LS Debuts Du Mandat De La Belgique Sur Le Rwanda
Le règlement colonial de la paix
La guerre terminée en Europe, les Puissances se réunissent à Versailles pour la Conférence de la Paix. Mais quelle sera la nature de cette paix après quatre années de lutte terrible ?
Le pape Benoît XV, dans son exhortation à la paix adressée aux chefs des peuples belligérants le ler août 1917, l’avait souhaitée « juste et durable, stable et honorable pour tous ». C’était là un renouvellement des appels qu’il n’avait cessé de lancer aux nations en lutte pour que fussent arrêtées la désolation et la mort qui s’abattaient « sur des cités sans défense, sur de tranquilles villages, sur leurs populations innocentes ».
Devant l’inefficacité de ses démarches, mais connaissant l’enjeu de cette guerre, Benoît XV se montre plus pressant et plus pratique : « Dans une situation si angoissante, en présence d’une menace aussi grave, nous, qui n’avons aucune visée politique particulière, qui n’écoutons les suggestions ou les intérêts d’aucune des parties belligérantes, mais uniquement poussé par le sentiment de notre devoir de Père commun des fidèles, par les sollicitations de nos enfants qui implorent notre intervention et notre parole pacificatrice, par la voix même de l’humanité et de la raison. Nous jetons de nouveau un cri de paix et nous renouvelons un pressant appel à ceux qui tiennent en leurs mains les destinées des nations. Mais pour ne plus nous renfermer dans des termes généraux comme les circonstances nous l’avaient conseillé par le passé, Nous voulons maintenant descendre à des propositions plus concrètes et pratiques et inviter les gouvernements des peuples belligérants à se mettre d’accord sur les points suivants, qui semblent devoir être les bases d’une paix juste et durable, leur laissant le soin de les préciser et de les compléter ».
Parmi les points considérés comme susceptibles d’être des bases de la paix, on peut relever notamment :
- La nécessité de substituer la force morale du droit à la force matérielle des armes; d’où « un juste accord de tous pour la diminution simultanée et réciproque des armements et l’institution de l’arbitrage ».
- Suppression de tout obstacle aux voies de communication des peuples par mer, « ce qui, d’une part, éliminerait de multiples causes de conflit et d’autre part, ouvrirait à tous de nouvelles sources de prospérité et de progrès ».
- Seule une « con-donation entière et réciproque » peut résoudre la question des dommages à réparer et des frais de guerre, eu égards aux bienfaits immenses à retirer du désarmement.
- Mais ces accords pacifiques, avec les immenses avantages qui en découlent, ne sont pas possibles sans la restitution réciproque des territoires actuellement occupés. Par conséquent, du côté de l’Allemagne, évacuation totale de la Belgique, avec garantie de sa pleine indépendance politique, militaire et économique, vis-à-vis de n’importe quelle puissance ; évacuation également du territoire français ; DU COTE DES AUTRES PARTIES BELLIGERANTES, semblable restitution des colonies allemandes ».
- Pour ce qui regarde les questions territoriales, comme par exemple celles qui sont débattues entre l’Italie et l’Autriche, entre l’Allemagne et la France ; il y a lieu d’espérer qu’en considération des avantages immenses d’une paix durable avec désarmement, les parties en conflit voudront les examiner avec des dispositions conciliantes tenant compte, dans la mesure du juste et du possible, des aspirations des peuples, et à l’occasion, coordonnant les intérêts particuliers au bien général de la grande société humaine ».
Pour le pape, si la future réorganisation des peuples est appuyée sur de telles bases, celles-ci rendront « impossible le retour de semblables conflits » et prépareront « la solution de la question économique, si importante pour l’avenir et le bien-être matériel de tous les Etats belligérants ».
Il ressort de ces propos du pape que, pour lui, la clé de la solution du conflit est non seulement dans l’arrêt des hostilités en cours, mas également et principalement dans le désarmement pour l’avenir. Il ne s’agit pas d’une simple diminution des armements qui maintiendrait un déséquilibre ou une supériorité des armes entre Etats mi nations, mais d’une mesure qui aboutirait à empêcher qu’un Etat, fort de ses armes, puisse inconsidérément s’en servir contre un autre Etat.
Mais pour qu’une telle mesure soit efficace, la limitation simultanée et réciproque des armements doit se faire « dans la mesure nécessaire et suffisante au maintien de l’ordre public en chaque Etat » selon des règles et des garanties à convenir et des sanctions à déterminer contre l’Etat qui contreviendrait aux normes établies. Instaurer un contrôle international des armements des Etats, voilà le facteur fondamental pour prévenir la guerre, l’empêcher et par conséquent pour stabiliser la paix.
Quant à la question coloniale, elle apparaît comme secondaire aux yeux de Benoît XV, eu égard aux circonstances. Il suffit de revenir au statut d’avant la guerre, chaque puissance coloniale gardant ou récupérant ses possessions d’outre-mer sans autre considération. En ce cas, le Rwanda, par exemple, comme toute l’Afrique Orientale soumise à l’Allemagne redeviendrait en fait domaine allemand.
Dans une telle optique, l’Allemagne qui a perdu la guerre en même temps que ses colonies serait avantagée aux yeux des vainqueurs. Sans doute le pape n’entend pas faire accorder des avantages à l’un ou l’autre des belligérants. Ce qui l’intéresse, c’est, semble-t-il, de ne pas voir les colonies être une occasion de discorde entre colonisateurs ; d’où la proposition nu 4 ci-dessus, qu’il faut comprendre dans un contexte de recherche d’une solution au conflit et non comme une prise de position pour ou contre le système colonial.
Ces propositions du Chef de l’Eglise catholique traduisent une conception idéale en faveur de la paix et sont justifiées. Mais, telles quelles, elles allaient à l’encontre des ambitions coloniales et heurtaient de front les buts de guerre que les belligérants avaient inscrits dans leurs objectifs coloniaux dès l’ouverture des hostilités.
Dès lors se pose la question de savoir quelles pouvaient être les chances de succès des propositions du papt, notamment en matière coloniale. Quel était l’état d’esprit des belligérants par rapport au domaine colonial avant le traité de Versailles, état d’esprit dont dépendait la réalisation des vœux de Benoît XV, à savoir la restitution de ses colonies à l’Allemagne, élément important pour que soit assurée une paix juste, honorable et durable?
Pour répondre à la question, il faut situer cet état d’esprit, le caractériser tant du côté de l’Allemagne que du côté des Alliés avant la conclusion du traité de paix. Nous serons ainsi plus à même de comprendre pourquoi et comment les colonies n’ont pas été restituées à l’Allemagne et dans quelles circonstances le Rwanda a été confié à la Belgique pour son administration.
