-Tu ne veux pas te baigner, Mubyeyi?

Mubirigi, le serviteur noble, l’avait guetté sans paraître jusqu’à ce qu’il fût sur lui.

-J’ai soif, homme!

-Bois par la peau. Après, tu boiras par la bouche.

-Je n’ai pas de vêtement de bain.

Ici ils n’en usent pas. Ce que tu caches, Bwana, est parfois plus beau que ce que tu montres!

Ils rirent.

-Baigne-toi, Mubyeyi, et ne te noie pas comme l’autre fois!

« Ah! tu sais donc ça aussi! ».

Il avait failli périr à Rwesero, de l’autre côté de la baie aux Hippopotames, en sauvant, à la rentrée de Pâques, des écoliers des montagnes qui n’avaient jamais vu l’eau.

Il se coula dans le lac, revivant ce formidable moment où il avait cru devoir laisser tout cela, les collines, les troupeaux d’aumailles, le soleil effumant doucement l’azur, l’Ardenne tout là-bas, méditant avec regret que l’on meurt toujours par d’aussi beaux jours. Puis un jeune missionnaire, le père Raphaël, avait plongé, tout ensoutané, il avait tiré de l’eau un des négrillons et Chauvaux avait sorti l’autre. Iln’avait pas vu, au moment de plonger, le second, sous l’eau, qui ceinturait le premier avec la dernière violence des noyés.

Il s’obligea à ouvrir les yeux sous la surface. Depuis l’incident, il s’exerçait au contact de sa vieille ennemie, bien qu’il regagnât toujours avec joie les hauteurs du plateau sec.

« Mais je ne veux plus me noyer pour des montagnardsinconnus, même au prix de l’éloge du Père Supérieur qui a dit à la prière de ce soir-là que je venais d’accomplir l’acte du plus grand amour ».

Les propos du père Henk ‘t Serclaes, un rouge Campinois, avaient fait le tour du lac en s’ornant de détails nobles. Il n’avait heureusement pas révélé le honteux secret: Chauvaux avait plongé sans savoir nager, par pur respect humain.

Il avait su nager, enfant, dans le barrage de leur rivière où ils piégeaient les chabots. Puis, au collège, un grand l’avait poussé en traître dans la grande profondeur et ils s’étaient brouillés, l’eau et lui, jusqu’à ces temps derniers. Maintenant, il avait besoin d’elle pour sa réputation, car toute la vertu du vieux royaume était dans le geste.

Devait-il à l’ambiguïté de ce sauvetage le nom de brousse que lui avait révélé au matin le serviteur noble? L’amour des blancs pour l’Afrique semblait bien enchaîné à ce genre d’équivoque.

« D’ailleurs, d’où nous vient cette manie d’aimer? Au pays des pâles blancs, un administrateur songerait-il à aimer ses administrés, et même un curé ses ouailles? Les noirs ne s’aiment pas entre eux, seule la ruse fait le troupeau et le grand bâton. Alors, au nom de quoiveux-tu les aimer? Au nom de la supériorité? Au nom de la pitié? J’aimerais que ce soit au moins au nom de l’orgueil. Mais tu es un tendre, Chauvaux, je te connais… ›).

Ou si l’Afrique était vraiment ce que disait son vieil ami John-Charles, comte du Bestin Saint-Hubert: la grande terre femelle — John-Charles utilisait un terme plus vert — qui seule rend vraiment hommes les hommes blancs, les vrais, les forts, les virils?

Tout nu dans l’eau du Muhazi, il saisit tout à coup le sens de cet élan d’amour fou qui lui avait révélé son attache à la noire Afrique, lorsque, tout à l’heure, il avait rendu cette fille à ses parents.

Pas un mouvement, pas un nuage dans l’immensité du ciel bleu, pur, profond. Devant ses yeux se déployait le paysage sur lequel s’était émerveillé, voilà septante ans, le tout premier regard que l’homme blanc eût posé sur le vieux royaume.

