Le Drapeau-Tambour
Jouant du xylophone de marche pour tromper le temps et la distance, Gatabaro cheminait dans la nuit vers le blanc de Muhura. Il devait lui dire sa vie. Sa fidélité au contrat féodal, aux corvées envers le chef de l’herbe, à la dîme envers le chef des terres. Il lui dirait ses vaches, son café, la faveur en quoi l’avait tenu le médecin blanc de Rwankubah. Ces choses feraient de lui, aux yeux d’administrateur, le portrait d’un honnête homme. Gatabaro ne voyait aucune honte à couper le bois du Mututsi, à construire l’abri de ses vaches, à envoyer pour lui son fils à la source, au papyrus pour rempailler son toit. Il dirait sa soumission aux corvées des blancs, au creusement des fossés qui gardent la terre aux collines, à l’impôt des personnes, à l’impôt du bétail. Il dirait sa reconnaissance pour la paix des blancs qui leur valait écoles, soins, allègement des derniers fardeaux d’esclavage.
Et, au nom de ces fidélités, il demanderait justice et vie pour Benedicite sa fille.
Il avait été heureux jusqu’à ce soir, Gatabaro, avec Immaculata sa femme, Benedicite sa fille et ses nombreux autresenfants. Ses caféiers payaient cinq fois, dix fois l’impôt, bientôt cent. Il versait la moitié de cet argent que lui donnait Mahasseni ben Saudi au père Otto, et enterrait l’autre moitié dans sabananeraie. Le père Otto déposait l’argent pour lui à la caisse d’épargne. Il ne lui prenait pas de dîme, se contentant des briques que, comme tous les pénitents, Ite Missa Est versait au mur de l’église et de la chapelle-école en expiation de ses péchés, après confesse.
La femme de Gatabaro allait vêtue de pagne hollandais, le plus cher du monde. Ses enfants n’avaient pas de corne sous lespieds. Sa bicyclette ne lui valait aucunsévices: ni sueur dans les plantations anglaises, ni enterrement dans les mines d’or rouge des Belges à l’ouest d’Osso, ni accusation de vol chezl’administrateur. Chacun savait qu’il avait de quoi la payer.
En dépit de l’abolition, il acquittait toujours son fermage en petits pois, en éleusine, en manioc, en moussa, en tabac, en peine de sa peine. Il ne murmurait pas contre le droit de pacage de son regain de sorgho par le bétail de son patron de vaches. Le patron était le patron, lui le client. C’était dans l’ordre du monde. En retour, son patron lui faisait bouclier de son nom, de sa faveur chez les chefs et à la Cour. C’est pourquoi il se pliait par avance au rétablissement du règne qu’annonçait, dit-on, l’enallée prochaine des blancs, car il n’avait connu la prison qu’une seule fois.
Dirait-il la prison au jeune blanc? Mieux valait non, il y pourrait voir infamie, car les blancs ne sont pas comme nous. Oh, il n’a pas été en prison pour vol ni meurtre! Seulement pour voir. Et ce n’est pas dur. Nourri tôt, vous sortez au matin, travaillez dans les champs de la maison d’arrêt, sur les routes de la ville. Vous coupez le bois pour la femme des administrateurs, vous le lui portez au ramage des oiseaux, car la loi des blancs l’interdit. La femme de l’administrateur voit votre air avenant. Elle salarie en bière votre sueur, vous recommande à son mari pour l’entretien de ses jardins. Si vous voulez, une fois sorti, vous pourrez travailler tous les jours en la regardant quasi nue prendre le soleil. Elle est belle et elle sent bon. Si vous restez assez longtemps vous devenez coiffeur, comme Kayitare, qui peigne tous les blancs à domicile sur leur terrasse, après s’être fait la main sur les convicts. D’autres en sortent tailleurs et s’engagent chez les Indiens, d’autres cordonniers, horlogers, menuisiers, qui entrent à la coopérative.
Ayant résolu de connaître la prison des blancs, Gatabaro était allé de surprise en surprise. D’abord il y entra facilement. Il laissa chez lui l’acquit de son impôt de capitation, et il lui suffit d’une bouteille de bière Primus pour se faire dénoncer. Le blanc du Territoire lui donna deux mois, c’était le prix. Pour l’arrêter, on ne le lia pas. On ne le frappa ni quand la haute porte en fer se fut rabattue sur lui, ni au matin ni au soir qui suivirent. On ne battait, et peu, que ceux qui faisaient mal.
