Le Chant Des Coqs Blancs
La remise en marche du groupe électrogène ranima les ampoules qui ne dispensaient plus qu’une lueur rouge. Milard rentra, vêtu de pied en cap. Sa femme, de son regard bleu, quêta du secours du côté de Chauvaux. Il lui sourit: il avait beaucoup bu, Milard aussi, mais, à eux deux, ils contrôlaient la situation.
Le visage du prénommé Albert n’était que tics nerveux. Avec ses yeux enfouis sous les verres épais de lunettes à grosse monture, il rappelait un peu le petit roi des blancs tel qu’il apparaissait sur les timbres-poste de la lointaine métropole.
Milard, croyant l’aider, accrut son trouble en lui faisant avaler de force une lampée de whisky. Assez beau garçon au demeurant, cheveu noir court-bouclé ordonné par une raie sage, chemisette blanche à crocodile vert et rouge, pantalon de toile bleu délavé, safari shoes, l’Albert, pour tout dire, n’en menait pas large.
Maniaque de l’hospitalité et de l’ordre, le colon voulut encore transférer le noble postérieur du chef sur une chaise. Mais Rukagirashyamba, réparti dans ses linges, les pieds nus dépassant à peine du pagne blanc, s’accrochait au carré de tapis de sisal où il avait établi son bivouac.
— Je voudrais qu’il nous raconte lui-même l’histoire, dit Chauvaux en repoussant sa machine à écrire. « Vous m’aiderez bien à comprendre, monsieur Milard. » Il désigna Janine Colin: « Elle-même ne pourrait pas, bien qu’elle sache la langue beaucoup mieux que nous. Son frère est peut-être coupable de quelque chose, puisqu’elle nous dit qu’il a tué un homme. Je dois la tenir pour inobjective. »
Le regard de la mulâtresse se durcit encore et elle ricana.
Elle en fut pour ses frais. Déjà, le chef Rukagirashyamba introduisait sa narration à la manière rituelle de ceux de sa race, qui avait tant dérouté Chauvaux à ses débuts.
— Ce que je connais de ma propre histoire comporte beaucoup de choses, certaines connues, d’autres cachées, professa le Mututsi. Certaines bonnes, d’autres moins bonnes. Je n’ai pas besoin de trahir l’histoire du Royaume pour prouver mon existence. De moi, avant d’être, je ne savais rien. Puis je suis venu, j’ai existé, et quand j’ai su comprendre et parler, j’ai appris que j’étais fils de tel et de telle dont les noms n’intéressent plus personne, car ils sont morts. Mais Mukagasigwa, fille de Nyamutezi, tous ceux de nos collines savent qu’elle est ma femme et qu’à l’heure où je vous parle, sans autre malheur que celui que nous connaissons ce soir, elle vit et m’attend dans ma maison de Rwankubah. Depuis qu’elle a quitté les vaches de son père, debout dans l’enclos pour saluer son départ, mon beau-père n’a jamais eu à lui apporter de lait, ni mon père à me la confisquer fût-ce une seule nuit, car je suis réputé homme de bien.
Le notable ramassa ses pieds sous son pagne comme pour rentrer en lui-même, puis considéra un à un les membres de l’assemblée.
— J’ai appris les événements de ce soir. Ce que je vais vous en dire est aussi vrai que ce que je sais de ma propre histoire avant ma naissance. Je ne sais pas encore tout, mais je continue d’exister. Ce que je sais déjà, c’est en ma qualité de chef de Rwankubah, choisi par notre roi et accepté par le représentant du petit roi des blancs, que je le répéterai. Le petit roi des blancs est ici parmi nous, grâce à Bwana Shovu, notre blanc, comme notre Mwami est présent ici par moi. Et Imana est présent ici aussi, car lorsque deux hommes tiennent conseil pour le bien du Royaume, Dieu est au milieu d’eux. En présence de notre blanc, je ne peux pas mentir. Il sait tout, il voit tout, il nous regarde et nous écoute jour et nuit, vigilant comme le coq à plumage blanc qui ne se laisse jamais dépasser par le jour. S’il m’arrivait de mentir en cette affaire, notre blanc sait déjà que je n’aurais pas de faute. Je ne sais pas les choses de moi-même. Mais demain je les saurai de moi-même, et ce sera peut-être différent, et j’aurai alors une faute si je mens!
Les yeux du notable semblèrent chercher au lattis du plafond la trace de ses mots. L’ayant trouvée, il se félicita de ce qu’il venait de dire.
-Bien!…
Il tritura un instant ses lèvres chevalines tout en regardant Albert.
