Familles Africaines Interprétées Par Les Colons
Monsieur de la Palisse aurait pu dire, avec sa sagesse coutumière, qu’il est impossible à l’homme de vivre longtemps en pays étranger; pour le bon motif qu’à force d’y vivre il cesse peu à peu de se trouver étranger et qu’il finit par s’y sentir chez soi.
A séjourner longtemps parmi les primitifs on vérifie cette expérience. Au début, tout est neuf; la couleur locale crève les yeux. Sauvages vêtus d’écorce qui brandissent des armes inconnues et vocifèrent un incompréhensible jargon; nourritures étranges englouties avec des gestes de singes; danses frénétiques sous la lune; lourdes pirogues qui glissent sur les eaux cuivreuses au chant des pagayeurs; appels sourds du tam-tam dans la nuit; la forêt hostile, les tornades brutales, le soleil implacable… Tout enchante le nouveau venu : tout est si différent de ce qu’il avait vécu jusque- là…
Les manières de sentir, de penser, de parler et d’agir sont dans la note du décor extérieur. Les âmes nous demeurent fermées; les mobiles des actes nous échappent; les réactions en présence de la vie paraissent ne point relever de notre logique. Chaque jour nous place devant de nouveaux mystères… Comme on se sent loin, quelle ivresse que cette existence dédoublée, cette évasion de soi-même qui satisfait une des plus grandes passions de nomme… Il est temps de rentrer en Europe, de raconter ses belles histoires; car ce n’est qu’au premier retour qu’on a l’impression de revenir de loin…
Plus tard, dès le deuxième terme, la nouveauté s’émousse, la couleur s’estompe; l’Afrique devient familière; c’est l’Europe qui paraît loin. J’ai entendu un jour, sur le lac Kivu, cette réflexion inconsciemment savoureuse d’un vieux colonial ébloui par la splendeur du site : « Dire qu’il y a des gens qui éprouvent le besoin d’aller courir en Suisse ! Je me demande bien ce qu’ils peuvent y voir de plus beau que ceci ? ». Laissez passer dix ans. Le jargon barbare vous le parlez à présent — sans cesser de l’étudier; si vous savez depuis longtemps que c’est un admirable outil humain, vous y découvrez chaque jour de nouvelles finesses. Les huttes qui semblaient des abris de bêtes, que vous examiniez curieusement comme on explore une tanière ou comme on étudie la structure d’un nid — elles vous ont été hospitalières par des nuits de tornade; vous avez été heureux d’y trouver un feu, une natte sèche, des hôtes accueillants. Les guerriers farouches, ils ont eu recours à vous pour retrouver une chèvre volée ou une épouse volage. Les petits tout nus vous connaissent, viennent hardiment vous réclamer un sou au lieu de fuir à votre approche comme devant un croquemitaine. Les chefs soupçonneux et fermés vous ont, à leur lit de mort, confié leurs terres et leurs enfants, et votre promesse de veiller sur leurs fils a peut-être adouci leur agonie… Vous n’êtes plus seul parmi les sauvages, vous vous retrouvez un homme au milieu des hommes… C’est vers ce temps-là que l’on commence à dire de vous que vous êtes devenu « un peu broussard » — voire même « un peu nègre »! Mais non! Seulement l’inexplicable s’est expliqué tout seul, ou bien a cessé de requérir une explication parce qu’il est devenu familier. Le pittoresque ne vous frappe plus. Les coutumes bizarres, vous en avez saisi la raison d’être — et elles n’ont souvent plus rien de bizarre… Et puis pour tout dire d’un mot : lorsque votre famille s’est agrandie là-bas, comment trouver encore hostile et mystérieux le sol où vos enfants ont reçu la lumière, dont vos propres petits vous disent comme une chose toute simple : « J’aime l’Afrique parce que c’est mon pays ?… »
Vous voyez combien, dans le domaine des études ethnographiques, le point de vue de l’observateur se déplace avec les années. Au début c’est sur l’étrange qu’on insiste : plus un trait de mœurs paraît déconcertant à une mentalité de civilisé, plus on le note avec ravissement. Jamais les primitifs ne paraissent plus loin de nous que dans les relations des voyageurs qui n’ont fait que toucher leurs rivages. Plus tard, quand on est arrivé à sentir un tout petit peu comme le noir ou du moins à deviner comment il réagira dans des circonstances données, c’est le fonds commun d’humanité que l’on se plaît à rechercher et à mettre en lumière; ce qui nous rapproche des sauvages et non ce qui les sépare de nous. On n’a plus le goût d’étonner, mais le souci de faire comprendre; et l’explication gagne en profondeur ce que la description peut perdre en pittoresque.
C’est arrivé au terme de cette évolution que je viens vous parler de la famille indigène dans l’Urundi. Et au risque de vous décevoir je vous dirai d’emblée qu’elle se compose non pas — comme on le croit communément — de sauvages mâles, de sauvages femelles et de petits sauvages, mais très simplement de pères, de mères et d’enfants.
Je m’empresse d’ajouter que l’Afrique est grande. Ce que je vous dirai de l’Urundi n’a aucune prétention de valoir pour d’autres régions du Congo où les races et les mœurs sont profondément différentes.
Des pères, des mères et des enfants…
Oui, enfin : quelques pères, beaucoup de mères, presque pas d’enfants ? La polygamie, les harems, des vices affreux, la dépopulation ? — Erreur. Très peu de polygames; de belles familles; des nuées d’enfants.
