Du fait que les Hutu étaient les maîtres à présent dans 211 communes sur 229, le pays était dans la vie de la démocratisation. Il importait donc d’achever l’œuvre entreprise à la base par la formation d’un gouvernement représentatif. Le décret intérimaire avait d’ailleurs prévu qu’un gouvernement provisoire pouvait être formé comme suite à des élections indirectes d’un Conseil du Pays.

Après tant d’années d’une administration indirecte mitigée au cours de laquelle l’autorité réelle fut de plus en plus assumée par la Tutelle, On allait assister au retour à une vraie administration indirecte, confiée à des autorités élues, en préparation à l’accession du pays à l’indépendance.

On en était donc déjà au stade de l’autonomie interne, ce qui devait réduire notablement le rôle des agents de la Tutelle. Une question restait cependant ouverte. Qui serait le chef du pays? Pour les Hutu cela ne faisait pas de doute, ce serait le président élu d’une république.

Mais à Bruxelles on pensait autrement. C’était une époque sombre pour la diplomatie belge. L’indépendance ratée du Congo avait mis la Belgique au banc des suspects et l’ONU ne l’épargnait pas. Nos trois ministres du Congo et du Ruanda-Urundi, siégeant en un conseil de cabinet tenu le 19 août 1960, préconisèrent des mesures destinées, sans nul doute, à amadouer l’ONU, mais totalement dénuées de réalisme et d’esprit de suite. Désireux de ménager le mwami et les Tutsi, le gouvernement belge renonça à poursuivre l’application du décret intérimaire et s’opposa à l’organisation d’élections législatives  pouvant conduire à un gouvernement hutu homogène. Il chercha au contraire un accord avec le mwami ainsi qu’une formule de compromis qui assurerait aux Tutsi une représentation suffisante dans le conseil du pays. II proposa à l’ONU d’envoyer des observateurs au Ruanda et même un contingent de casques bleus pour y assurer le maintien de l’ordre.

Bruxelles et Kigali étaient donc loin de mener des politiques concordantes. À Kigali, notre ligne de conduite n’avait jamais varié depuis novembre 1959. Nous étions convaincus que le pouvoir devait revenir aux partis qui représentaient la vaste majorité de la population. Les Hutu n’étaient pas naturellement vindicatifs et jamais ils n’ont tenu les propos racistes de l’UNAR. Celle-ci par contre, avait suffisamment dévoilé ses véritables intentions qui étaient de continuer à imposer l’autorité d’une minorité raciale en recourant à l’intimidation et au meurtre.

Quand je me rappelle mon état d’esprit de l’époque, je trouve qu’il était surtout fait de déception devant l’incompréhension de nos autorités politiques. Elles continuaient à vouloir décider en lieu et place des Ruandais. Elles s’imaginaient qu’elles pourraient imposer des formules de compromis et ne se rendaient pas compte qu’en ce faisant elles s’attiraient la méfiance des Hutu aussi bien que des Tutsi.

Dans une lettre privée, je m’en ouvris au ministre De Schryver. Je lui affirmai qu’au Ruanda les jeux étaient faits et que le pays évoluait inéluctablement vers un régime républicain. Je lui certifiai que le pays était maintenant entre les mains des bourgmestres hutu, et que ceux-ci avaient prouvé qu’ils étaient capables d’assumer leurs charges. Je conclus que la Belgique n’avait plus le choix et qu’elle devait autoriser le déroulement d’élections comme prévu par le décret de décembre 1959.

Quant au mwami, il montra une fois de plus ses véritables sentiments en quittant le pays au beau milieu des élections communales pour se rendre aux fêtes de l’indépendance congolaise et ne plus en revenir.

Il avait définitivement rompu avec le gouvernement belge et ne comptait plus que sur l’intervention de l’ONU. Il se rendit d’ailleurs à New York pour y faire entendre sa voix à son tour.

Un remaniement ministériel belge vint heureusement me sortir de mon inquiétude. Les trois ministres du Congo belge et du Ruanda-Urundi furent remplacés le 2 septembre 1960, par un seul ministre des Affaires africaines, le comte d’Aspremont-Lynden. Celui-ci se rendit rapidement compte de ce que l’objectif du mwami et de l’UNAR était d’obtenir la mise à l’écart de la Tutelle belge et la reprise de ses pouvoirs par l’ONU directement. Il vint à Kigali et je crois bien que notre longue conversation, le soir où il logea chez moi, le convainquit. C’était un homme qui n’hésitait pas devant ses responsabilités. En rentrant à Usumbura, il fit connaître ses décisions qui se résumaient en deux points: des élections législatives auraient lieu en janvier 1961, d’une part, et une assemblée et un gouvernement provisoire seraient immédiatement mis en place. Le mwami ayant pris le parti de quitter le pays, il en resterait éloigné jusqu’à ce que les élections législatives aient décidé de son sort. Nous sortions enfin de plusieurs semaines d’incertitude et d’attente inquiète et pûmes repasser à l’action.

On appliqua donc, tout au moins dans son esprit, les dispositions du décret intérimaire. D’après ce décret, le Conseil provisoire du pays devait être élu par le corps des bourgmestres et des conseillers communaux. En réalité, il n’y eut pas d’élections au deuxième degré.

La raison en était que des élections législatives devaient avoir lieu moins de trois mois plus tard. Il ne s’agissait donc que de mettre en place un conseil dont l’existence se limiterait à quelques semaines.

Ce fut sur mes propositions, faites en accord avec les partis sortis vainqueurs des élections communales, que le Conseil provisoire du pays fut créé le 18 octobre 1960. Il comprenait 48 membres : 31 du PARMEHUTU, 9 du RADER, 7 de l’APROSOMA et un de l’Aredetwa, un petit parti d’intérêt local censé représenter les parias batwa. L’UNAR, quant à elle, n’y compta aucun membre, puisque ce parti s’était littéralement suicidé en refusant de participer aux élections.

Le mwami, bien entendu, protesta par des télégrammes qu’il adressa au roi Baudouin ainsi qu’au secrétaire général de l’ONU. Il y demandait que le Conseil provisoire du pays ne soit pas reconnu, attendu qu’il avait été imposé par la force des armes colonialistes.

C’était toujours les mêmes mensonges qui malheureusement trouvaient à l’ONU, et même chez certains en Belgique, des oreilles complaisantes. Une session solennelle du nouveau Conseil provisoire du pays fut tenue le 26 octobre 1960, à Kigali, en présence du Résident général, Jean-Paul Harroy, qui prononça un long discours d’ouverture. Le conseil élut alors son président et j’eus le plaisir de voir les votes se porter sur mon ami Joseph Gîtera, le tribun de la première heure.

II prononça à cette occasion un discours émouvant de reconnaissance envers la Belgique et de foi dans l’avenir d’un Ruanda où la paix et la concorde régneraient entre toutes les races. C’était un langage de raison et aussi un message d’amour. Cela nous changeait du ton accusateur et haineux que nous avions entendu dans la bouche des leaders de l’UNAR qui était le seul ton que l’ONU comprenait.

À la suggestion du commandant Léon de Paeuw, le commandant de l’école d’officiers, ce furent les sept premiers élèves de l’école qui, en grande tenue et gants blancs, s’acquittèrent du service d’accueil. Ils firent grande impression sur l’assistance.

Personne ne souleva la question de savoir qui était le chef du pays. Juridiquement, c’était bien entendu toujours le mwami absent, mais tout le monde était convaincu que les élections prévues pour janvier 1961 en décideraient autrement. Pratiquement, on agissait comme si la république était déjà instaurée.

On passa ensuite à la constitution d’un gouvernement provisoire. Grégoire Kayibanda fut désigné sous les applaudissements comme Premier ministre et dix ministres furent nommés dont deux Belges, celui des Affaires sociales et celui des Affaires économiques, respectivement M. Bovy et M. De Man. Les autres ministres furent tous secondés par des secrétaires d’État belges. Bien entendu, la Défense et les Relations extérieures furent encore réservées à la Tutelle.

Tout cela se fit dans une ambiance de bonne entente et de joie. Personnellement, je voyais dans cette cérémonie l’aboutissement heureux d’une politique de soutien à la masse du peuple. J’appréciais particulièrement la confiance qui régnait entre Rwandais et Belges, laquelle se concrétisait par la nomination de deux ministres et de huit secrétaires d’État belges dans le premier gouvernement que le Rwanda devait connaître. C’était la preuve évidente que nous agissions dans le bon sens, celui qui menait à la démocratie voulue par le gouvernement belge. Sans doute notre action menait-elle aussi le Rwanda vers l’adoption d’un régime républicain. Mais c’était à mon sens, la seule solution possible au problème posé par l’attitude qu’adoptaient le mwami et son parti, l’UNAR. Je ne comprenais pas qu’en Belgique certains estimaient que la royauté rwandaise devait être sauvegardée. C’était peut-être compréhensible de la part de concitoyens d’un pays dont le bonheur était précisément d’avoir un roi. Ce qu’ils ne voyaient pas, c’est que si en Belgique le roi est un trait d’union irremplaçable entre les communautés, au Rwanda par contre il était simplement le partisan inconditionnel d’une petite minorité de privilégiés.

