Au cours de notre offensive de 1916 dans l’Est Africain, l’évacuation de Kigoma par les Allemands avait valu à nos troupes un butin immense : matériel, outillage, approvisionnements à n’en plus finir. Tout cela était parqué aux fins d’inventaire dans une enceinte de barbelés, sous la garde de recrues à peine dégrossies qu’on n’osait pas encore conduire au feu.

Une nuit, je faisais ma ronde d’officier de semaine, escorté d’un vieux sergent qui portait la lanterne, quand à un coin de rue le bruit caractéristique d’un fusil empoigné à deux mains pour la mise en garde m’annonça le voisinage d’une sentinelle. J’attendais le réglementaire « Gwatara kiwif » Halte-là! Qui vive ? — Au lieu de cela, ce fut une mince petite voix apeurée qui vint à moi du fond de la nuit : « Nini kuna ? » — Puisqu’on le prenait sur un ton si peu militaire, je répondis paternellement : « Rien, un blanc de chez vous ». — Ah! Bo!, fit la voix rassurée; et le jeune guerrier se rangea pour me livrer passage. Je m’avançai vers l’enceinte, il me laissa faire. Je franchis le barbelé sans être inquiété. Il fallait voler quelque chose, quelque chose de visible, d’exemplaire, de frappant… C’est cela : une enclume! Une petite enclume prétendument portative; mais ce qu’elle était lourde! A grand effort, je la soulevai; je parvins à la porter jusqu’à l’enceinte et à la faire tomber dehors par-dessus les fils. Puis je la traînai au milieu du chemin. Le vol était consommé, la preuve faite.

Le petit soldat me regardait faire, bouche bée, n’y comprenant goutte.

J’allai vers lui, je touchai son fusil.

—C’est ton fusil, ça?

Son visage s’éclaira_

—Oui, mon fusil.

— Montre ?

Il me le donna sans difficulté.

-Et des cartouches? Tu as des cartouches aussi?

Il ouvrit une cartouchière aussi large que son sourire. Un seul chargeur; mais enfin c’étaient de vraies cartouches.

—Donne!

je le dépouillai de ses munitions.

— Et comment fait-on pour les introduire dans le canon? Il m’aida à glisser le chargeur.

—Eh bien, mon garçon, tu ne m’as pas demandé le mot. Tu m’as laissé voler dans un parc dont tu avais la garde. Tu m’as livré tes armes… Si maintenant j’étais un Allemand, si je te tuais?…

Le moment était venu de tirer la morale de l’aventure.

Un Allemand? Le pauvre conscrit comprenait de moins en moins et se mit à trembler.

Le sergent n’avait rien dit jusque-là. C’était un vieux briscard qui en avait vu de toutes les couleurs. Je me tournai vers lui comme pour le prendre à témoin de ce que valent aujourd’hui les recrues… Il eut un haussement d’épaules désabusé, puis, amer, méprisant comme les spectateurs du cirque quand ils abaissaient le pouce, laissa tomber :

—Eè, buma ye! C’est ça, tue-le!…

C’est ainsi qu’il concevait l’autorité du chef, les droits de l’homme qui dicte la loi.

Au fond de la brousse, chez les sauvages non évolués, on va plus loin.

En temps de famine, dans l’Urundi, les voleurs de récoltes n’étaient livrés à la justice qu’après plusieurs jours de tortures.

On traînait à la prison des épaves humaines, des malheureux mourant de faim, couverts de plaies, garrottés comme des bêtes, qui souvent succombaient malgré tous les soins. Quelquefois même, on ne nous les amenait pas du tout : les habitants exaspérés rendaient eux-mêmes une atroce et sommaire justice.

Un jour, je réunis les chefs pour mettre fin à ces pratiques. Je leur fis une théorie ponctuée de froides menaces : « voleurs de récoltes ici, et intacts. C’est le blanc qui punit, et les voleurs seront punis. Mais si on les torture, si on les mutile, si on les tue — vous, les chefs, responsables. Donnez des ordres. »

Ils s’en allèrent tenir conseil. C’est facile à dire, donner des ordres! Mais s’ils ne sont pas obéis ? Les Barundi sont fous de rage quand on pille leurs champs… Comment empêcher ces explosions de colère collective? II fallait prévoir des excès malgré tout; et alors ? Payer le prix du sang, sept vaches, pour de misérables voleurs ?

Ils discutèrent longtemps. Quand ils revinrent, je vis à l’air épanoui de leur vieux porte-parole qu’ils avaient trouvé la solution.

— Vraiment, me dit-il, vous ne voulez plus qu’on torture les voleurs de récoltes ? Alors, c’est bien simple : décidez que dorénavant vous les ferez tous pendre. Proclamez-le partout. Et nous vous garantissons qu’on vous les amènera intacts!

