Les Collines Heureuses De Muhura
Chauvaux entreprit sa journée à l’heure dite « du sourire des Abreuveurs ». Dès son installation à Muhura, il avait renoué avec la bonne habitude de sa petite enfance. Alors, dès cinq heures, hiver comme été, la roue de brouette heurtait le seuil de pierre bleue de l’étable. Le père enlevait le paillé des vaches. Dans quelques minutes il aurait renouvelé la litière, il se mettrait à table, et l’enfant, vêtu de pied en cap, s’y assoirait avec lui. Il n’aurait voulu manquer à aucun prix ce rendez-vous avec le père, seul à seul avec lui dans la grande cuisine près du feu de bûches tout neuf, dans la bonne odeur de fricassée ardennaise. Le père la faisait tout exprès pour eux deux; ils mangeaient l’œuf en l’étendant sur les demi-tranches de pain de grand épeautre, gardant le lard pour la fin. Alors ils appliquaient le lard sur le pain, le pouce sur le lard, et trempaient lard, pouce et pain dans le café au lait dont la surface formait des bouillons bleutés. Après, la mère descendait, et, avec ses deux grands seaux, s’en allait, de son pas hautain, traire les vaches.
Tout au souvenir de cette enfance de sauvageon, il puisa de l’eau à la touque. Kavomyi, le porteur d’eau de dix ans, était déjà en route pour la remplir. Quand le soleil chaufferait à la troisième heure, il aurait accompli ses cinq voyages, le bidon de vingt litres sur la tête, jusqu’au pied de la colline. Il recevrait de Zacharie dix francs, sur quoi il devrait sans doute reverser deux francs à Sagahutu Joseph, le gardien de gîte qui lui avait procuré ce salaire d’adulte chez le blanc.
Chauvaux se lava à grande eau, en poussant des plaintes d’aise, sur la terrasse couverte qui menait de la cuisine de Zacharie à la petite salle à manger: une table, deux fauteuils de safari, un garde-manger à moustiquaire verte, pieds dressés dans des bocaux pleins d’eau où se noyaient les fourmis. Il se rasa, éclairé par sa lampe de chasse, nu.
Dans la cuisine, les courroies du châlit gémirent. Les talons de Zacharie s’abattirent sur le ciment et attendirent. Puis, ne recevant aucun ordre, le boy se retourna sur sa couche. Assailli à longueur de jour par les problèmes des gens, Chauvaux voulait pour lui seul cette heure unique.
Il revêtit sa culotte d’uniforme et sa saharienne, chaussa ses bas de fine laine blanche, ses basses bottines de daim, et sortit.
La minuscule bâtisse sans étage, au toit de tuiles, inscrivit discrètement sa silhouette sur le ciel indigo. Il l’aima très fort, ainsi nichée à deux mille mètres, parmi les acacias, les gréviléas, les cyprès de la forêt de crête, veillée par les hauts eucalyptus dont la fraîcheur de la nuit finissante exaltait les senteurs acides.
Des remugles de métairie émurent son nez de paysan comme il prenait le sentier qui jouait à cache-cache avec la route territoriale. A un mouvement que fit sur elle-même la brise des hauts monts, ce fut comme si toute l’Ardenne lui était redonnée dans un souffle ténu. Fumée des feux de bois, gésine du tapis forestier, bouquet de bouse séchant à la face du chemin, sueurs aigres des bûcherons, généreuses des cultivateurs, glissements furtifs des braconniers et des renards, déboulés ahuris des sangliers…
Chaque matin, ces souvenirs lui apportaient un court instant de nostalgie qu’avivait encore la proximité des vacheries des Batutsi et des chèvreries des Bahutu où hommes et bêtes dormaient encore sous sa garde.
« Au fond, il n’y a pas un tel écart entre leur vie et la nôtre, se dit-il. Ma sœur aînée a l’âge de l’électricité au village, et elle a trente ans. » Il y avait encore chez eux des collines sans eau courante ni électricité, où les gens se levaient et se couchaient avec les poules, et dans leurs fermes l’étable ouvrait directement sur la cuisine, par trois marches et une porte. Les gens y profitaient de la chaleur des animaux, les animaux de la pacifiante proximité des gens.
