qui ont contribué à la réussite d’une révolution dont la seule raison était de sortir de la condition d’esclave.
Une mention toute spéciale doit être faite de deux hommes qui, en des domaines très différents, ont œuvré pour que finalement la justice triomphe.
Monseigneur Perraudin, archevêque de Kabgayi, a su imprimer à l’action de l’Église catholique une orientation audacieuse pour l’époque, afin de restituer au peuple hutu sa dignité d’enfant de Dieu. Ce faisant, il lui a apporté l’immense soutien d’une Église militante. Il l’a fait discrètement, soucieux de respecter toutes les races, mais sans hésiter à prendre la défense des faibles et des opprimés. Dans un pays profondément chrétien, cette action perspicace a revêtu une importance capitale.
Le vice-gouverneur général, puis résident général Jean-Paul Harroy mérite également d’être cité tout spécialement. Homme d’étude, à l’esprit ouvert et patient et de disposition profondément pacifique, il préférait évidemment le dialogue et la conciliation à l’action directe et forcément plus brutale. Le remplacement massif des chefs et des sous-chefs tutsi par des Hutu a sans doute heurté ses dispositions naturelles, même s’il se rendait compte de sa nécessité. La perquisition opérée chez le mwami a blessé son souci du respect des formes et de la bienséance. Mais il a su se convertir à la conviction que ce qui se faisait sous ses yeux ne visait qu’à rendre à un peuple sa raison de vivre. Il a dès lors assumé pleinement le rôle ingrat d’intermédiaire, de ce que je me permettrais d’appeler « amortisseur diplomatique» , entre nous, les acteurs du champ et l’autorité supérieure, le gouvernement belge et surtout les diverses délégations de l’Organisation des Nations Unies. Il l’a fait inlassablement avec fermeté et avec tact, et nous a évité bien des problèmes politiques et juridiques qui sans lui seraient restés sans solution.
Tout le corps territorial mérite d’être mentionné pour sa collaboration enthousiaste à une œuvre de justice, même si pour certains cela signifiait la rupture de relations amicales avec les autorités autochtones traditionnelles. Chefs de territoire et agents territoriaux m’ont ainsi entouré d’une équipe, sans l’aide de laquelle, rien n’aurait pu être réalisé. Ils sont à présent disséminés dans le monde. Certains d’entre eux ont continué à œuvrer au Rwanda et dans le tiers monde, d’autres s’occupent encore activement d’aider le pays des Mille Collines, tels Messieurs de Jambline de Meux et Copieters Wallant, respectivement président et secrétaire de l’Association Belgique-Rwanda. Ces hommes, indispensables sur le terrain, ont fait honneur au cadre de l’administration, au senior service de l’Afrique belge.
Bien naturellement, ma gratitude toute particulière, va vers les officiers et les sous-officiers qui, dans des conditions difficiles et souvent dangereuses, ont su donner au Rwanda les moyens indispensables à la sauvegarde de sa jeune indépendance. J’ai spécialement mentionné leur commandant, le lieutenant-colonel Vanderstraeten, mais il faudrait en citer bien d’autres, tel le major Tulpin, que nous surnommions Milord, le commandant Michel, fils du colonel sous les ordres duquel j’ai eu l’honneur de servir, homme calme et pondéré, profondément attaché à sa profession de soldat, le commandant De Corte qui assuma la lourde responsabilité de maintenir le maigre charroi en bon état et d’instruire les chauffeurs et les mécaniciens, le commandant de Paeuw, fondateur de l’École d’officiers, qui a su y créer un climat de sérieux et de dignité, dans le respect de la vocation du métier des armes, l’adjudant Vijt aussi, frère d’un autre camarade de promotion qui fut décapité par la Gestapo, exemple de travailleur obstiné dans sa modeste tâche d’instructeur et beaucoup d’autres dont le souvenir s’estompe dans ma mémoire et qui méritent d’être cités.