J’aurais édicté cette loi, là, sur-le-champ, de ma seule autorité — on m’acclamait comme le sauveur du peuple…

Cela malgré l’existence bien connue du Gouverneur et du Ministre, malgré les portraits du Roi présidant au mur des salles d’audience, malgré les jugements rendus au nom de la loi, malgré le Code ostensiblement feuilleté avant le prononcé, malgré les réserves même dans les sentences de mort : vous serez pendu — à moins que le Roi n’en décide autrement…

La Loi !… On nous l’a définie à l’Université comme la règle juridique établie par un acte exprès de l’autorité. Cette définition vaut pour la brousse aussi, si l’on entend par l’autorité, l’Européen qui porte au casque un insigne officiel.

La loi, c’est « l’ordre de Boulamatari ». Mais qu’il s’agisse d’une règle fondamentale solennellement proclamée dans la charte de notre indépendance, qu’il s’agisse d’une loi votée par deux chambres et revêtue de la sanction royale; qu’il s’agisse d’un décret, d’un arrêté royal, d’une ordonnance du gouverneur, d’une décision du commissaire de district ou d’une fantaisie de l’administrateur, — c’est toujours -un ordre Boulamatari, transmis aux populations suivant les mêmes formes, publié par proclamation sommaire dans le même jargon. Il est impossible à l’indigène de rétablir la hiérarchie des valeurs. Il réagit de même à tous les ordres, quels qu’ils soient; il leur réserve à tous une égale obéissance, — à moins que ce ne soit un égal mépris. Et vous voyez d’ici la tentation qui s’annonce : l’infraction la plus facile à commettre en brousse, avec le plus de chance d’impunité, c’est l’abus de pouvoir des fonctionnaires; parce que si nul n’est censé ignorer la loi, personne ne la connaît; si nul indigène n’est censé ignorer ses devoirs, aucun n’est capable de connaître ses droits; parce que l’administré ne peut pas ne pas confondre les ordres qu’un chef transmet avec ceux qu’il donne, la loi qu’il applique avec la loi qu’il fait.

Ajoutez à cela que dans les circonstances graves de sa vie, le Code ne tracera pas au fonctionnaire de brousse la conduite à suivre.

Condamner un homme à mort est une lourde responsabilité, une responsabilité qu’on n’assume pas sans angoissants débats de conscience — plus encore peut-être qu’en Europe, dans cette Afrique où les choses sont d’une simplicité terrible, où quelquefois celui qui a rendu la sentence devra présider à son exécution. Mais cette sentence, le juge ne l’a pas voulue. Un jugement, c’est un acte d’intelligence, non un acte de volonté. Quand il a reconnu que les faits évoqués devant lui constituent l’infraction qualifiée par la loi, le juge s’abrite derrière cette loi qu’il a fait serment de servir. Il prononce — sous peine de forfaiture il doit prononcer, — mais c’est la loi qui condamne. S’il se prépare peut-être des cauchemars, du moins est-il sûr de ne pas se préparer des remords.

Dans la carrière de tout chef territorial, même du plus humble, il y a le souvenir de décisions autrement redoutables que des condamnations à mort. Des nœuds gordiens qu’il a fallu trancher — et trancher sur-le-champ — et trancher d’un coup, en jouant à la fois non seulement sa carrière et sa vie, mais d’autres vies humaines avec la sienne.

Je me souviens d’un jour… oh, rien de sensationnel, rien d’extraordinaire : une révolte, comme il en éclate quelquefois, comme il y en a plus d’une aujourd’hui même, dont personne ne parle, dans cet immense Congo… J’étais en route sur les confins de la zone révoltée, avec quatre soldats d’escorte, pour un voyage annoncé depuis longtemps. Pendant mon absence, la situation s’était brusquement aggravée. A l’appel d’un prophète, des foules d’indigènes se soulevaient contre les chefs fidèles, pillaient et brûlaient leurs kraals. Chaque jour des chefs partaient en dissidence; d’autres hésitaient, prêts à voler au secours de la victoire. Sur les rapports qui m’étaient parvenus, j’avais appelé des troupes. Un matin, comme je me préparais à lever le camp, un messager m’apporte une lettre. Nouvelles alarmantes : mon adjoint, surpris sans munitions, a dû se replier vers le chef-lieu; les rebelles enhardis l’ont suivi et menacent le poste. Chaque nuit des flèches enflammées sont lancées sur les toits de chaume; les grands tambours sauvages battent du crépuscule à l’aube.