Ces odeurs, à peu de choses près, auraient pu être les leurs. Et ce ciel aussi, à l’heure où la nuit et le jour s’empoignent dans les spasmes de l’aube.
« Ce qui manque, c’est les vieilles pierres, le clocher qui sonne l’heure. Et la neige en hiver. On finira bien par arranger tout ça. Sauf la neige, bien entendu. Ils en ont d’éternelle, par-là haut, près des volcans. Elle a beau être inaccessible, de la savoir si proche, on peut rêver à l’hiver… »
Son pas écrasa le gravier rouge. Pas solitaire de propriétaire, maître et serviteur et hôte tout à la fois de ces aîtres point hostiles, à six mille pieds de haut, mille milles de tout océan, quinze cents lieues de son village natal.
Le ciel, du côté de la Kagera, lui dédia le sourire d’Imana à ceux qui vont aux lieux.
Il s’engagea dans le sentier, coula son pas dans les générations d’empreintes d’hommes et de femmes qui l’avaient précédé. Au moment que la langue des collines appelle « chuchotis des oiseaux », un pluvier lança sa note duveteuse dans l’air huileux, comme un rond claquement de langue. C’était cinq heures et quart. Une tourterelle s’agita dans le bocage, retint son cri puis, n’y tenant plus, le libéra, avant de se taire, brusquement, comme effrayée par sa propre audace.
Le chant d’un coq noir monta de la vallée.
— Tu es en retard, mon vieux, railla l’homme à mi-voix. Les coqs blancs ont chanté depuis longtemps!
Tout en marchant, il s’appliqua à lire dans le paysage et le ciel les derniers transports de la nuit. Le sourire, puis la pointe du jour, puis le petit matin. Les gens des collines n’avaient nul besoin de montre. Comme le paysan qui sent la terre amoureuse et sait qu’il doit profiter de cette échauffée pour semer, ils avaient une expression rurale pour définir chaque heure, chaque minute même.
Il marcha loin, de son pas endurant et flexible. Soudain, avec une vitesse stupéfiante aux yeux du blanc habitué aux lents crépuscules, sans heurt pourtant, la terre se libéra de ses derniers voiles et sauta dans les bras du jour. Aux chanfreins des collines, les fumées traversèrent les dômes d’herbage des huttes des pauvres; les Bahutu mettaient à réchauffer la pitance du matin. Alors les beuglements des reines de l’herbe répondirent au rire lancé par Imana aux abreuveurs, ses enfants favoris. Les vaches suitées se levèrent, saluèrent du mufle, tournées vers les abris de branchages où ils avaient dormi, les veaux du dernier vêlage. Leurs plaintes éveillèrent celles des génisses, des aumailles, des impatients taurillons.
Et les patriarches furent debout, regardant vers le Mubari sacré là où ils touchèrent jadis terre, après la Chute des Enfants de la Femme, et rêvèrent devant les feux des vaches alimentés jour et nuit à la paille des veaux purs, feux qui brûlaient tranquillement à l’endroit où, leur mort venue, les grands Chamites seraient enterrés.
Au ramage des oiseaux venait de succéder ce moment poignant où le soleil, ayant mis la terre à nu, semble hésiter à la montrer. Puis, en une brusque avancée, le père des heures s’empara résolument de l’espace pour y régner, triomphant une fois encore des mangeurs de soleil.
Chauvaux fit demi-tour pour présenter le dos à cette promesse de chaleur.
Ce passage subit au matin, après celui du soir, avait cessé de le tournebouler. Il ne serait pas des cinq ou six blancs de sa génération que leur incapacité à s’y adapter ferait rapatrier. Ceux-là relevaient de cas extrêmes du « coup de bambou » auquel pas un Européen n’échappait entre le sixième et le neuvième mois, et auquel Jadot l’avait préparé en lui disant:
— D’ici là, dors dix heures plutôt que huit. Après, dans cet éternel printemps, six te suffiront. Ce sera le signe. Il était porteur du signe, à présent.
