Le Rôle De La Presse Dans Le Processus Révolutionnaire Rwandais
Il a été dit en effet que pour mobiliser l’opinion publique rwandaise, les élites Hutu se sont servies de la presse écrite, en l’absence d’un autre moyen moderne d’information comme la radio, par exemple, alors que la grande majorité de la population était analphabète.
Le but poursuivi étant de sensibiliser la masse à sa situation, de la rallier aux idées et aux objectifs envisagés par ces élites avant d’en faire une armée de la Révolution, la question qui se pose est de savoir par quel procédé « magique » ceux parmi la masse qui ne savaient pas lire ont été touchés en même temps que les analphabètes par l’information diffusée dans les journaux.
Car, non seulement l’analphabétisme pouvait constituer un grand handicap, mais la population vivait clairsemée, non regroupée dans des agglomérations ou villages comme ailleurs. Il y avait aussi la méfiance due à la crainte permanente de représailles « si l’autorité savait » que tel pensait autrement qu’elle ne le voudrait ; il y avait qu’en général ceux qui savaient lire étaient catholiques ou protestants et en tout cas appartenaient à une religion importée (ce qui dans le contexte des luttes religieuses pouvait être un obstacle à la propagation des idées diffusées dans une presse uniquement catholique) ; il y avait enfin le climat lié à toute « situation coloniale » : la liberté de presse étant fort réduite par le pouvoir colonial dans l’intérêt de « l’ordre public », les auteurs et diffuseurs d’idées ou d’opinions sur certaines situations risquaient, même involontairement de troubler cet « ordre ». On verra dans les pages qui suivent que la presse missionnaire fut accusée par les dirigeants indigènes de soutenir des « perturbateurs » de l’ordre public.
Mais avant de répondre à la question soulevée ci-dessus, il importe de s’entendre sur l’expression « OPINION PUBLIQUE » que nous employons. En effet, mise en rapport avec les structures du régime traditionnel tel qu’il est apparu dans cette étude, c’est-à-dire un régime autoritaire sinon dictatorial, dans lequel comptait seule l’expression des gouvernants, la notion d’opinion publique telle que nous l’entendons dans la présente analyse est une antithèse, une négation du silence qui a caractérisé longtemps le peuple rwandais. En d’autres mots, il faut entendre ici par opinion publique, le mouvement qui s’est formé ou s’est agrandi parmi la population sous l’impulsion de quelques personnes à partir d’une communauté d’aspirations et de réactions et traduisant une volonté de résistance au pouvoir.
« II existe, écrit DICEY, à une époque donnée, un ensemble de convictions, de croyances, de sentiments, de principes acceptés ou de préjugés fermement enracinés, qui, pris ensemble, forment l’opinion publique d’une période particulière ». De ces convictions, ces croyances, ces sentiments, il en existait à l’époque où la contestation Hutu a commencé à prendre forme chez l’élite d’abord, dans la masse ensuite. Elite et masse ont pour dénominateur commun le sentiment de la souffrance, la misère ressentie comme une condamnation frappant toujours dans les mêmes rangs.
Une propagande n’a d’effet qu’en terrain favorable. Pour l’élite Hutu, ce terrain s’est trouvé être les maux dont le peuple souffrait et se plaignait généralement en sourdine. Comme cette élite voulait agir, changer quelque chose, il lui fallait un point d’appui. La misère du peuple, le malaise politique que la presse va dénoncer seront ce point d’appui.
Cette presse sera accusée par les dirigeants visés, de créer ce malaise politique. En fait, elle ne crée pas le malaise, elle travaille à sa conscience, à sa mise en place, elle en condamne les auteurs en expliquant sa réalité.
Les idées et les opinions émises dans la presse accessible à l’élite et à la masse seront déterminantes dans la mobilisation ou conscientisation de cette masse, donc dans la marche vers la révolution. La presse va aiguillonner la population, elle énervera les dirigeants au fur et à mesure de leur déconsidération par leurs sujets.
Grâce aux articles publiés surtout par KINYAMATEKA (Dans son numéro 124 de février 1943, ICINYAMATEKA se définit comme étant «. le Journal qui reproduit les décisions des Autorités Supérieures, donc en d’autres mots, JOURNAL OFFICTEL. Croire que Kinyamateka veut dire Nouvelliste, c’est n’y rien comprendre »), en langue vernaculaire, les sujets apprennent à réfléchir ensemble. La lecture dans le journal de tant de relations sur les injustices, enseigne qu’on n’a pas seulement le devoir d’obéir mais aussi le droit de discuter cette obéissance et partant, le commandement. C’est ainsi qu’on gémit de voir traduire en justice celui qui empêcha les vaches du chef de brouter dans sa bananeraie ou ses éteules.
Grâce à la presse, on assiste à la ruine progressive des anciens respects mythiques. On écrit sur les bons et les mauvais dirigeants, on parle de la nécessité d’abandonner le critère de la naissance dans l’attribution des charges publiques pour faire place à la compétence, on réclame la destitution de ceux qui sont dépassés par les événements, le peuple veut avoir ses propres représentants. Au vu des thèmes que développe le journal, il faudrait imputer le mécontentement politique de la période 1950-1958 aux abus des Autorités qui sont étalés presqu’à chaque page, abus devenus plus insupportables à mesure que le peuple apprend à y réfléchir. Le peuple s’habitue au raisonnement de ceux qui écrivent pour lui ce qui le concerne et y prend goût. Le style du journal devient son expression et il n’hésite pas à parler de « son journal » ou plutôt de « notre ami Kinyamateka », car au départ, le journal est un « individu », il est personnifié. N’est-ce pas que seul l’homme à l’usage de la parole ? Or dans son style, Kinyamateka interpelle chacun ou k groupe. Comment ne pas le considérer comme un ami qui est loin mais qui a d’extraordinaires qualités ?
Ainsi dans l’esprit de la majorité de ceux qu’atteint son message, le journal KINYAMATEKA apparaît comme l’ami du peuple. Il devient le confident et le porte-parole de ses doléances. En partie grâce à lui et avec lui, les paysans rwandais se mirent, de plus en plus nombreux, à rechercher entre eux, à récapituler ce dont ils avaient pu avoir à souffrir jusque là et ce dont ils avaient à se plaindre. En partie grâce à lui, l’esprit des réformes ou de la révolution qui agitait les élites Hutu passa par ce journal et acheva de s’introduire dans cette population agricole et la pénétra jusqu’au fond, comme en témoignent les articles venus des différents coins du Rwanda.
Mais cet esprit ne s’y montra pas entièrement le même : il prit une forme particulière et mieux appropriée à ceux qu’il venait animer. Là, il s’était agi surtout de droits à acquérir, ici l’on insistait principalement sur les besoins à satisfaire : le lait à fournir de force aux laiteries prive l’enfant du paysan de ce bon breuvage, les journées que l’on passe à la corvée empêchent de cultiver son propre champ,… La lutte qu’il convenait de mener pour faire supprimer ces abus devait être dirigée contre ceux qui en étaient la cause.
Il y a dans ce tableau comme une communauté de langage entre l’élite et la masse. De fait, si nous suivons le schéma de l’éveil politique des paysans, nous voyons l’émergence d’une large minorité Hutu, plus ou moins éclairée, qui analyse les défauts du régime politique du Rwanda, les réformes profondes qu’elle désire, puis entraîne peu à peu l’opinion publique pour s’y appuyer et faire aboutir ses revendications. Les masses suivent parce qu’elles sont, au moins vaguement, préparées à comprendre et à préférer les espoirs au nom desquels se fait la contestation.
Comment la presse a-t-elle aidé aux transformations générales des esprits ? Comment a-t-elle agi sur l’opinion publique générale ? Dans quelle mesure sa diffusion s’est-elle faite dans le peuple ? Bref, comment les masses rwandaises ont-elles pu réfléchir à la nécessité de réformes profondes pour être mieux gouvernées ?
Répondre à toutes ces questions exigerait un long travail. Dans les lignes qui suivent, nous voulons simplement donner des éléments de réponse tels qu’ils sont fournis par les principaux thèmes abordés par les JOURNAUX les plus lus par l’élite et par la masse soit qu’ils paraissaient en FRANÇAIS ou en KINYARWANDA. Dans le cadre de cette étude, il s’agira d’une recherche de TEMOIGNAGES SUR LA SITUATION DES MASSES A LA VEILLE DE NOVEMBRE 1959, qui, à cause de leur diffusion par la presse, ont fait compter celle-ci parmi les facteurs qui ont accéléré la prise de conscience des paysans et la dégradation du prestige de l’autorité traditionnelle. En d’autres termes, la presse a été un facteur important parmi ceux qui ont achevé le divorce entre les gouvernants et les gouvernés.
En définitive, ce qu’on découvre dans ces journaux et surtout dans le KINYAMATEKA, c’est une histoire sociale, politique, religieuse du Rwanda, ainsi que du mouvement des idées et des faits. A partir du 1er septembre 1933, date de parution du premier numéro du KINYAMATEKA, fondé par le R.P. GOUBEAU (né à Gand en 1895, et décédé le 25 mars 1935) presque tous les faits sociaux, politiques et religieux importants qui sont survenus dans la société rwandaise ont été évoqué dans le journal du Vicariat Apostolique du Rwanda qu’était le Kinyamateka et qui pendant longtemps fut la seule source d’information écrite dans le pays et dans tous les domaines.
Évoquer ici cette information écrite, la manière dont la presse réagit devant les situations de la vie sociale des individus, c’est aussi chercher si ces réactions ont eu un impact significatif sur la société.
Une telle approche est inédite dans le cas du Rwanda et nous ne prétendons pas l’approfondir, à cause des limites de notre sujet. Ce n’est pas une radioscopie de la presse au Rwanda qui est faite ici, mais les faits contenus dans cette presse sont révélateurs de la société rwandaise dans sa soumission à l’autorité comme dans sa lutte contre celle-ci.
Lorsque le Père GOUBEAU lance le KINYAMATEKA, son premier souci est d’aider ses catéchistes à rester à la hauteur dans leur enseignement de la religion et les chrétiens à mener une vie morale exemplaire « au milieu des autres ». Les premiers numéros sont tirés au stencil.
Pourtant, le journal n’est pas un lieu où sont rassemblés les sermons. Les hommes auxquels il s’adresse appartiennent à une société, font partie d’un ordre social. Le journal donne des nouvelles sur l’ensemble en ayant sein d’en tirer une leçon morale.
L’état d’esprit qui apparaît dans les articles est celui qui reflète la société. Celle-ci est fondée sur l’obéissance et doit être défendue contre tout désordre. Autorité, hiérarchie, discipline et obéissance caractérisent l’ordre moral. Dans les deux ordres, mais à des niveaux différents, il y a la crainte : celle qui abaisse mais aussi celle qui élève.
Dans l’ordre social, les sujets obéissent généralement par crainte du despotisme des gouvernants. Mais avec la nouvelle religion, ce qu’ils semblent perdre d’un côté, ils pourraient le gagner de l’autre, car qu’importent la souffrance, l’humiliation, l’injustice, puisque dans la vie éternelle, Dieu élèvera ceux que les puissances humaines auront abaissés et abaissera ceux qu’elles auront élevés. La société est pénétrée de ces considérations.
L’ambiance où paraît le KINYAMATEKA est donc extrêmement religieuse, l’influence du christianisme est déjà énorme. La pensée dominante est que l’homme doit gagner la vie éternelle et il la gagnera d’autant mieux qu’il sera plus humble, plus soumis, plus résigné.
KINYAMATEKA reflète cet état d’esprit. Même quand il évoque des faits dont la portée est manifestement antisociale, il n’a pas besoin de s’interroger, car ce qui est, se trouve dans l’ordre des choses. Tel est par exemple ce récit consacré à l’asservissement de la partie nord du pays et qui est justifiée par le fait que les habitants de ces régions avaient mangé le taureau royal « NYAGAHOZA ». L’asservissement fut donc la contrepartie de leur gloutonnerie. Et le journal conclut en ces termes :
« …Ces dures obligations provoquèrent des mécontentements parmi les descendants des premiers asservis. Celui qui était soupçonné d’être le meneur de ces plaintes était mis au lien et se rachetait en fournissant du miel ou des houes et en participant à l’impôt collectif. Le Rukiga continua ainsi à fournir du miel à la Cour jusqu’au règne de Mutara Rudahigwa. Voyant que les charges étaient trop lourdes, ce roi plein de miséricorde décréta que le Hutu donnera l’impôt, sera soumis aux corvées, fournira des vivres pour la réserve contre la famine, consacrera des journées à cultiver pour l’autorité. Ce qui reste chez lui sera sa provision pour le voyage… Payer une dette contractée (littéralement : mangée) avant ta naissance se fit expier Nyagahoza ».
En réalité le journal traite de tout, en se référant aux informations qui lui arrivent de chaque poste de mission ou du gouvernement. Il en est ainsi par exemple dans le n° 12 du 15 juillet 1934. A côté des considérations sur la dot du point de vue chrétien, on trouve les instructions du Résident sur le reboisement, la culture dans les marais, l’attitude à adopter par ceux ci ; dans la région de Rulindo : mauvaise récolte de petits pois prévue pour la deuxième fois à cause de la pluie ; à Zaza, la région est infestée de sauterelles ; à Astrida on a vu pour la première fois un avion, alors qu’à Nyundo il y a eu le baptême de 178 catéchumènes.