Les blancs avaient rencontré le petit prince à un jet d’arc à tonnerre d’ici, juste en face. Le petit prince s’appelait Sharangabo, « Celui qui fait la pluie aux Armées », et à douze ans iltenait orgueilleusement, avec sa mère, le Buganza au nom du roi son père, le grand Kigeri Rwabugiri, l’Invaincu. Pour l’émerveillement de son œil, les blancs abattirent l’aigle royal d’un fabuleux coup de feu, eux dans leur barque, l’aigle dans la nue. Le petit Mututsi en adora tout de suite les fusils, leur crosse lisse, douce au toucher, patinée, leur canon noir, luisant comme une aile d’ibis. Il décida d’en posséder deux, lorsque son père aurait tué les blancs. L’un pour chasser; l’autre pour se faire obéir. Et régner.

Là-bas, au-dessus de ces boqueteaux, les officiers del’empereur de Prusse avaient campé avec leurs cent vingt-cinq fusils, une armée comme l’Afrique des Noirs n’en avait jamais vu. Une salve, une seule, et le vieux royaume invincible, avec ses arcs, ses javelots, ses mots et ses incantations, avait été vaincu. Lesgraines des sorciers, jetées en l’air comme à l’accoutumée entre Rwabugiri le Grand et ses ennemis, avaient failli. Les balles des blancs n’avaient pas été muées en eau, mais en sang, le plus beau des sangs bleus des Batutsi.

« Ces Allemands avaient mon âge, et il y a moins de septante ans de cela. J’aurais pu les connaître s’ils avaient vécu très vieux ».

Malheureusement, ils ne pouvaient pas vivre vieux. Celui que la première guerre des blancs avait manqué, la seconde l’avait eu. Que n’auraient-ils pu faire ensemble, ici et ailleurs!

Mais Psichari et Péguy étaient tombés non loin de son village natal, dans l’août gaumais et argonnais, et, avec eux, les millions de laboureurs, de soldats, de maîtres d’école, de prêtres, de poètes nécessaires à la bonté du monde.

Shitani, le diable, s’en était emparé un jour d’août 14, et il la tenait encore prisonnière entre ses doigts griffus. Les premiers blancs, hélas s’étaient battus entre eux, scandalisant le premier regard porté sur eux par les peuples de la noire Afrique.

Voilà qu’elle était entrée dans le grand vengement, à présent. Çà et là, les petits enfants des blancs étaient jetés sur les baïonnettes brandies des dernières recrues coloniales, comme les fils des Batutsi vaincus sur les lances du grand eunuque Kabare au nom de Roche, lors du retournement du Règne. Et l’on arrachait les enfants des blancs aux ventres de leurs femmes, même de leurs femmes noires, pour les empêcher de naître à l’Afrique.

Il ferma les yeux.

« Pour moi, toutes ces vieilles histoires ne me regardent pas ».

Avec ses amis les chefs du Buganza, qu’il réunirait demain en grand conseil, il ferait de la vieille province de la Victoire du Règne une terre d’amour. Comme Gaterangunga, il planterait des arbres à fruits au bord des routes. Comme Fournier, il multiplierait les poissons du lac.

Le petit prince Sharangabo, pour avoir mené à son père les blancs armés de fer, de feu et de bons sentiments, avait pâti toute sa vie. Eh bien! il ranimerait l’esprit du petit prince qui avait dit au chef des premiers blancs:

– Si les femmes de ton pays ont comme toi ce beau teint clair, fais-en venir une, que je la fasse porter par tout le Royaume sur dix mille mains, que tous sachent sa beauté!

Sharangabo, hélas, reposait derrière ces collines, et ses mânes n’avaient pas reçu tout leur content d’offrandes.

L’eau du Muhazi pénétrait chaque pore de sa peau. Mubirigi avait bien dit: boire de cette façon d’abord. C’était comme si, par l’élément longtemps hostile, aujourd’hui apprivoisé, toute l’âme de la terre d’Afrique se donnait charnellement à lui. Il l’aimait, et peut-être allait-il la comprendre.