-Tout le monde sait que Gaterangunga, le docteur blanc, n’a jamais été mon ennemi, bien qu’il soit plus fort que moi. Et pour son fils, si je lui nuis, ce n’est pas que je le haïsse. Il n’est encore qu’un enfant, et malheur à l’adulte qui se chauffe avec un enfant, car ou il le méprise, ou il le brûle. Pourtant, j’aurai mérite à ne pas vouloir nuire à Alberti ici présent, car il me fait tort. Il a tiréun homme sur la colline et cet homme s’appelait Nkundiye. Et ce nom, Bwana Shovu le sait, car il a lu tous mes livres, était écrit dans le rôle de mes contribuables. Demain, si les mains du docteur Ramsay ne parviennent pas à maintenir ensemble la tête et le ventre de son ver de vie, il faudra que je cherche un autre nom à inscrire à la place du sien. Ou bien le royaume pâtira…
« Ainsi, se dit Chauvaux, ils l’ont conduit à ce vieux Ramsay. Autant dire qu’il est mort ».
Oswald Ramsay pâtissait d’une réputation peut être excessive due sans doute à sa qualité d’Anglais dans une région que les Anglais avaient un moment détachée du royaume. Mais, s’il avait été à ce point redoutable, Victorien et Françoise Milard auraient-ils laissé naître leurs enfants chez lui? De toute manière, sa réputation était faite : même si ses jeunes adjoints faisaient désormais presque tout le travail à sa place, Ramsay était regardé comme dangereux.
Chauvaux se renversa sur sa chaise. Le discours du chef s’attarda longtemps dans l’épopée sans âge des fils de Cham avant d’en arriver aux événements du siècle, puis de la soirée. C’était difficile à suivre aussi longtemps qu’on n’avait pas compris l’inanité du premier quart d’heure, qui n’était qu’ornement. Grâce au va-et-vient du général au particulier, l’Ardennais vit peu à peu se dessiner les contours de la vérité. Le récit progressa comme ces rivières africaines, scintillement imprécis dans le marécage, puis filet triomphant patiemment des embuscades végétales jusqu’à devenir flot et couler, uni, invincible, sous l’éclatant soleil, vers la mer.
A la fin, Chauvaux se tourna vers la mulâtresse.
-Si je comprends bien, nous avons affaire à un blessé, pas à un mort?
-Oh, ce vieux Ramsay l’achèvera, faites-lui confiance! Quand je vous dis que cet abruti d’Albert a tué un type!
-Il vivait quand vous l’avez trouvé?
-Cette bande de cons courait dans tous les sens. Le bonhomme paraissait mort, et les Bahutu allaient l’enterrer sur place. En entendant le bruit des houes, il a protesté. Il retenait à deux mains sa triperie, et le reste, dans son pagne trempé de sang. Alors je lui ai fait une piqûre de morphine et on l’a transporté dans la Volkswagen.
-De la morphine! Vous avez le droit de faire des piqûres aux gens?
Une lueur fauve flamboya dans le regard noir. Chacun savait, dans le Territoire, que le docteur Colin avait enseigné lui-même ses enfants, leur interdisant l’école jusqu’à l’Université, ce qui n’empêchait pas sa fille Janine, au su de tous, d’être excellente infirmière. Simplement, elle énervait l’agent territorial, avec ses airs hautains et sa façon de venir le tirer d’une soirée au coin du feu pour le forcer à ouvrir une enquête à n’importe quelle heure.
-Rassurez-vous, corrigea-t-il, s’efforçant à la douceur dès lors qu’il avait marqué un point. Cette nuit, vous n’avez affaire qu’à moi. Demain les blancs du parquet s’en mêleront, et vous les connaissez, ils ne savent pas les choses de la brousse. Il faut se garder de dire des paroles inutiles.
Il se sentit content. Il venait d’appeler bavarde la déléguée d’un monde avide de discours et avare de mots.
« Et, de plus, ils cherchent à se placer en vue de l’indépendance — poursuivit-il pour lui seul — mais cela, je n’ai pas à te le dire! ».
Les carriéristes étrangers n’avaient que faire du problème de l’Albert et de sa sœur, et c’était ce danger que, par solidarité avec la communauté des pays du lac, il voulait faire apparaître aux yeux de la jeune fille. Et puis, elle devait savoir ce que tout le monde savait: son père avait failli avoir des histoires après avoir appâté le léopard mangeur d’enfants, l’année passée, avec le corps de l’enfant mort de Gasange. Le léopard avait emporté la tête et les parents du gosse n’en avaient pas moins consenti à ce que le corps de leur gamin servît d’appelant, et chacun avait puvoir comment le fauve avait léché le cou pour ne rien perdre de son sang. Désormais le docteur était mort, ses enfants sans défense, et le temps des lâches se profilait aux confins du Territoire.
