« L’Eglise, écrit le R.P. G. MOSMANS, a d’abord embrassé les divers domaines et, ce faisant, elle a rendu un incontestable service à la société. Dans un monde encore indifférencié, comme ce fut le cas dans le chaos institutionnel du Haut Moyen-âge, et dans les sociétés primitives où tous les pouvoirs se confondaient, elle a été amenée à servir de tutrice et même de matrice aux structures civiles ».

Analyser ces divers domaines est hors de ce propos. Néanmoins, il en est un qui doit retenir l’attention à cause de son importance et du caractère privilégié qu’il a acquis tant aux yeux du colonisateur et du missionnaire que dans la vie des colonisés, gouvernants et gouvernés. Il s’agit du domaine de l’enseignement.

Si, pour traiter de celui-ci, nous l’associons à l’Eglise, et plus particulièrement à l’Eglise catholique dans le cas du Rwanda, c’est parce que dans l’entreprise coloniale, le rôle des missionnaires fut prépondérant dans l’éducation et la formation de la nouvelle élite du Rwanda. Un véritable monopole consenti et soutenu par les autorités coloniales a été installé pour servir le christianisme mais aussi le colonialisme, entraînant en même temps des avantages et des désavantages à l’endroit des gouvernants et de leurs sujets rwandais.

Le fait chrétien, le triomphe de l’Eglise va donc peser sur le destin de la société rwandaise. Ce facteur est capital, et si son influence faiblit aujourd’hui, il ne faudra pas oublier qu’elle subsiste encore après avoir été considérable dans le passé colonial.

Parler des facteurs qui ont joué un grand rôle dans l’évolution qui a abouti à la révolution rwandaise de novembre 1959 en passant sous silence l’apport chrétien et l’enseignement des missionnaires serait prétendre résoudre un problème complexe en supprimant l’une des données contenues dans son exposé. On ne saurait négliger le bouleversement opéré dans les consciences par l’adoption d’une religion impérieuse et dynamique : les transformations qu’elle a entrainées dans l’échelle des valeurs, une orientation nouvelle du sens de la vie qu’elle a laissée entrevoir comme possible pour tous. Sous cet aspect, elle est une atteinte à la structure traditionnelle, en ce sens qu’elle est porteuse d’idées égalitaristes. Ces idées seront comme un ferment dans la préparation de la révolution. Le serf osera se proclamer de même nature que son maître ! En d’autres termes, le christianisme, et surtout l’instruction, ont exercé une influence déterminante sur les relations entre les Hutu et les Tutsi. En devenant « clients » d’un même patron, dont la pensée et le geste échappaient à leur contrôle et témoignaient de sa puissance, les Hutu et les Tutsi trouvaient un moyen de rivaliser de zèle pour se le rendre favorable. La doctrine chrétienne n’admettant pas les « inégalités naturelles » dans ses principes, et ce, contrairement à la société rwandaise, cette doctrine pouvait, si elle était rigoureusement appliquée, faire naître des ambitions chez ceux qui, ou n’en avaient jamais eu, ou avaient dû les étouffer à cause du système en vigueur dans la société. Mais en même temps, elle pouvait être un facteur de renforcement des situations acquises.

C’est dire que SOUVENT les propositions du missionnaire ont été abordées avec les dispositions tenant plus d’un besoin de sécurité que d’une volonté de conversion issue d’une conviction : les gouvernants ont fait alliance avec l’Eglise dans la mesure où celle-ci a constitué un système de sécurité pour leur pouvoir dans le cadre nouveau. Quant au peuple, en même temps qu’il a trouvé dans le christianisme le fondement d’une consolation future, d’une espérance, donc d’une sécurité aussi, il a essayé dans l’immédiat d’obtenir du « Père » une intervention pour alléger son joug. Le baptême a été un moyen de protection et un début de libération pour beaucoup, une véritable promotion sociale pour quiconque le recevait. Être chef, c’est beau, mais être chef chrétien, c’est mieux. Un chrétien est supérieur au païen. A l’occasion du fait religieux, le missionnaire a créé ainsi un cadre supplémentaire de relations dans la société, cadre dont l’instruction a été le moteur.

