Quand Un Homme Accomplit Librement Ce qu’Il Exécutait Hier En Esclave, Il Fait Œuvre Supérieure Pour Le Pays Et Pour Lui-Même.
L’Ombre Du Bossu
« Décidément, mon vieux Paulo, se dit-il en regardant en direction du bossu, tu te sens bien sûr de toi ».
Un peu trop, peut-être; sa haine l’aveuglait. Par son dernier propos, le chef venait de ramener le débat au plan quotidien. Il était aisé pour le blanc de répondre; il le dit au chef.
-Mais nous en parlerons plus tard, car tu as évoqué de graves questions, et celles-là ne souffrent aucun retard.
Munyaneza acquiesça poliment. Dès lors, son interlocuteur pouvait sans forfaire s’attarder aux symboles de bonne compagnie.
-Tes paroles, chef Munyaneza, ne sont pas le fait de n’importe quel homme; mais du grand chef du Buganza, la province noble. Et il ne les a pas prononcées en n’importe quel lieu, mais à Muhura. Muhura la Rencontre: vos pères, quand ils ont choisi ce nom pour cette haute terre, voyaient déjà, j’en suis sûr, dans leur infinie sagesse, que nous nous rencontrerions ici, aujourd’hui, à cette heure, et que cette rencontre n’aurait pas la couleur du sang comme celle de jadis, mais qu’au contraire nous nous souviendrions d’elle comme d’une pierre marquée au kaolin de la blancheur et de la paix…
La paix des blancs et la paix des chefs protégeaient les collines. Ensemble ils les préserveraient, jour après jour, des nuages annoncés. Sans armes. Librement. Grâce à leur pacte d’amitié, la force déjà cédait le pas à l’amour. Les discours du résident général ne signifiaient pas autre chose. A eux, avec intelligence et bonté, de les écrire comme il convenait sur le terrain.
-Au dernier tournant du règne, vous avez craint, Batutsi, que l’abolition de l’esclavage et du droit de vie et de mort n’entraînât la mort du Royaume. Le Royaume est toujours là. De même, la démocratie que vous redoutez ne devrait pas être la négation du monde ancien, mais son élévation. Quand un homme accomplit librement ce qu’il exécutait hier en esclave, il fait œuvre supérieure pour le pays et pour lui-même.
« Nous autres, blancs des forêts d’Europe, les Romains jadis nous ont colonisés. Nous les avons maudits et combattus, ils nous ont vaincus et, à présent, nous savons que nous leur devons tout. Tout peuple a tout reçu d’un autre à un moment de son histoire, et c’est pourquoi il nous faut nous réjouir d’être là, ensemble, avec Imana votre dieu au milieu de nous, puisque nous œuvrons au bien du Royaume… »
Dans le royaume démocratique, comme dans le royaume féodal, la paix viendrait du devoir accompli par chacun, vassal et suzerain. Les meilleurs, s’ils le voulaient, commanderaient encore.
-Certes, chef Munyaneza, ils sauront la langue des blancs, car c’est une langue qui parle dans le monde entier. Comme vous, déjà, qui avez appris à lire et à écrire votre propre langue après avoir longtemps nié l’écriture, vous commandez aujourd’hui, ainsi en sera-t-il demain des fils des meilleurs. Les blancs ne nient pas votre langue. Moi-même, je l’étudie chaque jour. Et ce n’est pas à moi de vous rappeler l’histoire du don du pouvoir et du lait.
-Dis-la-nous quand même!
-Si je me trompe, vous me reprendrez?
-Nous te reprendrons!
En des temps très anciens, l’ancêtre des Batutsi, l’ancêtre des Bahutu, l’ancêtre des Batwa reçurent chacun de Dieu, un soir, une jarre de lait. Gatwa, l’ancêtre des fils de la Pierre, la renversa dans son sommeil. Gahutu, l’ancêtre des fils de la Houe, la vida après son premier somme. Gatutsi, l’ancêtre des fils de l’Herbe, au matin fut retrouvé veillant, penché sur le lait et l’offrant à Dieu. Et Imana-Dieu lui dit: « Règne sur ceux-ci ».
-Voilà le sens de l’aristocratie. Le pouvoir aux meilleurs. La démocratie, elle aussi, si vous le voulez, donnera le pouvoir aux plus dignes, comme ce fut toujours le cas, sauf là où des tyrans se faufilèrent parmi les nobles hommes qui firent votre pays. Mais prenons garde: la démocratie est une arme redoutable. Nous devons apprendre à la manier avec sagesse. Sans quoi, elle aboutirait à changer l’injustice de quelques-uns à l’endroit du grand nombre en l’injustice du grand nombre envers le plus petit, ce qui ne vaut pas mieux! Le nouveau royaume doit valoir mieux que l’ancien, c’est-à-dire un pays où le pouvoir ne permet pas à celui qui a le pouvoir de tuer qui ne l’a pas. Sinon, à quoi bon changer!