Dès avant la première heure, ils saluaient le tambour des blancs, qui montait au mât en déployant ses trois couleurs. Puisils sortaient. Vingt prisonniers menés par un seul policier. Vingt pies, vingt haches, vingt coupe-coupe pour un seul fusil. Et encore, le policier faisait porter son arme, après avoir bien montré qu’il n’y avait pas de cartouches et qu’ils ne pourraient s’en servir pour le tirer. Gatabaro et ses compagnons devaient seulement lui acheter de la bière, de temps en temps lui payer une femme libre, et faire le guet tandis qu’il était à son affaire avec elle. En retour, il les laissait souvent au repos. La nuit, ceux qui voulaient passaient un moment chez les prisonnières. S’il n’y en avait pas assez, les policiers de ronde ramassaient des filles publiques qui partaient au matin après avoir payé l’amende. Un Padri venait chaque mois baptiser les enfants de ces rencontres.
Au bout d’un mois, néanmoins, Gatabaro s’était fait porter la quittance de son impôt. Il la montra à Venuste, le commis chauve du blanc de la prison, un Mututsi de moyen enclos, qui lui ouvrit la porte contre une seule bouteille de bière européenne. Sa connaissance de l’enfermement ne lui en avait coûté que deux: une pour entrer, une pour sortir. Et désormais il savait où trouver gîte aux jours de disette.
Heureux donc, Gatabaro Ite Missa Est, heureuse Immaculata sa femme, heureux Benedicite et tous leurs enfants. Heureuses les collines sous la triple paix des blancs, du Mwami et d’Imana. Le Mwami avait été boire la bière chez le petit roi des blancs au lointain pays d’Uburayi. Le petit roi des blancs était venu boire chez le Mwami-roi l’hydromel des montagnes et l’hydromel des vallées. Ils s’étaient donné des vaches. Le Mwami des blancs avait donné une maison à leur Mwami, là-bas; celui-ci avait construit une hutte d’apparat, aux bords de l’Akagera-Nil, d’où le roi des blancs pouvait aisément chasser les plus grands animaux du monde. Gatabaro avait vu de ses yeux le petit roi des blancs, que les sauvages de l’ouest d’Osso avaient baptisé Bwana Kitoko, le Petit Monsieur Joli. Il n’était pas méchant.
Les rois des blancs, au long de trois générations, s’étaient montrés gentils, scandalisant un peu, même. Ils n’avaient pas coupé les Bami-rois après les avoir vaincus. Ils n’avaient pas lié les tambours. Ils n’avaient pas mangé le pays. Leurs administrateurs commandaient les Bahutu par l’intermédiaire des Batutsi, dans le respect des usages.
Certes, les blancs parlaient de s’en aller. Certes, ils avaient, l’an passé, décrété la fin des travaux gratuits de maison et debouche. Rukwishi, l’administrateur, qui devait son nom de brousse à son coeur sec et à sa peau bleue de varan, avait parcouru les collines pour annoncer la bonne nouvelle par les clairières. Beaucoup l’avaient étonné, disant: «Tu appelles bonne nouvelle l’abolition de nos vieilles habitudes! De quoi nous plaindrons-nous, désormais? ». Rukwishi avait expliqué longtemps. Il parlait une drôle de langue dans les clairières. Aucun Karani ne faisait la traduction. Ils surent que Rukwishi croyait savoir la langue des collines. A Muhura, après un long parler, il demanda à la ronde:
-Murabyumvise mwese? Vous avez compris, vous tous?
Et Kanyanyonjo, le bossu de Muhura à la soutane de prêtre catholique, bien qu’il ne fût ni prêtre ni catholique, avait répondu au nom de tous:
-Non, nous n’avons rien compris. N’aurais-tu pas avec toi un des nôtres capable de nous traduire tes paroles dans notre langue à nous? Car il semble que nous ne parlions pas le même langage, toi et nous autres, hommes du Buganza.
Rukwishi s’en était allé sous les rires, menaçant le grand chef Munyaneza Médard de lui faire payer de son commandement cet affront. Tout le monde le savait, Munyaneza vivait dans la crainte du bossu maléfique. Munyaneza ne devait sa chefferie qu’à sa parenté avec le Mwami. Chacun disait de lui: « Il nous étonne. Il ne sait ni l’intelligence des nègres, ni l’intelligence des blancs. C’est très rare, pour un grand chef ».