Que faire ? Le messager attend. Les indigènes accroupis autour de moi attendent, et guettent sur mon visage l’effet des nouvelles que sans doute ils connaissent déjà. Retourner en arrière ? Poursuivre ma route? — Vite, il faut décider. — Les miens sont là-bas. Y courir? Mais je suis annoncé ailleurs. — Vite, il faut décider. Poursuivre ? Alors si la révolte s’étend, je suis un homme perdu. Retourner ? C’est confirmer, dans la région où l’on attendra en vain ma venue, les bruits les plus sinistres; et la révolte ne pourra manquer de s’étendre. — Vite, il faut choisir. — Les nouvelles sont vraies; mais si je poursuis tranquillement mon chemin, je prouve qu’elles sont fausses, ou tout au moins je démens leur gravité. Le fait seul que je sois là, sans troupes, suffira peut-être à rassurer tout le monde, à maintenir tout le Nord du pays dans l’obéissance. — Vite, il faut choisir. — Les ordres sont donnés depuis plusieurs jours, les renforts sont en route. En attendant, le poste peut se défendre… Quatre soldats de plus au chef-lieu n’y changeront rien. Cent mille révoltés de plus dans la brousse pourraient faire une rude différence… Le messager attend. Je replie la lettre : « C’est bon, cela va bien. En avant!… »

De l’autre côté de la vallée, là-bas, sur le Kihinga, les lourdes fumées des incendies roulent lentement dans le ciel… En route!…

Sur mon passage, la révolte ne s’est pas étendue.

Des incidents comme celui-là ne sont pas quotidiens; mais tout broussard en a vécu de pareils; et même dans sa vie de tous les jours, le représentant de la loi a autre chose à faire que de trancher des difficultés juridiques. Le recensement. L’impôt. L’étude de la langue et des coutumes. Des routes à tracer, des maisons à construire. Des conseils à donner pour les cultures — des haines entre tribus à éteindre — une épidémie inconnue qui soudain éclate… La famine qui menace par ici— et par là des colons qui se plaignent de manquer de main-d’œuvre. Un grand chef qui meurt et ses héritiers se disputent. Il faudrait achalander ce marché que les indigènes désertent. Là-bas un féticheur s’agite; nous allons à la révolte si l’on n’intervient pas à temps. Tel marais à ponter où les caravanes s’embourbent. Et les porteurs qui abandonnent leur charge et les contribuables absents et les criminels en fuite à qui tout le monde donne asile!… Civiliser les noirs, on ne le fait pas à coups de décrets; ce n’est pas dans les Codes qu’on trouve les formules d’action. Certains, au contraire, disons-le tout bas, y trouvent parfois des prétextes pour ne pas agir.

Voici une chefferie en état d’insoumission collective. Pas de révolte violente; niais on refuse l’impôt, on chasse les messagers, on fait rebrousser chemin aux caravanes. Il faut manifester l’autorité de l’État; et l’administrateur ordonne sa première opération de police. Il va se servir des armes que la loi lui met entre les mains. Quelles sont ces armes, au juste ? Quels sont les pouvoirs exceptionnels dont dispose dans des circonstances exceptionnelles un commandant d’opération police? Fébrilement, il compulse le code et les circulaires ; mais c’est en vain qu’il interroge la Sibylle: la Sibylle demeure muette. Avant de commencer les opérations, il devra faire une proclamation; après les avoir terminées, il devra faire un rapport. Et entre les deux ? Entre la proclamation et lin rapport? Rien. Si : il pourra faire usage des armes en cas de légitime défense. Cela, on n’avait pas besoin de le lui dire. Mais le code n’ajoute pas qu’après le rapport il y a l’enquête. Toutes les initiatives — aucun droit — toutes les responsabilités. Comme le sabre de Joseph Prudhomme, dont il jurait de se servir pour défendre les institutions ou au besoin pour les combattre, la Loi menace celui qui s’en sert au moins autant que ceux contre qui on la brandit. Ordonner une opération de police, c’est attirer l’attention sur les erreurs que l’on va peut-être commettre. Le succès ne justifie pas les moyens — mais l’insuffisance des moyens ne fera pas pardonner l’échec.

Et alors ? Ou bien l’administrateur ferme son code et va de l’avant. Faut-il s’étonner si une autre fois il néglige de le rouvrir ? Ou bien il s’installe dans sa chaise-longue, laisse les indigènes se moquer de lui et rosser ses messagers; ses rapports idylliques ne parleront de rien jusqu’à ce qu’un jour, brutale, sanglante, la révolte éclate.

Il y a plus encore. La loi est violée et on ne voit pas comment, dans certaines circonstances, elle ne le serait pas. Un agent territorial sans pouvoirs spéciaux est détaché en petit poste. Survient une rixe au marché, ou un menu larcin. Avec des vociférations qui feraient croire à un assassinat, le coupable est traîné devant le blanc. Que va faire celui-ci? Envoyer prévenu et témoins devant l’administrateur, à six jours de là? Renvoyer les plaignants pour avoir au marché du lendemain des batailles rangées ? Si le chef indigène est présent, la chose sera vite réglée :

— Chef!