Des murmures parcoururent l’assemblée. Chacun des chefs — Chauvaux connaissait l’histoire des familles — aurait pu nommer un parent privé de vie en même temps que de son commandement.
-Jadis, votre Mwami-roi menait à la cour, la transportant de colline en colline autant qu’il le voulait, une vie de seigneur, entre la masse de fer octogonale du grand Ruganzu Ndori, souvenir de l’avènement du métal, qui lui servait d’oreiller, et son singe cynocéphale. Chaque matin, il prenait conseil de son taureau Rusanga, maître de toutes les vaches. Il vivait en compagnie de ses éphèbes, fils de ses barons, et, s’il le voulait, il les caressait. Il avait à portée de main ses médecins, ses saigneurs, ses vétérinaires, ses apothicaires, ses mages, ses trouvères, ses historiologues, ses valseurs, ses mimes, ses musiciens… Est-ce cela, ou me trompé-je?
-C’est bien cela.
Ils étaient fous d’histoire, la leur passionnait et il aimait à conter, lui aussi.
-Chaque chef féodal, dans son fief, vivait de même façon. Et ici, au Buganza mieux encore que partout ailleurs, vous le savez. Tout un peuple accomplissait pour vous les devoirs inférieurs: cuisiniers, laitiers, sommeliers, valets de pied, chambrières, gardes de l’arsenal, gardes de la robe, porteurs de palanquin, vigies, veneurs, estafettes, artisans de tous métiers. Vous savez cela mieux que moi, n’est-il pas vrai?
-C’est vrai, et tu le sais aussi et tu nous réjouis.
-Mais aujourd’hui, vous voyez le Mwami parcourir son royaume en automobile, comme le chef Munyaneza parcourt le Buganza dans sa Chevrolet vert et jaune, assis derrière son chauffeur qui est mieux vêtu que celui du résident général…
Ils rirent.
-Le Mwami et le chef ici présent ne renient pas la tradition pour autant. Ils la modernisent. Ils paient leurs serviteurs. Du moins le devraient-ils, comme vous autres! Comme moi!
De nouveau ils rirent.
– La démocratie n’est rien d’autre. Nous ne sommes plus au temps où les rois prenaient conseil des singes. Aujourd’hui, de par le monde libre, ils demandent avis aux élus représentant le peuple. Ainsi, l’union du peuple et du monarque renforce la sagesse des rois. Hier, sur un geste de son cynocéphale, le Mwami-roi, pour un rien, faisait mener les gens au sycomore pour y être graciés. Tous, vous avez, Batutsi, perdu des parents de cette façon, ou que je m’empoisonne!
-Aujourd’hui, seule la plus haute instance des blancs peut décréter la mort. Non point dans l’ombre, et l’on gracie les condamnés sur l’échaufaud en plein marché. Mais si demain nous partons, et que le droit de mort revienne au roi, il faut que Demokarasi le retienne de retourner aux hécatombes anciennes.
-Aujourd’hui, l’impôt, salaire du travail libre, rachète les corvées esclaves. Le maître juste, jadis déjà, récompensait l’Umutoni, son serviteur préféré. Il allait jusqu’à lui donner sa fille s’il le jugeait à l’égal des nobles. Le maître méchant allait seul, les cheveux au vent, nul ne le peignait, il cheminait en compagnie du serpent.
-Aujourd’hui comme hier, le paresseux ne trouve personne pour l’aider dans son labour. Demain, quand la démocratie se répandra, il en ira de même. Le Royaume nouveau, le Royaume des Pas en Avant, sera celui du travail, non celui des paroles de vent. Sans travail, le pays retombera dans la famine, la maladie, le talion, la mort. Demain, sans école, l’homme ne sera plus rien. Vous l’avez compris mieux que d’autres, Batutsi, tandis que trop de Bahutu gardent encore leurs enfants à la maison.
-Vous m’en êtes témoins, les blancs n’ont supprimé ni les tambours, ni le collège des Abiru, les Conservateurs des secrets du Règne, ces sages gardiens du feu. Mais ces traditions vivent dans le temps. La parole qui les régit, au long du rituel des vingt et une voies, n’est pas figée comme la chose écrite des blancs, mais active comme la langue des ritualistes. Grâce aussi aux alliances des blancs, vous n’avez plus d’ennemis à l’étranger, tous les pays amis du mien le sont du vôtre. Et pour votre pays, vous n’y avez d’ennemis que vous-mêmes et vos Cœurs secs.