Un détour du sentier lui livra l’apparition. Flamboyant dans l’or du matin que le jeune blanc sentait couler à grands traits sur sa nuque, un long Mututsi venait vers lui en grand arroi. Les plis de son pagne supérieur de cotonnade blanche, jeté autour du cou à la manière d’une toge, isolaient du corps la tête fine, ensauvageant la face brûlée. Le grand pagne de corps, drapé de haut en bas, ruisselait jusqu’à mi-jambe. Aucune expression n’altérait les traits harmonieux du visage. Derrière l’aristocrate trottinait son porteur de pipe avec, obturée de feuilles fraîches de bananier, une calebasse en équilibre sur sa tête ronde. L’hommage, sans doute, à quelque devin qui l’attendait en consultation.
Ils allaient pieds nus. Le corps du Muhutu, tout en rondeurs sautillantes, peinait. Le Mututsi se déhanchait à peine, comme si les leviers de ses longues jambes avaient bénéficié d’impulsions indépendantes. La houlette de pasteur à laquelle il suspendait son bras droit, l’agréé de Dieu, tirait de la sente caillouteuse des petits cris de feu.
A dix pas, Chauvaux se prépara au cérémonial du salut. Il demanderait:
—As-tu passé la nuit?
L’autre répondrait:
-Yego! Toi aussi, seigneur?
Sans s’arrêter, ils s’en féliciteraient longuement, car ç’avait longtemps été un exploit, dans ce pays, et à trente pas l’un de l’autre ils s’en émerveilleraient encore.
Or à cet instant précis, le Chamite prit congé du sentier. L’apparition se gela en statue appuyée à sa crosse de patriarche, tournée vers l’étagement des collines dans l’éclat du jeune soleil.
Le jeune homme ne savait plus où se mettre. Toute sa joie du matin lui était ôtée d’un coup. L’autre, absorbé dans sa vision de pure feinte, le regardait de côté sans le voir, châtelain impatient de voir l’étranger quitter son domaine. Regard au sol, le serviteur s’excluait de la scène.
Chauvaux hésita, attendit un signe, un geste qui ferait redémarrer la vie du monde. Rien. Aussi fit-il ce que le Mututsi aurait fait à sa place. Il regarda à travers la statue sans la voir, comme il aurait fait d’une fumée, à la manière oblique des géants du Buganza dont les mots et les silences tranchent comme des rasoirs. Et passa.
Cinquante pas plus loin, une volte du sentier restitua au blanc l’image du faucheux.
Les courbes de sa tête exprimaient cette perfection qu’enseignent les maîtres d’esthétique. Deux ellipses égales s’épousaient de l’intérieur pour décrire l’orbe du front. L’occiput et le menton fermaient parfaitement ces figures inclinées l’une sur l’autre en un angle parfait. Le Mututsi regardait tranquillement le blanc.
La déconvenue du jeune homme disparut d’un coup à la vue de ce qui l’attendait dans l’allée de sa petite maison. Un Mututsi de moyen enclos, pagne troussé, achevait de traire deux vachettes blanches.
— C’est pour l’offrande du lait, lui dit Zacharie, souriant d’un air heureux.
Le trayeur lui tendit à deux mains le pot de bois ouvré. Il le reçut et huma en regardant l’homme au visage, car il ne convient pas de chercher à voir l’intérieur d’un récipient. La fumée du lait tout frais émut sa narine et il sourit.
Le vacher lui rendit son regard avec une sorte de ferveur.
-Matshyali, notre chef et mon noble maître, me prie de traire pour toi chaque matin et, si tu le veux, chaque soir, dit-il.
—Il me suffira du matin, dit l’Ardennais. Ton maître m’honore. Tu le lui diras. Dis-lui que je viendrai le saluer bientôt. Et, pour toi, je te récompenserai chaque dimanche au matin. L’éleveur prit un air malheureux.
—Rassure-toi, il ne s’agit pas d’une paie, homme de bien. J’accepte ton don du lait. Me refuseras-tu le plaisir de salarier ma joie? On ne reçoit que ce que l’on donne à deux, tu le sais.