Telle est pratiquement la structure que va garder pendant longtemps le KINYAMATEKA. On peut dire qu’il se limite surtout à susciter et à nourrir un certain esprit de curiosité.
Néanmoins, il a le souci d’éclairer ceux qui l’interrogent. Ainsi par exemple, la question lui est posée de savoir s’il existe une décision obligeant les autorités coutumières à payer ceux qu’elles mettaient à leur service.
Dans son numéro 14 du 15 septembre 1934, KINYAMATEKA répond : « J’ignore si c’est là une décision des hautes autorités. Je ne suis pas tout à fait au courant, cependant :
- Tout Hutu doit consacrer un jour de travail à l’autorité chaque mois, soit douze jours par an ; ce jour là, l’autorité l’emploie à n’importe quoi, le Hutu est à sa disposition. S’il lui ordonne de cultiver ou de le porter (guheka ; les dignitaires coutumiers se faisaient porter en hamac dans leur déplacement) il ne lui doit aucun autre salaire. Il n’y a pas de doute sur ce point.
- Mais à côté de ce jour obligatoire, il nie semble que l’autorité a le droit d’exiger d’autres travaux comme le portage et les commissions ou les travaux de constructions. Si l’on se limitait aux seuls obligatoires, ce serait insuffisant et je ne pense pas qu’il se trouverait une seule autorité même moyenne au Rwanda qui ne dépasse pas ces jours. De plus, vous n’ignorez pas que quand on est forcé de travailler pour un autre, on ne travaille pas comme pour soi-même. Et puis, il n’y a pas assez d’argent au Rwanda.
- Il reste toutefois que Kinyamateka se renseignera auprès des hautes autorités et vous dira ce qu’il en est.
Cette réponse provoque des réactions chez les lecteurs comme le laisse voir la justification que le journal donne de son attitude ci-dessus. Il semble qu’il y a eu un malentendu entre le journal et les lecteurs Hutu, car reprend, Kinyamateka « d’avoir dit que si l’on laissait les gouvernants dépasser les jours fixés, les Hutu ne tiendront pas le coup, a provoqué la colère des Hutu alors qu’en l’écrivant, je cherchais à les défendre. Comment cela ?
- Partout au Rwanda, les autorités coutumières inférieures dépassent les jours prévus, parce que certaines parmi elles sont vraiment pauvres. Mais il en est qui ne gardent pas la mesure dans leurs exigences. Les hautes autorités peuvent interdire cet excès.
- C’est aussi défendre les petites autorités et c’est aussi maintenir la charité au Rwanda. La pratique actuelle est que quand une autorité en veut à son collègue, elle le surveille et dès qu’elle constate, ne fût-ce qu’une fois, que l’autre emploie des gens à son service plus de jours qu’il ne faut, elle le dénonce aux supérieurs et le fait destituer seul alors que toutes les autorités font la même chose.
Ce que KINYAMATEKA pense et souhaite, c’est que les supérieurs veuillent bien examiner l’opportunité de la mesure et qu’ils la prennent. Tel était le sens de la phrase : « Toutefois Kinyamateka se renseignera auprès des autorités supérieures et vous dira ce qu’il en est ».
Si le journal n’ouvre pas une page où puissent d’être discutées des questions telles que celles des abus, des injustices, de la tension entre les Hutu et les autorités Tutsi, ses allusions montrent que ces questions se posent, existent et que ceux qui sont concernés n’y sont pas indifférents.
Tandis que l’Administrateur de Nyanza exprime sa joie parce que les Hutu ont bien entretenu leurs caféières plus que les sous-chefs « et se demande comment ces autorités peuvent encore prétendre apprendre quelque chose aux Hutu », dans la région de Kaduha (plus ou moins 30 km à l’Ouest de Nyanza), c’est un autre sujet de préoccupation dont KINYAMATEKA rend compte en avril 1935.
Profitant de la distribution d’un vaccin, la population locale a voulu manifester son mécontentement contre les autorités en présence d’un officiel, le Dr STEYAERT. Près de 200 personnes refusèrent publiquement de se faire vacciner. Le 23 mars 1935, elles dévastèrent les cultures de ceux qui s’étaient faits vacciner. Ce que voyant, le Dr STEYAERT et le R.P. BELLOY leur demandèrent pourquoi ce comportement ? La réponse fut que « leur mécontentement n’est pas à attribuer au vaccin, mais ils en voulaient à leurs autorités qui les emploient sans leur donner de l’argent ». « Si vous ne voulez pas de vos autorités, rétorqua M. STEYAERT, allez vous adresser au roi Mutara » — « Insatisfaits, il s’enprirent aux Tutsi et en blessèrent vingt… Le lendemain, soixante manifestants se rendirent à la Cour où le roi les fit retourner chez eux en leur promettant de régler l’affaire… Ce fut dans la nuit du dimanche 24 mars 1935 que le Résident SANDRART M. DRYVERS, le Commandant, accompagnés de 50 soldats et de deux mitrailleuses arrivèrent à Kigali sur les lieux… Depuis lors, le feu qui brûlait s’éteint ».
Comme on peut le voir à ces quelques exemples, si le pouvoir politique n’est pas jugé dans ses formes essentielles, du moins il l’est dans certaines de ses pratiques. La réaction n’est pas régulière, elle est épisodique et locale, mais le reste du pays a la possibilité d’en être informé, les situations locales peuvent être comparées. C’est peut-être la base de la conscientisation future et ouverte qui est posée dans ces articles inoffensifs mais non inodores.
C’est à la question de l’exode des Rwandais vers l’Uganda que se consacre le premier numéro de 1936. De la correspondance de ses lecteurs, le journal retire quatre raisons principales qui sont à la base de cet exode :
- Certains s’expatrient vers l’Uganda parce qu’ils ne trouvent pas de moyen pour se procurer l’impôt et pouvoir s’acheter des vêtements.
- D’autres plus nombreux l’éternelle corvée : corvée pour les hommes, corvées pour les femmes, corvées pour les enfants quand le mari est parti en Uganda.
- Il en est qui partent parce qu’ils redoutent la corvée du dimanche.
- Enfin d’autres partent parce que les autorités les malmènent à la corvée.
Il apparaît ainsi que les responsabilités sont partagées dans cet exode. D’une part, il y a l’impôt sous sa forme européenne qui oblige les gens à émigrer pour se le procurer, d’autre part il y a les diverses corvées et exigences des autorités coutumières. Le journal se montre compréhensif dans les deux cas mais est aussi embarrassé. Sa conclusion « le Dieu-Tout-Puissant existe et aime le Rwanda ».
Sous le titre L’UGANDA est devenu le Paradis des Rwandais » le même thème est repris mais cette fois, le journal est formel, c’est à cause du « besoin d’argent » que les Rwandais s’expatrient, le reste est prétexte.
C’est à la chronique judiciaire que se livre le journal dans son numéro 6 de juin 1935 au folklore et à la sauvegarde des traits culturels que l’Européen apprécie chez les nobles.
Le numéro de mars 1937 publia les instructions du roi à toutes les autorités indigènes dont le point 9 touche aux relations entre l’Eglise et les autorités indigènes. « Nous vous avons souvent dit que ni le chef ni le sous-chef ne peuvent interdire à leurs sujets d’aller se faire instruire dans une mission de leur choix. S’il y a un motif quelconque de vous y opposer, prévenez d’abord le catéchiste et faites-le avec douceur et compréhension. S’il n’y a pas d’entente, venez nous trouver… ».
Enfin dès février 1938, le journal ouvre dans ses colonnes une page consacrée à l’histoire du Rwanda. C’est en quelque sorte le début de l’ouvrage qui sera connu sous le titre de « Inganji kalinga » (le Kalinga Victorieux) de l’abbé KAGAME, où se trouve condensée l’apologie de la monarchie Tutsi au Rwanda.
Le KINYAMATEKA devient ainsi un « manuel d’histoire » où le peuple peut puiser de multiples renseignements sur le passé surtout de gloire de ceux qui sont devenus ses monarques. De ceux-ci le journal publie pour la première fois une liste de trente-neuf noms. Chaque mois, à partir de janvier 1938, le KINYAMATEKA fit revivre les exploits des rois retenus par la liste comme ayant régné sur le Rwanda. C’est l’exaltation de l’idéologie de la domination et du mythe des surhommes ou mythe élitiste Tutsi. Le style est dogmatique à l’instar de celui des mémoralistes de la cour qui sont, dit Kinyamateka de juin 1938, la source des informations.
Faut-il situer à cette époque les débuts du mouvement traditionnaliste ou conservateur qui connaître son plein développement dans les délibérations du Conseil Supérieur du Pays pour s’épanouir dans le Parti de l’Union Nationale Ruandaise en 1959!
On ne pourrait se prononcer avec certitude sur ce point, car rien d’autre sur le plan de la pratique rwandaise n’était opposé à la « tradition ». Autrement dit, ce qui peut être qualifié de traditionalisme ou de conservatisme ne l’était pas nécessairement à l’époque considérée ; il y avait un état de fait admis par la société et c’est celui-là qu’on trouve dans le KINYAMATEKA. Celui-ci livrait la connaissance historique à ses lecteurs.
Mais où il paraît que ces publications sous-tendaient ou couvraient des tendances traditionnalistes et conservatrices, c’est à partir du moment où ses tenants verront les thèmes idéologiques et mythiques contestés par les élites Hutu. A ce moment, le mouvement revêtira une teinte nationaliste et anticoloniale mais ne modifiera pas ses positions ; il se tiendra sur la défensive que résumera le Conseil Supérieur du Pays en niant le problème Hutu-Tutsi, en proclamant l’union des races du Rwanda sous le sceptre d’un même roi, en affirmant l’égalité de chance qui a toujours existé pour chaque Rwandais pour accéder aux emplois publics…
Si donc, en 1938, on ne peut pas parler d’un mouvement « traditionnaliste » proprement dit dans les milieux dirigeants, parce qu’aucun indice de conscience d’un tel mouvement n’apparaît, il n’en est pas de même dans le milieu du clergé rwandais et notamment du Grand Séminaire de Nyakibanda.
Là apparaît ce qu’on peut appeler un mouvement de « renaissance culturelle ».
En effet, dans ses numéros des mois d’août, septembre, octobre et novembre, le Kinyamateka rapporte les manifestations culturelles qui ont eu lieu a Nyakibanda et auxquelles sont venus assister, sur invitation, le roi Mutara et sa mère, un grand nombre de chefs et sous-chefs. Le but ? « Magnifier le génie et la culture rwandaises ainsi que les récits relatifs aux règnes antérieurs »
On lit dans le compte rendu de ces manifestations publié dans le Kinyamateka, notamment ceci (nous traduisons) :
« ce qui a poussé les Grands Séminaristes à rechercher et à rassembler des traditions, c’est que les jeunes actuellement sont très attirés par ce qu’on appelle la culture européenne, méprisent ce qui est propre au Rwanda pour motif : c’est digne des retardataires, tandis que devant l’indifférence affichée les anciens ont préféré ne pas insister… Nous sommes nés Rwandais, nous mourons avec notre « rwandité » enracinée en nous. Celui qui ignore sa propre culture sera toujours un incomplet ; il ne sera ni vraiment Rwandais, ni vraiment européanisé… Il est mieux de prendre de ce qui chez nous est bon et de le compléter avec ce qui vient des Européens : alors le Rwanda progressera, toutefois ce progrès doit aller parallèlement à ce qui nous est propre de longs règnes et qui a fait l’admiration des Européens. Après tout, si les Européens en sont à leur niveau actuel de culture qui nous ébahit, ils le doivent aux réalisations de leurs ancêtres, auxquelles ils ont ajouté quelque chose au cours des temps ».
C’était le 16 avril 1941. Prenant la parole à l’issue de la séance le roi déclara alors aux acteurs : « Vous comprendrez, Messieurs, que vous m’avez réellement surpris ! (Mais c’est une heureuse surprise) que c’est beau !… Continuez, nous vous aiderons de notre mieux en vous cherchant ceux qui peuvent vous renseigner pour compléter votre répertoire ». Les chefs présents firent la même promesse.
A partir de cette époque la revalorisation des thèmes mettant en évidence les mérites et les qualités de la royauté prit un essor extraordinaire. « Les Éditions royales » fondées et financées par la Caisse du Pays pour assurer la publication des oeuvres collectées se situent dans ce cadre. L’œuvre de l’abbé KAGAME se situe aussi dans ce climat qui fut son véritable point de départ, l’aide du roi et des autorités ont été précieuses. Mais comme l’a montré M. VANSINA dans le livre déjà cité, l’œuvre dans son abondance se limite à interpréter l’histoire et les traditions du Rwanda selon les vues qu’en avaient les gouvernants.
Mais ce qu’il importe de souligner, c’est que les thèmes de cette renaissance culturelle seront repris par les gouvernants pour défendre leurs privilèges, alors que les promoteurs des manifestations de Nyakibanda n’avaient peut-être en vue que le développement de la culture rwandaise et non la justification du régime. En tout cas, Kinyamateka servit d’intermédiaire pour sensibiliser les Rwandais à leurs valeurs. Les contestataires du régime y trouveront une mine d’informations précieuses pour construire leurs arguments.
Après dix ans d’existence, on peut dire que le journal pouvait être considéré comme promis à l’avenir. Dans son numéro de novembre 1943, il titra :« Le Porte-Parole des Rwandais » et annonça en sous-titre : « Le Kinyamateka va changer le style employé jusqu’ici pour devenir le porteparole des Rwandais en ce qu’ils n’osent pas dire eux-mêmes ».