-La démocratie, loin de détruire les meilleurs des chefs de votre système féodal, leur apportera, en tuant l’arbitraire, ce qui les empêchait d’être meilleurs encore. A la condition qu’ils l’acceptent. Le chef sage, aujourd’hui nommé comme fils de Tel, demain commandera au nom du roi et du suffrage des gens. À eux deux, ils lui offriront plus de chances de bien commander qu’il n’en a aujourd’hui. Pas plus que l’ancêtre des Batutsi, il ne craindra le retour du jugement de Dieu. Car vous n’êtes pas, hommes du Buganza, gens à manger votre ombre sans savoir où chercher abri contre le soleil…
À ce moment de son discours, Chauvaux crut voir dans l’œil du grand Matshyali, qu’entouraient les chefs de la région ouest qu’il dominait par la taille et l’allure, une lueur encourageante.
-Je le sais, leur dit-il encore: les blancs sont différents. Le soleil, la terre, l’eau sont aussi des éléments différents. Mais ensemble ils génèrent la vie. Je sais que les premiers blancs vinrent à la Cour du grand Rwabugiri votre roi sans invitation. Le grand Rukemampunzi me le rappelait encore hier au soir. Ils pénétrèrent, juchés sur des ânes ridicules dans le kraâ1 du Roi, et Rwabugiri fit bien d’en rire. Mais il eut tort, aussi. Car s’ils ne savaient pas la chose du pays, ces blancs avaient des fusils qui parlaient plus haut que les graines magiques des sorciers. Cependant, vingt ans plus tard, les miens ont chassé ces blancs là. Et nous voici ensemble. Et si vous nous chassez, nous qui ne sommes pas parfaits, d’autres blancs viendront qui le seront peut-être moins encore. Et il n’y a pas que les blancs!…
-Nous n’y changerons rien, ni vous, ni moi. Certains, parmi vous, rêvent de me tuer. Ce n’est rien. On peut mourir pour ce que l’on aime, et j’aime le Buganza. Mais après moi en viendra un autre. Et un autre. Qui refuse le monde moderne, le monde moderne le détruit. Acceptez-le, tant que ceux qui vous l’apportent respectent vos traditions.
-Je ne prêche pas la révolution. Mais certains, que vous regardez comme inférieurs, la chantent. Prenez garde. La révolution est la négation de l’intelligence et de l’amour. Barrez-lui la route par l’intelligence et l’amour, ou bien vous périrez.
-Je vous le dis, chefs d’aujourd’hui: donnez la parole aux petites gens. Elles ne regardent pas le monde de la même altitude que vous, elles y voient des choses que vous ne pouvez voir mais qui peuvent vous tuer. Elles sont à hauteur du ventre, et nous savons ce qu’il y a dans les ventres. Le vrai chef est celui qui prend l’avis des uns et des autres, et ensuite il tranche. Ce n’est pas là pour lui déchoir, mais se grandir.
-Regardez Matshyali Ogustin. Est-il plus petit qu’un autre? Non, il dépasse ses voisins par la taille. Eh bien, il m’a invité l’autre jour à son conseil, et j’ai vu qu’il écoutait les uns et les autres, les plus jeunes comme les anciens, et même l’un ou l’autre que l’on dit fou. Nous avons parlé. Ensemble, sur la demande de son conseil et sur sa demande, nous allons construire une route. Je la tracerai comme on m’a appris à le faire à l’école d’administration d’Afrique, et les hommes de Rwamiko- aux-Erythrines la tailleront dans la montagne. La route de Matshyali ira de Rwamiko au lac. Elle fera gagner deux journées de marche. Au bord du lac, il y a de bonne argile. A Rwamiko, les eucalyptus plantés il y a trente ans par Matshyali, sur conseil de l’agronome européen, sont mûrs. Il faut les moissonner. Ils livreront les bois de charpente et le bois du feu des briques. Nous moulerons les briques au lac. Nous abattrons les arbres mûrs, en épargnant ceux qui seront mûrs dans dix ou dans vingt ans. Par la route, nous transporterons les briques au sommet, nous construirons des maisons en dur, plus solides, plus saines. Matshyali, pour l’exemple, a déjà entrepris la sienne.
-Nous n’avons pas d’argent pour construire cette route. Mais nous avons notre intelligence, nos bras, nos houes. Chaque homme de Rwamiko prêtera sa houe et ses bras un jour par semaine. Celui dont le bras est mince ouvrira sa bourse opulente pour louer la houe d’un autre. Les grabataires eux-mêmes, les vieillards pères des ans, viendront voir, encourager, entretenir le feu, chanter les chants à la houe. Matshyali et moi, nous apporterons la bière à la septième heure. Et pour les maisons, plus tard, nous ferons de même.