Mais Chauvaux avait en face de lui, de l’autre côté de la grande table de sapotillier ciré, un être libre, sauvage, une princesse du Gisaka, l’ancienne principauté longtemps rebelle, qui se moquait comme de sa première natte des jeux pervers des petits blancs. Sa naissance lui ouvrait jusqu’à la porte de l’enclos des tambours. Le roi géant s’arrêtait parfois devant sa maison, pour boire du vin cuit chez elle, tandis que son chercheur d’eau forait ses trous. Peut-être ne lui donnait-elle rien d’autre que du vin, mais chacun pensait ce qu’il voulait. La seule chose certaine, c’était qu’il ne buvait pas le whisky du chercheur d’eau. Il n’aimait pas le goût de l’alcool brun des blancs. Il n’en acceptait que chez Gaterangunga-Colin, et n’en demandait qu’au bar du Brussels’s, pour le plaisir de se le voir refuser par Phil, le grand Flamand:
-A mes yeux, Mwami, vous êtes un indigène comme un autre, et l’alcool de distillerie est interdit aux indigènes. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la loi.
Et Phil détachait le texte de loi affiché pour le montrer au roi.
Un soir récent, après ce refus, le Mwami avait prédit, en pissant sur les plates-bandes de l’hôtel:
-J’entrevois le jour où à chaque eucalyptus de ce verger se balancera un blanc.
Les eucalyptus étaient largement plus nombreux que les blancs, et le Mwami n’avait pas dit ce qu’il comptait faire des blanches. Mais eux, les blancs, avaient pensé: « Il se prend pour son ancêtre Mibambwe Mutabazi, qui prophétisait ».
Janine Colin s’en moquait. Sa beauté autorisait toutes les impertinences, elle connaissait son pouvoir sur les hommes, même sur le détenteur des grands tambours. Mais Chauvaux ne lui avait pas demandé de venir, et elle l’agaçait.
Malgré le vin, Milard dut le sentir.
-Vous me permettez une question, monsieur Chauvaux?
-Je vous en prie.
-Janine dit qu’à son arrivée, nul ne se préoccupait du blessé. Sans tes soins, Janine, il serait mort?
-Quand je vous dis qu’ils allaient l’enterrer. C’est l’annonce de sonenterrement qui l’a rappelé à lui! Elle rit, cynique.
-Et après, tu l’as conduit à l’hôpital. Mais c’est bien, ça! Le chef, de la tête et du regard, renchérit, bien qu’il ne fût pas censé entendre la langue des blancs.
-Et toi, Albert, tu peux confirmer cela?
-Je n’en sais rien, soupira le jeune homme. J’avais complètement perdu la boule.
Milard et Chauvaux échangèrent un regard douloureux: ce gamin de merde voulait se foutre dedans, ou quoi? A première vue, bon jeune homme dévoué, il s’exposait au contrecoup d’une bonne action qui avait mal tourné.
-Écrivez, monsieur Chauvaux, enjoignit Milard d’un ton décidé.
Milard dicta la déclaration de la sœur, la version du frère. Quand Albert intervenait, Milard le reprenait doucement.
—Mais non, mon garçon, monsieur Chauvaux ne peut pas écrire cela. Écrivez, monsieur Chauvaux.
Chauvaux écrivait. Les Colin, à la fois Européens, Africains, Batutsi, pouvaient éveiller la cupidité de la famille, le goût du sensationnel chez les magistrats, la hargne des révolutionnaires de l’ombre. Qui plus est, la blessure du pauvre Nkundiye avait très mauvaise presse dans ce pays machiste: l’Albert lui avait proprement raboté le sexe, et n’eût-il été couvert d’enfants, ses mânes auraient été voués à l’errance et à la rancœur, à moins qu’un de ses frères n’épousât pour lui une femme. Mais qui la paierait?