Ce qui dans les lignes qui suivent sera tenu, c’est surtout l’aspect temporel de l’activité des missions mais dont il est impossible d’écarter absolument les implications religieuses. Les diverses interventions de l’Eglise sont avant tout justifiées – même dans des domaines visiblement et dehors de la sphère spirituelle – par le souci de propager la Bonne Nouvelle. En réalité, la solidarité de l’action missionnaire avec l’entreprise coloniale fut totale au Rwanda : « l’Eglise dans le passé parlait d’égal à égal avec l’Etat ; aux yeux des masses aucune faille n’était visible dans la collaboration de l’administration territoriale et l’œuvre missionnaire, c’est ce qui explique la conversion spectaculaire des masses dans le passé. Pour s’attirer la bienveillance de l’Administration et les avantages qui en découlaient, les chefs se sont convertis entraînant avec eux par le seul mécanisme de la servilité, la conversion des masses ».

Qu’est ce à dire sinon qu’il apparaît que l’Eglise, sans pour autant être un facteur politique du colonialisme, a eu souvent besoin de celui-ci pour réussir dans sa mission. Société spirituelle, l’Eglise n’a pourtant pas pu vivre hors du temporel. Elle est pour les hommes et pour les atteindre, elle prend forme humaine. Elle se choisit des méthodes d’action, se dresse des cadres, s’assure un statut public et subit comme toute société la tentation de la réussite.

Dans le cas du Rwanda, cette tentation de la réussite a été forte. C’est elle qui permet de comprendre le texte ci-dessus reproduit où on a l’impression que l’Eglise et l’Etat, à un certain moment de l’histoire du Rwanda, se confondaient dans leur action. Les relations établies entre le pouvoir colonial et l’Eglise d’une part, entre l’Eglise et le pouvoir indigène d’autre part, illustrent suffisamment cette volonté de réussir qui anima les apôtres du Rwanda, sans toujours distinguer ce qui dans les méthodes compromettait la pureté du principe.

Cette compromission n’est saisie nulle part ailleurs d’une manière aussi poignante que dans le comportement de l’Eglise en matière d’enseignement. En jouant la carte du pouvoir colonial décidé de mener son action en s’appuyant sur les gouvernants et notables Tutsi, l’Eglise a plus ou moins contribué à maintenir l’asservissement des Hutu et à renforcer la monopolisation du pouvoir par les Tutsi; avant de prendre ses distances à la veille de la révolution. En fait, il s’agit plus des hommes d’Eglise, des représentants de celle-ci, et même parmi ceux-ci, de quelques uns seulement, que de l’Eglise en tant qu’institution.

Mais souvent, dans l’histoire humaine, les institutions ont été connues et appréciées en fonction des hommes qui les représentaient De même, l’Eglise au Rwanda a d’abord été connue à travers les comportements des missionnaires, la doctrine n’étant pas toujours distinguée de celui qui l’enseignait. Le canal de cet enseignement est généralement l’école, du moins au début, comme on le verra dans la suite.

Si ce passé est évoqué ici, c’est qu’il peut aider à mettre en lumière la vérité sur une période qui a marqué l’avenir du Rwanda, et non pour satisfaire la rancœur de ceux qui, d’une manière ou d’une autre, Hutu, Tutsi, missionnaires ou simplement hommes d’Eglise, colonisateurs, ont été concernés dans les faits que nous rappellerons.

Comme le souligne L. AJOULAT, « l’Eglise portera longtemps encore le poids d’un fait historique dont pourtant elle n’est pas responsable, mais qui a marqué son implantation. L’évangélisation de l’Afrique a marché de pair avec la conquête coloniale. La vérité commande même de reconnaître que l’Eglise a parfois aidé et soutenu le régime colonial comme étant alors indispensable pour faire régner la paix ou pour apporter la prospérité. Elle en a souvent bénéficié dans la mesure où la colonisation a pu favoriser l’entrée et la dispersion des missionnaires à travers le continent africain. Elle a bien souvent été tributaire de ses subsides pour ses écoles et pour ses oeuvres, parfois pour ses églises ».

Aperçu sur le cadre matériel de l’action missionnaire

Dès l’origine, l’entreprise coloniale est présidée par la trinité qui comprend, l’officier, l’administrateur et enfin le missionnaire.

En marge de l’appareil officiel, ce dernier a souvent précédé les deux autres. Napoléon ne faisait-il pas observer, non sans cynisme, que la robe du missionnaire permettait de « couvrir les desseins politiques et commerciaux »? Plusieurs fois en effet, en particulier sous le Second Empire, les persécutions encourues par les missionnaires avaient servi de prétexte aux premières interventions coloniales.

Jusqu’aux années 1950 au Rwanda, la solidarité de l’action missionnaire avec l’entreprise coloniale fut remarquable, les deux pouvoirs spirituel et temporel s’accordant un mutuel soutien, même si quelques incidents peuvent être présentés comme la preuve contraire de cette affirmation. Ces incidents avaient plus pour cadre la rivalité entre des éléments des deux ç ‘ pouvoirs que la volonté de porter atteinte au principe de la collaboration dans l’œuvre de « civilisation ». A ce sujet, le comportement de l’Eglise en Afrique belge pour empêcher la création d’écoles laïques sous le Ministère Buisseret est plein d’enseignements.