Tout à sa joie animale, il fit le vide dans son esprit, flotta ainsi un temps sans mesure, entré rêve et veille. Il rouvrit les yeux enfin, reprit pied. Des figures indigo, noires, ocre, vertes, dansaient sur l’écran de sa vue. Il ne connut la sensation de sa nudité qu’après un long moment hors de l’eau. Alors il replongea: Janine Colin était là, déesse splendide, dure statue d’ivoire et d’ébène posée sur le sable blond. La flamme de la dérision veillait dans son œil brun. La dérision chantait dans sa voix:

-Dites! On en prend, des libertés, sur ma plage! Mubirigi, le serviteur noble, se tenait à dix pas.

-Apporte un linge pour cacher ce corps blanc. Il encaissa le coup sans férir: « Elle se sent en danger et ne le sait pas encore ».

L’épaisse serviette jaune masquant sa nudité, Chauvaux marcha hors de l’eau. Il la noua à sa taille, soignant l’oblicité de la chute à la manière noble. Les gens de rien nouaient le pagne parallèle au sol.

Elle le remarqua et vint à lui, main tendue, distante, polie.

Mais il l’ignora pour la tenir un court instant embrassée, pressant les seins souples contre son torse, lui souhaitant des vaches laitières. Elle, captive de l’étiquette des filles de grand enclos, se rendit à son souhait et le conforta, disant:

-Ayons-les ensemble, et qu’elles donnent du lait. Mubirigi, le serviteur noble, avait l’air content.

-Tu sais la chose du Royaume, dit-elle dans la langue des collines.

Il feinta pour dire en français, singeant la manière du pays:

-Je la sais un peu seulement. Mais la vache, même dans l’obscurité, ne donne pas son pis à n’importe qui.

Tout entier dans l’esquive, l’art de vivre des Batutsi pouvait leur faire différer tout un règne, jusqu’au retour de la grâce, la réplique à l’injure d’un fort. Leurs femmes, vraies sultanes, gémissaient sous les savantes caresses de ces maîtres de l’amour, mais ils ne pouvaient jamais apprendre d’elles si c’était volupté ou douleur. Par cette maîtrise, les uns et les autres régnaient, observant la simple loi du geste: « Mourir ne se fait pas ».

-Comment va votre frère?

Elle montra les collines au sud.

-Il couchera chez nos amis.

-II part demain pour l’Europe?

-Vous êtes censé le savoir?

-Pas le moins du monde. Mais je suis content d’avoir été là hier.

Elle pirouetta et dit en marchant, sans se retourner:

-Vous pensez bien qu’on ne serait pas venus si on l’avait su. Papa m’a recommandé avant sa mort d’aller toujours voir Milard en cas de coup dur.

-Sage conseil, dit-il, vexé. Il pensait donc à tout, Gaterangunga ?

Il avait prononcé le nom avec emphase, insistant sur l’incongruité de devoir son nom à la manie de poser des ventouses aux gens.

Elle se retourna et fit face.

-Oui, il pensait à tout. Il nous enseignait tout. Il nous interdisait l’école. Et moi, sa fille, après mon éducation chez les Batutsikazi, c’est de lui que j’ai tout appris. Le français, le calcul, l’histoire, la géographie, la littérature, la chasse, le café, les fusils, la médecine, la pêche. J’ai fait mes humanités ici, chez lui. Pourles fils, il recommença six fois le latin, le grec, l’algèbre et la géométrie.

-Et les filles, elles n’ont pas besoin de latin?

-Je n’en avais pas besoin. A quinze ans, je n’avais parlé que la langue des collines, j’avais vécu sept ans chez ma tante, une poétesse de la cour de la reine-mère!

Ils remontèrent. A la frontière du sable et du paspalum, un boy leur tendit un plateau de thé. Il fit la grimace. Le thé brûlait et sentait l’eau du lac.

-Mon thé ne vous plaît pas?

-Oh Si! mais je me demande pourquoi votre chercheur d’eau n’en a pas trouvé pour vous!

Il en reprit et ils burent en se détournant. Regarder dans le gobelet d’un autre, en ce pays, se lavait dans le sang. Il songea: « Tu ne t’es pas détournée quand j’ai jailli tout nu des eaux du lac. Et ça se lave dans quoi, ce genre de défi? ».

