La Proclamation De La République Et Le Referendum Du 25 Septembre 1961
« Il ne suffit pas, pour une révolution, qu’il y ait des soulèvements populaires, plus ou moins victorieux. Il faut qu’il reste, après ces soulèvements, quelque chose de nouveau dans les institutions, qui permettent aux nouvelles formes de la vie de s’élaborer et de s’affermir ».
Nous avons montré précédemment, qu’en quinze jours de temps, les paysans rwandais avaient terminé leur révolution. Mais il a été indiqué aussi que si l’effervescence révolutionnaire diminuait d’intensité, la violence n’était pas arrêtée pour autant, entretenue qu’elle n’était pas la contre-révolution.
Néanmoins, l’acte principal avait été joué, les paysans avaient bouleversé l’ordre des choses et lancé une nouvelle base de perception dans le mouvement historique du Rwanda. Une nouvelle dynamique est introduite : désormais, il faudra compter avec le peuple.
Cependant, la question qui est posée est de savoir quelles furent les conséquences de l’insurrection de novembre 1959. Il s’agirait non seulement de faire le bilan de la terreur paysanne et de la terreur « noble », mais aussi d’évoluer la profondeur et la signification d’un événement dont l’importance est encore loin de s’être manifestée à sa vraie et entière mesure. Les effets de la Révolution de novembre dépassent l’instant et l’époque où elle s’est produite. En faire l’inventaire appartient aux autres et à l’avenir, peut-être dans un cadre réservé à l’analyse du seul événement.
Si nous évoquons ici quelques uns de ces résultats, c’est pour donner une idée du rapport entre le projet révolutionnaire (les buts) des leaders Hutu et de la masse paysanne et les résultats effectivement atteints. Autrement dit, c’est à titre exemplatif non exhaustif que nous relevons quelques conséquences du soulèvement des Hutu, soulignant par là que la lutte que ceux-ci ont menée n’a pas été inutile et a comblé les espérances de ceux qui, l’ayant commencée dans l’anonymat, l’ont terminée la gloire.
Dans un petit livre publié à l’occasion du dixième anniversaire de l’indépendance et relatant les grandes étapes de l’histoire du Rwanda, les auteurs résument les conséquences de la Révolution de novembre 1959 comme suit :
- Celle-ci a montré à la grande majorité du peuple rwandais l’inanité de l’orgueil dont étaient imbus les Tutsi et le roi ;
- Elle a permis aux Hutu de mettre en évidence leur force mais aussi de découvrir aux étrangers les qualités des Hutu ;
- Elle a renforcé la confiance de la masse en ses leaders Hutu ;
- Elle a permis à ceux qu’avait égarés l’UNAR de revenir dans le giron de la démocratie ;
- Elle a été la porte par laquelle les Hutu ont passé pour arriver au pouvoir ;
- Elle a ouvert la porte à la République.
- Elle a été une solution au problème des pacages (foncier).
Cette énumération fait apparaître que l’insurrection des paysans Hutu a eu des conséquences d’ordre politique et administratif, d’ordre social et psychologique, d’ordre économique aussi et on pourrait ajouter d’ordre pénal.
Les événements de novembre ont perturbé tous les secteurs de la vie du pays. L’action militaire entreprise pour ramener le calme put limiter les dégâts mais sans rétablir la paix. C’est qu’il semble qu’elle ne constituait pas une réponse aux objectifs des insurgés que résumaient les diverses revendications. Les faits auxquels on assistait montraient que la domination Tutsi exclusive était condamnée, de même que les privilèges du passé : des autorités avaient été chassées, les biens qu’elles s’étaient appropriés par la force repris par le peuple en révolte. Les Hutu, constate le Comité du RADER, le 15 novembre, « livrent un combat impitoyable pour leurs aspirations. Même si momentanément, l’occupation militaire apaise quelque peu le pays, après celle-ci, la lutte fratricide reprendra fatalement s’ils n’obtiennent pas satisfaction ». Pour faire régner la paix, une action politique fut indispensable visant à satisfaire au moins quelques revendications des Hutu devenus incontrôlables :
La nécessité de cette action politique, le Vice-Gouverneur Général HARROY l’expliqua dans une proclamation du 24 novembre 1959 :
« De nombreuses sous-chefferies et quelques chefferies se sont trouvées sans titulaire, que ces derniers fussent parmi les réfugiés ou impliqués dans une procédure judiciaire. Il était impossible de laisser toutes ces circonscriptions à l’abandon. En tenant compte autant que possible des préférences des habitants, l’autorité territoriale les a pourvues d’urgence d’un titulaire intérimaire… Il importe donc de ne pas attacher une signification politique excessive au choix de ces intérimaires, appelés pour éviter le chaos administratif dans les nombreuses sous-chefferies où il s’avère urgent et indispensable de commencer la reconstruction des habitations détruites et de regagner le retard du travail des champs ».
Le 25 novembre 1959, un Communiqué civil et militaire soulignait que « dans les circonscriptions indigènes laissées sans commandement par la fuite ou l’arrestation des autorités coutumières, l’installation d’autorités intérimaires se poursuit un peu partout sans rencontrer de difficultés notoires ».
En date du 10 décembre 1959, on comptait « treize chefs intérimaires Hutu qui avaient été mis en place. Dans plusieurs chefferies cependant il y a déjà une grande majorité de sous-chefs Bahutu ».
Il nous semble que cette insistance sur le nombre et l’origine des nouvelles autorités constituait plus une action psychologique destinée à provoquer un sentiment de satisfaction dans les rangs des insurgés et par là à les calmer qu’à étaler l’action anti-Tutsi de l’Administration tutélaire comme l’a prétendu l’UNAR dans sa pétition du 31 mars 1960 remise à la Mission de Visite de l’ONU.
D’après le « Mémoire sur la Révolution » remis à la même Mission de visite par la délégation Hutu au Conseil Provisoire, il y avait en mars 1960, 18 chefs Hutu et 200 sous-chefs. Si on tient compte du fait qu’avant la secousse de novembre, sur les 45 chefs en place, il n’y avait aucun Hutu et, sur les 559 sous-chefs en place, il n’y avait que 1,9 e/r Hutu sous-chefs, on comprend mieux pourquoi les auteurs dudit Mémoire, devant ce succès, en parlent comme du « résultat le plus spectaculaire de la Révolution de novembre ».
Certes, le succès n’était pas total mais il constituait une victoire sans précédent, si on l’envisage sur le plan psychologique. Le seul fait, pour la masse des Hutu, habituée au « mythe du Tutsi prédestiné au commandement et seul capable de l’occuper », de voir quelques Hutu sortir de son milieu et occuper les places que l’histoire du Rwanda sous domination Tutsi et européenne a toujours réservées aux Tutsi, ce fait a créé un nouveau cadre mental pour apprécier les qualités qui conduisent au pouvoir. Désormais, et le fait que l’Administration ait tenu compte des préférences des populations dans la désignation des autorités intérimaires est significatif, ce sont les « amis » du peuple recevront de lui le commandement.
Mais l’arrivée des Hutu au pouvoir ne détruit pas seulement le mythe du surhomme Tutsi. « Malgré les maigres résultats (chiffres ci-dessus) obtenus par le peuple Hutu sorti vainqueur de la bataille, dit encore le « Mémoire », la révolution lui a donné une conscience vive de sa force auparavant insoupçonnée. Nous assistons, poursuit le « Mémoire », à un mouvement de solidarité qui se traduit par la fierté des Hutu de porter ostensiblement leur nom, par leur confiance plus accrue en leurs leaders naturels, par leur réaction croissante contre leur sujétion à la domination féodale, contrastant singulièrement avec leur habituel complexe d’infériorité ».
Quant aux conséquences d’ordre social, il faut mentionner une tension permanente entre le groupe Tutsi et le groupe Hutu dans leurs relations tant que les premiers parurent ne pas admettre que le fait de la révolution Hutu était irréversible, et tant que les Hutu suspectèrent les Tutsi de vouloir remettre en cause leur victoire. Mais c’est surtout la question des personnes déplacées qui a retenu l’attention. La Révolution de novembre a contraint une partie des Tutsi à chercher refuge dans les pays voisins du Rwanda et d’autres à quitter leurs biens pour attendre dans des centres d’accueil une solution à leur situation. Celle-ci déjà compliquée en elle-même fut rendue pitoyable par l’activisme terroriste du groupe qui avait fui le pays et qui nourrissait l’espoir de reconquérir les privilèges perdus. Toute tentative d’invasion du Rwanda suscitait la méfiance à l’égard des Tutsi restés au pays. Socialement, ils n’étaient pas intégrés par la Révolution : « Tous ces malheureux, écrit HUBERT, aigris, souvent dépouillés d’une fortune autrefois importante, menaient grand tapage sur l’injustice de leur sort et n’étaient que trop enclins à accepter les mots d’ordre Tutsi qui leur déconseillaient de s’installer et leur promettaient la restitution de leurs biens et privilèges et le retour de l’ancien régime avec sa douceur de vivre ».
Il est difficile de mesurer l’étendue des conséquences économiques immédiates de la Révolution, leurs effets devant se faire sentir à plus long terme. Il y a lieu cependant de signaler la reprise des terres exploitées par les gouvernants Tutsi. L’expulsion de ceux-ci a permis aux propriétaires de ces terres de les récupérer et de les exploiter à leur propre avantage. Toutefois, il ne faut pas considérer que cette récupération a été une solution aux problèmes économiques du Rwanda. Ceci est un autre problème. Ce qu’il importe de souligner, c’est que seule la Révolution des Hutu leur a rendu leurs droits sur leurs terres. Compte tenu des revendications qui étaient restées sans réponse, la récupération de ces terres est une grande victoire pour les paysans.
Enfin, il y eut des conséquences d’ordre pénal. Les juridictions militaires instituées par l’ordonnance législative n » 081’225 du 12 novembre 1959 eurent à connaître des infractions commises à l’occasion de la Révolution.