Les années qui ont précédé la guerre ont été l’occasion pour les dirigeants de l’Allemagne d’étoffer leur programme colonial visant principalement à créer pour la Métropole un vaste empire colonial en Afrique : la « Mittel-Afrika » (= Afrique Centrale) qui compléterait la « Mittel-Europa » et achèverait ainsi de faire de l’Allemagne une grande puissance libre et indépendante.
Ces aspirations, la guerre n’a fait que les accroître, et tant que le sort des armes laissa espérer une victoire allemande en Europe, la réalisation de la « Mittel-Afrika » continue à figurer parmi les buts de guerre allemands. Une seule condition à cette réalisation : la victoire en Europe. Comme l’écrivait BULOW, en 1917, « toute voie de l’Allemagne vers la grande puissance coloniale et la domination du monde ne peut passer que par l’hégémonie en Europe centrale et sur le continent en général ».
Dans cette Europe, les Alliés avaient connu un début de la guerre désastreux pour eux, ce qui fut un stimulant pour l’Allemagne dans sa volonté de domination du monde. Mais les Alliés eurent en compensation des succès en Afrique où les possessions allemandes entourées de territoires français, anglais et belges ne purent opposer une résistance victorieuse, bien qu’elle fut sérieuse surtout en Afrique orientale allemande.
Ces succès alliés en Afrique ainsi que les revers subis en Europe par l’Allemagne ne désarmèrent pas celle-ci dans ses visées coloniales. Alors que la défaite paraît comme certaine en Europe comme dans les colonies désormais occupées, l’Allemagne ne réclame pas seulement le retour de ses anciennes colonies mais, aussi, un rajustement de toute l’Afrique, qui donnerait à la nation allemande un vaste empire colonial un empire proportionné à sa puissance et à sa force.
Pour présenter la pensée gouvernementale devant l’opinion publique, la parole fut donnée du Dr. SOLF, alors Secrétaire d’Etat aux Colonies. Des célèbres discours qu’il prononça, celui du 3 octobre 1918, alors que sonnait déjà le glas de la défaite, mérite l’attention. Il y déclara : « Le Gouvernement impérial maintient fermement sa demande : le retour des colonies africaines et de celles des mers méridionales et exige en outre un partage nouveau de l’Afrique, de nature à consolider nos possessions éparses. La Belgique, le Portugal et la France possèdent des grandes et excessives étendues de terrain ».
Dans l’esprit des dirigeants allemands, posséder des colonies n’était pas une simple question d’honneur ou de prestige mais plutôt une question vitale pour l’Allemagne. Le 20 août, le même Dr. Soif avait eu l’occasion de montrer l’importance de premier plan que l’Allemagne attachait à ce problème.
« On a aujourd’hui, proclame-t-il dans son discours, la pleine conscience, jusqu’au sein des milieux ouvriers, que la conservation de nos possessions coloniales constitue à la fois une question d’honneur et une question vitale pour l’Allemagne, en sa qualité de grande puissance et que le but de guerre colonial ne le cède en importance nationale à aucun autre but de guerre. Nous désirons un règlement des questions coloniales d’après le principe que les possessions coloniales correspondent aux forces économiques des nations européennes et à la mesure, démontrée par l’Histoire, de laquelle elles sont dignes de protéger les peuples de couleur qui leur sont confiés ».
La convergence qui se dégage des discours ou écrits du Dr. Solf est remarquable. Le thème reste constant et la thèse qui est développée continue d’être celle de la création au profit de l’Allemagne d’un vaste empire colonial. Quatre séries de raisons sont invoquées à la base de cette création :
1° Raisons économiques.
L’Allemagne est tributaire des autres puissances pour les importations. Sans doute elle s’en tirera pour les céréales mais pour les matières premières qui proviennent des colonies, sans empire colonial, elle serait à la merci de ses ennemis. Or, ils menacent de la priver de ces matières premières. A supposer même que ses ennemis, après la guerre, lui accordent la paix sur le terrain économique, il faut encore un empire colonial à l’Allemagne pour conserver un champ d’exportation et se trouver à la hauteur des autres grandes nations comme l’Angleterre, la France, chez qui s’est manifestée la tendance de se constituer des possessions qui leur permettent de se suffire à elles-mêmes.
2° Raisons politiques.
Au point de vue politique, sans les colonies, l’Allemagne descendrait au rang d’Etat secondaire. Sa puissance lui permet d’aspirer à un empire colonial comparable à celui de ses rivaux. Le partage de l’Afrique s’est fait inconsidérément. L’Allemagne n’a presque rien eu, tandis que des petites puissances comme la Belgique et le Portugal ont été dotées d’immenses possessions qu’elles sont d’ailleurs impuissantes et incapables à mettre en valeur. La France elle-même a une part qui dépasse ses moyens.
3° Raisons militaires.
Il faut éviter que des armées noires soient de nouveau jetées sur les champs de bataille européens et menacent l’Allemagne d’un envahissement de peuplades non civilisées. Il faut donc faire contrepoids à la puissance militaire que la France et l’Angleterre puisent dans leurs colonies.
4° La culture allemande possède une vocation civilisatrice.
La haute culture de l’Allemagne et ses aptitudes civilisatrices exigent qu’elle prenne part à toute œuvre de civilisation. C’est un devoir d’honneur vis-à-vis d’elle-même. Les revendications ainsi présentées par le Dr. Soif avaient l’appui du Chancelier de l’Empire, le Comte HERTLING. Celui-ci en réponse au discours dans lequel le Président WILSON des États-Unis avait exposé le 8 janvier 1918 ses 14 principes de paix, avait déclaré à la Commission du Reichstag le 24 janvier 1918 :
« Je passe au cinquième point : accord relatif aux revendications coloniales. Une réalisation pratique du principe proclamé par WILSON se heurterait à quelques difficultés et, en tout cas, je crois que, pour l’instant, on pourrait laisser l’Angleterre, grande puissance coloniale, s’entendre sur cette proposition avec son alliée l’Amérique. Nous verrons alors ce que nous pourrons obtenir aux négociations de paix sur la base d’une telle convention coloniale entre l’Angleterre et l’Amérique, CAR NOUS AUSSI, NOUS DEMANDERONS UNE NOUVELLE REPARTITION DES COLONIES MONDIALES ».
Le 20 juin 1918, le scénario fut répété par le Secrétaire d’Etat aux Affaires Étrangères déclarant au Reichstag :
« Nous voulons, sur terre, pour le peuple allemand – et il en est de même, mutatis mutandis, pour nos alliés – dans l’intérieur des frontières tracées par l’histoire vivre en sécurité, libres, forts, indépendants. NOUS VOULONS AVOIR AU-DELA DES MERS DES POSSESSIONS REPONDANT A NOTRE GRANDEUR, A L’ETENDUE DE NOS CAPACITES COLONISATRICES EPROUVEES ; nous voulons avoir la possibilité et la liberté de porter sur la mer libre notre commerce et notre trafic dans toutes les parties du monde ».