Après l’annonce, par Rukwishi l’administrateur, de l’abolition du travail forcé, Gatabaro porta la bière de la Réparation à son patron de l’Herbage et à son patron du Champ. Il battit des mains devant eux par trois fois, comme pour le salut au tambour, et tint le langage qui convient:
– Où il n’y a pas de léopard, un serval mène les vavèles à l’abreuvoir. Autrefois est couvert d’ans, de vaches et d’enfants, quand Aujourd’hui sait à peine marcher. Si tu te chauffes en compagnie d’un enfant, tu encours mépris ou brûlures. Mais moi, ô Data buja, mon Patron, je ne suis pas homme à manger l’ombre sans savoir où m’abriter du soleil!
Son patron de terre, comme son patron d’herbage, demeurèrent un long moment silencieux. Avaient-ils partie liée avec Rukwishi à la peau d’iguane contre la tradition de nos pères? Gatabaro, en tremblant, répéta son discours. A la fin, pour cesdeux qui semblaient ne plus savoir le langage des aïeux, il précisa:
-Je ne veux pas de cet ordre nouveau.
Après un nouveau silence, les paroles de l’indifférence tombèrent des dents des Batutsi, plantées comme des houes luisantes aux portes de leurs bouches:
-Nous examinerons ta requête de demeurer avec nous dans les pactes d’avant. Continue de nous porter ce qu’il faut pour cette année. Nous verrons s’il y a lieu de l’enchérir pour l’an qui vient. Mais va faire inscrire ton vouloir au livre du tribunal à Muhura, et le fais voir au blanc, que nous ne soyons pas liés s’il déclenche son courroux.
-Oh, je sais l’enfermement, et ne le crains pas. Mais que je demeure dans les pactes d’avant, ou m’empoisonne!
C’était une très grosse promesse et quand, tout joyeux, il en rendit compte à Immaculata sa femme, elle siffla, là où il attendait congratulation:
-Il y en a qui n’ont pas besoin de boire pour se noyer dans la calebasse!…
A la réflexion, ces paroles ne le surprenaient guère. Comme Benedicite leur fille aînée, Immaculata, la vaillante Nyiramasuka Mère des Houes, subissait la mauvaise influence de l’instituteur. « Il faudrait que je lui interdise le foyer social, se dit-il. Elles y écoutent la voix des Abagome, ces rebelles. J’en parlerai à Padri Otto ».
Mais les temps devenaient durs pour l’autorité des maris et des pères. Les idées nouvelles s’insinuaient partout, l’on entendait autour des huttes leur grignotis de termites.
Pour la plupart des jeunes désœuvrés, fils depaysanspauvres, les rebelles Abagome, au lieu de demander la vie au café, parcouraient les collines, la nuit, pour transmettre le message incendiaire de Geregori leur chef.
On allait voir les Bahutu suer dans les champs cependant que leurs femmes parleraient au conseil! Réclamant l’élection des chefs par les hommes des collines, certains demandaient même le vote pour les femmes, et la nomination de Bahutu comme juges des tribunaux!
Gatabaro cracha de dépit. Déjà les juges batutsi, riches, exigeaient des cadeaux. Que ne demanderaient pas les Bahutu, juges pauvres! Gagnés par le mauvais exemple, les témoins quise louaient sous l’enceinte du prétoire de Muhura, déjà si chers, doubleraient leurs prix. Seuls les très riches pourraient encore se payer des procès, et les petites gens redeviendraient ce qu’elles avaient été de tous temps, des êtres sans palabres, à jamais pauvres et méprisés.
Gatabaro Ite Missa Est n’était pas contre l’élection. Il la souhaitait même. On demanderait aux gens groupés dans les clairières sous la houlette des chefs:
-Vous êtes d’accord d’élire Autrefois, chargé d’ans, de vaches et d’enfants?
Le bon peuple tomberait à genoux:
-Nous le voulons, car Aujourd’hui sait à peine marcher, et Demain est à peine au ventre de sa mère.
La cause serait entendue pour mille autres années. Le peuple mènerait lui-même les Abagome rebelles au sycomore. Ennemis du Roi et du Tambour, déjà ils se retranchaient du monde des vivants. Eux en allés, la paix poudroierait sur les vallées comme une pluie de lune. Le progrès continuerait comme devant, gouverné par les blancs et les chefs naturels des collines.
