Ils étaient tous là, les chefs. Les notables. Tout un peuple, aussi. Des nobles. Des paysans. Venus là pour plaider. On ne plaiderait pas aujourd’hui. Ce serait mieux: il y aurait des discours. Tout le Buganza, Ile-de-France du vieux royaume, était fou de parole.

Les chefs s’alignèrent. Tous étaient des géants, à l’exception de Rwagasanah Athanase, le chef des Hauts Monts de Humule et Remera, le doyen. Celui-ci mit sa main mise dans la main du blanc en souriant de toutes ses rides de malin chenu. Il pouvait aimer les blancs et ne pas le cacher. L’ombre du résident Kabutura, à vingt-cinq ans de distance, le faisait craindre encore. Munyaneza Médard nommait chacun des chefs pour Chauvaux. Peine inutile, il les connaissait tous.

La tête de Munyaneza Médard, qui souffrait d’une crise permanente d’autorité, le faisait toujours rire. Le seul de tous les Batutsi qu’il connût à faire des complexes, il était petit et ne devait sa position qu’à sa royale parenté. Chauvaux, fidèle au conseil de Jadot, le casserait à la première occasion pour le remplacer par le grand Matshyali: « Celui-là est un type épatant ». Jadot, le cynique, avait bien dit: épatant.

D’une main, Chauvaux salua Karamu André, le jeune chef falot de Muhura, et de l’autre, sans le lâcher, son compère Karangwa Faustin, de Rumuli. Ils échangeaient leurs épouses, ils n’aimaient pas les blancs, ils étaient de la clique de Kanyanyonjo le Bossu à qui Chauvaux se sentait lié par une promesse de haine, c’est pourquoi il leur tenait la main à tous les deux à la fois, pour montrer qu’il n’ignorait pas ce que tous savaient.

À ce moment, il aperçut le bossu, justement, qui le regardaitd’un air méchant. Il avait, comme tout le monde, saisi le sens du geste, et Chauvaux en fut heureux. Le chef Munyaneza tremblait devant le bossu. Celui-ci avait eu un jumeau, né comme lui avant terme, et c’étaient des êtres maléfiques. A sa malignité native, Kanyanyonjo ajoutait le prestige du sacrilège. Il avait renié son baptême catholique pour celui des protestants anglais, et comble d’insolence, il portait soutane blanche, comme les Padri !

Chauvaux, en saluant les chefs, cherchait à se rappeler ce qu’il savait de chacun.

Rubangura Venant – quel prénom, lui aussi – passait pour traître à l’herbe, étant ami de Milard, le colon qui avait ouvert dans le pâturage de sanglantes blessures rouges pour arracher la cassitérite du sous-sol.

Butare, le chef de Gorora, mourrait bientôt. Chauvaux ne le remplacerait pas. Il doublerait le fief et le revenu de son voisin Rwagasanah, qu’il voulait pour ami, en y rattachant Gorora.

Katabogama Fulgence, le chef des collines côtières de Rwesero, était rongé par un autre cancer que Butare. En lui rendant le fief de son père mis à mort par le règne précédent, l’actuel roi, sous la contrainte des blancs, l’avait voué à la haine de l’homme le plus redoutable du Buganza, Rwayihigi le Razzieur, grand voleur de vaches et meurtrier plus de dix fois. Aucun administrateur n’avait encore touché à Rwayihigi.

-Je dresserai ma tente chez toi de lundi en huit, il y a une belle clairière au bord de la falaise.

Le géant blessé s’inclina. C’était une sorte d’hylochère, le grand sanglier nocturne; ses dents comme des défenses veillaient au bord de sa bouche, sous la puissante moustache. Mais il semblait miné de l’intérieur comme le ficus par le termite, et sa voix n’était plus qu’un souffle épuisé.

-Elle t’attend depuis toujours, seigneur, et je t’attends aussi, à partir de ce jour, marmonna le sanglier de sa voix cassée.

Pour la forme, l’Ardennais demanda l’avis de Munyaneza. Le grand chef s’inclina. Il s’inclinait toujours, peut-être par respect pour son nom, Munyaneza, l’Homme de Bien: le principe d’administration indirecte était sauf.

