La Maison De Beauté
Kabare A Forcé Rutalindwa A Se Brûler Dans Sa Maison Avec Tous Les Siens, Comme Il Convient Au Roi Humilié
-Je t’ai préparé une surprise, dit-elle. Viens.
Ils longèrent le lac par le chemin de ronde. Le chemin céda le pas au sentier, avec lui ils s’enfoncèrent dans le bois d’eucalyptus jouxtant la maison du docteur et les champs de culture. Ils débouchèrent sur une aire battue qui ouvrait sur une clairière.
-Ici, nous retournons à l’ancien testament.
La lune éclairait l’espace et l’on y voyait comme en plein jour. Ils franchirent la haie de l’immense kraâl entre les pals, et Chauvaux fut transporté dans un autre siècle.
Un Mututsi de deux mètres quinze se dressait en contre-haut de l’aire des vaches. Il avait encore aux mains les liens et les javelines que lui avait portés le maître des bouviers, au retour de l’herbe, en vue de la traite du soir.
Il quitta le lieu où il s’était tenu. Sa fabuleuse silhouette bougea à peine dans la lumière du feu du Lait qu’un petit pâtre alimentait sobrement à la litière des veaux purs.
« Est-ce là, sous le feu des Vaches, que repose pour l’éternité le docteur Colin?
– Oui, si ce kraâl est son kraâl, si ces vaches sont ses vaches. Mais quel est celui-ci? ».
La toge de cotonnade blanche déferlait des épaules jusqu’à la mi-jambe, couvrant aux trois quarts le pagne noir jaspé qui gainait le bas du corps.
Le patriarche éleva le bras droit. La main au niveau de la chevelure en croissants de lune, sa voix prononça les paroles de bienvenue. Puis il se retourna sans avoir touché la main de l’étranger. Ils passèrent d’une cour dans une autre, puis dans une troisième. Ils se heurtèrent à une hutte de dimensions gigantesques. Deux perches pointues, comme les cornes du taureau sacré, s’échappaient du chaume de l’auvent à l’arrondi parfait.
Un petit feu brûlait, plein d’odeurs, sur l’agora de la hutte. Le vacher qui le servait se leva et battit des mains par trois fois, comme pour le salut au Tambour.
L’aristocrate se laissa descendre jusqu’au plateau creux d’un siège bas de chef, tourné d’une seule pièce dans le bois de sapotillier. Plusieurs autres sièges lui faisaient vis-à-vis. Le géant murmura quelques mots. Chauvaux crut qu’il l’invitait à s’asseoir. Mais la main de Janine le retint.
-C’est l’heure où il désire être seul. Il veut que je te fasse visiter le kraâl. Tu reviendras ensuite.
La nuit s’annonçait belle et bleue. Un jour, le pays tout entier avait été ce vaste entablement à plus de trois mille mètres. Puis les accidents de l’histoire de la terre le distribuèrent en mille vallées et mille collines croulant vers le lac, la Grande Fente. Mais, en des soirs pareils, le Buganza s’en souvenait.
On se sentait au milieu d’une terre sans âge et d’un temps sans date. L’étrangeté de l’hôte dépaysait encore davantage.
-C’est Rukemampunzi, le grand aède de Muhura, n’est-ce pas? Il devait venir hier et tu l’as convoqué aujourd’hui!
Janine Colin était, ce soir, complètement Mukandori. Son silence signifia qu’il n’avait pas à demander.
Ils pénétrèrent dans un dédale de passages secrets, de huttes en forme de ruches, de haies, de trous d’hommes qui déroutaient l’étranger par leur mystérieuse complicité. Les maisons, dedimensions diverses mais d’identique facture, portaient des noms de collines. Elles figuraient le Royaume et faisaient don de leur vie au roi, selon l’us des grandes maisons nobles. Le Mwami pouvait loger là où il lui plaisait, et là où il avait déployé sa natte nul autre ne pouvait plus dormir.
Mukandori, au passage, nommait les demeures. Bubazi, la maison des garçons. Gasayana, la maison des petites filles. Ruhanga, la maison des adolescentes non nubiles. Au plus secret du domaine, Mu Bwiza-Celle-ci est la maison des filles nubiles. Elle est la mieux protégée. Son nom signifie: « Là où Réside la Beauté ». Et voici Ku Mayenge, la maison des liqueurs. Bozi, celle où se prépare lkivuguto, le lait caillé des nomades à la saveur aigrelette, et où se baratte le beurre. La hutte où brûle le feu des cuisines n’estpas loin. Mais bien malin l’étranger qui en trouverait le passage. Purs esprits, les Batutsi, comme tu le sais, ne mangent pas!