Mais les dirigeants allemands n’ignoraient pas que leurs projets rencontreraient-toute l’opposition de leurs ennemis. En vue de faire aboutir leurs revendications, ils trouvèrent un- moyen pour contraindre les Alliés à céder devant les propositions allemandes : la Belgique devra servir de gage pour la réalisation des aspirations coloniales en l’Allemagne lors des négociations. C’est ce qu’explique à la Commission plénière du Reichstag le 11 juillet 1918, le chancelier de l’Empire :
« La- Belgique, déclara-t-il, est dans nos mains un gage pour les négociations futures. Un gage c’est une garantie contre certains dangers qu’on éloigne par ce fait qu’on a ces gages dans les mains. On ne rend donc ces gages que quand les dangers son écartés. Le gage que constitue la Belgique pour nous a la signification suivante : Nous devons, comme je l’ai dit antérieurement, avoir dans les conditions de paix, les garanties que la Belgique ne deviendra pas à nouveau pour nos ennemis, un terrain d’attaque, non seulement dans le sens militaire, mais dans le sens économique ».
A la suite de ces déclarations, toute une littérature jaillit et se développa pour répandre dans le public les idées et les aspirations exprimées par les gouvernants allemands. La presse compléta, paraphrasa, commenta les paroles des hommes d’Etat et toucha de son mieux le gros public, qu’il fallait amener aux vues du gouvernement. Le moule des articles est le même, ils sont taillés dans les mêmes patrons. Le fond des idées vient du Dr. Soif, mais on ne reste plus dans les formules et les principes généraux ; l’on assigne des contours précis à cet empire colonial tant rêvé.
Le cadre de ce travail ne permet pas de faire ici la revue de ces publications. Néanmoins, quelque attention sur les idées du publiciste Emil ZIMMERMANN révèle le sens et la portée qui ont dominé cette littérature impérialiste. Ces idées ne sont pas celles d’un homme qui fut le plus actif ni le plus infatigable animateur de l’idée coloniale, mais elles se rattachent à une doctrine précise, à un système bien net et visent très loin. Rien d’étonnant dès lors qu’il soit considéré comme l’inventeur et le théoricien de la « Mittel Afrika ». Les différentes raisons invoquées à la base de ses revendications par l’Allemagne sont autant de thèmes centraux des écrits de ZIMMERMAN, résumés dans son livre : « DAS DEUTSCHE KAISERREICH MITTEL-AFRIKA ALS GRUNDLAGE EINER NEUEN DEUTSCHEN WELTPOLITIK », publié à Berlin en 1917 (= l’Empire Allemand de l’Afrique Centrale comme base de la nouvelle politique mondiale allemande).
Selon lui, même si l’Allemagne domine le reste du monde – à commencer par l’Europe – seule la « Mittel-Afrika » lui donnera « cette puissance libre et indépendance. Elle complètera, en effet, la Mittel-Europa, à laquelle la Russie se joindra. L’une et l’autre lui permettront d’alimenter son industrie et sa population. La constitution d’un empire colonial allemand au centre de l’Afrique calmera, en outre les appréhensions des futurs alliés sur les visées impérialistes de la nation germanique ».
Il s’agit donc de répondre à des nécessités. D’une manière pratique comment cette Mittel-Afrika doit-elle être constituée?
ZIMMERMANN répond : « Elle comprendra le Cameroun, l’Afrique Équatoriale française, le Congo belge, l’Afrique Orientale allemande, l’Afrique Orientale anglaise, l’Uganda et une grande partie de l’Angola
Pour cet auteur, la constitution d’un tel empire colonial pour l’Allemagne serait un facteur de paix grâce à la puissance qu’il représenterait.- « Cet empire nouveau, écrit ZIMMERMANN, sur pied de guerre, sera non seulement capable de se maintenir par lui-même contre une attaque de l’Afrique du Sud, de l’Inde et de l’Australie, mais en liaison avec les côtes du Nord (163) il représentera une puissance avec laquelle l’Angleterre évitera d’entrer en discussion ».
L’emprise des idées de ZIMMERMANN sur les milieux dirigeants allemands et sur l’opinion publique de ce pays reste incontestable comme en témoigne cet extrait de la « Deutsche Politik » du 7 juin 1918, époque où l’Allemagne avait pratiquement perdu toutes ses colonies. « Dans son bulletin officiel, écrit le journal, l’office impérial des colonies a donné une définition de la future « Mittel-Afrika allemande : ce serait la région de l’Afrique bornée, au Nord par le Sénégal, la frontière Sud du Sahara et le fleuve Djouba, et limitée au Sud par le Zambèze. En effet, l’étendue de la « Mittel-Afrika » allemande dépendra de la victoire finale allemande ».
Ainsi, alors même que l’effondrement de sa puissance ne laisse plus de doute, l’Allemagne continue d’afficher avec arrogance sa volonté de domination du monde dont une des directions essentielles est la Mittel-Afrika. Les prises de position reproduites dans cette analyse, si elles illustrent l’état d’esprit et la détermination des Allemands d’atteindre leurs objectifs, témoignent aussi de l’importance du problème colonial dans ce conflit. Toute paix à conclure, pour qu’elle soit solide et surtout durable suppose la solution de la question coloniale, considérée comme vitale par l’Allemagne. Récupérer les colonies perdues ne serait que normal et provisoire. La vraie solution, conforme à la justice et dans l’intérêt de la paix, doit être, aux yeux de l’Allemagne, celle qui répond à sa grandeur. M. ERZBERGER l’avait encore rappelé à une des séances du Reichstag en février 1918 :
« Il va de soi que nous devrons rentrer en possession de toutes nos colonies. Lors du partage du continent africain, l’Allemagne devra prendre la place qui lui revient ».
Une telle attitude n’était pas de nature à rencontrer les suggestions de Benoît XV en faveur de la paix. De plus, les Alliés y trouvaient un motif supplémentaire pour durcir leurs positions à l’égard d’un ennemi que sa défaite montrait ou rendait encore plus provocateur et plus agressif.
Puisque l’Allemagne comptait sur l’établissement d’un vaste empire colonial pour s’assurer la domination de l’Europe a du monde, il importait de lui enlever toute possibilité de constituer cet empire en lui retirant les colonies qu’elle administrait jusqu’à la guerre. Pour les Alliés, ce serait là un des meilleurs moyens de garantir la paix et la sécurité dans le monde.
