Le Rwanda Sous La Domination Européenne
Le Régime et les Institutions dont nous avons démonté les mécanismes et montré les principaux effets dans la première partie de cette étude peuvent être considérés comme constituant la phase proprement africaine du Rwanda « par opposition à la phase mondiale, dans laquelle il devient une pièce sur l’échiquier international ».
L’analyse effectuée et les faits qui l’appuient, sont comme line introduction à ce qui fait l’objet de cette partie : l’étude du système colonial européen au Rwanda et son impact sur la société rwandaise dans ses aspects politiques, économiques, culturels.
Il ne s’agit pas d’une simple description des événements qui ont jalonné cette période ni de faire leur inventaire. C’est là le rôle d’une approche historique événementielle. Mais dans le cadre de cette recherche des causes, des facteurs, qui ont été à la base de profondes transformations, c’est-à-dire de la révolution rwandaise de novembre 1959, il est indispensable d’interroger l’histoire, celle qui est derrière nous et qui montre ces causes, ces facteurs, ces « dynamismes » en œuvre clans la société, y suscitant déjà, mais souvent à l’insu des futurs acteurs, le grand événement que l’on cherche à comprendre.
Cette histoire d’hier, le système colonial en fait partie désormais. D’où il mérite une place dans cette étude, car on ne pourrait plus comprendre les mouvements contemporains d’indépendance auxquels a abouti la Révolution, les réflexes des Rwandais d’aujourd’hui, à partir de simples discours « colonisés ». On en saisit beaucoup plus clairement les motivations lorsque l’on sait – ne fût ce que brièvement – comment ont vécu les Rwandais pendant le temps qu’a duré le régime colonial, le contact avec la civilisation occidentale, dans une ambiance de domination et de soumission.
C’est pour rappeler la place importante qu’occupe la période européenne et chaque étape de celle-ci dans l’histoire du Rwanda et dans la vie des Rwandais que le secrétaire exécutif du Parti M. LAZARE MPAKANIYE devait déclarer à l’occasion du dixième anniversaire de la Révolution de 1959, le 28 janvier 1970 :
« A la Conférence de Berlin de 1884-1885, qui partagea le continent africain entre les différentes puissances coloniales européennes à la suite des découvertes des explorateurs, le Rwanda fut annexé à la Colonie dévolue à l’Allemagne qui, en 1890, prenait le titre de Protectorat de l’Afrique Orientale Allemande. Quatre ans plus tard, en mai 1894, l’Allemagne prenait possession de cette partie de son empire colonial par l’expédition militaire de l’exploration commandée par le Comte von Götzen. La pénétration au Rwanda mettait ainsi celui-ci en contact avec le monde occidental. Ce fut un événement qui en présageait bien d’autres et qui, de toute évidence, sonnait l’ouverture d’une ère nouvelle. En 1907, les Allemands établissaient le siège de leur administration à Kigali, future capitale du Rwanda. Ils adoptèrent le système de gouvernement indirect, s’abstenant de réformer les structures des institutions féodales préexistantes, autant par nécessité que par tactique. Par nécessité, car ils ignoraient encore le contenu exact de ces institutions multiformes dont ils ne faisaient que côtoyer les plus hauts représentants et observer le fonctionnement. Par tactique, car leur politique consistait à faire reconnaître le protectorat du Reich, explorer le pays, maintenir l’ordre intérieur, soutenir l’autorité du Mwami et de ses lieutenants et à les combler de prévenances autant pour mieux les avoir dans l’avenir que pour éviter leur opposition.
Leur politique consista donc à ne gouverner que par les Chefs traditionnels et la caste dominante, quitte, peut-être, à profiter des circonstances ultérieures pour introduire les changements nécessaires. »
Mais la brièveté de la présence allemande ne permet pas d’en mesurer les orientations futures au profit ou au détriment des groupes opprimés et d’en porter un jugement définitif, car la guerre de 1914 à 1918 allait faire perdre à l’Allemagne toutes ses possessions africaines et confier à une autre puissance, la Belgique, la conduite des destinées du Rwanda. »
Ainsi donc, à ce stade de l’histoire, ce ne furent que les autorités féodales en place qui tirèrent profit de cette présence pour maintenir leur pouvoir et la suprématie Tutsi. »
Dès 1917, l’Administration belge épousait le principe allemand de gouvernement indirect, consistant depuis lors dans le maintien des structures et autorités féodales en place, contrôlées par une hiérarchie européenne. L’adoption de ce principe maintenait ainsi les populations Hutu et Twa sous le joug de leurs oppresseurs traditionnels ».