Elle nomma encore à la ronde plusieurs maisons d’apparat à l’auvent en nid d’hirondelle renversé. L’une devait être celle devant laquelle ils avaient laissé Rukemampunzi. Mais aucun bruit ne trahissait de présence. Seul un lent remuement révélait le désir du bétail d’être laissé seul pour la nuit.
Sous l’étagement conique des chaumes cintrés, l’auvent protégeait l’entrée comme un heaume le visage. Le seuil, blanc, noir de fumée et ocre, en forme de coeur, protégeait du ruissellement et des serpents. On l’appelait Igitabo, le livre. A sa noblesse se lisait la qualité du maître de maison.
-Peu de blancs, en dehors de Milard, de sa femme Françoise et du père Otto, connaissaient cette face de mon père, dit Mukandori. Ils n’ont pas désir, comme toi, d’épouser l’Afrique. Papa soignait les gens pour rien. On le récompensait parfois. L’on sut un soir que Matshyali, le grand chef de Rwamiko-les-Erythrines, mourait d’hémorragie gastrique. Mon père l’alla chercher en voiture, le sauva. En retour, il fit don de plusieurs vaches, et de cette maison-où mon père passait la veillée, lorsque maman revenait.
Ils tournèrent la belle maison par l’arrière. Elle l’arrêta.
-Regarde.
Un trou d’homme ouvrait à mi-hauteur.
-Pour rentrer et sortir sans être vu. Quiconque, après la rentrée des vaches, le longe du dehors sans tousser, s’expose au coup de lance, comme la fille esseulée au viol des gens qui cherchent à purifier le roi.
Elle rit avec un peu de sauvagerie.
Rukemampunzi, le grand aède de Muhura, avait connu à douze ans l’Itorero, le gymnase des cadets du Mwami. Les Batutsi accomplis y travaillaient, des années durant, le corps, le coeur, l’esprit des jeunes nobles. L’amour qu’ils s’y donnaient ou s’y refusaient entre eux, et de maîtres à garçons, les soudait ou les séparait pour la vie.
Après quoi Rukemampunzi servit à la Cour. Il chanta quatre règnes. Même celui du malheureux Rutalindwa Mibambwe, « Celui qui ne doit pas être attaqué », et que le grand eunuque Kabare assiégea à Rucunshu, retournant le Règne au profit deson neveu Musinga l’Umwega, le forçant à se brûler dans sa maison avec tous les siens, comme il convient au roi humilié.
La voix, la beauté et la ruse de Rukemampunzi, « Celui qui chante le Mépris dû aux Fuyards », lui valaient vaches, faveur et fortune.
« J’ai devant moi un véritable monument historique », pensa l’Ardennais, fasciné.
Dans la voix basse sonnait un tambour. Plusieurs collines, de par le Royaume, s’appelaient de ce nom: Ngoma. En station sur des cavernes, de vastes poches d’air, si l’on frappait violemment le sol du pied nu, elles expiraient une voix de basse comme celle d’un grand tambour préchauffé à la flamme. La voix de Rukemampunzi rendait ce son-là.
Parfois aussi, les petits pâtres, las de lancer les cerceaux de feu ou de se faire lécher par les veaux, à l’heure dite « quand les vaches s’habituent au pâturage », se servaient du creux souterrain des termitières comme caisses de résonance à des instruments primitifs. Ils en arrachaient des musiques sauvages et sourdes, profondes comme les respirations du ventre d’Afrique.
La voix du Rukemampunzi avait ces sonorités-là.
Une longue et large cithare à neuf cordes était couchée en travers de ses longues cuisses, sous le voilage de coton. De temps en temps, sa voix s’accélérait jusqu’au halètement contenu et il l’éteignait d’un accord tranchant et oblique, comme pour se redonner du souffle.
-Il parle de toi, dit Janine. D’un jeune étranger qui aime les gens du Buganza et les vaches.
Chauvaux s’émerveilla de ce qu’une sorte de feulement comme celui-là pût parler d’un enfant des lointains bois d’Ardenne.
-Maintenant, il parle de lui. Il dit que lui n’a pas été formé à aimer, mais à se sentir supérieur et à se conduire de manière à le rester toute sa vie. A tirer un homme de rien à l’arc, pour se faire la main; à sauter en hauteur et en longueur de colline en colline; à morguer les couards et les lâches; à danser la danse des Intore, les cadets du Règne.
