L’Enclos Des Filles De Femmes
Ayant bu, ils se retirèrent. Mukandori emmena Chauvaux vers la maison appelée Mu Bwiza, la Beauté.
Aux pals de l’enclos qui la fermait aux regards veillait Mubirigi, le serviteur noble. A leur vue, il sourit de tous ses yeux dans l’ombre bleue.
Ils se laissèrent aller sur les sièges de chef aux angles du foyer. Ils mangèrent à la manière des nomades, piquant la nourriture avec les doigts dans les écuelles à balancier. La viande salée et bouillie était dans l’écuelle de droite, au bout du bras de bois, les haricots au beurre rance, purée sublime, à celui de gauche.
Dans des plats de bois ouvré, il y avait aussi des colocases bouillies, des patates douces frites, de la galette d’arachide, du pain de banane salée. Chauvaux goûtait pour la première fois aux colocases et aima leur saveur farineuse relevée d’une pointe de sauvagine.
-C’est dans une maison, en toute point, semblable à celle-ci, mais plus petite, que j’ai passé les sept années de ma grande enfance, dit Janine Colin. C’était l’idée de mon père. Il refusait, ma mère aussi, que nous nous tenions pour des demi-sang. Aujourd’hui qu’il s’en est allé, et elle aussi, mais ailleurs, je me sens complètement lui, complètement elle.
-C’est bien, dit-il gravement dans la langue des collines. Vous êtes très riche. Très riche et très belle. La beauté des Batutsi, la beauté des blancs. Malheureusement, les Batutsi disent: « Nous n’épousons pas les filles des blancs ».
-C’était, au départ, pour que les blancs n’épousent pas les leurs! Si vous aviez un jour une fille, vous la laisseriez épouser par un Mututsi?
-S’il connaît la Chose des blancs, et elle la Chose du Royaume, oui. Le Mwami Yuhi Mazimpaka, le Roi du Feu qui tranche au Noeud tous les Différends, a interdit le troupeau des vaches nobles aux taureaux du commun. Les blancs ont fait saillir vos vaches nobles par les grands taureaux d’Afrique du Sud, de souche européenne. Cela produit de merveilleux sujets, profonds, féconds, bien adaptés à l’herbe d’ici, à la chaleur, aux parasites. La force rencontrant la beauté engendre une nouvelle force, une nouvelle beauté, d’où qu’elles viennent. C’est ce que je voudrais faire passer dans le Buganza.
-Tu dis bien les choses! dit-elle.
-C’est parce que je prends le temps d’y penser. Mais toi, parle-moi de toi, c’est pour cela que je suis ici.
Janine Colin, à huit ans, fut portée en palanquin vers l’enclos de la tante Nyiramugore pour y être élevée avec sa cousine Nyirabatware, de même âge qu’elle, Celle qui est née pour engendrer les Chefs. La résidence du grand Kamuzinzi son oncle, chef de siège à la Cour, menait grand train.
-Ma tante, Nyiramugore, Celle qui enfante la Femme, portait bien son nom. Elle n’avait que des filles. Six. Ce n’est que plus tard qu’elle donna à mon oncle le fils qu’il voulait. L’on dit parfois qu’elle le fit par le ventre d’une favorite qui aurait accouché entre ses cuisses (car mon oncle l’aimait beaucoup et n’en voulait pas d’autre). Nous partagions Nyirabatware et moi, une maison dans l’enclos des filles moyennes.
Jamais peut-être femmes ne détinrent, plus que les femmes des Batutsi, la plénitude du règne sur le foyer. Nyiramugore gouvernait son domaine selon l’us des grandes féodales. Elle menait chez elle un constant et invisible effort de propreté, de distinction, bannissant toute parole haute, tout geste médiocre, toute nourriture coupable d’exhalaison vireuse. Grâce à elle, la maison de Kamuzinzi, Celui qui ensorcelle le Bâton, fleurait toujours bon le chaume, l’osier, le rotin, le bambou, le jonc, le roseau, le sisal, la retenue, le souci d’être belle à voir, à entendre, à respirer. Au foyer ne brûlaient que des bois de senteur, mêlant leurs parfums légers à la citronnelle et à l’aloès, au remugle des peaux de bêtes.
-Ma tante avait autant de domestiques qu’elle voulait, filles de noblesse et de paysannerie en service féodal. Elle nousexerça avec art au commerce de l’être et de la chose, qui secrète la joie du juste. Toute la science féminine tenait en ce que le maître, la plus grande part du temps au loin, fût content à son retour et que la maison, ainsi, se sentît en fête.