-Voilà la démocratie. Dans ce bon esprit, Rwamiko ne pâtira pas de l’abolition des corvées, il n’en enfreindra pas la loi. Ceux qui travailleront apparemment sans salaire ont déjà leur salaire en eux, car ils le feront librement. Quand des voisins s’unissent pour construire la maison d’un qui va se marier, la maison ainsi construite ne lui appartient-elle pas ensuite? De même, tous ensemble, ils feront la route. Ce sera leur route. Et plus tard celle de leurs enfants. Et l’on dira: « C’est la route de Matshyali et des hommes de Rwamiko ».
-Partout, à Giti, à Kinjojo, à Remera, à Muhura, il y a une route à faire, des eucalyptus à abattre, de l’argile bonne à mouler, et des bras oisifs. Rubangura, à Bugarura, a déjà fait sa route avec l’aide du colon Milard. Milard ne se contente pas de puiser l’étain au coeur des collines, il donne aussi. Il a donné la route, et il verse un salaire à mille familles des collines. Je sais que d’autres sont prêts à faire comme Matshyali, comme Rubangura, qu’il nous faut louer.
– Avec vous tous, si vous le voulez, je tracerai des routes partout. Partout nous cuirons des briques. Et quand nous aurons fait nos maisons, nous vendrons nos briques aux autres provinces. Car ayant abattu les arbres, nous prendrons soin de reboiser. Ensemble, comme Gaterangunga, nous planterons des arbres à fruits le long de ces routes pour soutenir le remblai. Les enfants cueilleront les fruits. Ils les mangeront et nous en aurons trop. Et des blancs viendront d’Europe, passer les vacances si dans les maisons neuves nous réservons une chambre à l’étranger. Il viendra se chauffer à notre bon soleil, nager dans le lac, manger nos fruits en les achetant bon prix, et louer nos chambres.
-Ensemble, comme nous le faisons déjà à Muhura, nous nivellerons des plaines de football, j’apprendrai aux jeunes à jouer, nous organiserons un championnat, et le dimanche, au lieu de se saouler, les gens encourageront leurs joueurs. Et nous irons disputer, contre les équipes des centres, les finales de la coupe du Mwami. Tous ensemble, avec notre travail, avec notre cœur, car votre proverbe dit bien: « Le cœur est le petit roi de l’homme ».
L’œil du grand Matshyali encourageait toujours. Le bâton de Kanyanyonjo le bossu vrillait nerveusement le lait de chaux de la cour du conseil. L’agent territorial se sentait plein d’allant. Il avait récemment réalisé, lors de ses premières harangues aux conseils des anciens, le pouvoir étonnant de ses paroles. Quand il se mettait à parler aux gens de l’amour qu’il leur portait, tout devenait évident, facile, naturel. Son auditoire d’abord hésitant, le suivait, attentif. A lui le timide, le Buganza avait révélé cela: le don de convaincre par la parole. Ce Buganza où la langue des collines chantait mieux que partout ailleurs. Ce Buganza que l’on appelait parfois Urwembe: là où les mots tranchent comme le rasoir.
Il leur dit encore:
-Les Batutsi vos pères refusèrent jadis l’écriture. Ils avaient pourtant constaté, dans leur migration des temps anciens, le pouvoir des scribes au pays d’Égypte. Vous autres, vous l’acceptez. En effet, avec les blancs est venu le temps de la recevoir.
-Les blancs qui les premiers posèrent le regard d’Europe sur le Royaume s’étonnèrent. Seuls vos rois, sans fusils, avaient refusé l’entrée aux marchands d’esclaves. Vous vous vêtiez alors de franges de fibres, d’étoffes d’écorce. Vous arrachiez le feu au briquet des deux bois. Vous ne mangiez pas la chair des poissons, ni les œufs des poules. Le blanc qui les mangeait, vous l’appeliez Igisimba, bête sauvage!
Il rit et ils l’imitèrent.
-Vous ne tuiez les taureaux, les moutons, les poussins, que pour lire votre lendemain dans leurs entrailles. Vous bâtissiez en herbe, et vous souvenant d’Urugendo, le Grand Voyage, vous dressiez des charpentes démontables. Vous ne mesuriez le temps qu’au gré de la pluie, d’un bout de l’an à l’autre, au mouvement de la vache dans la pâture, d’un bout du jour à l’autre. Vous ne nommiez pas les étoiles, hormis Kibonumwe, Celle qu’on voit seul à seule pour être heureux.
