Les Secrets Du Père OTTO
Ce n’est pas avec de l’or que tu les achèteras. Ils s’en moquent. Ils avaient pour ainsi dire inventé la société parfaite, sans monnaie ni marchands. Il faut remonter très loin à leur rencontre, et les mériter longtemps.
Le père Otto posa le livre sur ses genoux et sourit. Il passait pour connaître les Batutsi mieux que personne, bien qu’il s’en défendît. « Je les aime, disait-il souvent, je ne les connais pas. Mais si l’on aime, on finit par connaître un peu… ».
Il ouvrit le livre, comme pour le prendre à témoin.
— Les fils de Cham peuplèrent les pays du sud. L’Egypte, l’Ethiopie ou pays des Faces Brûlées, l’Arabie. Voisins incommodes, ils donnèrent beaucoup de soucis à leurs frères égyptiens. Ils allèrent jusqu’à leur imposer leur vingt-cinquième dynastie. Les hiéroglyphes les appellent Kaoushou. Les Hébreux, Kousch. C’est pourquoi on les dit aussi bien Kouschites que Hamites ou Chamites.
« Seize siècles avant Bethléem, le pharaon Aménophis IV, un rêveur, stimula sans le vouloir l’esprit d’indépendance de nos hommes au Visage de Bronze. Il voulut remplacer Amon, le sanguinaire dieu des prêtres, par Aton, le dangereux dieu d’amour. Au nom de la bonté, il provoqua toutes sortes de désordres. On dut lui faire boire le poison, comme on fait ici lorsque le roi risque de fêler le tambour.
« Le successeur d’Akhenaton, le rustique Horemheb, qui devait enfanter Ramsès II, eut besoin de guerriers sans états d’âme pour restaurer l’ordre de Thèbes. Il fit appel aux Kouschites. Le succès de leur sanglante mission leur monta à la tête et força Horemheb, leur bienfaiteur, à leur faire la guerre. Ils feignirent de plier. Mais le pays de Kousch fournissait à Thèbes l’or et le cuivre, et peu leur importait l’humeur qui régnait en aval de la cinquième cataracte. On le vit bien sous Tout Ankh Amon; le pharaon ne pensait qu’à sa mort, il lui fallait beaucoup d’or pour son tombeau… ».
Le missionnaire se leva. En dépit de sa taille de colosse, Chauvaux admira une fois de plus l’élan aristocratique, les longues mains issantes avec aisance des larges manches de la gandoura Lavigerie, du père Otto d’ Hooghe. Flandrien, au midi de la puissance de l’homme, seuls ses yeux bleus au-dessus d’une barbe neptunienne l’empêchaient de ressembler tout à fait au Moïse de Michel-Ange. Au porteur des tables de la Loi, il manquait la douceur sans quoi la force n’est que violence.
Le père blanc posa deux gravures sur la table basse en bois de sapotillier, douce au toucher, flatteuse au regard. Le jeune homme se pencha dessus.
— Extraordinaire, murmura-t-il.
Une des gravures montrait un détail de la statue funéraire de Tout Ankh Amon. L’autre, un portrait au fusain du mwami Mutara III Rudahigwa Caroli, l’actuel roi des Batutsi. Même front, mêmes yeux en amandes tirés vers les tempes, même nez droit, long et fiable, même arrogance dans l’avancée du menton.
Le parloir aux hauts murs blanchis au lait de kaolin, le plafond de roseau à frises ocre et marron respiraient une rustique grandeur. Un christ de fer stylisé gardait le manteau de la cheminée; à deux mille deux cents mètres, certains soirs exigeaient du feu. Sur les bras de la croix priaient Marie et Marie de Magdala, en position d’orantes, typiques de la statuaire nègre. Les pieds du crucifié reposaient sur une tête d’esclave. L’Afrique le savait fils de roi.
Chauvaux observa son hôte et ami. Otto, les yeux baissés, refaisait en silence ses forces mangées par les tâches du jour. C’était cela qui les accordait, Chauvaux et lui, ce goût partagé de l’action et du rêve, l’une se repaissant de l’autre. La main droite du prêtre enserrait le pied de la croix du rosaire à gros grains de buis noir qu’il portait en sautoir.
« Voilà ce qui les lie et les libère, pensa le jeune homme. Voilà leur arbre et leur tronc. Sous ces robes se cachent les vrais hommes. Ce n’est pas pour rien que leurs premiers pontifes, Hirth l’Alsacien, Classe le Lorrain, ont vaincu sans armes le Mwami Musinga piétineur de crucifix, sa luxure, ses jeteurs de sorts et son singe fétiche. Les vrais hommes ce sont eux, leur chaste force est la vraie virilité. Quoi que tu en dises, mon vieil Otto! ».