L’on desservit. Les menues calebasses d’hydromel furent introduites. Repu, en proie à un sentiment étrange, comme s’il eût vécu depuis la veille une longue suite de jours, il s’adossa au montant de l’alcôve, sous la lance qui protégeait la couche parfumée de peaux de taureau et de léopard derrière le store d’osier. La voix de Mukandori prenait, pour conter, des inflexions de rêve.
-Six servantes nobles se dévouèrent nuit et jour à nos soins. Elles-mêmes avaient, les années d’avant, fait l’objet des mêmes attentions, et elles nous élevaient sans se sentir inférieures. Elles quitteraient l’enclos de ma tante pour s’établir en mariage avec des fils de grand enclos. La reine-mère elle-même, au besoin, pourvoirait à leur couche.
« Bientôt notre main et notre alêne soumirent à volonté le trait géométrique des tissages et des vanneries, l’ornement subtil des paniers symboliques en forme de maisons, qui s’emboîtent les uns dans les autres à l’infini, de la taille d’un champignon à celle d’une termitière, la polychromie des vans et des boisseaux, des plats, des corbeilles, des vases et des stores, l’ocré du foyer quadriflore, l’emperlage des pots, des lances, des diadèmes, le nattage du fil d’agave et de la fibre de papyrus, l’enfrangeage des parures de danse guerrière, le mouvement cabalistique des frises, le pétrissage rituel de la glaise du feu, le dosage et l’élevage de l’hydromel qui mûrit cent jours et cent nuits, nous livrèrent un à un tous leurs secrets.
Les yeux mi-clos, Chauvaux ne perdait aucun geste de la femme. Elle devait avoir vingt-sept, vingt-huit ans. Pieds nus, elle s’enveloppait ce soir dans des linges sombres dessous, clairs par-dessus. Elle était pleinement Mukandori, fille de princesse du Gisaka, l’ancienne province rebelle.
« Mais elle ne porte pas l’Urugori, le diadème doré des maternités. Son chercheur d’eau ne peut-il enivrer sa source? ».
-L’éducation de ma tante était sévère. Nous n’allâmes plus nues qu’aux trois quarts. Je portai, comme ma mère à mon âge, la ceinture de vachette qui cache les fesses et le pubis.
La servante noble les éveillait à la première heure pour leurinfliger la potion d’urine de génisse et d’aromates au pouvoir émétique. Sur quoi, à l’abri des regards, elles accomplissaient la première promenade de santé de la journée.
-Au bout de quelques pas, la décoction nous faisait bien entendu vomir. Ainsi purifiées, nous pouvions recevoir le premier lait. Nous en boirions quatre fois encore avant le coucher du soleil, et trois après. Inutile de te dire que je ne boirai plus de lait de ma vie!
En vain mendiaient-elles aux servantes un peu d’eau, une patate douce cuite à la cendre. La minceur était l’obsession de la noblesse. La minceur, et l’haleine pure. A ses yeux, seul le lait pouvait assurer la ligne de beauté et protéger la respiration des vierges.
-Au régime de lait frais succéda, à l’approche de la puberté, celui du lait caillé, comme tu en as bu tout à l’heure. Cinq fois le jour. Trois fois la nuit. Sans fin.
Sans fin le vomissement matinal, suivi de l’onction à la rouge glaise. La boue adoucissait et assouplissait la peau, ennoblissait le port de tête, effilait le col, épilait le front de tout duvet disgracieux, dénudait le corps des filles aux endroits que les doigts de l’homme, les temps venus, voudraient lisses. La ressemblance avec la gracile et hautaine grue couronnée, idéal tutélaire de la beauté, était à ce prix.
-A ce prix, pour ma cousine, les vaches laitières de la dot, le règne de l’herbe. Pour moi qui n’en aurais que faire, j’avais beau, à chaque visite de Mubirigi, lui donner un message suppliant mon père de venir me reprendre, il me faisait seulement répondre: « Il le faut, Fille, on ne sait jamais ». Il ne voulait pas que nous tournions parias si les temps nous en remettaient à la loi du Règne.
A la cinquième heure, la servante diluait dans l’eau du bain le masque de boue rouge. Ointes au beurre d’aloès, Mukandori et Nyirabatware sa cousine, gavées une fois de plus, se résignaient à la sieste. La rémission de la chaleur, à l’heure où les petits veaux retournent au pacage, les libérait pour une courte promenade.