Il ressort des décisions qui furent rendues que les délinquants se divisaient en deux catégories : d’une part, ceux qui ont participé aux incendies, dévastations des biens sans préméditation mais parce que pris dans le tourbillon de l’insurrection, d’autre part des criminels qui ont provoqué ou dirigé (à. des degrés divers) avec préméditation les assassinats et les actes de banditisme.
La justice a frappé chacun suivant son degré de culpabilité. Mais, écrit HUBERT, « une seule ombre subsiste au tableau de la répression, le Mwami ne fut pas poursuivi alors qu’il aurait dû l’être, ne fût-ce que pour l’infraction d’arrestation arbitraire avec tortures corporelles… La raison de cette abstention doit-elle être cherchée dans le fait que la tutelle craignait les complications internationales que les Tutsi tentaient par tous les moyens de provoquer, ou plutôt dans celui que le commandement du parquet n’avait pas été renforcé et que certaines affaires sont par nature de la compétence du chef qui doit dans ces cas être énergique et disposer du temps nécessaire ? ».
L’auteur n’a pas eu de réponse à ces questions. Mais devant l’histoire elles restent posées, après la disparition du système colonial. Peut-être qu’un jour la réponse sera donnée, mais en attendant, on aura eu l’occasion de constater que le système qui a su souvent être dur quand il s’est agi des faibles, a quelquefois tergiversé ou reculé quand il fallait corriger les puissants. Ceux qui ont exécuté les ordres ont été jugés et même condamnés, tandis que le donneur des ordres n’a même pas eu à s’inquiéter. C’est là, comme le dit HUBERT, une ombre au tableau de la répression ; nous dirons une ombre au tableau de la justice coloniale.
Si ce cas particulier du dossier judiciaire « royal » est évoqué ici, c’est à cause du poids du délinquant et de la responsabilité que lui attribue l’opinion publique dans la crise dont a souffert le pays.
Le soulèvement populaire de novembre a ouvert une période d’instabilité politique s’expliquant par un désaccord profond de l’opinion publique sur le fondement même du pouvoir : il y a conflit entre deux légitimités: celle de la souveraineté du peuple et celle de droit divin et féodal. Si, depuis l’explosion de la colère du peuple la première eut tendance à s’affirmer aux dépens de la seconde, cela semble dû principalement à ce que MONNEROT appelle la « faillite de l’oligarchie » ou le déclin de l’autorité en possession d’état ». Au moment où la crise prit un cours de non retour, la meilleure position eût été de réaliser des réformes de structure, c’est-à-dire de se conformer au principe de Bacon: commander à la nature en lui obéissant.
Vu la situation qui prévalait au Rwanda, cela eût voulu dire pour le roi Mutara comme pour Kigeri V : changer de point d’appui social, agir contre ses soutiens traditionnels. Il eût fallu accepter de composer avec les revendications sociales, politiques et économiques des Hutu.
En continuant à ruser, en cherchant à ressusciter de vieilles pratiques de terreur officiellement abolies ou désavouées par le cadre colonial dont l’autorité était plus forte que celle du cadre coutumier, le roi a ruiné la foi qu’on pouvait avoir en lui; incitant à la réflexion ceux, même des gouvernants et du groupe Tutsi, qui étaient par nature ou par conviction partisans de la prérogative royale.
Dans l’interview précitée de M. Ndazaro, l’orateur d’éclairait encore pour expliquer les incidents de novembre : « Le Mwami et ses hommes ont voulu décapiter par le terrorisme les mouvements politiques antiféodaux. L’UNAR dévoilait son jeu, proclamait qu’après l’indépendance et le départ des Belges, tous les leaders hostiles au régime seraient liquidés. Ils ont envoyé des commandos de terroristes pour nous attaquer. Il y a eu la foudroyante réplique des masses Hutu contre tous les Tutsi d’abord, contre les seuls Tutsi de l’UNAR ensuite, car les Hutu continuent de respecter les Tutsi qui veulent démocratiser le pays ».
A ces considérations, on pourrait ajouter celles que fit M. MAKUZA, du PARMEHUTU, dans une conférence de presse donnée le 3 juin 1960 à Bruxelles. Expliquant l’attitude du roi et du groupe Tutsi en général — il y avait des exceptions — l’orateur déclara: « Au lieu de prendre conscience des enseignements historiques et malgré les appels d’une partie de la noblesse Tutsi devenue progressiste, le Mwami et la majorité de l’aristocratie Tutsi ont opposé une fois de plus un non-recevoir aux pétitions qui leur furent adressées par les représentants du peuple Hutu. En réaction contre la marée démocratique irrésistible, les féodaux se sont alors groupés dans un parti totalitaire, l’UNAR, qui s’est donné comme objectif l’indépendance immédiate et sans conditions, celle-ci permettant évidemment aux maîtres féodaux de juguler des courants démocratiques et réinstaurer leur pouvoir menacé ».
Ainsi, lorsque le roi proclame qu’il n’appartient à aucun parti et n’en soutient aucun, qu’il est le roi de tous les Rwandais, point de vue des légitimistes, les adversaires considèrent cette attitude comme une stratégie et une tactique ; ils la nomment fourberie et refusent d’y donner foi et poursuivent leur action sur base des résultats issus des hostilités de novembre.
Au cours des années qui suivirent la commotion de l’automne 1959, les révolutionnaires, avec des hauts et des bas, menèrent leur action en profondeur. Leur tâche était apparue plus longue qu’ils ne l’avaient prévu, semble-t-il, et pouvaient même douter de l’issue définitive du combat engagé. « Ces hommes, lit-on dans un rapport adressé à Kigeri V le 4 janvier 1960, pensent qu’il faudra passer par de nouveaux combats. Ils craignent tous d’être tués tôt ou tard mais acceptent cette hypothèse en disant « d’autres prendront place et à la fin nous gagnerons »… Ils pensent qu’avant deux ans le peuple lapidera la voiture du Mwami partout où elle passera ».
A partir de cette perspective de mort quasi fatale et des résultats acquis suite à la guerre de novembre, il devint possible de noter sans équivoque un nouvel élan chez les leaders Hutu : ils multiplient des discours eschatologiques et messianiques qui, en les aidant à supporter le présent, constituent une projection dans l’avenir des images compensatrices de leurs souffrances et de celles du peuple auquel ils se sont liés. En insistant sur le sort fait aux masses dans le passé et plus récemment aux leaders Hutu par la monarchie, les animateurs du mouvement Hutu cherchent à enlever de leurs partisans toute considération pour le roi et pour le régime monarchique. Le salut de chaque Hutu ne peut être que dans un régime autre que monarchique ; celui-ci devient synonyme de bourreau passé, présent et à venir pour les Hutu.
Le terme « REPUBLIQUE » est ouvertement prononcé, il est dans les discours, il apparaît dans les écrits, on lui donne un contenu semblable à celui qu’on donne au mot « DEMOCRATIE » (un mythe nouveau) qui signifie surtout la fin de l’oppression Tutsi. Dès ce moment, le conflit se traduit par une lutte entre monarchistes d’un côté, républicains de l’autre, c’est-à-dire ennemis et amis des Hutu.
C’est dans ces conditions que l’on assista à la formation d’un Front commun entre le PARMEHUTU, l’APROSOMA et le RADER pour isoler l’UNAR et le roi Kigeri V. Ce fut aussi le moment que choisirent les leaders Hutu pour proclamer tout haut les idées qu’ils avaient cultivées depuis longtemps. A l’issue de son congrès extraordinaire tenu à Ruhengeri le 6 juin 1960 le parti PARMEHUTU déclara :
« Pour la forme de gouvernement à donner au Rwanda, une forme républicaine est celle qui assurera le mieux la liberté des citoyens et leur égalité devant la loi et les représentants du Pouvoir Suprême du pays. En effet, l’expérience vient de prouver au pays que d’une monarchie féodale et raciste à une royauté constitutionnelle, le passage s’est avéré impossible : les pleurs des veuves et orphelins de plusieurs innocents massacrés en novembre 1959, les victimes torturées à la Cour féodale, laquelle venait de jurer de régner constitutionnellement, le terrorisme que le groupe féodal Tutsi, fort du nom de son chef de caste, le Mwami, a imposé au pays depuis le mois d’octobre 1959, sont un témoignage triste, mais irréfutable, de l’inviabilité de la forme Mwami de gouvernement, même couverte de la qualification de constitutionnel. D’autre part, la libération du groupe Bantou-Hutu, plus de 85% de la population rwandaise, vis-à-vis du colonialisme Tutsi, exige l’abolition de la force mwami de gouvernement et de tous les mythes féodaux et racistes, satellites de cette dernière. L’égalité des citoyens exige un régime démocratique qui ne consacre en aucune manière la domination d’une race du Rwanda sur les autres.
« C’est pourquoi le M.D.R. (Mouvement Démocratique Républicain) PARMEHUTU préconise comme forme de gouvernement pour le Rwanda une forme républicaine. Les responsables auront le souci d’adapter la forme républicaine à la situation et aux aspirations du pays, ainsi qu’aux besoins d’ordre extérieur auxquels le Rwanda aura à faire face »
Cette prise de position faite à la veille des élections communales confirmera l’UNAR dans son extrémisme contre les autres partis. La terreur, l’intimidation et le mensonge augmentèrent d’intensité avec comme conséquence des victimes dans les deux camps. Quant au roi, perdant pied devant l’hostilité ou l’indifférence croissantes de la masse, il se déroba : d’abord en refusant toute collaboration avec le Conseil Spécial Provisoire qui avait remplacé le Conseil Supérieur du Pays en attendant les résultats des élections, ensuite en s’expatriant pour attendre hors du Rwanda le jugement qu’un peuple était appelé à rendre sur ses dirigeants.
Pour les leaders Hutu, la clé pour dénouer la crise et pour les sortir de l’insécurité était dans les élections communales. Celles-ci eurent lieu en juin et juillet 1960. Elles furent remportées par le PARMEHUTU et l’APROSOMA avec 2.624 sièges, soit 83,9 %. Le RADER obtint 209 sièges, soit 6,6tandis que l’UNAR eut 56 sièges, soit 1,7%.