La polygamie tout d’abord.
Je regretterais presque d’avoir peu de chose à vous en dire, parce que c’est un beau sujet avec lequel on a chance de plaire : plein de détails piquants pour les curieux, plein d’intérêt pour les sociologues; un sujet émouvant pour les femmes heureuses qui s’apitoient sur le sort des pauvres épouses de là-bas, condamnées à partager avec combien de rivales un mari infidèle par définition. Vous savez qu’on distingue au Congo deux espèces profondément différentes de polygamie : la polygamie de harem et la polygamie de case. La grande polygamie ou polygamie de harem — l’attribution de presque toutes les femmes à quelques notables, le reste de la population masculine devant vivre dans le célibat ou dans l’irrégularité — n’est connue que dans quelques régions et semble en voie de régression rapide. C’est une institution inhumaine, néfaste sans restrictions; elle ne paraît d’ailleurs pas s’être développée spontanément dans la société bantoue et serait due plutôt à des influences étrangères. Elle est tout à fait inconnue dans l’Urundi. La petite polygamie ou polygamie de case est au contraire un phénomène à peu près général, correspondant à un stade de civilisation, ne provoquant pas du tout les mêmes désordres. Les risques plus grands courus par les hommes, dont beaucoup meurent à la chasse et à la guerre, entraînent un déséquilibre dans la proportion des sexes; l’interdiction de tous rapports conjugaux depuis le début de la grossesse jusqu’à la fin de l’allaitement pousse tout naturellement le mari à prendre plusieurs épouses. Enfin, la femme travaille, produit, cultive les champs, représente le seul capital. Une femme de plus, c’est à la fois un signe de richesse et le moyen d’en acquérir de nouvelles.
Cette polygamie-là se rencontre dans l’Urundi, quoique beaucoup plus rare qu’ailleurs parce que n’ayant pas les mêmes raisons d’être. L’interdiction de rapports conjugaux est inconnue; et l’élevage du gros bétail a fait de la vache le capital par excellence : la richesse se mesure à l’importance et à la beauté du troupeau, comme elle se mesure ailleurs au nombre des épouses.
La grande majorité des gens quatre-vingt-dix pour cent au moins — sont donc monogames. Encore parmi les polygames beaucoup ne le sont-ils que par occasion, presque par devoir : ceux qui ont adopté les orphelins de leur frère et épousé sa veuve. L’oncle paternel se dit en kirundi « notre père », les neveux s’appellent « nos enfants » et la belle-sœur « notre femme ». A la mort d’un chef de famille, son frère prend sa place; on met les possessifs au singulier « mon père, mes enfants, ma femme »… Si le défunt a laissé du bien, la veuve demeure chez elle avec ses enfants; le beau-frère a désormais deux familles. S’il est mort pauvre, la veuve va s’installer chez son beau-frère et se construit une hutte dans son kraal. Son sort est moins malheureux que si elle était abandonnée ou si elle devait manger le pain de la charité sans être élevée à la dignité d’épouse. Du point de vue social cette coutume est donc loin d’être condamnable; et j’ai connu des indigènes de très bonne foi qui hésitaient à se faire chrétiens parce que, disaient-ils, la société chrétienne réserverait à leur veuve et à leurs enfants un destin plus misérable que la famille païenne.
Quant aux riches, aux chefs surtout, sont très généralement polygames mais le nombre de leurs femmes reste toujours limité : quatre, cinq est presque un maximum. Autant de femmes, autant d’installations distinctes, autant de ménages tout à fait indépendants et autonomes. Chaque femme a son kraal, sa ferme; elle est maîtresse de maison chez elle. Si le mari est chef, la femme gouverne le canton en son absence, perçoit les tributs en miel et en bière, veille sur le troupeau, garde et élève ses enfants. Elle ne doit jamais subir la présence d’une rivale : elle a seulement un mari souvent absent. Sans doute la situation entraîne-t-elle d’âpres jalousies; mais entre épouses qui vivent loin l’une de l’autre, qui peuvent même ne pas se connaître, qui n’ont jamais à faire le sacrifice de leur dignité, les querelles bruyantes, les rixes grossières ne sont pas à craindre. La polygamie ainsi entendue est pour le mari le secret de la paix chez soi. Pour rappeler le maître qui s’attarde dans les bras d’une autre, rien ne vaut encore le souvenir de la bière exquise, de la hutte si propre, des vaches bien lustrées; et pour le retenir quand il est venu en visite, le caractère de la maîtresse de maison se fait suave puisqu’au moindre nuage il aura toujours la ressource de s’envoler vers un ciel plus clément. Le système est une invention raffinée de l’égoïsme masculin. Mais encore une fois, il ne joue que pour une minorité de privilégiés. La masse des gens n’ont qu’une femme ou du moins n’en ont qu’une à la fois.
Parvenu à l’âge de fonder une famille, le jeune homme « s’achète une femme ». C’est ainsi qu’on traduit d’ordinaire le verbe « épouser ». Traduction inadéquate : je ne connais aucune langue indigène où le prétendu « achat » d’une femme s’exprime par le même mot que l’achat d’une chèvre ou d’une cruche de bière. N’anticipons donc pas; soyons moins exotiques et plus corrects et disons simplement que le jeune homme « se marie ».