-Peuple sans écriture, vous chérissiez la mémoire de l’aède. Peuple sans roue, vous marchiez l’immense route, le pas dans les pas de la vache, votre espoir, votre étoile, votre ondée bienfaisante. A plus de bien-être, vous préfériez plus de loisir et de parole. Vous y gagniez la sagesse. Mais, par le verbe, vous régniez et insuffliez la terreur aux caravaniers d’esclaves, ces fauves armés de cruauté et de fusils. C’était bien. C’était un temps. Puis les blancs d’Europe vinrent. Un autre temps commença.
-Aujourd’hui, vous acceptez l’automobile. L’an passé, Indege, l’avion, emporta plusieurs chefs de province en Europe. Ils y virent l’Exposition universelle des progrès des blancs. Et l’avion les ramena. Vous avez l’allumette, la bicyclette; l’arc à tonnerre rattrape l’antilope à la course plus sûrement que la flèche du meilleur archer.
-Vous nommez les planètes, vos montres savent l’heure. Vous ne croyez plus que le père des jours tombe de l’autre côté de la terre à l’heure où les vaches quittent le pâturage, pour être rongé à Kuiyazuba, le pays des Mangeurs de Soleil. Vous avez appris à l’école le mouvement de l’horlogerie céleste, vous n’aveuglez plus les faiseurs de pluie au soleil quand le peuple en vain leur demande: « Faites pleurer le ciel ». Ce n’est plus nécessaire, car la famine a été vaincue par les blancs.
-Cela ne vous empêche pas d’observer le rite de vos pères: vous continuez de jeter derrière vous, au petit matin, sans vous retourner, l’os du foyer, garant du retour du père des heures. Car vous sentez que le respect des us ne contrarie pas les idées modernes.
-Gardez votre tradition, c’est une bonne vieille maison. Vous le savez, Autrefois est couvert d’ans et d’enfants, Aujourd’hui sait à peine marcher. Aménagez la vieille demeure pour plus de confort. Que chacun bâtisse, car on dit, dans mon pays, que n’est homme que celui qui l’a fait par trois fois. Surtout, demeurez en amitié avec le temps. Rien ne se construit contre lui…
Il observa une pause, les regardant avec affection. À ce moment, Matshyali, le géant de Rwamiko aux douze doigts, se tournant vers ses pairs, battit des mains et cria:
-Il sait la chose du Royaume!
Et de toutes parts les cris fusèrent:
-Il la sait! Il la sait vraiment!
Le grand chef Munyaneza se taisait. Le bossu regardait en l’air. Les compères Karamu et Karangwa regardaient à terre; Karangwa, l’asthmatique, avait l’air de sucer ses dents.
-Chefs du Buganza, Anciens du Buganza, Hommes du Buganza la Belle Province, prenez garde! leur dit-il. Je vous l’ai dit, l’alizé du soir me l’a rapporté, quelques-uns ici rêvent de me chasser, de me tuer, de garnir de moi leur tambour. Attention! Ceux-là ont derrière eux les légions de Shitani Nkuru, le Grand Satan Universel.
-Pour résister à cette haine, armez-vous des forces qui depuis mille ans fondent le Royaume. La houe du Muhutu. La vache du Mututsi. Le four de potier du Mutwa. Et, aujourd’hui, la paix des blancs, la foi, la charité, l’espérance des Padri de Dieu. N’en négligez aucune, n’en retranchez aucune, elles sont toutes bonnes et nécessaires.
-Dans mon pays, mon père est à la fois cultivateur et éleveur. Ce que son champ une année lui refuse, sa vache alors le lui donne. Ceux qui ont voyagé en Europe, et vous en connaissez, comme le grand chef Mpfizi le Taureau du Ndiza, savent ce que les mêmes forces, chez nous, avec moins de soleil, avec plus de sueur, produisent de progrès et de joie.
-Le petit roi des blancs et votre grand mwami se connaissent. Ils ont fait le pacte du sang et du lait. Bu la bière, ensemble, ici et là-bas. Eux savent tout ce qu’il y a à faire encore. Le petit roi des blancs a montré son pays à votre Mwami. Le Mwami a vu ce que peut faire l’union d’un roi et de son peuple.
-Le grand chef Munyaneza, tout à l’heure, m’a demandé si le petit roi des blancs allait envoyer de l’argent pour garder les Bahutu assis autour de la calebasse. Il devrait connaître la réponse, pourtant. Car au conseil des anciens du pays, il parle avec le Mwami. Je vous le dis, le petit roi des blancs fait mieux que vous envoyer de l’argent. Il vous envoie des hommes. Vous avez de l’eau, de la terre, du soleil. Des pays plus pauvres que le vôtre sont devenus très riches. Par le travail, qui transforme en argent l’eau, la terre, le soleil. Voilà pourquoi je suis ici. Pas pour manger le Royaume, comme certains le prétendent…
-Je crois d’ailleurs que le chef Munyaneza le sait. Tout à l’heure, il m’a nommé mille tâches qu’il attend de moi! Il a aussi mis en cause, il est vrai, ma capacité à les accomplir. Vos femmes disent de moi: Ni Umusore. Il est vrai que je suis un tout jeune homme.