Pourquoi ce changement d’orientation ? L’auteur de l’article, le Révérend Père MERRY, répond que « Mgr DEPRIMOZ a voulu que le Kinyamateka aidât ses lecteurs les plus évolués à réfléchir par eux-mêmes et à travailler à leur propre avancement ».
A cette occasion et pour atteindre ce but de voir le journal devenir un lieu de formation, l’évêque créa un CONSEIL D’ADMINISTRATION DU JOURNAL ainsi composé ; R.P. VAN OVERSCHELDE, supérieur du Séminaire fut désigné comme Président de ce Conseil, tandis que le roi Mutara III, le R.P. GUILLAUME (Supérieur de la Mission de Kabgayi), les chefs Athanase KANIMBA et Ladislas HAGUMA furent nommés Conseillers, le R.P. MERRY devint secrétaire du Conseil, le R.P. FELLAY en fut trésorier, alors que M. l’abbé Alexis KAGAME était désigné comme rédacteur en chef. Il revenait au R.P. LODY et à M. l’abbé Eustache BYUSA, tous deux professeurs au Séminaire, de censurer les textes à publier « afin d’éviter que ne soit employé un langage qui entraînerait des troubles ».
Le Conseil d’administration tint sa première réunion le 1er novembre 1943. Au cours de celle-ci, le roi qui venait d’être baptisé encouragea le journal à aborder les problèmes du pays. « Ce que souhaitent les Rwandais, déclara-t-il, c’est que ce journal parle des affaires publiques du pays ». «Il faut oser traiter de la manière dont le pays est gouverné, déclare un autre membre du Conseil, sinon, il faut honnêtement dire aux lecteurs que le Kinyamateka est destiné à reproduire les prières et les sermons faits au cours des messes ».
En conclusion du débat, il fut décidé que dans l’intérêt de l’Administration et de la population, le KINYAMATEKA doit oser publier ce que les gens disent en cachette sur le gouvernement du pays. En décidant d’informer le Résident de cette nouvelle orientation du journal, le Conseil lui fit aussi savoir qu’il souhaitait que « les décisions du Résident soient publiées dans le KINYAMATEKA afin que tout le pays en ait connaissance. Toutefois, le journal aurait la faculté de commenter certaines décisions qui lui paraîtraient plus ou moins obscures pour les populations ».
La présence du roi et des chefs au Conseil d’administration d’un journal de l’Eglise ne pouvait qu’être bénéfique à celle-ci. Il est certain que son influence et son impact sur la société trouvaient dans cette présence un appui des plus précieux : en voyant l’attitude du roi néophyte, les autorités traditionnelles se firent l’obligation de rivaliser pour trouver de nouveaux lecteurs au journal et certaines devinrent ses meilleurs correspondants. Lorsque les circonstances viendront troubler cette harmonie entre l’Eglise et les autorités indigènes, l’animosité de celles-ci contre la première sera à la mesure du zèle qu’elles auront manifesté pour assurer son succès. Mais à ce moment de brouille, les collaborateurs seront autres que le roi et les autorités, leurs sujets les auront remplacés pour parler d’autres choses sur un autre ton. La déception du roi et de ses chefs sera exprimée en ces termes, notamment : « Nos plus vifs regrets proviennent du fait que se multiplient des publications dans la presse missionnaire catholique « Kinyamateka et Temps Nouveaux », entretenant la brouille entre les groupes ethniques Rwandais ».
En fait, lorsqu’on y regarde de près, les publications du KINYAMATEKA à l’époque des bonnes relations entre l’Eglise et les gouvernants et les textes incriminés par le document cité ci-dessus, ne sont rien d’autre que les témoignages de l’esprit du temps beaucoup plus qu’ils n’ont contribué à le créer. Tant que les autorités coutumières eurent à dire sur le contenu des articles, elles ne mesurèrent jamais que ce sont les idées qui les menaceront qu’elles approuvaient. Leur caractère de gouvernants fut même un handicap aux réactions. Mais dès qu’ils ne purent plus censurer le journal, ils découvrirent le danger que celui-ci représentait. Ils retardaient sur l’évolution qui s’était produite dans les esprits.
Ainsi, par exemple, quand, en 1936, le KINYAMATEKA expliquait pourquoi les Hutu s’expatriaient nombreux en Uganda et soulignait notamment que la corvée y était pour une large part, le fait semblait admis. Mais lorsqu’en 1955, les mêmes constatations sont faites et dénoncées comme des injustices, les autorités coutumières protestent et crient à l’esprit de division du journal. Pourtant, ce sont les mêmes faits qu’hier, plus ou moins graves, exprimés avec l’esprit d’aujourd’hui. Mais il est évident, qu’a l’époque où la fièvre politique montait, ce qui inquiétait les dirigeants, c’était l’attention qui, plus qu’avant, était prêtée à ces faits, c’était le succès que connaissait KINYAMATEKA à mesure qu’il publiait des faits du pouvoir qui faisaient le mécontentement du peuple.
En réalité, l’évolution que l’on pouvait attendre du changement d’orientation du journal fut très lente. S’il est vrai que l’information politique fut plus étendue dans chaque numéro, la représentation sociale annoncée n’obtint pas directement sa place dans les colonnes du journal. On remarque que cette représentation sociale, c’est la classe dominante qui continue à l’imposer telle qu’elle la conçoit. Il semble que la présence des autorités au Conseil d’administration ait conduit le Kinyamateka à ne se préoccuper souvent des personnes qu’à travers des histoires, des légendes, à travers la présence d’une société que l’on pourrait dire « exemplaire », c’est-à-dire telle que les gouvernants voulaient qu’elle soit évoquée.
Ce n’est qu’à partir des années 1950 et 1952, c’est-à-dire dès le lancement du Plan Décennal pour le développement économique et social dont il a été question plus haut et lorsque fut annoncé le décret du 14 juillet 1952 visant, bien qu’encore timidement, à la démocratisation du pays, que se dessine, à travers les articles du Kinyamateka, une tendance à se préoccuper des problèmes du peuple. Mais il faut remarquer aussi qu’à ce moment, de l’ancien conseil d’administration il ne reste que le souvenir.
L’évolution dans laquelle semble s’engager le pays va donc déterminer le Kinyamateka à opérer sa propre mutation, à s’adapter à la nouvelle situation, à adopter le rythme de celle-ci, éventuellement à devancer ce rythme.
En juin 1952, Kinyamateka publia la circulaire du roi annonçant, dans le cadre du Plan décennal, la suppression progressive d’ubuhake, soit pour commencer, la rupture des liens « féodaux » issus de la concession ou de la promesse d’une vache entre un patron et son serviteur. Le journal n’écrivit aucun commentaire.
Mais en octobre 1952 parut dans le Kinyamateka sous le pseudonyme de GIHARAMAGA_RA (c’est-à-dire celui qui ne tient pas à sa vie) un article intitulé : « Le véritable Noble ne refuse pas la vérité » (ce qu’on lui dit) « Nta mfura nya mfura yanga ukuli ». L’objet principal en était l’institution des conseils dans le pays et surtout l’accroissement des pouvoirs des autorités autochtones par le décret du 14 juillet 1952.
En réalité, l’auteur de l’article regrette que les autorités coutumières puissent disposer de plus de pouvoirs quand elles abusent déjà de ceux qu’elles possèdent. Mais il faut attendre et voir. Cependant une question se pose lorsqu’on parle du progrès : « Le Rwanda changerait-il de nature si l’on démettait les autorités fort âgées sans attendre que seule la mort doive intervenir ? Dans d’autres pays, les gouvernants se décident dès qu’ils ont atteints un certain âge à céder les rênes du pouvoir aux jeunes générations. Comment nous expliquons-nous ce besoin de s’accrocher au pouvoir qui caractérise la vieille garde ? Ou bien ils sont égoïstes ou bien c’est parce qu’ils aiment leur pays… Mais il faut les comprendre, on n’a jamais vu des autorités quitter spontanément le pouvoir… ».
Cet article marqua le point de départ d’un nouveau style pour le KINYAMATEKA. Dès le mois de novembre 1952, il regretta de ne pouvoir publier le volumineux courrier reçu à la suite de l’article dont nous venons de donner quelques extraits. Pour résumer cette correspondance, le journal soumit à ses lecteurs une légende dans laquelle était décrit le comportement d’un roi imbu d’absolutisme, qui ne tolérait aucune critique de son gouvernement. Les allusions étaient trop claires pour qu’un lecteur averti de l’ambiance du pays ne s’aperçut pas que c’était une satire contre l’administration traditionnelle qui était dans ce tableau « légendaire ».
Mais c’est en 1953 et surtout en 1954 qu’il faut situer le véritable début de la solidarité de Kinyamateka avec la cause du peuple. Si cette solidarité n’est pas proclamée, du moins on peut voir que les articles publiés se rapportent plus aux problèmes politiques, administratifs, judiciaires, fonciers, problèmes de la jeunesse et autres, qui préoccupent les masses paysannes. L’éloge des institutions disparaît du journal et un courant revendicatif et réformiste apparaît.
Ce revirement eut pour conséquence de faire tripler le tirage du journal qui passa, d’après le rapport annuel de l’Administration belge du RuandaUrundi de l’année 1954 de 8.500 exemplaires en 1953 à 25.000 en 1954. Il semble donc que ce revirement était souhaité par les lecteurs, sinon attendu.
A l’intérêt des lecteurs pour le journal Kinyamateka tel qu’il est exprimé par le tirage indiqué correspond l’influence que ce mensuel exerce sur les esprits. C’est ce qu’exprime le rapport annuel du Vicariat de Kabgayi : « Le Kinyamateka est devenu un journal digne de ce nom… Son influence dans le pays est incontestable. Il est lu et partout… En janvier 1955, un nouveau journal pour la jeunesse commencera à paraître. Ainsi jeunes et grands prendront l’habitude de lire un journal et ils apprendront ainsi à mieux connaître leurs devoirs de bons citoyens et de bons chrétiens ».
Cette influence du Kinyamateka et la satisfaction que pouvait en tirer l’Eglise catholique du Rwanda allèrent croissantes, puisqu’on peut compter au nombre des abonnés des non-catholiques. « Le journal bimensuel Kinyamateka » et le mensuel « Hobe » pour la jeunesse écolière, dit le rapport du Vicariat de Kabgayi, ont une influence de plus en plus croissante dans le pays. Même les païens, les protestants et les musulmans s’y abonnent. CES PERIODIQUES CONTRIBUENT A LA FORMATION RELIGIEUSE, SOCIALE ET INTELLECTUELLE DU PAYS. Le Kinyamateka est fort suivi aussi par l’Administration qui s’en inspire dans les réformes à entreprendre. Par son truchement, on expose aux populations de ce pays les enseignements sociaux des Papes et de la hiérarchie locale, ce qui est absolument nécessaire en ces temps difficiles où la démocratie tend à remplacer la vieille féodalité, où tant de choses évoluent dans tous les sens ». Quel fut le secret de cet énorme succès ? Effectivement, le KINYAMATEKA mit à exécution ses déclarations de 1943. Il se fit le porte-parole de la majorité réduite au silence et à la crainte.
L’intention proclamée par les gouvernants d’envisager l’amélioration des conditions de vie des masses peut avoir été une occasion propice pour le KINYAMATEKA d’aller droit vers ces masses anxieuses.
Ce n’est pourtant pas l’oreille attentive que le journal prêta aux inquiétudes du peuple qui seule assura son succès, c’est aussi le fait qu’aucun autre journal n’existait pour le concurrencer. En définitive, un concours de « circonstances a favorisé l’extraordinaire diffusion de Kinyamateka : un malaise social et politique dont il se fait seul l’écho, un monopole dans la publication des informations accessibles aux masses, l’évolution générale du pays après la deuxième guerre mondiale, ainsi que le refroidissement qui commence à apparaître dans les relations entre l’Eglise et les autorités indigènes.
Cependant, il faut feuilleter le KINYAMATEKA pour découvrir que c’est la matière traitée dans ses pages qui lui a attiré les faveurs du public. Examiner chaque sujet ou chaque article est irréalisable dans cette étude. Le faire supposerait une analyse d’au moins 463 articles (d’inégale valeur bien sûr) relatifs principalement à la situation sociale et politique, du Rwanda au cours de la période 1954-1958, ou 1.175 articles publiés dans le même journal sur les mêmes thèmes au cours de la période couvrant 1954 à juillet 1962.
Sous cette réserve, il faut souhaiter qu’une analyse soit uniquement consacrée au contenu de cette littérature. Mais parce qu’aucune étude d’ordre socio-politique ne peut passer sous silence le rôle de la presse dans le jeu politique du Rwanda colonial, force est pour nous de donner ici quelques indications sur le langage du journal qui fut considéré comme « la tribune des Hutu exposant leurs griefs contre les privilèges de la néo-féodalité hamitique ».
L’idée-force autour de ce grief, louanges ou vœux tournent, c’est l’idée du progrès (AMAJYAMBERE) lancée par le Plan Décennal. Qui dit démocratisation des institutions dit progrès ; qui dit suppression des corvées et des aides des sous-chefs, dit progrès ; qui ose réclamer un salaire pour un travail accompli, le fait au nom du progrès. Cette idée, à laquelle est alliée celle de démocratie, domine dans les textes du Kinyamateka, même si elle n’est pas chaque fois explicitée.