Ensuite le blanc mit ses mains dans les mains de Gakire Ambroise, le chef de Giti, le plus courtois, le plus beau des chefs du Buganza. Gakire, le Riche Homme, aurait tenu avec bonheur sa place de patriarche dans n’importe quel roman de Mrs Margaret Mitchell, si elle avait récrit pour cette époque un Autant en emporte le Vent.

Son voisin Kamugundu, en revanche, aurait dû se contenter d’un rôle de figurant chez Mme Harriet Beecher-Stowe. Avec ses yeux de chien battu, il sortait tout droit de la Case de l’Oncle Tom. Chacun savait pourquoi. Son père adultérin, le grand Kamuzinzi, pour complaire à son épouse qui le voulait fidèle en dépit de frasques connues de tous, lui avait donné un fief, mais point de vaches, fût-ce celle du feu, par quoi il lui aurait pardonné d’avoir été son fils. Il n’avait pas les yeux de l’oncle Tom, mais le regard sournois des hommes petits qui ne s’aiment pas.

Chauvaux sourit.

Une manière d’échalas à tête de mort venait à lui. Gakenyeye Raphaël, le chef de Rutare, ressemblait au grand Mututsi irréel qu’il avait croisé dans le sentier au premier matin de Muhura. Il avait des problèmes, lui aussi, le pauvre Gakenyeye. Jadot avait destitué son prédécesseur, qui par vengeance lui cherchait misère et l’attrayait en mille procès. C’était la passion de cet homme, Bikuramucyi, Celui qui grandit en Saison Sèche. Un contrariant. Le Roi le protégeait. Il descendait de la caste des Abatsobe, les Ensevelisseurs de rois, gardiens de la vallée de tombeaux. Si le roi mourait demain, son corps pouvait tomber en son pouvoir.

— Si le chef Munyaneza n’y voit pas à redire, je viendrai demeurer chez toi dans quinze jours, Raphaël.

Le chef Munyaneza cambra sa petite taille et se tut. Grégoire souriait sur sa pipe, et Chauvaux passa au chef de Kinjojo-Mwendo, Rusine le bien nommé, car tout en lui, à part sa mâchoire de cheval, était violet: sa peau, sa saharienne. Il faisait penser à ces roux qui se vêtent toujours de jaune pistache.

Lui aussi, Rusine, malgré ses dimensions de géant, tant en largeur qu’en hauteur, avait son tourment. Chauvaux recevait chaque semaine, d’une association de paysans de ses collines, des suppliques incendiaires. Rédigées en pidgin colonial-léniniste, mi français, mi paysan-chinois-moyen-pauvre, elles l’accusaient de tout, de forniquer avec sa mère, de voler les terres des paysans qui lui refusaient leurs petites filles. C’était faux, mais ça énervait. Sa chefferie, en somme, servait de champ d’expérience aux disciples de Geregori, le chef paysan.

La cause du révolutionnaire était servie en ces contrées pardeux compères, un oisif chanvre au regard fou, Sebihire Christophe, et un bûcheron violent, taillé à charbon et à sable, répondant au fort nom de Kwigize, Celui qui fait les choses. Il rêvait de faire des choses à toutes les femmes nobles du Buganza. En attendant, chaque fois qu’il rencontrait Chauvaux, cet atlante cornait des onomatopées en moulinant de la framée et du bâton à boule. C’était sa manière d’annoncer les temps nouveaux.

Ces rastaquouères avaient l’appui des démocrates-chrétiens de métropole; la petite automobile rouge de Geregori, le chef paysan, dormait souvent sous leur bananeraie.

« Comment font-ils pour être à la fois démocrates et chrétiens! », s’étonnait parfois l’Ardennais qui était, pour sa part, fort religieux.

-J’ai reçu la visite de tes gaillards, dit-il à Rusine le Violet. Ils exigent tout, tout de suite. Tes terres. Ta femme. Tes filles. Tes vaches. Que tu décrètes le vote des hommes et des femmes à dix-huit ans, mais uniquement pour les Bahutu. Vous autres Batutsi, les féodaux, vous n’avez pas accès au cœur de Demokarasi.