Ce succès électoral des partis Hutu fut un coup dur pour l’UNAR. Quant au RADER qui avait escompté recueillir un succès grâce à son rapprochement extérieur avec les partis Hutu, il fut déçu et préféra se retirer du Front Commun en dénonçant le caractère « antidémocratique)) des élections qu’il avait perdues. Se joignant à l’UNAR et à Kigeri V, il introduisit un recours aux Nations Unies en vue de faire invalider les résultats des élections. Pratiquement désavoués à l’intérieur, les monarchistes allaient tenter leur dernière chance en s’appuyant sur l’extérieur.
Assurés de l’appui des masses, les républicains concentrèrent leurs revendications, sur trois points: la déchéance du roi, l’organisation d’élections législatives et l’installation d’un gouvernement provisoire. Le 8 juillet, au lendemain des élections communales, le PARMEHUTU et l’APROSOMA réclamèrent les élections législatives, alors que le roi avait fui le pays.
Devant les hésitations de la Tutelle fort combattue aux Nations Unies par les leaders Tutsi brandissant le drapeau de l’anticolonialisme, les Hutu exigent dans un télégramme au Résident Général, un gouvernement responsable du pays en « remplacement du Mwami défaillant » (176) .
En fait les manœuvres du roi et de l’UNAR aux Nations Unies faisaient redouter l’entrée en jeu de celles-ci pour remettre les Tutsi au pouvoir et contraindre la Belgique, mal vue après l’indépendance du Congo, à abandonner anticipativement la tutelle sur le Ruanda-Urundi. Il s’agissait pour les leaders Hutu d’aller vite, de procéder par le fait accompli de manière à engager la masse des Hutu à défendre sa victoire contre de nouvelles actions de l’UNAR.
La tension provoquée par cette perspective d’intervention de l’ONU en faveur de l’UNAR devint grave. Elle s’accompagnait de manifestations anti-ONU parmi les populations. Le 26 août 1960, le Résident Général, (Vice-Gouverneur Général) constatant que la situation s’était rapidement détériorée, avisa le Ministre des Affaires Africaines de l’extrême urgence de la « mise en place immédiate d’un gouvernement provisoire ». Le 29 août 1960, ayant eu vent des dispositions du PARMEHUTU, il câbla au Ministre qu’il prévoyait « imminente prise de position Hutu si dans 24 ou 48 heures, nous n’avons pu reprendre initiative ».
Mais à Bruxelles, c’était la prudence qui prévalait. Le Conseil de Cabinet du 19 août 1960 avait marqué son désaccord à l’organisation d’élections législatives de crainte de voir se constituer une Assemblée Hutu homogène. Le même Conseil avait estimé que les institutions devraient comporter, grâce à une formule de compromis, une représentation Tutsi suffisante.
Il apparaît ainsi qu’une divergence assez nette existait entre la politique préconisée à Bruxelles par le Gouvernement et celle de M. HARROY et de l’Administration belge au Rwanda. Le 29 août 1960, le Résident Spécial du Rwanda, le Colonel B.E.M. LOGIEST réagit devant cette attitude du Gouvernement. Il écrivit au Ministre des Affaires Africaines entre autres ceci :
« Je voudrais qu’on sache que le Rwanda, après les dernières élections est définitivement entre les mains du peuple et qu’il ne dépend plus de nous d’imposer une formule quelconque de compromis entre Hutu et Tutsi extrémistes. Depuis huit mois, les dirigeants Hutu ont fait preuve de leur capacité à diriger le pays et les élections communales ont montré qu’ils ont la masse du peuple derrière eux. Le temps est révolu où, comme nous l’avons fait en décembre 1959, en créant le Conseil Spécial Provisoire du pays, nous pouvions imposer une formule de compromis par nomination…
Sur le plan extérieur, le Gouvernement qui impose des formules dont le peuple ne veut pas, désire par contre susciter une intervention directe de l’ONU dans la politique interne du Rwanda… Pour conclure, je supplie le Gouvernement, au nom des populations du Rwanda, au nom des Belges qui y résident, de reconsidérer d’urgence sa politique ».
Mais au lieu de revenir sur ses positions, le Gouvernement engagea le Résident Général HARROY à mettre à exécution les prescriptions du Conseil des Ministres. Faire respecter ces consignes constituait une tâche ardue, estimait M. HARROY, car il fallait faire en même temps face à deux graves périls qui menaçaient :
« a) Création au Congo d’un gouvernement Kigeri en exil avant que nous ayons remplacé par un exécutif approprié aux temps actuels postélectoraux le Conseil Spécial Provisoire…
» b) Coup de force Hutu, né de la crainte du a) précédent, de leur énervement de nous voir tergiverser, de l’ivresse qu’ils conservent de leur récente victoire aux élections ».
Cette dernière éventualité était la plus inquiétante pour le Ministre des Affaires Africaines qui ne désespérait pas de pouvoir ramener Kigeri V à de meilleurs sentiments et à le déterminer à collaborer avec l’Administration belge du Rwanda. A cet effet, le Ministre fit le voyage à Bujumbura où il put recueillir les points de vue des parties intéressées. Mais le roi ne vint jamais au rendez-vous, tandis que les interlocuteurs Hutu insistèrent pour que fussent constitués un Conseil sur la base des élections communales et « un gouvernement provisoire avec le maximum de pouvoir et dont la composition soit le reflet des résultats des élections communales.
Avant de quitter le Rwanda-Burundi. le Ministre déclara :
« Le pays du Rwanda a connu une crise non seulement politique mais également sociale.
Maintenant que cette Révolution s’est accomplie, le Rwanda entre dans une nouvelle phase de son évolution. Dans l’intérêt supérieur du pays, il importe que l’ordre et le calme soient partout rétablis, que la paix règne à nouveau sur les collines.
Des structures d’autonomie interne seront organisés ensuite d’élections législatives qui auront lieu dans la seconde quinzaine de janvier 1961, en présence d’observateurs des Nations Unies. Jusque là, des structures provisoires — un gouvernement et une assemblée — seront immédiatement créées qui, en concours avec l’autorité de Tutelle, assureront la direction des affaires publiques.
Le 26 octobre 1960 furent installés le Conseil du Rwanda — une assemblée de 48 membres appartenant aux diverses tendances et désignés par la Tutelle — et le Gouvernement provisoire. Que de chemin parcouru en un an ! Pour le Rwanda et pour les Hutu en particulier, cette journée devint historique et un retour en arrière sera impossible ou du moins impensable.
Devant un peuple qui exultait, le Résident général proclama : « Ceux-là se trompent qui croient que la révolution sociale au Rwanda est réversible… Ceux-là se trompent qui croient cette révolution inachevée et en poursuivent les violences sans nécessité aucune et sans profit pour personne » (187) .
Ce même jour, M. KAYIBANDA, devenu Chef du Gouvernement Provisoire du Rwanda déclarait :
« Cette journée du 26 octobre restera inscrite dans les annales du peuple rwandais. Aujourd’hui, en effet, un Parlement représentatif et un Gouvernement également représentatif sont mis en place. C’est la démocratie qui a vaincu la féodalité. La féodalité sous quelque forme que ce puisse être, la féodalité est vaincue définitivement. Elle est abolie définitivement. Nous la rejetons définitivement ».
Le Chef du Gouvernement Provisoire avait beaucoup de motifs de manifester sa satisfaction compte tenu des efforts accomplis pour en arriver à cette date du 26 octobre.
Pourtant, si la lutte semblait gagnée à l’intérieur, il fallait encore compter avec l’action menée à l’extérieur par le roi Kigeri V et les ultras de l’UNAR. Au lendemain de l’installation de l’Assemblée et du Gouvernement provisoires, Kigeri protesta contre ce fait auprès du Secrétaire Général des Nations Unies ainsi qu’auprès de Sa Majesté le Roi des Belges. A celui-ci, Kigeri faisait savoir notamment qu’il s’était décidé à solliciter « l’intervention immédiate de l’ONU pour :
- Le rétablissement de l’ordre et des libertés démocratiques, la protection des personnes et des biens ; la suppression des camps de concentration.
- L’octroi de subsides pour faire face à l’installation et aux besoins immédiats de la population réfugiée au Kivu, en Ouganda et Tanganyika.
- Remercier les autorités de la République du Congo, particulièrement celles du Kivu, de l’Ouganda et du Tanganyika, pour l’efficiente solidarité manifestée en faveur des réfugiés dans ces circonstances historiques ».
Les débats de l’Assemblée Générale des Nations Unies sur la situation au Rwanda aboutirent à une position favorable à Kigeri et aux monarchistes. Dans la résolution 1579 (XV) du 20 décembre 1960, l’Assemblée Générale des Nations Unies formulait des dispositions aux termes desquelles elle demandait « instamment à l’Autorité Administrante de mettre immédiatement en œuvre des mesures d’amnistie générale et inconditionnelle et d’abolir l’état d’exception de façon à permettre aux militants et dirigeants politiques qui sont exilés ou emprisonnés dans le territoire de reprendre avant les élections une activité politique normale et démocratique ».
De plus la même Assemblée, recommandait « que les élections, qui doivent se tenir en janvier 1961, soient renvoyées à une date qui sera fixée lors de la reprise de la quinzième session de l’Assemblée Générale… ».
Dans sa résolution 1580 adoptée à la même date, l’Assemblée Générale « considérant qu’une divergence d’opinion a surgi au Ruanda-Urundi en ce qui concerne l’institution de la monarchie et en ce qui concerne la personne de l’actuel Mwami du Rwanda.
« Considérant en outre que cette situation pose un problème constitutionnel d’une extrême importance qui devrait être réglé conformément aux vœux librement exprimés de la population du territoire ; » Notant en outre que… le Mwami du Rwanda a accepté qu’on recoure à un referendum pour décider cette question…
» Décide qu’un referendum sera organisé sous la surveillance de la Commission des Nations Unies pour le Ruanda-Urundi, créée conformément à la résolution 1579 (XV) de l’Assemblée générale, en date du 20 décembre 1960, pour connaître les voeux de la population, en ce qui concerne l’institution du Mwami et, s’il y a lieu, en ce qui concerne l’actuel Mwami du Rwanda ».