— Oui blanc! — Capita, six coups.

Mais si le blanc n’a pas de chef sous la main, le châtiment nécessaire qu’il n’a pas le droit d’infliger comme

Représentant de l’État, il l’infligera peut-être bien quelquefois comme… disons comme gérant d’affaires pour le compte chef…

C’est là un très grave danger. Une bonne loi n’est bienfaisante que dans la mesure où elle est appliquée; une loi est toujours mauvaise, aussi bien lorsque certains l’appliquent en se lavant les mains que lorsque d’autres la violent d’une conscience -tranquille : car la violation d’une loi entraîne au mépris de la loi. Et quand on voit, d’autre part, quelle triste marchandise le pavillon du respect de la loi peut couvrir, on comprend, si on ne l’excuse pas, que les broussards fassent quelquefois bon marché des codes. « Le culte du parapluie », comme on dit en argot congolais. La terreur des responsabilités. Le malheureux pour qui un problème est redoutable non quand il est grave, mais quand il est nouveau; qui préférera toujours un mauvais précédent à une initiative heureuse; qui compulse au lieu de réfléchir; qui n’a que des dossiers comme expérience et comme principes que des circulaires; qui n’agira jamais sans être couvert par un ordre, une lettre, un petit papier — fût-ce au crayon, à la rigueur, mais il lui faut son petit papier. Et il se pare de sa veulerie comme d’une gloire, comme d’une conscience : moi, je ne connais que le règlement.

Le pis est qu’on finit par le prendre au sérieux. D’honnêtes gens finissent par croire que vraiment son respect de la loi est la tare secrète qui explique son incurable faiblesse. De là à faire du mépris de la loi une vertu, il n’y a qu’un pas vite franchi. Des formules lapidaires, si lapidaires qu’elles ne veulent plus rien dire, sont détournées de leur sens. « Il faut savoir désobéir » s’interprète « il faut ne pas savoir obéir »; et à force de se convaincre que les hommes ne sont pas faits pour les règlements, on en vient à croire que les règlements ne sont pas faits pour les hommes. Les « hommes », les « anciens » sont ceux qui ont secoué cette routine légale; tant qu’on n’a pas su s’en affranchir, on n’est qu’un « légiste », un « code-en-main », un « porte-plume »; une fois même, j’ai entendu dire « un Poincaré » : l’interlocuteur se croyait Mussolini. « Mépris de la loi », devient synonyme de « soif des responsabilités »; on l’érige en dogme premier de la grande école. On se réclame d’un nom prestigieux, de Lyautey.

Lyautey est le plus grand des coloniaux vivants, notre maître à tous; que ceux qui l’égalent l’imitent! Mais le Ciel nous préserve de ses pastiches! C’est une noble passion que la soif des responsabilités; mais à l’étancher sans mesure on sombre — si on n’a pas la tête bien solide — dans une irresponsable ivresse qui s’appelle tyrannie. Les Lyautey au petit pied, les « bons tyrans » ne sont trop souvent que des tyrans tout court, de pauvres petits tyrans, des malades, victimes de la plus pernicieuse des fièvres tropicales : l’hypertrophie du « moi».

Comment des fonctionnaires territoriaux peuvent-ils succomber à cette fièvre, eux qui devraient trouver dans leur métier l’antidote de quotidiens rappels à la modestie ? Je ne vois point de carrière où l’homme qui pense puisse souffrir davantage de l’écart sans mesure entre sa force et son fardeau, entre sa valeur et sa responsabilité. Civiliser les autres! Il faudrait commencer par être soi-même le civilisé total. Il faudrait tout savoir et avoir tout compris.

En Europe, chacun tient sa petite partie et fait de son mieux en comptant sur les autres pour lui donner la réplique. Le blanc d’Afrique est seul en scène et doit regretter chaque jour de ne pas savoir tous les rôles. Le cuisant souvenir de ses fautes et de ses maladresses d’hier lui enlève jusqu’à l’espoir d’éviter les erreurs de demain.

Que peuvent changer à cela grades, galons, rosettes et le salut de la garde qui sort au son des clairons, — automatique hommage à l’ancienneté grisonnante, triste annonce de la vieillesse qui vient? Que peuvent changer à cela les flatteries des indigènes prosternés devant la force dont vous n’êtes que l’image? Mais non. La vanité humaine se grise des plus vulgaires encens, elle veut croire aux protestations d’amatir que prodiguent de sournois esclaves; et tout le monde connaît le type du vieux colonial qui fait un détour pour passer devant le corps de garde — comme s’il avait besoin de ce que les règlements appellent les « marques extérieures du respect » pour retrouver l’estime de soi-même et démentir la secrète conscience de sa nullité…