Il n’y songe guère avant dix-huit ans. Les filles non plus ne se marient pas à un âge trop précoce; les jeunes mères de douze ans sont, dans l’Urundi, une légende : à douze ans, les fillettes ne portent sur le dos, en guise de poupée, qu’une grande fleur de bananier qu’elles endorment en lui chantant des berceuses, ou bien parfois leur petit frère, quand la maman en a déjà un autre à soigner. C’est vers quinze ans, seize ans, que leur roman s’ébauche : il ne manque pas de fraîcheur.
Dans l’ombre lourde de la bananeraie le sentier serpente, le sentier indigène qui s’est fait tout seul, oeuvre des pieds de l’homme et non pas de ses mains, éternel compromis entre la voie la plus courte et celle du moindre effort. Vingt mètres de ligne droite sont un phénomène. Le plus petit obstacle : une souche qui affleure, un caillou qui pourrait meurtrir les orteils et le sentier dévie pour retrouver un peu plus loin sa direction. L’air est immobile; on ne sent pas un souffle de la brise qui fait frissonner là-haut les grandes feuilles déchirées des bananiers. Des deux côtés du chemin, les troncs vernis jaillissent en touffes éparses; des haricots sont plantés tout autour. Pour que le bétail rentrant au kraal n’envahisse pas les champs, on a bordé le sentier de haies d’euphorbes qui poussent, poussent, cherchant la lumière, se rejoignent au-dessus des têtes, ferment tout accès aux rayons du soleil. L’eau stagne dans cette pénombre. Les vaches y glissent, l’une après l’autre, toujours dans les mêmes trous; cela finit par former d’affreux cloaques, une succession d’échelons séparés par des fosses de boue. De loin en loin, comme au confluent de deux ruisseaux, un sentier secondaire s’embranche, serpentant vers l’entrée invisible d’un kraal… La marche, dans ce labyrinthe, est vraiment pénible : car on n’entretient jamais un sentier; quand il devient impraticable, on l’évite et il s’en crée un autre à côté. Ici, les champs et les haies interdisent ce déplacement : tout au plus jette-t-on dans les trous trop profonds où les vaches pourraient se casser les pattes, des troncs de bananiers qui pourrissent et rendent la boue plus épaisse et plus gluante encore.
Mais, quel carrefour inattendu? Voici un vrai petit chemin qui s’amorce sur le sentier principal. Largement débroussé, balayé jusqu’aux moindres brindilles, épousseté presque, lissé, accueillant, tentateur… Qu’est-ce donc que cela veut dire ?… Cela veut dire qu’à l’autre bout une jeune fille s’est mise à rêver. C’est par cet innocent artifice qu’elle avoue son impatience d’entendre à son tour l’éternelle sérénade… Et le jeune homme qui passe se prend à rêver lui aussi : Bonne ménagère, sans doute, vaillante, d’humeur égale… capable d’entretenir une maison… de bichonner des enfants… Serait-elle aussi belle que bonne?… Vous devinez la suite : elle est de tous les temps et de tous les climats. On s’informe, discrètement. On est censé ne pas se connaître; mais je gagerais que les jeunes gens trouvent le moyen d’arranger eux leurs petites affaires sans attendre l’intervention des familles…
Enfin, un jour, le joli sentier de plus en plus amoureusement balayé voit passer un visiteur officiellement inattendu… impatiemment inattendu : car vous pensez bien que là-bas comme ici la mère l’a vu venir de loin et a eu le temps de glisser à son mari, d’un accent de triomphe : « Ntachurwasize! Ntachu! Ça y est… je crois bien que ça y est! » L’homme est drapé dans son plus beau pagne d’écorce; il porte sur la tête une cruche bien vernie, festonnée d’une belle feuille de bananier… Il entre, pose sa cruche, invite à boire. Invite qui? Le mari? Non, la femme. C’est bien cela; tout marche à merveille.
On cause du malheur des temps, des récoltes, des chefs, de la dernière beuverie… Mais la conversation languit; les esprits sont ailleurs; le visiteur accroupi se balance gauchement d’un pied sur l’autre, en se demandant comment débuter. Madame l’aiderait bien, mais l’étiquette s’y oppose.
Enfin, il rassemble son courage, vient au fait : j’ai un parent, ou : j’ai un ami — qui cherche une vache.
— Ah, vraiment, dit la femme, poliment indifférente (la femme, pas le mari). Et qui ça ?
— Un tel, fils d’un tel.
— Et c’est une vache à quatre pattes qu’il cherche? — Non, une vache à deux pieds suffirait…
Ouf! C’est fait!… La conversation reprend sur des sujets généraux. Dès qu’il peut partir sans être incorrect, l’émissaire prend congé, après un dernier regard de regret à la cruche encore à moitié pleine que Monsieur et Madame vont vider en supputant la dot… Lui-même se hâte vers un autre pot de bière près duquel l’amoureux transi trompe son impatience en attendant le compte-rendu de l’ambassade.
Et les négociations s’amorcent.
