Tu Es Notre Père Et Notre Mère
Après, Chauvaux retint Grégoire pour une chasse à la pintade. Il avait l’intention de lui donner un fusil.
Devisant gaiement des péripéties de cette étonnante journée, ils descendirent à travers champs vers les eucalyptus où les pintades erraient à la brune. Chauvaux cheminait en tête, son vieux fusil cassé à la saignée du bras.
Il admira le mouvement des huttes qui enfouissaient leurs silhouettes rondes au creux des boqueteaux d’euphorbes et de figuiers sauvages. Ils longèrent les airées de haricots, de pois nains, de patates douces. La Mésopotamie des Batutsi, entre l’Akagera et l’Anyawarongo [Nyabarongo], mères jumelles du vieux Nil, verdoyait en pleine opulence.
Des chèvres couraient en tous sens, encordées: les malins paysans les savaient ainsi incapables de s’accorder pour fuir. Des poules, des cochons noirs déboulaient par le sentier. Les sorghos dépassaient deux mètres. Le manioc du souper des pauvres commença d’empuantir l’air bleu. Ils longèrent les carrés de tabac, les billons de taros, les palissades des kraâls où grimpaient les calebassiers. Maintenues en l’air par des lianes, les calebasses pesaient de tout leur poids. Une fois écharnés, les énormes fruits livreraient des récipients à cidre de quinze litres.
Une marmaille nue babilla bientôt dans leur sillage, petites filles ingénument fendues, petits garçons au nœud du ventre proéminent, au sexe grenu.
Ils entendirent les gloussements des pintades remontant de la vallée et Grégoire commanda le silence. Elles avaient picoré depuis la deuxième heure dans le val fertile et allaient se coitir dans le bois, là-bas, à gauche.
Elles parurent à cent mètres, de leur pas de glaneuses, dans un frémissement de crêtes et de graminées. Du col elles interrogèrent le vent; rassurées, elles se remirent à jaser.
-Qu’elles sont belles, Grégoire!
Les jabots tressaillaient, les lunules gris-blanc jaspaient les plumages de cobalt, les caroncules ensanglantaient les têtes qui fulguraient de leur œil méfiant.
L’ombre voila leur retraite. Quelques minutes plus tard, un battement feutré trahit l’essor pesant, et Chauvaux tira dans le tas, au jugé.
Plusieurs oiseaux retombèrent, et la compagnie reflua vers la vallée. Il abattit une fuyarde que profilaient sur la savane rousse les derniers feux du jour. Ils relevèrent deux bêtes mortes. Une troisième, brisée, avait la gorge ponctuée de gouttes rubis. Chauvaux posa la main à la base du col hiératique; il reçut un coup de bec. Il serra. L’œil s’éteignit.
De retour au gîte, il salaria les gamins, sous l’œil réprobateur de Zacharie.
-Tu fais tout pour eux; que font-ils pour toi?
Pour eux, ils murmurèrent. Le blanc leur avait volé la moitié de leur dû: les paresseux avaient reçu un franc quand les porteurs n’en avaient que deux. Même les gamines gémirent.
-Si tu avais tué davantage, nous aurions porté, nous aussi.
Elles s’en allèrent, les piécettes exposées sur les têtes laineuses, comme pour plaindre leur peine. Nul donc, hormis lui-même, ne dit merci.
Ainsi allait l’Afrique. On ne demandait qu’au blanc; il ne donnait jamais assez; on l’accusait de prendre. Il prenait, il est vrai, par ailleurs.
« Et toi, tu reçois beaucoup ».
Les jours coulèrent radieux sur les collines, remémorant chez l’Ardennais, par leur douceur, le dernier printemps d’Europe avant la guerre des blancs.
Rumaliza Grégoire et Léopold Chauvaux s’arrêtèrent de plus en plus souvent au petit séminaire des disciples de Don Bosco, au bord du lac. Vingt Salésiens y œuvraient dans la joie, sous la houlette séraphique du recteur Henk’t Serclaes. Le père Otto les confessait le samedi, et il enseignait à leurs garçons laphilosophie et l’histoire d’Afrique, sa passion. Levés bien avant la première heure du jour, les religieux se couchaient, rompus, à la cinquième de la nuit.