Devant le bâtiment du cercle des évolués où nous étions rassemblés, des dizaines de milliers de Rwandais attendaient patiemment de pouvoir acclamer les nouveaux élus. Une fête joyeuse se préparait et l’honneur m’échut de prendre la parole pour clôturer cette réunion historique.

À l’époque, je n’écrivais jamais rien de ce que j’allais dire. Je me contentais de noter les idées maîtresses que je voulais développer. Si la simple lecture d’un discours peut éviter des erreurs et des oublis à l’orateur, il en résulte cependant parfois une impression de froideur, un manque de contact réel entre celui qui parle et ceux qui l’écoutent. Parler, en regardant tous ces visages attentifs et en enregistrant leurs réactions sur le vif, était pour moi un stimulant nécessaire, une source d’inspiration qui m’étonnait parfois moi-même. Il est vrai que dans cette atmosphère de joie et de fraternité j’étais profondément ému. Puisque nous avions gagné la partie, n’était-ce pas le moment de se montrer charitable? N’était-ce pas un moment opportun de rappeler à chacun qu’il existait deux autres races qui avaient droit à la vie? Dans un pays profondément chrétien, après ce triomphe de la justice, je pris pour thème l’amour, l’amour qui doit unir tous les hommes de bonne volonté, l’amour qu’ils doivent à la patrie qui les abrite et les protège.

Aussi ai-je été bien étonné, des années plus tard, d’apprendre que ce discours avait été enregistré. C’était un discours idéaliste certes, mais profondément sincère. Je le reproduis ci-dessous pour montrer à quel point j’aimais ce peuple, à qui je parlais comme un père parle à ses enfants.

Monsieur le Président du Conseil,

Messieurs les Conseillers,

Monsieur le Premier Ministre,

Messieurs les Ministres et Secrétaires d’État,

 Après Monsieur le Résident Général, après le Chef du Gouvernement, c’est un honneur pour moi de pouvoir vous adresser quelques mots.

Un travail considérable et capital pour l’avenir du pays vous attend. Vos tâches seront précisées et réparties au cours des séances ultérieures. C’est le moment de s’arrêter un instant et de méditer avant de se lancer dans l’action.

Nous devons, chacun d’entre nous, nous poser la question: Quels seront les principes qui conduiront ma pensée, mes paroles et m’aideront dans toutes les opinions que je serai amené à exprimer?

Quel sera, en d’autres termes, la phrase qui m’éclairera et fera que je ne m’égare pas et n’égare pas ma patrie?

Je vous propose la devise suivante que vous connaissez bien: « Aime ton prochain comme toi-même et ta patrie plus que toi-même. »

Vous avez choisi la démocratie. Voyez ce que cette notion devient lorsqu’elle est éclairée par cette devise. La démocratie recherche le bien de tous, en respectant la volonté exprimée par le plus grand nombre. Périodiquement, elle remet les destinées de la nation entre les mains du peuple, par de nouvelles élections.

Mais elle ne serait pas une démocratie si elle ne se souciait également de respecter les droits des minorités et si elle ne cherchait pas à assurer le bonheur de tous, sans exception.

Avec une telle devise, il ne peut se concevoir qu’une race en opprime une autre. Notre beau Ruanda ne pourra être sauvé que dans la coopération et les respects réciproque de toutes les races: hutu, tutsi, twa, européenne et toutes les autres.

 Chacun, en appliquant la devise, devra faire un effort pour que disparaissent les complexes possibles, les froissements et les malentendus.

Cette devise ne se conçoit pas non plus sans une justice sereine et impartiale. Chaque citoyen, quels que soient sa race et son parti, doit se sentir protégé par les responsables de l’ordre public et assuré d’être entendu ou jugé d’une manière impartiale. Un pays dont la justice perd cette qualité fondamentale se prépare les pires désordres et creuse sa propre tombe.

 C’est en vertu de cette même devise que votre colère sera juste contre ceux qui veulent créer le désordre et replonger le pays dans les violences.

La justice et l’amour n’excluent pas la fermeté. Vous êtes dès aujourd’hui les soutiens, les colonnes de l’édifice qui s’appelle le Ruanda. À ce titre, la faiblesse dans la répression des désordres serait aussi coupable que l’action partisane elle-même.

 Messieurs les Conseillers,

En cet instant solennel de l’histoire du Ruanda, sous le regard de Dieu et face aux graves responsabilités qui vous attendent, je vous propose d’adopter cette devise pour votre assemblée: « Aime ton prochain comme toi-même et ta patrie plus que toi-même ». Vous y puiserez la force et le courage de faire votre devoir, vous y trouverez la paix de votre cœur et de votre âme et aussi le bonheur qui est promis aux hommes de bonne volonté.

Bien entendu, la réaction ne se fit pas attendre. L’UNAR extérieure, avec le mwami Kigeri ouvertement en tête cette fois, assiégeait littéralement l’ONU de pétitions. Selon elle, les élections avaient été imposées par la force des armes. Elles devaient être annulées. Toutes les mesures subséquentes n’avaient aucune valeur légale. Les troupes belges devaient être remplacées par des casques bleus. Une amnistie générale devait permettre aux réfugiés de rentrer au pays et d’être indemnisés des pertes qu’ils avaient subies. Le mwami devait revenir et reprendre son rôle de roi constitutionnel. Des élections réellement démocratiques, et chacun savait quel régime de terreur et d’oppression cela supposerait, devaient être organisées directement par l’ONU, etc… Le RADER, aigri par sa faible prestation aux élections communales, faisait chorus avec l’UNAR.

Nous, c’est-à-dire les partis vainqueurs et la Tutelle, nous continuâmes à consolider les résultats acquis, dans l’euphorie. Des administrateurs territoriaux adjoints rwandais furent nommés dans chaque territoire, de manière à compléter plus tard le régime d’autonomie interne.

Un colloque fut organisé à Kisenyi du 7 au 14 décembre. II mettait en présence des membres du gouvernement provisoire et des délégués des quatre partis nationaux, l’UNAR ayant cette fois accepté d’y participer.

 Plusieurs mesures y furent adoptées concernant la forme du futur parlement, le rôle et les attributions du chef de l’État, et la manière dont les élections législatives seraient organisées. En général, les partis furent d’accord, chacun bien entendu dans sa propre optique des choses, sauf sur la date des élections. Les Hutu demandaient qu’elles n’aient pas lieu plus tard que le 15 janvier 1961. L’UNAR et le RADER, par contre, demandèrent qu’elles soient retardées jusqu’au moment où le pays serait entièrement pacifié.

Du coup, la balle était dans le camp du gouvernement belge. Les Hutu attendirent, avec une impatience croissante, qu’il tienne sa promesse. Les Tutsi, par contre, étaient persuadés que leurs appels à l’ONU seraient entendus.

Effectivement, ils eurent raison et ce fut le coup de théâtre de la résolution 1579 du 20 décembre 1960 de l’Assemblée générale de l’ONU que j’examinerai plus loin. Mais avant la fin de l’année, le 31 décembre précisément, eut lieu un incident sanglant qui n’avait rien à voir avec la politique ruandaise. Il eut Bukavu comme théâtre.

Bukavu est reliée à Usumbura par deux routes, l’ancienne et la nouvelle. L’ancienne, dite route des Allemands, est restée une route de terre, avec ses bosses et ses fosses, souvent mortelles pour les suspensions mécaniques. À la saison des pluies, on y restait parfois embourbé et, comme par hasard, des indigènes s’y trouvaient à point nommé pour dégager le véhicule, contre rémunération évidemment. Elle a cependant l’avantage d’éviter le territoire congolais et relie directement le Rwanda à l’Urundi.

La nouvelle route est asphaltée, mais son tracé franchit d’abord une quarantaine de kilomètres en territoire rwandais, jusqu’au pont de Bugarama sur la Ruzizi, ensuite le territoire congolais jusqu’à Uvira sur le lac Tanganyika et finalement le territoire urundais vers Usumbura.