La dot rêvée, c’est toujours une vache. Combien de jeunes filles se sont flétries dans l’attente parce que leur père ne se résignait pas à se contenter des treize houes qui sont la dot du pauvre, espérant toujours la vache, emblème d’un rang social supérieur, la vache qui vaut une particule, la vache qui vaut un blason! A seize ans, fraîche et jolie, elle la valait sans doute. Peut-être un petit amoureux travaillait-il — mendiait-il plutôt — d’arrache-pied dans l’entourage d’un chef pour conquérir la génisse qui les aurait unis? Mais le chef s’est fait tirer l’oreille… La jeune fille espère toujours… D’autres prétendants pauvres se présentent et sont éconduits… Puis l’âge vient : il vient vite en Afrique; les légères meurtrissures des ans deviennent des outrages de plus en plus irréparables… Et quand, après des années, l’amoureux de jadis a fini par recevoir sa vache, d’autres sentiers, gentiment balayés de plus fraîche date, ont invité ses pas…
Des esprits généreux — des féministes même — se sont indignés de cette institution de la dot qui ravale, dit-on, la femme au rang d’une bête de somme ou d’un article de mobilier. Leur compassion part d’un bon naturel, mais ils peuvent quitter ce souci. On apprécie peut-être mieux la femme pour laquelle on a payé une dot, que celle dont on n’a voulu qu’avec une dot. La femme indigène ne s’y trompe pas, qui ne se sent bien mariée que quand un versement dotal sérieux a été effectué, et qui mourrait de honte plutôt que d’avouer que son mari l’a eue pour rien. Quant à l’hypothèse où elle aurait payé pour être choisie, elle paraîtrait si dégradante que personne ne songe à l’envisager.
La cupidité du père, tenté de donner sa fille en mariage au plus offrant, est d’ailleurs corrigée dans une large mesure par le fait que jamais la jeune fille n’est épousée contre son gré. Si elle ne choisit pas son mari, du moins l’accepte-t-elle librement; son refus est décisif.
Une fois le mariage conclu, et en attendant le lien par excellence que sont les enfants, la dot constitue sans doute possible la meilleure garantie de stabilité du mariage. Les jeunes femmes — dans l’Urundi — sont frivoles, fantasques, susceptibles; les maris, exigeants sur le chapitre nourriture. Au premier refus de satisfaire un caprice de toilette, au premier reproche sur la soupe, les nouvelles mariées n’ont qu’une menace à la bouche : je retourne chez ma mère. Et c’est qu’elles le font! Un beau soir, en rentrant des champs, le mari trouve porte de bois — ou plutôt claie de roseau — à l’entrée de la hutte. Madame a pris sur la tête sa corbeille et sa natte et, boudeuse, est rentrée à la maison!… Encore un ménage à vau-l’eau!
Heureusement, il y a la dot. Vous devinez si le père est consterné : adieu veau, vache, troupeaux, richesses : il va falloir restituer. Le plus souvent, d’ailleurs, la dot est déjà engagée : un voisin a acquis d’avance la propriété du premier produit femelle en échange de la bête de boucherie dont on a partagé la viande le mois dernier; ou bien la génisse est en pension chez un client : que de procès en perspective! Le père se fait éloquent. Il cajole, il supplie, il menace de mourir de chagrin…
— Un mari si bon!… et cette fille dénaturée qui veut ruiner son vieux père!…
—Mais, dit la fille, il me battait!
—Et puis? dit le père avec sévérité, est-ce que je ne bats pas ta mère, moi?
La mère, de son côté, fait entendre les conseils de sa sagesse désabusée :
— Ma pauvre enfant, si tu crois qu’ils ne se valent pas tous !…
Et si la fille se plaint d’avoir été frappée à coups de couteau, la mère trouvera toujours à lui montrer quelque vieille cicatrice pour lui prouver qu’on ne meurt pas d’un petit coup de couteau. Enfin, le plus souvent, tout s’arrange. Au bout de deux jours, la pauvrette réintègre la hutte conjugale; elle y trouve un mari affamé, assagi, repentant et, bien plié dans un coin, le pagne dont elle avait tant envie…
En somme, et bien qu’on l’admette pour les motifs les plus futiles, le divorce est assez rare, surtout chez les pauvres où la dot a relativement plus d’importance. Chez les chefs, les unions conjugales se font et se défont trop souvent au hasard des alliances politiques. Mais dans le petit peuple la stabilité est la règle. Un jour, au cours d’une enquête démographique, je fis sortir de la foule quinze très vieilles femmes prises au hasard. Sur les quinze, onze en étaient à leur premier mari, avec qui elles avaient partagé toute leur existence; trois s’étaient remariées après veuvage, une seule après divorce.
Il y a cependant une catégorie de ménages qui tournent presque toujours mal : ce sont les ménages stériles. On se marie pour avoir des enfants; quand on n’en a pas, on se quitte dans l’espoir d’être plus heureux ailleurs. La femme reprend sa liberté et le mari sa dot. Cela paraît tout simple et c’est cependant une occasion de procès. Écoutez plutôt. Un jour, un vieux vient se plaindre chez moi. Il avait après bien des années renvoyé sa femme à ses parents et réclamait restitution de la dot.
— Voyez, me dit-il en fouillant fébrilement dans son sac dont il extrait treize petits morceaux de fer informes, treize moignons de houe invraisemblablement usés jusqu’à la tige, — voyez ce que mon beau-père a osé me rendre.
Digne, le beau-père s’avance pour parler à son tour. Il démasque la pièce à conviction qu’il avait eu soin d’amener à l’audience.
Et moi, dit-il en montrant une petite vieille toute ratatinée accroupie à terre — voyez ce qu’il a osé me rendre à moi!