Voilà ce que Gatabaro allait dire à ce jeune blanc, à Muhura. Et le blanc lui rendrait sa fille, que seul menaçait le désordre de la terre dont le léopard n’était que l’aiguillon maléfique. Ce blanc aurait tôt fait de le renvoyer aux ténèbres. On en disait grand bien, encore qu’à sa connaissance il ne frappât ni ne tuât comme les premiers étrangers qui avaient traversé le Royaume. Ceux-là avaient étendu raide son père, un hiérophante pourtant, d’une seule flèche d’arc à tonnerre: on ne savait pas encore qu’on ne peut marcher lorsque les blancs élèvent le tambour, au matin, en sonnant la musique.
Ce jeune blanc de Muhura, disait-on, l’avait élevé une fois pour toutes; son tambour aux trois couleurs battait de nuit et de jour.
A moitié sûr de lui, Gatabaro s’assit sur le tronc d’arbre aux palabres du blanc, où attendaient déjà plusieurs de ses commensaux. On lui dit que le blanc se reposait, ayant couru toute la nuit après Ingwe, le léopard qui avait épousé la fille d’un planteur de café de Rwankubah, et cette nouvelle l’étonna grandement.
– Marchons un peu, dit Milard, l’air frais nous fera du bien.
Il faisait parfois très chaud, vers le mitan du jour, sur les hauts plateaux, mais la nuit qui soupire d’aise refaisait à neuf les forces des blancs. Pour une heure encore, les collines croulaient sous le fleuve d’argent de la voie lactée.
-Que c’est beau! murmura Chauvaux.
-Ça fait vingt-cinq ans que je les contemple sans m’en rassasier, dit Milard.
Chauvaux se sentait lavé de tout sommeil autant que de toute fatigue d’alcool. Il sourit à la perspective de finir la nuit sans se coucher. Toujours, s’étendre au soir pour dormir lui était apparu comme une défaite. Dans un hameau proche de leur village d’Ardenne, un homme, venue la soixantaine, avait scié en deux le lit conjugal, et brûlé la moitié qui lui revenait. Sa femme ne lui avait plus parlé et on le voyait, aux petites heures, traîner de l’écurie à l’étable ses piedshypertrophiés par la veille sans fin. Aux rares qui l’arcomptaient encore, il aimait à dire: « La mort ne me prendra pas couché ».
Un matin qu’il retournait de la fête votive, Chauvaux trouvé qui menait ses chevaux à la fontaine, mains hautes sur les licous, et ils s’étaient parlé.
-Depuis que je ne dors plus, je vois les choses, lui dit le bonhomme. Mes vaches ne m’ont jamais tant aimé et elles n’ont jamais si bien donné. Et mes chevaux! Eux dorment debout depuis toujours, leur rêve ne s’engraisse jamais.
Comme il disait, les bavards hennirent en bavant, riant à leur maître en troussant leurs lèvres moussues.
-On va te dire, mon fi, mes bêtes et moi. Méfie-toi d’un homme qui ne boit pas la goutte, qui ne fume pas, qui dort toutes les nuits dans le lit de sa femme, qui n’a jamais renversé une vachère sur un botteau de paille ou dans un meulon de petit foin. Ces gens rangés finissent toujours par trahir. Retiens bien ce que je te dis, et si tu ne me crois pas, demande à notre curé qui sait les choses par la confesse…
Milard rompit le fil du souvenir:
-Rentrons, dit-il soudain. Ma femme en a assez vu pour cette nuit. Je dois battre le gong à six heures, et vous, hisser votre drapeau à la demie de sept.
-Je l’ai cloué, dit Chauvaux.
-Quoi!
Cloué. Le clairon sonnait trop faux. C’était comme un sacrilège.
-Vous êtes fou! Vous savez ce que peut vous coûter cette fantaisie…
– Ce n’est pas fantaisie, mais respect. Mon drapeau flotte nuit et jour. Imaginez un peu, si les tambours laissaient leur pouvoir à l’entrée de la nuit!
-Le feu de Gihanga brûle nuit et jour dans la maison des Tambours, dit le colon. Mais on les rentre au soir, on les attache avec des cordes, on les sort au matin en procession, tandis que les tambours-serviteurs sonnent. De tous temps, en tous lieux, on a amené les couleurs au soir pour les hisser au jour nouveau.