La cithare et la voix mimèrent la cadence des éphèbes, y mêlant à espaces réguliers l’Indoli, le cri de guerre et de joie sauvage. Le chant et la musique les montrèrent qui s’avançaient en formation sous la houlette du maître du chœur, puis se débandaient pour aller chacun sa voie. Ils bondissaient dans la flamme du feu, se tendaient et jaillissaient, superbes et lascifs, hautains et frémissants d’orgueil, puis retombant et rebondissant, cravachés par le bâton du maître de chœur comme les grains de sorgho soumis au fléau.
Puis il rompit le rythme et insinua l’histoire amère de la venue des blancs, narguant au passage leur peau rouge percée de trous par Izuba le grand soleil, leur ridicule agitation et la vaine colère des arcs-à-tonnerre, disant la manière dont ils avaient mangé le Royaume comme des termites, chassé le roi qui refusa d’être chrétien, comment ils avaient imposé à l’actuel roi le pacte de sang avec le dieu des blancs.
Soudain ses doigts se turent et sa voix se tourna, provocante, vers le jeune étranger.
-La grande question est la venue chez nous des blancs qui n’étaient pas invités. J’étais àla cour de Rwabugiri ces jours-là, j’ai vu. Le premier blanc a franchi les pals du kraâl du Mwami sur son âne, comme un homme grossier, alors qu’il n’était pas convié.
-Le roi Rwabugiri avait ordonné au prince Sharangabo de mener les blancs à lui! protesta Chauvaux. Ces blancs n’étaient pas des miens, et tu m’apprends qu’ils franchirent l’enceinte royale à dos de baudet. Si tu le dis, tu dois le savoir, et ce geste vaut mépris, tu dis bien, Mépriseur des Fuyards!
-J’étais là, dit l’aède. Il n’était pas invité, il était blanc comme toi, avec cent fusils. Quel âge as-tu?
-Je sais que je suis très jeune, Rukemampunzi, et toi tu me toises du haut de ton-tas d’années, de savoir et de sagesse. Dis-moi donc quelque chose qui puisse m’aider à vivre dans la paix du Buganza!
-J’ai suivi en exil le roi qui ne voulut pas baiser la croix et qui piétinait les médailles de cette vierge qui enfante, votre Marie. Il fallait auprès de lui un homme pour chanter l’histoire de ses ancêtres et lui faire souvenance de sa dignité. Je l’ai servi jusqu’à sa mort, en demeurant pour lui trois fois cinq années aux pays du couchant d’Osso. Est-ce que cela peut t’aider?
-Peut-être, dit l’Ardennais.
-Vous aviez un grand roi des blancs. Je l’ai vu en mil neuf cent vingt-cinq. Il a franchi le Nil en pirogue pour rencontrer notre Mwami Musinga Yuhi avant sa déchéance. Yuhi, le roi du Feu, ne pouvait passer l’eau sans noyer la flamme qui brûle dansla maison de Gihanga. Votre roi fut appelé par nos femmes Impfura ya impfura. Noble de Noble, il était beau comme Dieu, il savait l’intelligence. Mais, quelques années après, ses blancs d’ici ont forcé Musinga Yuhi à passer l’eau, et du coup il a cédé les tambours. Mais vous fûtes punis, le père de ce roi mourut en tombant du rocher, et lui, par la suite, vous l’avez chassé pour le remplacer par cet actuel petit roi. Voilà votre crime et votre châtiment, et ce n’est pas fini. Vous changez les rois quand ils ne s’abaissent pas. Vous faites aux vôtres ce que vous avez fait aux nôtres. Voilà une autre chose que je puis te dire. Est-ce que cela t’aidera?
-Peut-être! Mais que je te dise, moi aussi. Nous ne l’avons pas chassé. Il y a eu un vote, il s’est retiré parce qu’un certain nombre de gens étaient contre lui.
-Des rebelles! dit l’aède. Chez nous, tu sais ce que nous leur faisons?
-Je le sais, dit Chauvaux.
-Et toi, tu es d’accord qu’un rebelle navre le roi, et qu’il vive?
-Je ne puis répondre à cette question. J’ai prêté serment au petit roi des blancs. Et chez nous, nous avons d’autres manières de penser.
-Alors, pensez chez vous et laissez-nous penser chez nous à notre idée, dit le poète. Si tu cherches à vivre en paix dans le Royaume, c’est une des choses que je dois te dire. Est-ce que cela peut t’aider?