Cette intervention des Nations Unies eut pour effet de raidir la position des divers partis du Rwanda. Si l’UNAR et le RADER reçurent avec grande satisfaction la décision des Nations Unies, il n’en fut pas de même pour les partis Hutu qui y virent une mesure destinée à frustrer le peuple de sa victoire et à étrangler ses leaders pour asseoir un régime plus cruel que celui que les Hutu avaient renversé.
En réaction contre ces résolutions, PAPR.OSOMA, dans un télégramme à l’ONU, protesta énergiquement contre les décisions intervenues, regrettant la versatilité du Conseil de Tutelle, réclamant le respect des programmes et le maintien des dates convenues en rendant l’ONU responsable des nouveaux événements tragiques que pourrait susciter au Rwanda de volonté manifeste de replacer les populations sous un régime féodal périmé.
Quant au PARMEHUTU, il exprima également son opposition déclarant qu’il n’admettait pas que le Conseil de Tutelle remette, sine die, le moment de doter le pays d’institutions démocratiques, compromettant ainsi le succès de l’indispensable période de rodage qui précédera l’accession du pays à une indépendance saine, rapide et sans heurt.
L’année 1961 débuta pour le Rwanda par la Conférence d’Ostende. Conformément à la résolution 1580 précitée, cette conférence était la dernière tentative pour réconcilier les Hutu et les Tutsi. Elle eut lieu du 7 au 12 janvier 1961. Ce fut un échec que la Commission des Nations Unies pour le Ruanda-Urundi consigna dans son « Rapport Intérimaire » (Document des Nations Unies, A/4706 du 8 mars 1961).
Il est à noter que depuis la résolution de l’ONU de reporter les élections législatives à une date ultérieure indéterminée jusqu’à la fin de la Conférence d’Ostende, la Belgique n’avait pas défini sa position. Ce n’est que le 20 janvier 1961 qu’elle indique qu’elle acceptait de postposer les élections, qu’elle respecterait la décision d’organiser un referendum sur l’institution « Mwami » et sur la personne de Kigeri, enfin qu’elle accepte d’amnistier les prisonniers politiques mais non les condamnés pour des crimes de droit commun, notamment les meurtriers ou tortionnaires.
Cette décision du Gouvernement belge de reporter les élections, avec comme corollaire, l’arrivée prochaine d’une mission de l’ONU, fut très mal accueillie par les populations et les leaders « républicains » du Rwanda. Le désarroi, l’incompréhension, la crainte et l’impatience furent les caractéristiques de leurs réactions.
Il y eut désarroi parce que la décision fut considérée comme contraire à la politique que la Belgique avait annoncée dans la déclaration gouvernementale du 10 novembre 1959. Quant à l’incompréhension elle relevait de l’ignorance des motifs qui avaient poussé le gouvernement belge à se prononcer contre le vœu de la majorité du peuple rwandais que ses représentants aux Colloques de Gisenyi et d’Ostende avaient clairement exprimé et rappelé.
Mais il y avait aussi de la crainte. Celle-ci était provoquée par les événements et les violences dont la province orientale et le Kivu au Congo étaient le théâtre. On craignait que le Rwanda ne subît le même sort si des institutions et des autorités définitives n’étaient installées pour prendre en main le destin du pays. L’impatience qui se manifestait dans l’opinion des collines était liée à cette crainte mais il semble aussi qu’on redoutait que pour se concilier l’ONU, la Belgique n’aidât Kigeri et l’UNAR à reconquérir ce qu’ils avaient perdu.
Pour les Hutu, la décision constituait une impasse, risquait de remettre en question leur révolution. Il devint impérieux et urgent de sauver celleci. Comme le laisse voir le procès-verbal de la réunion extraordinaire de l’APROSOMA du 23 janvier 1961, tenue à Kigali, les partis Hutu examinèrent les moyens de briser l’étau qui se serrait autour d’eux.
Il semble que trois possibilités s’offraient à eux : obéir aveuglement aux décisions du gouvernement belge ajournant les élections, ou bien organiser les élections au suffrage universel direct au mépris de ces décisions ou encore procéder aux élections au deuxième degré.
La première solution fut rejetée parce que la décision constituait « une grave trahison ». La deuxième fut rejetée parce qu’elle comportait un grave danger, elle eût été « une aventure pernicieuse pour le pays ».
Enfin, la troisième fut retenue avec le schéma suivant :
« 1. Le Gouvernement Provisoire convoque tous les conseillers communaux, tous les membres du Gouvernement Provisoire et le Conseil Provisoire. Ils se constituent en Congrès National.
» 2. Le Gouvernement et le Conseil Provisoire sont dissous.
» 3. Le Congrès National élit le chef du Pays par scrutin secret et à la majorité simple. Le Chef de l’Etat nomme le formateur du Gouvernement… Le formateur nomme les Ministres sur proposition des partis politiques…
» 4. Sous la Présidence du Chef d’Etat, le Congrès National procède à l’élection de l’Assemblée législative. Celle-ci comprendra 44 membres proportionnellement au nombre d’électeurs par territoire et élit en son sein son Président et Vice-président.
» 5. Le Chef de l’Etat au nom du Gouvernement et de l’Assemblée Législative demande à la Tutelle la reconnaissance de ces institutions. S’il y a reconnaissance, s’ouvre la période d’AUTONOMIE jusqu’à l’INDEPENDANCE prévue pour 1962.
S’il y a refus, le Congrès National se prononce sur l’Indépendance immédiate du Pays ».
Aux yeux des partis Hutu et de l’APROSOMA en particulier, cette solution comportait plus d’avantages que d’inconvénients. Comme avantages :
« — des institutions démocratiques définitives seraient données au Pays ; » — la population serait satisfaite et le calme reviendrait ;
» — toute compétition politique entre personnes serait écartée,
» — cette procédure ne met pas l’Administration tutélaire locale en cause, les habitants du Pays en sont seuls responsables et organisateurs ;
» — c’est un procédé rapide et efficace ;
» — au point de vue international, la Belgique est inattaquable et selon le principe de la libre disposition des Peuples, l’ONU doit accepter le Gouvernement qui a su prendre ses responsabilités ».
Inconvénient :
« — longue discussion académique à l’ONU et à Bruxelles ».
Le lendemain 24 janvier 1961, le Ministre de l’Intérieur du Gouvernement Provisoire lançait une invitation aux Chefs des partis les invitant à « une réunion d’information à laquelle sont invités tous les bourgmestres et tous les conseillers communaux du Rwanda, ainsi que d’autres personnalités politiques ».
Il faut remarquer que le document ne mentionne pas l’objet précis de la réunion. Mais l’organisation des partis Hutu basé sur le système des « cellules » pouvant faciliter une action clandestine permettait à tous ceux qui étaient convoqués pour prendre des décisions d’être informés discrètement du contenu de ces dernières avant la rencontre.
Des événements d’une importance capitale pour le Pays se préparaient dans le silence : le samedi 28 janvier 1961, date fixée pour la réunion de Gitarama, il s’agirait, dit le comité de l’APROSOMA, réuni le 25 janvier 1961 de « couronner l’œuvre de la libération de la masse sociale Hutu ». La solennité de l’événement en vue exigeait que fût déposée « immédiatement pour la circonstance du moins la double cuirasse de bataille APROSOMA et PARMEHLTTU pour revoir les Hutu réunis dans un « FRONT NATIONAL REPUBLICAIN » rappelant le Mouvement Social Muhutu du début de la lutte pour la libération Hutu.
Afin de mieux souligner la gravité de la décision historique que les Hutu s’apprêtaient à prendre, il paraît intéressant de relever la ‘place qu’occupe la réminiscence dans la psychologie des leaders. Le couronnement de l’œuvre de la libération dont il est question est comparé à la fin d’une longue marche au cours de laquelle rôle des guides fut inégal. Pour le Comité de l’APROSOMA, deux astres ont conduit le peuple Hutu au cours de sa longue pérégrination : GITERA et KAYIBANDA. C’est pourquoi. note le Comité, « ils sont eux deux les MOISE et AARON pour leur Peuple.
Il appartient maintenant au Peuple Rwandais de distinguer entre eux deux lequel est Moïse et lequel est Aaron ».
Ceci signifie que lors de l’élection qui allait avoir lieu à Gitarama, le mérite de chacun, au cours de la lutte que le peuple a menée, serait le critère dans la distribution des postes à pourvoir. Le peuple était choisi pour arbitrer.
Ce même jour du 25 janvier 1961 où le Comité de l’APROSOMA faisait le bilan des mérites, un portrait représentant GITERA fut publié avec en en-tête
« Joseph GITERA HABYARIMANA Celui que le Peuple Rwandais attendait, comme le Messie. depuis six siècles.
Et de part et d’autre de la photo on pouvait lire ces textes évocateurs :
« Bana b’u Rwanda, Bahutu namwe Bagufi Kimwe na Musa n’Umuryango we, Twambutse inyanja y’umutuku Limbi ry’ UBUHAKE n’UBUJA mu Rwanda Nimucyo turwubake NEZA, HAMWE turushyigikize bikomeye INKINGI YA MWAMBA irugejeje aha, aliyo : Joseph GITERA HABYARIMANA muruzi ».
« Fils du Rwanda, Bahutu et Vous menu Peuple : Tout comme MOISE et son Peuple dans leur exode, nous achevons la traversée de la Mer Rouge, tombeau de l’exploitation esclavagiste comme au Rwanda. A présent, construisons le Rwanda promptement et dans l’Union. Posons-le sur la colonne grâce à laquelle le Rwanda en est arrivé à sa présente structure. Ce pilier connu de tous est : Joseph GITERA HABYARIMANA ».
Il y a lieu de considérer ces textes sous le seul angle de la propagande électorale. Il semble cependant qu’il y a plus que cela. En effet, à Gitarama, c’est au niveau des partis que la compétition allait s’engager, et à ce titre le PARMEHUTU et l’APROSOMA présenteraient des candidats.
Or, le premier était fortement majoritaire et à cause de cela ses membres, au nom de la discipline, donneraient leurs voix au candidat de leur parti. Par contre, si le vote se basait sur le seul critère du rôle historique apparent joué par chaque candidat Hutu, nul dans le groupe Hutu A L’EPOQUE DES FAITS n’aurait battu M. GITERA, l’homme le plus populaire dans la défense de la cause des masses.