Milard paraissait tout à fait choqué.
-Nous aurions eu plus de pouvoir si nous n’avions pas montré le drapeau, dit Chauvaux. Les tambours, à Nyanza, ne les voit pas qui veut, et ceux qui les voient en sont terrifiés.
-De là à les montrer nuit et jour!
-La nuit les cache, mais on les sent là.
-A chaque pouce gagné sur la barbarie, on a toujours élevé les couleurs pour les amener la nuit venue. Cela n’a jamais voulu dire qu’on renonçait au salaire du jour.
-Je puis mourir, dit Chauvaux; ou partir. Le drapeau restera. Je ne veux pas être un blanc qui passe, mais un qui reste. Ça commence à se dire.
-Qu’en savez-vous?
-Grégoire me l’a répété.
-Vous avez confiance?
-Oui.
-Où l’avez-vous laissé, celui-là?
-Chez le chef Rubangura, votre voisin. Il m’a dit de ne pas m’en faire pour lui. J’ai besoin, à ses yeux, de vivre de temps en temps en compagnie des blancs. Lui ne pourrait pas, dit-il, passer sa vie au milieu d’étrangers. Et il est d’accord avec moi sur la question du drapeau.
-Ce sont des maîtres-flatteurs; je les connais!
-Pas lui. Il ne m’a jamais fait de compliments. Je l’ai vu préférer la laide vérité au beau mensonge. Je lui explique, de la journée, ce que je fais pour eux. Au soir, il le leur redit. Il marche pour moi dans les sentiers, je l’envoie souvent seul. Il s’arrête chez les chefs et les manants, me rapporte ce qui s’y dit.
C’est ainsi que je veux que les choses soient. Qu’ils sentent ma présence jour et nuit. Cet étonnement qu’ils ont à se trouver vivants au matin m’a toujours ému. Alors je ne veux pas qu’ils se sentent abandonnés la nuit.
Un léopard haleta non loin. Ce ne pouvait être le leur.
-Dans ma famille, on dort très peu. Les vaches le savent. Elles vêlent la nuit, on a mieux le temps pour elles. Si je pouvais, je ne dormirais pas du tout. Si quelque chose, un jour, est à mettre du bon côté de notre action par ici, je crois que ce sera cela. Que les tribus aient dormi quatre-vingts, cent ans dans la paix des blancs. Quand je veille et que je sens la respiration du sommeil des collines, des vaches et des gens, je sais que je suis à la place exacte que je devais occuper. Je regarde mon drapeau. Assoupi le long de sa perche de bambou, il frissonne. Il ne dort que d’un œil. Il y a un proverbe des Batutsi, je crois, qui dit très bien cela. Attendez…
« Le tambour qui ne châtie pas est une calebasse fêlée », cita le colon.
-C’est cela même. Eh bien, je veux que mon tambour puisse châtier de nuit comme de jour. Que le meurtrier qui relève la tête, à la sixième heure du soir, sente qu’il y a là-haut, derrière cette forêt, un tambour qui menace. Les missionnaires ne s’y trompent pas qui, dans le Pater, souhaitent l’avènement du Règne de cette façon: « Que ton tambour résonne sur la terre comme au ciel… ». D’ailleurs, il ne m’a pas semblé que vos amis se soient plaints de me trouver veillant chez vous, cette nuit, prêt à ouvrir une enquête!
-Vous n’êtes qu’un idéaliste, Chauvaux.
-On me l’a déjà dit. Pour moi, ce n’est pas une insulte. Ils marchaient vers la longue bâtisse basse et blanche, mirant son toit de minium au fil de la lune bleue.
« Que sais-je de lui pour lui confier mes pensées? Il a cherché de l’or, ouvert dix mines pour les autres. Et le voilà à laver son propre étain à l’âge où les autres sont partis à la retraite, et à cacher la beauté de sa femme sous ces eucalyptus. Il l’aime, ça se voit. Il l’aime, il n’est riche que d’elle, leurs enfants n’ont pas dix ans. Quand son fils sera ingénieur, qu’aura-t-on fait de sa mine? Et qui fera vivre les mille familles qu’il nourrit, s’il s’en va? Mais c’est un être libre, ça compte plus que tout le reste. La fille Colin aussi est un être libre. Cela se voit au premier coup d’œil ; lesêtres ont de ces éclats qui les livrent d’emblée à un seul regard. Comme la truite qui quitte une seconde sa grosse pierre alguée pour transluire au soleil et vous enfiévrer les sangs. Oh, quelle pitié d’avoir si peu de temps. Et l’on voudrait que je dorme! ».