Circonspect, le géant soupira. Il n’avait pas envie de parler de cela en présence du grand chef.

-S’ils t’embêtent trop, envoie-les-moi. Mais ne les lie pas, Rusine!

Devant lui se tenait l’immense Matshyali, le chef de Rwamiko-aux-Erythrines, le gardien favori des vaches du Mwami-roi, le Mututsi aux douze doigts. Le géant vint à lui, cahotant dans ses gros souliers de pointure cinquante. Tout en lui était gigantesque, et Chauvaux nota avec un brin d’amusement la vérité de ce que disaient les collines: le pantalon de coton de la saharienne de Matshyali contenait avec peine Le sexe formidable, fable de tout le Royaume.

Ce qui frappait le plus en lui, ce n’était pourtant pas le gigantisme, mais la bonté et la douceur qui inondaient ses traits. Conscient de sa force, il paraissait en craindre les abus. Cette attitude, étonnante en ce pays, tenait peut-être au mystère qui longtemps avait pesé sur sa naissance.

Il se pencha sur le jeune blanc.

-Bonjour, monsieur!

Le patriarche venait d’articuler la moitié de son vocabulaire dans la langue des Européens. Chauvaux, pourtant, le soupçonnait de très bien la comprendre. Débonnaire, il souriait. La voix portait à peine, toute fluette.

L’Ardennais sentit monter en lui un grand désir de le mieux connaître et de s’en faire aimer. Mais, n’en laissant rien paraître, il pénétra, comme on l’y invitait, dans la cour des audiences où allait se tenir le conseil.

En lui retentissaient les paroles de l’adage: « Là où deux hommes s’assemblent pour parler de la chose du Royaume, Imana le dieu bon se tient au milieu d’eux ». L’adage avait, ce matin-là, la voix menue de Matshyali Ogustin. De cet instant, dans son coeur, il le dit son ami et l’aima.

Le discours du grand chef Munyaneza Médard, l’Homme de Bien, fut à son image: bienveillant, ambigu, méfiant.

Ils étaient heureux d’avoir leur blanc bien à eux, encore qu’il leur parût bien jeune. Mais qui dirait l’âge du blanc! Et d’un coup il entra dans son sujet: leur expliquerait-il le discours du résident général? On y trouvait de tout, depuis un certain temps, ils ne comprenaient plus:

– Il nous veut autoritaires et indulgents. Il dit vouloir respecter nos coutumes, et dans le même temps introduire ici cette Demokarasi, une machine des blancs. Et toi, on dit que tu vas chasser tous les chefs qui ne savent pas la langue d’Europe. Alors un seul de nous tous restera, et non le plus sage. Et tu feras élire les autres? Et les quarante rois qui firent le Royaume, tu vas déterrer leurs ossements de la vallée des Tombeaux?

Les propos des blancs les déroutaient. Construisant hier les hangars à semence pour les imprévoyants Bahutu, ils les laissaient aujourd’hui vides. Les Bahutu étaient-ils devenus prévoyants du jour au lendemain? Si c’était si facile, pouvait-il demander au résident général de faire interdire par décret la disette, la paresse, l’ivrognerie, la cupidité du bas peuple? Celui-ci n’avait jamais travaillé que contraint. Et aujourd’hui l’on voulait que les chefs fissent plus pour retenir le limon des collines, mais ils ne pouvaient plus forcer les houes et on n’avait pas d’argent pour les salarier. L’Etat des blancs voulait plus d’impôt mais lui-même, Chauvaux, invitait à en exempter les vieux. Et les jeunes qui partaient à la ville et à l’étranger, la police du Territoire ne les forçait pas à revenir; ils étaient plus de trois cent mille dans les plantations anglaises!

Le petit roi des blancs, qu’on avait vu naguère par ici, allait-il leur envoyer tout l’argent nécessaire, ou bien des cultivateurs blancs du pays des Flamands pour permettre aux Bahutu de passer leur vie assis autour de la calebasse?

Chauvaux regardait la foule. Les gens du commun, ainsi insultés, souriaient. L’esprit féodal, qui avait garni les tambours des testicules de leurs ancêtres, semblait devoir les écraser à jamais.