Ces différentes considérations laissent deviner que dans l’esprit des leaders Hutu quand viendra le 28 janvier, il sera un jour qui ne ressemble pas aux autres et qui plus tard servira à diviser le temps et un « avant » et un « après ». Le 28 janvier marquera donc une fin absolue et un commencement absolu. La représentation de ce commencement absolu qui vient après une fin absolue, elle-même précédée d’une longue attente, est capitale, car c’est entre ces deux que se situe ou apparaît par exemple le messianisme que laisse voir les textes ci-dessus encadrant la photo de M. GITERA.
Les groupes Hutu étaient donc d’accord pour considérer que proclamer la République ne serait pas provoquer la guerre. Au contraire, pour eux, ce serait la voie la meilleure pour assurer le triomphe du peuple qui avait lutté pour être libre. Au surplus, ce serait un moyen de sortir d’une impasse qui pouvait tourner à la catastrophe pour les leaders Hutu.
Au soir du jour attendu, le « Congrès National Rwandais » adressait aux représentants de la Tutelle un message où on pouvait lire notamment :
« Prenant courageusement ses graves responsabilités, le peuple Rwandais réuni solennellement et librement en Congrès National à Gitarama, le vingt-huit janvier de l’an de salut mille neuf cent soixante et un, a décidé et établi solennellement, dans l’intérêt supérieur de la Nation et pour la pacification définitive du pays, institutions démocratiques définies suivantes: abolition forme Mwami de gouvernement et déposition Kigeri V Ndahindurwa, proclamation solennelle République Rwandaise, élection Président de la République, promulgation constitution rwandaise, formation gouvernement définitif, élection second degré Assemblée législative, création Cour Suprême, toutes institutions démocratiques établies selon volonté nation rwandaise librement exprimée par voie mandataires naturels. Exigeons en conséquence prochaines semaines conférence organisée Belgique-ONU-Rwanda — pour traiter problème Indépendance Rwanda Stop ».
C’était un coup d’Etat. L’avenir le légaliserait et consacrerait l’œuvre de la Révolution Hutu au Rwanda, révolution qui devint nationale par son ampleur et son contenu. Une ère nouvelle commençait dans l’histoire du Rwanda.
La Belgique reconnut DE FACTO les autorités publiques instituées par le coup d’Etat de Gitarama estimant « qu’elle n’avait pas à s’opposer par la force à l’expression générale d’une volonté paisiblement exprimée, sous peine de courir le risque de provoquer des désordres dont les conséquences auraient été désastreuses pour le pays ».
Devant le fait accompli de Gitarama, d’aucuns et spécialement Kigeri et les partis monarchistes ont voulu en expliquer la possibilité et la réalisation par la complicité de l’Administration Belge au Rwanda. Les Nations Unies elles-mêmes ont demandé aux partis APROSOMA et PARMEHUTU pourquoi le coup d’Etat a été fait et quels en furent les auteurs ? Quelle y fut la participation des agents de l’Administration belge ?
En fait, si Kigeri et ses partisans n’admirent pas ce qui venait d’être réalisé par les Hutu, c’était dans la logique de la position affichée depuis la mise à jour du problème Hutu-Tutsi. En outre, se rendant compte qu’ils étaient pratiquement mis hors course, leurs assises à l’intérieur du Rwanda devenant presque nulle, il valait mieux sauver la, « présentation », l’honneur leur dû étant nul dans l’ancien royaume.
Quant aux Nations Unies qui s’étaient fait passer comme championnes du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de la nécessité de démocratiser les institutions du Rwanda, il semble qu’elles étaient embarrassées, comme pouvait l’être l’Administration tutélaire. Si les Hutu en étaient arrivés là, n’est-ce pas parce que les Tutsi n’avaient pas voulu faire leur nuit du 4 août comme le leur avait suggéré la Mission de visite des Nations Unies de 1957 ? Si ce qui s’était produit était prévisible compte tenu d’une situation déplorable faite au peuple, comment les Nations Unies pouvaient-elles tenter de ramener la même situation qu’un peuple venait de rejeter sans se renier ?
Répondant aux questions posées ci-dessus, l’APROSOMA et le PARMEHUTU déclarèrent notamment : QUANT AUX CAUSES :
« Pour les Rwandais les résolutions de l’Assemblée Générale signifiaient sans équivoque un épaulement des thèses unaristes par les Nations Unies. Pour chacun de nous, l’application intégrale des résolutions 1579 et 1580 par la Puissance Administrante, constituait une menace très grave pour la paix publique et pour les résultats de la révolution antiféodale. Il faut admettre que si les résolutions précitées n’avaient peut-être pas l’intention d’appuyer les thèses de l’opposition, elles en avaient toutefois l’apparence la plus nette aux yeux de la masse et que celle-ci était légitimement fondée à s’inquiéter, à se méfier. Ces craintes, d’autre part, furent encore accentuées par l’attitude de la tutelle… qui décidait de se conformer aux résolutions des Nations Unies. N’était-ce pas, à nouveau, aux yeux des masses, après la déception lui venue de l’ONU, un abandon de la Belgique devant les manœuvres des féodaux ? Sur qui désormais le peuple du Rwanda pouvait-il encore compter, sinon plus que sur lui-même ? Et ce fut le coup d’Etat ».
QUANT AUX AUTEURS DE CELUI-CI :
« Les partis majoritaires revendiquent pour eux et pour eux seuls la responsabilité du coup d’Etat tant pour son invention que pour son organisation et exécution. Le Ministre de l’Intérieur responsable de la pacification du pays couvrit l’opération de son autorité ».
QUANT A LA PARTICIPATION DE L’ADMINISTRATION TUTELAIRE :
Personne n’a jamais pensé nier la participation matérielle de certains agents de l’Administration à la réunion de Gitarama. Les convocations ont été transmises par les territoires, les transports ont été organisés par leurs soins. Certains agents civils locaux furent présents à Gitarama qui ne pouvaient d’aucune manière avoir été mis au courant des intentions du Ministre de l’Intérieur et des responsables des partis. Leur présence même sur place plaide en faveur de leur ignorance. L’objet déclaré de la réunion étant légitime, nous pensons qu’il est normal que les agents locaux de l’Administration aient prêté leur concours matériel dans le cadre de leur fonction au Ministre de l’Intérieur.
Certains pourraient se demander pourquoi ils ne sont pas intervenus une fois dévoilé le but caché de la réunion. Comment et qu’auraient-ils pu faire ? Entre deux maux il faut choisir le moindre ».
Le 25 septembre 1961, en exécution des résolutions 1957 et 1580 des Nations Unies, eurent lieu les élections législatives et le referendum sur la question du Mwami. Les électeurs devaient répondre à deux questions dans ce referendum :
« 1° Désirez-vous conserver l’institution du Mwami au Rwanda?
» 2° Dans l’affirmative, désirez-vous que Kigeri V reste le Mwami du Rwanda ? ».
Les opérations électorales, ainsi que le referendum eurent lieu au suffrage universel et direct des adultes sous la surveillance de l’Organisation des Nations Unies.
Par un vote massif de plus de 80 % des suffrages exprimés, le peuple rwandais consacra le coup d’Etat de Gitarama et mit fin à un différend qui avait duré des siècles : ce jugement du peuple fut baptisé pour l’histoire : KAMARAMPAKA. A partir de ce moment, la Révolution du peuple fut considérée comme terminée ; il s’estimait lui-même libre, se montrant fier d’avoir brisé des chaînes qui pendant des siècles l’avaient retenu dans une servitude sans pitié et sans espoir.
EN GUISE DE CONCLUSION LES CAUSES DE LA REVOLUTION RWANDAISE DE NOVEMBRE 1959
«Toujours de siècle en siècle, la même exaspération éclate, la jacquerie arme les laboureurs de leurs fourches et de leurs faux, quand il ne leur reste qu’à mourir. Ils ont été les Bagaudes chrétiens de la Gaulle, les pastoureaux du temps des Croisades plus tard les Croquants et les Nu-pieds courants sus aux nobles et aux soldats du roi. Après quatre cents ans, le cri de douleur et de colère des Jacques, passant encore à travers les champs dévastés, va faire trempler les maîtres, au fond des châteaux ».
Nous avons eu l’occasion, à plusieurs reprises au cours de ce travail, d’indiquer quels éléments pouvaient être considérés comme importants dans ce qui allait devenir un conflit ouvert entre les Hutu et les Tutsi.
Notre dessein n’est pas de reprendre l’analyse de ces éléments mais de rassembler quelques uns des traits déjà peints qui font voir qu’à la longue et compte tenu des contingences, le système féodal rwandais portait en son sein sa propre destruction. Autrement dit, la Révolution de novembre est issue du système traditionnel que la colonisation européenne renforça sans toujours l’améliorer.
Dans ces conditions, elle est la conséquence des déficiences du système. Ce sont ces déficiences qui, perçues à travers le contexte social et culturel global, permettent de découvrir toute la signification du changement introduit dans la société rwandaise par le soulèvement des Hutu contre l’oppression des gouvernants Tutsi.
Maintenant que le fait révolutionnaire Hutu est connu, la question à laquelle il faut répondre est: quelles sont les causes de la Révolution Hutu ?
Compte tenu de tout ce qui été dit précédemment sur la situation de la majorité du peuple rwandais, on pourrait répondre à la question par ces quelques mots : les causes de la Révolution Hutu sont dans leur quête de la liberté et du bonheur, dans un besoin de restructuration et d’équilibre des rôles dans la société. Cette restructuration vise l’avenir et fait rejeter l’état des choses antérieur. Bref, ce que fait la Révolution Hutu, c’est « sanctionner le décalage entre la vitalité des représentations collectives et l’atrophie de l’appareil politique qui devrait les enregistrer ».
