La Fille Du Docteur
Sois attentif à tes paroles, Albert, dit Victorien Milard. Que monsieur Chauvaux ait de l’accident une idée claire. Et, de toi, l’image du bon garçon que tu es.
Janine Colin et son frère Albert, accompagnés de Mubirigi, leur serviteur noble, et de Rukagirashyamba, le chef des collines de Rwankubah, venaient de débarquer chez le colon.
A une heure du matin, leur arrivée surprit chez l’ingénieur un Chauvaux aux trois quarts ivre, soumis à l’épreuve de rigueur imposée par Milard à tous les fonctionnaires du Territoire aventurés sur les terres de sa concession minière. En vain l’agent territorial avait-il plaidé sa récente hépatite, sous le regard inquiet de Françoise Milard.
—Autant savoir, avait tranché l’industriel. Ici, Chauvaux, c’est le foie qui sauve!
Sculpturale, Janine, la fille aînée du docteur Colin, chignon de geai, tempes d’ivoire, denture féline sous le sourire troussé des lèvres sans fard, une dureté dans l’œil et du métal dans la voix, répondit à l’embrassement paternel de Milard par une dérision digne de la tradition familiale de sa mère, une Mututsikazi de très grand enclos.
—Cet imbécile d’Albert, il a fallu qu’il se paie un type, juste à la veille de son départ pour l’Europe!
—Un type? Avec la Volkswagen?
—Non, avec la carabine de papa!
Un serpent barrant le sentier d’une femme enceinte n’aurait pas été plus mal venu que cette intrusion dans le parcours d’ivrognes du maître de Bugarura et de son hôte.
Fataliste, Chauvaux, sortit néanmoins prendre dans sa voiture les formules d’interrogatoire judiciaire et la petite machine à écrire qui ne le quittaient jamais. A présent, il tapait sur les touches vertes l’introduction rituelle: « Nous, Léopold Chauvaux, officier de police judiciaire à compétence générale… ».
Milard le regardait, donnant de la bande, sur le parquet de ciment ciré, comme un matelot sur son pont par vent de force cinq.
— Je vous admire, Chauvaux. Taper à la machine dans des conditions pareilles, à cette heure!
Les conditions n’étaient pas bonnes, à première vue. Chauvaux dévisagea la métisse. Elle était vraiment très belle, mais il se demandait si sa beauté aiderait son frère à se sortir du drame dans lequel il s’était fourré. Elle toisait l’agent territorial sans aucune amitié et son attitude l’agaçait.
La plupart des blancs rêvaient d’elle. Son mari, hydraulicien, cherchait de l’eau dans la savane à éléphants du Bugesera et les Européens ne comprenaient pas cet imprudent qui laissait une fille pareille si souvent seule dans sa propriété du lac. C’était, il est vrai, un savant.
Françoise Milard lui parla à voix basse. La femme du colon, d’une belle trentaine, s’était relevée à l’aboiement des chiens. Elle s’était résignée depuis longtemps aux soirées bacchiques de son mari, qu’elle lui laissait le soin de conclure seul avec ses visiteurs. Le colon tenait table ouverte, ces soirées lui rappelaient le temps de son célibat de broussard. Il aimait profondément sa femme. S’étant marié sur le tard, il la bénissait de l’avoir délivré d’une odieuse solitude tout en lui ménageant un semblant de liberté. Chauvaux se souvenait de ses confidences:
— Quand je cherchais de l’or dans l’Akabulantwa, la haute montagne du royaume du Sud, je me suis retrouvé seul, une nuit de Noël, à trois mille cinq; nous devions aborner à minuit. Vous me croirez si vous voulez, Chauvaux: ce soir-là, pour ne pas hurler de cafard, je me suis mis en smoking à huit heures, avec une dinde et du champagne à volonté. Et pour tromper ma solitude, j’ai dîné et je me suis enivré en face du grand miroir en pied que j’avais dressé contre ma motocyclette, parlant à mon image des beaux Noëls d’Europe et lui portant des toasts. Heureusement, j’avais licencié mon boy, il m’aurait dit fou.