Chauvaux sourit en évoquant la récente confidence de son ami: « Avant de nous ordonner, on vérifie si nous avons entre les jambes ce qu’il faut pour faire de nous des hommes et dont nous ne pouvons plus nous servir… ». Mais si, tu t’en sers, Otto. Et de quelle manière admirable!
—Pour échapper aux tueries d’Horemheb, plusieurs tribus montèrent vers le sud, récita le prêtre. Elles nomadisèrent des siècles en direction d’Osso, l’Afrique des Grands Lacs.
« Leurs vaches affichaient cette nonchalante perfection de la vache pharaonique, Hâthor, qui donna son nom à la déesse du ciel et de la joie. Leurs taureaux surpassaient en grâce et en force le bœuf Apis, en quoi les Egyptiens de la haute époque virent pourtant l’expression accomplie de la beauté…
Chauvaux se laissa entraîner vers ce monde enchanteur que réveillait l’érudition de son ami. Passionné de Mésopotamie, d’Egypte, de mer Rouge, des pays dissidents du Nil et de leurs secrets, Otto d’Hooghe avait traîné sa soutane blanche dans tout l’Orient.
—Un de ces jours, va demander au grand Matshyali de te montrer ses Inyambo, les vaches royales aux cornes-lyres, qu’il paît sur Rwamiko en hommage à son roi suzerain. Regarde-les bien. Tu trouveras peut-être parmi elles le taureau élu marqué au front du triangle blanc. Son flanc droit révèle un croissant. Son dos, la figure de l’aigle royal. Le rituel dynastique de la Grande Expansion du Règne, en sa dernière voie, le décrit. C’est ce qui permet de le reconnaître pour le sacrer taureau du règne. Aucun étranger n’en a percé le secret. Le taureau du règne meurt avec le roi, sa graisse nourrit le feu qui le momifie. Si par impossible tu le repérais, approche-t’en. Caresse-lui doucement l’échine. Ouvre-lui la gueule comme le font les bouviers d’Ardenne pour demander son âge à une bête. Alors, sous sa langue, tu liras l’image du scarabée.
La nuit, au dehors, s’empara des collines. Un serviteur, vêtu d’une basquette blanche serrée à la taille par un bandeau de feutre rouge, apporta une lampe d’Aladin. La lumière sifflante repoussa les ombres vers les murs, laissant les coins dans la pénombre. Le verre chaud grilla quelques termites ailés attirés par l’éclat du pétrole.
De l’église de la mission parvinrent les chants du chœur des catéchumènes auxquels Wenceslas et Mathias, les abbés auxiliaires indigènes, venaient de donner leur cours. Porté par les voix basses et mâles, un parfum d’encens et de cierge fondu vint faire frissonner leurs narines.
— Tout en narguant les pharaons, les Chamites envoyaient leurs tribus vers le sud. Nul jamais n’avait vu hommes aussi grands. Leur taille leur valait admiration, respect, et, plus précieuse que tout, la crainte. Minces de corps, longs et grêles de membres, réguliers et avenants de traits, droits de nez, nobles de port, graves, hautains, superbes de morgue et sobres comme des mehari, je les ai pistés dans toute l’Afrique, à l’est et au nord d’Osso. Jusqu’au Sinaï et jusqu’aux lointains replis du grand Karroo, tout dans le sud.
«S’ils te passionnent comme moi, si, comme à moi, la beauté de leurs femmes et de leurs filles aux visages brûlés t’apparaît comme un reflet de la beauté de Dieu, fais pareil. Débarque à Djibouti. Fais-toi mener, à travers le golfe de Tadjourah, par le boutre de quatre heures, vers le petit port de négriers d’où le douloureux Rimbaud, ton compatriote, emmena vers Ménélik sa vaine caravane. Accoste au petit matin. Tu verras sur la plage les petites vaches aux longues cornes des pasteurs Afar. Elles n’ont pas d’herbe. Elles se nourrissent des déjections des grands bateaux de la mer Rouge.
«Tourne alors le dos à Tadjourah, monte vers le pays dana-kil. Tu trouveras, en marche vers la forêt de crête qui bruit de la présence d’un million de tourterelles, le grand cheikh et son porteur de fusil. Regarde-le te sourire dans sa barbe de patriarche. Mais suis son conseil, ne te laisse pas entraîner dans le désert de sel des Dankali: le chacal lui-même, avant de s’y aventurer, fait son testament.