Quand les troubles de novembre 1959 éclatèrent, la situation politique et sociale restait inégalitaire dans un sens qui traduisait plus les attitudes traditionnelles que les innovations qu’était sensée apporter l’organisation apparemment moderne de la société. Le décret du 14 juillet 1952 qui était encore en vigueur n’avait quasiment rien changé. Le décès de Mutara III, les circonstances de sa succession et la naissance des partis politiques aux tendances diamétralement opposées renforcèrent le décalage déjà énorme entre les fins du pouvoir et la situation des gouvernés.
La situation inégalitaire dont il s’agit ici, c’est celle qui a été découverte à travers les rôles sociaux, les rapports des gouvernants et des gouvernés (supérieurs et inférieurs) dans le fonctionnement des institutions de la société. L’analyse de ces rôles sociaux et de ces rapports politiques a montré qu’il existait des facteurs endogènes importants capables de provoquer une mutation sociale. C’est à ces facteurs que se sont greffés des facteurs exogènes insufflant aux premiers plus de vitalité et accélérant leur mouvement qui s’est épanoui en novembre 1959.
L’existence d’une dynamique interne propre aux institutions telle qu’elle est apparue à travers les faits et réactions, mais surtout l’existence d’un état de contestation que ces faits ont révélé, nous conduit à ne pas privilégier, à la différence notamment de MAQUET et d’HERTEFELT , le facteur culturel pour expliquer l’évolution socio-politique du Rwanda ou à interpréter les événements de novembre 1959 comme s’ils étaient la conséquence logique des impératifs culturels de l’Occident, parmi lesquels le second auteur relève l’idée nouvelle d’égalitarisme.
L’influence de l’acculturation au niveau du changement opéré par la colonisation dans le fonctionnement de l’appareil d’Etat et au niveau de la consommation de nouvelles valeurs liées à l’éthique chrétienne mais non exclusivement propres à celle-ci, cette influence est indéniable. Néanmoins, elle ne nous paraît pas suffisamment assise pour être le principal facteur du changement survenu par la Révolution de novembre.
Si l’on admet qu’un changement social dans une société donnée n’est concevable que par rapport à cette société, à ses éléments constitutifs tels que les groupes sociaux, les rapports, les institutions et leurs interrelations, une attention particulière doit être accordée à leur dynamisme.
Il est vrai que le mouvement révolutionnaire a été imprimé par l’élite acculturée ou familiarisée avec la culture occidentale. Mais il semble que le rôle de cette élite — et l’analyse consacrée à son éveil l’a montré — n’a d’importance, c’est-à-dire de résultat que dans la mesure où il reste basé dans le champ de sa diffusion, c’est-à-dire en rapport avec la masse non acculturée. La relativité du rôle de l’acculturation dans l’interprétation de la Révolution rwandaise doit être d’autant plus soulignée qu’il semble qu’aussi longtemps que la culture d’une minorité n’a pas encore pénétré les masses, elle ne peut être considérée exagérément comme facteur prépondérant de la mise en branle d’une société entière. Mais on sait que l’un des défauts du fonctionnalisme est son déterminisme unilatéral qui privilégie certains facteurs dans l’analyse au détriment des autres.
L’acculturation doit être spécialement soulignée dans la mesure où elle a été un instrument dont se sont servis les leaders pour conceptualiser une réalité sociologique antérieure et inhérente à l’état colonial.
Quant à l’aspiration à l’égalité, à la liberté, au respect de la personne humaine, nous pensons qu’elle ne doit pas être considérée comme un objet d’importation étrangère. Elle existait bien avant la colonisation européenne, née certainement et renforcée à l’occasion du régime d’oppression et d’exploitation. L’une ou l’autre révolte contre l’autorité mentionnée dans cet ouvrage peut suffire à démontrer l’existence de cette aspiration qui n’a fait que s’exprimer à travers une élite au moyen d’un langage et des méthodes de lutte empruntés à la culture étrangère, dans un cadre propre à la « situation coloniale ».
Dans ces conditions, sans devoir nier ni minimiser le rôle des facteurs externes dans le mouvement qui a abouti au déclenchement de la guerre civile de novembre 1959, nous dirons que ces facteurs externes ont été comme des occasions de maturation des facteurs internes ainsi que d’accélération de leur mise en mouvement.
Ce sont ces facteurs internes que nous considérons comme causes premières de la Révolution rwandaise. Elles sont politiques, économiques et sociales.
Parmi les principales causes qui semblent avoir poussé les Hutu à se révolter, les causes politiques figurent à la première place. Nous croyons avoir suffisamment montré dans la troisième partie de cette étude combien le conflit qui s’annonçait avait pour enjeu principal la participation à l’exercice du pouvoir politique. Il serait superflu d’y revenir mais qu’il suffise de rappeler que l’aspect politique a été aussi le thème central des revendications Hutu.
Assez rapidement, les leaders du mouvement ont réalisé que la structure et les institutions politiques centrées sur un groupe ethnique à l’exclusion des autres, favorisaient et créaient des inégalités économiques et sociales qui profitaient généralement aux seuls membres du groupe ethnique dominant. L’analyse que nous avons consacrée à ces institutions a suffisamment mis en lumière ce monopole exercé par un groupe au détriment des autres, même sous le régime colonial européen.
Certes le groupe traditionnaliste et, jusqu’à la veille de la Révolution, la généralité des représentants de l’Autorité tutélaire en Afrique en ont longtemps faussé la nature en prétendant qu’il ne s’agissait que d’un problème de riches et de pauvres, mais cette attitude n’a rien changé à un phénomène essentiellement et visiblement politique.
Il est certain par exemple que dans le soulèvement de novembre, le motif politique fut le moteur principal de l’action des Hutu, même si aucun parti politique Hutu spécifié ne semble avoir pris le commandement de l’insurrection.
Pourtant, on a constaté que la marche des Hutu du Ndiza fut déterminée par la volonté de défendre leur leader M. MBONYUMUTWA, en qui ils voyaient leur défenseur et aussi leur espérance. Eloigner de lui tout danger, c’était s’assurer l’avenir. De même dans le cas de M. BICAMUMPAKA, leader et sous-chef. A l’annonce de sa « mort », les Hutu dressèrent des barrages partout pour empêcher qu’aucun Tutsi rie s’évadât, le crime d’un seul retombant sur l’ensemble.
A ces faits, on peut ajouter celui qui fut commun aux Hutu comme au groupe traditionaliste : l’usage que les deux groupes antagonistes firent du nom de « Mwami », institution qui, à l’époque des faits, était hautement politique et la plus importante.
Pour être sûr que les Hutu marcheraient — il est vrai que la Révolution culturelle est plus difficile à réaliser — les incendiaires Hutu déclarèrent agir en exécution des ordres donnés par le Mwami pour débarrasser le pays des Tutsi dont les abus avaient divisés le pays et qui — c’est plus grave — tenaient le Mwami prisonnier. La tactique assura le succès à ceux qui s’en servaient, tant il est vrai aussi que le peuple agit mais ne réfléchit pas toujours. De son côté, le groupe traditionaliste justifia son plan d’extermination des leaders Hutu en prétendant débarrasser le Mwami et le Rwanda de leurs ennemis.
On pourrait multiplier les exemples, mais ceux-ci suffisent pour montrer que les causes politiques ont joué un rôle prépondérant dans la Révolution Hutu, en tout cas au niveau des meneurs.
Quant aux causes économiques et sociales, elles ressortent également des développements précédents. Outre le système généralisé d’exploitation du peuple, partout le problème foncier était posé avec acuité. L’opinion publique dénonçait depuis quelques années les souffrances et la pauvreté qui étaient devenues l’apanage d’un groupe que défavorisaient aussi les institutions politiques. Les Hutu se plaignaient d’être défavorisés en matière d’enseignement et par diverses discriminations dont ils étaient l’objet et qui en faisaient des sous-hommes.
Mais en tout cela, il leur restait évident que l’origine de leurs malheurs résidait dans le fait qu’un groupe ethnique numériquement minoritaire monopolisait la source de la fortune et du prestige social, c’est-à-dire le pouvoir politique. D’où avec la conquête de celui-ci, les Hutu voyaient la possibilité de donner satisfaction aux autres revendications. Aussi lui accordèrent-ils la priorité au cours de la Révolution en chassant les Tutsi de leurs commandements.
Un deuxième aspect dans cette recherche des causes des événements de novembre 1959 est à situer dans les mobiles à la base du comportement du groupe traditionaliste.
Notre propos sera limité à grouper ici les éléments oui antérieurement ont fait l’objet d’analyse dans la première partie principalement, et dont le fond est demeuré le même malgré les coups de boutoir tentés quelquefois par l’administration coloniale. Les plus significatifs de ces éléments qui ont été déterminants pour motiver le comportement du groupe avant et pendant les événements de novembre nous semblent d’ordre racial, politique et social.
Comme nous l’avons relevé plus haut le groupe ethnique Tutsi s’est toujours cru seul, dans la société rwandaise, à réunir les qualités physiques, morales et intellectuelles censées être celles d’une élite. Partant de la position que l’occupation du pouvoir lui assurait, il s’est forgé une idéologie véritablement raciste selon laquelle la caste Tutsi est par essence supérieure à la caste Hutu et ‘Fwa. Au nom de cette supériorité congénitale et à cause de celle-ci, les Tutsi se sont toujours considérés comme nés pour le commandement et les autres groupes composant la société rwandaise ont été considérés comme nés pour leur obéir. C’est ce phénomène que MAQUET et d’autres auteurs à sa suite ont appelé « la prémisse d’inégalité ».
Mais alors que ces auteurs ont tendance à le considérer comme premier, c’est-à-dire comme le fondement, le point de départ du système socio-politique traditionnel, nous y voyons un principe déduit de faits historiques, une construction à posteriori, élaborée pour justifier la position occupée par le groupe dominant dans la hiérarchie sociale. Le mythe élitiste cultivé et propagé à travers l’institution d’ubuhake a eu pour résultat principal de créer chez les Tutsi la conscience d’être une race à part, un groupe élu, une caste de surhommes.
La formule s’imposa tant que les groupes « inférieurs » furent incapables de produire d’autres faits, de créer une autre situation permettant de contrebalancer la théorie élitiste et raciste du pouvoir chez les Tutsi.