La coutume lui donnait raison; et mon sens de l’équité se trouva d’accord avec la coutume : l’usure de la dot et l’usure de la femme s’équilibraient à peu près; et les plaideurs furent renvoyés dos à dos au milieu des rires de la foule ravie.
Le plus souvent, d’ailleurs, une nombreuse progéniture a tôt fait de cimenter les unions, jusqu’à les rendre à peu près indissolubles. Les enfants sont impatiemment désirés et joyeusement accueillis. Les pratiques anticonceptionnelles sont inconnues et abhorrées : au contraire, on aide la nature. Les jeunes femmes ne manquent jamais de porter les amulettes prescrites par les circonstances; et dès que s’annonce un espoir, une foule d’interdictions rituelles entoure la future mère pour que sa délivrance soit heureuse, pour que l’enfant soit beau et que ce soit un garçon. C’est ainsi qu’une femme enceinte évite soigneusement de regarder un lézard qui tire la langue; ou si, par mégarde, elle l’a vu, elle se hâte de tirer la langue elle-même : sinon l’enfant naîtrait avec une langue énorme. C’est ainsi encore qu’elle s’arrête pour ne pas dépasser sur le sentier un serpent endormi; s’il tarde à s’éveiller, elle lui jette un caillou. Si le serpent n’ouvre qu’un œil, la femme doit aussitôt en fermer un, sous peine de donner naissance à un enfant borgne. C’est ainsi enfin que son mari ne peut la corriger désormais qu’à main plate et non plus à coups de bâton. Il faut croire que toutes ces prescriptions sont efficaces, car les femmes Barundi sont extraordinairement prolifiques. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer les noms. Jusqu’au sixième enfant, on les impose au hasard des circonstances, suivant la fantaisie du père. A partir du septième on adopte des noms stéréotypés : Nyandwi, « le septième », c’est Septime; Minani, « le huitième » c’est Octave — et ainsi de suite jusqu’au quatorzième. On ne prévoit pas le quinzième. La fréquence de noms tels que Buchumi, Misago, qui désignent les dixième et onzième enfants d’une même mère, prouverait à elle seule la fécondité de la race et le grand nombre des belles familles. L’étude confirme d’ailleurs cette observation superficielle. Il ne peut évidemment être question de comparer des statistiques d’Afrique et des statistiques d’Europe : des statistiques d’Afrique, tout d’abord, il n’y en a pas. Nous ne pouvons faire que des sondages, étudier la composition d’une population à un jour donné, ou interroger des gens sur leur passé familial. Il nous est par contre impossible d’établir des pourcentages de natalité pendant une longue période, dans un groupe déterminé. Mais certains chiffres sont suggestifs. J’ai interrogé des centaines de gens, dans tous les coins du pays, dans toutes les classes sociales ; j’ai trouvé que les femmes mariées pendant toute la période physiologiquement utile, donnent le jour chacune à neuf enfants en moyenne ; et les registres de baptême nous révèlent dans les missions catholiques une natalité de 55 par mille habitants. En Belgique, la natalité est d’un peu plus de 18 pour mille, soit exactement le tiers. Une aussi généreuse poussée de vie ne serait cependant qu’un stérile gaspillage de la nature si la mort y faisait des coupes sombres, proportionnellement aussi élevées. Mais il n’en est rien. J’ai trouvé que pour cent ménages atteignant la vieillesse, trois cent cinquante enfants arrivaient à l’âge de procréer à leur tour ; et la même statistique de missions que je vous citais il y a un instant donne une mortalité de 24 pour mille. L’excédent des naissances sur les décès serait donc de 31 pour mille, soit un excédent des naissances sur les décès presque doubles de la natalité de la Belgique.
On ne peut généraliser ces chiffres. La mortalité est moindre dans les chrétientés que dans l’ensemble de la population, puisqu’elles ne comptent pas encore beaucoup de vieillards ; mais par contre beaucoup de nouveaux chrétiens n’ont pas encore atteint l’âge de se marier, il ya donc moins de ménages qu’ailleurs. Quoi qu’il en soit, même en les discutant avec prudence, ces chiffres sont formidables et consolants.
Mais alors, la mortalité infantile ? Encore un préjugé qui ne résiste pas à l’étude. La mortalité infantile proprement dite, le pourcentage des décès au cours de la première année de vie, est certainement moins élevée dans l’Urundi qu’en Belgique. Elle ne dépasse pas 15 pour cent, dont une moitié pendant le premier mois. Nous sommes loin de 50 pour cent dont on parie couramment (et peut-être un peu hâtivement), ailleurs. J’hésiterais à avancer cette affirmation, qui va à l’encontre de toutes les idées admises, si elle n’était la conclusion que de mes seules études; mais Mgr Gorju, vicaire apostolique de l’Urundi, parti de données très différentes des miennes, arrive à une conclusion identique, peut-être même plus favorable encore.
