Missions Catholiques Et Enseignement : Fin De L’Élite Tradiionnelle
La collaboration entre les Pères Blancs et le nouveau pouvoir colonial belge installé au Rwanda à la suite de la première guerre mondiale fut remarquable aussi dans le domaine de l’enseignement.
Au 30 Juin 1913, les missions catholiques comptaient 2.658 élèves (971 filles et 1.687 garçons) répartis dans 40 écoles primaires inégalement distribuées à travers le pays, dans neuf stations de mission d’alors : Nyundo avait 12 écoles avec un total de 1.176 élèves (522 filles et 654 garçons), Save avait 7 écoles regroupant 359 élèves (172 filles et 187 garçons), Rwaza comptait 6 écoles ayant 475 élèves (95 filles et 380 garçons), Kabgayi et Mibilizi avaient chacune 3 écoles, Kansi en avait deux ; les autres missions avaient réussi à créer seulement une école chacune.
La situation dans les écoles changea sensiblement à partir de l’implantation du pouvoir belge qui inaugura l’instruction obligatoire. Comme les missionnaires catholiques étaient les seuls à disposer de quelques infrastructures scolaires primaires d’accueil, ce fut vers eux que se ruèrent les jeunes rwandais avides d’apprendre de nouvelles choses et de connaître ubwenge bw’abazungu : le savoir des Blancs.
Au début de cette poussée vers les écoles, soit en 1917, le Rwanda ne comptait qu’une école dite alors « école officielle de Nyanza » qui avait été abandonnée pendant la première guerre mondiale et qui venait de reprendre sous la direction des Pères Blancs et cela, en réponse à la demande du résident belge de Kigali. Pour l’année scolaire 1917-1918, cette « école officielle de Nyanza » fut fréquentée par 60 élèves, tous fils des chefs. Dans la même année, les missionnaires dénombrèrent 58 écoles primaires totalisant 2.963 élèves dont 1.390 filles et 1.573 garçons.
Par rapport à l’année scolaire 1912-1913, les établissements scolaires primaires missionnaires avaient augmenté de 45 % tandis que les effectifs avaient enregistré un taux de croissance de 11,47 %.
Comme l’école officielle de Nyanza était elle-même sous la direction des Pères Blancs, nous pouvons tirer directement la conclusion qu’au début de l’administration coloniale belge au Rwanda, tout l’enseignement était entre les mains des missionnaires catholiques.
Cette place absolue des Pères Blancs dans l’enseignement va-t-elle continuer à prévaloir après 1917 ? Partant des paroles que le Père Léon Classe, missionnaire au Rwanda a lancées en cette période : « qui a la jeunesse a l’avenir » et étant donné que parmi les jeunes gens qui fréquentaient l’école il y avait des futurs responsables du pays, il y a lieu de se demander quelles furent les conséquences de la prépondérance missionnaire catholique dans l’enseignement au Rwanda sur le plan de la marche générale de ce pays.
Les réponses à cette question continuent à surgir même à l’heure actuelle. Pour ce qui concerne la période considérée par cette étude, les ressortissants des écoles des Pères Blancs furent rangés pour renverser l’ordre traditionnel établi depuis des siècles. En cela, ils furent des auxiliaires efficaces des Européens qui, en compensation leur donnèrent des places de commandement au détriment de la vieille classe de dirigeants non instruits. C’est dire donc que le mwami Musinga et tout son entourage qui poussaient, par contrainte, les jeunes à aller à l’école sans s’ouvrir eux-mêmes à l’instruction professée par les Européens, préparaient imperceptiblement mais inéluctablement leur propre perte.
D’après ces chiffres, la prépondérance des missions catholiques dans l’instruction de la jeunesse rwandaise est notoire. Elle s’explique en partie par le fait qu’au moment où les protestants et les adventistes ont débuté dans l’enseignement après 1917, les Pères Blancs dont l’œuvre a survécu à la guerre, avaient déjà un passé qui leur permettait d’avancer plus vite. Mais encore, la position des Pères découle de l’influence qu’ils avaient sur la population en général, sur les autorités coloniales belges et les dirigeants autochtones en particulier.
Pour ce qui est de l’attitude des autorités coutumières, il s’agissait de s’appuyer sur les prêtres catholiques car ils passaient pour être plus amis du colonisateur que ne l’étaient les Pasteurs. Les batware durent donc apparemment encourager les efforts des Pères-Blancs dans l’œuvre de l’enseignement et les garder contre toute « concurrence étrangère dangereuse » afin de faire montre de zèle dans la nouvelle orientation de l’évolution du pays et de pouvoir gagner ainsi la confiance des Belges car être bien vu par les Pères Blancs signifiait presque automatiquement être bien vu par le colonisateur belge.