Bukavu, chef-lieu de province, est la perle du Kivu. Assise au bord du lac Kivu, le seul à ne pas compter de crocodiles dans ses eaux, elle jouit d’un climat privilégié dû à l’altitude. Les citadins d’Usumbura venaient volontiers se rafraîchir à Bukavu, située à sept cents mètres plus haut.

Bukavu est séparée du territoire rwandais par la rivière Ruzizi, laquelle relie, en un courant qui prend souvent l’allure d’un rapide, le lac Kivu au lac Tanganyika. Pour pénétrer dans la ville, il faut franchir un grand pont jeté sur la Ruzizi, à deux cents mètres en aval de la centrale qui fournit l’électricité à la ville. Pour les transports aériens, Bukavu dépend de la plaine, encore assez rudimentaire en 1960, située à quelques kilomètres, à Kamembe, dans le territoire de Shangugu, au Rwanda.

De 1960 à 1965, Bukavu m’a posé plus d’un problème. Déjà en septembre 1960, les relations entre le Kivu et le Rwanda étaient difficiles du fait de la méfiance des Congolais. Le passage au pont sur le Ruzizi était ouvert ou fermé selon l’humeur des soldats congolais qui le gardaient. Il était souvent plus facile de pénétrer dans la ville par le lac que d’obtenir un geste de bonne volonté des gardiens. Les écoliers rwandais, qui devaient se rendre dans l’une des écoles de Bukavu, en étaient souvent les victimes parmi d’autres. En conséquence, je résolus de prendre contact avec le gouvernement provincial du Kivu à ce sujet. L’affaire prit un certain temps, car il fallait agir par l’intermédiaire du détachement de l’ONU qui se trouvait être composé de soldats indonésiens.

Au jour dit, une jeep de l’ONU escortée par deux motocyclistes m’attendait au pont. Je n’ai eu que très peu de contacts avec les unités que l’ONU a envoyées au Congo. Ils se sont limités aux localités de Bukavu et de Goma. Plus tard, en 1963, lorsque j’eus quitté le Rwanda pour le Congo, les détachements onusiens avaient déjà quitté le pays. D’autres que moi sont sans doute mieux en mesure d’apprécier le rôle joué par ces unités étrangères et ignorantes des réalités locales. Ce que je sais, parce que j’en ai vu les conséquences, c’est que partout ou presque partout où elles ont tenu leurs quartiers elles se sont livrées au pillage. L’exemple le plus frappant en a été donné à la base aérienne de Kamina, où tout ce qui pouvait être emporté, meubles, vaisselle, équipement électrique, tuyauteries, bains, WC, etc… avaient disparu. Les derniers occupants de Kamina avaient été, paraît-il, des Suédois!

Quoi qu’il en soit, mon escorte se montra impeccable. Peut-être était-ce dû au fait que j’étais en tenue. J’ai d’ailleurs pu constater par la suite que, dans les situations délicates que j’ai connues, ma tenue me protégeait mieux que des vêtements civils. Nous traversâmes rapidement la ville qui me semblait sale et triste, malgré le ciel bleu et le soleil éclatant. Au palais du gouvernement provincial, je fus reçu par l’équipe complète du président Miruho et de ses ministres. Devant cette dizaine de visages fermés, j’exposai la raison de ma visite. L’atmosphère était chargée d’hostilité. Quand j’eus terminé, le silence dura un moment et puis, presque tous ensemble, ils ripostèrent avec véhémence. De ce qu’ils me disaient résultait qu’ils estimaient indispensable de continuer la garde à la frontière,

car il fallait empêcher que d’autres Européens ne quittent le pays. De fait, après l’indépendance congolaise, le Rwanda avait recueilli ou vu passer de nombreux réfugiés qui avaient réussi à forcer la frontière, soit à Bukavu soit à Goma. A Goma, cet exode donna d’ailleurs lieu à un incident sanglant entre les commandos stationnés à Kisenyi et la garnison de ce poste.

Ils me demandèrent pourquoi nous les Belges, nous avions abandonné la population congolaise. Pourquoi avions-nous fui lâchement, en emportant dans plus d’un cas l’argent des caisses dont nous étions les gestionnaires publics?

Que fallait-il leur répondre? Que la peur était justifiée par les violences qui avaient été commises ailleurs dans le pays? Que retenir les Européens par la contrainte ne faisait qu’accentuer leur sentiment d’insécurité et, finalement, que le Rwanda n’avait rien à voir avec ce qui se passait au Congo?

Que ma visite n’avait d’autre but que de renouer des relations de bon voisinage entre les deux pays. Peu à peu les visages se détendirent et nous en arrivâmes finalement à un accord sur la libre circulation à la frontière, tout au moins pour les écoliers.

Je les quittai presque cordialement et me retrouvai, le soir tombant, chez mon subordonné et ami Jean Kirsch, administrateur du territoire de Shangugu, où m’attendait ma femme.

Compte tenu de l’heure tardive, je décidai de rejoindre Usumbura par la route asphaltée, beaucoup plus rapide que l’ancienne.

Cela nous valut une dernière émotion. Sur le territoire du Rwanda tout était calme et paisible. Mais au pont de Bugarama, à la frontière entre le Rwanda et le Congo, un obstacle barrait la route. À ma sortie de voiture, le garde-barrière, visiblement un ancien soldat, me mit en joue sans dire un mot. Pris d’une inspiration, je lui dis en lingala, la langue de la Force publique: «Tia bondoki na nse» (pose le fusil à terre). Il hésita un instant, puis, par la force de l’habitude sans doute, il obéit. Mais il se ressaisit et m’ordonna: «Talisa mukanda na yo» (montre-moi ton papier). Avec beaucoup de sérieux, je lui montrai un papier quelconque muni d’un cachet: «Ajali malamu» (c’est bon) dit-il après avoir tenu mon papier à l’envers dans la lumière des phares, et il leva la barrière. Une fois encore, ma tenue militaire m’avait été utile.

Plus tard, en 1964, lors des rebellions contre le pouvoir central, Bukavu fut la seule ville du Nord-Est que les Simba (lions) ou autres mulélistes révolutionnaires ne parvinrent jamais à conquérir.

Comme je l’ai dit ailleurs, j’avais quitté le Rwanda en 1963 et me trouvais à la tête de la mission technique d’assistance militaire au Congo. Tant qu’il n’y eut pas de troubles, cette mission répondit bien à son nom. Il s’agissait d’étoffer les états-majors, les services et les écoles à l’aide d’officiers et de sous-officiers belges volontaires. On en recrute une centaine, la plupart des anciens de la Force publique.

Mais lorsque les révoltes éclatèrent dans diverses régions, le problème prit une toute autre tournure. Les maigres cadres belges ne suffisaient pas à la tâche de rendre les unités congalaises réellement opérationnelles.

Le général Mobutu décida alors de recruter des mercenaires étrangers, le plus souvent des Sud-Africains et des Rhodésiens. Plus tard on recruta des Français, des Belges et même des Allemands, le tout sous les ordres d’un soldat de fortune, le colonel sud-africain Mike Hoare. Ce ne fut pas une mince affaire que d’obtenir l’équipement, l’armement et le charroi pour ces nouvelles unités qui se formaient à la base de Kamina. Finalement, après plusieurs réunions tenues à Kinshasa et à Bruxelles, et grâce au prestige de M. Paul Henri Spaak, notre ministre des Affaires étrangères, la Belgique prit sur elle de fournir l’équipement et l’armement, tandis que les États-Unis apportaient les véhicules.

Vint alors l’heureuse lune de miel entre Mobutu et Moïse Tshombé, quand celui-ci devint Premier ministre d’un gouvernement central qu’il avait si âprement combattu auparavant.

Du coup, les anciennes unités katangaises, fidèles à Tshombé, lesquelles s’étaient repliées sur l’Angola, revinrent au pays et furent mises à la disposition de Mobutu. Des colonnes furent formées, composées de mercenaires et de soldats noirs, pour la reconquête des régions insoumises et la libération des Européens qui y étaient souvent maintenus en otages.

Une équipe d’officiers et de sous-officiers belges fut jointe à chacune de ces colonnes et portait le nom discret d’équipe logistique. Comme le nom l’indique, ces équipes étaient chargées de veiller à ce que ces colonnes reçoivent à temps les moyens matériels nécessaires.

En réalité, dans la plupart des cas, le chef de l’équipe logistique devint en fait le chef de la colonne, le lien indispensable entre les mercenaires et les Congolais, ne fût-ce que par la langue. Cette évolution de la notion d’assistance technique vers celle d’un commandement effectif trouva sa plus nette expression lorsque fut formée la colonne aux ordres de mon camarade, le colonel BEM Vandewalle. Cette colonne, formée de mercenaires sud-africains et d’anciennes unités katangaises, entreprit en 1964, un raid impressionnant, de plusieurs centaines de kilomètres, de Kamina à Kisangani (Stanleyville), afin d’y libérer les otages européens détenus par les rebelles.