Ainsi sous le titre « Le Progrès », le chef J.N. SERUVUMBA prévient des conséquences de la suppression d’ubuhake : « Cette suppression, écritil, entraînera l’insoumission (des sujets), l’arrogance; celui qui ne travaillera pas de ses mains parce qu’il est revêtu d’autorité mourra dans le dénuement. Que celui qui est sage fasse son examen de conscience tant qu’il est encore temps ».
Nous avons suffisamment montré la place occupée par l’institution d’ubuhake au Rwanda pour nous dispenser de nouveaux développements à son sujet. Les appréhensions des autorités que résume le chef Seruvumba quant à la disparition de cette institution confirment notre analyse au terme de laquelle ubuhake est apparu comme un système d’oppression ayant pour effet permanent de garder enchaînées les populations qui tombaient sous son emprise. En même temps, l’extrait ci-dessus fait voir que le système d’ubuhake est un système conservateur, une barrière contre le progrès.
Cependant, « A considérer les écoles… les routes,… dit encore Kinyamateka, on doit reconnaître que le progrès existe au Rwanda. Mais dans ce progrès, il manque la paix, celle-ci est troublée par ceux qui ont à la promouvoir, et ce trouble fait qu’un grand nombre de Rwandais fuient leur pays :
a) les faibles sont maltraités par les puissants ; ils ne disposent d’aucune liberté ; quiconque a quelque pouvoir s’en prend à eux quand il en a envie…
b) S’il est vrai que l’Administration coloniale et le roi ont supprimé certaines impositions coutumières, il faut reconnaître que la mesure n’est pas également appliquée dans tout le pays… La corvée sans salaire persiste…
c) L’injustice continue à frapper le menu peuple… S’il y avait moins d’inquiétudes au Rwanda, nous aurions la paix et serions riches. Et dire que ce sont les autorités qui sont à l’origine de ces tensions ».
Cette paix dont les paysans ont besoin, Kinyamateka veut l’exiger au moins pour les jeunes, à défaut de l’obtenir pour tous ceux qui la désirent sans l’espérer. Dans une série d’articles le journal expose le problème, critique l’indifférence ou la dureté, des autorités à l’égard des jeunes, suggère des solutions. Mais dans l’ensemble, il apparaît que le problème est insoluble en dehors des changements, des réformes à opérer au niveau de tout le système socio-politique et économique du pays.
On eût pu espérer que les Conseils institués par le décret du 14 juillet 1952 apporteraient une contribution pour résoudre ces problèmes et d’autres en suspens. Ils ont déçu et les voilà publiquement interpellés.
Sous le titre « TURABAZA » (Nous avons une question à poser), on lit dans le KINYAMATEKA :
« Et vous, conseillers, qu’avez-vous fait pour notre cause ?… Lors de votre désignation, nous, peuple, nous espérions que la face de la terre serait transformée. Qu’avez-vous fait pour nous ? Telle est la question que le peuple pose à ceux qui devaient être ses porte-paroles auprès du Gouvernement et du roi.., au conseil de chefferie comme à celui de territoire et de sous-chefferie ».
Cette interpellation faite juste dans une période où il était question de renouveler les conseils élus en 1953 revêt un caractère de propagande électorale. L’attention des futurs électeurs est attirée sur l’importance d’élire d’autres hommes, qui pourraient être plus près du peuple et défendre ses intérêts, des hommes qui seront moins des hommes du sous-chef ou du chef.
Pour souligner l’inutilité ou l’échec des conseils sortants qui avaient été désignés sur base de la liste du sous-chef, on l’a vu, Kinyamateka met dans la bouche des conseillers menacés de non-réélection ces considérations :
« Il nous a été dit lors de notre élection que notre rôle serait d’apaiser la tension (la lutte) entre les gouvernants et les gouvernés. Il n’y avait pas de doute que ces déclarations faites en pleine période électorale pouvaient et même devaient être réalisées… Mais maintenant nous ne sommes plus pratiquement des membres du Conseil… Et nous n’avons jamais su pourquoi. Est-ce parce que nous avons parlé des relations entre gouvernants et gouvernés ?… Mais si le président du Conseil (qui est d’office le chef ou le sous-chef) ne convoque pas la réunion de celui-ci, pourriez-vous aller exiger de savoir quand le conseil se réunira ?… Ce gui était l’objet de notre mandat est négligé, nous en rendons compte ».
Un tel aveu d’impuissance ne pouvait être qu’un stimulant pour ceux qui entendaient tenter leur chance. La propagande électorale ne revêtant à l’époque que le caractère de transmission d’ordres ou d’explications du système électoral par les autorités, on peut dire que la véritable propagande (formation et information) se fit dans le KINY A MATEK A. L’impact de son action se fit sentir dans les résultats des élections de 1956 qui, comme on l’a vu, permirent aux Hutu d’améliorer leur représentation à l’échelon de la sous-chefferie. Plus haut, outre l’imparfaite compréhension d’un système électoral, le décret lui-même était un obstacle à la représentation paysanne. Ce qui importe ici, c’est de constater que le journal Kinyamateka est intervenu pour éduquer le peuple à son rôle politique.
Une autre considération pour jouer ce rôle d’éducateur politique peut aussi avoir été déterminante pour Kinyamateka. Dans l’intérêt de l’Eglise catholique, à une époque où la lutte scolaire en Belgique s’étendait en Afrique belge et où il était question de briser le monopole de l’Eglise en matière d’enseignement, le journal ne pouvait pas se taire, se devait d’influencer l’opinion des chrétiens pour que ceux-ci donnent leurs voix à leurs co-réligionnaires. En cas de succès dans un pays fortement religieux, les élus seraient une force pour barrer la route aux écoles laïques.
Mais ce qui a rendu célèbre le Kinyamateka ce sont les articles qu’il publia sur la situation des masses, sur les injustices, ainsi que sur les commentaires qui les accompagnaient. En déclenchant une campagne de dénonciation des injustices que subit le peuple et donc en s’attaquant aux gouvernants, ces articles nous montrent une grande partie des causes politiques de la révolution de novembre 1959, c’est-à-dire « les situations ou les événements assez intolérables pour inspirer le désir de changer ou de résister, sans autre réflexion que le sentiment de la souffrance et la recherche des causes et des remèdes immédiats ».
Si les idées sont intervenues dans ces articles pour soutenir les faits, il ne semble pas qu’elles étaient nécessaires pour faire découvrir un domaine, ces faits suffisaient : celui du mécontentement populaire. Lorsque le peuple se plaignait des mauvais traitements qu’il subissait, il n’avait pas besoin de philosophe pour maudire un état social qui le condamnait à la détresse. Mais il est certain que ce ne sont pas les classes les plus pauvres de la population qui déclencheront la révolution et elles ne pouvaient pas là : déclencher, vu l’état où elles étaient. Il est non moins certain qu’elles l’accueilleront avec joie, qu’elles la soutiendront et qu’elles lui fourniront ses forces décisives. Elles donneront à la Révolution rwandaise le visage qui sera le sien après novembre 1959 ; une révolution populaire qui fera coexister les droits et les devoirs, là où il n’y avait que ces derniers.
En réalité, ce que fait le Kinyamateka, c’est orienter vers la conquête des droits en dénonçant l’injustice que véhiculent les devoirs sans contrepartie, des devoirs constants et épuisants. Ceux qui sont concernés et ceux qui observent la situation honnêtement sont d’accord : le sort des gens du peuple, de la majorité des paysans est très mauvais ; le travail est dur et le salaire est nul.
Si bien que le KINYAMATEKA constate simplement un mal qui est général, irrécusable et qui suffit pour démontrer que la Révolution rwandaise a trouvé, dans une vaste misère, d’innombrables révoltés prêts à l’accueillir et à la précipiter: tous les taillables et corvéables à merci. Par ses articles, le Kinyamateka participe à leur rassemblement et à leur conscientisation, il leur ouvre indirectement la porte de l’espoir en mettant en parallèle le comportement des gouvernants dans un pays où le peuple a son mot à dire et celui des gouvernants dans un pays où le peuple est muselé.
S’il n’y a pas de tumulte, on remarque cependant qu’au fur et à mesure que les gens du peuple se sentent misérables, écrasés, ce sentiment plus grand de leur misère que développée chez eux les faits que publie le journal, leur donne un désir plus vif de protester. On en voit qui s’en vont en Uganda plutôt que d’aller à nouveau à la corvée ; il en est qui courent le pays avec l’illusion que dans cette course ils trouvent le repos tant qu’ils ne sont pas rattrapés; en même temps, les paysans témoignent de moins en moins de respect pour les « nobles ». Dès 1956, l’action des élites Hutu commence à porter ses fruits. Elles ont certainement mis à contribution les articles du Kinyamateka sur les iniquités du régime traditionnel.
Nous avons glané dans ce vaste répertoire quelques témoignages sur la situation telle qu’elle était présentée par le journal au public.
- SUR LE PROBLEME DE LA JEUNESSE : la situation pénible qu’elle connaît tient au fait que: « au sortir de l’école elle tombe sous l’emprise des chefs et sous-chefs lui réclamant l’impôt et la mettant d’office au nombre des corvéables.
Cette jeunesse ne peut trouver du travail utile pour elle sans fuir l’autorité… Il convient de défendre les jeunes, conclut le journal, contre les chefs et les sous-chefs qui les pourchassent comme on poursuit des perdrix ».
- SUR LES OBSTACLES AU PROGRES : le journal publia aussi une série d’articles qui suscitèrent l’indignation des dirigeants. Le chef Rwabulindi regrette que le Kinyamateka versât dans une critique destructive : « …Les gens du peuple entendent ces critiques du journal sur les dirigeants. La majorité y croit, approuve, vu que les intéressés ne les démentent pas. Pourtant la situation n’est pas telle qu’elle est décrite… ».
A cette réaction, un correspondant rétorque :
« Si les gouvernants ont quelque vérité à dire, qu’ils la disent, car le Kinyamateka n’est pas exclusif… Quant à nous, si nous critiquons nos gouvernants, ce n’est pas par haine et ce ne sont pas des injures que nous leur lançons… Mais peut-être le chef Rwabulindi veut-il que la critique soit faite entre collègues ? En ce cas, il n’a pas à se fâcher. Mais où trouvera-t-il ses collègues prêts à l’autocritique ? ».
Un autre lecteur reprit le sujet et souligna :
« Si nous critiquons nos dirigeants, c’est parce que nous savons parfaitement que notre pays n’a pas de gouvernants éclairés, dignes et que nous ne pouvons pas espérer de progrès tant que cette situation persiste. De plus, c’est un avertissement que nous leur lançons parce qu’ils sont responsables de l’exode des Rwandais, c’est une manière de bannir du Rwanda leurs pratiques indignes. Celui qui aime le Rwanda doit lui souhaiter d’avoir des élites comme autorités sans médiocres dans leurs rangs ».
C’est tout le comportement des autorités coutumières qui est mis en cause dans ces faits qui nourrissent la curiosité du peuple avant de le passionner.
« Nous demandons aux puissants du Rwanda de laisser passer le progrès pour qu’il soit propagé parmi nous, écrit un lecteur dans le Kinyamateka. Voici ce qui barre la route au progrès : la gloire, la jalousie et l’intrigue… En outre tous ces puissants continuent de considérer leurs sujets comme des chiens ! Ils les interpellent par des injures, les considèrent comme des imbéciles »
On pourrait se demander dans quelle mesure ce langage « indiscret » qu’on peut même qualifier de grossier, si on l’envisage dans le cadre mental traditionnel de la société, était admis et accepté par ceux qu’il ne cessait pas d’étonner par sa hardiesse. Quelques années auparavant, le franc parler dont faisait preuve le Kinyamateka, aurait constitué un crime de lèse-majesté.
A présent, les temps ayant changé, les gouvernants rwandais n’étant plus seuls maîtres du Rwanda malgré les nombreux pouvoirs dont ils disposent, ils doivent se montrer prudents et sages dans leur réaction. Après tout, ils n’ont aucune prise sur les choses qui appartiennent aux Européens comme l’imprimerie où sont édités ces articles « subversifs ».
Cette impuissance des autorités coutumières, à arrêter ou à réprimer cet esprit qui apparaît dans les textes du Kinyamateka et que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de divisionniste, est résumée par le roi lui-même. Espérant récupérer un prestige et une autorité qui de plus en plus étaient visés à travers les critiques adressées à ses chefs ou sous-chefs, il déclara au pays, à la fin de la huitième session du Conseil Supérieur du Pays, notamment ceci :
« Nous demandons à tous les Rwandais de ne pas se laisser aller à la thèse fausse en droit et en vérité, d’une scission existant au sein de leur communauté. Nous avons un but à poursuivre : le progrès du Pays sous toutes ses formes et deux grands ennemis à abattre : la misère et l’anarchie ».
Or, justement, ce que faisait le Kinyamateka, c’était parler de cette misère, l’exposer en dénonçant ceux qu’il croyait en être la cause. Il semble que cela a fini par plaire aux populations ; celles-ci y ont pris goût. C’est ce qui fait considérer le journal comme semeur de division du pays, d’instigateur de l’anarchie.
Chose curieuse, le Kinyamateka ne recule pas devant les menaces qui, bien que sournoises, touchent une bonne partie des lecteurs. On essaye dans la sphère des dirigeants d’interdire la lecture du Kinyamateka. Ce fut peine perdue comme le montre un article résumant les desiderata des lecteurs sur le contenu que doit d’avoir le journal.