« Qu’il me dise de m’en aller, tant qu’à faire! Voilà sans doute pourquoi je devais être ici ce soir… ».
-J’y penserai, dit Chauvaux, ironique.
Les doigts remuèrent de nouveau sur les cordes de la cithare. Janine traduisit. Le chant unissait dans la même ferveur la vache royale et l’épouse noble. L’unique; la respectable; la géante; le tonnerre; la championne; l’illustre; la triomphatrice; la désirable; l’inaccessible. Celle qui séduit le peuple par le déhanchement de son corps, et attache par son coeur la grâce du Roi-Taureau.
Elle, la grande femme, la vache aux cornes-lyres, qui touche au ciel et titille la nue. Elle qu’Imana lui-même panse de ses doigts divins. La lisse, l’attrayante, la sanguine, la fringante, l’évinceuse, la consolatrice, l’irréprochable, le nécessaire.
Celle qui abreuve les lances assoiffées de sang et, dans la mêlée, ouvre le passage aux cadets du Roi, l’Insurpassable.
Des visiteurs étaient venus avec l’approfondissement du soir. Arrivés de nulle part, assis sur leurs talons dans l’ombre, ils fumaient des pipes banales. C’étaient des hommes du peuple, les pipes allaient de bouche en bouche, et parmi eux Chauvaux reconnut, un peu à l’écart, Gatabaro Ite Missa Est. Le planteur à qui il avait rendu sa fille avait de nouveau l’air de Celui qui porte Secours aux Armées au Loin.
Le chant tarit comme la pluie des vaches sur le brûlis de la prairie au huitième mois, égrenant ses dernières notes sur les écharpes de bananiers comme les devins jettent derrière eux les capsules de la plante qui conjure le sort. Le poète tendit la main en oblique derrière soi pour recevoir sa pipe. Le porteur de pipes l’avait tenue tout allumée pour lui, et en retira l’embout. Le Mututsi y planta le sien et l’agreste senteur du noir tabac des collines se répandit dans l’air paisible.
Chauvaux eut envie de fumer lui aussi. Il bourra son propre chalumeau. La fumée du tabac de Semois, haché fin, se maria à l’air bleu. C’était une vieille pipe toute rongée, taillée par son grand-père dans l’os jaune et la noire bruyère. L’aïeul la lui avait donnée, en ce soir de Pentecôte où triomphaient les genêts d’or, l’invitant à fumer pour la première fois: « Garde-la en souvenir de moi, car j’ai été honnête toute ma vie ».
-Est-ce que chez toi on boit le lait des vaches? demanda le géant à brûle-pourpoint.
-Mon père a des vaches, dit Chauvaux.
Il ne dit pas combien. Le chiffre eût paru ridicule. Les Ardennais aimaient la vache pour sa cruche de lait quotidien et ses deux livres de beurre par semaine. Les Batutsi choyaient les leurs, qui n’en donnaient pas la vingtième partie, pour de tout autres raisons. Inutile de disputer là-dessus auprès des meilleurs éleveurs du monde. De plus, le jeune homme savait l’interdit: « Ne livre pas au premier venu ta salive, ta semence, tes cheveux, ton bâton, le secret de ton troupeau ».
-Et vous bouillez le lait pour le boire?
« Voici le piège!… ».
-Oui, dit Chauvaux. Et nos vaches n’en meurent pas.
-Il y a vaches et vaches, dit l’aède.
-Comme tu dis. Nous ne rinçons pas les cruches de latraite à l’urine, et nos vaches le supportent aussi. Tu dis bien, il ya vaches et vaches; hommes et hommes.
Un silence atterré fit le tour de l’aire. Mais le Mututsi et le blanc fumaient calmement, sans laisser paraître la moindre tension.
-Mais ici, dit Chauvaux, je traite le lait et la jarre selon votre manière, c’est dans l’ordre.
-Ça va, dit le Mututsi. Et ton pays, il est comment?
-C’est un pays de blancs, mais différent des autres à mon idée. C’est un pays de collines comme le tien. Les maisons sont en pierre, à cause du froid et de la neige, une forme de pluie qui blanchit en tombant. Il y a de l’électricité et de l’eau dans toutes les maisons, et beaucoup de routes, et des chemins en fer, mais, à part cela, c’est comme ici.
-Ça va, dit l’aède.
