Comme on l’a vu plus haut, les autorités militaires allemandes qui abordèrent le Burundi fin du XIXe siècle furent complètement désorientées par l’anarchie féodale qui y régnait, alors que dans le pays-frère du Rwanda le Mwami avait une autorité bien établie sur les féodaux et toute la population. D’où leurs interventions maladroites dans le maquis où dominaient les Baganwa.

L’organisation politique et administrative du Burundi prit de nombreuses années au service territorial sous le régime belge. Cette refonte des chefferies, tout en éliminant les grands abus d’autrefois, contribua à affermir davantage encore l’influence des Baganwa et des Batutsi ; les chefs bahutu furent en effet tous éliminés (pour incompétence et exactions) sans qu’on songea à une discrimination raciale.

L’ordonnance législative du 4 octobre 1943 consacrera juridiquement le régime des circonscriptions indigènes.

L’administration tutélaire belge portera par la suite ses efforts davantage sur les réalisations agricoles et économiques dans le but d’élever le niveau de vie des populations.

Ainsi quand en 1951 le Gouvernement belge publie le « Plan décennal pour le développement économique et social du Ruanda-Urundi », on constate que ce plan est muet sur le développement politique du pays et ne comporte rien de particulier pour la promotion des paysans bahutu. L’opinion unanime des milieux coloniaux à l’époque pensait que la mise en place d’institutions politiques inspirées de celles d’Europe ne pouvait que suivre le développement économique du pays et l’accès des masses à un niveau de vie décent. De plus on estimait que ces transformations au départ d’une société de type féodal devaient être très lentes.

Toutefois, le décret du 14 juillet 1952 vient rénover les structures politiques du Ruanda-Urundi. Ce décret ne fera aucun bruit à sa publication ; sa mise en œuvre se fera avec une sage lenteur, sans remous parmi la population ni parmi le cadre des autorités indigènes.

Un conseil est prévu à tous les échelons des pouvoirs traditionnels : sous-chefferie, chefferie, pays ainsi qu’à l’échelon territoire de l’administration tutélaire.

Les premières élections de ces conseillers se feront en 1953. Les électeurs étaient désignés par le sous-chef et ne comprenaient qu’une faible partie des hommes adultes et valides. Ces électeurs du premier degré éliront les conseils de sous-chefferies. Les conseils de chefferies comprennent des sous-chefs élus par leurs pairs et des notables désignés par un collège électoral composé de notables représentant les conseils de sous-chefferies. Les conseils de territoires comprennent tous les chefs, un nombre égal de sous-chefs élus par leurs pairs et un nombre de notables égal à celui des chefs et sous-chefs ; ces notables sont élus par trois conseillers désignés par les conseils de chefferies parmi les notables. Quant au conseil du pays, il se compose des présidents des conseils de territoires, de chefs élus par leurs pairs, d’un représentant élu parmi les notables de chaque conseil de territoire, de quatre personnes choisies en raison de leur connaissance des problèmes sociaux, économiques, spirituels et culturels du pays, et enfin de quatre détenteurs de la carte du mérite civique.

Lors du renouvellement des conseils en 1956, le collège des électeurs comprendra tous les hommes adultes pour les conseils de sous-chefferies, mais aucun changement n’interviendra pour la désignation des autres conseils.

Aux élections de 1953, comme par la suite à celles de 1956, les votants éliront le cadre traditionnel des notables batutsi et bahutu : c’est-à-dire les Bashingantahe.

Ce système avec sept collèges électoraux était inutilement compliqué et encourut bien des critiques. Il eut pour résultat de barrer l’accès des éléments populaires aux conseils autres que les conseils de sous-chefferies et ne permettait pas aux évolués de percer parce que peu connus et sans influence sur la masse.

Les conseils de sous-chefferies et de territoires n’avaient aucun pouvoir et par conséquent étaient pratiquement inutiles. En revanche, les conseils de chefferies et du pays avaient des attributions importantes au point de vue de l’élaboration des budgets et de la création des taxes. Ils contribuèrent à former quelques éléments dans le domaine financier.

En exécution du décret du 14 juillet 1952, qui maintenait une administration indigène coutumière à côté de l’administration coloniale européenne, un Centre administratif du pays fut construit à Kitega. Ces bâtiments somptueux inaugurés en décembre 1956 symbolisèrent aux yeux du Mwami, de son entourage et du conseil supérieur du pays leur haute importance politique.

Le 23 avril 1959, le Groupe de travail, créé à la demande du Conseil général pour définir l’évolution politique du Ruanda-Urundi, est reçu à Kitega par le Mwami MWAMBUTSA et le Conseil supérieur du pays. Le Mwami prononce un important discours sur l’avenir du Burundi. La commission de réforme politique expose à cette occasion le programme de réformes du Conseil supérieur du pays. Plusieurs membres remettent des notes personnelles exprimant leurs avis sur des problèmes particuliers.

