Les Enchaînés Du Kinyaga Vus Par Le Père Dufays
Quand , voici 35 ans nos petites caravanes se rencontraient quelque part dans la brousse, il y avait toujours un flottement très sensible dans les rapports entre les porteurs des diverses provinces, qu’ils fussent du cœur du pays ou des pays frontières. Balera et Bagoye étaient traités de « bakiga » — qu’on peut traduire par « montagnards », mais qui prenait le sens péjoratif de « rustres », —les Banyakinyaga, plus que quiconque, étaient regardés de haut et tout était dit quand le mot « bashi » était lâché « les étrangers d’au-delà des frontières ».
En fait, le Kinyaga, dont les occupants sont nommés Banyakinyaga et dont dans les pages qui vont suivre, nous étudions la vie sous l’influence de leurs croyances, est un pays des marches du Rwanda, de ce territoire sous mandat qui fut confié à la Belgique par le traité de Versailles et prolonge le Congo Belge au nord-est du lac Tanganyika. Le Kinyaga est un petit coin pittoresque, sis entre les hautes montagnes boisées qui séparent le bassin du Nil de celui du Congo, entre la dentelle admirablement ajourée du lac Kivu au nord, et la nappe tourmentée du Tanganyika au sud. Dans une faille de 250 m. de profondeur, bondit la Rusizi en charriant les eaux du Kivu vers le Tanganyika, et forme de son écume toujours renouvelée l’extrême limite du royaume du Rwanda. Au-delà, les monts crevassés du Bunyabungo escaladent le ciel à 2800 m,; tandis que vers la frontière du sud, la plaine se heurte soudain au cours capricieux de la Ruvyiro, qui marque l’entrée du Burundi.
On l’a dit et répété bien des fois que le Rwanda a une organisation politique qui fait honneur à la grande race des Bututsi, chefs incontestés dans la plupart des différentes provinces dont se compose le royaume. Et dans sa généralité, ce jugement est incontestable. Mais quand on vient à s’occuper d’une manière plus suivie, que ne peut le faire un voyageur, d’une des populations mêlées qui forment les provinces-frontières, on s’aperçoit très vite que cette unité d’organisation se réduit souvent à sa plus simple expression « charge aux habitants de payer à intervalles plus ou moins espacés l’impôt sur les récoltes ».— Entre temps, ils se gouvernent à leur guise, ou sont exploités par des chefs, plus ou moins authentiques délégués du roi, qui n’ont cure de se montrer auprès de leur chef et maître, sans que celui-ci d’ailleurs veuille se mêler de trop près de leurs affaires. Le Kinyaga d’autrefois entrait dans la catégorie de ces provinces dont les chefs écoutaient à distance les ordres du roi, régnaient à leur guise et se défendaient en toute sincérité d’être des insoumis. Et le jeune Musinga, depuis la mort de son royal père, le grand Kigeri, n’insistait pas pour obtenir une souveraineté de fait, d’autant que son grand muvubyi (faiseur de pluies) résidait en ces parages et lui faisait une concurrence déloyale pour accaparer le coeur et les biens de ses sujets.
De semblables différences se remarquent quand on s’applique à la connaissance plus intime des moeurs du pays. L’unité des coutumes n’existe pas, au moins dans les multiples détails de la vie journalière. Personne n’est plus ahuri qu’un Munyakinyaga auquel on raconte qu’au pays de Musinga, donc en plein coeur du Rwanda, le jeune homme qui veut convoler en justes noces, doit payer une dot de six pioches à son beau-père. « Ce sont des sauvages, dit-il, na bashi ». Pourquoi? Parce que chez lui la fiancée lui est servie comme un don d’amitié par le beau-père, sans qu’il soit tenu à autre chose en retour, que de se montrer reconnaissant, « Nous demandons femme, nous n’achetons pas »,
Les provinces limitrophes ont subi des influences étrangères, ou mieux peut-être, ont gardé intactes, en dépit de leur asservissement par les Batutsi conquérants, moeurs et coutumes de jadis, qui les séparent en bien des points des Banyarwanda du centre. C’est le cas des Banyakinyaga.
On peut en dire autant du langage. Les influences du mélange des races s’y font sentir d’une façon indéniable. Comment en serait-il autrement dans une contrée, qui plus que toute autre, a subi les conséquences de toutes les guerres des anciens rois du pays. Barundi et Banyabungo, traînés en esclavage, se sont mélangés à la population et ont introduit des locutions et des termes qu’on rechercherait vainement dans le bon parler Kinyarwanda.