«Parcours néanmoins les flancs du plateau. Tu verras comment vivent les Afar. De rien, autour de leurs maisons en peau de chameau qu’ils appellent toukhoul et auxquelles les Ethiopiens donnèrent le nom chantant de doboitah. Vois comme elles sont rondes, si semblables aux ruches à habiter de nos Batutsi. Ici, tu peux regarder les femmes au visage, ce que je ne te conseille pas sur le golfe de Tadjourah: il grouille de requins. Ici elles sont chez elles, sans voiles. Tu n’as rien à craindre, l’ombre du grand cheikh te couvre. Rêve longuement en face d’elles, dans ce quasi-désert où tout, même les arbres, est de pierre.
Le religieux se tut, yeux fermés, concentré sur sa vision.
—C’est là, reprit-il sur l’autre rive de son silence, que j’ai eu l’intuition majeure. De là, ou d’un pays comme celui-là, nos Batutsi ont généré un jour le prodigieux coup de rein qui, par les boulevards herbus du nord au sud, les a conduits jusqu’à l’herbe éternelle. Leurs cousins les Afar obéissent aujourd’hui encore au rite millénaire. Dès qu’arrivent d’Arabie les vents de sable chaud, ils transhument vers l’Ogaden. Mais seuls les Batutsi ont eu le courage de partir sans esprit de retour.
Il marqua une nouvelle pause, comme s’il avait à préparer quelque chose de difficile.
—Mais dans le regard des filles afar, tu liras une rancœur envers l’homme. Les marraines, se servant pour aiguille d’une épine d’églantier sauvage, leur cousent ensemble les lèvres du ventre, pour que leurs doigts ne s’attardent pas sur le tendre bourgeon dans le refuge du capuchon délicat. Les guerriers du plateau danakil le traitent en ennemi de l’homme. Ils redoutent ses propos vagabonds dans l’air complice du soir. Eux et eux seuls peuvent le libérer: à la pointe du couteau, au soir des noces.
« Supériorité de nos Batutsi! Amoureux, poètes, sûrs d’eux, ils ont apprivoisé ce frémissant allié qui plaide pour eux sous le pagne de vachette. Ils aiment ce que les futures épouses peuvent se faire grâce à lui, qui les prépare à la venue de l’homme…
« Quittant Tadjourah, reviens à Djibouti. Marche vers le sud, au crépuscule, à la rencontre de la frontière du pays issa, ligne tracée dans le sable au matin et que le vent du soir efface. Quitte le pays issa. Te voilà chez les Galla. Marche de nuit à la recherche des conducteurs de dromadaires du pays somali. Assieds-toi, mâche avec eux le bétel; au bord des feux nomades, regarde ces hommes aux yeux de braise. Ecoute chanter leurs frères sédentaires qui les accueillent chez eux: « Mon frère est là / J’entends les cloches de ses chameaux / Quand ils pâturent dans la vallée / Les feuilles des buissons qu’ils broutent / Ont la même douceur / Que les buissons près de mon kraâl…
« Reviens par le pays masaï et tous les royaumes de l’herbe qui émaillent le chemin des Grands Lacs. Fais halte au bord de la Kagera, notre Nil. Goûte à l’hospitalité de nos grands Bahima. Eux sont les Hamites purs. Bois, dans leurs jarres de bois patinées au noir de fumée, le terrible breuvage de lait et de sang des enfants de Cham. Rince la jarre à l’urine de vache, et sèches-en l’intérieur à la flamme du petit feu de bouse et d’érythrine. Plonges-y alors la tête, et tu respireras l’odeur originelle des pèlerins du Nil. Enfin, boucle ta boucle par l’Ubututsi, aux marches du royaume du Sud, qui abreuve la source première du Fleuve. Les fils de Cham l’Irrespectueux t’y attendent encore, penchés sur leur lait comme Gatutsi attendant le retour d’Imana…
Otto demeura un long moment sans parler.
—Ainsi tu auras reconnu les sentiers de la Grande Errance. Tous ces peuples sont frères. Ils ont des cousins dans l’Inde des monts Vindhyas, et jusqu’au Caucase et à l’Elbrouz, qui parlent comme eux des langues agglutinantes. Si, quittant le Nil en Haute Egypte, tu avais pris à droite plutôt qu’à gauche, tu aurais retrouvé leurs traits chez les Nubiens et, tout à l’ouest, chez les Peulhs, les Kabyles et les Touareg. Et même, à en croire un savant un peu fou que je rencontrai un jour à Louqsor, les Incas leur seraient apparentés. Et les Basques, dont nul n’a compris qu’ils parlent, dans les Pyrénées, un idiome pareil à celui des hommes d’ici.
En proie à une sorte d’hypnose, Chauvaux pouvait à peine se demander où le prêtre voulait en venir.