Au fond, cela n’est pas si surprenant. L’idée qu’on se fait en Europe de la mortalité infantile dans les familles indigènes est proprement une idée préconçue. Si tant d’enfants meurent chez nous, se dit-on, malgré l’hygiène, malgré les médecins, combien davantage doivent succomber là-bas, où personne ne sait comment les soigner? Mais ce n’est que pendant les tout premiers jours de la vie du bébé que se vérifient ces sombres pronostics. Les accouchements laborieux sont très souvent mortels, car les matrones qui y président ont peu de notions d’asepsie. Mais, grâce au Ciel, elles n’ont pas souvent à intervenir : en général, elles peuvent se borner à assister tout court sans devoir assister la nature. Je me souviendrai toujours de mon ahurissement, un jour, pendant la guerre dans l’Est Africain, quand à la station de Lulanguru une femme de soldat, voyageant dans le même train que moi, vint me présenter sa feuille de route toute crasseuse et son bébé tout neuf en me disant : « Ajoute-le sur le papier, il est né depuis la dernière station… »
Une fois passée la période critique des accidents de l’accouchement, l’enfant court en somme peu de risques jusqu’au sevrage. Mères fécondes, les femmes Barundi sont bonnes nourrices aussi. Le bébé ne quitte jamais sa maman. Elle le porte sur le dos, attaché dans une peau de mouton, les jambes écartées, la joue écrasée contre le dos maternel, bien au chaud. Il la suit au travail, aux champs, à la danse — et les jeunes mères n’y sont pas les moins frénétiques, ce qui n’a pas l’air de déplaire au petit et ne l’empêche pas de dormir de tout son coeur. Une branche feuillue, manoeuvre comme par un automate, sert de chasse-mouches; une grande feuille de bananier portée sur la tête sert, suivant le temps, d’ombrelle ou de parapluie; et quand le bébé crie — eh bien, on lui donne satisfaction sur-le-champ; que voulez-vous qu’il désire de plus?
Tant que la mère est bien portante, l’enfant va bien. Mais si elle tombe malade, si elle vient à mourir, le pauvre bébé a peu de chances de survivre. Il ne trouvera pas une nouvelle nourrice : jamais femme ne peut allaiter d’autre enfant que le sien. On lui entonne alors d’innommables bouillies, en se servant comme biberon d’une corne à la pointe percée; et le pauvre petit n’y résiste guère. Même sevré à l’époque normale — et l’allaitement se prolonge quelquefois très tard, quand une nouvelle grossesse n’est pas venue l’interrompre — l’enfant voit s’ouvrir une période critique. Il est devenu plus lourd. La mère fatiguée se débarrasse volontiers de lui pendant le travail, l’installe dans un coin du champ, à l’ombre d’un buisson, assis sur sa peau de mouton. Mais que faire en un coin de champ sur une peau de mouton, à moins qu’on ne mange de la terre?… Il essaie ses petites dents sur des patates douces crues. Il se met à ramper, explore le vaste monde à sa façon en goûtant à tout. A la maison, on lui donne la nourriture des grands… Alors se déclarent les entérites mortelles; et, quand il se met à courir, toujours nu, la bronchite le guette. Aussi, tandis qu’en Europe on peut considérer comme à peu près sauvé l’enfant qui atteint un an, c’est à cet âge que s’ouvre pour le petit Murundi une ère de nouveaux dangers; et si l’oeuvre du lait pour les Petits part d’une inspiration généreuse, quelques bonnes bouillies pour les plus grands arriveraient à des résultats infiniment plus féconds.
Souhaitons bonne chance à notre bébé et regardons-le grandir. On désigne son âge non par un chiffre banal de mois ou d’années — les parents en ont d’ailleurs vite perdu le compte — mais de manière beaucoup plus directe et pittoresque, par un mot qui situe son développement. Le nourrisson — l’enfant qu’on vient de sevrer — il rampe — reconnaît un serpent — il parle — il court — il puise l’eau — il va garder les chèvres. J’interrogeais un centenaire pour tenter une chronologie des derniers règnes : je lui demandais l’âge de Mwezi quand il devint roi (vers 1835). Il réfléchit un instant et me répondit : « Il commençait de grimper aux arbres quand sa mère le menaçait d’une fessée ». Je traduisis sur mon carnet : sept ans. Peut-être six, si Mwezi était un enfant précoce. — Plus tard l’enfance n’a plus de jalons saillants et c’est de la taille qu’on parle. Mais ne demandez pas à un indigène : « Quel âge a ton fils ? Comme cela? — en étendant la main. Car il vous répondrait : « Mais non, ce n’est pas un veau : comme cela » — la main dressée. La main étendue désigne la taille d’un être à quatre pattes; l’homme, qui regarde le ciel, a droit à un geste plus noble.