Maladie coloniale, cette hypertrophie du « moi »? Nullement; le virus existe partout, en Europe aussi. Ce virus, c’est la Force — la dangereuse, la trompeuse Force. La Force qui finit par affaiblir parce qu’elle commence par aveugler; qui aveugle parce qu’elle dément l’expérience, parce qu’elle fausse les leçons de la vie, parce qu’elle donne le succès sans mérite et permet les erreurs sans sanction. La Force qui prétend tenir lieu de sagesse, la Force qui égare la raison; pierre de touche où se dénoncent les grandeurs de peu sincère aloi, piège où se sont perdus tant d’illustres destins. Mais ce qui est colonial, c’est l’atmosphère, le milieu, bouillon de culture qui favorise une monstrueuse prolifération de l’orgueil. Rares sont après tout, en Europe, les hommes à qui tombent en partage l’autorité sans discussion, la force sans contrepoids, le pouvoir sans frein. Tandis que là-bas ! En bangala ou en kiswahili, «’quia nominor leo » se traduit : « parce que je suis Blanc! ».

L’hiver dernier, j’étais au Congo, en brousse. J’avais été amené par mes recherches démographiques à examiner la situation légale des familles nombreuses. Le décret sur l’impôt indigène exempte les contribuables monogames qui ont au moins quatre enfants en vie. Mais il y a certaines difficultés d’interprétation. D’un poste à l’autre, je cherchais vainement les comptes rendus du Conseil Colonial, dont les travaux préparatoires auraient pu m’éclairer. Un jour je trouvai dans un village quatorze pères de famille qui tous, sans discussion possible, livrets bien en règle, devaient être exempts d’impôt. Tous avaient payé. Je leur demandai pourquoi ils n’avaient pas réclamé l’exemption. Ils répondirent en chœur : « Nous n’oserions jamais. Donne-nous un papier ». — « Mais vous n’avez pas besoin de papier, Boulamatari ne veut pas de votre argent! C’est un ordre général! C’est la même chose partout! » « Ailleurs, peut-être, dit le chef; mais pas chez nous! Tu ne connais pas notre commandant. Ici, l’ordre est que tout le monde paye »… Et je ne pouvais m’empêcher me dire : pendant ce temps la lourde machine tourne, le législateur légifère, les rapporteurs amendent les textes, corrigent les termes impropres, déplacent les virgules mal mises… A quoi bon si l’homme refuse d’appliquer la loi? A quoi bon si la machine tourne à vide, si à l’autre bout l’exécutif n’exécute pas ?

Ne parions pas des grands abus, des abus criminels : sont si rares, si vite réprimés! S’il n’y avait qu’eux, le Congo serait un pays charmant. Mais parlons des petits abus commis; chaque jour de bonne foi par de braves gens, quand les grises, la volupté du pouvoir et qu’à cette passion dévorante entre toutes ils ne savent pas poser comme limite infranchissable le respect des droits et de la liberté d’autrui.

La supériorité du blanc sur le monde où il règne est si évidente dans bien des domaines qu’il est tenté de la considérer comme un dogme, de croire que dans ses rapports avec l’indigène il ne pourrait pas ne pas avoir raison. Et de fait, comme il est le maître, il finira toujours par avoir raison, même quand il a tort. Aucune expérience n’est là pour entamer sa foi; au contraire, une infaillible réussite couronne à tout coup ses entreprises, parce que bon gré mal gré les indigènes doivent bien obéir à ses ordres et se plier à ses fantaisies. Qui mieux que le blanc dans sa sagesse jugera de ce qui convient aux noirs pour assurer leur bonheur? Et le blanc travaille au bonheur des noirs. C’est cela qui le rend redoutable; car la méchanceté peut se laisser fléchir, mais le fanatique est inflexible parce que sa conscience l’approuve. De là, chez certains administrateurs, ces interventions maladroites, vexatoires, saugrenues quelquefois, qui lassent les indigènes au point de leur empoisonner l’existence — toujours pour leur bien, toujours pour les rendre heureux. Les huttes légères en rameaux de palmier sont vraiment par trop primitives : on va construire un beau village en pisé. Dans six mois, la récolte faite, les huttes auraient été brûlées pour en élever d’autres près des nouveaux champs. Dans cinq ans, le beau village neuf devenu vieux sera toujours là, lépreuses masures aux toits percés, infestées de vermine, inhabitables ? Qu’importe le bon blanc aura eu son jouet. — Ce village perdu au fond de la brousse, loin des communications, loin de tout, nous allons l’aligner au bord de la grand’route où vous serez si bien. Sur la crête battue par les tornades, chaque coup de foudre fera des victimes? Qu’importe, le bon blanc aura eu son jouet. Et les routes qui demeureront vierges de toute manière parce que jamais rien qui roule n’y pourrait passer! Et les digues qui s’enfoncent parce que malgré les avertissements des indigènes on les a jetées sur des marais mouvants! Et les cultures d’essai mal faites dans des terrains mal choisis où pas une herbe ne prend racine! Et pour tant d’autres tentatives vouées d’avance à l’échec, tant de milliers de travailleurs toujours bénévoles, toujours résignés, toujours prêts… Rien n’échappe à l’importune Providence. Sa sollicitude tracassière s’étend à toute la vie. Elle s’occupe de la date d’une chasse; elle impose le choix d’une résidence; elle réglemente la mode; elle arrange des fiançailles; elle se mêle des menus… j’ai connu un administrateur qui luttait contre la criminalité en décourageant la culture du sorgho, plantation trop haute propice aux embuscades; et un autre qui prétendait introduire dans le harem d’un grand chef polygame… un tour de mouchoir plus équitable!…