Aussi, à la naissance du mouvement d’émancipation Hutu et au cours de son développement, ce sentiment raciste du groupe Tutsi était-il toujours vivant, même si son intensité pouvait varier chez les individus appartenant au groupe mais pris isolément.
En fait, le mouvement Hutu ne fut pas perçu seulement comme une menace contre le pouvoir Tutsi, mais il fit découvrir à tout le groupe des dominateurs sa vulnérabilité. La prise de conscience par les, Hutu de leur force où le nombre avait de l’importance, et la possibilité offerte par la « démocratie » de voir d’autres figures accéder au pouvoir, furent l’issue par laquelle les Tutsi purent deviner le commencement de la fin de leur domination, ainsi que la faiblesse du système qu’ils avaient figé dans le passé.
« Tout le temps qu’une formule politique est forte, écrit MONNEROT, qu’elle est en état de santé historique, en vigueur, les critiques ne s’en diffusent pas au-delà des groupes restreints, minoritaires, périphériques: elles ne sont pas contagieuses, et le fait qu’elles le deviennent est un symptôme de déclin de la vitalité de la formule, et le moment où elles le deviennent permet de dater le commencement de la fin ». C’est dire qu’a partir du moment où il devint clair que la censure sociale montée par les gouvernants Tutsi pour défendre et imposer leur régime n’eut plus la même efficacité que dans le passé, suite à l’action des Hutu, improbable quelques années auparavant, la réaction quasi automatique fut de renforcer la cohésion du groupe pour la défense de la suprématie de la caste.
On vit ainsi le roi, son entourage immédiat, les vieux notables, les chefs, les sous-chefs coutumiers, bref l’élite Tutsi, à l’exception d’une petite minorité, s’engager avec intransigeance et hostilité à la défense des privilèges historiques détenus exclusivement par la caste Tutsi.
Il est important de noter que la réaction d’auto-défense du groupe part d’abord des tenants effectifs du pouvoir : ce sont les autorités coutumières qui réagissent les premières contre « la montée » des Hutu, cherchant ainsi à maintenir le STATU QUO ANTE les revendications de ces derniers, c’est-à-dire l’inégalité « naturelle » entre le groupe ethnique dominant et le groupe dominé. Mais il est aussi important de remarquer la référence qui est faite à l’histoire du régime Tutsi pour justifier, consolider et défendre comme immuables les positions de supériorité acquises par le groupe en tant que tel.
Si nous accordons attention à ces deux points, c’est que leur analyse fait apparaître et confirme que « la notion chez les Tutsi d’une inégalité : naturelle et de leur supériorité sur les Hutu naquit à la suite de leur conquête et se cristallisa dans leur mentalité avec l’affermissement du régime politique qu’ils réussirent à imposer. Suite à l’avènement de relations politiques à leur avantage, ajoute PAPADOPOULOS, les Tutsi avaient pu développer des notions et des jugements qu’ils appliquèrent avec succès à cette réalité, parvenant ainsi à consolider le régime d’inégalité sociale et d’en promouvoir les effets. LE DEVELOPPEMENT D’UN SYSTEME MENTAL EN RAPPORT AVEC LA REALITE PRODUITE par le contact et le conflit ethniques n’est pas exclu,… IL EST BIEN AU CONTRAIRE ADMIS mais COMME SURVENANT A POSTERIORI. Sans une telle élaboration mentale, poursuit l’auteur, il n’eut pas été possible aux Tutsi de prendre conscience de la réalité produite et de consolider les avantages obtenus en les faisant incorporer dans un système de relations sociales stabilisées. Ici LA NOTION D’INEGALITE TIREE DE L’EXPERIENCE PEUT JOUER A SON TOUR UN ROLE, A PRIORI, CAR ELLE SERVIRA DE PREMISSE A LA PROMOTION ET PERPETUATION des avantages sociaux obtenus ».
Il est remarquable que pour perpétuer ces avantages sociaux que revendiquent aussi les Hutu, le groupe Tutsi n’a d’autre argument que celui tiré de l’expérience de la conquête. Nulle part on ne voit ce groupe assumer l’existence de notions théoriques claires et élaborées présupposées à son émigration au Rwanda. Au cours de cette phase d’auto-défense, il n’apparaît nulle part que le blindage collectif que les Tutsi opposent à la volonté des Hutu de monter, se renforcerait d’un appel à une prémisse de supériorité préméditée avant le fait de la conquête et qui aurait été la base de celui-ci. Il s’ensuit que, compte tenu du fait historique de l’émigration forcée des Tutsi vers le Rwanda dictée par la nécessité de survivre, ce serait surinterpréter un fait ethnologique universellement observé que de supposer une prémisse d’inégalité comme préexistant à cette émigration dans le monde mental des Tutsi et avant le contact de ces derniers avec les Hutu.
Dès lors que l’inégalité que le groupe dominant veut sauvegarder ne participe pas de l’essence de la société mais est un simple accident survenu à celle-ci à un moment donné de son évolution — la lettre des Grands Serviteurs de la Cour le met en évidence — les conséquences tirées du fait historique revêtent une importance plus relative que si elles découlaient du principe ayant occasionné le fait.
Or, parmi les conséquences tirées par MAQUET de la prémisse d’inégalité figure l’attitude protectrice — que l’auteur qualifie de paternaliste — des Tutsi à l’égard des Hutu. MAQUET, et d’autres auteurs à sa suite, en fait la contrepartie de l’asservissement des Hutu par les Tutsi et la fait ainsi apparaître comme essentielle au régime. Par contre, les faits relatés dans cette étude montrent à suffisance que cette caractéristique n’est qu’apparente. L’attitude paternaliste qu’on a cru remarquer dans le comportement du groupe dominant constituait le prolongement de la conquête mais n’était pas basée sur des sentiments d’humanité que ce groupe en tant que tel eut à l’égard des vaincus. La vraie attitude paternaliste est celle fondée sur les sentiments humains d’affection et de protection. Les faits et les situations relevés au cours de cette étude ne peuvent d’aucune façon autoriser d’assumer que de vrais sentiments d’affection aient jamais lié le groupe ethnique Tutsi au groupe ethnique Hutu (nous parlons de groupe et non de cas individuels qui pouvaient se présenter) surtout que leurs rapports furent toujours des rapports d’inégalité. Le système a assumé seulement l’apparence de paternalisme sans en avoir l’essence. L’éveil de la conscience des Hutu et la réaction qu’elle a provoquée chez les Tutsi prouve le bien-fondé de ces considérations : à partir du moment où les Hutu ont été perçus par les Tutsi comme une force capable de s’opposer à eux et même de les renverser de leur position, les liens soi-disant sentimentaux ont disparu et l’antinomie latente qui a subsisté depuis les premiers contacts entre les deux groupes et à travers les siècles a éclaté.
Il ressort de ces considérations que, face à face à l’éveil politique des Hutu, la défense de sa suprématie par la caste Tutsi fut un impératif individuel et collectif, pensée à la mesure du danger, c’est-à-dire de manière telle que toute velléité d’opposition chez les Hutu soit découragée pour le présent et pour l’avenir. Les cruautés dont l’UNAR fit preuve à l’égard des leaders Hutu s’inscrivaient dans ce cadre.
Si même des raisons de solidarité raciale ne furent pas toujours apparentes ni formulées en termes précis, la réalité de leur présence est demeurée au cœur d’une race habituée à gouverner seule et qui brusquement sans avoir jamais pu ou voulu s’instrospecter, se voyait reprochée d’abord d’être seule au pouvoir, menacée ensuite dans ses privilèges
« Dans toute organisation sociale, écrit encore MONNEROT, si la cristallisation en caste ne rend pas la chose tout à fait impossible, ceux qui ont des « mérites objectifs » tendent à monter. Les troubles sociaux éclatent quand ce processus est par trop contrarié ». On peut regretter que dans le cas du groupe Tutsi, les considérations de « caste » l’aient amené à rester imperméable, généralement fermé à ce qui lui était étranger, s’isoler en quelque sorte dans une société où les groupes se retrouvaient complémentaires. C’est en continuant de refuser à l’élite Hutu qui cherchait à monter sur base de ses mérites, que les Tutsi en tant que groupe différent ont créé des bases solides à la Révolution et favorisé des considérations racistes chez leurs adversaires. Cependant, les considérations raciales du groupe traditionaliste n’ont pas été les seules à déterminer ce dernier à s’opposer à l’ascension du groupe Hutu. Il y avait aussi et même fondamentalement des raisons politiques.
Ce que les Hutu ont dénoncé en premier lieu, ce n’est pas le fait racial Tutsi, c’est l’exercice du pouvoir politique par la seule race Tutsi. Le conflit portait donc essentiellement sur le pouvoir politique. Mais comme dans la société rwandaise la possession et l’exercice de celui-ci comportaient pratiquement tous les avantages sociaux, économiques et autres, celui qui en était investi avait tendance à l’identifier avec lui-même, à en faire un droit propre. Le groupe Tutsi avait atteint le sommet de cette identification avec le pouvoir qu’il exerçait ; ce qui, avec le temps, accentuait sa propension à se considérer comme la race élue, prédestinée à jouer le rôle qu’elle jouait dans la société. Ce qui équivaut à fermer la porte aux éléments considérés comme étrangers au groupe, c’est-à-dire A EMPECHER LA CRCULATION DES ELITES DANS LA SOCIETE.
Cette conception fermée du pouvoir peut expliquer pourquoi dès que le groupe progressiste dénonça l’injustice institutionnalisée par la caste gouvernante, le groupe traditionaliste se contenta au début de nier les faits dénoncés. C’est ainsi que le problème Hutu-Tutsi fut qualifié d’inexistant et d’artificiel; que dans la suite l’UNAR fut créée pour empêcher que le groupe Tutsi ne perdît pied devant la menace réelle que représentait l’éveil Hutu qui visait justement à briser l’exclusivité qui caractérisait la conception et la pratique du régime Tutsi. Le fait que la contre-révolution se servit du mythe « mwami » qui fut tout le temps un instrument efficace de domination au détriment du peuple; le fait que Kigeri V envoya un télégramme au roi des Belges demandant de pouvoir rétablir l’ordre lui-même (coutume d’avant la colonisation européenne), alors que les mesures militaires étaient prises, ces éléments constituent autant d’indices de la volonté des gouvernants traditionnels de maintenir les cloisons établies, lesquelles leur garantissaient la sauvegarde des privilèges que procurait l’occupation exclusive du pouvoir.
