Le Feu De La Chasse
Albert Colin détacha du râtelier d’armes le Mauser 9.3 avec lequel le docteur avait chassé le léopard, le lion et le buffle. Le 9.3 n’était pas la meilleure arme à la chasse aux grands animaux d’Afrique. Milard, avec sa 416, sa 475, de vrais obusiers, complétait l’armement du toubib. Le 9.3 se comportait honorablement en présence d’Ingwe, le léopard, ou d’Intare, le lion. La panthère, d’ailleurs, ne résistait pas à la petite balle de six millimètres d’un simple 22 Long Rifle tenu par un vrai fusil. Ni, bien sûr, aux vingt-huit ballettes d’un bon vieux calibre douze à chiens, comme celui que Milard avait cédé à Léopold Chauvaux pour l’aider à se nourrir, le premier boucher étant à des jours de marche.
Albert Colin savait que le léopard avait volé des chèvres et un veau dans le voisinage. A présent, Gatabaro lui imputait le rapt de sa fille et Albert pensa qu’il s’agissait sans doute du second léopard mangeur d’enfants, que son père n’avait pu tuer l’année d’avant. Il y avait un compte familial à régler entre eux deux.
Ils se mirent en route à la traite du soir, tous les Bahutu de Rwankubah sur les talons du fils du docteur. Se fiant aux dires des enfants qui avaient accompagné la jeune fille à la source à la onzième heure, ils gravirent la colline puis redescendirent, par le sentier des puiseurs, vers le marais.
Armés de bâtons à boule, d’arcs, de serpes, de machettes, de lances, les hommes s’éclairaient de torches et de lanternes. Le fils du docteur avait au front le boîtier de la lampe électrique alimentée par la batterie qu’il portait à la ceinture.
— Nous n’avons pas allumé le feu de la chasse, nota un paysan. C’est mauvais signe.
— Tais-toi, dit son voisin. Ce n’est pas une chasse, c’est la guerre. Fais passer le mot: que tous demeurent derrière Bwana Albert, et qu’on éteigne les feux.
Ils cheminèrent longuement en silence, tandis que les feux de la nuit s’accrochaient à l’empyrée d’où, à cause de la curiosité de la première femme, ils étaient tombés sur terre.
Une lueur fit tout à coup frissonner la bande. Caressé par le rayon de la lampe de tête, l’œil du léopard s’inscrivait en rouge sur le noir de la nuit. Les Bahutu se figèrent, rêvant à la fête qui s’annonçait. Bwana Albert allait exiger la restitution de l’otage. Si Ingwe résistait, l’arc à tonnerre lui ferait exploser la tête. On le rapporterait, ventre en l’air, lié à une perche par les quatre pattes. Ils allumeraient un feu sur la plage, le dépèceraient, donneraient la peau au tireur, et boiraient toute la bière de Gatabaro. Heureux, les Bahutu firent le gros dos dans l’imminence de la redoutable détonation.
Albert Colin essuyait ses lunettes, embuées par sa respiration et sa transpiration. Pressé de tirer par les paysans, il doutait. Son père était formel: « Ne te contente pas de il faut voir toute la bête ».
Gatabaro lui toucha le coude.
— Ma fille, Bwana! Tu attends qu’il la saigne?
Albert revoyait l’enfant décapité, l’année d’avant. Son père, avec l’accord de la famille, l’avait fait servir d’appât, ce dont le blâmèrent les missionnaires protestants. Il se rappelait comment le léopard avait arraché la tête pour aspirer le sang qui fluait des poumons.
Albert avait complètement oublié la fille. Mais Gatabaro avait aimé et enterré son père, le jeune homme lui vouait un culte. Albert avait dix-huit ans. Il partait demain. L’Europe, pour la première fois: le grand chemin.
Il pointa l’arme, ferma son œil myope. L’autre œil, à trente mètres, l’œil rouge le narguait. Il ne voyait pas toute la bête. Tant pis.
Il reçut à l’épaule une baffe formidable. Il n’avait jamais tiré qu’avec la Winchester dont le grand-père d’Europe, chercheur d’or, disait s’être servi pour ses chasses à l’Indien. Une puissante clameur rejoignit l’écho de la détonation, et, en sa compagnie, parcourut une à une les criques du lac avant de parvenir à la maison sur la plage.