Dans le camp allié, chaque puissance européenne intéressée par la question coloniale oriente ses positions et son opinion publique en ce sens à laveille de la Conférence de la Paix. A la faveur de la conquête des colonies allemandes en Afrique, les Alliés développent à leur tour des desseins coloniaux. Cependant chez les Alliés, il faut distinguer d’une part les EtatsUnis, d’autre part leurs Alliés européens.
Quel était le point de vue des États-Unis pour rétablir la paix dans le monde ? Dans son message au Congrès américain du 8 janvier 1918, le Président des États-Unis W. WILSON énonça 14 principes qui, selon lui, devaient être la base d’une paix future et juste.
Si dans leur ensemble ces principes se rapprochaient de ceux proposés par le pape Benoît XV, par contre le cinquième point qui touchait à la question coloniale en était totalement différent, contredisait même le point de vue du Pape. Il était ainsi libellé :
« Arrangement libre, dans un esprit large et absolument impartial de toutes les revendications coloniales, basé sur le respect strict du principe qu’en réglant toutes les questions de souveraineté, les intérêts des populations intéressées devront peser d’un poids égal avec les demandes équitables du Gouvernement dont le titre sera à définir ».
Le 12 février 1918, le Président WILSON fit des propositions complémentaires des 14 points lancés un mois plus tôt :
« 1° Chaque partie du règlement final doit être basée sur la justice essentielle du cas particulier envisagé et sur les arrangements les plus propres à amener une paix qui soit permanente.
» 2° Les peuples et les provinces ne doivent pas faire l’objet de marchés et passer de souveraineté en souveraineté comme s’ils étaient de simples objets ou de simples pions d’un jeu, même du grand jeu, maintenant à jamais discrédité, de l’équilibre des forces.
» 3° Tout règlement territorial se rapportant à cette guerre doit être fait dans l’intérêt et au bénéfice des populations intéressées, et non pas comme partie d’un simple arrangement ou d’un compromis de revendications entre Etats rivaux.
» 4° Toutes les aspirations nationales bien définies devront recevoir la satisfaction la plus complète qui puisse être accordée sans introduire de nouveaux ou perpétuer d’anciens éléments de discorde ou d’antagonisme susceptibles, avec le temps, de rompre la paix de l’Europe et par conséquent du monde ».
Le Président WILSON en reste aux abstractions et ne descend pas dans le domaine des réalités concrètes. Il ne se prononce pas sur le principe de la restitution des colonies à l’Allemagne mais en même temps ses formules ne semblent pas être un obstacle à la conservation de ces colonies par ceux qui les ont conquises.
Néanmoins, derrière cet apparent idéalisme de l’homme d’Etat américain se dissimule le désir de limiter autant que possible l’expansion de ses alliés européens. Il apparaît ainsi comme un anticolonialiste pour qui, les territoires, sujet du litige, doivent être soustraits non seulement à l’ancien souverain, mais également à toute possibilité d’annexion. Cet anticolonialisme, il le montre en déclarant dans ses propositions complémentaires que les peuples ne sont pas à traiter comme des objets à marchander. Il l’affirme aussi lors du discours prononcé sur la tombe de G. WASHINGTON le 1er juillet 1918. « Le règlement de toute question concernant, dit-il, soit les territoires, soit la souveraineté nationale, soit les accords économiques ou les relations politiques, doit se faire sur la base de la libre acceptation de ce règlement par le peuple immédiatement intéressé et non sur la base de l’intérêt matériel ou de l’avantage de toute autre nation ou de tout peuple qui pourrait désirer un règlement différent, en vue de sa propre influence extérieure ou de son hégémonie ».
Cette façon d’aborder le problème colonial était embarrassante pour les alliés européens. Le problème désormais n’était plus pour eux de savoir s’il fallait garder les colonies allemandes mais comment le faire et notamment obtenir l’adhésion de leurs partenaires. Les négociations s’annonçaient laborieuses.
Mais un compromis resterait possible et facilité par l’absence des populations en jeu dont le Président WILSON avait pourtant rappelé les intérêts. En parlant d’un aménagement équitable dans lequel les intérêts des populations pèseraient autant que les revendications du Gouvernement allemand, le Président n’a pas précisé par qui ces intérêts devaient être défendus. Aucun habitant des colonies ne sera donc convoqué à Versailles. Quand même on le ferait, le sort de l’Allemagne, en ce qui concerne le Rwanda, se trouvait dangereusement compromis. Le roi Musinga et ses chefs s’étaient jetés dans les bras de l’occupant en chargeant leurs anciens protecteurs, ce qui aurait rendu leur voix suspecte s’ils devaient changer d’avis.
Informés de la position des États-Unis, les Alliés européens mirent au point chacun la sienne en fonction de ses intérêts en attendant l’ouverture de la Conférence.
Nous avons indiqué plus haut que la conquête des colonies allemandes en Afrique encouragea chez les Alliés européens les desseins coloniaux. Ainsi voit-on par exemple que « dès le 27 août 1914, l’entente franco-anglaise, confirmée le 30 par la convention de Lomé partage l’administration du Togo… En novembre 1916, un accord franco-anglais était signé sur le partage du Cameroun ».
La situation ainsi créée était-elle provisoire ou définitive ? Il faut plutôt considérer que les deux parties à ces accords la considéraient comme définitive. En ce qui concerne la France, peu d’éléments permettent de penser que ce pays ait envisagé, avant la Conférence de la Paix, une éventuelle restitution des colonies à l’Allemagne. On ne trouve pas le moindre mot dans aucun discours des hommes d’Etat français à ce sujet. Est-ce là un indice que le Gouvernement français s’en désintéressait ? Sûrement pas. Il y a plutôt lieu de croire que c’est parce qu’il considérait la solution de la question comme évidente et certaine dans le sens des accords de partage conclus avec la Grande-Bretagne, c’est-à-dire de la non-restitution des colonies. En octobre 1916, M. DOUMERGUE, Ministre français des Colonies ne disait-il pas à M. de GAIFFIER, Ambassadeur de Belgique à Paris : « Nous occupons militairement le Cameroun et nous le garderons ». Cette position resta celle du Gouvernement français et aucune autre manifestation officielle au sujet du problème colonial n’en fut perçue.
La presse elle-même n’y consacra pas beaucoup d’articles. Seules les publications coloniales, comme « l’Afrique Française », la « Dépêche coloniale », ont agité la question et ont publié à son sujet des études intéressantes. Il en ressort une unanimité complète entre eux et dans le sens de la non-restitution des colonies à l’Allemagne.