En réalité, cette solidarité recherchée et continuée n’est pas le fait des missionnaires du seul XXème siècle. Elle remonte aux origines mêmes de l’entreprise coloniale telle que l’organisèrent les Portugais et les Espagnols aux XVe et XVIe siècles.

Pour les Portugais et les Espagnols, peuples très catholiques, l’entreprise de conquête était justifiée par le devoir de gagner les âmes à la vraie religion et d’assurer leur salut, sinon dans ce monde, au moins dans l’autre. Le grand théologien espagnol Fr. de VITTORIA dont J. FOLLIET reprit les conceptions en 1930 dans sa thèse sur le « droit de colonisation » enleva tout scrupule à ceux qui, parmi les conquérants, pouvaient avoir des doutes surtout sur la sainteté d’une œuvre accomplie en se servant de la violence.

Selon FOLLIET, les thèses de VITTORIA peuvent se résumer ainsi :

Dieu ayant créé l’univers pour tous les hommes, nul ne peut faire obstacle à ce que tous les hommes aient libre accès aux richesses de ce monde : de même l’Évangile ordonnant : « Allez, enseignez toutes les nations », nul ne peut légitimement faire obstacle à la prédication religieuse.

Si donc les Barbares (il s’agit ici des Indiens d’Amérique, mais par extension de tous les peuples coloniaux) font obstacle par la force au désir des étrangers de prendre leur part aux biens du pays, ceux-ci auront le droit de riposter par la force et de garantir leur sécurité en occupant le pays et en soumettant les populations. Si, poussés par le démon, les Barbares s’efforcent de les exterminer, les Espagnols pourront légitimement exercer contre eux tous les droits de la guerre, les dépouiller, les réduire en captivité.

Citant le R.P. MULLER, FOLLIET écrit : « L’humanité ne doit pas, ne peut pas souffrir que l’incapacité, l’incurie, la paresse des peuples sauvages laissent indéfiniment sans emploi les richesses que Dieu leur a confiées avec la mission de les faire servir au bien de tous. S’il se trouve des territoires mal gérés par leurs propriétaires, c’est le droit des sociétés lésées par cette défectueuse administration de prendre la place de ces régisseurs incapables et d’exploiter au profit de tous, les biens dont il ne savent pas tirer parti ».

Ces idées de théologien ressemblent fort à celles du grand colonisateur Albert SARRAUT invoquant le droit de la colonisation à la « mise en circulation des ressources que des possesseurs débiles détenaient sans profit pour eux-mêmes et pour tous ».

Certes, les divergences ne manquent pas sur certains points entre les vues du pouvoir temporel et celles du pouvoir spirituel en matière coloniales ; mais il faut constater la convergence et l’accord sur l’essentiel.

Parce que la conquête coloniale ouvre la voie à l’évangélisation, l’Eglise se solidarise avec l’entreprise. « A mesure qu’elle (la France) progressait dans la foi chrétienne, écrit le pape Léon XIII, on la voyait monter graduellement à cette grandeur morale qu’elle atteignit comme puissance politique et militaire… Et encore aujourd’hui, on l’admire partout pour les pays lointains où par son or, par les labeurs de ses missionnaires, au prix même de leur sang, elle propage d’un même coup le renom de la France et les bienfaits de la religion catholique ».

Cependant, on peut se demander si cette solidarité proclamée et pratiquée ne fut pas plus une question d’opportunité ou une manœuvre politique qu’un principe de politique coloniale de part et d’autre. Dans quelle mesure l’attitude favorable du colonialisme à l’égard du christianisme provint-elle d’une profonde imprégnation chrétienne dans les institutions et le personnel de l’Etat ? Mais dans quelle mesure aussi l’appui accordé à la politique coloniale des nations par l’Eglise fut-elle l’expression de la politique coloniale des Papes dont l’intervention dans les affaires coloniales se faisait « au nom des droits de la conscience chrétienne, et de la Foi » ?

Il est difficile de répondre à ces questions ici non seulement à cause de leur complexité, mais aussi parce que pour y répondre adéquatement, il faudrait une étude en profondeur et comparative des deux politiques expansionnistes : celle des Etats colonisateurs et celle de l’Eglise. Une telle démarche nous écarterait de l’objet de cette étude et de son orientation.