La référence déjà faite aux faits historiques a permis de mieux saisir les mécanismes, les mouvements, les arcanes, dans lesquels l’organisation politique pré-européenne était enchaînée. Les faits empruntés à l’histoire du Rwanda nous ont situés à l’intérieur du système, nous donnant ainsi l’occasion de mesurer la dimension de la problématique liée à ces faits : une histoire tragique, reflétant non point les abus de quelques méchants dignitaires, mais la logique implacable d’un système. C’est sur cette constatation que s’est close l’analyse des institutions pré-coloniales.
Au niveau de l’analyse du régime colonial européen, cette vision du système, conduite de l’intérieur (grâce à l’approche historique) revêt une nouvelle importance dans la perspective de cette étude : elle permettra de vérifier que ce ne sont pas les seuls ou les principaux facteurs externes, produits de la colonisation européenne, qui ont engendré la Révolution rwandaise, mais que la colonisation européenne a plutôt fourni des facteurs qui ont accéléré un long processus de transformation de la société. En conduisant la réflexion dans cette ligne, nous nous éloignons de la plupart des auteurs qui n’ont pas perçu l’importance de ces faits internes dans une mutation sociale et ont mis davantage l’accent sui les notions de consensus et d’acculturation.
Ce qu’il faut souligner pour l’instant, c’est que ces auteurs se placent en dehors de la société rwandaise et l’étudient à partir de la période coloniale européenne sans manquer de projeter sur des situations de la période précoloniale des observations contemporaines. C’est ce que remarque R. LEMARCHAND en soulignant qu’« ils ont fait un faible découpage dans le temps et l’espace, c’est-à-dire qu’ils ont négligé .ou omis, consciemment ou non, des éléments dynamiques du contexte historique ». C’est dans le même sens que l’on peut saisir cette observation de Th. PAPADOPOULOS au sujet de l’analyse que fait MAQUET du système des relations sociales au Rwanda et au sujet de laquelle nous avons’ émis des remarques :
« Je crois également que l’origine de l’inégalité doit être située au moment historique où les deux systèmes sociaux Chamite-pastoral ét BantouCultivateur sont venus en contact. L’auteur ne semble pas ‘accorder l’importance qu’il convient de donner à ce CONTACT et au CONFLIT- qui en avait résulté. Il regarde plutôt les différences entre les deux civilisations, comme non essentielles, et ceci constitue, à’ mon avis, un défaut fondamental dans son interprétation laquelle, par contre, regarde les différences entre les civilisations Tutsi et européenne comme essentielles. Un tel point de vue manque d’être anthropologique, il est plutôt celui d’un observateur contemporain qui ne transcende pas le subjectivisme de « époque moderne ».
Comme dans la première partie, notre choix s’est porté sur une perspective historique interne à la société dont la problématique du changement social est au centre de ce travail. Outre qu’elle constitue une remise en question des procédés de recherches qui ont fait presque l’unanimité des chercheurs intéressés aux sociétés dites « primitives », elle nous paraît la mieux indiquée pour établir par des faits, d’une part que ces sociétés « archaïques » portaient en leur sein les germes de leur destruction avant l’arrivée du colonisateur. D’autre part qu’il n’est pas absolument vrai que c’est principalement « le contact avec la civilisation occidentale » qui a permis, dans le cas présent, l’ébranlement et la mort du système politique traditionnel rwandais.
Cette optique écarte ou en tout cas modifie la vision que l’on peut qualifier d’impériale et à laquelle « était lié le refus de reconnaître aux sociétés non-occidentales une infériorité réelle, une infériorité qui ne soit pas perçue comme passivité ou hostilité ».
Une nouvelle orientation, une nouvelle méthodologie s’impose donc. A l’endroit des sociétés dites « exotiques », « LA RECHERCHE DOIT SE SITUER DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE, SINON ELLE LAISSE ECHAPPER TOUTE POSSIBILITE D’EXPLICATION DES RAPPORTS SOCIAUX ACTUELLEMENT ETABLIS EN AFRIQUE NOIRE ».