Les classes finies, ils emmenaient leurs gamins travailler aux champs. Du captage du haut de leur domaine ils dirigeaient l’eau d’irrigation là où ils voulaient. Ils formaient à la manière salésienne les futurs curés paysans et pasteurs qui, plus tard, ennobliraient l’existence de leurs paroissiens.
A la demande de Chauvaux, le grand Matshyali leur donna dix hectares de plus sur son propre pâturage. Ils essayaient les cultures nouvelles qu’expérimentait le long De Mager, l’agronome du Territoire. Par lui Chauvaux leur procurait des graines, des plants sélectionnés. Ils les rendaient au centuple aux petits fermiers indigènes. Le Royaume vivait en plein moyen âge, l’Ardennais voulut que le monastère du père ‘t Serclaes y jouât le rôle des abbayes des siècles de foi, et les religieux répondirent pleinement à son attente.
On ne voyait plus nulle part le jeune homme sans son ami mututsi. Ils inspectaient ensemble les chefferies. Ensemble ils parcouraient tous les chemins, veillaient au curage des caniveaux, car l’eau, avec le vent, était une dévoreuse de routes et de terres. Avec les chefs ils arpentaient les caféières, activaient le creusement des fossés contre l’érosion, visitaient les abreuvoirs, surveillaient la construction, par un colon ferronnier, des cuves d’épouillage du cheptel. Ils testaient les points d’eau établis par le fonds du bien-être indigène et les services du génie rural.
D’humbles gens, à grands renforts de courage, modernisaient leurs métairies. Ils quêtaient, pour leur récompense, les subsides du fonds du roi des blancs. Grégoire formait les dossiers; Chauvaux les transmettait en haut lieu; François Legrand les appuyait. Quand un refus s’ensuivait, Chauvaux leur disait:
-La vraie récompense, c’est ce que tu as fait pour l’avoir…
Les huttes leur étaient ouvertes de droit. Ils pénétraient sous les auvents, plongeaient les mains dans les grands paniers à semences qui désormais remplaçaient les hangars collectifs de la lutte contre la disette. Au retrait, la main poudroyait de produit insecticide; sinon, ils sévissaient. A ce prix, la victoire sur la famine. Mais au lieu d’envoyer les négligents en prison chezHendrickx, lointain et brutal, Chauvaux les joignait, sans salaire, aux brigades de cantonniers, pour une semaine.
C’était illégal. Mais tous les administrateurs de brousse, de par l’Afrique, auraient dû aller en prison: ils détournaient des fonds inutiles, prévus aux budgets par les ronds-de-cuir des villes, vers des fins nécessaires observées sur le terrain.
Chauvaux et Grégoire enseignaient aux humbles à bannir des abords des maisons l’eau de pluie accueillante aux moustiques à malaria. En ce pays où les sources se trouvaient à deux heures de marche, c’était pour les pauvres gens un sacrifice. A ce prix, pourtant, le recul de l’épidémie. Mais, avec les chefs amis, ils pressaient les ingénieurs de multiplier les captages.
Ils se faisaient mener aux caféières. Si nul paillis ne retenait l’humidité au pied des caféiers, s’ils ne comptaient pas le nombre de plants prescrit, si le planteur n’avait pas signalé les larves du mal blanc, ils punissaient. A ce prix, parfois cruel, la petite aisance naissante. Et l’on avait dû mettre la troupe dans les caféières, au royaume du Sud, pour obliger les paysans, l’année de la grande abondance, à cueillir jusqu’au bout, pour la vendre à leur profit, leur propre récolte!