« Le Kinyamateka connaîtra plus de succès s’il répond à l’attente de ses lecteurs. Premièrement, ce que chaque Rwandais souhaite, c’est de voir le journal nous informer sur la situation actuelle du pays… Si le Kinyamateka constate qu’il y a des injustices commises dans le pays, ferme les yeux et les passe sous silence, il n’aura plus la confiance du peuple…
Deuxièmement, le Kinyamateka doit savoir qu’il est une école pour le peuple ; nous voulons qu’il soit réellement notre professeur.
Enfin, le Kinyamateka doit rester un lieu de rencontre et d’échange de vues pour tous ».
Dans ses « Réflexions sur la presse au Congo belge et au Ruanda-Urundi », J. VAN BOL écrit ; « Il faut encore que la presse veille à atteindre les masses plus frustes de la population. Nous croyons ici qu’une presse à direction purement africaine serait à même de remplir parfaitement ce but. Plus proches de la mentalité des masses bantoues et plus sensibles aux exigences de leur promotion, des journalistes et rédacteurs en chefs africains pourraient, mieux que quiconque, former leurs lecteurs aux conditions de vie nouvelles, les informer de l’évolution de leur pays et présenter aux équipes dirigeantes les justes revendications de ceux qui n’ont fait encore que les premiers pas vers la civilisation nouvelle ».
C’est ce que l’Eglise catholique du Rwanda avait compris et essayait de réaliser depuis 1950. Par son journal, elle avait créé une véritable opinion publique. « Pour que l’évolution de l’ensemble du pays puisse se faire sans trop de heurts, écrit encore VAN BOL, il importe que les masses rurales puissent, elles aussi, se faire entendre et qu’elles disposent de moyens d’expression équivalents à ceux des masses citadins ».
On se rappellera ici ce que Kayibanda disait sur la nécessité, le rôle et l’importance d’une presse « populaire » dans l’évolution du pays. M. VAN BOL confirme la justesse de ses vues quoique son intention est de chercher ce qui pouvait atténuer les tensions entre les Européens et les Noirs de l’Afrique belge et par là favoriser la coexistence interraciale à un moment où le système colonial était contesté.
En fait, quand M. VAN BOL fit son analyse et émit les vœux que l’on trouve dans les textes ci-dessus, le programme en arrivait à son terme au Rwanda. Depuis au moins six ans, le Kinyamateka était devenu un moyen d’expression des masses paysannes. Par son intermédiaire, elles se faisaient entendre, informaient, s’informaient, revendiquaient. A la rédaction du journal se trouvaient des hommes appartenant à leur milieu, qui communiaient à sa mentalité.
Ainsi, fort de l’appui de ces masses qui se voyaient dans les articles du Kinyamateka, celui-ci se montra de plus en plus mordant à l’endroit des dirigeants. Il s’attaqua plus ouvertement aux causes du malaise social et politique dans lequel baigne le pays. Ce chapitre sur les injustices forme le troisième volet des rubriques principales du Kinyamateka. Il est aussi le plus abondant et pour cause : il renferme les causes principales de la Révolution rwandaise.
QUELQUES TEMOIGNAGES SUR LA SITUATION D’APRES LES ARTICLES DU KINYAMATEKA.
Si au cours des années 1954 et 1955, Kinyamateka se montre assez modéré, prudent même lorsqu’il traite des injustices dans le pays, on ne peut pas en dire autant à partir de 1956. Il est vrai qu’en 1954 et 1955, toute l’attention a été concentrée sur la suppression d’ubuhake. Et là, le journal a écrit énormément pour éclairer les populations et les encourager à mettre fin au vasselage issu de la vache.
A côté de ces articles sur la suppression d’ubuhake, il y a eu ceux consacrés au problème des jeunes et d’autres comme ceux-ci :
« Ubuhake mu nama z’intara (L’intrigue dans les conseils de chefferie) (octobre 1954 — décembre 1954).
» Mu mahanga nta kamaro (II est inutile de s’expatrier) (mars 1955). » Ubuhake bw’ amasambu (La féodalité foncière) (juin 1955).
» Turapfa iki Rubanda (Peuple ! pourquoi chicaner) (juin 1955).
» N’imusozi baganira ibyabo (Les paysans aussi parlent entre eux de leur situation) (août 1955).
» Ntiduhebe ngo twicecekere (La solution qui n’est pas donnée ne doit pas nous faire taire) (novembre 1955) ».
Dès janvier 1956, le journal a une note d’agressivité. Constamment il attaque, remet en place ceux qui estiment qu’il a raison mais va trop vite ; ceux qui lui reprochent de diviser le pays, de dénigrer les autorités, de profiter des articles pour faire connaître ceux qui ne le serait pas autrement.
« Ce qui divise et sème la brouille, dit Kinyamateka, ce sont les injustices. Étouffer ceux qui souffrent jusqu’à les empêcher d’implorer la pitié, voilà ce qui sème la mésentente. Ils peuvent ruminer leurs peines aujourd’hui et demain, mais après-demain la situation peut être renversée ».
Mais c’est de la nécessaire solidarité entre ceux qui sont de même condition que traite le journal plus loin.
« Si vous le pouvez, une fois par mois, réunissez-vous, parlez entre-vous. Si quelqu’un a une question, qu’il la soumette à ceux qui lui sont proches. Que celui qui est dans le malheur ne se sente pas isolé et que les autres l’assistent… Ayez l’ambition d’être mieux dans vos conditions de vie ».
Après la proclamation du roi au pays dont mention a été faite plus haut, c’est à la corruption des magistrats que s’attaque le Kinyamateka aux injustices qu’ils commettent en faisant de la justice une affaire des riches. Le journal se limite à une simple interpellation mais la campagne qu’il mènera contre la corruption du personnel judiciaire sera peut-être la plus célèbre dans ses annales :
« Quant à vous, Magistrats, dit le Kinyamateka, cessez de juger en ayant égard à la poche du justiciable, ce n’est pas là la mission qui vous a été confiée ».
En terminant l’année, comme pour faire son bilan, le journal constate que l’injustice continue d’exister, qu’elle est partout au Rwanda, qu’elle est le fait de la généralité des dirigeants et qu’il faut la combattre sous toutes ses formes.
La matière est abondante. Pour satisfaire ses lecteurs, le journal devient « Bimensuel » dès janvier 1957. Les élections pour renouveler les conseils viennent d’avoir lieu, les paysans ont enregistré quelques gains. Pas assez pour être représentatifs de leur nombre, mais c’est plus que dans les conseils de base précédents. Peut-être est-ce la route du pouvoir qui est ouverte. D’emblée le Kinyamateka, rappelle que les conseillers sortant ont échoué sur le grave problème des injustices dont le peuple, les faibles sont les victimes. Ils ont droit d’attendre mieux de ceux qu’ils viennent de choisir pour plaider leur cause. Par quel moyen peut-on diminuer ces injustices ? Le journal en énumère quatre :
a) Supprimer les corvées.
b) Séparer l’exécutif et le judiciaire.
c) Déraciner la mentalité féodale.
d) Informer les gouvernants (européens surtout) de ces injustices des autorités indigènes.
e) Mettre de la justice dans le système d’imposition des salaires.
Nous avons évoqué, en parlant du roi Musinga, le « NDIYO BWANA » (Oui Monsieur) qu’il lança à l’Administration belge de l’occupation militaire pour signifier sa soumission. L’expression est devenue légendaire pour traduire l’attitude d’une autorité subalterne qui ne dit jamais non à son supérieur par crainte de perdre un avantage, alors que les ordres vont à l’encontre des intérêts de la population. Dans le cadre de l’administration indirecte, la population a toujours eu le sentiment que ses dirigeants disaient toujours « oui » aux ordres de l’administration coloniale, sans jamais expliquer ce que certains de ces ordres coûtaient à la population.
Dans un article qui eut un grand retentissement dans les masses concernées par l’attitude des autorités coutumières, Kinyamateka écrit notamment :
« …Européens Voici des années que vous vivez parmi nous, mais c’est en vain, vous ne réaliserez jamais l’objectif que vous vous étiez fixé quand vous veniez chez nous. Vous êtes venu en commandant, plus fort, plus intelligent et plus digne que nous, alors que notre intelligence et notre dignité avaient été usées par ubuhake et par la chicane, la meilleure existence consistait à sucer l’autre, ceux qui avaient plus de moyens s’en servant pour asservir les autres, les faisaient vivre pour mieux les sucer (manger). Vous avez gardé l’image du Rwanda tel que les autorités indigènes vous l’ont donnée. Je ne peux parler de vous, Blanc, sans mentionner le roi, lui qui est le maître du pays et qui pourtant comme vous ignore ce qui s’y fait parce que ses représentants ne l’informent pas de tout ce qui se passe ».
La satire, l’ironie et même l’humour, tout se trouve dans le Kinyamateka. Certaines vérités ne doivent être présentées que bien habillées, alors que d’autres ne le sont même pas. Le public s’y retrouve, c’est son propre style que le journal emploie pour l’enflammer et pour le calmer.
Ainsi par exemple, à côté du texte ci-dessus, le Kinyamateka pose la question de savoir si malgré les constatations qu’il vient de faire la corvée ne finira pas ? Elle disparaîtra, poursuit-il, il y a des indices :
« Dans certains domaines, il y a du progrès. C’est le cas pour l’usage du fouet qui était généralisé et dont les Européens avec le roi ont diminué la fréquence, même les petits continuent d’être giflés ou fouettés par ceux-là mêmes qui devraient confirmer que le roi ne veut pas du fouet dans son pays… Les sujets vivent encore dans la crainte de leurs chefs et sous-chefs, parce que la plupart de ceux-ci ne voient que le pouvoir qu’ils ont et s’en servent sans aucune considération pour l’intérêt de la population… La corvée reste une réalité… mais nous espérons que les nouveaux conseils feront du bon travail, ce qui leur méritera que nous leur renouvelions notre confiance dans les trois années à venir ».
Pour le Kinyamateka, l’époque actuelle ne peut plus être celle de la corvée. La corvée dont il s’agit dit le journal :
« C’est tout travail exécuté parce qu’on y est contraint, alors que l’on pouvait travailler plus utilement pour son propre compte. On a prétendu que la contrainte a été nécessaire parce que les Rwandais, paraît-il, étaient paresseux et imperméables au progrès. Même si on avait dit que la contrainte servirait de pont entre l’époque d’ubuhake et celle de l’indépendance dans le travail, il faut l’adapter à l’évolution que nous atteignons aujourd’hui… La corvée, c’est être contraint à travailler pour 9,5 F par jour, alors que vous pouviez gagner davantage ; être contraint de travailler sur la route pour gagner 9,5 F par jour est de la corvée… La corvée, c’est être obligé de livrer le lait de votre vache à la laiterie, tandis que vos enfants doivent ne boire que de l’eau… La corvée c’est persister à employer les autres à une besogne que vous savez qu’elle n’est plus admise… La corvée c’est exiger des poulets et des œufs parce que le Blanc ou le chef est en visite dans le secteur, mais c’est aussi réquisitionner de force ce que l’habitant ne veut pas livrer… La corvée sème la discorde car seuls les Hutu y sont soumis. Ce sont eux qui travaillent sur les routes, ce sont eux qui sèment la lutte and-érosive, ce sont eux qu’on voit dans les marais. Ils sont bien sûr nombreux ceux qui n’y sont pas soumis et c’est surtout les Tutsi… Mais il ne faut pas reculer : il est heureux celui qui y a échappé. A présent, la corvée doit cesser. Que ceux qui recherchent l’unité des Rwandais fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour supprimer la corvée ; que ceux qui veulent la maintenir pour continuer à écraser le groupe qui y est attaché aient le courage de déclarer qu’ils sont contre tout progrès du Rwanda ! Fini le temps où « on se contentait de dire que « c’est l’ordre du Blanc ! » Celui qui a qualité pour gouverner, qui peut contraindre et punir les hommes, qu’il s’en serve pour défendre les intérêts de ses sujets…
Le Blanc a institué la corvée avec l’assentiment des autorités coutumières… Comme il continue à se référer à ces dernières dans plusieurs domaines, qu’elles lui disent aussi que l’époque de la corvée est passée ! Sinon, que ces autorités coutumières nous déclarent que le Blanc a refusé d’accéder à leur désir, les sujets sauront à quoi s’en tenir… Terrifier les gens sous prétextes que c’est la volonté des Blancs qu’on exécute ne suffit plus : entre les Blancs et les corvéables, il y a les autorités autochtones, elles sont là pour représenter les gouvernés ; alors qu’elles parlent en leur nom de leur situation… Qu’on laisse les paysans cultiver les champs de leur choix, que cesse toute contrainte même pour les autres travaux… Le roi est catholique, il a consacré le Rwanda au Christ-Roi, la Belgique qui guide les autorités coutumières est un pays chrétien ; par quelle voie l’injustice est-elle passée pour entrer au Rwanda ? Que les chrétiens mesurent l’étendue de cette injustice ; qu’ils proclament que la corvée n’est plus de mise… Elle sacrifie les hommes, elle désunit les ménages, elle arrache les jeunes à leur pays, elle soutient la corruption, elle divise les habitants d’un même pays ».