C’est peut-être au Kinyaga seul qu’on a trouvé le véritable esclavage domestique, qui n’existait nulle part ailleurs au Rwanda : Trophées des victoires anciennes accordés aux familles des guerriers de la frontière. Une autre raison de ce langage mêlé provient du milieu, de sa position économique et géographique : l’habitant est marchand dans l’âme, Il l’est devenu par nécessité économique. Il se trouve sur la route de ravitaillement en fer du Rwanda central. Ici le mineraire de fer fait complètement défaut, Le Bunyabungo au contraire, de l’autre côté de la Rusizi, travaille le mineraire et offre ses pioches : le Munyakinyaga fait les transactions. Il emmène au-delà des frontières le bétail, petit et grand, qui sert d’échange et ramène le fer ouvré grossièrement jusqu’au cœur du Rwanda. Il fait dans les marches de l’Est ce que faisaient dans celles du Nord les Balera.. D’autre part comme le gros bétail s’acquerrait difficilement au Rwanda, où l’habitant tient avant tout à un cheptel imposant sinon inutile, nos trafiquants étaient réduits à aller se ravitailler en bétail dans l’Urundi, leur voisin du sud. Barundi et Banyabungo se sont, par suite des relations de troc, établis en plein Kinyaga et ont facilité ainsi le trafic et la fusion des races. Ce contact de tous les jours a fait de la langue un curieux mélange et de ses mœurs un spectacle non moins déconcertant. Les pages qui suivent ne seront pas une étude comparative des dialectes ou des habitudes et mœurs, mais nous nous tiendrons uniquement sur le terrain des influences religieuses natives sur la vie journalière des habitants du Kinyaga, sans allusion sur ce qui se pratique différemment dans les diverses contrées du même pays.
Un mot encore sur les sources de nos renseignements. Au Rwanda depuis 1903, il nous a été possible d’acquérir une certaine connaissance de la langue du pays, qui à des différences locales près, est tout de même une langue unique dans toute l’acception du mot. Huit années se sont écoulées dans les provinces-frontières, le reste au Rwanda central et l’Urundi. Les renseignements et Observations livrées ici proviennent exclusivement de la bouche des indigènes du pays sans intermédiaire étranger, des faits constatés en maintes circonstances de nos propres yeux, entendus de nos propres oreilles, notés et contrôlés dans des investigations multiples auprès de toutes catégories de témoins. On comprendra tout l’intérêt qu’a pour le missionnaire la connaissance exacte et précise de ces secrets intimes de la vie et de l’âme, et le soin extrême qu’il met à écarter ce qui pourrait donner à d’autres collaborateurs des idées erronnées, basées sur des renseignements insuffisamment établis. Nul plus que lui ne cherche à étayer sûrement et expérimentalement les faits intéressant la vie morale et supérieure des âmes confiées à sa direction.
Depuis vingt-six ans ces notes ont été communiquées en vrac à ceux qui sur place pouvaient y trouver lumière et expérience, mais le thème traité peut intéresser un public plus étendu et mieux faire connaître des races que nous jugeons trop facilement inférieures, parce qu’elles n’ont pas notre manière de concevoir les choses et la vie. D’autres provinces du Rwanda pourraient remplir des monographies semblables, qui nous donneraient par comparaison une idée plus nette de ce qui est commun à toute la race de nos Bahutus au point de vue croyance. On arriverait ainsi à une synthèse assez exacte de ce qu’est la vie religieuse pratique du Munyarwanda.
Le Mututsi, qui est la caste dirigeante, a une origine différente. Il faudrait lui réserver une monographie tout à fait à part. Les divergences religieuses théoriques et pratiques; particulièrement son Lévitique, y sont trop grandes pour qu’on puisse lui appliquer ce qui se dit et se fait chez le Muhutu.
Pour ne pas nous exposer dans le courant de ce travail à des redites fastidieuses, et mieux faire comprendre dès le début le fond religieux qui est à la base de toutes les manifestations extérieures nous donnerons dans le paragraphe deuxième un exposé succinct de ce que tout Munyarwanda croit sur le créateur et comment il entend le servir. Il n’y a pas une seule idée importée d’Europe, car toutes existaient des siècles avant l’arrivée des premiers Blancs. Comme ailleurs, les missionnaires, tout premiers à fouler le sol de ces pays inconnus, ont pu constater, que ce peuple nouveau, en dehors de tout endoctrinement étranger, donnait une fois de plus la preuve que la croyance en un Dieu Créateur est gravée naturellement dans les cœurs.
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