Il sentit sur lui le regard de la femme et la dévisagea froidement. Le nez petit et droit; la bouche large, un peu mauve, avec des dents éclatantes; les lèvres bien galbées. Les formes élastiques vivaient sous le tissu léger, comme la sensibilité des chevaux sous leur mince peau de cuir.

Il se rappela qu’il n’avait pas eu de femme depuis son arrivée au Buganza. Il vivait sur la vieille province pour tout, sauf pour ça. Il donnait le meilleur de lui-même, pour le moment, à autre chose.

-Tu es comme un singe! dit-elle.

C’était une revanche pour les Africains, quand ils pouvaient dire cela.

-Je sais, dit-il. J’ai les bras trop longs. Je me console en pensant que le proverbe montre Imana avec des bras démesurés, lui aussi. C’est une bonne compagnie.

-Ce n’est pas de tes bras que je parlais.

Il sentit une main à plat sur son torse, les longs doigts effilés effleurer son poil.

-Tu as des doigts de faiseuse d’ange, railla-t-il, la voix un peu rauque.

Elle appuya.

-Et ton chercheur d’eau, il a des barbes lui aussi?

-Il est lisse comme la main. C’est un idéaliste. Il ne cherche d’eau que pour les autres.

-Fou qui crache dans son puits, dit le jeune homme.

Elle avait sifflé ses dernières paroles comme un serpent haje son aveuglant venin, et il se dit qu’il n’aimerait pas se trouver dans son champ de tir. Il la regarda au visage, puis son regard descendit sur ses seins, son ventre, ses hanches sensuelles. Elle retira sa main et se tourna pour reprendre sa marche dans le sentier, offrant la chute princière de ses reins et le sillage de sa fragrance de sauvagine.

« Et nous, les blancs, il paraît qu’on sent le mort ».

Il regretta, comme elle le distançait, l’inhabitude de ses pieds nus aux cailloux, qui le privait d’une partie du chant de son corps. Le sentier était un vrai sentier de colline masqué par une végétation aux multiples détours.

Elle l’attendit sur le seuil de la longue maison blanche.

-J’ai fait donner un coup de fer à votre ténue. Vous aviez transpiré, Bwana Shovu!

Transpirer était, avec manger et mourir, une de ces choses, parmi bien d’autres, qui ne se font pas.

-J’ai reporté la fille chez elle, sur mon dos!

-Je sais.

-Ah, puisque vous savez…

-La colline nous dit tout.

-J’ai retrouvé l’enveloppe de l’enfant. Mais pas l’enfant. Vous savez ça aussi?

-On ne retrouvera pas l’enfant. On ne les retrouve pas, dans ces cas-là. Ces enfants-là ne naissent pas pour être au monde.

Il revenait de la salle de bains par le couloir noyé d’obscurité. Elle lui barra le chemin, lui prit la main et le guida vers un petit salon clair.

-C’est donc ici que vous avez grandi!

-Non pas. J’ai grandi chez la sœur de ma mère, par là-haut dans les collines. Ici, j’ai été épousée.

Cette idée lui fut importune, il ne savait trop pourquoi. Elle changeait d’humeur d’instant en instant, comme à plaisir. Il pensa: « Tirée entre deux contraires par les deux natures qui se disputent en elle ». Il cherchait toujours des raisons compliquées aux comportements simples.

-Reviens au soir. Je te raconterai l’adolescence dans les collines. Nous souperons dans la hutte et je te raconterai.

-Ça me fera plaisir, dit-il. J’ai envie de tout connaître de ce pays, et tu peux m’en apprendre beaucoup. Il me semble parfois que je voudrais épouser l’Afrique entière.

-Je te souhaite bien du plaisir! fit-elle moqueuse.

Grégoire devisait avec Mubirigi, le serviteur noble, près de la voiture. Chauvaux se réjouit à voix haute de le revoir et il lui dit son contentement aussi. Chaque jour les trouvait heureux de travailler ensemble.

Ils attendirent, pour se parler, d’être hors de vue de la maison du docteur comme si, malgré le bruit du moteur, on pouvait, de là-bas, surprendre leurs secrets.

-Vous avez vu l’homme?

-Il ne vivra pas.

-Ils l’ont reçu vivant!