Comme on le voit, le ton monte. Cet article est significatif et résume l’état d’esprit des élites Hutu, ainsi que l’orientation de leur action auprès des masses. La réussite de ces élites passe par la libération du peuple. Mais pour mieux comprendre ce langage ferme et dur, il faut le mettre en rapport avec LE MANIFESTE DES BAHUTU rendu public deux mois auparavant et LA MISE AU POINT DU CONSEIL SUPERIEUR DU PAYS. Deux camps sont face à face. Chacun veut trouver dans le peuple un arbitre.
Dans cette course ou dans cette lutte, les Hutu, d’après R. LEMARCHAND, partent défavorisés, handicapés. En effet, dit cet auteur, trois obstacles sérieux se dressent devant eux: l’absence de cohésion parmi les diverses personnalités prétendant représenter les Hutu, l’absence de contact avec le monde rural, enfin, l’indifférence apparente de l’Administration.
Si on situe le début de l’action des Hutu à l’époque de la parution du MANIFESTE, l’analyse de M. LEMARCHAND est consistante. Mais si on se réfère au processus de l’émergence de l’élite Hutu tel que nous avons essayé de le découvrir tout au long de ces pages, on est amené à la conclusion que la perspective de M. LEMARCHAND fausse la réalité qu’il veut expliquer.
En ce qui concerne l’absence de cohésion des élites Hutu, notre analyse a montré justement que créer cette cohésion a été le premier objectif des ténors dans cette élite, convaincus que sans liens solides à la base, l’entreprise serait vouée à l’échec. Nous renvoyons à ce qui a été dit à propos de l’apparition de l’élite Hutu.
S’agissant de l’absence de contact avec le monde rural, ce point ne doit pas retenir davantage l’attention. En fait l’auteur n’a pas réalisé que la force première de l’élite Hutu et ce qui fondait le plus ses espérances. C’était exactement le fait d’appartenir à ce monde rural, de vivre avec et au milieu des masses paysannes. Ici aussi, nous renvoyons aux pages précédentes.
Quant à l’indifférence apparente de l’Administration, nous sommes d’accord avec l’auteur dans la mesure où cette indifférence traduisait l’embarras où se trouvait l’Administration qui était prise de court. Le problème posé par les Hutu était grave et mettait en cause toute la politique coloniale de la Belgique au Rwanda. L’indifférence de l’Administration était certainement un handicap sérieux pour les Hutu, mais ce handicap pouvait être contrebalancé par l’opposition qui était apparue entre les autorités coutumières et l’Administration coloniale. Cette opposition pouvait donc amener l’administration à accorder assez d’attention aux problèmes des Hutu et ceux-ci pouvaient exploiter cette mésentente pour s’assurer une meilleure position.
Il semble que devant la soudaineté de la réaction des Hutu, il était tout indiqué pour l’Administration de sauver la face afin de ne pas précipiter les événements, mais ce temps d’indifférence apparente devait être aussi un temps de réflexion à la réponse à donner.
La véhémente condamnation de la corvée, telle qu’on vient de la lire n’est pas la seule qu’on trouve dans le Kinyamateka. Chaque numéro qui paraît élargit le champ exploré. En fait ce qui est mis en cause, c’est le despotisme des dirigeants contre lequel se bute la volonté du peuple d’être libre. Le ton de fureur et de révolte qui transparaît dans les articles témoigne de cette aspiration vers la liberté.
Chaque événement, petit ou grand, fournit l’occasion au Kinyamateka de souligner que le Rwanda n’est pas la propriété des dirigeants mais qu’il est aussi la terre des corvéables, à part que ceux-ci sont dans la tourmente. La commémoration des vingt-cinq ans de règne du roi Mutara fut une des occasions choisies pour exprimer le vœu de voir les années de règne du roi à venir être meilleures pour le peuple que celles écoulées. Sous le titre « Les tribulations des corvéables » (Agakeregeshwa k’abanyakazi), le journal écrit notamment, en faisant parler les corvéables :
« Alors que nous n’ignorons pas qu’à l’occasion des manifestations commémorant vos vingt-cinq ans de règne un discours sera prononcé (par les chefs) au nom de toute la population, il nous est agréable, à nous aussi les faibles, d’ajouter notre mot à ce qui vous sera dit…
» Il n’y a pas longtemps que la nouvelle de ces festivités nous a été annoncée tandis que nous étions rassemblés pour la lutte antiérosive. C’est aussi à ce moment que nous fut montrée la médaille frappée en souvenir de cette fête, médaille dont le Kinyamateka nous parlait depuis quelques temps…
» Vous avez décidé la suppression d’ubuhake… Le fouet qui nous labourait le corps et obligeait un grand nombre à le fuir vers l’étranger, vous en avez diminué le nombre… La première prière que nous vous adressons c’est d’écraser les ennemis de notre avancement… C’est notamment ceux qui continuent de profiter de leurs fonctions pour se faire corrompre. Prenez la défense de la jeunesse, en elle se trouve l’avenir du Rwanda…
» Bannissez de votre royaume la corvée et le « Ndiyo Bwana » (l’irresponsabilité). Le Rwanda et son patrimoine sont notre propriété commune, nous vous demandons de faire que nous en profitions tous, sans que seulement quelques uns en jouissent pendant que les autres meurent de faim, alors que nous avons un même souverain… Protégez-nous contre ceux qui font pâturer dans nos cultures et qui pourtant savent que c’est d’elles que nous vivons tous… Souvenez-vous aussi de nos vaches gagnées grâce à la suppression d’ubuhake, ceux qui ont la propriété des pacages, ne les laissent pas y entrer à moins que nous leur fassions la cour, alors que Ubuhake a été supprimée ».
Comme on peut le remarquer, il n’y a pas encore d’appel à la Révolution, mais les conditions propres à une révolution apparaissent et sont rassemblées de plus en plus dans le Kinyamateka. Il existe un malaise politique, un mécontentement politique certain, dont la diffusion est incontestable. A la base, on perçoit les rancunes de la misère, de la souffrance. Petit à petit l’inquiétude obscure des populations se change en fermentation sourde que la génération révolutionnaire expose au grand jour. Car la plupart de ceux qui écrivent dans Kinyamateka, ce sont eux qui conduiront le peuple à sa Révolution. Souvent, ils tablent sur les sottises, les maladresses ou l’entêtement des dirigeants. Souvent aussi, ils font preuve d’une large culture, ils ont énormément lu sur ce qui s’est passé dans d’autres pays. Faisant le point de la situation, sous le titre « Rwanda n’abategetsi kavukire » (Le Rwanda face à ses gouvernants autochtones), le Kinyamateka écrit dans son numéro du 15 août 1957 :
« Il n’y a pas de paix au Rwanda. Il y a une mésentente entre gouvernants et gouvernés. D’aucuns vous diront qu’il ne convient pas d’écrire et de dévoiler nos querelles : le faire serait inciter à la révolte. Mais personne n’osera vous affirmer que la paix règne au Rwanda. En fait, à y regarder de près, s’il n’y a pas encore de bataille rangée c’est parce que les Européens sont là…
» Au surplus, à mesure que le temps s’écoule, les Rwandais voient plus clair, jusqu’à manquer quelquefois de cette patience dont ils ont fait leur tradition. Le « Oui Monsieur » risque de rester l’apanage de ceux parmi les Grands qui ont peur de voir leur cote abaissée. Quant aux autres, ils osent répliquer sans trembler aux ordres de leur patron…
LA SITUATION QUE CONNAIT LE PAYS AUJOURD’HUI RESSEMBLE ETRANGEMENT A CELLE DE LA FRANCE D’AVANT 1789. D’AUCUNS S’ACCROCHAIENT A LEURS PRIVILEGES TRADITIONNELS TANDIS QUE LES AUTRES ETAIENT LAS DE L’INJUSTICE SECULAIRE QUI LES FRAPPAIT. ILS NE PURENT SE METTRE D’ACCORD. EN CETTE ANNEE 1789, CE FUT LA CATASTROPHE.
Puisse ce journal rester notre trait-d’union et que celui qui a une idée sur ce qui vient d’être dit la communique aux autres ».
Pareil article ne semble pas avoir été fait pour apaiser le groupe des gouvernants que troublaient déjà la seule pensée de voir un jour les Hutu échapper à l’emprise des Tutsi. Peut-être n’osent-ils pas envisager cette éventualité qui pour eux serait un désastre ? Dans les réactions que publie KINYAMATEKA, on décèle en tout cas que ce groupe se crée une bonne conscience et rejette la responsabilité d’éventuels désordres à ceux qui écrivent sur la situation du pays.
Aussi le discours du KINYAMATEKA est-il qualifié de maladroit après l’article ci-dessus. Sous le titre « Imvugo gito » (un langage indigne), le journal publia un article dans lequel son correspondant s’indignait de la manière dont les problèmes du pays sont analysés.
« Voici, dit-il, ce que j’appelle un langage indigne et qui doit être abandonné : Ceux qui écrivent sur l’injustice actuelle insistent trop sur l’aspect « souffrance ». Ils identifient le nom « Hutu » à celui qui subit l’injustice, tandis que le nom « Tutsi » signifie celui qui fait subir l’injustice… Ce langage ne tient pas compte du progrès accompli et qui nous a rapproché les uns des autres…
Si ceux qui ont entre eux de bonnes relations continuent de lire ce qui est écrit sur le « Tutsi » tyrannisant le « Hutu », ils oublieront les liens de fraternité qui existent entre eux ».
A ces considérations, la Rédaction du journal répondit notamment :
« La seule désignation des noms ne nous influencerait en rien si elle ne correspondait pas à l’injustice actuelle qui est réelle ; si le monopole que détient une race était supprimé, prononcer les noms des groupes ethniques serait même qu’un stimulant de telle sorte que ceux qui n’ont pas encore compris y trouveraient la lumière qui serait pour le Rwanda une occasion de disposer de plus de forces dans une véritable fraternité. LE JOUR OU DE TOUTES LES RACES DU RWANDA SORTIRONT DES CHEFS, DES SOUS-CHEFS, DES ASSISTANTS ET AUTRES ELITES DU PAYS, ALORS A CE MOMENT LES NOMS CESSERONT D’ETRE A LA BASE DE LA CONFUSION QUE D’AUCUNE FONT ENCORE ».
Devant le mécontentement croissant des autorités coutumières, mécontentement dirigé contre le Kinyamateka à cause de ses articles qui dévoilent les agissements de ces dirigeants, le journal répond que :
« Taire ce qui se passe actuellement ainsi que les disputes parmi les populations, dispute dont la manière de gouverner des autorités est la cause, c’est comme si voyant un fauve sur votre route, vous fermiez les yeux pour continuer votre voyage, au lieu de chercher d’abord une arme qui vous aiderait à faire face à la bête… Serait méchant celui qui, voyant la situation dont il devrait parler, préfèrerait le silence, au risque de voir e.ies troubles graves éclater à la suite de ce silence ».
Il semble que c’est dans la mesure où le Kinyamateka estime de son devoir de prévenir des désordres dans le pays qu’il revient sur le problème posé par la corruption dans la magistrature.
« Vu ce qui est, dit le journal, il convient que tous les habitants du Rwanda implorent Dieu pour qu’il nous conduise par sa lumière ; qu’à la vue de celle-ci les magistrats ouvrent les yeux et comprennent qu’aucun vrai chrétien ne peut vendre le sang d’un autre homme, surtout qu’il se rappelle ce qu’il en est advenu de Judas ou d’Ésaü qui a renoncé à son droit d’aînesse pour un plat de lentilles d’un jour ».
Il n’est pas nécessaire d’allonger ces témoignages. L’année 1958 en a retenu un grand nombre aussi et peut-être même de plus parlants, puisque c’est au cours de cette même année que furent examinées au Conseil Supérieur du Pays les revendications des Hutu et que furent données les premières réponses à l’échelon des deux autorités tutélaire et coutumière.
L’analyse de toutes ces informations conduit à une même conclusion : le Kinyamateka est devenu une véritable tribune politique où peuvent se faire entendre ceux qui ont des revendications ou des critiques à émettre sur la situation dans laquelle se trouve le pays. Au total, la masse des problèmes exposés vise à des réformes sociales et politiques, pour des raisons sociales et politiques ; elle exprime surtout des souffrances et des besoins et, dans une moindre mesure, des réflexions. En fait, il est difficile de séparer dans les textes ce qui serait uniquement philosophique de ce qui ne serait que politique. Le moins qu’on puisse dire c’est que, au vu des articles et de leur origine, un peu partout et dans les coins les plus éloignés du pays, il y a des gens à qui le peuple fait confiance et qui sont prêts à parler en son nom. Ils sont devenus nombreux et ce sont eux qui écrivent dans le Kinyamateka.
Le travail de conscientisation des masses porte déjà ses fruits, la résistance au pouvoir est devenue une réalité. On remarque que la corvée disparaît de plus en plus après la réunion (sur pression) du Conseil Supérieur du Pays à la fin de 1957 (12ème session), les laiteries sont supprimées, la chicote devient une exception, le crédit des autorités indigènes est miné.
Ce sont ces constatations qui font dire à Kinyamateka que, désormais :
« Il revient à ceux qui ont en vue l’intérêt des masses et qui ont les compétences nécessaires de gouverner le Rwanda. Le critère de la naissance et de la richesse a perdu toute valeur aux yeux des masses. Ces critères avaient leur place quand les Rwandais ne voyaient que les ethnies, quand ils avaient encore peur des puissants. Le critère d’aujourd’hui c’est l’efficience (l’utilité) des autorités ; eh bien ! que le pouvoir soit confié à ceux qui seront utiles au peuple et pour qui servir le peuple constitue leur premier souci ».