Au fil du discours, le jeune homme se sentait entraîné à se dresser contre la loi des blancs qu’il avait à tâche de servir. Il lui sembla que Grégoire lui-même, du regard, voulait attirer son attention sur ce danger. Et dans le même instant, il ne pouvait se défendre d’abonder dans le sens de son séducteur.

« Au fond, il n’est pas si bête qu’on le dit, le petit chef Munyaneza. Il est seulement un peu tordu ».

Chauvaux regardait en coin Kanyanyonjo le Bossu. Assis près de ses protégés Karangwa et Karamu, les compères liés par le sexe des femmes, il regardait en haut, obliquement, vers la gauche. Sa bosse, poussée à droite, orientait tout son mouvement. Chaque fois que le chef piquait l’orgueil des blancs, la main du bossu, crispée sur le haut bâton, tremblait de plaisir.

À travers le discours du chef, l’Afrique apparaissait telle que les blancs l’avaient trouvée: toute concession y était faiblesse et générait le mépris.

Et certes, les Européens d’Europe promettaient la restitution immédiate de l’Afrique aux Africains. Mais dans le même moment, leurs politiciens votaient la mise en place de commandements inusités en ces pays, qui demanderaient des décennies à prendre racine, à moins qu’ils n’allassent les détruire. Les politiciens d’Europe et les politiciens d’Afrique semblaient avoir fait entre eux le pacte du sang. Ils suceraient l’Afrique à leur profit comme ils l’avaient fait de l’Europe, suscitant guerres et misères de toutes sortes. Les Africains et les blancs de brousse paieraient. C’était comme si, saignant le tronc à blanc, on espérait donner plus de sève aux branches!

« Les fous… ».

Le rêve insensé l’assaillait à nouveau. Isoler le Buganza de cette hallucination collective. Cette démocratie des discours se heurtait à l’immense refus d’Afrique. Seuls les pseudo-intellectuels à lunettes, fils de roture, faisaient semblant d’y croire, car ils s’en promettaient de gros ventres.

« Le chef a raison, et je ne puis le lui dire. Mais c’est un faux jeton. S’il était de bonne foi, nous pourrions nous inventer notre petite démocratie à nous tous seuls. Les grands chefs blancs sont loin, ils n’en sauraient rien. De toute manière, si je n’y parviens pas, autant plier bagage. Mais que deviendront ceux-ci ? ».

Rukemampunzi l’aède le lui avait fait comprendre l’autre nuit: les blancs avaient à rester et parler le langage du pays, ou bien à s’en aller. S’ils étaient pour partir, ils n’avaient pas le droit, d’ici là, d’instituer un autre langage. Car il avait fallu mille ans aux pères des Batutsi pour construire le Royaume.

« Mais voilà, je n’ai pas confiance dans ce type. Il ne dit pas une parole sans demander des yeux quittance au bossu. Et celui-là, on connaît ses intentions… ».

Sous couvert d’une association d’éleveurs qu’il implantait à travers tout le Royaume, Kanyanyonjo, fort de l’autorisation du résident général, rassemblait des masses d’argent en vue d’armer les collines contre les blancs. Il avait voué les génitoires de Chauvaux à la garniture de son tambour; Zacharie, qui savait tout, épiant pour lui jour et nuit, le lui avait rapporté.

Or, ici même, dans l’instant, il lui faudrait répondre avec adresse à des propos pervers, ou perdre la face, et peut-être, à la longue, la vie. Car l’Afrique, amoureuse de métaphores, devenait très concrète quand il s’agissait de tuer.

« Pourquoi, mon Dieu, as-tu pris l’initiative de ce conseil? ».

Le conseil des chefs avait à se tenir, de toute manière; il se devait d’y paraître. Le Buganza était, depuis toujours, terre de défis.

« Nous y voilà ».

Sur un regard du bossu, le chef, en se redressant, lança l’ultime pointe:

– Une question nous préoccupe tous, enfin. On dit que tu as favorisé la fuite de ce blanc, le fils Colin, qui a tué un homme de Rwankubah. Nous diras-tu comment tu envisages le châtiment et la réparation?

 

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