Mais si la question des colonies ne semble pas avoir soulevé l’enthousiasme de l’opinion publique française, par contre, elle agita fortement celle de la plus grande nation coloniale : la Grande-Bretagne.
Pour le Gouvernement anglais, le sort des colonies allemandes ne peut faire de doute. Aussi, dès le début de 1915, Sir Ed. GREY ne cache pas au Colonel HOUSE, confident et envoyé spécial du Président WILSON auprès des belligérants, que « les territoires conquis en Afrique ne pourront pas être rendus à l’Allemagne ».
Deux ans plus tard, la position anglaise devient de plus en plus claire. Le Gouvernement, la presse, montrèrent que les ambitions coloniales s’étaient affirmées dans une grande partie de l’opinion britannique et dans celle des Dominions.
Dans un meeting tenu à Londres le 31 janvier 1917, le Secrétaire d’Etat du Colonial Office, M. WALTER LONG déclara :
« Nous avons par suite de cette guerre, conquis dans les diverses parties du monde, différentes colonies allemandes.
» Eh bien ! je vous parle ici en toute connaissance de cause en pleine responsabilité en tant que représentant de ces dominions d’au-delà des mers, qui sont aujourd’hui l’orgueil et la gloire de notre empire, que personne ne s’imagine que nous avons en vain soutenu ces combats. Que personne ne pense que ces territoires retourneront jamais sous le joug allemand ».
Ce langage clair et net, précis, le Secrétaire d’Etat le reprit au cours d’un dîner offert aux représentants de la presse des dominions le 27 septembre 1918 :
« Si ces territoires (les possessions d’outre-mer de l’Allemagne) retournent à l’Allemagne, les sacrifices de nos héros auront été faits en vain. Il ne faut pas que la plume détruise l’œuvre magnifique de l’épée. L’Allemagne n’a pas le droit de réclamer sa place au soleil, à moins qu’elle ne prouve qu’elle l’occupe en se conformant aux principes qui guident les nations dans leur matière de gouverner les indigènes, ainsi que dans leurs relations avec les autres pays… » SI ON PERMET A L’ALLEMAGNE D’OCCUPER A NOUVEAU LES POSITIONS QU’ELLE DETENAIT AVANT LA GUERRE, LA PAIX DU MONDE NE SERA JAMAIS ASSUREE ».
Cependant, si ce discours est à citer pour sa prévision, c’est principalement à raison de la dernière phrase, car pour le reste l’idée qui est développée est celle des membres du gouvernement, à savoir que la proscription de l’Allemagne n’est que conditionnelle.
Dans plusieurs circonstances, le Premier Ministre Britannique, LLOYD GEORGE, l’a rappelé comme en témoignant ci-après quelques extraits de ses discours. Après avoir montré que les Alliés luttaient pour le droit, le Premier Ministre dans son discours du 29 juin 1917, prononcé à Glasgow, ajouta :
« Quant aux colonies allemandes, c’est une affaire qui sera réglée par le grand congrès de la paix. Remarquez que ceux qui nous critiquent parlent comme si nous avions annexé des pays peuplés d’Allemands, comme si nous avions soumis des peuples teutons à la domination britannique. Quand vous en serez à désigner les gérants de ces pays non- civilisés, vous considérerez les sentiments des populations elles-mêmes, le degré de confiance qu’a pu acquérir, dans leurs esprits encore barbares, la domination allemande dont elles ont fait l’essai, si elles désirent le retour de leurs anciens maîtres ou si elles préfèrent confier leurs destinées à d’autres mains plus justes et, je le dis avec confiance, plus nobles que celles qui les ont gouvernées jusqu’à la guerre. Les aspirations, les besoins et les intérêts des populations même de ces pays doivent être le facteur dominant pour le règlement de leur gouvernement à l’avenir. C’est le principe qui nous guidera ».
Ces déclarations au sujet des colonies allemandes illustrent les ambitions coloniales de chaque puissance, de profiter de ses victoires sur l’ennemi pour pour étendre ses possessions outre-mer. Cette proclamation de LLOYD GEORGE montre aussi que les Alliés européens étaient d’accord sur le principe de neutraliser l’Allemagne outre-mer en utilisant autant que possible les mêmes moyens. Dans un tel contexte, nous devons remarquer que l’idée de « la consultation des populations des territoires occupés », tels que le Rwanda ne fut pas le seul fait de la Belgique, mais de chaque puissance ayant conquis et occupé une colonie allemande, en attendant la Conférence de la Paix. Cette stratégie commune à l’égard des colonies allemandes fut d’ailleurs payante, le Premier Britannique ne s’y trompait pas quand il en traçait l’orientation.
Le thème développé à Glasgow fut repris à la Chambre des Communes le 20 décembre 1917 où LLOYD GEORGE répéta :
« En ce qui concerne les colonies allemandes, et c’est là mon troisième point, j’ai déclaré que leur sort ne devrait être réglé également que par la Conférence internationale de Paix en tenant compte des vœux et des intérêts des habitants de ces colonies. C’est le principe auquel je continue à adhérer ». Commentant ce discours, « Le Temps» de Paris écrit :
« M. LLOYD GEORGE propose que le sort de la Mésopotamie et des colonies allemandes soit réglé par le futur congrès de la Paix. Il fait pourtant deux réserves, justifiées l’une et l’autre. La Mésopotamie, ainsi que l’Arménie, ne devra jamais retomber sous l’influence «desséchante et destructrice des Turcs. Quant aux colonies, il faudra prendre en considération les vœux et les intérêts des habitants. On comprend que M. LLOYD GEORGE n’ait pas voulu préciser davantage. Les questions qui se posent dans le Moyen-Orient, en Afrique et en Océanie, sont à la fois plus compliquées et moins brûlantes que beaucoup d’autres. Elles ne touchent pas seulement à l’équilibre de l’Europe, mais encore aux droits des Alliés d’outremer et des différents pays qui composent l’empire britannique. En revanche, elles se prêtent mieux à des transactions qui ne peuvent guère s’élaborer que dans l’atmosphère plus calme d’un Congrès. Mais il faudra que les Alliés arrivent à ce Congrès avec les mains suffisamment libres vis-à-vis de l’ennemi tout en restant liés les uns envers les autres par les accords qu’ils ont ou qu’ils auront conclus ».
Au lendemain du vote par le « Labour Party » d’un mémorandum préconisant l’internationalisation des colonies tropicales, le Premier Ministre britannique s’adressa aux délégués des « Trade-Unions » le 6 janvier 1918 en ces termes :
« En ce qui concerne les colonies allemandes, j’ai répété à diverses reprises qu’elles sont tenues à la disposition d’une conférence, dont la décision devra principalement tenir compte des vœux et des intérêts des indigènes de ces colonies. Aucun de ces territoires n’est habité par des Européens. La considération principale, dans tous les cas, doit être de placer les habitants sous le contrôle d’une administration qu’ils acceptent et dont les préoccupations devront être d’empêcher leur exploitation au bénéfice de capitalistes ou de gouvernements européens. Les indigènes vivent sous des chefs et des Conseils qui peuvent en leur nom représenter leurs intérêts.