Après avoir montré quels et comment étaient les « rapports sociaux » dans le Rwanda précolonial, il nous faut examiner ce que furent ces rapports pendant la colonisation avant d’être redéfinis par la Révolution de 1959. Il s’agit de rechercher les éléments, les faits liés à ce deuxième grand moment de la société rwandaise, susceptibles d’être considérés comme ayant été plus ou moins déterminants dans le processus de changement social au terme duquel se trouve la Révolution.
En définitive, nous allons voir quelle relation s’est établie entre les facteurs internes (la société traditionnelle) et les facteurs externes (la société coloniale). Les termes de cette relation appartiennent donc à deux sociétés globales, différentes, à deux systèmes différents, vivants. Ce sont les effets, voulus ou non voulus, issus de cette relation qu’il faut prendre comme ayant été plus on moins déterminants en tant que causes ou motivations de la Révolution.
Cette partie continue ainsi et complète la précédente, en tant que, comme cette dernière, elle montre la société rwandaise en mouvement mais en même temps révèle que les gouvernants rwandais sont moins maîtres de ce mouvement (de la vie) de la société.
La présente analyse doit élargir la base factuelle de notre thème et permettre ainsi de vérifier ultérieurement la problématique selon laquelle, dans la mesure où les institutions d’un système social donné, impliquent des inégalités sociales apparentes ou très accentuées, et assurent des privilèges aux détenteurs du pouvoir de contrôle social, qu’elles provoquent elles-mêmes la contestation. Alors, les tensions et les conflits résultant de cette inégalité des conditions de vie et des clivages sociaux sont libérés à un moment décisif et peuvent donner naissance à l’inversement des rapports sociaux.
La période qui s’ouvre pour le Rwanda commence avec la fin du XIXe siècle et se refermera, pour ce travail, quand la Révolution sera terminée, c’est-à-dire à la date que nous avons choisie, date où la colonisation, tant « interne » (domination Tutsi) qu’externe (domination européenne) est censée morte, au 1er juillet 1962.
Deux pouvoirs distincts, deux autorités distinctes, liés à des systèmes différents et en position d’inégalité les uns à l’égard des autres, vont assurer simultanément ou parallèlement le gouvernement de la société sans qu’il y ait toujours identité de vues quant aux buts poursuivis : l’autorité coloniale étant admise comme supérieure, ses buts prévalent sur ceux de l’autorité traditionnelle, laquelle se trouve en situation de dépendance. Mais ceci n’exclut pas une entente entre les deux autorités quant à la sauvegarde des avantages liés à la possession du pouv9ir ou de l’autorité au sein de la société.
Nous sommes alors en « situation coloniale », laquelle repose sur des principes essentiellement inégalitaires quant aux rapports entre colonisateurs et colonisés. Dans le cas précis du Rwanda, au principe d’inégalité qui, AVANT la colonisation européenne, caractérisait déjà les rapports entre différents groupements sociaux et entre ces groupements et leurs gouvernants, s’ajoute, durant la colonisation, le principe d’inégalité entre, d’une part, l’autorité coloniale (plus exactement les colonisateurs) et les groupements sociaux colonisés, d’autre part, entre les autorités traditionnelles et l’autorité coloniale qui s’est imposée comme supérieure. Le gouvernant de la société traditionnelle va se retrouver en position de son gouverné par rapport à l’autorité coloniale avec comme conséquence un climat d’insécurité ou d’incertitude qui peut en découler si l’inférieur ne se conforme pas à la volonté du supérieur. En définitive ce rapport entre les deux autorités constitue une occasion permanente de frictions, ce dont peuvent profiter ceux Cali, dans d’autres circonstances auraient un comportement inverse en dehors d’un tel rapport. On le verra dans la troisième partie.
Mais pour mieux comprendre la signification, la portée de ce « contact avec l’Occident » et surtout de cette situation coloniale au Rwanda, il importe d’en situer les origines, sinon les circonstances, avant d’en souligner les résultats. Les mentalités comme les institutions seront marquées par ce contact : à celui-ci sont liés un dualisme institutionnel et un impérialisme culturel. Les lignes qui suivent en fournissent la démonstration. Ce sera aussi l’occasion de vérifier si, en ce contact, nous pouvons saluer peur le Rwanda l’heureux événement qui « a été pour lui le principe d’une renaissance et le point de départ d’une nouvelle carrière… L’occident lui apportait simultanément sa civilisation et le christianisme qui en est l’âme ».
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