-Une promenade à l’ombre! C’était l’heure de révolte. La nuit, tout à l’heure, s’emparerait des hauts monts. Que nous aurait apporté le jour! Vaine rébellion. Si nous étions surprises à répandre le lait de relevée pour le seul bonheur du sol, on nousen imposerait davantage! Seulement quand mon oncle était au domaine, nous pouvions assister à la remontée des vaches, écouter Kamuzinzi, javelines en mains, donner à chacune des Précieuses le nom choisi par lui et convenant à son genre de beauté. L’évasion durait peu. Empoignées par les servantes, nous subissions le second bain du jour, la seconde onction au beurre d’aloès.
Les années passèrent. A quatorze ans, les jeunes filles surent tout de la tenue d’une grande maison, du maintien et du port dédaigneux des jeunes filles nobles.
-Et comme ma tante était musicienne et poétesse, nous savions toute la poésie de cour, le chant pastoral, les danses.
-Chante pour moi! pria alors Chauvaux.
-Une autre fois. Ce soir, je n’oserais pas. Si Rukemampunzi m’entend et que je fasse une faute, il est capable de me renvoyer à l’école!
La jeune femme le regarda, sourit. Ce n’était plus le sourire railleur de l’après-midi, mais un ris des yeux avec comme une fière tendresse et, peut-être, quelque confiance naissante.
-A cette époque, il nous poussa les seins, et ce fut la première discorde. Ma cousine se trouvait trop pourvue, et moi j’en aurais voulu davantage. Alors, les plus belles des servantes nobles nous apprirent le travail des doigts aux lèvres du ventre, pour la joie à venir de l’homme et la nôtre.
Elle soupira.
-Tu n’es pas forcée de me le dire!
-Comment, forcée!
Elle rit.
-Il y avait plusieurs manières de le faire. Chacune de nous eut sa servante qui le lui montra. La servante le faisait sur elle-même. Elle nous disait ce qu’elle avait gagné à le faire comme il le fallait, quand il le fallait, souvent. Heureuse d’avoir été enseignée, elle s’éjouissait d’enseigner à son tour. Je regardais, puis je le lui faisais, puis elle me le faisait. A la fin, nous nous le faisions l’une l’autre, en même temps, mais si je pantelais, elle me fermait la bouche pour me forcer à réprimer les plaintes qui me venaient à la gorge. Alors elle disait: « Tu comprends, à présent, le choix du coeur de l’enclos pour la maison des filles… ». Ce fut alors qu’on commença de m’appeler Mukandori, Celle quiépousa le Cri. Ma tante, pour prévenir l’attachement, nous sépara, ma servante-maîtresse et moi.
Le jeune homme avait senti le trouble le gagner à mesure que s’égrenait la confidence. Aucune intention équivoque pourtant, ne se lisait sur le visage éclairé par la lumière faible du petit feu.
-Une épreuve un peu particulière nous attendait encore, dit-elle, et il crut revenu, à certaine dureté, le ton de défi de l’après-midi. À partir de cette époque, Nyiramugore ma tante invita ses amies à venir, chaque semaine, nous regarder. Les servantes nobles ôtaient nos pagnes, et ma tante et les autres suivaient sur nos corps le progrès de la beauté. On disait que la reine-mère cherchait une femme pour le roi.
« Puis j’eus pour la première fois mes menstrues. Informée par les servantes, ma tante me fit donner ma ceinture etdemeurer allongée. Elle m’interdit le lait, pour ne pas souiller les vaches, et mevoua à l’eau. Je dus compter les fuseaux du toit, un deux trois, un deux trois, mais uniquement ceux que je voyais de ma couche sans bouger. Au bout de trois jours, je m’arrêtai de compter, la grande chose avait eu lieu. Ma tante alors me dit: « Tout au long de ta vie de femme nubile, compte jusqu’à trois. Tu as fixé toi-même le cycle de ta vie intime. Il ne changera pas ». Je sus que ma cousine comptait elle aussi. Mais je nesus pas jusqu’à combien, combien de perches faîtières elle tenait sous son regard, étendue, figée. Ma cousine ne me le dit pas. Je ne cherchai pas à le savoir. Ça ne se fait pas. Je respectai son chiffre secret, comme elle respecta le mien…
La flamme s’éleva gaiement puis se coucha, leur souriant sous la cendre.
Mukandori se dressa, releva le store de la couche. Une hulotte miaula. Un frisson d’alizé caressa le chaume.
Aux pals de l’enclos, Mubirigi, le serviteur noble, veillait avec ses yeux et sa lance.
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