Les premières années de la présence belge furent consacrées à pacifier le pays, à organiser quelques postes et à les relier par les premières pistes.

Instinctivement, l’administration belge prit le pli du paternalisme autoritaire dont le grand Résident RIJCKMANS devait trouver la formule : dominer pour servir et qui en d’autres termes consistait à vouloir faire progresser les populations indigènes malgré elles. Il faut reconnaître qu’aux premiers temps de la colonisation, il n’était pas d’autre méthode valable avec ces populations très arriérées.

Avec un personnel se résumant à quelques dizaines de personnes, le problème des ressources à créer de toutes pièces fut courageusement abordé ; on introduisit avec des fortunes diverses au début, vu les moyens très empiriques du moment et la très imparfaite connaissance du pays, le café, le coton, l’élaïs ; le reboisement fut entamé. On n’a jamais assez dit le courage tranquille de ces pionniers et les belles illusions qu’il leur fallait pour ouvrir ce pays au progrès, mais les Blancs nous ont malheureusement amené le travail, avouaient encore naïvement les Barundi, il y a dix ans.

Dès 1929 l’administration s’attaqua à la réorganisation politique sans laquelle dans ce pays aucun progrès n’était possible. Le Mwami avait des terres personnelles aux quatre coins du Burundi. Aucun Chef n’avait son fief d’un seul tenant, mais des terres isolées en plus de sa terre principale. Certains avaient des chefferies énormes, d’autres des principautés minuscules de 100 familles. Les sous-chefs étaient extraordinairement nombreux, et tout ce monde pressurait le pays. Il était donc illusoire de s’attacher à réprimer les exactions si on ne procédait pas d’abord au regroupement des chefferies et des sous-chefferies, en limitant, par voie de sélections successives, le nombre des commandements territoriaux et les autorités détentrices du pouvoir.

Ce travail gigantesque dans le labyrinthe féodal fut mené remarquablement par le Service territorial, qui maintenant avait une bonne connaissance du Burundi.

En 1930, le seul territoire de Kitega comptait 48 grands chefs et plus de 600 sous-chefs pour 100 000 familles. Fin 1932, il y subsistait 8 chefferies et 271 sous-chefferies regroupées. La réorganisation politique s’achèvera en 1933 et il restera pour tout le Burundi 46 chefferies et 916 sous-chefferies, entités politiques organisées et d’un seul tenant.

Les autorités indigènes restées en place jouissaient maintenant d’un revenu raisonnable ; la population se trouvait libérée des exigences abusives des petits chefs nombreux et inutiles. Les Chefs restés en place ont désormais un apanage suffisant pour satisfaire à leurs besoins personnels et, de plus, la stabilité du cadre, après les épurations des années 30, a amélioré sensiblement la qualité des autorités coutumières.

L’administration tutélaire avait maintenant une bien meilleure emprise sur le pays et pouvait combattre bien plus efficacement les exactions incompatibles avec notre sens européen de l’équité. Nombreuses au cours de ces années furent les condamnations pénales et les destitutions, tant pour négligences graves dans leurs devoirs que pour les abus que les autorités coutumières exerçaient encore sur les populations.

Dès 1928, les prestations en travail à fournir gratuitement par le paysan furent fixées à un maximum de 15 jours par an et par contribuable à ses chef et sous-chef. Ces prestations seront par la suite ramenées à 13 jours, puis le rachat facultatif fut admis ; il sera enfin imposé et perçu en même temps que l’impôt de capitation. Les corvées gratuites pour les autorités coutumières disparaîtront ainsi en 20 ans, non sans nombreux abus bien sûr en cours de route.

Le rachat des corvées et prestations, et enfin l’unification de l’impôt en nature dû au Mwami ont largement contribué à réduire les charges qui pesaient sur le peuple des collines.

La justice, exercée arbitrairement par les Chefs, par l’intermédiaire des notables – les Bashingantahe -, était d’une vénalité peu ordinaire et à la hauteur des cadeaux en bétail et surtout en cruches de bière que le plaignant apportait pour pouvoir exposer sa palabre, avec le secours d’un homme bien en cour auprès des autorités.

Des tribunaux coutumiers, c’est-à-dire jugeant suivant les coutumes non écrites du pays, furent organisés et les fonctionnaires territoriaux belges – en plus des Chefs indigènes – y jugèrent régulièrement amenant dans ce pays le sens de l’équité, de l’impartialité et du désintéressement: notions jusqu’alors absolument inconnues ici.

Dès 1936, des caisses de trésorerie furent établies dans quelques chefferies et furent généralisées en 1937. La caisse du pays, sera instituée en 1941. Ceci en dehors du budget du Vice-gouvernement général.

Le démarrage économique prenait lentement forme. Le café est maintenant planté massivement, les cultures de coton s’étendent d’année en année et des milliers de palmiers élaïs sont mis en terre dans la plaine côtière. Un programme de reboisement est exécuté chaque année.

Les résultats se font rapidement sentir sur les collines. A la veille de la guerre 40-45, le gros de la population était vêtu décemment et abandonnait les minables ficus pour les cotonnades multicolores. Vers 1950, les derniers ficus disparaîtront complètement.