Ils rirent, car il savait rire de lui-même sans s’abaisser.
– Riez, grands sages du Buganza. Mais marcher dans les collines n’est pas œuvre de vieillard, non plus. Vous savez qu’aucun blanc n’y résiste plus de douze ans. Et Rwagasanah, bien qu’il dise avoir mille ans, m’a fatigué dans ses hautes terres, l’autre semaine, avant de faire danser ses Batwa devant moi! Il est vrai. Vous êtes, Batutsi, l’Afrique qui marche.
-Mais moi, je suis l’Europe en marche vers vous. Je suis venu d’au-delà de la grande forêt, du désert, de la mer. Je me suis mis en route en rêve, dès mon enfance. Déjà je marchais, alors, vers le Buganza, sans le savoir. Et voilà qu’aujourd’hui nous nous sommes trouvés à Muhura, Muhura la Rencontre, appelée ainsi depuis trois cents ans. N’y aurait-il pas là un signe?
-Oh, je le sais: le temps d’Impuha est proche, Impuha la parole au vent fou, et qui tue. Déjà, je vous l’ai dit, la nuit m’apporte, par la voix des hommes de peu qu’elle arme de courage, le bruit de mes méfaits imaginaires. Ainsi l’on m’accuse de vouloir verser le poison aux abreuvoirs, depuis que j’ai fait creuser les fosses qui recevront les bains d’arsenic pour débarrasser vos vaches des tiques mortelles. Ces calomnies sont dans l’ordre des temps qui viennent, et j’en ris…
-Mais je vous le dis: je suis ici pour servir; j’ai prêté le serment sur le livre de la loi du petit roi des blancs. Nul, moi vivant, ne me fera partir. Et ceux qui me tueraient seraient bien fous, car alors ils m’auraient pour toujours au milieu d’eux!
Il vit Matshyali qui souriait.
— Les pluies aussi, elles naissent ailleurs. Vous ne les refusez pourtant pas. Aussi je vous le propose: parlons ensemble, souvent; venez me voir, ma maison est sans enclos. Si je fais mal, dites-le-moi; si je fais bien, dites-le-moi. Vous savez qu’il est dit: « Imana couche au Royaume, et passe la journée au loin ». C’est qu’il y trouve du bon. Et à moi, on ne trouve pas que du mauvais, si j’en crois certains gestes.
-Ainsi, chaque matin, le laitier d’un des plus grands parmi vous vient traire devant ma porte. Je ne lui ai rien demandé, il m’envoie ses vaches. Je bois leur lait. Pourquoi? Il doit le savoir!
– Je suppose que celui-là, gardien de vaches royales, sait le pouvoir du lait. Mille ans durant, les Batutsi, en échange du lait, ont reçu le blé, le bois, l’eau, le gardiennage, l’hommage et le palanquin. Eux aussi, vos pères, sont venus de l’étranger (car seuls ici les Batwa pygmoïdes sont purs produits du sol). En réponse, ils ont prêté aux Bahutu le lait, la vache, la houe, l’arc, la lance. Vos rois Kigeri et Mibambwe, les rois de la ceinture, ont agrandi sans cesse le pays. Vos rois Mutara et Yuhi, rois des vaches, rois du feu, ont restauré l’herbe et le champ après chaque règne de sang nécessaire à l’expansion du chant des tambours.
– Lorsque les marchands d’esclaves vinrent, vos rois, au contraire de mille chefs de tribus, leur fermèrent la porte. Et tout au commencement, les Batwa fils de la pierre apprivoisèrent eux-mêmes la forêt des singes. Les Bahutu, quand le Sahara devint désert, grâce à eux trouvèrent le courage de percer jusqu’au coeur de la noire Afrique. Qui sait: comme la langue des pygmées est la mère de toutes les langues au levant, au méridien, au couchant et au septentrion d’Osso, ainsi leurs premières cueillettes n’appellent-elles pas la moisson des houes et la traite de la prairie?
-Et nous, les blancs, aurions-nous, sinon, entendu le cri silencieux de votre antique sagesse, et désiré boire à sa source?
-Croyez-moi, Chefs du Buganza, Anciens du Buganza, Hommes du Buganza: aucune union n’est plus féconde que celle-là. Tous ensemble, défendons-la si, un jour prochain, Shitani Nkuru, le Grand Satan Universel, s’efforce d’en empoisonner le griffon!