Sous leur influence, on ne jeta plus les morts aux buissons, hormis les foudroyés et les étrangers: il convenait, pour apaiser la foudre, d’exposer ses victimes sur une butte; sinon elle pouvait redescendre sous les traits du terrible coq rouge, et prélever une autre proie dans la famille; pour les étrangers, dépossédés et nus, on trouvait leurs cadavres aux plages des criques secrètes, et le blanc recherchait en vain leurs meurtriers. Longtemps, la coutume avait voulu la mort du voyageur. Ainsi était encore l’Afrique: hors du clan, pas de salut.
De plus en plus, par respect croissant pour les corps morts qui avaient contenu des âmes vivantes, des planchettes gravées aux noms qui avaient célébré leur cheminement sur terre adornaient les tertres des cimetières; de plus en plus souvent s’y plantaient des croix de bois. Les plus pauvres et les plus grands, seuls, continuaient de faire creuser leurs tombes dans les cours des maisons.
Ainsi, cheminant vers leurs multiples besognes, ils croisaient les cortèges de mariage et les processions des morts. Les fiancées allaient dans leurs voiles blancs, assises dans les palanquins queportaient leurs compagnes de virginité, reconnaissables à leurs cheveux coiffés en croissants de lune. Leur passage soulevait les propos gaulois des paysans, qui leur promettaient ce qui les attendait, qu’elles voulaient de toute façon et que, pour beaucoup, elles avaient eu déjà.
Chauvaux et Grégoire visitaient au passage les écoles. Ils s’annonçaient en toussant, comme font les gens bien élevés. Les écoliers se levaient des troncs de bananiers couchés en manière de bancs, où ils écrivaient sur l’ardoise à même les genoux. Les voix fêlées psalmodiaient le bonjour.
-Bienvenue, monsieur l’administrateur; bienvenue,monsieur Rumaliza.
Ils répondaient des paroles de paix, faisaient réciter la leçon, abandonnaient, en quittant la classe rustique, toit de chaume sur une charpente précaire, un petit argent pour la craie, l’ardoise, le cahier. Comme ils s’éloignaient, les cantiques et les comptines chantaient encore en leur honneur.
Comment résister à l’amour de cette Afrique-là!
-Quand je n’y serai plus, Grégoire, vous continuerez sans moi.
-Vous y serez toujours, murmurait le Mututsi. Les gens vous aiment comme vous les aimez.
Mais lui:
-De ce choix, ni vous ni moi, hélas, ne serons juges…
Comme le lui avait appris Jadot, Chauvaux ne se contentait pas de l’allure aimable des champs bordant les routes. Il s’enfonçait au contraire, à pied, au coeur des chefferies. Pourtant, de plus en plus, la route menait un peu partout. On consentait des crédits aux chefs pour l’achat d’automobiles; quand la voiture était là, la route poussait d’elle-même à sa rencontre; née du désir d’un seul, elle profiterait à tous.
Après avoir, de conserve avec eux, parcouru les collines, ils revenaient chez les chefs. La plupart conviaient à présent le blanc chez eux. Pour les autres, soumis à l’humeur du bossu maléfique, l’Ardennais se conformait aux us:
-Tu ne te blanchis pas pour qui te méprise.
Chez les chefs amis, ils buvaient de la bière. Les notables produisaient, en leur honneur, les orphéons de Batwa.
Les pygmées aimaient à rouler leurs huttes d’herbe au pieddes maisons nobles. Ceux-ci se souvenaient que les ragotins avaient été pour eux, à travers les âges, bouffons, gendarmes, bourreaux, et le redeviendraient le cas échéant.
Au bout d’un temps, les hautes femmes des chefs paraissaient, déesses ébénées et graves dans leurs légers voiles de neige, et offrant le lait caillé. Elles craignaient encore; un administrateur, voilà vingt ans, avait proposé sans art l’amour à l’une d’elles, en nommant la chose, ce qui ne se faisait pas.
Les vieux, les vieilles saisissaient souvent l’instant de la joie du blanc au kraâl des chefs pour se faire exempter d’impôt. Ils tenaient à payer d’un œuf, d’une orange, d’une poule. Chauvaux, qui ne pouvait rien accepter, rendait en argent, en tabac, en bière.