En d’autres mots, derrière les actions et réactions du groupe traditionaliste dans le conflit qui l’opposa au groupe progressiste, il y a toujours eu des motifs politiques. Il semble d’ailleurs que, au stade où en était l’évolution des mentalités, les raisons politiques pouvaient être les mieux indiquées pour sauver l’unité du groupe Tutsi.
Or, comme on l’a vu, cette unité ou solidarité du groupe dominant ne se manifestait pas seulement sur les plans racial et politique, elle existait aussi au niveau économique et social. Etre chef, sous-chef ou juge n’était pas une fonction qui profitait à son détenteur, mais c’était aussi le meilleur moyen de représenter le groupe d’origine et de lui faire bénéficier des avantages que la fonction pouvait faire obtenir avec le moins de peine. C’est ainsi que les Tutsi qui n’occupaient pas le pouvoir individuellement étaient généralement bénéficiaires d’avantages qui en découlaient et pouvaient s’enrichir sans travailler et au détriment de ceux qui n’appartenaient pas à leur groupe.
Finalement — les développements précédents le montrent — la compénétration du politique, du social, du racial et de l’économique dans le système contre lequel les Hutu se sont insurgés, fait que nous incluons des causes économiques et sociales parmi celles qui ont déterminé le groupe traditionaliste à s’opposer au changement social que recherchaient les Hutu.
Sans doute les abus de tous genres, la psychose de terreur et l’avilissement dont le peuple était accablé constituaient autant de motifs pour le pousser à la révolte. Mais nous croyons que ces maux pouvaient être enrayés si les gouvernants et finalement le groupe Tutsi n’avaient pas refusé le dialogue et coupé la communication avec le groupe Hutu, en voulant prouver à celui-ci qu’il ne doit pas y avoir d’espoir pour des êtres inférieurs. L’acharnement mis par la partie la plus fanatique du groupe Tutsi à rejeter les revendications des Hutu et donc à enlever à ceux-ci toute base d’espoir à court, à moyen ou à long terme, plutôt que de diminuer la somme de ressentiments déjà accumulés par les Hutu, les a rendus plus susceptibles de faire sauter la société. Sous cet angle, on peut affirmer que la Révolution de novembre 1959 a été imposée par les Tutsi, sans que ceux-ci aient pu en mesurer toutes les conséquences. Si en définitive, ils en ont été les principales victimes, c’est vraisemblablement parce qu’ils ont cru qu’il leur était encore possible d’arrêter le mouvement de l’histoire comme ils l’avaient cru longtemps, devant la soumission permanente et séculaire des Hutu.
Comme écrit NIQUEAUX « le drame des Tutsi rwandais fut donc que leur groupe se composait d’une part de hobereaux à l’esprit subtil mais borné, accrochés à leur pouvoir, engoncés dans leurs traditions, incapables de voir plus loin que la colline d’en face, et d’autre part d’individus u urbanisés » mais expatriés et déracinés. La dualité de leur groupe va colorer leur attitude durant la décolonisation : prises de position ultraconservatrices sur les problèmes intérieurs, mais vocabulaire progressiste et positions internationales de gauche, voire d’extrême-gauche ».
Il semble ainsi, que, compte tenu des aspirations manifestées par les leaders Hutu, si les gouvernants Tutsi avaient consenti à l’intégration de ces leaders dans l’appareil de l’Etat, la Révolution ne serait limitée à une simple réforme de quelques institutions ou en tout cas n’aurait pas nécessairement revêtu la forme qu’elle a connue. Le refus du groupe Tutsi de faire participer l’élite Hutu au pouvoir a poussé cette dernière à « s’emparer » de la masse, à l’unifier, pour s’en servir contre le qualifié « ennemi commun ». Et si finalement les gouvernants Tutsi cèdent la place, ce n’est pas parce que le peuple se soulève contre eux, mais, comme dit MONNEROT, « parce qu’ils ont et lorsqu’ils ont laissé dehors, ou ont arrêté dans leur ascension, par égoïsme de groupe (s’exerçant par népotisme), trop de « talents », et lorsque les « talents en question exploitent les frustrations et les ressentiments sociaux-de couches inférieures, et non seulement des couches inférieures et s’évertuent à déloger les occupants des classes supérieures. A ces talents sans chance de carrière se joignent d’autres individus de la catégorie supérieure qui, ou bien sont rejetés, pour une raison ou pour une autre, de leur propre groupe, ou bien spéculent sur la défaite de ce groupe. Les uns et les autres conduisent à l’assaut les HAVE NOT lorsque les circonstances le permettent ».
C’est encore NIQUEAUX qui constate que « cette révolution radicale inscrite dans les chiffres, n’a été possible que parce que les Hutu se sont groupés et que leur unité fut cimentée par la stupide réaction Tutsi ».
Nous avons montré quelles furent les conséquences immédiates pour les Tutsi notamment, d’une révolution qu’ils ont imposée aux Hutu : la démythification de l’individu et du groupe Tutsi, la perte du pouvoir et des privilèges. Quant aux Hutu, ils considéraient leur révolution comme signifiant fondamentalement la REHABILITATION de chacun d’eux et du groupe quant à leur dignité de personne humaine et quant à leurs droits dans la société, mais également la LIBERATION du joug imposé par un double colonialisme, noir et blanc. La PROCLAMATION DE LA REPUBLIQUE est comme le symbole et la consécration de ces réalisations du peuple au cours de sa révolution devenue mémorable.
Cette décision du Peuple Rwandais n’a pas seulement dérouté ceux qu’elle condamnait à devenir réalistes — ses anciens maîtres — mais aussi ceux qui ne l’avait jamais compris en dehors du tableau qu’en avait donné ceux qui l’écrasaient. C’est ainsi par exemple que Paul del PERUGIA ébloui par les apparences d’un régime traditionnel qui ne lui permettait pas de le pénétrer, termine son livre par une sévère condamnation de la Révolution de 1959 :
« Le Feu de Gihanga et celui des beaux Taureaux politiques ont été vilainement éteints. Sur les hauteurs où l’herbe ondule toujours, rien ne les a remplacés ni ne les remplacera. Une lumière a disparu du centre de l’Afrique et, ce jour là, non seulement la négritude, mais l’humanité en ont été humiliées ».
L’histoire est aussi mouvement. C’eût été le contraire, les hommes politiques du XIXe siècle, à l’époque du roi Rwabugiri, feraient l’objet d’admiration et les faits à leur charge tels qu’ils sont relevés dans ce travail, n’auraient que peu de signification. Mais ces hommes que l’auteur fait imaginer comme s’ils étaient figés dans leur propre contemplation, excitent plus le ressentiment que l’affection de leurs sujets.
L’analyse nous a fait retrouver les sujets et leurs maîtres sous leurs masques. L’approche des uns et des autres a montré que la réalité rwandaise ignorait tout du romantisme que lui prête DEL PERUGIA dans son ouvrage. Nous avons essayé d’ausculter cette réalité, nous l’avons accompagnée dans son mouvement. En faisant le point, une conclusion s’est imposée à l’encontre des considérations « poétiques » de M. DEL PERUGIA : les injustices, les exactions et les duretés ne doivent pas faire l’objet d’admiration quand elles font des victimes. Les gouvernants d’avant novembre 1959 ont fait franchir les bornes du tolérable chez le peuple rwandais. C’est à ce moment qu’il devint possible et impérieux d’éteindre le feu de Gihanga, compte tenu du dangereux brasier qu’il était devenu, comme nous l’avons vu. Et l’humanité a été honorée, et non humiliée, par le coup d’Etat de Gitarama qui seul a permis de ne plus considérer les hommes comme des pièces sélectionnées, enfermées dans un muséum. C’est dire que la Révolution Hutu a été libératrice aussi pour la majorité des Tutsi. Le Coup d’Etat de Gitarama avalisé par KAMARAMPAKA a permis aux Rwandais de participer à la vie de l’Humanité, il a ouvert la voie à l’épanouissement de la nation. Désormais, les Rwandais, peuvent parler le même langage et pas seulement la même langue.
Quant le 1er juillet 1962 l’Indépendance Nationale fut proclamée, elle clôturait l’œuvre révolutionnaire du peuple rwandais. Celui-ci avait des motifs de fierté, car, comme dit le Prof. Helen CODERE, « la Révolution au Rwanda est une Révolution rwandaise. Bien qu’une foule de facteurs liés à la présence des Européens au Rwanda durant les soixante dernières années permit à la Révolution de se produire, celle-ci ne fut ni créée ou machinée par les forces externes, qu’elles soient belges, onusiennes, africaines ou autres.
La levée de la Tutelle et la proclamation de l’Indépendance parachevaient l’avènement du peuple réel au Rwanda. La Révolution de novembre était mère de la liberté au Rwanda, elle devenait le flambeau de la Démocratie. Le 1er juillet 1962, une grande page de l’histoire du Rwanda était tournée gardant le souvenir du plus grand bouleversement que le peuple qui affirmait sa liberté ait jamais connu. Savoir ce que ce même peuple fera de cette liberté et de cette Révolution après juillet 1962 est affaire de l’avenir. Mais peut-être pour comprendre la suite, aura-t-on besoin de se souvenir. Alors, le présent travail serait un service.
https://amateka.org/la-proclamation-de-la-republique-et-le-referendum-du-25-septembre-1961/https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/440.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/440-150x150.jpgLes républiques« Il ne suffit pas, pour une révolution, qu'il y ait des soulèvements populaires, plus ou moins victorieux. Il faut qu'il reste, après ces soulèvements, quelque chose de nouveau dans les institutions, qui permettent aux nouvelles formes de la vie de s'élaborer et de s'affermir ». Nous avons montré précédemment,...Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda












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