Tous ces hommes ont, à des titres divers, bien mérité du Rwanda. Mais que dire des véritables acteurs de ce drame humain, les Hutu eux- mêmes?
Je pourrais mentionner les noms de dizaines d’hommes qui m’ont appris à connaître, à apprécier à sa juste valeur et à aimer ce peuple africain.
Que ce soit Joseph Gitera, l’audacieux orateur, Grégoire Kayibanda, le chef, l’organisateur, Munyangaju, le penseur tranquille, Mbonyumutwa, le solide paysan ou Bicamumpaka, le leader incontesté du Nord, eux et beaucoup, beaucoup d’autres ont forcé mon estime et mon respect. Ils n’ont pas hésité à faire face à leurs oppresseurs et plusieurs d’entre eux l’ont payé de leur vie. Ce sont eux qui ont été les véritables libérateurs de leur peuple.
Et finalement, il reste le peuple hutu lui-même. Comment, par quel miracle, lui qui était depuis des siècles soumis passivement à la domination de ses maîtres tutsi, comment ce peuple a-t-il trouvé la volonté et le courage de secouer son esclavage? Sans doute a-t-il senti que le temps des grands changements était venu. L’UNAR le menaçait d’un retour à un passé douloureux. La Tutelle, qui le protégeait cependant trop peu, donnait des signes d’abandon. Il était question d’une indépendance dont il se méfiait. Ses leaders, conscients de l’enjeu, l’appelaient à la lutte pour sa survie.
Voilà pourquoi plusieurs centaines de ces hommes humbles et laborieux ont trouvé une mort souvent cruelle. Ils ont offert leur vie pour que leurs enfants ne connaissent plus jamais le sort qu’eux-mêmes avaient dû subir pendant si longtemps.
Voilà donc la vraie réponse à la question que me posait le ministre Paul Henri Spaak. Une révolution n’est pas le fait de quelques hommes, ni même d’une classe d’hommes. La révolution rwandaise fut la résultante de multiples forces dont la conjonction a fait sauter le carcan de l’esclavage d’un peuple, le peuple hutu.
Poème pour illustrer la solidarité humaine du Colonel Guy Logiest
À l’homo sapiens
Tu ne te souviens pas de tes premiers pas d’homme
Alors que tu étais déjà un assassin,
Un animal un peu évolué en somme,
Vivant au jour le jour, insouciant du demain.
Tout au long du parcours de ta brève existence,
Mesurée à l’échelle de l’évolution,
Tu as développé ton besoin de science,
Ton désir de pouvoir et de domination.
Livré aux éléments, conscient de ta faiblesse,
Tu as fébrilement cherché leur protection
En t’inventant cent dieux et autant de déesses,
Assureurs de vie, gardiens de tes passions.
De pillage en viol, tu as tué tes frères,
Dont tu es devenu le plus grand ennemi.
Criminel endurci, tes cruelles colères
N’ont pas même épargné ton parent, ton ami.
ET POURTANT,
Tu as montré que tu sais aimer et sourire,
Que tu sais être bon, être reconnaissant,
Qu’écoutant ton seul cœur, tu as appris à dire
Des paroles d’amant, des mots attendrissants.
Tu sais aussi pleurer, partager la détresse
D’un frère malheureux. Et lui porter secours,
Quand rien ne t’y oblige et que rien ne te presse,
Simplement par bonté, en un geste d’amour.
Tu as su t’indigner devant les injustices,
Les abus du pouvoir, la cruelle oppression.
Et sans tergiverser, tu sais entrer en lice,
Pour prendre la défense de tes opinions.
Mais tu as pu surtout, en un élan suprême,
Maîtrisant, malgré tout, ton instinct animal,
Et puisant ton courage au tréfonds de toi-même,
Sacrifier ta vie pour ton seul idéal.
Guy Logiest
Gand, le 1er juin .1987
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