Il faut donc se limiter à constater le fait : l’Autorité coloniale par exemple, a soutenu nettement le christianisme et dans le christianisme, le catholicisme. En retour, elle a pu compter sur les Missions pour rallier à son œuvre coloniale les gouvernants et les populations autochtones, comme on le verra plus loin.

C’est que l’Etat a vu dans l’œuvre de conversion de l’Eglise une force qu’il valait mieux utiliser que combattre. Quant aux Missions, elles avaient dans leurs objectifs le souci surtout d’obtenir le soutien des autorités coloniales (et des autorités indigènes dans le cas du Rwanda) et, autant que possible, de ne rien faire qui pût leur porter ombrage. Par là, elles commirent des maladresses qu’on peut qualifier d’historiques dans leur œuvre, mais ces erreurs furent aussi la base du succès dans l’évangélisation. Il fallait compter avec les circonstances au risque de ne pas connaître de résultats. Si donc l’histoire blâme les fautes commises, il faudrait peut-être dire aussi que les erreurs ne sont pas toutes imputables à la volonté des missionnaires. Des fois, le choix fut difficile sinon impossible, comme le fait entendre cet extrait du Rapport du Vicariat après la visite au Rwanda du Ministre des Colonies M. FRANCK :

« Monsieur le Ministre pousse beaucoup à l’enseignement des métiers : former des artisans habiles le plus possible. Par contre, il nous a semblé n’être nullement partisan de l’instruction, même élémentaire, pour le peuple, le commun. Nous nous voulons cette instruction pour la conservation de la foi, de la piété de nos chrétiens ».

En fait, pour la population, la robe et la barbe mises à part, il n’y avait bien souvent guère de différence dans le comportement de ces Blancs d’une catégorie un peu spéciale et celui des autres : ils étaient tous puissants en tous cas à son égard. Le même rapport illustre ce point de vue quand il relate que le 3 janvier 1920 à Rwaza, « le poste militaire demande l’entremise de la mission pour arranger les difficultés survenues dans une partie du territoire, à la suite de la mort du vieux chef qui s’était rendu plus ou moins indépendant. Les fils consentent enfin à se présenter devant le chef de poste ». Mais ces faits ne sont pas le propre des missionnaires au Rwanda. Un auteur cité par le R.P. BOUCHAUD porte ailleurs ce témoignage :

« …(L’) ascendant sans discussion, les pouvoirs quelque peu matériels dont il disposait, lui permettaient de régenter la vie sociale suivant des méthodes assez autoritaires… En pratique, il avait à intervenir aussi bien dans les palabres des champs que dans les histoires conjugales, et parfois avec cette fureur sacrée qui animait le Christ à l’encontre des vendeurs du Temple. Ses grand-messes du dimanche ressemblaient souvent à un tribunal, où les fidèles trop tièdes à tous points de vue recevaient, en guise de sermon, des semonces que le plus audacieux de nos curés de paroisses bretonnes ne saurait imaginer ».

A l’apogée de ce système, on entendit et on vit les deux pouvoirs se rendre hommage pour l’œuvre de civilisation accomplie en étroite collaboration, garantie des succès futurs.

On retiendra ici deux témoignages autorisés sur ce concours entre l’Eglise et le Gouvernement colonial. Lors des festivités marquant le cinquantième anniversaire de l’Eglise catholique au Rwanda (1900-1950), le Vice-Gouverneur Général, M. PETILLON, après avoir montré l’ampleur des problèmes à résoudre déclara dans son discours :

« …On peut dès lors dresser le bilan du Pays. A l’actif, un acquis spirituel brillant; au passif, une situation temporelle obérée… Cependant dans toute entreprise humaine, l’actif et le passif retentissent l’un sur l’autre…

Vous avez, vous les missionnaires, avec tous ceux qui vous ont aidé, ouvert les esprits, façonné les cœurs, élevé les âmes : vous avez dans l’acceptation la plus haute, civilisé, méprisant la contrainte corporelle et fragile pour n’employer que la plus haute, la plus forte, la plus sainte : la contrainte morale. Dans la rénovation profonde et préjudicielle du comportement de ce peuple à l’égard des nécessités qui dominent sa vie, il vous reste maintenant un devoir terrible à remplir pour que, par l’édification de son avenir matériel, soient sauvegardées des destinées spirituelles. Si vous arrivez à faillir à ce devoir le pire serait à craindre.