-Vraiment vous ne voulez pas dormir ici une heure, et que nous allions ensuite tous deux chercher le léopard?
-C’est mon job, dit Chauvaux. Un pari que j’ai à prendre, une question entre les collines et moi.
-Mais vous ne savez pas chasser!
-Je vais chercher la fille, pas le léopard!
-Et s’il ne veut pas la lâcher?
-Je discuterai.
Il était assis derrière le volant. L’ingénieur lui serra la main.
-Pardonnez-moi d’avoir tant parlé, monsieur Milard. Voilà ce qui arrive quand on vit seul dans un pays comme celui-là. Et pardon d’avoir mangé votre nuit. Que dira votre épouse?
-Elle a l’habitude, et elle vous aime bien.
-Vrai?
Voilà qui lui fit plaisir.
La Ford démarra. Milard gravissait déjà les marches vers sa maison. Une femme, sa femme l’y attendait.
« Ce doit être doux », se dit le jeune homme seul. L’image de la mulâtresse passa dans sa mémoire. Il la chassa.
Grégoire l’attendait à la barrière de la concession minière. Il devisait avec le chef Rubangura, et les deux Batutsi l’accueillirent sans marquer d’étonnement, comme si ç’avait été la chose la plus naturelle du monde. Chauvaux pensa à Gatutsi, leur premier ancêtre, veillant la jarre de lait d’Imana, au commencement des jours, en attendant le repassage de Dieu. Sa patience lui avait valu le pouvoir.
Le jour se levait. La sentinelle du camp minier salua, pieds et jambes nus sous son caban, fez en tête, et leva la perche blanche et rouge. La route de crête, souple et rosée, chanta sous la grosse américaine dont le carburateur avala l’air dense du petit jour, plein de lueurs et d’oiseaux.
Il aurait voulu avoir mille kilomètres à faire, à se taire en compagnie de Grégoire son ami.
Zacharie l’attendait dans l’allée de gréviléas, tenant sa machette au creux de son bras, comme la sage-femme, en leur village d’Ardenne, le bébé qu’elle portait à baptême. Sagahutu, le Gardien de Gîte, était là aussi avec toute sa panoplie de chasseur à tête ronde de la grande forêt, barbu, luisant comme un noir animal, les braises aux yeux, souriant de ses dents terribles au retour du blanc par qui s’en allait la vieille peur.
Le boy le gronda avec comme de la tendresse.
-L’enfant de blanc était encore parti sans son arc!
-A la chasse où il va, l’enfant blanc n’a pas besoin d’arc, Zacharie!
Le serviteur lui sourit en bougonnant. Il lui palpa le bras, lui mit la main à l’oblique sur l’épaule, comme l’Ardennais l’avait vu faire par les plus jeunes aux aïeuls, avec respect et amitié.
-Et maintenant dormir, commanda-t-il, s’efforçant à la rudesse. J’ai fait ton lit dans la grande chambre. Il n’y aurait pas assez de sommeil dans le petit lit, après une nuit pareille. Nous avons tout entendu…
-Éveille-moi à sept heures et demie, pas avant.
-Pas avant! tu sais l’heure qu’il est? Les coqs blancs ont chanté depuis longtemps; et même les noirs.
-Je les ai entendus; je connais la différence à présent.
Le boy l’acquitta de la caisse en bois qui contenait son barda d’administrateur itinérant. Ses codes. Sa machine à écrire. Ses papiers. Son livre de route. Il était le Territoire, tout le temps, n’importe où, à lui seul. Ils étaient deux ou trois mille comme lui de par l’Afrique.
-Pour sûr, j’aurai des ennuis avec ta famille d’Europe. Mais la voix de son vieux Zacharie parlait déjà à son sommeil.
-Ton sang tournera en eau et ils me demanderont compte de ton sang, à moi ta mère,àmoi ton père d’Afrique.
Son sommeil était blanc et gris, cotonneux, comme les nids des tourterelles enamourées dans les sycomores.
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