Cette réception du Groupe de travail par le Conseil supérieur du pays fut une séance uniquement académique. Tous les nationalistes influents et les chefs des partis de demain se trouvaient cependant au sein de ce conseil, qui reprochera vivement à la Belgique de ne pas consulter une institution qu’elle avait elle-même mise en place.

Dès cette époque des années 1953-1959, le Mwami MWAMBUTSA et les Baganwa ont pris plus nettement conscience de leur position forte vis-à-vis de l’administration tutélaire. Les conseils à tous les échelons sont à leur dévotion. Tout en conservant l’essentiel des coutumes féodales, le Roi et les autorités coutumières bénéficient largement des avantages du régime colonial qui a amélioré substantiellement leurs conditions matérielles d’existence. Il existe en effet une disproportion importante entre leur niveau de vie et celui de la masse.

Toutefois, confusément devant le raz de marée de décolonisation qui secoue l’Asie et l’Afrique, les Baganwa sont inquiets et inconscients tout à la fois. De plus ils voient se matérialiser dans les bâtiments neufs de Kitega l’idée d’un Etat organisé et centralisé. Le Mwami n’est plus le primas inter pares sans grande importance. Il est devenu, sans qu’il y soit de son mérite, un chef d’Etat habitant maintenant un palais officiel.

La saison sèche 1959 voit au Rwanda la naissance du parti de l’Union nationale du Rwanda (UNAR), fondé par les Batutsi de l’entourage du Mwami du Rwanda KIGERI. Celui-ci, accompagné de quelques Batutsi qu’on retrouve à la tête de l’UNAR, fait au Mwami MWAMBUTSA une visite improvisée. Il s’agissait d’essayer de l’enrôler dans la fondation à Muramvya du parti de l’Unité et du progrès national du Burundi (UPRONA). Car conscients de leur faiblesse numérique et adversaires de toute démocratisation précipitée en faveur des Bahutu, les Batutsi du Rwanda rêvent d’un parti national unique qu’ils guideraient à leur avantage et mettrait la masse en poche.

Intervient alors (10 novembre 1959) la déclaration du Gouvernement belge sur la politique de la Belgique au Ruanda-Urundi.

Cette déclaration prévoit notamment :

— la transformation des chefferies en circonscriptions administratives ;

— des élections communales au suffrage universel et direct dans le courant du premier semestre 1960. Le principe du vote des hommes et des femmes fut retenu ;

— les conseils communaux formeront le collège électoral chargé d’élire la majorité des membres des nouveaux conseils du Rwanda et du Burundi, qui exerceront le pouvoir législatif local ;

— la création de gouvernements locaux ;

— le Mwami est le chef constitutionnel du pays et demeure en dehors du gouvernement et au – dessus des partis ;

— la fusion rapide de l’administration dite coutumière et l’administration générale.

Un texte condensé et plus simple sera tiré de cette déclaration très abstraite pour les Africains, pour être traduit en kirundi (A défaut d’un terme adapté, on employera le mot « umugambwe » pour désigner le concept « parti ». Mais « umugambwe» en langue kirundi a un sens péjoratif, il signifie faction féodale. De même pour désigner l’indépendance, on utilisera d’abord le verbe « ukwigaba », ce qui voulait dire se révolter. En société féodale, celui qui se commande à lui-même est en effet un rebelle.).

Au cours de réunions publiques aux chefs-lieux des chefferies, cette déclaration du Gouvernement belge sera lue et commentée par le service territorial. Les Baganwa s’arrangeront généralement pour être absents, marquant ainsi leur profonde méfiance envers les changements annoncés et craignant d’en faire les frais. Car les Baganwa ne conçoivent pas une indépendance en leur défaveur ; ils ne sont donc guère, comme le Mwami MWAMBUTSA, revendicatifs pour l’indépendance, tandis qu’au Rwanda les Batutsi voudraient précipiter les événements pour en prendre la tête et juguler la masse des Bahutu. Mais malgré eux, les Baganwa vont se trouver entraînés vers une démagogie qui leur déplaît instinctivement.

Les évolués marquèrent beaucoup d’intérêt pour la déclaration gouvernementale ; la masse paysanne, imperméable aux idées abstraites, resta sur la réserve et attendit les événements.

On n’avait vu jusqu’alors qu’un seul courant politique bien modeste d’ailleurs. Des évolués, batutsi et bahutu, pratiquement tous membres de l’administration, avaient à plusieurs reprises fait des réunions à Kitega et mis sur pied une Association des progressistes démocrates barundi, APRODEBA, qui adressa diverses lettres au Mwami à propos de la nomination de chefs dans les chefferies vacantes. L’APRODEBA ne représentait qu’une aspiration, celle des évolués bahutu et batutsi, d’accéder aux fonctions politiques de chef de chefferie qu’on réservait presque exclusivement depuis 1930 aux Baganwa.