Ils embouchèrent la longue avenue de figuiers du Pharaon, qui menait droit au chanfrein du plateau.

-On ne vous aime guère, monsieur, chez les Anglais!

-Ils ne m’ont jamais vu!

-Ils vous connaissent bien, et ne vous aiment pas.

-Tant mieux. Comment m’aimeraient-ils, étant à la fois anglais, protestants, prêtres, médecins, missionnaires, mariés et malodorants comme tous les Anglais. Je n’aime pas ces gens qui portent en même temps une demi-douzaine d’uniformes. On ne sait jamais pour qui ils se battent. Et leurs femmes ont l’air de déplorer leurs seins!

-On me dit que vous avez retrouvé la fille?

Il lui conta toute l’affaire.

-C’est formidable!

Puis, un kilomètre plus loin:

-Ils cherchent du sang, monsieur!

Étonné, Chauvaux vit que le Karani venait de perdre sa complexion placide et harmonieuse. Comme si un mauvais vent venait de rabattre sur lui la cendre d’un brûlis de brousse. Il rallumait sa pipe et sa main tremblait un peu.

-Vous n’avez vu personne d’intéressant, chez les Abongereza?

-Si, Ruhongeka Innocent, le fils du bossu Kanyanyonjo.

-Ce faux-jeton! Pas innocent du tout. Il est malade?

-Il fait semblant, je crois.

Chauvaux revit le regard d’effroi de la fille de Gatabaro: « Ils me tueront! ».

Il eut, dans l’instant, l’intime conviction que l’Innocent était dans le coup. Au bout d’un silence, il en fit part à Grégoire.

-Je me posais justement la question, monsieur Chauvaux.

L’agent territorial déposa son auxiliaire sous le petit village pimpant, mais parfumé à l’urine de chauve-souris, construit par les administrateurs pour leurs Karani.

Rendu au gîte, il s’affala dans un fauteuil de toile.

-Donne-moi un whisky, Zacharie!

-Tu en as assez bu hier, dit le boy.

-Qu’en sais-tu?

-Tout le monde sait, quand on va chez Milan. L’Européen se tut, agacé et triste, touchant d’un seul coup le fond de sa lassitude.

-Allons, dit Zacharie. Va te laver.

-Je me suis baigné dans le Muhazi.

-Raison de plus, va te laver. Quand tu seras propre, avec ta belle chemise blanche, ton beau pantalon de lin blanc, tes blanches bottes à moustiques Zachariya t’apportera Djoniwoké, avec beaucoup d’eau et des glaçons. Ton eau chaude t’attend, va.

« Il me parle comme une mère à son enfant malade ».

Le grand seau-douche à chaînette trônait au milieu du réduit de toilette, une simple soupente achevant le mouvement du minuscule logis. Il était, avec ses douze litres, trop lourd pour Zacharie. Chauvaux l’accrocha à la poutre.

Il se mit nu et passa ses vêtements au boy par l’entrebâillure de la porte. Il ne portait jamais les mêmes vêtements deux jours d’affilée. C’était un rite. Et une précaution. Le rite tenait au souci de prestige, enfant de la rigueur, père du commandement. Et, par précaution, Zacharie, maniaque, bouillait le linge et le repassait au fer rempli de braises d’eucalyptus brûlantes.

Il entendit le pas du boy qui regagnait en courant la cuisine. Il courait tout le temps.

Il remercia le dieu des chrétiens et les dieux des collines d’avoir placé cette providence sur sa route. Il se mouilla, bénissant de tout son corps l’eau brûlante. Il tira la chaînette pour l’épargner. Il se savonna au savon de Marseille, puis vida voluptueusement la douche, buvant avidement l’eau avec tout son visage, laissant le jet multiple pénétrer sa bouche pour la purifier, elle aussi. Sa bouche de solitaire. L’eau tarit et il s’essuya avec force, puis il se frictionna tout le corps et la tête à l’alcool parfumé, comme Victorien Milard lui avait dit le faire aussi:

-Ce n’est pas une défense absolue, Chauvaux. Mais ça vous donne une bonne chance de résister aux dégâts de la filariose et de la bilharziose, des chiques et du ver de Cayor, sans compter les punaises, les tiques et les araignées, et les mille saloperies qui tapissent le sol et les parois de ce pays. Moi, je n’ai jamais rien eu de tout cela. Ni hématurie ni amibes, même à l’époque où mon boy croyait devoir délayer le café dans la soupe.

