Les Yeux Morts De Kayijuka
KAYIJUKA, Chef indigène (Nyaruguru, Rwanda, 1881 – Bujumbura, Burundi, 23.3.1967). Kayijuka appartenait à la famille Sigaye, du clan des Nyiginya, descendant de la 7° génération du mwâmi Yuhi III Mazimpaka. Sa mère, sœur de Kigeri IV Rwabugiri, était fille de Mutara II Rwogera. Son père, Nyantaba, exerçait en qualité de vaticinateur à la cour. Pupille de la reine-mère Nyirayuhi Kanjogera, Kayijuka a été élevé en compagnie du jeune mwâmi Yuhi Musinga, ce qui ne pouvait manquer de susciter la jalousie des Ega, rivaux des Nyiginya d’où était issu le mwâmi selon la coutume. Eu 1894, au lieu-dit Kayenzi, ancien passage de la rivière Nyabarongo au pied du mont Kigali, il a vu arriver l’expédition allemande conduite par le compte von Götzen, auprès de laquelle il fut délégué. Puis il reçut le commandement de la chefferie du Nyaruguru, succédant à son frère aîné Kampayana. Des intrigues se nouèrent alors autour de sa personne.
Accusé d’avoir introduit un Européen dans l’enceinte royale dans le but de montrer la reine-mère, il fut soumis au supplice de l’aveuglement par l’application de longs clous rougis au feu (18.2.1906). Après l’exil du mwâmi Yuhi Musinga en 1931, Kayijuka est nommé sous-chef à la colline Gihindamuyaga qui l’avait accueilli, et plus tard à Mukomakara. Auparavant, Musinga lui avait envoyé la vache de la réconciliation. Lors des événements politiques de 1959- 1961, qui ont porté l’ethnie hutu au pouvoir, Kayijuka s’expatria à Bujumbura où il résida jusqu’à sa fin. Les chercheurs l’ont souvent mis à contributions pour ses connaissances de l’histoire, des us et coutumes de son pays.
Le chef Munyaneza ne resta qu’un instant: sans doute craignait-il d’indisposer le bossu, son âme damnée, en s’attardant chez le blanc. Ils se retrouvèrent donc entre eux, le grand Matshyali, Rusine le Violet, Rwagasanah l’ami des blancs, Gakenyeye l’échalas en pagne et à lunettes, et Grégoire.
« J’ai ceux que je voulais avoir, et nous serons plus à l’aise pour causer ».
-Le médecin m’a interdit la bière, dit Munyaneza en manière d’excuse. Et mon estomac ne supporte pas la nourriture à midi.
Zacharie arrivait de la cuisine, les bras encombrés de bouteilles.
-Les Européens boivent beaucoup, ajouta le chef.
-Tu dis bien, chef Munyaneza! Vous autres, vous n’avez jamais réussi à faire de bière que de sorgho, de banane, de banane et de miel, de maïs, d’éleusine. Que je sache, vous êtes le seul peuple de la terre, avec celui du Royaume du Sud, à avoir tiré de la bière du manioc. Vous ne plantez jamais que sept à huit espèces de bananiers de brasserie, et si vous n’aimez pas le café, c’est sans doute qu’il ne saoule pas. Tu as raison, les blancs boivent beaucoup. Ils mangent trop, aussi! Tu ne manges vraiment pas avec nous?
Zacharie, qui n’aimait pas le chef, fronça le sourcil. Et comme l’autre prenait congé, le visage du boy s’éclaira.
-Je suis aux ordres du docteur Ramsay, dit le Mututsi.
-Change de médecin, grand chef. Va voir le docteur Scharz. Il te rendra la joie, c’est un Lorrain gai. La tristesse, c’est le diable. Scharz a été en enfer, sa femme aussi. Ils en sont revenus. Leur joie les a sauvés. Les Anglais sont protestants et moroses. Leurs femmes s’habillent mal, elles sont gênées de leur sexe. C’est normal: des femmes de prêtres… Si le père Otto était marié, je ne me confesserais plus à lui. A moins que sa femme soit légère et jolie. Il lui raconterait mes péchés et ça lui donnerait peut-être envie d’en commettre avec moi.
-Les protestants se confessent à Dieu sans intermédiaire, protesta Munyaneza. Ainsi, il n’y a pas d’indiscrétions à craindre.
-Justement! Ils ne sont jamais assurés du pardon! Dieu, je ne l’ai jamais entendu m’absoudre…
Le bossu, lui, se confessait en public. Il avouait à la face de tous d’énormes péchés, qui fascinaient.
Le chef en allé, les autres s’attablèrent sans façons. Chauvaux versa lui-même le vin, un Nabaô portugais frais. Il l’achetait en dames-jeannes chez Rajan’s, le bazar indien, et le mettait en bouteilles dans des vidanges carrées de Johnnie Walker.
Zacharie les servait et les réservait, et Chauvaux vit avec plaisir comment le serviteur, à travers leur présence chez le blanc, se sentait lui-même honoré. Ils parlaient librement, et Rwagasanah mima l’affrontement du bossu et du blanc, la sortie sans gloire de Kanyanyonjo.