Si les Hutu ne chantent pas victoire, l’espoir d’atteindre leurs objectifs semble une certitude. Un retour en arrière semble exclu, il leur coûterait très cher. Après leur Manifeste, après les petites victoires partielles qui ont allégé le joug qui pèse encore sur le peuple, c’est la grande confrontation, dans un face à face historique avec le Conseil Supérieur du Pays.
Le 1er mars 1958, le Kinyamateka reproduisit une lettre d’un des leaders de première heure du Mouvement Hutu, M. HABYARIMANA, dit GITERA lettre adressée à tous les Hutu. Il y annonçait que prochainement (le Roi-Président du Conseil n’avait pas encore fixé la date), le Conseil Supérieur du Pays examinerait le problème des relations entre les Hutu et les Tutsi. Il exhortait dès lors les Hutu à examiner les questions qu’il conviendrait de soumettre au Conseil Supérieur du Pays et de les faire parvenir au roi, son Président. Il conseillait également à tout Hutu qui le pourrait de se rendre à Nyanza pour y entendre les grandes décisions qui seraient prises au sujet des relations entre les Hutu et les Tutsi.
Pour les Hutu, ce jour et cette rencontre seraient ceux de la dernière chance. D’où l’insistance de M. GITERA pour que les Hutu soient présents. Après, ce serait la paix ou la guerre. En attendant, le Kinyamateka écrivait :
« Le jour auquel sera traité le problème entre les Hutu et les Tutsi sera un jour important, l’histoire le retiendra et en parlera. Les relations entre ces groupes sont le fondement du bien-être et d’autres progrès.
Ce jour sera le début de l’entente et de beaucoup de paix au Rwanda, si le Conseil travaille avec le sérieux voulu ; A DEFAUT D’EXAMINER LE PROBLEME EN PROFONDEUR, LES HUTU ET LES TUTSI S’ENTREDECHIRERONT DUREMENT, SANS POSSIBILITE DE RECONCILIATION, ET PEUT-ETRE C’EST POUR BIENTOT ».
En réalité, en dehors de ceux qui avaient animé, suivi et appuyé de près l’éveil des consciences populaires et leur évolution, malgré les signes d’échauffement des têtes qui de temps en temps, tel l’arrachage des caféiers au Mulera pour protester contre la corvée improductive pour eux et la contrainte qui l’accompagnait – nul ne pouvait supposer jusqu’à quel point les présages du Kinyamateka seraient confirmés, et surtout, la majorité des autorités coutumières ne pouvait pas croire que des masses qui à peine réagissent à leur sort, soient pour sitôt capable de provoquer, dans un proche avenir, de tristes réalités à l’échelle qu’entrevoit le journal.
Les dirigeants mesurent mal ou sous-estiment simplement l’évolution mentale que le peuple a connue depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et dont il reste capable. La soumission qu’ils ont toujours rencontrée chez leurs sujets leur a caché la transformation qui s’opérait dans les esprits, grâce surtout à la presse.
En outre, le petit nombre de lettrés que comptait la masse des roturiers ne pouvait pas faire penser qu’il fût possible à cette masse de subir rapidement l’influence des journaux. Quant l’Administration constate le nombre d’abonnés aux journaux pour indigènes, qui augmente ou reste constant, elle en conclut que les lecteurs restent à la satisfaction d’avoir lu et appris des nouvelles, sans se poser de question. L’ordre public étant sauvegardé, cette influence n’est que bonne.
Ainsi, on lit dans le rapport annuel de l’Administration pour l’année 1948 :
« IL EST DIFFICILE DE DETERMINER L’INFLUENCE DE CES JOURNAUX sur la population autochtone, mais on peut dire que si QUELQUES LETTRES SONT SEULES CAPABLES DE LES LIRE, ces journaux n’en ont pas moins une INFLUENCE INDIRECTE CONSIDERABLE du fait que les indigènes sont moins blasés que les Européens en matière d’information de presse ».
Quant au rapport annuel de 1952, année où paraît le premier article ouvertement contestataire, il souligne ceci :
« IL EST DIFFICILE DE DETERMINER L’INFLUENCE de ces journaux sur les populations autochtones, mais on peut dire que, SI LES LETTRES SONT SEULES CAPABLES DE LES LIRE, ils n’en ont pas moins, PAR LA DIFFUSION ORALE DE NOUVELLES ET DES ECHOS QU’ILS CONTIENNENT, UN RAYONNEMENT INDIRECT RELATIVEMENT CONSIDERABLE.
La presse destinée aux indigènes informe ses lecteurs des événements locaux et internationaux que leur degré d’évolution leur permet d’atteindre ».
Cette formule reste inchangée, et c’est textuellement qu’on la trouve dans le rapport annuel de l’Administration belge du Ruanda-Urundi en 1958.
Si on rapproche les appréciations de l’Administration de celles que donne le Kinyamateka sur l’évolution des idées et de la mentalité générale surtout des masses, on a l’impression que celles-ci ont évolué plus ou moins à l’insu de l’Administration tutélaire. Autrement dit, même en 1958, les populations n’avaient pas de contact direct avec l’Administration européenne et les intermédiaires qu’étaient les dirigeants coutumiers semblent avoir préféré minimiser la gravité d’une situation qui pourtant les inquiétait. Cela veut dire que l’Administration indirecte au Rwanda n’a pas toujours servi la promotion des « petites gens ». C’est aussi cette absence de contact entre les tuteurs et la masse de leurs pupilles qui explique la surprise que bon nombre d’Européens ont manifestée lorsqu’ils ont vu les Hutu, qu’ils ont toujours aperçus sous le cliché d’adorateurs de la domination Tutsi, revendiquer des droits, avant de se soulever pour les conquérir.
Pourtant si les Tutsi, eux, pouvaient encore douter de la capacité révolutionnaire de leurs serfs, ils ne se rendaient pas moins compte des changements dans les esprits et surtout de l’action et de l’influence de la presse missionnaire (catholique) dans ces changements. Ils allaient même jusqu’à rendre cette presse responsable des idées dissolvantes qui avaient pénétré dans tout le milieu rural.
Conscients de l’importance, du rôle et de l’influence de la presse dans le pays, les auteurs de la « Mise au Feint» dénoncèrent celle qui propageait des idées ou décrivait des situations sur lesquelles les autorités préféraient garder le silence. Mais en même temps, la « Mise au Point » réclama une vraie liberté de presse qui permettrait de contrebalancer celle dont jouissait la presse missionnaire (ici catholique) monopolisant l’information écrite au Rwanda.
«Il nous faut insister également sur la presse, son rôle est déterminant dans l’évolution du pays, déclare le Conseil Supérieur du Pays dans la « Mise au Point ». Dans son discours d’ouverture au dernier Conseil de Gouvernement Général, M. le Gouverneur Général PETILLON parle de l’action délicate de la presse ». Elle exerce, dit-il, sur l’opinion un véritable pouvoir et n’échappe donc pas à la règle normale selon laquelle il n’est pas de pouvoir sans devoir. Celui-ci lui commande, dans un pays en formation, de s’abstenir de tout ce qui peut aboutir à diviser ou, ce qui serait plus grave encore à dresser les uns contre les autres ceux qui ont choisi de vivre ensemble ».
Or, constate la Mise au Point, il se trouve que souvent la presse locale et parfois la presse métropolitaine se font l’écho d’une politique dissolvante. La liberté de presse est de grande importance et devrait être expressément reconnue. Il faudrait par contre encourager la presse indigène libre et représentative qui devrait prendre un plus grand essor ».
A ces considérations du Conseil Supérieur du Pays, les Hutu rétorquèrent en ces termes :
« L’on a parlé des effets dissolvants d’une certaine Presse locale indigène ou européenne ou même métropolitaine, tendant à diviser les races, dit le Manifeste des Bahutu.
Nous pensons quant à nous que certaines exagérations ont pu avoir lieu comme dans tout journalisme surtout à l’âge où en sont les pays considérés. Nous croyons aussi que certaines expressions ont pu blesser certaines gens non habitués à être contrariés et qui aiment à faire à l’ombre tout ce qu’il leur plait avec les petits et les faibles. Cela a pu heurter un système sortant à peine de la féodalité. Nous croyons également que la liberté d’expression en Afrique belge et sur les problèmes concrets concernant les populations ne datant pas sérieusement de plus de trois ans (on est en 1957) certaines autorités non habituées à la démocratie et qui peut-être ne la souhaitent guère, se soient émues. Mais nous pensons aussi qu’il ne faut pas sous prétexte de ne pas « diviser », taire les situations qui existent ou qui tendant à exister au préjudice d’un grand nombre et pour le monopole souvent abusif en fait d’une minorité. Nous sommes convaincus que ce n’est pas la Justice ni le Gouvernement belge qui accepterait une union réalisée sur des cadavres d’une population qui veut disposer de l’atmosphère et des conditions nécessaires pour mieux travailler et se développer. Avant de demander la perfection à la Presse, ne faudrait-il pas l’exiger des tribunaux indigènes, de l’administration, choses qui sont de loin plus importantes et Qui ne donnent que trop d’occasions aux critiques de la Presse ?
La liberté d’expression bien entendue n’est-elle pas l’une des bases d’une vraie démocratisation ? »
Il ressort de ces prises de position des deux groupes antagonistes que la presse a exercé une très grande influence sur l’évolution de la situation. Par ses nombreux articles, elle a été l’avant-garde et un des facteurs principaux de l’évolution des idées politiques dans le pays, « elle a, dit le Rapport du Groupe de Travail, appuyé depuis 1952, la prise de conscience et les revendications du peuple. Ces éléments (le rôle des prêtres rwandais dans l’évolution politique et sociale des masses, la presse exclusivement catholique, l’appui de celle-ci aux revendications du peuple) aident, poursuit le Rapport à comprendre la position du parti traditionnaliste du Rwanda à l’égard des missions catholiques. Il les accuse sans ambages d’avoir aggravé, voire créé avec le Gouvernement le problème Hutu-Tutsi.
Les faits indiquent seulement que l’évangélisation, l’enseignement, l’information missionnaires ont favorisé, non pas un état de discorde, mais la prise de conscience d’un état social fondé sur l’oligarchie et les privilèges ».
Une analyse attentive de toutes ces considérations conduit à la conclusion que la presse a été un facteur capital dans le processus révolutionnaire rwandais. Parmi les éléments qui ont élargi un rôle, il faut placer le fait qu’elle fut monolithique, seule à même de diffuser l’information à une échelle aussi étendue que le territoire du Rwanda, sans craindre une contradiction. En fin de compte, la presse missionnaire devint le centre d’attraction des informations en provenance du pays, ce qui permet d’être la source de l’information pour le pays.
Dans ces conditions, lorsque le Kinyamateka prévoit et annonce des malheurs pour le pays en cas d’échec des pourparlers entre les Hutu et les Tutsi, il tire la conclusion d’une situation dont il est constamment le plus informé. En définitive, si on examine de près son discours, ce ne sont pas des probabilités qu’il contient mais des certitudes. Ses articles ont pénétré dans tous les coins du pays.
Comment ceci a-t-il été possible, alors que nous avons dit que la société est en majorité analphabète ? Telle est la question à laquelle il nous faut répondre à présent.
Si dans d’autres pays, le tirage d’un journal est un critère important pour mesurer son influence, il faut observer que ce critère devient sans signification dans le cas du Rwanda où, en 1957, il y avait 2.347.366 habitants (soit 90 habitants au km²) dont à peu près 20 % de la population total savaient lire, alors que le Kinyamateka tirait à 14.500 exemplaires, soit un exemplaire pour 32 habitants.
De plus, il faut remarquer que dans une région donnée, le degré d’alphabétisation n’était pas nécessairement en rapport avec la densité de la population. C’est ainsi, par exemple, que le territoire de Nyanza avait plus de lettrés que celui de Ruhengeri, alors que la densité de la population était plus élevée dans ce dernier mais Nyanza et avec lui le sud du pays disposait d’une forte concentration de Missions et d’écoles. Et pourtant, il est certain que le Nord comme le Sud, l’Est comme l’Ouest du Rwanda ont été touchés par l’influence du Kinyamateka surtout comme s’il s’était trouvé une majorité de lettrés e une minorité d’illettrés. Que s’est-il donc passé ?
En réalité, ce qui s’est produit au Rwanda n’est pas un fait unique dans l’histoire. En effet, écrit Geneviève BOLLEME à propos de la France, on lit au XVIIIe siècle plus qu’au XVIIe siècle ; on apprend davantage comme en témoigne le nombre des abécédaires populaires. ET SURTOUT, IL Y A CEUX QUI SAVENT LIRE ET QUI LISENT AUX AUTRES A HAUTE VOIX ».
Il y a une grande analogie entre la situation en France, telle qu’elle est ici décrite et celle qui régnait au Rwanda après 1950 et surtout, à partir de 1954. On a vu des jeunes, des vieux, des jeunes filles, des femmes, prendre le journal et faire le tour des voisinages pour lire aux autres ce que Kinyamateka écrivait. Cela plaisait ; c’était aussi utile, car le journal f aisait beaucoup de place à l’expérience actuelle, accrochait son auditoire. C’est ainsi qu’on a pu dire que le Kinyamateka était une école, le lieu préféré de la nouvelle littérature populaire : celle qui en parlant des problèmes du peuple cherchait à l’aider à sortir de l’engourdissement où l’avaient plongé les contes mystificateurs. Toute l’attention du Kinyamateka a donc été de donner au public des choses vraies au possible, réelles, à partir desquelles une minorité lettrée et de tout âge fit naître l’espoir de la liberté à ceux qui pendant des siècles ont pu cru en eux-mêmes.