Apostée depuis le départ de son frère à la balustrade de l’étage, Janine perçut cette explosion d’humeur sauvage.
Chacun voulut toucher les mains de l’Albert. Il en serra plusieurs dizaines, ivre de pouvoir et de trouille. Il avait le temps.
« Quand tu as tiré, attends une minute ou deux, disait la voix de son père. Puis marche à la bête, carabine armée. Tire au moindre mouvement. Ne fais pas comme Farina, surtout! ».
Farina, le colon italien, s’était envoyé cinquante-six ballettes dans l’abdomen en frappant le léopard blessé à coups de crosse.
Le fauve gisait derrière un bouquet d’érythrine. Voilà pourquoi Albert n’avait pu le voir tout entier. Il doit pourtant y avoir une autre raison, se disait-il en s’approchant encore.
—Non!…
A ses pieds, se vidant calmement de son sang, Nkundiye leur voisin, capita des pêcheurs de tilapia, tenait encore à deux mains la lanterne éclatée.
—Uri ho Nkundi! lança l’Albert, bêtement. Tu es là?
—Ndarapfuye Bwana! Je suis mort.
Albert se pencha. La balle du Mauser avait perforé la cuisse gauche, fait éclater le fémur droit et raflé, au passage, ce que le langage figuré des sorciers appelait les Deux Remèdes, ou les Herbes de la Devinaille. Le pauvre cherchait à ramasser dans son pagne d’indigo les reliefs de sa gloire d’homme.
Impuha, la Voix du Vent Trompeur, annonça la nouvelle de sa mort de proche en proche, l’embellissant à mesure. Bientôt l’on sut qu’Ingwe, le léopard, avait épousé la fille Benedicite. Puis que Nkundiye, fils de Kwizira et de Mukorenejo, avait lutté corps à corps avec le fauve pour la lui reprendre et la doter.
La rumeur franchit le lac. Elle gagna les montagnes du Rukaryi et du Bwanacyambwe, gravit les pentes du Buliza et du Rukiga, s’engagea vers le Gisaka, le Mingogo et le Bugesera. Par la route des savanes, elle fit son chemin vers l’Akaragwe et l’Ankole. A chaque étape, elle s’ornait de plus riches détails.
—Tu entends, Mukandori?
Mubirigi, le Serviteur Noble, s’était glissé sur ses pieds nus par-dessous la terrasse, et considérait la jeune femme.
—J’entends, dit-elle.
Elle venait de capter la rumeur au moment où la voix disait:
« Le fils de Gaterangunga a tué Nkundiye avec son fusil. Il a emporté la fille de Gatabaro pour la marier dans le marais. Il fait semblant d’être à la chasse au léopard ».
—Il faut y aller! dit le Mututsi.
Janine décrocha la Winchester de chasse à l’Indien, vérifia le contenu du chargeur, en glissa deux autres entre son corsage et ses seins. Elle inventoria la trousse médicale qu’elle n’avait pas ouverte depuis la mort de son père. Mubirigi l’attendait dans la voiture sous le couvert des frangipaniers.
—Prenons au passage le chef Rukagirashyamba, dit encore le Serviteur Noble.
Elle s’en remettait à lui pour beaucoup de choses et obéit. Avec Mubirigi, Janine Colin ne pouvait avoir peur. La volonté testamentaire du docteur exprimée au Mututsi la rendait invulnérable: « Si les rebelles se soulèvent, ne la laisse pas humilier. Tue-la ».
Mututsi sans âge, tête chenue, Mubirigi, qui devait son nom à sa naissance le jour où les blancs Ababirigi, des Belges, traversèrent le Buganza à la poursuite des Abadagi, les Allemands, était venu à la plantation avec son frère Gashoke pour veiller sur Nyiramugwera, la première épouse de Colin. Les deux frères accomplissaient ainsi un service féodal. Mubirigi avait vu naître Janine. Quand sa mère, répudiée, s’en était allée, elle lui avait dit: « Reste avec l’enfant. Si on la menace, informe-nous ». Mubirigi protégeait toujours Mukandori. Il mourrait couché devant sa porte ou se planterait sur sa lance après l’avoir aidée à se noyer.