C’est ainsi que l’on devient un tyran.

Écoutez l’anecdote que m’a contée un médecin. Il arrive un soir, à l’improviste, dans un petit village-doublure, une de ces succursales que les villages déplacés le long des grand-routes entretiennent en brousse à proximité des plantations et où demeurent les vieillards avec quelques gardiens. En passant devant une hutte, il entend des caquetages assourdissants; il se fait ouvrir la porte et trouve la hutte… pleine de coqs! Il demande le pourquoi de ce bizarre rassemblement — et on lui explique : l’administrateur, le « Commandant », loge ce même soir au village officiel à deux heures de là; et le chef a fait évacuer tous les coqs. Leur chant trop matinal pourrait troubler le sommeil olympien du maître… — Vous riez? Mais dans la hutte voisine, on avait rassemblé de même tous les petits enfants !… Bien entendu, l’Européen à qui les noirs faisaient cette réputation d’odieuse tyrannie était étranger à la mesure; peut-être un jour, énervé par les pleurs d’un bébé, avait-il donné ordre de « faire taire ce moutard », et avec son renom de sévérité, il n’en avait pas fallu davantage. Mais songez à la haine des mères !

Nous nous plaignons, et à juste titre, de l’incompréhension, de l’inertie, de la paresse, de la mauvaise volonté des noirs. N’ont-ils, eux, jamais à se plaindre de nous, de notre zèle maladroit, de notre agitation fébrile, de notre inconstance, de nos à-coups ? Quelles leçons si le maître pouvait entendre ce qu’ils disent de lui, le soir, autour des feux! L’arrivée d’un nouvel administrateur est pour les indigènes une date aussi importante que l’était pour les peuples, au temps des dynasties absolues, l’avènement d’un nouveau souverain. Comme on épie ses premiers gestes! Comme on commente ses premières paroles! Comme on discute les moindres indices révélateurs de son caractère! C’est qu’on y voit des présages de bonheur ou d’infortune pour tous. Un changement de ministre, une volte-face de la politique métropolitaine ont sur les villages indigènes une répercussion moins profonde qu’une simple mutation dans le personnel territorial… Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, c’est un fait : en pays neuf, en brousse, l’homme pèse plus que la loi.

Ce déséquilibre entre la loi et l’homme est dans une large mesure inévitable. Nous pouvons concevoir, dans nos pays, des lois si exactement adaptées aux hommes et aux circonstances, des lois si bien faites que pour les appliquer sagement il suffise de les bien connaître sans qu’il soit besoin de sagesse. En Afrique, non. Pour cette poussière de peuples aux stades les plus divers de leur évolution, les lois générales se révèlent trop rigides. Ou elles brûlent les étapes pour les uns, ou elles marquent le pas pour les autres. La loi qui est bonne ici, par cela même qu’elle est bonne ici doit être mauvaise ailleurs; et quand elle est mauvaise elle est violée, avec tout l’arbitraire que sa violation entraîne. Au lieu d’une règle à suivre, le législateur ne peut proposer qu’un idéal à poursuivre. D’un échelon à l’autre, depuis le Parlement jusqu’à l’administrateur territorial, les autorités doivent consentir à l’échelon inférieur de larges délégations de pouvoirs.