Des malins, parfois, affichaient des emplâtres sur des maux imaginaires. La farce faisait luire leur œil, qu’il fallait savoir voir. Alors le blanc affectait de gronder; les faux malades prenaient leurs jambes à leur cou, dans de grands éclats de rire.
Rire d’Afrique, qui fait rire et peut, dans l’instant, tourner comme le lait, se corrompre, déchaîner les pluies de sang.
Ils se rendirent en des collines très éloignées où n’aboutissait aucune route. Grégoire dut précéder, annoncer le blanc: – Il ne tue pas les gens.
Les femmes se cachaient. Les petits enfants touchaient les jambes de l’étranger, grattaient la peau blanche dans l’espoir de retrouver, dessous, la couleur des Abantu, les Hommes Noirs. Cette quête vaine les laissait effrayés. Les mamas accouraient alors et les saisissaient pour fuir avec eux, mamelles à l’air. Le grand roi Rwabugiri, qui châtra vingt patriarches rebelles, avait montré la même curiosité au revers du siècle: le premier blanc avait dû lui faire voir ses genoux devant la Cour, et le lendemain il les avait touchés et grattés, en se moquant, et il en était mort.
Vieilles comme la terre, couennes d’écorce, bouches de peau fumant des pipes en glaise, des créatures posaient un doigt d’os sur son visage, tâtaient d’une main de bois ses cheveux ligneux, échancraient sa chemise pour s’informer de la blancheur de sa poitrine.
A Gorora, l’ayant ainsi ausculté, une très vieille gémit.
– Elle s’était promis d’attendre le blanc, dit Grégoire. Ellesavait par les prophéties qu’il viendrait, mais n’avait jamais cru ceux qui l’avaient vu. Elle affirme qu’elle mourra demain, peut-être même ce soir.
Elle passa en effet le lendemain au point du jour, jérémiant qu’elle avait vu l’étranger à peau rouge, et qu’il valait mieux s’en aller, alors, de toute façon, puisque la fin du royaume advenait.
A Gituza, ils trouvèrent les collines comme frappées destupeur, muettes, désertes.
-Il vient de naître un Mutwa, expliqua Grégoire. Les gens sont enfermés chez eux. Ils ne feront plus rien de la journée, ce serait s’exposer au malheur. Ils ne peuvent même pas forniquer. Les enfants conçus mourraient.
A Giti, comme ils pénétraient dans la forge pour acheter des grelots de danse, ils trouvèrent le feu tout noir entre les soufflets, et les badauds en pleine effervescence. Le forgeron les toisait, furieux. Un cri monta du lac:
-Les pirogues n’avancent plus.
Alors le forgeron marcha sur eux.
-Si un homme ici n’est pas comme les autres, qu’il se montre, ou s’en aille.
Chauvaux crut qu’il s’agissait de lui. Grégoire lui fit signe que non.
Un paysan s’accroupit, ouvrit son pagne, fit voir son sexe à la ronde.
-Nous sommes deux, confessa-t-il, désignant le gland découvert.
Du circoncis venait le malheur. Comme la femme stérile, comme la fille qui n’a pas de seins, l’homme privé de prépuce appelait l’étrange. Le feu, en se gelant dans la forge, avait dénoncé sa présence. Le honteux secret une fois avoué, la braise rougeoya. L’homme double s’en fut, misérable, sous le sarcasme. La voix, de la vallée, jubila:
-Les pirogues cinglent au large.
Un à un, les secrets des collines se révélaient au jeune blanc. L’on dit de lui:
-C’est notre blanc.
Puis:
-C’est notre homme. Umuntu wacu.
Désormais, ils utilisaient, pour parler de lui, le vrai nom des hommes, celui des Bantu, les Hommes Noirs.