L’attitude des autorités coutumières rwandaises à l’endroit des écoles catholiques se comprend parce qu’à l’arrivée des Belges au Rwanda, les chefs et sous-chefs, le mwami Yuhi V Musinga lui-même, constatant le rôle dévolu aux Pères Blancs dans la politique de la nouvelle administration coloniale, se sentirent dans l’obligation de plier devant leurs œuvres. Ils allèrent jusqu’à leur faire plus ou moins la cour. Même si intérieurement Musinga supportait mal la présence des prêtres (celle de tous les Blancs aussi) dans son royaume, il ne manquait pas de témoigner de temps à autre son penchant envers leur entreprise, de leur assurer son amitié et de se montrer contre toute œuvre des sectes religieuses non catholiques. La lettre ci-après le-prouve à suffisance:
« Nyanza 18/4/1924
A mes chefs : (suivent quatre noms).
Salut beaucoup.
Par la présente, je vous annonce que les Bapadri sont mes amis actuellement comme ils l’ont toujours été. Donc, s’ils veulent installer des Ecoles pour instruire les Banyarwanda, donnez-leur du terrain et aidez-les. Je suis heureux sous le régime de Bula-Matari (Gouvernement Belge) et pour cette raison, j’aime que dans mon royaume il n’y ait pas d’Européen d’autre nationalité.
Et vous aussi dites à vous sous-chefs, ce que je viens de vous dire C’est moi le Roi du Rwanda,
Yuhi Musinga ».
Cette lettre favorable à l’expansion des écoles catholiques n’est que le reflet de ce qui se passait dans le domaine de l’enseignement depuis 1917-1918. Partout où les Pères Blancs ont voulu se porter, les écoles catholiques ont été accueillies grâce aux relations directes qui s’étaient établies entre le pouvoir indigène et les missionnaires catholiques suite à la bonne entente remarquée entre les Pères Blancs et l’administration coloniale belge.
A travers le pays, les écoles primaires des missions catholiques en 1923 étaient réparties suivant le tableau ci-après intitulé : enseignement primaire par mission catholique en 1922-1923.
En plus de ces écoles primaires, les missions catholiques avalent un petit séminaire à Kabgayi dans lequel on apprenait pendant 7 ans les langues (latin, français, flamand, kinyarwanda), les sciences et les mathématiques, le civisme et la religion évidemment, etc. Il y avait également au Rwanda, en 1923, un grand séminaire dans lequel on restait 9 ans en apprenant notamment la théologie et la philosophie. En cette année 1923, il y avait dans ces deux établissements d’enseignement 123 petits séminaristes encadrés par 4 Pères Blancs, 1 prêtre rwandais et 1 moniteur ; 30 grands séminaristes encadrés par 2 professeurs Pères Blancs.
En 1926, l’enseignement était toujours et d’une façon notoire entre les mains des Pères Blancs. Leurs missions comptaient 328 écoles qui regroupaient 17.975 élèves dont s’occupaient 12 Pères Blancs, 27 Sœurs Blanches, 10 Sœurs indigènes et 315 moniteurs autochtones. Les missions protestantes dénombraient 1.646 élèves (1.584 élèves pour la Société Belge des Missions et 62 élèves pour la Church Missionary Society, 23 moniteurs de la Société Belge des Missions et 3 moniteurs de la Church Missionary Society. A cette même période, les missions adventistes avaient 11 écoles, 1.201 élèves et 35 moniteurs. En tout, les établissements des missions rassemblaient 20.822 élèves : 86,32 % allaient aux missions catholiques, 7,90 % aux missions protestantes et 5,78 % aux missions adventistes. En plus des écoles de missions, l’Etat s’occupait de 4 écoles : Cyangugu : 70 élèves, Ruhengeri : 49 élèves, Catsibo :102 élèves et Rukira : 70 élèves. En outre, il y avait l’école de Nyanza qui comptait, au 31 Décembre 1926, un enseignant européen, 3 moniteurs rwandais et 323 élèves Tutsi. Ces derniers chiffres, ajoutés aux précédents, donnent un total de 21.436 élèves pour l’année 1926.
D’après cette distribution des écoliers, la prépondérance des missions catholiques était nette dans le domaine de l’enseignement. D’une manière générale, le rôle des missions dans l’éducation scolaire des jeunes rwandais, comparé à celui de l’Etat, était très important. Cela s’explique par ceci que les premières touchaient toutes les couches de la société rwandaise tandis que le deuxième se limitait seulement à une infime minorité parmi la classe dirigeante. Mais, cette position de l’Etat découlait aussi d’une situation inaugurée assez ouvertement en 1924. En effet, s’étant trouvé devant beaucoup de préoccupations d’ordre politique, administratif et de « développement » du mandat, le gouvernement colonial mandataire déposa sa responsabilité d’instruire ses sujets dans les mains des missions religieuses. Dans le Rapport sur l’Administration belge au Rwanda-Urundi pendant l’année 1925, le Gouvernement belge expliqua ainsi qu’il suit le motif de son attitude : « Les missions religieuses sont mieux qualifiées et mieux outillées que tout autre institution pour répandre largement dans le pays les bienfaits de l’instruction. Les missionnaires ont reçu une formation pédagogique spéciale. N’ayant d’autres préoccupations que celle de leur apostolat ; spécialisées en vue de celui-ci dans l’étude de la langue et de la mentalité indigènes ; faisant dans la même région des séjours beaucoup plus longs que les fonctionnaires de l’Etat – séjours que n’interrompent que de bien rares congés – ils sont les meilleurs éducateurs de l’indigène. Ils s’occupent en outre depuis de longues années de former des auxiliaires : un clergé indigène, un corps nombreux de catéchistes, des artisans de tous les métiers. Sans doute le souci fondamental des missions est celui de l’éducation religieuse. Mais l’évangélisation elle-même comporte un minimum d’enseignement général. Il appartient à l’Etat, par octroi de subsides suffisants d’amener les missions à perfectionner leur outillage scolaire et à développer le programme de leurs écoles ».