Décentraliser… Encore une de ces étiquettes dont chacun couvre les produits de sa firme. Pour le fonctionnaire, quelle que soit sa place dans la hiérarchie, cela veut dire : faire descendre la coupe du pouvoir jusqu’à ce qu’elle passe à portée de sa propre main et puis arrêter la descente. Quand le ministre élargit l’initiative des préfets, les sous-préfets trouvent qu’il centralise. Le dernier biographe du maréchal Lyautey rappelle avec finesse qu’avant d’accepter le commandement du cercle d’Aïn-Sefra, le colonel Lyautey demanda son indépendance absolue vis-à-vis de la division d’Oran. Mais le premier geste du général Lyautey, divisionnaire à Oran, fut de revendiquer son autorité sur le cercle d’Aîn-Sefra. Et quelques années plus tard, devenu Résident-général au Maroc, il soutiendra les prétentions de l’Empire chérifien sur ce territoire contesté. — Illogisme ? demande Maurois. — Non; simple conscience de sa valeur : l’autorité au plus capable; et le plus capable, il savait bien que ce serait toujours lui. Encore une fois, que ceux qui l’égalent l’imitent; mais le Ciel nous préserve de ceux qui l’imitent sans l’égaler…

Répartir les rôles entre celui qui commande sur place et ceux qui à tous les degrés dirigent de loin n’est pas tout. Après avoir dosé ce qu’il faut chez l’exécutant d’onces d’initiative et de grains d’obéissance, il s’agit de faire respecter le dosage : de maintenir l’obéissance et de diriger l’initiative. Dans la stratégie civilisatrice, le problème du contrôle est un des plus graves et peut-être le plus difficile à résoudre. On ne le résout pas avec les recettes d’Europe.

Ne comptons pas trop sur la justice. Sans doute, l’action de la magistrature est-elle indispensable pour sanctionner les infractions, les grands abus; mais quand elle se mêle des petits, elle est inadéquate. Car ce n’est pas contre l’illégalité que le noir a besoin de protection, c’est contre l’injustice; et si le magistrat peut réprimer — s’il réprime quelquefois, on lui en fait grief — une illégalité bienfaisante, il demeure désarmé devant une injustice légale. Une détention de vingt-quatre heures peut être arbitraire, salutaire et punie; dix convocations coup sur coup sous des prétexter futiles sont infiniment plus vexatoires, mais elles sont légales et le juge n’a rien à dire.

Quant aux contrôle de l’opinion, tout-puissant en Europe, il s’exerce au Congo par la voie discrète et bienfaisante de la Commission de protection des indigènes, et par la voix moins discrète de la presse.

Messieurs, quand on porte notre robe, on ne fait pas bon marché de la liberté. Et pourtant! Il faut bien reconnaître que la question de la liberté de la presse se pose autrement en Afrique qu’ici. Ici nous sommes entre nous, entre blancs, on peut s’entendre, chacun sait ce que parler veut dite. Qu’un journaliste se borne à traiter un adversaire politique d’« homme néfaste », c’est qu’il le considère comme un excellent homme au fond — et tout le monde comprendra, Mais là-bas ? Quand on a surpris les regards furtifs, les sourires sournois, les gestes de cachotterie coupable avec lesquels des noirs à demi-civilisés se passent sous le manteau tel article corrosif attaquant un gouverneur ou un haut magistrat, on songe aux responsabilités de la presse avant de songer à sa liberté. Car si le journaliste se frotte les mains devant un papier bien fait, qui a du mordant, qui a de la griffe; s’il oublie que derrière le blanc pour lequel il écrit, il y a les noirs pour lesquels il n’écrit pas, mais qui le lisent par-dessus l’épaule du blanc, et si pour l’avoir oublié il récolte un jour la tempête, il n’aura pas le droit de jeter les bras au ciel et de dire : « je n’ai jamais voulu cela, je n’avais semé que le vent!… »

Reste l’action du chef, le contrôle que l’administration exerce sur ses propres organes par sa propre hiérarchie. Action efficace parce que totale; le chef surveille tout, dirige tout; il répare et ne se borne pas à punir. Contrôle qui ne porte pas atteinte au principe d’autorité : car si l’indigène ne peut admettre, ne peut comprendre la séparation des pouvoirs, il connaît depuis toujours la subordination hiérarchique.

Quelqu’un l’a dit un jour — et depuis, hélas, trop de gens l’ont répété : « C’est en apprenant à obéir qu’on apprend à commander ». Formule creuse, évidemment, recours suprême des supérieurs » qui ne sont pas des « Chefs », qui achètent le respect de leur galon par la promesse de tardives revanches. Mais quand même elle serait vraie, elle ne nous fournirait pas encore la recette pour susciter des chefs. Car donner des ordres n’est pas l’essentiel du commandement. Ce n’est pas parce que l’on parvient à se faire obéir qu’on a l’âme d’un chef : on peut y réussir fort bien et n’avoir que l’âme d’un caporal. Le chef a mieux à faire que d’asservir les volontés pour forcer des obéissances maussades. Il doit être au contraire un éveilleur d’énergies. Il doit gagner à ses desseins et consacrer au service de son oeuvre un faisceau d’adhésions sans réserves et de dévouements passionnés. Après les dernières notes d’un chef-d’œuvre, quand l’auditoire conquis éclate en applaudissements, on voit parfois les musiciens eux-mêmes se lever tous ensemble, comme sortant d’un rêve, pour acclamer leur chef. Ils lui doivent l’orgueil de s’être sentis transportés hors d’eux-mêmes, au-dessus d’eux-mêmes, d’avoir donné plus qu’ils n’auraient jamais cru pouvoir donner; ils l’en remercient en lui renvoyant les bravos de la foule, parce que c’est à lui que les bravos sont dus. Voilà le chef ; on ne dira pas pour son éloge qu’il a « su se faire obéir ».