Matshyali, à nouveau, fit savoir qu’il y avait lieu de louer, et l’on applaudit. Puis l’Européen en revint aux choses moins médiates:
-Quant aux tâches que m’a nommées le chef, ce n’est pas dans les discours que nous les traiterons, mais sur les collines, chaque jour, comme nous le faisons déjà. Pour vaincre la montagne, il faut aller à son cœur par la fente cachée, non l’attaquer dans son ampleur. Je répondrai donc au grand chef Munyaneza: après ce qu’il m’a dit, je crains qu’il ne soit plus l’ami de ceux qui veulent me chasser! Il m’a nommé des tâches pour cent ans. Par sa faute, ma barbe me servira de toge le jour où je m’en irai d’ici. Que ceux qui ne me voient pas d’un bon coeur s’en prennent donc à lui, pas à moi!
A ces mots, le chef, tenu d’honorer son propos, se leva et à son tour fit acclamer. Chauvaux, remerciant des bras tendus en signe de dévouement, se tourna résolument vers lui.
-Il me faut encore répondre à ta question précise, grand chef Munyaneza, à propos du fils du docteur Colin. D’abord, c’est à moitié à tort que tu le dis blanc. Son père Gaterangunga, Celui qui pose les ventouses pour éteindre la fièvre, avait épousé l’Afrique. Régulièrement. Selon les ambassades de bière et de vaches. Les vôtres l’ont mis en terre dans la peau de taureau. Et pour sa mère, Nyirabazungu Qui conçoit en son sein les Blancs, elle est, à l’égale de vos femmes, une Mututsikazi de grand enclos. Albert Colin est donc des tiens, comme il est des miens.
-En second lieu, Albert Colin n’a pas fui. Même en Europe, la justice des blancs le tient au bout de son bras.
-En troisième lieu, le fils Colin n’a pas tiré pour tuer, mais pour sauver.
-En quatrième lieu, Nkundiye, à ma connaissance, n’est pas mort encore; Mukandori, la soeur de celui qui tenait le fusil, l’a remis vivant aux mains du Muganga des Abongereza, le docteur anglais ».
L’Ardennais se tut. Il pouvait à loisir allonger le silence. Il tenait l’assemblée sous sa parole. Puis, fixant un point éloigné de l’endroit où était le bossu, mais avec l’emphase voulue pour que l’on sût qu’il se détournait d’une vision honteuse, comme cela se fait au pays de Buganza, il dit:
– Cinquièmement, je connais les vrais coupables de ce qui est arrivé l’autre soir à Rwankubah. Car j’ai médité sur deux choses, et puis ici vous livrer le fruit de mes contentions. La première: j’ai trouvé sur mon chemin le sang de l’avorton. La seconde: j’ai trouvé sur mon chemin la poche vitelline de l’avorton. Or, vous savez la magie de ces choses. Et ceux qui ont ameuté Rwankubah savaient, eux, que pareille tragédie mènerait sur ce sentier le blanc responsable de la paix des collines. Voilà les coupables, et moi je devais être la victime.
A ce stade, il amena brusquement son regard sur Kanyanyonjo le bossu. Le fixant des yeux, il poursuivit:
-Chef Munyaneza, à mon tour de poser la question. Ceux qui ont machiné le drame vivent encore au temps où les devins croyaient vaincre les balles de fusils avec des graines magiques! Maintenant je te le demande: qui a cru pouvoir me tuer par magie? A ce propos, sache donc encore une chose: le ventre de la jeune fille n’a pas contenu un, mais deux avortons. Si tu en doutes encore, demande à Gatabaro son père, il est ici. Et si tu doutes toujours, demande-lui l’âge du ventre de sa fille. Il te répondra sept mois, l’âge des jumeaux maléfiques.
Dans le silence terrible – car tous savaient, et l’effleurement du surnaturel les pétrifiait – le jeune homme dit enfin, Matshyali l’encourageant de la tête et des yeux:
-Chef Munyaneza, as-tu jamais ouï dire qu’une brebis ait engendré les petits de l’hyène sans l’intervention du diable? Je n’ai jamais vu, quant à moi, un mangoustan choir de l’arbre à pain!
Il se rassit, non sans prendre congé de son auditoire à la manière des conteurs du pays muganza:
-Ce n’est pas moi qui arrête ce récit, c’est lui-même!
Grégoire n’eut pas plus tôt traduit les dernières paroles que Kanyanyonjo Paulo, le bossu de Gasange, se leva. Ses cheveux grisonnants s’étageaient bellement en vagues douces, mais la haine enlaidissait ses traits. Chauvaux avait souhaité un affrontement public. Il se prépara au défi.
L’infirme se tint un instant debout; son bâton était si grand qu’il y parut comme suspendu. Il regarda en haut, de biais, à la manière émouvante des aveugles qui semblent toujours en quête de quelque lumière. L’Ardennais sentit la pitié l’envahir.