» Le principe général du choix du gouvernement est donc applicable dans leur cas comme dans le cas des territoires occupés d’Europe.
» Les déclarations allemandes disant que les indigènes des colonies allemandes ont, par leur fidélité militaire dans la guerre, montré leur attachement et témoigné de leur désir de rester avec l’Allemagne, ne sont pas applicables aux colonies allemandes en général, mais seulement à l’Afrique Orientale Allemande. Et en ce qui concerne ce cas particulier, les autorités allemandes se sont assuré l’attachement, non pas de la population dans son ensemble, laquelle est et reste profondément antiallemande, mais seulement d’une petite classe guerrière parmi laquelle ils recrutent leurs askaris ou soldats. Ils se sont attaché ceux-ci en leur accordant une situation privilégiée par rapport aux autres indigènes, qui permet à ces Askaris de prendre une supériorité oppressive sur le reste de la population pour laquelle ils n’ont pas qualité de parler. Le traitement par les Allemands des populations indigènes dans leurs colonies, a été tel, qu’il n’est pas étonnant qu’ils craignent de voir soumettre le sort futur de ces colonies aux vœux des habitants eux-mêmes ».
Comme on le voit dans ces discours, le Premiers Ministre britannique penche pour la non-restitution des colonies à l’Allemagne. Mais le jeu diplomatique dans lequel son pays est engagé le conduit à entourer sa pensée de telles réserves qu’on peut se demander si sa résolution est bien arrêtée.
Pourtant LLOYD GEORGE était bien décidé à ne pas rendre à l’Allemagne ses anciennes possessions d’outre-mer comme le laisse voir son Ministre des Affaires Étrangères M. BALFOUR dans un discours du 9 août 1918 à l’adresse des pacifistes à la Chambre des Communes :
« Désirez-vous, leur demanda-t-il, rendre les Colonies africaines à l’Allemagne telle qu’elle est aujourd’hui? Tout d’abord ce serait donner à l’Allemagne des bases de sous-marins, sur toutes les routes commerciales du globe ; ce serait mettre le commerce de l’univers à la merci de l’Allemagne.
» En second lieu, ce serait imposer une domination tyrannique aux indigènes africains. »
Troisièmement, ce serait permettre à l’Allemagne de créer, de propos délibéré, une grande armée noire en pleine Afrique, une armée qui rendrait impossible tout développement pacifique ».
Ce discours ayant soulevé un certain émoi en Allemagne, Lord ROBERT CECIL, se fit interviewer le 23 août par un correspondant de l’Agence Reuter pour expliquer et préciser la pensée de son chef :
« Parlons maintenant des colonies allemandes. Solf se montre fort indigné de l’accusation d’inhumanité portée contre l’administration allemande. Je ne crois pas qu’aucun homme, connaissant la situation, puisse partager sa manière de voir. Le Gouvernement britannique a d’ailleurs recueilli, sur ce point, des informations et un Livre Bleu sera publié prochainement au sujet de l’administration allemande dans les colonies.
» Je ne puis admettre davantage le principe du Dr. Solf, lorsqu’il déclare que l’Allemagne veut voir constituer pacifiquement son empire africain. Nous savons tous, au contraire, qu’une importante fraction de l’opinion allemande préconise ouvertement la fondation d’un empire africain allemand dans le but de dominer militairement l’Afrique entière et d’y constituer un vaste entrepôt pour les ambitions militaires de l’empire allemand. Et tout sans même tenir compte de ce que la possession de villes côtières par les Allemands constituerait, pour l’Empire britannique, un danger plus considérable qu’elle ne représenterait même davantage pour l’Allemagne ».
Le chef du Foreign Office revint de nouveau sur ce sujet le 16 septembre 1918 devant les membres du Royal Colonial Institute en déclarant :
« Il nous semble aussi que l’Allemagne entend réclamer ses colonies. Je n’ai pas l’intention de discuter cette question, mais je tiens à déclarer des plus emphatiquement que sur ce point encore, il ne doit y avoir aucun malentendu et, si les Allemands ont leur opinion à ce sujet, nous avons la nôtre qui est différente. Il est impossible de concevoir qu’une conversation quelconque puisse aplanir des difficultés aussi grandes et encore moins conduire au rétablissement du pouvoir de l’Allemagne sur ces malheureuses populations dont elle a tant abusé, ou rendre à cette puissance les bases navales qui lui permettraient de contrôler, non pas seulement les lignes de communication qui joignent tous les éléments de l’Empire britannique, mais qui la rendraient aussi maîtresse des lignes de communications internationales. Comment une conversation pourrait-elle ajuster de telles choses ? Je n’en sais absolument rien ».
Ainsi, pour les membres les plus qualifiés du Gouvernement britannique, on ne doit pas rendre ses colonies à l’Allemagne telle qu’elle est. Dans un discours qu’il prononça sur la question des colonies le 23 octobre 1918, M. BALFOUR se montra même plus catégorique. Après avoir longuement et anxieusement réfléchi sur le danger que constituerait l’Allemagne pour l’Empire britannique si elle recouvrait ses colonies, M. BALFOUR tranche pour la non-restitution des colonies :
« Absolument, en aucun cas, déclara-t-il, il ne peut être compatible avec la sûreté, la sécurité et l’unité de l’Empire britannique, que les colonies allemandes soient restituées à l’Allemagne. Ceci ne constitue pas une doctrine impérialiste, mais une doctrine qui intéresse presque aussi étroitement le monde civilisé tout entier que l’Empire britannique lui-même.
» Le monde est de plus en plus uni par les liens du commerce, par les voyages et par l’échange mutuel de communications.
» Dans l’intérêt le plus élevé du monde, dans celui du progrès véritable, dans celui de la liberté, il est absolument indispensable que ces voies qui nous permettent de communiquer les uns avec les autres ne soient jamais plus à la merci de n’importe quelle puissance dénuée de scrupules, ne se tenant pour liée par aucun traité, aussi sourde à la parole donnée qu’à la voix de l’humanité et ne tenant aucun compte des modes humains de faire la guerre ».
Ce point de vue n’est pas exactement celui de la « London Inter Allied Labour and Socialist Conference » qui lors de son Congrès du 24 février 1918 s’est dressé contre les desseins des puissances alliées de se partager purement et simplement les ex-possessions ennemies après la victoire. Pour l’Internationale, il faut internationaliser le problème colonial en instaurant un système de mandats internationaux.