Mais revenons à Bukavu. En 1964, la ville était assiégée et tenait grâce au courage tranquille du colonel Mulamba. J’ai aidé à sa défense en y envoyant quelques officiers et sous-officiers belges (le major Diericks et le lieutenant parachutiste Bebronne notamment). Je me souviens d’un atterrissage nocturne, plutôt aventuré, sur la petite plaine faiblement banalisée de Kamembe. J’y amenais des munitions, des vivres et  surtout deux lourdes autos blindées, des Ferret dans un C.130 américain. Grâce à ces engins, la défense de Bukavu se trouva notablement renforcée.

Lorsque je venais à Bukavu, j’acceptais volontiers l’hospitalité que m’offraient le vice-consul de Belgique et sa charmante épouse dont j’admirais le courage.

Je me souviens que le jour où j’ai apporté les Ferret aux défenseurs de la ville, un combat sanglant avait tourné au désastre pour les attaquants, qui avaient cependant pénétré jusqu’au centre de la ville. Le colonel Mulamba, souriant, me montra devant son poste de commandement une vingtaine de voitures prises aux rebelles. Parmi elles, se trouvait une ancienne voiture à moi. Mais, il y avait aussi une toute nouvelle Mercédès dont le compteur ne dépassait pas les trois mille kilomètres. C’était la voiture du chef des rebelles, le fameux « colonel » Olenga. Je lui demandai si je pouvais l’utiliser pendant mon séjour à Bukavu. D’accord, dit-il, mais ensuite je dois l’envoyer à Kinshasa, car je l’ai promise au général Mobutu. C’est dans cette splendide voiture que j’ai fait le tour des postes de défense de la ville et que, au Rwanda, j’ai rendu visite à la compagnie rwandaise qui défendait le pont de Bugarama. Ainsi, j’ai pu constater que la Garde nationale rwandaise était par la force des choses l’alliée de l’Armée nationale congolaise.

À Bukavu, je rencontrais aussi le colonel américain Dodds. Je n’ai jamais su à quel service il appartenait exactement, mais il avait certainement mené une carrière peu ordinaire. Il avait notamment servi en Grèce, en qualité de conseiller, peu après la guerre, dans la lutte contre les communistes. Il me semblait aussi avoir une conception assez personnelle de son rôle de conseiller!

Il disposait d’un bimoteur Cessna et commandait les pilotes cubains, anticastristes, dont les petits avions T 28 harcelaient les Simba. Il faisait lui-même des vols de reconnaissance dans son Cessna et, un matin, je l’accompagnai. Je sais où ils sont, dit-il, nous allons les surprendre. En fait, la surprise fut pour nous! Les Simba nous attendaient le long d’une vallée et nous défilâmes à basse altitude et à courte distance devant une rangée de fusils mitrailleurs crachant le feu. Je n’ai jamais compris comment nous, n’avons pas été atteints, mais je me rappelle bien l’impression désagréable que cela me fit de défiler, assis confortablement, devant des armes dont on entendait nettement les rafales. J’avais la sensation de pouvoir les toucher de la main! Je crois que ce qui nous a sauvés c’est précisément que nous étions si près d’elles.

Mais pour en revenir à l’époque qui nous occupe, Bukavu nous a valu des émotions plus fortes, le jour de la Saint-Sylvestre de l’année 1960. Dominé par Kashamura, le Kivu devenait de plus en plus hostile au gouvernement central congolais. Des tractations eurent lieu entre Kinshasa, Bruxelles et Usumbura, comme suite à la demande du colonel Mobutu de faire transiter un détachement de parachutistes congolais, par air via la plaine d’Usumbura, avec la mission d’attaquer Bukavu en passant par le Rwanda.

Finalement l’accord fut donné par Bruxelles et les paras congolais furent transportés jusque près de la frontière, suivis à quelque distance par un peloton de paras belges, chargé de les recueillir en cas d’échec. Nous pensions que l’opération allait réussir du fait des divisions qui régnaient dans la ville. Comme cela se passait au Rwanda, j’y assistais en compagnie du colonel Laurent, commandant le régiment para belge, de Jean Kirsch, de l’agronome Renaud, de l’adjudant Florquin, chef du peloton de la Garde nationale rwandaise et du candidat administrateur territorial rwandais. Le commandant Tulpin, qui avait dans ses attributions la surveillance de la frontière, se joignit à nous également.

Très tôt, nous étions sur la route asphaltée, à un kilomètre du pont sur la Ruzizi. Les paras noirs, revêtus de leur smoke de campagne, nous dépassèrent lentement, de part et d’autre de la route. Nous étions persuadés qu’il s’agissait d’une simple promenade militaire et que la ville serait enlevée en un rien de temps.

Brusquement des coups de feu éclatèrent. Au début, il ne s’agissait que de tirs sporadiques, mais bientôt la fusillade devint générale. On distinguait nettement les rafales des armés automatiques. Dans la vallée où nous nous trouvions, il était difficile d’apprécier leur origine, mais ce fait aurait dû nous inciter à plus de prudence. Toujours est-il que nous venions de tourner le dernier coude de la route qui nous cachait le pont lorsque nous fûmes pris sous le feu de la défense. Avec un bel ensemble, nous nous précipitâmes à terre. Il n’y avait pas de fossé à cet endroit, rien qu’un bas-côté en pente légère. Seule la tablette d’asphalte, haute d’une quinzaine de centimètres, offrait, une protection toute relative. Le premier qui fut atteint fut Renaud. Il poussa un cri, un seul, et ne répondit plus à nos appels. Puis ce fut le tour de l’assistant rwandais. Personne ne se rendait compte qu’ils étaient morts, tant nous restions collés au sol, la face contre la terre froide.

J’étais allongé entre Jean Kirsch à ma gauche et le colonel Laurent à ma droite. Une rafale coupa une touffe d’herbes au-dessus de la tête de Laurent. Charles, lui dis-je, enlève au moins ton béret rouge. Ils le voient certainement! — Je veux bien, dit-il, mais ils verront mon crâne encore mieux. J’avais oublié qu’il était complètement chauve!

Soudain, Kirsch fit un bond de lapin. Il était assez rond et une balle lui avait labouré la fesse droite. Il ne faisait pas de doute que nous étions spécialement visés. Selon l’expression connue, le feu était précis et nourri. Je pouvais distinguer à loisir le « clac » d’une balle perçant le mur du son du «boum» du coup de départ. Ça va? demandai-je à Jean. — Ça va, dit-il, c’est comme si j’avais reçu un coup de matraque! Maintenant je ne sens plus rien. — Veux-tu une cigarette? — Oui, ça me ferait plaisir. Et de me livrer aux contorsions nécessaires pour extirper de mes poches cigarettes et briquet, tout en me découvrant le moins possible. Je crois que jamais une cigarette ne nous a semblé meilleure qu’en cette froide et mortelle matinée. Quelques instants plus tard, une balle transperçait la jambe du commandant Tulpin.

Visiblement, l’attaque avait échoué. Les paras refluaient par petits groupes et nous rampaient sur le corps. Beaucoup étaient blessés. On n’a jamais su combien sont restés sur le terrain, morts ou achevés par les défenseurs triomphants.

Nous étions là depuis plus de trois heures, collés contre la terre froide, lorsque le secours nous vint sous la forme d’un peloton de paras belges en jeeps. Dès qu’ils débouchèrent du coude de la route, ils se mirent à tirer de tous les feux de leurs mitrailleuses doubles et à lancer des grenades fumigènes pour nous couvrir. Derrière eux, une voiture civile venait en marche arrière. C’était chacun pour soi! Je décidai de la rejoindre. Il y avait une cinquantaine de mètres à parcourir. Je me mis à courir, mais au bout d’une vingtaine de mètres j’avais les membres ankylosés et le souffle coupé. Je terminai cette courte distance au pas, dans un tintamarre étourdissant et me jetai la tête la première dans la voiture. À ce moment, une rafale fit voler en éclats la vitre arrière. Le conducteur était un de ces jeunes colons qui s’étaient portés volontaires pour seconder les forces de l’ordre. Il était accroupi sous son volant et eut quelque peine à démarrer. Cent mètres plus loin nous étions derrière un coude de la route et à l’abri des balles. L’affaire était ratée et Bukavu devait attendre pour connaître des jours meilleurs. Mais notre imprudence avait malheureusement coûté la vie à deux d’entre nous.