Pour le récit du chef, une fois couché sur le papier, il tenait en cinq lignes, mais denses. A la relecture, tout apparut propre et net, sauf que ce myope d’Albert, en chasse la nuit, sous éclairage artificiel, tirant un fusil qui n’était pas le sien, avait confondu l’œil rouge du léopard mangeur de jeunes filles avec la loupiotte de la lanterne tenue à la hauteur de ce que le brave Nkundiye avait eu de plus précieux au monde, avec sa pipe et sa calebasse…
Assis en tailleur sur son tapis, figé dans ses linges, le chef attendait dignement que les blancs en eussent fini. Il ne s’étonna pas de la concision de son exposé, refusa poliment la traduction proposée et orna la feuille d’un paraphe solennel, au délié admirable, étalé sur la page blanche comme un chapelet de huttes à la couronne d’une colline.
-D’autres blancs que toi viendront-ils me poser des questions demain? s’enquit-il sans entrain.
-Possible, dit Chauvaux. Répète ce que tu m’as dit. N’ajoute rien, ne retranche rien. Si on te cherche misère, envoie-moi un coureur. Urabyumvise?
-Ndarabyumvise. J’ai bien compris. Tu as travaillé, seigneur!
-Tu as travaillé toi aussi, Mutware!
Le géant s’inclina devant la femme du colon, et, sans un mot, se dirigea vers la terrasse. L’étiquette des collines voulait qu’il prît congé sans saluer, sauf à offenser: on ne quitte pas des gens de bien.
Chauvaux le suivit, laissant entre eux, qui étaient amis, les Colin et les Mitard. En attendant leur sortie, il prit plaisir à prolonger avec le Mututsi le rite de l’aurevoir. De toute manière, sa nuit était fichue.
-Reste dans la paix d’Imana, seigneur, psalmodia le Mututsi.
-Et toi, va dans la paix d’Imana, Mutware!
-Eeeeeeh!
Un chacal glapit.
-Et pour la fille, Bwana, la fille que le léopard a emportée?
-Ejo, dit Chauvaux. Demain. Un accident suffit pour cette nuit. Je la chercherai au matin. N’entreprends rien; que nul n’entreprenne rien. Mais reste assis chez toi.
-Je ne quitterai pas. Je t’attendrai. Bonne nuit, seigneur!
-Bonne nuit, Mutware. Bonne nuit, chef. Tu as travaillé.
-Toi aussi tu as travaillé, Bwana!
-Nous avons travaillé, Mutware!
-Travaillé-travaillé. Bonne nuit, Bwana!
-Paix, Mutware. Amahoro!
-Aie la paix, toi aussi.
-Ayons-la ensemble, dit Chauvaux.
Le chef Rukagirashyamba, « celui qui domine la Forêt », se plia pour entrer dans la petite voiture allemande. Dans le fond, derrière le siège du conducteur, un Mututsi chenu veillait. Il vit Janine et Albert descendre les marches du perron et sourit: ilsavaient gagné leur procès. Il sortit, prit la main de Chauvaux dans les siennes et lui souhaita une paix éternelle.
-Tu as travaillé, Bwana! Ne lie pas et tu ne seras pas lié! Puis il remonta en voiture.
L’administrateur rentra pour prendre congé des Milard. Il trouva le colon prêt à s’engager sur le sentier de la guerre, boîte à fusils en mains, sourire terrible au coin des lèvres.
-Haut le pied! rugit Victorien Milard.
-Was passiert, Herr Milard? Que vous arrive-t-il? Le jeune homme était complètement dégrisé, à présent.
-Nous allons reprendre la fille à ce sacré léopard, dit gaiement l’ingénieur. Je le connais, il me nargue depuis des années. On ne va pas laisser cette pucelle aux mains de ce nom de Dieu de tueur, Chauvaux!
-Pucelle, c’est vite dit! marmonna l’agent territorial. Si elle a tenu le coup jusqu’ici, elle tiendra encore bien quelques moments. Dans trois heures il fera jour, je m’en vais dormir un peu.
Le visage de Milard afficha la plus navrante déception. Madame Milard, debout, se taisait. Elle connaissait son bonhomme. Chauvaux la salua et entraîna le colon au dehors, main sur l’épaule, avec respect et amitié.
-Écoute, Milard ! lui dit-il dans cette langue des collines qui autorisait le tutoiement noble.
Un coq chanta vers Gihindamuyaga, la Colline du Vent aisé.
-Le deuxième chant! salua Chauvaux. Celui-là est à l’heure juste.
-Sûrement un coq blanc, dit tristement Milard, comme si ç’avait été sa nuit qui lui échappait.
-Un coq blanc comme toi et moi, Milan. Et la fille de ton ami toubib est une belle petite poulette.
-Ne va pas chanter sur son fumier! dit le colon, possessif. Elle a son coq.
-Sûrement un coq d’eau. On ne laisse pas une fille pareille toute seule dans un pays de fauves.
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