Dans une résolution adoptée à l’unanimité le Congrès fixa définitivement sa position où apparaît nettement son vœu de voir internationaliser les colonies du Centre de l’Afrique :
« L’Internationale a toujours condamné la politique coloniale des gouvernements capitalistes. Sans cesser de la condamner, la Conférence reconnaît un état de fait dont elle est obligée de tenir compte.
» Elle pense que le traité de paix doit assurer aux indigènes des colonies une protection efficace contre les excès du colonialisme capitaliste. Elle demande l’autonomie administrative pour tous les groupements de population qui ont atteint un certain stade de civilisation et, pour les autres leur participation progressive au gouvernement local.
» La Conférence est d’avis que le retour des colonies à ceux qui les possédaient avant la guerre, ou les échanges ou compensations auxquels il pourrait être procédé, ne sauraient être un obstacle à la conclusion de la paix.
» La situation des colonies qui ont été enlevées à la domination de l’un des belligérants, devra, à la Conférence de la Paix, être l’objet d’un examen spécial auquel les Etats voisins intéressés pourront participer. Le traité devra, en tout cas, être conçu de telle manière que l’égalité économique soit assurée aux ressortissants de toutes nationalités et qu’ainsi aucun peuple ne soit privé des moyens légitimes d’obtenir des matières premières, d’écouler ses propres produits et d’avoir sa part légitime de développement économique.
» En ce qui concerne plus spécialement les colonies de tous les belligérants dans l’Afrique tropicale, d’un Océan à l’autre, en y comprenant toute la région du Nord du Zambèze au Sud du Sahara, la Conférence réprouve toute idée impérialiste qui ferait de ces pays le butin d’une ou de plusieurs nations, les exploiterait au profit du capitalisme, ou s’en servirait pour l’accomplissement des buts militaires des gouvernements. Elle se prononce pour l’établissement, par entente internationale, d’un régime placé sous le contrôle de la Société des Nations, garanti par elle, et qui, tout en respectant les souverainetés nationales, s’inspire d’un large libéralisme économique et sauvegarde les droits des indigènes dans les meilleures conditions possibles :
» 1° Dans chaque région, il serait tenu compte des vœux de la population, dans la forme où il lui est possible de les exprimer.
» 2° Les intérêts des tribus indigènes, pour ce qui concerne la possession du sol, devraient être sauvegardée.
» 3° Tous les revenus devraient être consacrés au bien-être et au développement des colonies elles-mêmes ».
Cette position qui dans l’ensemble est plus ou moins favorable à l’Allemagne resta le fait d’un petit cercle et n’obtint pas un large soutien dans l’opinion publique britannique. La presse fut un frein à cette audience étendue que pouvait espérer l’Internationale.
En réalité, les points de vue sur la question coloniale sont opposés. Si pour l’Internationale la meilleure solution serait d’internationaliser la gestion des colonies, pour la presse anglaise il ne doit y avoir ni internationalisation ni restitution des colonies occupées suite au fait de la guerre. La presque unanimité de la presse combat en faveur de la non-restitution des colonies à l’Allemagne et va même jusqu’à se plaindre du peu d’énergie que le Gouvernement a montré pour défendre cette thèse.
De l’abondante littérature qui en est résulté, on peut dégager les raisons suivantes développées par la presse britannique contre le retour à l’Allemagne de ses colonies :
- « L’Allemagne ferait de ses colonies de véritables entrepôts militaires et c’est la militarisation de toute l’Afrique qui en résulterait.
- » Elle en ferait des bases de sous-marins qui compromettraient la sécurité des mers et les communications entre les différentes parties de l’Empire.
- » Elle est incapable de coloniser et s’est montrée indigne de remplir une mission civilisatrice.
- » La restitution des colonies à l’Allemagne compromettrait, auprès des indigènes, le prestige des Blancs des autres nations, car ces indigènes croiraient que ce retour de fortune est dû à la puissance de l’Allemagne.
- » Rendre les colonies à l’Allemagne serait exposer les indigènes, qui retourneraient sous sa domination, aux pires représailles, à raison des sympathies montrées à leurs conquérants d’un moment .
- » La paix du monde et de l’Afrique particulièrement sont au prix d’une élimination complète des Allemands de toutes leurs anciennes possessions coloniales ».
Le Gouvernement britannique, la presse, l’Internationale Socialiste ne furent pas les seuls à exprimer leurs avis sur le sort à réserver au problème colonial. Certaines grandes institutions anglaises formulèrent aussi des vœux dans le sens défendu par la majorité des journaux et par le Gouvernement. Ainsi, le Conseil du Royal Colonial Institute vota le 7 juin 1918, la résolution suivante :
«En vue de la prochaine conférence impériale, l’Institut Royal des Colonies tient à formuler respectueusement mais énergiquement, l’avis qu’il croit presque universellement partagé dans l’Empire, que, autant dans l’intérêt de l’Empire que dans l’intérêt des races indigènes impliquées, aucune des anciennes possessions d’outre-mer de l’Allemagne ne doit être restituée après la guerre à cette nation ».
Malgré certaines ambiguïtés que laissent paraître les déclarations du Gouvernement anglais, aucun doute n’est possible quant à la volonté expansionniste dans les territoires d’outre-mer. L’opinion publique n’a pas ménagé son soutien à ces ambitions coloniales au nom de la paix dans le monde mais surtout pour la sécurité et la prospérité de l’Empire britannique.
Il y a donc une nette différence entre cette position et les principes wilsoniens au sujet du problème colonial. Mais par rapport aux propositions du Pape Benoît XV, la différence est encore plus grande. Pour la Grande-Bretagne comme pour la France, la formule de solution au problème colonial est simple au vu des succès remportés : malheur aux vaincus ! Autrement dit, l’Allemagne n’aura plus ses colonies.
Dans cette convergence des positions chez les Alliés européens, quelle est la position de la Belgique avant la Conférence ?
Les développements faits dans le chapitre précédent à l’occasion de la conquête et de l’occupation du Rwanda ont montré que, dès lors que la Belgique est entrée en guerre contre l’Allemagne en Afrique, elle a eu aussi ses buts de guerre, ses desseins coloniaux. A ce titre, son attitude ressemblait à celle de ses Alliés, au moins sur le plan des principes. La conquête de l’Afrique Orientale Allemande l’a encouragée à préciser ses objectifs lace à l’ennemi dont les possessions étaient victorieusement enlevées.