-Si tu traverses mon village en automobile, les troupeaux de vaches t’arrêtent comme ici, et la nuit tu entends les vaches se retourner au tâter du second sommeil. Leurs maîtres sortent alors et les rassurent, comme vous autres. Elles beuglent à la première heure pour être traites et sorties. Elles déambulent gravement comme les vôtres, et en hiver elles ne quittent pas l’enclos. Il fait trop froid. Et dans nos bois, il y a des sangliers, des antilopes-biches, des blaireaux et des renards. Jadis il y eut des tarpans, qui sont nos zèbres et les ancêtres de notre cheval qui laboure. Il y avait aussi des aurochs et des chats sauvages, nos Impyimbi à nous.
L’assemblée rit: toutes les histoires de chats les faisaient rire.
-Alors, en saison sèche, vous donnez à manger aux bêtes?
-Elles vivent dans l’étable. Il y a la pièce où se tiennent les gens, une porte, et elles ruminent derrière la porte. On sent leur odeur et leur chaleur et ceux qui grandissent dans les fermes gardent cela toute leur vie en eux.
-Ainsi, vous travaillez pour les vaches?
-Il le faut. Elles travaillent pour nous, elles aussi.
-Nous ne le ferions pas, mais c’est bien. À chacun sa manière d’aimer.
-Comme tu dis, ô Ennemi du Propos léger. Rukemampunzi, Celui qui chante le Mépris dû aux Fuyards, se leva:
-Tu as travaillé, dit-il. Vraiment tu as travaillé, blanc! Chauvaux crut qu’il avait à prendre congé. C’était le plus difficile, avec les Batutsi.
-Allez près de lui, souffla Janine Colin.
Il s’approcha du patriarche. L’aède dégagea sa main droite de sous la toge de son pagne et la tendit dans le vide en faisant claquer les doigts, comme on déploie un éventail, le pouce largement distant des autres. Intimidé, Chauvaux tendit la sienne, la droite, la Favorable. L’aède continuait d’agiter la main dans l’espace. Chauvaux l’imita.
Le vieillard emprisonna alors de son pouce droit le pouce de l’étranger et l’Ardennais sentit l’étreinte. Le Mututsi accompagnait sa prise d’un mouvement de rotation de l’avant-bras, et leur rencontre aurait pu paraître comique ou obscène, n’eût été la gravité que le noble vieillard lui imprimait.
Des murmures approbateurs, des rires silencieux et bienveillants parcoururent l’assistance.
Enfin le Mututsi lui rendit son pouce. Chauvaux allait se retirer. On le retint. Mais l’aire se vida des petites gens.
À ce moment parut une grande femme drapée, une Mututsikazi de bel âge, aux cheveux couronnés du diadème en glumelle de sorgho, souvenir de ses maternités. Elle vint vers l’étranger de son pas nu, lent et silencieux, les bras offerts, avec la gravité d’un continent qui entre dans la mer. Il posa respectueusement ses mains à hauteur de sa taille comme les bras y invitaient, et elle de même posa ses mains sur lui, pressa un court instant son buste contre la poitrine du jeune homme, murmurant, et sa voix tremblait comme une brebis tondue:
-Amashyo!
Elle lui souhaitait des vaches.
-Amashyongore! répondit-il. Aie des vaches laitières, et qui donnent!
-Ça va, murmura Rukemampunzi, l’aède de la cour de quatre rois.
Un serviteur vint. La femme murmura à l’adresse de la fille Colin:
-Elle demande si tu veux du lait ou de la bière.
-Ce que tu me donneras me plaira, Mère des Hommes. C’est le coeur qui donne, et c’est le coeur qui reçoit.
Elle éleva un long murmure étonné et ravi.
-Est-ce qu’il aime le lait caillé à notre façon?
-Je l’aime beaucoup, lui dit-il. Chez nous, après le barattage, le babeurre avait un peu le même goût. Les enfants de ma mère se le disputaient.
-Ça va! approuva à nouveau Rukemampunzi.
Alors furent apportées les calebasses, avec un petit chalumeau planté dans chaque. Et chacun, après s’être fait verser quelques gouttes d’eau sur ses paumes ouvertes, aspira un gorgeon en se détournant, comme il convient.
https://amateka.org/la-maison-de-beaute/DiversKabare A Forcé Rutalindwa A Se Brûler Dans Sa Maison Avec Tous Les Siens, Comme Il Convient Au Roi Humilié -Je t'ai préparé une surprise, dit-elle. Viens. Ils longèrent le lac par le chemin de ronde. Le chemin céda le pas au sentier, avec lui ils s'enfoncèrent dans le bois d'eucalyptus...Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda


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