Le visage, d’un noir ocré aux pommettes de suie, s’éclaira. Le Mututsi entraîna ses vaches, les flattant à l’encolure.
—Tu sais la chose du royaume, dit-il droit devant lui, à dix pas, marchant entre ses bêtes bras étendus.
—Je la sais un peu seulement, déclama Chauvaux, marchant lui aussi sans se retourner vers le seuil de sa maison, à la manière des nobles de la vieille province. Mais si tu trais pour moi chaque matin, j’apprendrai vite. Et ne te fais pas de souci pour elles: je ne bouillirai pas leur lait, et le pot ne sera pas lavé à l’eau.
Il évitait de nommer les vaches, car il venait d’effleurer un tabou, voir même deux, et les esprits des collines veillaient.
L’équipage était déjà loin alors que le vassal du grand Mututsi, dont tout le pays muganza murmurait le nom avec respect mais que Chauvaux ne connaissait pas encore, se perdait toujours dans les hommages de pure forme.
La double promesse du blanc, la certitude que les laitières ne seraient pas traites, demain, dans un pot impur, mais rincé à l’urine de vache recueillie à l’aube par un tout jeune enfant, le mettait en accord avec le monde.
Une joyeuse odeur de café fumant et d’œufs frits au lard accueillit Chauvaux au haut des marches, avec la salutation de Zacharie.
-Mwaramutse ho Bwana?
—Oh oui, j’ai passé la nuit. Et toi aussi, Muboyi?
-Eeeeeh!
Le boy, en allongeant sa réponse, marquait à quel point le matin l’avait trouvé bien portant.
C’était décidément un vrai plaisir que de saluer, dans ce pays.
Sur le tourne-disque à piles sèches, Brassens psalmodiait un couplet paillard et tendre. Dans le petit bureau d’où le serviteur, au matin, avait dû retirer le lit de camp, le tac-tac de la machine à écrire révélait un Grégoire déjà à l’ouvrage. L’un des policiers, l’ivrogne ou l’obsédé sexuel, emporterait tout à l’heure le courrier au Territoire.
Sous l’arbre aux plaideurs, les Bahutu porteurs des problèmes du matin le saluèrent gaiement.
—Mwaramutse ho Bwana?
—Yego!
—Muli ho! Muli ho!
Les hommes lui tendaient les mains en se réjouissant bruyamment de sa présence et il répondit:
—Yego! Oui.
« Oui, je suis là, je suis là pour vous, Bahutu, comme j’étais là pour le Mututsi, ce matin, qui n’a pas voulu me voir. Heureusement, l’autre est venu. Vous autres, je vous aurai toujours, braves gens. Mais votre vue me fait moins de plaisir que celle de l’autre, tout à l’heure, avec ses vachettes. C’est comme ça, mes garçons, il faut le reconnaître honnêtement. Ce n’est pas ma faute. C’est votre Mwami qui l’a dit, Rwabugiri, le plus grand de vos rois: « Bahutu, vous labourerez le jour pour les Batutsi, et la nuit pour vous… ». On vous a donné la roue et vous ne saviez comment la faire tourner. On vous aurait montré la vache, vous l’auriez mangée. Moi, je ne suis pas sûr que j’aie trouvé la roue, mais il me semble que j’aurais pu moudre la vache! ».
Matshyali, le grand Matshyali, seigneur de Rwamiko, Matshyali le Mututsi aux douze doigts, lui envoyait ses vaches à traire. Les Batutsi, ce matin, lui avaient fait connaître un bonheur et un refus. L’un n’effaçait pas l’autre, mais chacun agissait selon son cœur, là était l’essentiel. L’adage disait vrai: le cœur est le petit roi de l’homme.
« Mais comment savoir par où faire entrée dans le leur? » se demanda-t-il pour la centième fois, paraphrasant le poète qu’il lisait chaque soir afin que ses yeux se ferment sur de belles images et que parlent noblement les figures de ses rêves. Il aurait donné tout l’or du monde pour le savoir.
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