Ils pouvaient désormais le tyranniser, le chargeant de tous leurs droits et de tous leurs devoirs. Ainsi, un jour, ils venaient de quitter le monastère de Rwesero, à la septième heure, celle où les vaches vont boire, quand une jeune femme en pleurs se jeta en travers de la route. La Ford embarda et Chauvaux, courroucé, l’appela folle pour s’être ainsi dévouée à la mort. Elle, se jetant à ses genoux, implora:
-C’est mon mari, Mubyeyi. Il me bat. Je t’ai guetté et il le savait. C’est un homme bon, mais il me frappe. Tu vas le frapper, toi.
L’homme accourait, furibard. Du regard, l’administrateur quêta l’avis de son Karani. Grégoire riait aux nuages. L’agent territorial frappa au menton. Jeté contre le talus, le Muhutu, tête entre les mains, se mit à geindre. Plus que le coup, l’extraordinaire de l’événement le surprenait à un point indicible. L’Européen, lui non plus, n’en revenait pas.
-II est guéri, dit Grégoire, énigmatique.
Chauvaux, de la main gauche, se massait les jointures du droit. L’Afrique avait la tête dure.
A ce prix les collines présentaient un visage d’une séduction envoûtante. La pluie ruisselait chaque matin à la cinquième heure sur leurs traits pacifiés, comme les larmes réparatrices au terme d’un grand chagrin. Les cultivateurs cultivaient en chantant les chants à la houe. Les forgerons battaient le fer aux accents des chants à la forge. Les cantonniers polissaient la route en ahanant les chants à la pioche. Les chefs levaient l’impôt, Milard le colon lavait l’étain, les Padri les âmes, les éleveurs riaient à leurs vaches.
Au chaud des ados, les taros arrondissaient les bulbes tendres des colocases. La deuxième récolte de maïs promettait autant que la première. Demain l’on brasserait l’éleusine. Les champs de patates douces livreraient toute l’année leurs tubercules au goût de châtaigne. Au grand ravissement du fils d’Ardenne, terre à pommes de terre, les paysannes replantaient la fane avec la racine, assurées qu’elle rejetterait.
La prodigalité de la terre d’Afrique émerveillait le blanc.
-On peut tout faire en ce pays, Grégoire! Nous amenderons le pâturage pour en réduire l’étendue. Il suffira que l’homme consente un peu de travail au manger du bétail. Quand nos savants auront trouvé le virus de la peste porcine, chaque famille pauvre aura, comme en mon pays d’Ardenne, son saloir avec son lard, ses côtes à l’échine, ses jambons. Nous peuplerons les basses-cours de pintades et de dindons, d’oies et de canards. Chaque enclos nourrira son clapier. Vos fruits triompheront sur les tables d’Europe. Vos roses et vos mimosas orneront à prix d’or ses maisons. Elle mangera vos légumes quand la neige isole ses potagers. On dit que le continent noir garde les réserves d’enfance du monde, Grégoire. Je dis, moi, qu’il est gros d’une humanité nouvelle, si ses chefs naturels demeurent accordés avec nous. À nous deux, ensemble, avec les chefs, nous allons la mettre au monde, ici, au Buganza, la province de la Victoire de l’Expansion du Règne!
Il parlait encore quand un avion brilla haut dans le ciel de cobalt. Le courrier du Caire, le courrier d’Europe. L’Ardenne devait, en cette saison, embaumer le foin frais fauché. Demain les petites filles et les aïeules passeraient au peigne de fer la myrtille bleue. Elles iraient, dans le mois d’après, demander aux ronciers la framboise et le mûron. Il chassa la vision dangereuse du vieux pays aux traits doux. Pour le moment l’Afrique, son Afrique, exigeait tous ses soins. Avant tout, il lui fallait faire passer en Grégoire la foi qui bouillonnait en lui, la foi des bâtisseurs.
Comme ils revenaient, une matinée, du marais où se moulaient les briques du nouveau centre administratif, il dit au Karani:
-La pauvreté n’est jamais une vocation, Grégoire, encore moins une fatalité. Il me faudrait, pour mettre mes idées à l’épreuve, une chefferie exemplaire. On verrait alors qu’elles ne sont pas folles.
-Matshyali, je crois, serait heureux de vous ouvrir la sienne.