Mais ramassant avec colère sa toge autour de ses épaules, le Mututsi fixa Chauvaux sans le voir, à la manière insultante desBatutsi, pour lui signifier qu’à ses yeux il ne figurait qu’une ombre. Puis, faisant volte-face, il se hâta vers la sortie.
Or, ainsi défié, l’Européen ne pouvait plus se taire.
Malgré qu’il en eût d’injurier un déshérité de la nature, il cria, modulant sa voix à la manière parodique des bouffons:
-Homme! que ces lieux me pardonnent de croiser les doigts dans la maison d’un lépreux. Mais si tu me montrais le meilleur de tes visages, sans doute pourrions-nous causer!
L’espace d’un instant, l’insulté s’arrêta, et l’on put croire qu’il allait revenir. Mais, quand bien même il l’aurait voulu, il ne le pouvait plus. Sourires, murmures, rires, imprécations, sarcasmes, fusant de toutes parts, confortèrent la victoire de l’étranger. Le haro jaillissait des bouches nobles comme de celles des manants. Quelqu’un, quelque part, poussa l’Indoli, l’appel sauvage à la guerre et à la joie. Matshyali, les yeux noyés, se tenait la tête à deux mains pour exprimer qu’il n’avait, de sa vie, vécu pareille scène.
Seuls Karangwa et Karamu, au bout d’un instant, se séparèrent de l’assemblée pour marcher dans les pas du jumeau maléfique.
Pour ne gêner personne, Chauvaux quitta seul la cour du conseil des chefs, suivi par les murmures flatteurs des petites gens. Il laissait Grégoire en arrière avec mission de lui amener les notables pour partager avec eux la bière de fin de matinée. A la sortie, il se heurta à De Mont, un des adjoints de François Legrand, son chef de territoire. Il perçut cette rencontre comme une intrusion dans son fief, et en montra de l’humeur.
-Tu étais là!
-Oui, j’ai tout entendu. C’est comme cela que tu leur parles?
Le tutoiement était de règle entre territoriaux. Aucune cordialité ne le poussait vers De Mont. Celui-ci prenait les Batutsi de haut, il aimait à espionner les agents territoriaux des postes détachés, ne leur faisant jamais annoncer ses visites. Il écoutait aux portes, en somme.
-Legrand m’envoie te questionner au sujet de cette affaire Colin. Qu’est-ce que cette foutaise que tu leur racontais?
-Ce n’est pas une foutaise. Mon bossu, tu l’as vu, m’a fort bien compris.
-Tu sais à qui tu t’attaques ?
-Bien sûr que je le sais. Il représente un danger pour le pays tout entier.
-Le Mwami le protège.
-Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse!
La Mercédès de De Mont étincelait au soleil de la cinquième heure. Comme ils s’en approchaient, le grand chef Munyaneza les rejoignit pour saluer l’inspecteur des secteurs de brousse. Chauvaux vit comme le Flamand, ostensiblement, gardait la main en poche.
-Tu peux saluer le chef, c’est toi le plus important, l’initiative te revient.
-Je te salue, Mutware! dit l’autre froidement.
Il ne tendit pas la main. Le chef salua de la tête et s’éloigna. « Au fond, il n’est pas différent du bossu; tous deux mangent de l’hyène et s’étonnent de trouver la viande amère ».
-Tu viens boire un verre à la maison? convia l’Ardennais sans chaleur. J’ai invité les chefs.
-Tu les invites chez toi!
C’est interdit?
-Disons que ce n’est pas courant… Merci, je n’ai pas le temps. Legrand veut un rapport immédiat sur l’affaire Colin. On en parle beaucoup à la résidence.
-Mon rapport est parti ce matin. Tu auras croisé mon porteur en chemin.
-Dans ce cas…
De Mont embarqua, non sans recommander à l’Ardennais une certaine prudence. Il était pressé. Sa femme l’attendait chez les Padri de Rwesero, en se baignant dans le lac. Elle passait avec raison pour une des beautés du Territoire.
-La prochaine fois, amène-la, lui dit Chauvaux. Ça fait du bien de temps en temps de voir une belle femme blanche.
https://amateka.org/quand-un-homme-accomplit-librement-ce-quil-executait-hier-en-esclave-il-fait-oeuvre-superieure-pour-le-pays-et-pour-lui-meme/DiversL'Ombre Du Bossu « Décidément, mon vieux Paulo, se dit-il en regardant en direction du bossu, tu te sens bien sûr de toi ». Un peu trop, peut-être; sa haine l'aveuglait. Par son dernier propos, le chef venait de ramener le débat au plan quotidien. Il était aisé pour le blanc...Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda



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