-Nous t’attendions là, lui dit-il. Ce n’est pas la première fois que Kanyanyonjo nargue un blanc.
-Tu as bien fait de réagir, dit le grand Matshyali. Le bossu est fou. Il fera notre malheur. Tu es un Européen de l’an seize. Je les ai vus à l’oeuvre, lors de la guerre des blancs. Je les reconnais en toi. Tes ennemis vont souffrir si tu restes tel que nous te voyons.
-Que dit-on de moi? s’enquit à brûle-pourpoint le jeune homme.
-Nous disons que tu ressembles à Kabutura, dit Rwagasanah, qui ne manquait pas une occasion de parler de son idole. Tu marches comme lui. C’était un gaillard. Il pouvait aller tout un jour sans fatigue, sans boire ni manger. Au soir, nous veillions avec lui devant sa tente jusqu’à la profondeur de la nuit, et au matin il était debout avant les oiseaux. C’est pourquoi nous l’appelions Kabutura, car on le trouvait à toute heure veillant, le rein ceint, prêt à répondre aux appels de ses amis, aux provocations de ses ennemis. Mais d’abord, comme toi, il nous aimait. Il connaissait notre langue comme nous, et tous nos poèmes. Il les chantait au soir, drapé dans le pagne, devant le feu, en jouant de la harpe. Où qu’il allât, il trouvait de l’eau pour être propre, et avant de dresser sa tente déployait son tapis indien. Lorsque le feu baissait, il se retirait, nous savions qu’une belle courtisane l’attendait au bord de sa couche. C’était la grande époque de l’amitié entre les miens et les tiens. Le roi des blancs le nomma résident et il mit fin aux abus du Mwami et de la Cour, qui ne cessaient de nous réclamer des vaches à tout propos. Ah, tu ne sais rien des tyrannies anciennes! Crois-moi, elles tuèrent plus de Batutsi que de Bahutu. Matshyali, un jour, te racontera sa propre histoire, tu sauras. Tu sais ce qui est arrivé à Kayijuka?
-Je le sais, dit Chauvaux. Redites-le-moi.
Rusine le Violet le leur répéta.
Aux premiers temps des blancs, Kayijuka, chef de siège à la Cour et gouverneur de province, fut accusé d’avoir montré aux Européens la reine Nyirayuhi Kanjogera, la Princesse à la Petite natte blanche. Comme le roi, elle se travestissait lorsque le résident annonçait sa visite et confiait à une de ses suivantes le rôle de reine. Ni elle, ni le roi son fils, ne pouvaient comprendre la paix des blancs, ni qu’on eût pu les vaincre sans les mettre à mort. Vêtue en simple servante, elle fut reconnue par l’étranger. Nturo, le chef des armées, qui était du clan de la reine, accusa Kayijuka de l’avoir montrée. La reine le fit venir à la Cour, l’appela l’Égal des Rois, le couvrit de pourpre.
Dès lors, le disgracié attendit la sentence. Mené à la maison des forgerons de la Cour, il fut renversé par les Batwa, lié. Les forgerons lui brûlèrent les yeux au fer. Comme il gémissait, ivre de douleur, car un Mututsi ne peut hurler, son ennemi mortel passa. Kayijuka était de la maison des Abanyiginya, comme le roi; Nturo de la maison des Abega, comme la reine.
-Eh, que t’ont-ils fait, Kayijuka mon frère, mon ami? ironisa le chef des armées, feignant la compassion.
-C’est toi, Nturo? Eh, tu le vois, ils m’ont tué. Alors Nturo courut chez la reine et lui dit:
-Celui que tu as aveuglé voit encore. Il vient de me reconnaître.
Et l’on recommença le supplice, en remettant les clous chauffés dans la trace des clous qui avaient chassé la lumière de ses yeux.
Chauvaux avait vu Kayijuka. L’actuel roi l’avait restauré dans ses biens, il vivait à la Cour, un bandeau blanc sur ses yeux morts. Il battait tous les matins les tambours serfs pour les tambours-rois qui l’avaient privé de regard, et l’on disait qu’à une occasion récente, il les avait frappés d’un sort. Car il était des Abiru, les gardiens des secrets du règne, chef des asperseurs des tambours.
-Crois-moi, Shovu, dit encore Rwagasanah. Si vous autres blancs partez d’ici, tout recommencera. L’Afrique est cruelle aux Africains. Nous mourrons tous, soit de la main des Kanyanyonjo et des partisans des temps anciens, soit par les Geregori et le bâton de la révolution. Reste, lutte. Tu es digne de Kabutura. Reste comme tu es, nous te suivrons. Ne fais pas comme les administrateurs de la capitale des blancs: ils abandonnent la brousse pour coucher chaque soir avec leurs femmes blanches. Reste avec nous. Nous avons les plus belles filles du Royaume.
Rwagasanah ne concevait pas qu’un chef, fut-il blanc, pût coucher seul.
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