-Mais comment gagner son cœur ?
-Si j’en crois mon sentiment, monsieur, c’est chose faite. Il vous a aimé au premier abord.
-Il vous l’a dit?
Grégoire ne répondit pas.
Un cortège de mariage vint à eux. Chauvaux tira de sa poche de poitrine un billet à l’effigie du petit roi des blancs, le posa dans la corbeille de jonc que portait l’épousée. Les compagnes de la mariée remercièrent par des cris d’oiseaux. La vierge noire allait, les yeux clos, vers son destin.
Les jeunes gens dressaient au chevet de la hutte neuve les trois pierres du foyer arrachées au nid d’euterme, la fourmi bienfaisante. Les vieilles mouraient pacifiées après la vue du blanc. Des malades se guérissaient avec l’aide des médecins européens et de leurs auxiliaires africains. Ceux-ci, demain, iraient chercher à l’Université la science qui leur manquait encore, mais ils avaient déjà la main.
Pour certains, le blanc venait trop tard. Frappés à mort par la lèpre, le pian tertiaire, l’éléphantiasis, ces guignards de l’histoire perdaient le nez et les doigts un à un, souriaient à travers leurs dents sans lèvres, voyaient leurs jambes se caoutchouter comme des troncs d’hévéa. Les phtisiques cracheraient les restes de leurs poumons dans la poussière de la prochaine saison sèche. Car la lune Gicurasi, celle qui désole la Terre, tuait ceux qu’alitent ses froids brouillards. Elle prélèverait, comme chaque année, ses dix mille morts de la méningite cérébro-spinale. Le fils favori du roi Musinga lui-même, maudit il est vrai par les prêtres à barbe parce qu’il dansait sur le chapelet, n’y avait pas survécu. De mémoire d’homme, aucun de ceux que Gicurasi surprit au lit n’avait jamais vu les pluies du nouvel an d’octobre.
Mais lui, Chauvaux, était plein de vie. Il s’opposerait à la mort des collines. Puisqu’elles le disaient, puisqu’elles le voulaient, il serait leur père et leur mère. Pour elles, il se sentait fort comme Dieu, au matin, lorsque, en égalisant à la flamme les poils de son visage, il pouvait dire à son miroir, plan clair à la surface de la nuit finissante:
– Les tribus dorment, moi je veille.
« C’est là notre gloire, humble et méconnue, haïe des petits blancs d’ici et du monde entier. Je serais curieux de savoir combien nous sommes, de par l’Afrique des noirs ».
Ils n’étaient pas trois mille, de Saint-Louis de Sénégal à Sainte-Marie de Madagascar. Mais à elle seule, cette poignée d’administrateurs de brousse gardait le sommeil des dix mille tribus. À chaque aube, ils recommençaient, silencieux, le plus formidable exploit de l’homme d’Europe au fil des siècles. Leplus secret. Le plus glorieux. Ignoré du grand nombre, mauditpar le petit nombre de ceux qui savaient.
« Sans armes. Sans indulgences plénières. Et toi, sorti tout droit de ton village, tu es de cette fraternité-là! …».
Matshyali l’aimait, Grégoire l’aimait. À eux trois, ils accompliraient le miracle.
« Grégoire t’aime-t-il vraiment, jusqu’à la fidélité héroïque? ».
Comme la corde tendue de l’arc soumet la flèche au vouloir du chasseur, ainsi leur accord profond sous-tendait toute réussite de son effort. L’Ardennais n’avait pas à souffrir de cette sujétion. Elle était dans l’ordre de l’action et du rêve, l’une nourrissant l’autre, et inversement. Grégoire dépendait autant de lui, pas plus, qu’il ne dépendait de Grégoire. Cette interdépendance leur convenait, pour l’heure, à tous deux. Chacun d’eux était venu à l’autre et à leur tâche partagée, complètement soi-même et n’en reniant rien. On peut s’unir dans l’amitié, dans l’amour, dans le labeur, lorsqu’on vient l’un à l’autre de cette façon.
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