Mais quand ils ont atteint la taille d’un veau, les enfants ne sont déjà plus si intéressants. Je n’étonnerai pas les mères qui m’écoutent en disant que plus ils sont petits, plus ils sont délicieux. C’est quand ils commencent de marcher qu’il faut les voir : bien dodus, bien cambrés, bien potelés, leur petit corps nu luisant d’une belle couleur de bronze, un rang de perles bleues à la ceinture et un chapelet d’amulettes aux chevilles, ils titubent d’un air grave, les paumes plus claires de leurs mains tendues vers la vie, un bout de langue rose entre leurs dents nacrées, des yeux immenses levés vers vous sous le toupet d’astrakan des cheveux… ils sont vraiment à croquer. Et si parfois, après avoir bien regardé l’Européen, une peur les prend tout-à-coup, si les petits poings vont se crisper sur les yeux et qu’une grimace annonce la crise de larmes, le père a des gestes d’une gaucherie si tendre pour saisir l’enfant au hasard par une main ou un bras ou une cuisse et l’installer sur sa hanche, sa voix se fait si douce pour rassurer le petit, qu’on oublie, je vous l’assure, sa couleur et sa sauvagerie pour ne plus voir en lui qu’un père comme nous, un père comme sont tous les pères, comme était Henri IV disant à l’ambassadeur d’Espagne qui l’avait surpris jouant au cheval avec le Dauphin : « Vous êtes père, Monsieur l’Ambassadeur?… En ce cas, je continue… »
Hélas, cette tendresse dure peu. On ne voit pas longtemps les pères Barundi jouer avec le Dauphin…
L’éducation proprement dite est réduite au minimum; on inculque aux tout-petits la notion des choses qui se font et des choses qui ne se font pas; des choses qui se mangent et de celles qui ne se mangent pas; on les initie tôt aux travaux du ménage; pour le reste, une fois arrivés à l’âge de raison, on peut dire qu’ils s’éduquent tout seuls. L’intervention des parents ne se manifeste plus que de loin en loin, par des taloches égoïstes qui aèrent leur mauvaise humeur ou punissent une maladresse, mais ne procèdent pas du souci de corriger l’enfant et de redresser ses tendances vicieuses…
Laissons passer quelques années encore, et retrouvons la famille à l’heure où les enfants sont devenus des hommes. Elle maintient, devant le monde, une cohésion dont on ne peut que difficilement, dans nos sociétés individualistes, se faire une idée. Elle est vraiment la cellule sociale. En dehors d’elle, l’individu compte peu. L’enfant unique, le « Nyakamwe », ce n’est pas le privilégié, seul héritier de l’avoir familial, chéri et choyé sans partage. C’est « l’isolé », objet non d’envie mais d’une méprisante commisération. Le mot est devenu synonyme de petit être chétif, souffreteux, malingre; de malchanceux. Le Nyakamwe, c’est l’infortuné livré sans défense à tous les coups du sort, en butte à toutes les haines, à toutes les menaces, à tous les attentats; celui qu’on peut tuer impunément parce que personne ne se souciera de le venger. La famille nombreuse, au contraire, fait bloc contre le monde hostile avec une indissoluble solidarité. Dans une société mal policée, le meilleur moyen de désarmer le bras des assassins est encore la certitude que tout meurtre sera impitoyablement, exactement, scrupuleusement vengé; et dans l’Urundi de jadis, je vous assure qu’on ne s’en faisait pas faute. La famille de la victime est solidaire dans la vengeance, la famille du criminel est solidaire dans le châtiment; il atteint aussi bien le fils, le frère, le neveu, le cousin du coupable que le coupable lui-même: Aussi hésite-t-on à s’attaquer à une famille nombreuse, décidée à rendre œil pour œil; hésite-t-on surtout à l’accuser à la légère; et quand on consulte le sorcier pour connaître l’auteur d’une mort suspecte attribuée à l’envoûtement, le sorcier aura soin, le plus souvent, de désigner un isolé, un sans-famille que ses clients pourront exécuter sans risques.
Cette belle solidarité vis-à-vis de l’ennemi extérieur n’exclut pas cependant, au sein de la famille apparemment si unie, la possibilité de dissensions profondes. L’entente n’est de règle que dans les familles monogames; chez les polygames, elle ne se maintient que sous l’autorité du père, mais ne résiste pas, entre enfants de lits différents, à l’épreuve d’un partage de succession; surtout quand le père est mort laissant à la fois des fils adultes et quelques douairières. Je ne sais quel souverain mal entouré gémissait : « Seigneur, délivrez-moi de mes amis; mes ennemis, je m’en charge! » Que de fois, en Afrique, j’ai pensé paraphraser son mot et dire : « Laissez-moi, Seigneur, les buffles blessés et les grands chefs en révolte, mais chargez-vous des douairières! » Car les douairières Barundi sont terribles. A la mort de leur mari, dans les familles de chefs, elles conservent le kraal et le troupeau qu’il leur avait donnés; mais l’autorité sur les gens passe à l’héritier, fils d’une rivale. Si la douairière est jeune et jolie, les choses s’arrangent le plus souvent par un mariage; car il n’y a pas de prohibition au mariage d’un homme avec la veuve de son père; au contraire, pareille union est de règle, sinon d’obligation; et l’on voit ainsi des femmes qui ont, à deux ans de distance, un enfant du père et un autre du fils, et des demi-frères qui sont en même temps l’un vis-à-vis de l’autre dans la relation d’oncle à neveu. Mais quand la femme est vieille, les difficultés sont insolubles. Le nouveau chef entend être maître chez lui; la douairière entend demeurer maîtresse chez elle, conserver ses fidèles, ses corvées, ses gens, exactement comme du vivant de son mari. Alors s’ouvre une ère d’intrigues, de vexations mesquines, de tracasseries à propos de rien — qui finissent toujours par des plaintes chez le pauvre blanc. Tenace et malodorante — d’autant plus malodorante que toutes les portes doivent se clore sur ses confidences mystérieuses et son parfum de beurre rance — la vieille femme ressasse les mêmes histoires pendant des heures entières, n’écoute aucune réponse — et revient le lendemain. Avec cela, d’une superstition rebelle à toute lumière, d’une faiblesse toute-puissante sur laquelle aucune menace n’a prise, d’une obstination butée de bête de somme qui a décidé de mourir sur place plutôt que d’avancer d’une ligne… Ah oui, Seigneur, délivrez-moi des douairières !…
Encore des situations comme celle-là ne sont-elles que désagréables, exaspérantes, si vous voulez; mais on en rencontre d’autres qui sont vraiment tragiques : quand par exemple un chef est mort laissant comme héritier l’enfant en bas-âge d’une femme favorite, sous la tutelle d’un fils adulte d’un autre lit. On voit alors grandir entre la mère qui défend ses petits et le tuteur qui voudrait devenir héritier, des haines atroces, des haines désespérées, des haines qu’aucune hypocrisie ne parvient plus à cacher sur les visages et qui doivent aboutir au crime.