En peignoir de satin rouge, ses légers cheveux châtain éclairant son front intelligent, assise entre Janine et Albert Colin, une main protectrice sur leur genou, madame Milard leur parlait de Chauvaux d’un ton rassurant.
A six heures, ce soir de saison sèche, Janine Colin avait vu venir à elle Gatabaro Ite Missa Est, le contremaître de la plantation de son père. Terrifié, le Muhutu racontait une histoire étrange. Elle le traita d’ivrogne incohérent. Il plaida sa cause:
-Mukandori, tu sais que je ne bois pas!
Mukandori « celle qui épousa le Cri » — était le nom que lui avait donné le clan maternel. De l’appeler ainsi la rendait plus proche à leur cœur que son nom d’Européenne.
—Mukandori, reprit le serviteur préféré, tu sais que ton père n’aurait pas enseigné l’intelligence des blancs à un soûlard. Mukandori, ce qu’il y avait dans mon cœur pour Gaterangunga brûle pour toi maintenant. Tu es un chef pour nous tous, Mudamu Janine! En même temps, tu restes notre enfant, notre sœur, notre mère. Mais, dans mon cœur, il y a aussi beaucoup d’amour pour Benedicite, ma fille. Elle est presque une fille noble, tu le sais, car le sang de mes maîtres a bleui le rouge sang de terre des Bahutu mes pères, et demain elle aura son diplôme de l’école d’infirmières des blancs. Mais un grand malheur est arrivé. Tu sais que ton père, l’an passé, tua le léopard qui mangeait les enfants. Mais tu sais aussi que ce léopard n’était pas seul. Et aujourd’hui, la femme du léopard qui mangeait les enfants a emporté Benedicite, ma fille! Mukandori, dis à monsieur Albert de se montrer fils de son père. Qu’il charge son arc à tonnerre et reprenne ma fille à la panthère, cette voleuse!
Le visage du pauvre homme ruisselait de sueur et d’espoir.
—Je t’en prie, Mukandori. Gaterangunga ton père te le demande du haut du ciel. Ecoute-le, car il a mis en toi, sa fille aimée, toute sa complaisance, et moi, je l’ai enterré dans la peau de taureau!
Albert, à cet instant, s’en revint de la plage.
—Sœur, nous avons un beau tilapia, ce soir. J’ai cueilli des citrons verts. Nous allons griller le poisson dans le sable et faire la fête avant mon départ pour l’Europe. Tu sortiras une bouteille du vin blanc de papa!
—Avant d’installer ton feu, tu auras droit à une partie de chasse! Ecoute ce bonhomme.
Dix-huit ans, lunettes rondes cerclées de fer, superbe mulâtre à la stature de Mututsi, Albert Colin marcha jusqu’au pied du perron et, sans aménité, regarda le Muhutu sous le nez. Il reconnut Gatabaro et demanda brusquement:
— Qu’est-ce qu’il y a encore?
Il avait tant espéré cette petite fête à eux deux. Il faudrait décommander Rukemampunzi, le grand aède de la Cour, retiré sur ses vieux jours à Muhura, qui avait promis de venir chanter les vieux airs pastoraux en s’accompagnant de la cithare à neuf cordes. Janine avait fait préparer pour lui la hutte d’apparat où le Mwami avait déployé sa natte.
https://amateka.org/la-fille-du-docteur/DiversSois attentif à tes paroles, Albert, dit Victorien Milard. Que monsieur Chauvaux ait de l'accident une idée claire. Et, de toi, l'image du bon garçon que tu es. Janine Colin et son frère Albert, accompagnés de Mubirigi, leur serviteur noble, et de Rukagirashyamba, le chef des collines de Rwankubah, venaient...Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda


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