Cette politique scolaire du gouvernement colonial belge déjà expérimentée au Congo impliquait une entente préalable et des conventions contractuelles avec des missions religieuses dites « nationales » comprenant principalement les missions catholiques. C’est avec ces dernières que le gouvernement mena toutes ses négociations à partir de 1925. Rendant compte de l’état des pourpalers, le Rapport de 1926 stipule :
« Les deux Vicariats Apostoliques (celui du Rwanda et celui du Burundi) ont accepté de fournir au Gouvernement la collaboration demandée pou l’organisation d’un enseignement public contrôlé et subsidié par l’Etat. Les modalités de l’octroi des subsides sont encore à l’étude ; mais dès à présent les Missions se sont mises résolument à l’œuvre pour préparer le personnel scolaire, perfectionner les méthodes et améliorer les installations ».
D’emblée, on comprend que cette politique scolaire du gouvernement colonial belge favorisait beaucoup l’action des missions catholiques dans l’enseignement parce que c’étaient elles qui possédaient les ressources humaines et matérielles nécessaires à sa réalisation. Le gouvernement colonial belge était conscient de la situation et il l’a renforcé en dotant chaque station de mission catholique d’une école primaire au cycle complet. Cela se voit aussi d’après les accords qu’il conclut avec des Congrégations religieuses catholiques : « Le Gouvernement a égaiement conclu un accord avec une congrégation enseignante (les Frères de la Charité) en vue d’une création d’une école professionnelle ». Enfin, le gouvernement lui-même minimisait plus ou moins l’apport des autres missions religieuses. A peine a-t-il parlé d’une seule d’entre elles dans le rapport sur les négociations : « La Société belge des Missions protestantes contribuera également, dans la mesure de ses possibilités, à la réalisation du programme ci-dessus décrit.
Aisément, on saisit ainsi pourquoi en 1926, les missions catholiques occupaient une place importante dans l’enseignement par rapport aux autres missions et par rapport à l’Etat. Cette prépondérance s’accrut au fur et à mesure que le programme des écoles subsidiées était mis en œuvre et que l’instruction publique de niveau primaire prenait son extension. Quand fut signée l’entente finale concernant l’enseignement libre susidié, soit le 1er janvier 1930, les missions catholiques accusaient une réelle avance sur les autres sectes religieuses Par ce fait, elles avaient réussi, mieux que les autres, à s’implanter parmi la population car, comme l’a dit Mgr Classe : «Qui aura les écoles, aura la jeunesse et par elle le peuple entier ».
L’avance des missions des Pères Blancs par rapport aux protestants et aux adventistes se remarqua nettement aussi sur le plan du niveau de formation fournie aux indigènes. Comme il a été souligné plus haut, en plus des écoles primaires, les Pères Blancs avaient le petit séminaire et le grand séminaire de Kabgayi.
Tous ceux qui étaient formés dans ces établissements ne devenaient pas prêtres ; à la sortie du séminaire, ils occupaient des postes de clercs et de commis auprès de d’administration coloniale belge ou ils devenaient des moniteurs et des enseignants dans les écoles de mission. Le nombre et l’action des lettrés sortis de chez les Pères Blancs éclipsaient les adeptes des Pasteurs protestants et adventistes de par surtout leur bagage intellectuel. N’est-ce pas que jusqu’à la fin de la période 191-7-1931, il n’y avait pas d’école secondaire protestante ou adventiste au Rwanda l Pourtant, en 1931, le grand séminaire Saint-Charles de Kabgayi avait sorti 14 prêtres rwandais (y compris l’Abbé Donat Reberaho, décédé le 1er Mai 1926) et 8 prêtres burundais.
En plus de la collaboration avec l’administration coloniale belge qui a facilité leur œuvre, les Pères Blancs se sont assurés du succès au Rwanda grâce à leur politique d’encadrement de la population entretenu par un personnel suffisant et à la hauteur de sa tâche essaimé dans plusieurs coins du pays. Et avec la prédominance dans l’enseignement ils contrôlèrent toute l’évolution du Rwanda. C’est ainsi que las du « comportement rétrograde de Musinga », ils décidèrent de connivence avec l’administration coloniale belge et la jeune élite autochtone sortie de l’école, de le détrôner et de le remplacer par un homme de leur choix : le catéchumène Rudahigwa, propre fils du mwami Yuhi V Musinga.
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