Rares étaient les jours, il est vrai, où il ne ramenait pas une puce ou une tique, et la pratique de Jadot lui paraissait un peu rude, qui se baignait les jambes de pétrole pour courir les hautes herbes.

« J’ai besoin de tous, se dit-il. De Zacharie, de Grégoire et de Milard. Demain, j’aurai besoin de Matshyali, le chef géant de Rwamiko où pousse l’Érythrine sacrée. J’ai besoin de Sagahutu, le gardien de gîte au regard de tueur, et d’Otto le bon prêtre de notre dieu. J’ai besoin de la nuit pour dormir et mettre de l’ordre dans ma tête. Des étoiles pour me veiller, des oiseaux pour me réveiller, et d’Izuba, le soleil, pour me cheviller au ventre la joie du matin jaune ».

Il rôdait de par l’Afrique mille et mille petits dieux qui se disputaient le gouvernement de tout cela, et il avait besoin de se les concilier tout autant.

« Mon Dieu, gardez-moi la vision claire des choses », pria-t-il sans chercher à savoir si sa prière s’adressait au Bon Dieu ou à Imana, le dieu bon des collines heureuses. Il aurait volontier demandé aussi à Imana, par faveur spéciale, le corps qu’il avait vu sur la plage. Mais les deux dieux avaient sûrement fait le pacte du sang le jour où le Mwami de la Grande Expansion du Règne avait consacré le Royaume au Christ-Roi, en l’année sainte de Rome, et ils devaient se raconter leurs histoires.

Or Mukandori était la femme d’un autre. Le dieu des chrétiens passait pour très regardant sur ce genre de choses.

« Il a tort. Il va se brouiller définitivement avec l’Afrique… ».

La vision du monde des Africains ne s’accommodait guère de la possession d’une seule femme, à cause des offrandes aux mânes et de la surveillance des domaines. Pragmatiques, nombre de Batutsi chrétiens observaient heureusement la double fidélité. Eux étaient la voie par où les blancs pouvaient faire une entrée dans le cœur d’Afrique.

Il contourna sa petite maison au moment où le fulgurant crépuscule estompait les traits des arbres et des collines. La lune ronde parut derrière Kinjojo, déversant en lui une joie de vieux pécheur au sortir de l’eau lustrale. Il quitta sa serviette nouée en pagne et se vêtit de fête.

« Les catéchumènes ont bien de la chance, se dit-il en entrant dans ses vêtements blancs. On les baptise à cinquante ans, l’eau emporte d’un seul coup toutes les séquelles de ce qu’ils ont perpétré jusque-là ».

Zacharie tint sa promesse. Tout neuf dans ses linges frais, pardon du soir aux obscurités du jour, le jeune homme goûta longuement le whisky avec, en arrière-fond, le délicat souvenir fumé du fût de bois de chêne. Mais il retint le boy de mettre la table.

-Je retourne au lac, Zacharie. On m’a invité là-bas.

-Toujours le léopard?

-La panthère. Une panthère terrible, dit-il en roulant des yeux blancs à la manière des nègres fraternels.

Il se sauva pour échapper aux imprécations du digne serviteur, imitant pour couvrir sa fuite la voix d’Ingwe le léopard qui évoquait toujours en lui, quand il l’entendait la nuit, rôdant autour de Muhura-la-Rouge-Rencontre, le halètement du petit train à vapeur de son enfance sur les pentes de Sedan à Saint-Hubert.

 

 

KaburameDivers-Tu ne veux pas te baigner, Mubyeyi? Mubirigi, le serviteur noble, l'avait guetté sans paraître jusqu'à ce qu'il fût sur lui. -J'ai soif, homme! -Bois par la peau. Après, tu boiras par la bouche. -Je n'ai pas de vêtement de bain. Ici ils n'en usent pas. Ce que tu caches, Bwana, est parfois plus...Rwandan History