Cette mobilisation des masses et cette influence du Kinyamateka dans la marche des Hutu vers leur libération, l’Administrateur de Nyanza (le territoire le plus marqué par la « féodalité ») les résume en ces termes :
« Nous assistons actuellement à la naissance d’une opinion publique… surtout par une plus large distribution des journaux, surtout le KINYAMATEKA. Les articles de Kinyamateka sont lus, sur, les collines, par les lettrés qui en diffusent et commentent le contenu et ainsi les couches les plus profondes de la population sont touchées. Plusieurs sous-chefs m’ont signalé que les habitants des collines, illettrés même, leur ont déclaré qu’ils n’effectueraient plus un tel travail « parce que Kinyamateka avait écrit qu’on ne pouvait les y obliger ».
Mais ce n’était pas seulement ceux de Nyanza qui résistaient aux autorités ; tout le pays était en ébulliti6n à la fin de 1957. La presse y était pour une large part. Les quelques témoignages que nous avons tirés du Kinyamateka suffisent à illustrer son rôle et son impact dans l’évolution du Rwanda.
On pourrait compléter l’étude par une analyse de la presse francophone, destinée aux élites connaissant le français. Presqu’autant que le Kinyamateka, cette presse contient des témoignages accablants sur la situation des roturiers du Rwanda. Nous nous limitons à donner quelques titres d’articles les plus significatifs parus dans cette presse autochtone, à l’exclusion de la presse européenne. Le contenu de ces articles constitue ce qu’on peut appeler « la voix des intéressés » sur la situation jusqu’à la fin de l’année 1958. SOMA (Mensuel édité par M. A. MUNYANGAJU et dont le siège était à Cyangugu ; n° 1 — 31-8-1955).
– Moral contre Social (31 août 1955) ; – Le problème des Twa (31 août 1955) ;
– Imidugudu iteye imidugararo (Le regroupement des populations cause beaucoup de soucis) (30 septembre 1955) ;
– Indyano mbi urayitaramira (Sur un mauvais couchage, on veille) (31 janvier 1956) ;
– Kwihorera bishyize kera byerekana ubuswa (Se taire trop longtemps est un signe de lâcheté) (29 février 1956) ;
– Rugeze mu mahina (L’heure est critique pour le Rwanda) (30 mars 1956) ;
– Umuturage yashobora kugira icyo agaya mu butegetsi ? (Un roturier peut-il critiquer l’administration du pays ?) (30 août 1956) ;
– Avant les élections (30 août 1956) (460);
– Au pays de la crainte (novembre 1956) ;
– La ronde des méfiants (mars 1957).
TEMPS NOUVEAUX D’AFRIQUE
– Violation du droit de propriété ? (1er mai 1955) ;
– C’est un Watusi, donc suspect ! » (25 septembre 1955) ;
– Le fiel de l’avenir (23 octobre 1955) (il s’agit de la future classe dirigeante ;
– Ne pourrons-nous jamais devenir sous-chef ? (25 décembre 1955) ;
– Le sens de l’autorité (15 janvier, 22 janvier 1956);
– Question raciale au Rwanda (15 janvier 1956) ;
– L’instabilité des droits fonciers (18 mars 1956) ;
– Réflexion sur le Conseil du Vice-Gouvernement Général (13 mai 1956) ;
– Où va le Ruanda-Urundi ? (20 mai 1956) ;
– Les droits de pâturages au Conseil Supérieur du Pays Rwanda (29 juillet 1956) ;
– Les droits des pâturages (5 août 1956) ;
– Déclaration du Mwami Mutara au pays (2 septembre 1956) ;
– Réflexions et suggestions sur les élections au Rwanda (11 novembre 1956) ;
– Le lait au Rwanda (6 janvier 1957) ;
– On vous parle de lait ! Au nœud, au centre et au cœur de la question (10 février 1957) ;
– Au Rwanda: le poids des laiteries pèse sur les petites gens (17 février 1957) ;
– De mauvaises langues disent que… (17 février 1957) ;
– A qui et pourquoi payons-nous l’impôt ? (17 mars 1957) ;
– Lettre Pastorale des Vicaires Apostoliques du Ruanda-Urundi sur la Justice (31 mars 1957) ;
– Sangsues, presse-citron, pots de vin et matabiches (14 avril 1957).
– La Justice serait-elle un mirage (28 avril 1957) ;
– Sucer son prochain ou s’user pour lui (5 mai 1957 ;
– Les vingt-cinq ans du règne du Mwami Mutara III. Sermon de Mgr BIGIRUMVVAMI (7 juillet 1957) ;
– Voyage au pays des abus (27 octobre 1957) ;
– Qui est notre ennemi ? (3 novembre 1957) ;
– Des abus qui en appellent d’autres (17 novembre 1957) ;
– Des abus qui en appellent d’autres (ler décembre 1957) ;
– Des abus mieux guidés, délivrez-nous Seigneur (8 décembre 1957) :
– Pas toujours les mêmes ! (9 février 1958) (il s’agit de protestations contre les corvées) ;
– La main-d’œuvre et le problème des castes (16 mars 1958) ;
– Pendant 15 jours : les Bahutu à Nyanza (20 avril 1958) ;
– Interview de M. J. GITERA, Président de la Délégation des Bahutu à Nyanza (27 avril 1958) ;
– La délégation des Bahutu à l’Ibwami (8 juin 1958) ;
– La peur et le désordre seront-ils finalement plus forts que la justice et la charité (22 juin 1958) ;
– A propos du Manifeste des Bahutu : ce qu’en pensent les autres (15 juin 1958) ;
– Lamentables débats (6 juillet 1958) (il s’agit de ceux qui ont entouré l’examen du problème Hutu-Tutsi au Conseil Supérieur du Pays) ;
– Voici la position prise par le parti Batutsi (6 juillet 1958) ;
– Il n’y a pas de problème ! (20 juillet 1958) ;
– S’accrocher au passé ou construire l’avenir. Une voix Tutsi (27 juillet 1958) ;
– Il y a un problème (3 août 1958) ;
– Le paisible Rwanda-Hamito-Bantou (24 août 1958) ;
– Une voix Tutsi construire l’avenir (21 septembre 1958) ;
– Une voix Hutu : Nous construisons dans la compréhension mutuelle (28 septembre 1958) ;
– La féodalité n’est pas éternelle (12 octobre 1958) ;
– Pas de problème Muhutu-Mututsi (26 octobre 1958) ;
– Les Bakiga se plaignent (19 octobre 1958) ;
– Problèmes sociaux et ethniques au Rwanda (2 novembre 1958) ;
– Rwanda en transe (23 novembre 1958) ;
– M. le Vice-Gouverneur Général Harroy traite du problème Hutu-Tutsi (7 décembre 1958) ;
– Étude sur quelques problèmes du Rwanda (14 décembre 1958).
Malgré le nombre élevé de ces articles, il est aisé de reconnaître un fond d’opinions communes exprimées dans tous ces écrits ct qui donnent une certaine unité au mouvement de revendications que nous avons reconnu aussi dans les articles du Kinyamateka.
S’il est permis de juger de l’opinion publique par les articles qui en reproduisent l’image, on croit discerner alors dans la partie la plus évoluée du corps social, à l’instar des masses, une sorte de tressaillement intérieur qu’on ne lui avait point connu jusque là. Si nous insistons sur les années 1955, 1956, 1957, 1958 ; nous remarquons que chaque année le mouvement s’étend et s’accélère dans le peuple et chez l’élite. La qualité des articles et leur abondance est révélatrice sur ce point.
La presse qui a soudé l’union des masses et de ses élites a fait naître un esprit nouveau dans le corps social : la recherche du mieux est devenue universelle. Mais en enflammant chaque homme en particulier par le récit de ses misères en lui désignant du doigt les auteurs, en l’enhardissant par la vue de leur petit nombre et en pénétrant jusqu’au fond de son cœur pour y allumer la cupidité et l’envie, cette presse a de ce fait rendu la recherche du mieux impatiente et chagrine. Elle a renforcé la malédiction sur le passé et fait imaginer un état de choses tout contraire à celui qu’on a sous les yeux. Dans les espoirs qu’elle a suscités, elle a permis à ceux qui n’espéraient plus ou peu, d’y voir quelque chose à gagner sans que personne n’y vît quelque chose à perdre : loterie magnifique où les roturiers pouvaient se flatter d’avoir un bon billet.
Bref, la presse a été l’animatrice du peuple sur le chemin qui le conduisait à sa libération. Les articles analysés ou cités dans ces pays visaient à souligner ce rôle, mais aussi à mettre en évidence ce qui la justifie : aider le peuple à retrouver sa dignité et partant sa liberté.
Mais il importe de remarquer que ceux oui avaient enchaîné ce peuple n’approuvaient pas ce désir de la liberté dont se passionnaient de plus en plus leurs sujets. Les gouvernants avaient des privilèges gênants, ils possédaient des droits onéreux. Ils jugeaient et ils administraient. Cesser de faire ces choses – et c’était une des revendications du peuple – c’était les condamner à ne plus être « nobles ». A la volonté d’être libre et respecté manifestée par le peuple, ils opposèrent l’entêtement lié à la peur de déchoir.
La douzième session du Conseil Supérieur du Pays fut une occasion pour manifester cet état d’esprit, ce refus de reconnaître au peuple son droit à la liberté. L’ordre du jour du Conseil portait sur le problème des corvées dont les populations se plaignaient de plus en plus. Fallait-il les supprimer ou pas ?
Du débat qui fut assez chaud, nous retenons ces interventions caractéristiques :
«Je pense, déclara un assistant agronome, membre du Conseil, que cette question nous a conduit très loin de la réalité et prie Messieurs les Abbés d’être moins extrémistes et excessifs en ce qui concerne la liberté à donner à l’indigène, car cela pourrait nous conduire dans l’abîme. Comment par exemple assurer le travail en milieu indigène s’il n’y a plus moyen d’y trouver les vivres ni d’avoir les porteurs. Je suis curieux de voir ce qui va se passer ! A mon avis, nous devrions y arriver progressivement et avec prudence, car vous n’êtes pas sûrs que les indigènes useront heureusement de ces libertés ».
Ce qui intéresse un des chefs présents, c’est de connaître ceux qui poussent le peuple à formuler des revendications. Dans la logique du système, il croit sans doute que si on les neutralise, le peuple se taira.
« Ces derniers temps, dit-il, la situation est même si tendue que la rumeur publique ne classe plus que exactions, contraintes et travaux qui, bien entendu n’ont guère existé. Remarquons que pour cela les autorités coutumières qui auraient dû stimuler le bien-être national, sont réprouvées de leurs sujets, pour des raisons que ces derniers s’imaginent, bien erronément sans doute que c’est en elles que résident les solutions du meilleur progrès.
Avant que le Conseil du Pays ne se rallie à ces clameurs exaspérées, il conviendrait qu’il se fasse définir tout d’abord les raisons profondes qui animent les auteurs de ces rumeurs… Ceci revient donc à dire qu’il ne faudrait pas tout modifier d’un seul coup ».
Tout en proclamant l’esprit démocratique dont a fait preuve le conseil depuis sa création, un autre chef déclara :
« Je crois que nous devrions modérer ces appétits de liberté outrée que certains désirent voir assouvis afin de mieux semer l’anarchie.
Ainsi au nom de l’ordre public, le peuple ne doit pas avoir de libertés. Quant à un troisième chef, c’est le changement de métiers traditionnellement répartis entre les groupes qui l’inquiète. Il estime qu’:
« Il n’est pas raisonnable d’exiger que chacun devienne cultivateur».
Les corvées seront supprimées plus tard. En attendant, le peuple était bloqué mais la presse continuerait sa pression. Pour ce peuple esclave et pressuré, comme disait RAYNAL du peuple français, « la liberté naîtra du sein de l’oppression. Elle est dans tous les cœurs : elle passera par les écrits publics, dans les âmes éclairées, et par la Tyrannie, dans l’âme du peuple ».
Mais quand commence 1958, tout n’est pas encore consommé entre les Hutu et les Tutsi. Le jour de la dernière chance pour éviter la catastrophe sera celui où les Hutu discuteront avec le Conseil du Pays des problèmes soulevés par le Manifeste. De la réponse que donnera le Conseil aux diverses revendications dépendra la paix pour laquelle le peuple est prêt ou la guerre pour laquelle ses misères l’ont disposé.
Si l’entêtement, la mauvaise foi et le fanatisme de la majorité du Conseil l’emportent sur la modération de la minorité qu’il peut encore compter, alors la Révolution redoutée aura lieu et comme l’a déclaré le Kinyamateka, elle ne se fera pas attendre, car elle est à la porte. Guerre ou Paix au Rwanda ? La réponse est dans les pages qui suivent.
https://amateka.org/le-role-de-la-presse-dans-le-processus-revolutionnaire-rwandais/https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/munyengaju.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/munyengaju-150x148.jpgPériodes colonialesIl a été dit en effet que pour mobiliser l'opinion publique rwandaise, les élites Hutu se sont servies de la presse écrite, en l'absence d'un autre moyen moderne d'information comme la radio, par exemple, alors que la grande majorité de la population était analphabète. Le but poursuivi étant de sensibiliser...Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda











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