—Tout ceci pour te dire, que peu de peuples peuvent se réclamer d’une noblesse comparable à celle de nos pasteurs. On leur reproche de regarder le monde de haut. Construits comme ils sont, que pourraient-ils faire d’autre! Ils sont la tête de ce pays. Ils sont les yeux de ces collines, grâce à quoi les Bahutu, que certains veulent aujourd’hui mener à la révolte, ont échappé aux marchands d’esclaves. Si demain les paysans suivent les mauvais bergers, ils se retrouveront accroupis à jamais. N’oublie pas qu’après la chute, Cham fut le premier à relever la tête. Noé n’est encore qu’un soumis, un cultivateur. Cham, chassé vers la vie nomade, cherchant la voie pour son troupeau, regarde naturellement en haut. Par lui, par la vache, l’homme, pour la première fois depuis l’Eden, échappe à l’engluement de la terre.
Le prêtre prit, dans la case du prie-Dieu, une bible reliée en peau de zèbre.
-« Noé, le cultivateur, commença de planter la vigne.
Ayant bu du vin, il fut enivré et se dénuda à l’intérieur de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père et avertit ses deux frères au-dehors. Mais Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent tous deux sur leurs épaules, et, marchant à reculons, couvrirent la nudité de leur père. Lorsque Noé se réveilla de son ivresse, il apprit ce que lui avait fait son fils le plus jeune, et il dit: « Maudit soit Canaan! ».
Otto reposa le livre.
— Pour moi, tout est là. Noé le cultivateur ne supporte pas le regard ironique de Cham. Mais ce n’est pas l’ivresse qui est en cause. Après tout, nul n’a forcé le patriarche à boire. En réalité, Cham a découvert, dans l’arche, sa vocation d’éleveur. Il toise Noé, le cul-terreux. Dans l’arche, Cham a observé à loisir l’animal précieux. Sa bouse n’a pas odeur d’excrément, mais d’herbe. Sèche, elle brûle, éclaire, réchauffe. Elle fait bouillir plus de marmites qu’aucun autre matériau. Le lait épargne l’haleine et la silhouette de sa femme, qui lui en sait gré. Sans doute Cham a-t-il dû, pour sauver une vache d’un coup de sang, la faire saigner. Il ne peut répandre le sang dans l’Arche. Il le boit, mais mélangé au lait. Il sent alors en lui une très grande force. Or il vient de braver l’interdit de Yahweh, il a consommé l’âme d’un animal. A son grand étonnement, le voilà libre. Libéré par la vache au sang rédempteur. Tant qu’il cheminera vers l’herbe, la terre ne le liera pas. Aussi, lorsque l’eau délivre l’Arche, Cham a-t-il choisi. Cadet de la famille Noé, nul ne le retient. A la première occasion, il se fait chasser sur le grand chemin… Il y est encore!
Otto rit de son rire puissant, haut et clair.
—Toute la situation actuelle du royaume de l’herbe décrite dès la Genèse, que penses-tu de cela, mon vieux Chauvaux?
L’agent territorial sourit. Le missionnaire redevint grave.
—Le Buganza, province noble parmi les nobles, t’est confié. Protège-le, tu es filleul de roi. Les peuples du Nil ont fourni leurs dynasties à toutes les nations précoloniales dignes de ce nom. Un jour, les pierres d’attente plantées par elles, cimentées par le christianisme, fonderont une civilisation nouvelle. Notre vieux monde perclus s’y réchauffera les os. Pour cela, nous devons maintenir ces pierres précieuses à l’abri de notre époque tueuse de rois.
Il hésita, puis, la main droite sur l’épaule droite du jeune homme, lui dit:
—Ta voie est tracée, Chauvaux!
Ils sortirent. Les collines jouaient comme des agneaux dans la nuit bleue, sous la lune.
—C’est par des nuits pareilles, à en croire les anciens de ce pays, qu’Imana, dieu des armées des vaches, aime à caresser les collines de ses pieds nus, rythmant sa danse au chant des cithares à neuf cordes. Comme on le comprend!
Ils firent quelques pas, émus par tant de splendeur.
—Hélas! soupira le prêtre. Ceux qui menacent le cours vital du royaume sont demeurés étrangers à son envoûtante beauté. On ne se penche pas impunément, siècle après siècle, sur la terre basse. Les Bahutu n’ont pas eu, comme les laboureurs de ton village, le bonheur de pouvoir lever la tête vers le clocher à l’appel de l’Angelus. Et maintenant, voilà que nos prêtres eux-mêmes se mettent à confondre l’avènement du Royaume avec la révolution agraire…
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