La pacification du pays, l’introduction de la monnaie, le libre échange des produits agricoles sur les marchés, la paisible circulation dans tout le pays, la répression des exactions des autorités coutumières, une justice qui s’améliorait nettement, un réseau médical quadrillant le pays et combattant efficacement l’influence des sorciers, la possibilité encore restreinte mais significative de travailler pour un salaire fixé d’avance et régulièrement payé, l’évangélisation du pays, l’ouverture d’écoles dans les missions, et l’introduction d’idées nouvelles de progrès et de justice, tous ces éléments réunis se mirent à fermenter dans la société coutumière abêtie par des générations d’asservissement, bien lentement d’abord, mais plus efficacement après les années 50, et de façon irréversible.

En 1943, les juridictions coutumières étaient établies légalement ; on verra certes bien des errements encore dans ce domaine, mais là aussi l’action de l’administration coloniale belge fut très efficace et on ne reverra plus les grandes iniquités d’autrefois.

A la même époque, les caisses des chefferies sont aussi organisées légalement ; on peut regretter que les Chefs ne fussent pas assez associés à leur gestion et ce n’est qu’à partir des années 1955 que quelques Chefs et notables évolués participeront effectivement à l’élaboration des budgets et à leur gestion. La tentation de l’argent en effet est telle chez les Barundi que tenir une caisse signifie presqu’automatiquement avoir des déficits réguliers. C’est là un mal général en Afrique.

Dès 1925, l’administration tutélaire s’attaque au problème de la production vivrière. Surpeuplé, le Burundi est de surcroît soumis aux caprices des pluies irrégulières. De plus la société féodale où autrefois le paysan était constamment exploité ne favorisait pas la production agricole et le souci du progrès. D’où des famines et des disettes chroniques.

Les marais – ainsi nomme-t-on ici les vallées entre les collines – étaient traditionnellement réservés au bétail pour la saison sèche. Les premiers marais furent ouverts en 1925 et ils se trouvaient pour la plupart mis en valeur en 1940. Les cultures vivrières non-saisonnières furent rendues obligatoires : patates douces et manioc surtout. Ces mesures réduiront progressivement les famines et les circonscriront aux régions naturelles moins favorisées. Elles resteront toujours impopulaires car obligatoires, et il faudra d’abondantes mesures de coercition pour les appliquer.

Singulier pays, où il a fallu contraindre les populations à cultiver à suffisance pour ne pas mourir de faim. Mais c’est bien là la méthode paternaliste : faire le bonheur des gens malgré eux!

Mieux encore, certains Barundi poussant parfois l’insouciance jusqu’à négliger de conserver les semences pour les suivants semis – surtout s’il s’agit de semences sélectionnées distribuées gratuitement, – des hangars à stocker les semences furent construits en matériaux provisoires d’abord, en maçonneries définitives ensuite, où chaque famille apportait sa cruche de haricots. La conservation de ces produits délicats amena bien des déboires ; le mélange avec un bon insecticide donna toutefois les meilleurs résultats, jusqu’au début 1961 où les stocks furent liquidés et non renouvelés, presque partout, premier résultat de l’autonomie communale, de sorte qu’il fallut importer plusieurs centaines de tonnes de semences de haricots, après la très mauvaise récolte de janvier 1962.

Les meilleures réalisations agricoles et économiques furent surtout entreprises après 1948 : peuplement et mise en valeur de la plaine de la Ruzizi, extension du café, augmentation des rendements du café et du coton, les travaux de lutte anti-érosive, l’amélioration du bétail, capital énorme et inerte de 300 000 bêtes, le travail en profondeur des zones dites d’action rurale, la mise en valeur des régions propices du Kumosso, les grands reboisements.

Les trois stations de l’INÉAC (Institut national pour l’étude agronomique au Congo Belge) à Kisozi, Luvyironza et Musasa contribuèrent beaucoup à la réalisation de ces programmes; leur organisation, leurs travaux, autant que leur personnel ont fait l’objet de l’admiration et de l’estime générales.

Néanmoins, malgré ces efforts, le revenu des populations était encore très bas en 1960 : approximativement 1500 F en argent frais par an et par famille, à quoi il faut ajouter la production agricole consommée et qui représente environ 3500 F, soit un revenu global annuel et familial de 5 000 F, c’est-à-dire un des plus bas du monde.

Le Burundi est un pays surpeuplé, 80 habitants au km², avec les régions du centre qui atteignent en certains endroits des densités de 200 habitants au km2. La natalité, du fait de la pacification du pays et des soins médicaux généralisés, et presqu’entièrement gratuits, est montée en flèche, et l’avenir dans ce pays aux ressources très limitées ne peut déboucher que sur de peu engageantes perspectives.

Néanmoins en une seule génération, le Burundi est passé, sous l’égide de l’administration coloniale, d’un système exploiteur arriéré, à une société mieux organisée et plus juste, où les

grands progrès réalisés le furent grâce à la collaboration réticente et parcimonieuse, mais efficace quand même, des grands féodaux, qui surent comprendre qu’il leur fallait coopérer à l’organisation de leur pays. Par contre, la jeune génération des chefs coutumiers comprenait bien mieux qu’un nouveau Burundi s’édifiait sous ses yeux.

Mais passer si rapidement du ficus au complet veston ne change encore que très superficiellement la mentalité des hommes. L’évolution matérielle est relativement aisée, il n’en est pas de même de l’élévation des esprits qui est une entreprise ardue et de bien plus longue haleine.

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