J’en ai attendu plus d’un, de ces assassinats; et plus d’une fois j’en ai reçu la nouvelle. J’en attends encore, dont l’annonce demain ne pourra pas me surprendre. j’ai vu mourir l’un après l’autre trois enfants qui séparaient un tuteur de l’héritage convoité; j’ai vu mourir mystérieusement des tuteurs dont les pupilles étaient défendus par une de ces mères-tigresses; et presque toujours sans qu’aucune preuve vienne transformer les soupçons en certitude, sans que l’autorité puisse faire autre chose, pour punir le coupable présumé et donner quelque satisfaction à l’opinion unanime, que modifier l’ordre de la dévolution successorale, rendre ainsi le crime inutile et décourager ceux qui pourraient être tentés d’en imiter l’exemple…
Mais songez aux angoisses que traversent, au moindre malaise, les gens qui se sentent ainsi menacés, et vous comprendrez la hantise de l’envoûtement qui empoisonne la vie indigène. Imaginez ces incantations nocturnes dont on ne parle qu’à mi-voix, mais auxquelles tous les noirs croient fermement, aussi bien ceux qui haïssent que ceux qui se savent haïs… On commence par des tentatives maladroites, poils ou ongles de l’ennemi qu’on triture dans les pâtes achetées chez le sorcier, en invoquant passionnément les esprits d’en bas. Puis, quand on voit que la victime résiste aux plus noirs sortilèges, on finit par chercher les sorciers qui connaissent de meilleures recettes, des poudres vraiment efficaces qu’on fera boire dans la bière et qui tueront à coup sûr : pus desséché de mauvaises plaies, poumons de poitrinaires déterrés par une nuit d’orage — à ce que disent les indigènes — ou plus simplement : poisons végétaux achetés à prix d’or et venant quelquefois de fort loin…
Je serais injuste pour la famille indigène si je terminais sur ce trait. Des drames comme ceux-là ne peuvent désoler que les familles polygames; dans les familles monogames, entre fils de la même mère, ils sont inconcevables. Le lien d’une mère commune est en Afrique un lien sacré, infiniment plus fort que celui d’un père commun; parce que si les noirs ont pour leur père de l’affection et du respect, ils entourent leur mère d’un amour-sans partage et d’une véritable vénération. Ce trait-là se retrouve identique dans toute l’Afrique noire, plus frappant sans doute au milieu de la brutalité générale. Les veuves ne pleurent pas longtemps leur mari; les maris répudient sans scrupule une épouse flétrie pour prendre une femme plus jeune; mais les fils vouent à leur mère une chaude, une inaltérable, une touchante tendresse. L’amour filial restitue à la femme sa place d’honneur au centre de la famille; et cela fait oublier bien des laideurs et bien des misères. La mort de son père ne rend pas un enfant vraiment orphelin : l’oncle peut prendre pour lui la place et le titre du protecteur disparu. Mais la perte de la mère est irréparable. Mama ! Le mot que tous les noirs comprennent, le même dans toutes les langues bantoues, d’un océan à l’autre et du centre au sud de l’Afrique… En kirundi, il ne s’emploie pas pour la mère des autres, mais seulement pour la mère de celui qui parle; et sans possessif, car il n’en a pas besoin. On ne dit pas : ta maman, sa maman, ma maman; on dit : ta mère, sa mère, maman. Mama, pour chaque homme, ne peut désigner qu’une seule femme au monde; et quand cette femme est morte, c’est un mot qu’il ne prononce plus jamais…
Des linguistes tenteront sans doute d’expliquer le fait étrange que, dans des langues si différentes des nôtres, l’idée de mère s’exprime par un vocable identique. J’aime mieux, pour ma part, ne rien expliquer du tout et finir en vous laissant simplement rêver sur ce thème — parce que ce sera une rêverie féconde, qui vous fera reconnaître les noirs comme de pauvres hommes et les aimer comme de pauvres frères… Mama !… Le premier mot que les mères d’Afrique enseignent à leurs petits-enfants; la plainte suprême des noirs mourants quand ils sentent leur échapper la vie — c’est ce même mot qu’impatientes vous guettez, Mesdames, sur les lèvres de vos bébés, cette même plainte que les blancs aussi exhalent avec leur dernier soupir…
https://amateka.org/familles-africaines-interpretees-par-les-colons/https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/bahima1.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/bahima1-150x150.jpgPériodes colonialesMonsieur de la Palisse aurait pu dire, avec sa sagesse coutumière, qu'il est impossible à l'homme de vivre longtemps en pays étranger; pour le bon motif qu'à force d'y vivre il cesse peu à peu de se trouver étranger et qu'il finit par s'y sentir chez soi. A séjourner longtemps...Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda











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