Tout est à refaire

 Nous croyions avoir gagné la partie. Nous avions compté sans l’ONU. Nous avions espéré que, devant la volonté clairement exprimée par le peuple rwandais, l’ONU s’inclinerait et que les dernières élections, les législatives, pourraient avoir lieu sans tarder. Nous nous faisions des illusions. Les résolutions 1579 et 1580 du 20 décembre 1960 allaient brutalement les réduire à néant.

Ces résolutions avaient pris un tout autre ton depuis que la Belgique avait acquis une si mauvaise réputation après l’indépendance congolaise. Elles nous obligeaient pratiquement à prendre une série de mesures, toutes favorables à I’UNAR

Une commission de trois membres devait en suivre la bonne exécution. Elle était composée de M. Dorsinville, un Haïtien, président, de M. Gassou, un Togolais et de M. Rahnema, un Iranien, tous trois hostiles aux puissances coloniales. Cela ne nous promettait rien de bon.

La résolution 1579 mettait la Belgique en demeure d’organiser un ultime colloque de réconciliation (encore un!) en Belgique et en présence de la commission. C’était parfaitement inutile et ne faisait que retarder les choses, mais ce n’était pas le plus grave, loin de là.

Une autre recommandation qui nous faisait plutôt sourire mais qui nous énervait aussi, était que l’ONU persistait à considérer le Ruanda-Urundi comme une seule entité et que, selon elle, ces deux pays devaient rester unis sous une forme à définir. Elle donnait ainsi, une fois de plus, la preuve de sa parfaite ignorance des réalités.

Mais il y avait beaucoup plus grave. Nous devions libérer tous les condamnés détenus depuis novembre 1959, Sous le prétexte que les élections devaient se tenir en toute liberté pour tous, nous devions laisser les extrémistes de l’UNAR extérieure revenir librement au Rwanda. Cela nous promettait de sérieux problèmes de maintien de l’ordre public et la certitude que d’autres victimes de la violence allaient tomber.

Ce n’était pas tout. Selon la résolution 1580, le mwami devait être autorisé à rentrer au pays et, aux élections à venir, la question du maintien de l’institution ainsi que de la personne du Kigeri devait être posée. Du point de vue électoral, j’estimais que la menace n’était pas grave. Je savais que le pays ne voulait plus ni l’institution ni a fortiori Kigeri. Par contre, le retour de celui-ci poserait de sérieux problèmes. Il faudrait sans doute le protéger, mais veiller en même temps à ce qu’il n’excite pas davantage ses partisans à la violence. C’était une tâche presque impossible. Il fallait absolument obtenir de la commission qu’elle accepte que le mwami soit tenu éloigné du pays.

La question se posait aussi de savoir dans quel ordre se tiendraient le référendum et les élections législatives. L’UNAR exigeait que le référendum ait lieu d’abord et que l’on ne puisse procéder aux élections qu’une fois connu son résultat. Elle comptait encore sur le prestige du mwami pour retourner la situation politique. D’accord avec les partis majoritaires, j’estimais par contre que les deux opérations devaient se faire le même jour.

Toutes ces résolutions coercitives pour la Tutelle furent finalement couronnées par la remise des élections à une date indéterminée, lorsque le calme serait revenu dans le pays. C’était vraiment vouloir allier l’eau et le feu. D’une part, on suscitait la violence et, d’autre part, on exigeait la tranquillité préalable.

Le triomphe de l’UNAR était donc complet et nous attendions anxieusement de savoir comment réagirait le gouvernement belge. Il réagit en se conformant à la résolution relative à l’organisation d’un nouveau colloque de réconciliation. Cela ne l’engageait en rien! Les délégués des partis furent réunis à Ostende, du 7 au 12 janvier 1961, avec la commission de l’ONU. Ce colloque ne m’intéressait pas. Je savais d’avance qu’il ne mènerait à rien, ni dans le sens d’une union quelconque entre le Rwanda et l’Urundi, ni dans celui d’un accord sur la date des élections, ni a fortiori dans la question si chère à M. Dorsinville, celle de la réconciliation nationale. J’en profitai pour rendre visite à ma fille Monique à Coxyde, où son mari, le lieutenant PEUW servait à la base d’hélicoptères.

Le colloque se termina dans la mauvaise humeur et l’indifférence, sauf en ce qui concerne la date des élections. Il y fut confirmé, à la grande colère des partis hutu, qu’elles seraient effectivement retardées. Un résultat positif fut qu’on n’y insista plus sur la nécessité du retour du mwami au pays avant les élections. Là notre gouvernement avait osé s’opposer à la commission.

A mon retour à Kigali, j’attendis malgré tout, avec une certaine confiance, la venue de la commission. Je comptais lui faire visiter le pays et lui montrer que ce qui avait été fait avait répondu à la volonté de la vaste majorité de la population. Je voulais aussi lui montrer l’ineptie des résolutions onusiennes. Je me rendais bien compte que je ne parviendrais sans doute pas à la convaincre, mais peut-être à l’influencer dans un sens plus réaliste.

Entre-temps, des nouvelles violences eurent lieu. J’ai déjà mentionné les Inyenzi, ces terroristes tutsi réfugiés en Uganda qui, la nuit venue, passaient la frontière et lançaient des raids dans le pays, tuant tout ce qu’ils rencontraient, [killing machine]. La population avait elle-même organisé sa défense en érigeant des barrages aux principaux carrefours routiers.

C’était l’époque où je me déplaçais beaucoup pour rencontrer la population européenne des divers postes du pays, avec l’intention de la rassurer sur l’avenir immédiat. Beaucoup de nos compatriotes avaient peur d’une indépendance à la congolaise et songeaient à renvoyer leurs familles en Belgique.

C’est ainsi que je circulais souvent le soir. J’aimais d’ailleurs les nuits rwandaises. Je m’arrêtais parfois au sommet d’une crête pour fumer une cigarette et contempler les vallées éclairées par la lune et un firmament d’étoiles étincelantes, parmi lesquelles je cherchais la Croix du Sud. Paysages perdus dans une brume légère, bruits assourdis des hommes et des bêtes, étalement des collines qui se succédaient comme d’énormes vagues immobiles, contraste des huttes ceinturées de haies vives, des champs de sorgho, des bananeraies, des bosquets d’eucalyptus et des carrés de caféiers, c’était le Rwanda mystérieux et paisible de la nuit. Il m’arrivait alors parfois de me demander quelles étaient les raisons profondes de mes actions. Pourquoi n’avais-je pas, comme certains l’auraient voulu, assisté, impassible et impartial, aux luttes internes de ce petit pays? Pourquoi m’étais-je lancé corps et âme dans la mêlée? L’amour d’un peuple humble, laborieux et attachant? La soif d’honnêteté et de justice que nous ressentons tous en nous? C’était certainement la conviction que l’action que je menais était la seule susceptible de concilier mon esprit et ma conscience. Je sortais, la volonté raffermie, de ces courts instants de méditation.

Puis il fallait reprendre la route et affronter ses dangers. Quand je voyais les lumières d’un autre véhicule, Venant en sens inverse, je n’étais pas sûr de ne pas avoir à faire à des terroristes. J’avais toujours mon revolver à portée de la main. Quand j’arrivais devant une barrière, je prenais la précaution d’éclairer l’intérieur de la voiture avant de m’arrêter. J’étais aussitôt entouré de quelques hommes armés de lances et de machettes. Mais ils me reconnaissaient vite et venaient à grands sourires me serrer la main.

Plusieurs Européens furent moins heureux que moi et trouvèrent la mort sur la route. Puis ce fut le conservateur du parc naturel de l’Akagera qu’ils assassinèrent. Je me trouvais justement au guest house du parc, à Gabiro, quand ce crime fut commis. L’épouse du conservateur était parvenue à échapper à la mort et nous avait rejoints. Les Inyenzi vinrent aussi rôder autour du guest house, mais j’avais fait éteindre toutes les lumières. Ils tirèrent quelques coups de feu de loin et brisèrent ainsi une vitre, mais ils n’osèrent pas nous attaquer.

C’en était trop! Je décidai de porter un coup aux terroristes. Nous savions qu’ils campaient ouvertement et à courte distance de la frontière en Uganda. Les autorités britanniques les considéraient comme de simples réfugiés politiques et ne se souciaient guère de surveiller leurs activités. Ils étaient nourris par les organisations internationales et j’ai eu l’occasion de dire à l’un ou l’autre délégué de celles-ci que les Inyenzi étaient tellement bien nourris et qu’ils pouvaient se payer le luxe de vendre des vivres pour acheter des armes.