Songez-y : C’EST VERS VOUS D’ABORD QU’ACCOURENT LES GENS DU FOND DE LEUR BROUSSE ; C’EST VOUS QUI POSSEDEZ L’INFLUENCE PREMIERE ; C’EST VOUS QUI, SOUS L’EGIDE ET AVEC L’AIDE DE L’ETAT, EDUQUEZ ; C’EST VOUS QUI ORDONNEZ LES ELANS INTIMES ET DURABLES. Et c’est parce que vous possédez plus que tous autres et de leur consentement, ce pouvoir redoutable qu’il faut que, très vite et très fort, vous persuadiez les chrétiens de ce pays, si jeune encore est si menacé, que le Créateur qui a voulu ces choses, exige qu’ici, plus qu’ailleurs dans le monde, ils accomplissent leurs durs devoirs d’état ».

L’entente est telle que l’Etat n’hésite pas à se servir de l’influence de l’Eglise à des fins politiques. En l’absence de difficultés qui auraient pu entraver cette entente, l’EGLISE fut sensible au témoignage que l’Etat venait de rendre à son action. Mais DANS SA REPONSE, ELLE SE MONTRA PRUDENTE, tout en considérant la collaboration avec le pouvoir colonial comme normale eu égard à l’histoire de la colonie.

Les formules vagues qu’employa le R.P. HELLEMANS dans le discours qu’il prononça lors des cérémonies du sacre de Mgr. A. BIGIRUMWAMI, Rwandais, premier évêque noir de l’Afrique belge, sont significatives à ce sujet :

« Le Gouvernement de la Colonie, suivant les traces de son illustre Fondateur, le Roi Léopold II, a toujours compté sur l’aide des missionnaires pour réaliser l’œuvre de civilisation qu’il poursuit dans ces pays, et est resté fidèle à la formule de bienveillante collaboration. Poussant toujours plus loin le souci du progrès matériel et moral de ces régions, vous comptez sur l’appui des missions pour le succès du PLAN DECENNAL, vaste entreprise de la mise en valeur matérielle des contrées confiées à vos soins. Nous sommes ici-même, en présence d’une évolution et d’une réalisation remarquable sur le plan spirituel : l’accès des Indigènes à la dignité sacerdotale et à la plénitude du sacerdoce : l’épiscopat. Aussi bien nous apprécions à sa juste valeur cette marque de sympathie et de haute bienveillance que constitue votre présence à cette cérémonie et nous vous en témoignons notre plus vive gratitude ».

Il ressort de ces témoignages que l’œuvre missionnaire et l’œuvre colonane ne s’excluent pas. L’objet déclaré supérieur de la colonisation n’est-il pas l’avancement spirituel et moral des colonisés ? Servir les indigènes, accorder leurs intérêts avec ceux de leurs protecteurs, rien de plus légitime et louable, à condition que le bien spirituel prévale ou ne soit pas étouffé.

Dans cette entreprise, le missionnaire a le département des âmes, mais il n’y a pas pour autant contradiction avec la politique coloniale. Plutôt que de renier ou de mettre en cause son concours dans l’œuvre civilisatrice, l’Eglise s’est accommodée de ses principes et de son évolution, marquant par opportunisme la distance et les inégalités qui existent entre le domaine temporel et le domaine spirituel. Si la conquête coloniale facilite la conquête spirituelle, celle-ci peut en retour faciliter l’autre, lui frayer la voie.

En définitive, l’action missionnaire a été marquée par une orientation temporelle prononcée, suscitée par les facilités du régime colonial. Dans quelle mesure cette orientation a-t-elle été plus nuisible que profitable à l’évangélisation ? Quelques éléments de réponse seront donnés dans les pages qui suivent et ce, dans la mesure où l’action temporelle de l’Eglise a eu une influence dans l’évolution du Rwanda.

Pour l’instant et dans l’ensemble, on ne peut nier que les missions, compte tenu du fait qu’elles représentaient au départ une religion étrangère dans les pays colonisés, n’ont pu s’implanter et progresser que grâce au soutien du régime colonial. C’est ce que confirme Mgr. ROELENS quand il écrit par exemple au sujet du Congo :

« Quant aux missionnaires, ils savent parfaitement que, sans l’armée, ils eussent été expulsés de certaines régions. Ils n’y devaient leur salut qu’à la crainte du seigneur militaire plus ou moins proche. Sans la campagne arabe, sans JOUBERT, sans JACQUES, sans ses subordonnés et ses successeurs, le Haut-Congo était perdu pour l’Eglise et pour la Belgique. Il convient donc que nous rendions cet hommage à l’œuvre hautement civilisatrice de la force armée ».

Le cadre matériel de l’action des missions étant ainsi brièvement retracé, il faut maintenant examiner comment les hommes qui les représentèrent se sont comportés au sein de la société où ils furent amenés à agir en vue de son évangélisation.

 

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