Ce légitime désir des évolués ne sera écouté que trop tard par l’administration coloniale et le Mwami.

Les Baganwa qui se sentaient visés réagirent et parvinrent à couler l’APRODEBA qui manquait d’une tête pour devenir un parti politique et qui d’autre part ne s’intéressait pas à la masse de la population.

De celle-ci ne sortira aucune réaction contre le régime des chefferies ni d’ailleurs contre le régime colonial. Car les hommes ayant atteint la quarantaine savaient combien le régime d’autrefois était basé sur l’exploitation du peuple des collines par les autorités de tous grades et n’avaient pas à se plaindre d’un système politique qui s’était continuellement amélioré dans le sens de la justice et du respect des hommes, depuis plusieurs décades, tout en amenant le progrès matériel jusqu’aux coins les plus reculés du pays.

Le Conseil supérieur du pays dont le mandat expire fin février 1960 crée une commission politique chargée d’examiner le contenu de la déclaration du Gouvernement belge et du décret du 25 décembre 1959. Le climat du Conseil, où dominent les Baganwa, devient absolument passionnel. Le décret est qualifié de décret de domination et un mémorandum est envoyé aux Chambres législatives belges.

Le Conseil supérieur du Pays qui n’a pas été consulté par le Groupe de travail manifeste ainsi sa rancœur. De plus le seul parti existant et influent, l’UPRONA, de nette tendance féodale à cette époque, a très bonne audience au Conseil où les Baganwa qui en sont membres craignent tout bouleversement de l’organisation politique existante.

En effet, les événements sanglants du Rwanda, où une révolution du style 1789 soulève la masse paysanne des Bahutu contre les seigneurs batutsi, pèsent sur les esprits des Barundi. La caste dirigeante du Burundi craint que cette révolution ne se propage du nord au sud.

Le Conseil supérieur du pays vote donc le 3 février 1960 une motion réclamant l’indépendance pour le 21 juin 1960 et la réunion d’une Table ronde chargée de délibérer sur les institutions futures du pays.

Ces dernières semaines de l’existence du Conseil supérieur du pays sont extrêmement agitées. Non seulement la déclaration du Gouvernement belge et le décret du 25 décembre 1959 ont surchauffé les esprits, mais la Conférence de la Table ronde qui réunit à Bruxelles les leaders des partis congolais a une répercussion profonde et naturelle ici. Les membres du Conseil sont outrés de voir que l’indépendance sera accordée au Congo avant qu’elle le soit au Burundi ; de plus ils ne comprennent pas pourquoi les leaders congolais sont l’objet de tant d’attention quand le Conseil du Burundi a été tenu pour inexistant par le Groupe de travail.

Le Muganwa NDIDENDEREZA eut à cette occasion un langage courageux en parlant au Conseil de l’impréparation du pays et en préconisant une préalable et réelle démocratisation des institutions. C’était la voix de la raison dans cette atmosphère surexcitée, mais c’était surtout la voix de l’intérêt de la famille BARANYANKA qui mesurait toute la puissance du levier nationaliste aux mains d’un parti féodal dirigé par RWAGASORE, le fils du Mwami. Aussi convenait-il de parler de longue préparation et de démocratisation pour que la tutelle retarde cette indépendance qui ne pouvait présentement s’envisager que comme une catastrophe pour le clan de BARANYANKA.

Tandis qu’est agréé le 4 février 1960, le Parti du peuple, P.P., fondé fin 1959 par quelques évolués pour reprendre les aspirations de l’APRODEBA et tenter d’accrocher la masse comme au Rwanda, le Muganwa mutare BARANYANKA après de longues hésitations, se résolut, à fonder le Parti démocrate chrétien, P.D.C. Ne pouvant se rallier à l’UPRONA de RWAGASORE, il savait cependant ce que signifiait pour un Muganwa en pays féodal, fonder un parti rival et entrer ainsi en dissidence. Il ne se décida que sur les conseils, de certains hauts fonctionnaires de la tutelle qui cherchaient un contrepoids au nationalisme passionné de RWAGASORE qu’ils imaginaient directement téléguidé de Moscou.

Ce nouveau parti se voulut donc démocrate en opposition avec le parti UPRONA féodal, et chrétien pour susciter l’appui de l’Eglise catholique et surtout du clergé autochtone déjà passé presqu’entièrement du côté de l’UPRONA.

Devant ce déchirement des Baganwa prenant la tête des factions, le Mwami MWAMBUTSA fit aussitôt (8 février 1960) une proclamation solennelle où il se déclarait le Mwami de tous et qu’il se tiendrait au-dessus des partis, interdisant à quiconque de se prévaloir de son patronage.

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