 Une nuit, un peloton de la garde nationale; avec un Sous-officier belge dont le visage et les mains avaient été noircis, franchit la frontière. Il se trouva à la pointe du jour à proximité du campement visé. L’action fut brève, mais efficace, car nous fûmes débarrassés de cette menace pendant un certain temps, jusqu’au moment où, mieux organisés, plus nombreux et mieux armés, ils prétendirent envahir le pays pour renverser le régime républicain. L’affaire fit un certain bruit. Kampala alerta Londres qui interrogea Bruxelles. Usumbura fit le relais et finalement je répondis que j’ignorais tout d’une fusillade, laquelle, si elle avait réellement eu lieu, était peut-être imputable à des, querelles entre Tutsi. Je suggérai aussi de dire à nos amis anglais de surveiller d’un peu plus près les agissements des réfugiés tutsi en Uganda. C’est la première fois dans ma carrière que j’ai menti de propos délibéré, mais j’avais la conscience tranquille, car j’avais sauvé la vie d’un nombre indéterminé de personnes noires et blanches. Je ne crois pas qu’à Usumbura et à Bruxelles on ait été dupe de mes explications, assez peu vraisemblables il faut bien le dire. Toujours est-il qu’il n’y eut aucune réaction de leur part et le fait fut vite oublié.

Les jours passaient et le moment approchait de la visite que devait nous faire la commission de l’ONU. Le soir du 25janvier 1961, je passais une de mes rares soirées à la maison, après une partie de tennis avec François Vanderstraeten. Il était dix heures et tout était calme dans la résidence. Soudain, j’entendis un bruit furtif. Armé de mon revolver, j’allai ouvrir la porte et faillis buter sur Kayibanda qui s’était glissé jusque- là. Je le fis asseoir et lui demandai les raisons de cette visite nocturne et absolument inhabituelle. J’ai laissé ma voiture à deux cents mètres d’ici, dit-il, pour ne pas attirer l’attention. Nous avons eu une longue journée de discussions à Gitarama et je viens vous demander votre aide pour faire ce que nous avons décidé. À notre sens, la situation se présente très mal pour nous. En retardant la date des élections jusqu’à je ne sais quand, l’ONU laisse le champ libre aux hommes de main du Mwami pour réinstaller un régime de terreur. Nous ne sommes pas tous des candidats martyrs ! Une bonne fraction du peuple est susceptible de retomber sous la coupe des Tutsi. Nous nous méfions de la partialité des délégués de l’ONU. Ils s’arrangeront pour que les élections se fassent au moment et dans les conditions les plus favorables à l’UNAR.

Vous êtes le seul en qui nous ayons confiance. Nous voulons frapper un grand coup qui convaincra Usumbura et Bruxelles que les jeux sont faits et pour cela nous avons besoin de votre aide. Je me demandais où il voulait en venir, mais je l’assurai que je serais content de l’aider comme je l’avais toujours fait.  Nous désirons, dit-il, réunir à Gitarama tous les élus des élections communales. C’est notre droit, puisque nous jouissons de l’autonomie interne. Au cours de cette assemblée que nous tiendrons sur la place du marché, nous proclamerons la république. Nous ferons cela en application du décret intérimaire. Nous organiserons des élections au second degré. Nous élirons le parlement, son président et le président de la république. Il se tut et je lui servis un whisky pour me donner le temps de réfléchir. Ce qu’il me demandait de faire était en somme de l’aider à commettre un acte de révolte contre la Tutelle et contre l’ONU J’étais évidemment acquis à son idéal de libération de son peuple. Je l’avais suffisamment prouvé dans le passé. Mais j’étais aussi un agent de la Tutelle, tenu de me conformer aux directives de l’autorité supérieure. Les directives, que nous attendions, tiendraient certainement compte des résolutions de L’ONU.

Je ne pouvais cependant pas m’empêcher de penser comme lui, d’être d’accord avec lui. Il serait bon de montrer à l’ONU qu’elle faisait fausse route à cause d’un anticolonialisme absurde qui ne trouvait aucune justification dans le cas du Rwanda. Bon de lui montrer que le peuple rwandais entendait, envers et contre tous, instaurer un régime démocratique qu’elle se plaisait par ailleurs à prôner. Bon de lui montrer qu’elle fondait ses opinions sur des mensonges, que les féodaux de l’UNAR ne représentaient plus le pays et que c’était le peuple qui avait pris le pouvoir.

J’étais mal pris. J’aurais préféré que Kayibanda ne soit pas venu, qu’il ne m’ait rien dit. Je ne pouvais pas le soutenir ouvertement dans cet acte de révolte, mais je ne pouvais pas non plus le lui interdire. Je n’en avais ni la volonté ni les moyens. Tout en dégustant son whisky, il m’observait. Il n’était sans doute pas loin de suivre mes pensées.

Je décidai finalement d’agir comme s’il ne m’avait rien dit de ses intentions véritables. Je lui promis d’aider à l’organisation matérielle de l’assemblée : transport des participants, et diffusion des discours par haut- parleur. Mais je lui fis promettre de ne jamais rien divulguer de notre entretien. Officiellement, je l’avais aidé à organiser un rassemblement ayant pour objet de mieux assurer la paix sociale. C’était dès lors une simple mesure administrative et je n’avertirais Usumbura que lorsqu’il serait trop tard pour l’interdire. Je me rendais compte qu’en agissant de la sorte tout le monde croirait plus tard que j’avais été de connivence. Et ce fut vrai, dans la mesure où je ne me suis pas opposé à ce qui s’est fait à Gitarama.

J’y étais discrètement présent, ce fameux samedi 28 janvier 1961. J’étais chez M. Pattyn, l’administrateur du territoire, qui était un ami autant qu’un subordonné. Devant une foule considérable, la procédure fut suivie comme Kayibanda l’avait prévue. La République rwandaise fut proclamée dans l’enthousiasme général. Le tambour Kalinga, l’emblème du pouvoir magique du mwami, fut aboli et remplacé par un drapeau tricolore qui rappelait celui de la Belgique (rouge, jaune et vert).

Notre ancienne connaissance, Mbonyumutwa,, le héros de la révolution de novembre, fut élu président de la république et l’on passa à l’élection de l’assemblée législative et de son président qui n’était autre que mon ami Joseph Gitera.

Un gouvernement fut ensuite constitué avec Grégoire Kayibanda comme Premier ministre. Ici, j’eus le regret de ne plus voir aucun Belge parmi les ministres et les secrétaires d’État. Cela a dû décevoir plus d’un de mes collaborateurs qui soutenaient la cause hutu tout autant que moi. J’en comprenais cependant la raison. N’était-ce pas autant contre la Tutelle que contre l’ONU que cette manifestation d’indépendance avait lieu?

Je dois avouer qu’à l’issue de cette journée j’étais loin d’être tranquille. Dès le début, j’avais tenu Jean-Paul Harroy au courant du déroulement de la cérémonie. Ensuite, rentré à Kigali; j’écrivis une lettre au Ministre d’Aspremont-Lynden, qui avait montré beaucoup de compréhension pour mon action au Rwanda. Ce n’était pas la première fois qu’à un moment de crise j’écrivais à un ministre. J’avais été encouragé à le faire. J’y exposai les raisons pour lesquelles je ne m’étais pas opposé à la manifestation de Gitarama et je suppliai le ministre de ne pas me mettre dans l’obligation d’annuler ce qui y avait été décidé. Cela ne m’empêcha pas d’être profondément inquiet. Avais-je, cette fois, vraiment été trop loin? Serais-je appelé à Bruxelles pour me justifier? Il y avait en Belgique plus d’une personnalité influente qui, depuis le début, n’approuvait pas ma politique. Serais-je rappelé pour ne plus revenir au Rwanda?

Heureusement pour le Rwanda et aussi pour moi, il n’en fut rien. Le gouvernement belge fit contre mauvaise fortune bon cœur et accepta le nouveau régime «de facto». L’autonomie interne était donc acquise à la jeune république et les partis hutu reprirent l’espoir de terminer cette période d’attente avec succès.

Pour l’ONU, par contre, Gitarama n’arrangeait évidemment pas les choses. La commission se sentit bafouée. Indignée, elle ne daigna même pas venir au Rwanda. Elle ne nous épargna pas dans son rapport. La Belgique fut mise au banc d’infamie et soupçonnée de nourrir des projets colonialistes. Le plus grave reproche que ses accusateurs lui faisaient était sa duplicité, sa docilité apparente au sommet et son sabotage sur le terrain. En toute logique, elle aurait dû exiger ma destitution et mon renvoi en Belgique. C’était étonnant que la commission n’ait pas songé à le proposer. Cela n’aurait d’ailleurs pas changé la face des choses. Le pays était fermement aux mains des partis hutu et la jeune armée ruandaise, composée presque exclusivement de Hutu, devenait peu à peu opérationnelle. Mon rôle actif était près de s’achever. Je n’étais plus indispensable.