Cependant, ces desseins coloniaux de la Belgique doivent être considérés comme différents de ceux de ses Alliés, en ce sens que même si elle avait des avantages territoriaux outre-mer dus au fait de la guerre, ces avantages ne doivent pas être une occasion de difficultés avec ses voisins en Afrique. Peu importe le nombre de ces voisins pourvu que l’Allemagne soit exclue de son voisinage. C’est pourquoi, la Belgique « doit veiller avec une attention particulière à ce que l’Est-africain allemand reçoive une destination conforme à ce principe ».
Les relations avec le Portugal et la France étant bonnes, il s’agit de les maintenir. Les rapports avec la Grande-Bretagne semblent plus délicats sur le terrain colonial. Certes, la Grande-Bretagne a garanti l’intégralité du Congo Belge, mais « il reste encore, dans certaines couches de l’opinion publique anglaise, des traces des anciens préjugés contre le Congo Belge. D’autre part, au début de la Campagne de l’Est-Africain.., l’Angleterre prétendait administrer, par ses agents, même les territoires conquis par les troupes coloniales belges. Le Gouvernement belge n’accepta pas cette prétention, contraire à tous les principes ».
Pour quels motifs la Grande-Bretagne voulait-elle conserver aussi la conquête réalisée par les troupes belges ?
Trois raisons justifiaient ses prétentions :
1° La possession de tout l’Est Africain allemand permettrait de réaliser, en territoire exclusivement anglais le chemin de fer du Cap au Caire, symbole de la suprématie britannique en Afrique.
2° Elle lui donnerait un contrôle absolu sur l’Océan Indien.
3° Cette possession de l’ancien protectorat allemand ferait la soudure entre les vastes territoires britanniques qu’il séparait.
Si la Belgique avait cédé devant ces prétentions, il en serait résulté que l’Empire britannique serait devenu voisin du Congo Belge depuis le Soudan jusqu’à la frontière Ouest de la Rhodésie et que, surtout, la prépondérance ainsi acquise aurait rompu l’équilibre en Afrique. De plus, l’influence britannique était déjà grande dans ces régions, à cause de l’Union Sud-Africaine, laquelle pouvait « devenir pour le Congo une cause de souci ».
Ces considérations expliquent pourquoi au mois de mai 1916, au moment où furent arrêtes les conditions de l’intervention belge, il fut entendu que les occupations respectives ne préjugeraient pas du sort définitif à réserver aux conquêtes, ce sort devant être réglé au moment de la paix. Car, à ce moment-là, si la conquête est attribuée à d’autres qu’au conquérant, il sera de simple justice d’assurer à ce dernier les compensations proportionnées à l’effort accompli. En tous les cas, le conquérant doit avoir le droit de donner son avis sur le sort à réserver à la conquête commune.
S’il est donc vrai que la Belgique a eu des ambitions coloniales comme les autres belligérants, sa position dut être souple, « provisoire » par rapport à celle de la France ou de l’Angleterre par exemple. Là où ces puissances proclament la non-restitution des colonies allemandes, la Belgique considère que les territoires qu’elle a occupés constituent un gage à sa disposition. Du moins, c’est ce que révèlent les documents d’avant la réunion de la Conférence de la Paix. Le calcul est simple : ou bien elle sera confirmée dans ses conquêtes lors du partage, ou bien elle recevra des compensations. De toute manière, elle aura sauvegardé ses relations avec sa puissante alliée et se sera ménagé une occasion de marchandage éventuel avec son gage pour mieux assurer la sécurité de la Colonie. Sans doute, le problème est délicat et sa solution demande une prudence et un tact consommé. Ce qu’il faut dans les revendications, c’est « éviter de froisser l’Angleterre avec qui nous devons rester en termes cordiaux, en Afrique aussi bien qu’en Europe, et dont nous ne voulons en rien contrarier la politique. Il faut viser à rechercher sur le continent africain le meilleur équilibre et la combinaison d’intérêts qui assurent au maintien de la paix les chances les plus solides »
Cette combinaison peut être réalisée très aisément et servir la politique anglaise, en même temps satisfaire les intérêts en présence. Il suffit, pour l’atteindre, que « l’Angleterre devienne riveraine de la partie septentrionale du lac Tanganyika, en rattachant à l’Uganda le Rwanda, l’Urundi et l’Uswi, sauf ce qui sera nécessaire pour améliorer la frontière belge du Kivu ».
Enfin, le document envisage d’autres combinaisons possibles. Elles aboutissent toutes au démembrement des colonies allemandes. La Belgique comme ses autres alliés considère donc qu’il ne doit pas y avoir de retour des colonies à l’Allemagne. Elle n’est pas non plus prête « à un rajustement des colonies, même si celui-ci devait la doter d’une colonie aux frontières plus rationnelles ». De même, elle est décidée à « combattre de tout son pouvoir l’internationalisation des colonies tropicales par un organisme international. Elle se bornera à accepter le règlement en commun, par les puissances intéressées, de certaines questions de politique et d’administration coloniales »
Comme la France et l’Angleterre, la Belgique n’adhère pas ouvertement aux principes du Président WILSON, ni à la position de l’Internationale Socialiste ni aux propositions du Pape Benoît XV en matière coloniale. Ainsi, si les Alliés défendent à la Conférence le point de vue de la non-restitution des colonies, la Belgique peut espérer garder le Rwanda dans ses possessions d’outre-mer et voir ainsi récompensés les efforts déployés pour son acquisition dès le lendemain de la conquête.
Les considérations faites sur les positions caractérisant l’état d’esprit dans le camp allié au sujet des colonies allemandes font apparaître face à face deux tendances opposées : celle de la France, de l’Angleterre et de la Belgique, marquée par une campagne d’opinion et affirmée par des accords de partage pour une annexion des possessions coloniales allemandes; celle des États-Unis, hostile à la politique coloniale européenne. Comment rapprocher ces positions dans l’intérêt même de l’Alliance et de la paix envisagée, telle est la question qui se pose. Mais la réponse sera dans un compromis qui sortira des débats de la Conférence.
En attendant, il faut remarquer que chez les deux groupes belligérants, c’est le même état d’esprit qui domine : l’idée d’une « paix blanche » n’est admise officiellement par personne dans les milieux gouvernementaux. Le programme, dans l’un et l’autre camp, est annexionniste. Mais ni l’un ni l’autre n’empêchent les parties en présence de se réunir dans le but « de développer entre elles, la coopération, de garantir la paix et la sécurité dans le monde »
En janvier 1919, la Conférence de la Paix s’ouvre à Paris où sera fixée la destination des colonies allemandes. Le Rwanda, comme les autres possessions allemandes, y sera absent mais ne sera pas oublié dans le règlement des comptes à faire à l’Allemagne par ses vainqueurs. Il sera confié à la Belgique dans le cadre du Traité de Versailles.
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