Faire obéir ? — Non, faire agir. — Punir? — Oui ou non; mais corriger : que le coupable regrette la faute non pas seulement parce qu’elle a été découverte, mais parce qu’elle a été commise. Ce magnétisme créateur d’énergies, redresseur de volontés, c’est cela le don du commandement. Qui ne l’a pas reçu ne t’aura jamais, il peut se révéler, il ne s’enseigne pas. Il ne s’exerce pleinement que dans le contact personnel. L’action du chef rayonne, pourrait-on dire, comme la lumière, suivant l’universelle loi : en raison directe de sa force, mais en raison inverse du carré de sa distance… distance dans le temps ou dans l’espace, peu importe, le résultat est pareil : immobile et lointain, le chef n’est plus qu’une loi, il a perdu sa valeur humaine. Un journal citait naguère tel territoire congolais où il s’écoula sept ans entre deux inspections du commissaire de district! Sept ans — la durée d’un règne — pendant lesquels l’administrateur livré à lui-même a connu toutes les tentations de la force, de l’isolement et de l’orgueil.

Sept années de lumière! Il ne faut pas cette distance pour qu’un astre soit devenu lumignon…

Des chefs mobiles supposent des chefs-lieux sans paperasses. Les verrons-nous jamais ? Mais même un chef mobile ne peut être partout; et y fût-il, que sous ses yeux des fautes se commettent contre lesquelles il demeure impuissant. J’ai reçu un jour plainte en bonne forme d’un administrateur qui se jugeait diffamé parce qu’un notable avait interjeté appel de sa décision… A ce compte, que de diffamations en ce palais, contre ces Messieurs du Tribunal devant ces Messieurs de la Cour !… La leçon me servit; et plus d’une fois, par la suite, je conseillai la résignation à un plaignant plutôt que de l’exposer, en lui donnant raison dans une petite affaire, à des représailles que je ne serais pas toujours là pour empêcher. De mininns non curat praetor. Triste maxime, et fausse, si l’on veut dire que les petites iniquités laissent le chef indifférent : au contraire, elles le privent souvent de sommeil. Mais amèrement vraie si l’on entend qu’il doit quelquefois s’interdire de les redresser pour éviter un plus grand mal. Le chef lui-même ne peut rien contre la carence ou l’incapacité de ses collaborateurs.

Ainsi le cycle de nouveau se referme. Où qu’on se tourne, en pays neuf’ on est toujours ramené à l’homme. Quels que soient les doctrines, les programmes et les lois, toute l’oeuvre coloniale repose en fin de compte sur la valeur des exécutants. Chiffons de papier que les codes les plus parfaits s’ils sont mal appliqués par des hommes médiocres. Mieux vaudraient des lois mauvaises et un personnel de choix; car les bonnes lois n’améliorent pas les hommes qui les appliquent, tandis que les hommes peuvent améliorer les mauvaises lois qu’ils doivent appliquer. La loi ne fait que traduire une doctrine; et comme les règlements militaires se dégagent de l’expérience des combattants, la doctrine coloniale se crée chaque jour par les observations et les rapports des coloniaux.

Des lois, sans doute. Mais des hommes d’abord. Et l’on pourrait souhaiter que la Colonie, pour le recrutement du grand métier territorial, fit un plus large appel aux jeunes hommes qui ont été formés par les disciplines du droit, si fortes à la fois et si profondément humaines. Ils ont appris, suivant la belle formule du vieil auteur, « l’art de discerner ce qui est équitable et bon ». Ils ont été nourris non pas dans le culte d’une légalité étroite, mais dans le respect du Droit qu’ils n’oublieront jamais. Beaucoup d’entre eux — la guerre l’a prouvé — n’en conservent pas moins le goût du risque, de l’aventure, de l’action virile. Plus que des lois, ce sont des hommes comme ceux-là que notre Congo demande : des hommes complets, qui sachent voir clair, juger droit, et quand il le faut, vouloir — dur.

https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/mariage.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/mariage-150x150.jpgKaburamePériodes colonialesAu cours de notre offensive de 1916 dans l'Est Africain, l’évacuation de Kigoma par les Allemands avait valu à nos troupes un butin immense : matériel, outillage, approvisionnements à n'en plus finir. Tout cela était parqué aux fins d'inventaire dans une enceinte de barbelés, sous la garde de recrues...Rwandan History