Des longues discussions de l’ONU sortit finalement la résolution 1605 du 27 Avril 1961. Comme nous pouvions nous y attendre, elle maintenait les résolutions partisanes antérieures et fixait la date des élections au mois d’août. Ces élections auraient lieu au suffrage universel des adultes. Pour la première fois, les femmes rwandaises allaient voter, elles aussi!

Pour le referendum portant sur l’institution du Mwami, le choix à faire fut libellé en des termes qui faisaient fi de la volonté du peuple, laquelle avait cependant été clairement exprimée à Gitarama. Les questions suivantes seraient posées:

1.Désirez-vous conserver l’institution du Mwami au Rwanda?

2.Dans l’affirmative, désirez-vous que Kigeri V reste le mwami du Rwanda?

II eût été plus logique et plus conforme à la réalité de l’opinion ruandaise de poser la question de la manière suivante: Désirez- vous maintenir le régime républicain? Ou tout au moins: désirez-vous instaurer la république? C’eût été plus simple et plus direct. On sait que psychologiquement il est plus facile, dans une consultation populaire, d’obtenir un oui ou plutôt d’un non.

Cela montrait que l’ONU n’attachait aucun crédit à nos dires, quand nous affirmions que le choix du peuple avait été fait définitivement. Nous étions tombés bien bas dans son estime.

Mais l’ONU alla plus loin dans son obstination et dans sa méconnaissance des réalités lorsqu’elle exigea qu’avant les élections un gouvernement provisoire, élargi aux quatre partis nationaux, fût constitué. Etant donnée les prétentions orgueilleuses qu’aurait certainement l’UNAR, c’était la quadrature du cercle.

Pour beaucoup, toutes ces mesures favorables au mwami et à l’UNAR signifiaient tout simplement que la Tutelle était battue. Durant ces mois d’incertitude et de découragement, je me rendis plusieurs fois à Usumbura pour en discuter avec Jean-Paul Harroy. Il était écœuré, plus encore que moi, de l’attitude partisane de l’ONU et parlait de donner sa démission. Selon lui, une solution raisonnable, sinon probable, était que la Belgique remette son mandat de tutelle à l’ONU. En un sens, il avait raison car il était impossible, au premier abord, de concilier deux impératifs. Le premier étant que la Belgique gardait seule l’entière responsabilité de mener le Rwanda à l’indépendance. Le second étant que les résolutions de l’ONU étaient en fait devenues des ordres que la Belgique ne pouvait pas ignorer et dont l’exécution était soit impossible, soit source de désordres graves. À Usumbura donc, le ton était au découragement et à l’abandon.

Et à Bruxelles? M. Paul Henri Spaak, en prenant en main le département des Affaires étrangères et, de ce fait, le sort du Ruanda-Urundi, exprima carrément l’opinion que le Rwanda ne valait pas une rupture avec l’ONU. Il fallait donc, selon lui, ou bien que la Belgique renonce au mandat, ou bien que les responsables de l’administration de ces territoires s’arrangent pour ne pas provoquer de rupture avec les commissaires de l’ONU. C’est en faveur de cette dernière solution qu’il opta et que, pour suivre la situation de près, il envoya un délégué ministériel, l’ambassadeur Carlier, en résidence permanente à Usumbura. J’ai rencontré plusieurs fois M. Carlier dont le franc-parler et la rondeur me plaisaient. Je crois que je l’ai vite convaincu que le Rwanda se tirerait de l’épreuve à son avantage et sans casser les vitres à l’ONU. Il n’intervint dès lors pratiquement plus au Rwanda et fut presque exclusivement occupé au Burundi.

Et à Kigali? J’y eus plusieurs réunions avec Kayibanda., ses ministres et mes collaborateurs. Nous y avons envisagé les deux hypothèses: la remise du mandat à l’ONU ou la collaboration délicate avec la commission. Chacune d’elles offrait des avantages et des inconvénients que je ne rappellerai pas ici car, pour moi, la conclusion était évidente: le Tutelle belge devait rester au pays jusqu’ à la fin. Il fallait donc absolument faire patte de velours avec la commission et avaler les couleuvres onusiennes tant-bien que mal.

C’est, en tout cas, l’attitude que je préconisai dès que nous eûmes connaissance de la recommandation 1605. Plusieurs éléments positifs me faisaient pencher en faveur de la solution d’entente avec les commissaires. Je connaissais M. Dorsinville et je ne croyais pas qu’il renoncerait vite à son plan de régler le cas du Rwanda sans devoir recourir une nouvelle fois à l’Assemblée générale de l’ONU et d’avouer ainsi son impuissance. Il serait donc susceptible d’accepter quelques accommodements aux recommandations onusiennes. Il y avait surtout le fait que le pays était pratiquement aux mains des Hutu au niveau des communes. Cela, les Commissaires ne pouvaient rien y changer, même s’ils venaient avec l’intention de faire triompher l’UNAR.

Il fallait donc réagir dans le sens d’une entente cordiale avec les délégués de l’ONU, tout en ne renonçant pas à favoriser le succès de la démocratie. Et pour commencer, il fallait rafférmir la volonté du peuple. Une campagne d’information fut entreprise pour combattre les prétentions de l’UNAR. Ce parti clamait qu’il avait gagné à l’ONU. L’administration belge et les troupes belges n’avaient pas été écartées comme l’UNAR l’avait demandé. Les casques bleus n’avaient pas remplacé la Garde nationale. Les élections communales ne furent pas annulées et le mwami n’était pas revenu au pays.

Pratiquement, le nœud gordien de l’élargissement du gouvernement provisoire nous offrit la première occasion de sonder les intentions véritables de la commission. Ce problème nous valut quelques réunions houleuses avec les représentants des partis politiques. La raison en était les prétentions exorbitantes de l’UNAR qui n’avait rien perdu de sa morgue. Elle exigeait des Ministères importants que les partis hutu ne pouvaient évidemment pas lui concéder. Dès le début, c’était déjà l’impasse. On resta au point mort et la commission de l’ONU, qui assistait à nos débats, avec une impatience croissante, dut bien se rendre compte qu’elle demandait l’impossible.

Le nœud gordien fut finalement tranché par la commission qui confirmait ainsi ce que je supposais, c’est-à-dire qu’elle ne désirait pas retourner à New York pour reconnaître son impuissance. Il fut en effet décidé de mettre le gouvernement provisoire en veilleuse et de reconfier tous les pouvoirs à la Tutelle, c’est-à-dire pratiquement à moi!

On se souviendra que les élections communales avaient eu lieu sans l’accord de l’ONU qui avait demandé qu’elles fussent retardées. L’UNAR avait vainement exigé que l’ONU les annule. La commission n’osa cependant pas toucher aux acquis de ces élections et recommander le retour aux sous-chefferies défuntes. Cela laissa intacte l’armature des bourgmestres hutu et permit aux leaders du peuple d’en maintenir la mobilisation morale jusqu’aux élections législatives.

Comme prévu, non par l’ONU mais bien par la Tutelle, il s’ensuivit une période de violences qui secoua tout le pays. Avec l’application des mesures d’amnistie exigées par l’ONU, avec le retour des expatriés volontaires, l’UNAR reprit ses méthodes d’intimidation et de provocation. Mais, cette fois, la population hutu ne se priva pas d’y répondre, sous la conduite de ses bourgmestres. De nouveau des huttes flambèrent et des bananeraies furent coupées pour signifier aux Tutsi

Qu’ils étaient indésirables. Certains l’avaient sans doute mérité par leurs agissements, ou tout au moins par leur attitude arrogante, mais d’autres en furent les victimes innocentes. Les forces de l’ordre intervenaient où elles le pouvaient, mais nous ne disposions plus de cette Force publique qui avait été si utile en novembre 1959. La conséquence fut qu’il y eut à nouveau des réfugiés auprès des missions et que de laborieuses tractations durent être menées avec les autorités communales pour obtenir leur retour au sein de la population hutu.

Un jour, j’appris qu’un crime particulièrement odieux avait été commis au Marangara. Quatre propagandistes du PARMEHUTU avaient été brûlés vifs avant d’être achevés de multiples coups de lance. Le crime portait la signature de l’UNAR. Il était certainement destiné à terroriser la population et à influencer son vote à venir. La peur revenait dans la région. Personne n’osait porter plainte, jusqu’au jour où l’agent territorial local vint me trouver. Il savait, disait-il, quels étaient les auteurs de ce quadruple meurtre. Tout le monde d’ailleurs les connaissait, mais personne n’aurait osé venir témoigner. Il se faisait fort d’obtenir des aveux sans employer la violence et me demanda de pouvoir s’en occuper personnellement, en lieu et place du parquet. Ce fut, une fois de plus, une décision difficile à prendre. Mais j’estimais que l’enjeu était trop grand pour hésiter longtemps. Je tenais absolument à ce que les coupables soient arrêtés et jugés, car toute une région risquait de retomber sous leur coupe.

Ce fut chose faite quelques jours plus tard et l’agent territorial me raconta comment il s’y était pris. Il interrogeait les présumés coupables, l’un après l’autre dans une hutte. Cela ne lui apprit rien avec le premier, ni avec le deuxième. Mais ensuite, avec son revolver ostensiblement dans la main, il conduisait le prévenu dans une autre hutte où il tirait un coup de feu en l’air. Tout cela se faisait sous les yeux d’une assistance de plus en plus nombreuse et convaincue qu’il avait froidement abattu sa victime. Le troisième prévenu n’y résista pas. Il avoua et identifia ses complices. Ce n’était certainement pas très humain comme procédé, mais c’était efficace et la situation le justifiait.

C’est à cette époque que je reçus la visite du Vicomte Etienne Davignon, attaché de cabinet de M. Spaak. Avec l’ambassadeur Carlier, c’était donc le second observateur que le ministre nous envoyait. Dans quel but? Je me le demandais sans trouver d’autre réponse que le désir du ministre d’être informé par une personne indépendante de l’administration locale. C’était donc un geste de méfiance à notre égard. M. Davignon logea une nuit chez moi et nous eûmes l’occasion de constater combien nos idées divergeaient. Selon lui, une autre solution politique et sociale aurait pu être trouvée pour le Rwanda : comme en Urundi, la royauté aurait pu être maintenue, parc qu’elle était inscrite dans la tradition et un régime social acceptable pour les Hutu aurait pu être instaurée. Son attitude froidement polie me rappela les paroles de maître Croquez, un avocat connu, venu de Paris pour défendre les assassins de novembre 1959. Cet homme vint me trouver pour m’expliquer que les crimes politiques étaient, sinon moins répréhensibles, tout au moins plus compréhensibles que les crimes crapuleux. Il me dit d’un ton péremptoire: « Colonel, à force de vivre dans le pays, on ne voit plus que les arbres et pas la forêt ». J’étais passablement énervé par la suffisance de cet homme qui venait me donner la leçon. Je lui répondis: « Maître, ce que vous dites est sans doute vrai, mais à force de vivre à des milliers de kilomètres on finit par se trouver dans la lune ». J’avais un peu la même impression avec M. Davignon. La suite lui donna d’ailleurs tort en ce qui concerne l’Urundi tout au moins, puisque là, comme au Rwanda, l’institution du mwami fut vite abolie.

Les semaines passaient et la commission de l’ONU, surtout son délégué au Rwanda, M. Rahnema, commençait tout de même à se rendre compte de la réalité rwandaise.

Il y eut de nombreuses réunions avec les représentants des partis au cours desquelles, pour une fois, nous parlions le même langage, lui et moi, pour apaiser les passions et demander aux leaders politiques d’aider à rétablir le calme indispensable au bon déroulement des élections à venir.

Nous y fîmes aussi les derniers préparatifs de celles-ci. Comme la vaste majorité de la population était illettrée, et surtout les femmes, nous eûmes recours à des billets de couleur pour représenter les partis. Pour les répartir, on procéda au tirage au sort. Le PARMEHUTU se vit attribuer le rouge, l’APROSOMA le vert, le RADER le bleu et l’UNAR la couleur blanche. Du coup, pour le referendum, la couleur blanche signifia « Oui» au maintien de la royauté et de la personne du mwami Kigeri et la couleur noire «non».

Ce furent évidemment des semaines d’activité intense pour les propagandistes des divers partis. C’était surtout les femmes qui devaient être instruites. Beaucoup n’avaient jamais vu l’enveloppe d’une lettre. Elles devaient apprendre, tout comme les hommes, la signification des divers billets de couleur et l’emploi des deux enveloppes qu’elles allaient recevoir avant d’entrer dans l’isoloir. Il s’agissait de choisir la bonne couleur et de la glisser dans une première enveloppe qu’il fallait fermer, de choisir ensuite le blanc ou le noir et de faire usage de la seconde enveloppe. Tous les billets superflus devaient être jetés dans un trou pratiqué dans le sol de l’isoloir.

Pour des raisons d’ordre public, les meetings ne furent autorisés que pour un parti à la fois, en un endroit à choisir par les intéressés en accord avec l’administration. C’était une mesure qui paraissait impartiale, mais la commission de l’ONU ne, se rendait pas compte que cela favorisait forcément les partis hutu. Il était clair cependant à qui voulait observer les choses de près que tous les jours, dans la très grosse majorité des communes, de petits rassemblements se tenaient, organisés par les bourgmestres.

Une semaine avant les élections nous vinrent les observateurs de l’ONU, à raison d’un par territoire. Mais avant cela le tirage au sort des couleurs avait fait son effet. Le pays passa au rouge ! Les femmes portaient des pagnes rouges, les hommes des chemises de la même couleur. Des drapeaux rouges flottaient partout! C’est au milieu de tout ce rouge que je conduisis l’observateur soviétique à Byumba. Il était méfiant mais impressionné. Avant même de procéder aux élections, on savait qui allait les gagner!

Survint alors, dans la nuit du 24 au 25 septembre, l’événement que j’avais craint. La permanence de la résidence m’avertit que, de source sûre, le mwami se trouvait à Kigali, mais on ne savait pas où il logeait. Le danger créé par la présence du mwami était réel, non d’influencer le résultat des élections, mais bien de susciter de nouvelles violences qui auraient pu les remettre en question aux yeux de l’ONU. Avec tout le personnel administratif appelé d’urgence à 1a résidence, nous établîmes la liste des hôtes possibles du mwami, et la chasse à l’homme fut déclenché. Je donnai ensuite des instructions pour qu’un avion Harvard de la Force aérienne soit tenu au «stand by». Celui qui trouvait le mwami devait l’amener directement à la plaine d’aviation. Quelques heures plus tard, le problème était résolu. Le mwami était trouvé et escorté à la plaine à destination d’Usumbura. Le danger était écarté.

Les élections eurent effectivement lieu le 25 septembre 1961, dans une atmosphère de fête populaire. Je disposais d’un hélicoptère des forces aériennes belges et, avec M. Rahnema, nous volions d’un bureau de vote à l’autre. Chaque fois, une foule nombreuse nous y attendait. Tout le monde votait. On avait même amené les malades et les infirmes qui attendaient, patiemment étendus sur des civières, que leur tour vienne. J’appris que des femmes avaient accouché sur place pour pouvoir voter malgré tout?

Détail amusant, dans les bureaux, des commis de la commune et quelques soldats de la Garde nationale veillaient à ce que les opérations de vote se déroulent dans l’ordre. L’un d’eux parlait aux votants, au fur et à mesure de leur passage dans la file et M. Rahnema me demanda ce qu’il leur disait. Je lui répondis qu’il leur montrait, une dernière fois, comment ils devaient voter valablement. J’ignore s’il m’a cru, car je ne disais qu’une partie de la vérité. En réalité, ce délégué des partis hutu disait aussi comment il fallait voter pour la république et pour la démocratie.

Lorsque je traversais les foules pour me rendre dans les bureaux de vote, j’étais vite reconnu. Dans un murmure on se passait le mot: « C’est le colonel ». Les femmes s’inclinaient, geste traditionnel de respect au Rwanda. Les hommes voulaient se rapprocher et me serrer la main. J’ai ressenti ce jour-là l’une des plus fortes impressions de ma vie.

Les résultats des élections confirmèrent amplement nos prévisions. Les partis, totalisèrent près de 83 pour cent des voix. Le PARMEHUTU, à lui seul, en conquit 78. Quant à l’UNAR, elle s’en assura près de17 pour cent, c’est-à-dire un peu plus que le pourcentage de la population tutsi dans le pays. C’était la consécration sans appel de la révolution de novembre 1959, la victoire totale et définitive du peuple rwandais.

https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/02/independance.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/02/independance-150x150.jpgKaburameLes républiquesDu fait que les Hutu étaient les maîtres à présent dans 211 communes sur 229, le pays était dans la vie de la démocratisation. Il importait donc d’achever l'œuvre entreprise à la base par la formation d'un gouvernement représentatif. Le décret intérimaire avait d'ailleurs prévu qu'un gouvernement provisoire pouvait...Rwandan History