Alerté par les clameurs, le chef Rukagirashyamba attendait devant son kraâl. Ils l’embarquèrent. Janine se dirigea au son du téléphone des collines. Le chef, cassé en trois à l’arrière, gémissait sur ses ancêtres.
La voiture quitta la route, deux ornières rouges dans l’herbe rose. Evitant bauges et termitières, ils levaient des dizaines d’engoulevents. Les yeux immenses des petits rapaces s’éployaient au dernier moment. C’étaient eux qui avaient donné aux gamins nus l’idée de jouer aux toréadors avec les automobiles des blancs en dansant par devant elles, d’un bord du chemin à l’autre, la danse des Intore. Certains atteignaient à un tel mépris de la chose qui roule que, tout à leur transe, ils en mouraient. Pour que le jeu valût, l’automobiliste ne devait pas ralentir, et, quand celui-ci réalisait que le danseur ne s’esquiverait pas, il était trop tard. Alors le véhicule accélérait car, ayant tué, le chauffeur allait être piétiné jusqu’à ne plus laisser dans la poussière qu’une pâte rouge, pareille à la pulpe grenue des framboises que l’on jette aux fourmis, en Ardenne, après les confitures.
Janine Colin, si elle avait su prier, aurait supplié, en cet instant, qu’une chose semblable n’arrivât pas à l’Albert, ce crétin au cœur trop tendre.
Partie comme elle était, la renommée de son exploit s’allait répercuter à cent jours de marche à la ronde. L’Afrique des noirs n’était qu’une seule tribu aux milliers de clans. Seuls les blancs croyaient changer de pays en changeant de langue. Chaque clan comprenait assez la langue du voisin pour savoir ce qui se passait chez lui. Ainsi, la chose du Buganza, portée de langue en langue par la voix du vent, s’entendrait à l’autre bout de l’Afrique. Elle pouvait tout aussi bien la mettre en chaleur, l’induire en transe, sans apprêt.
Janine fulminait. Il se croyait déjà en Europe, l’Albert! « Ce n’est rien, il en reviendra! » se dit-elle encore, sans trop s’écouter.
Un engoulevent rata son envol comme la voiture, triomphant d’une renardière, bondissait brusquement. L’éventail de plumes rousses retomba sur le capot, laissant un crachat de sang sur la vitre.
« Bien sûr qu’il en reviendra. Tu en es bien revenue, toi aussi ».
Oh oui, elle en était revenue! Cela n’avait pas duré longtemps, la joie du retour au pays des ancêtres blancs. Sa complexion métisse excitait les blanches d’Uburayi. Certaines auraient voulu la détruire, qui craignaient pour leurs mâles. D’autres la pelotaient dans les coins. Les blanches, comme les blancs, rêvaient de voir ce qui se passait vraiment sous les pagnes des nègres et des négresses. On disait tant de choses sur la circoncision, l’initiation, l’incision du clitoris des filles, l’infibulation de leurs lèvres du ventre, les fentes des femmes livrées crues au regard par le rasoir, les sexes énormes des hommes qui pouvaient désirer des heures durant parce que, disaient les petits blancs, ils n’atteignaient pas à l’« absolue roideur ». Et Dia, la femme du vétérinaire, qui avait séjourné tout un week-end seule au Bugesera, disait comment les matrones, au secret des huttes qui soupirent, allaient, avec la main, chercher la virginité des filles tout au fond d’elles… Les mulâtres et mulâtresses, passages interdits entre la loi et les tabous, la loi des blancs et celle des noirs, les tabous des noirs et ceux des blancs, semblaient devoir servir de chemins à la satisfaction de cette curiosité.
Sous la lune bleue, piquée de sang, Janine y voyait comme en plein jour. Elle éteignit. Ils ouvrirent, écoutèrent. Les collines crépitaient de dires comme un mauvais poste à galènes. La mulâtresse se dressa, carabine en main. La main de Mubirigi, le serviteur noble, se posa sur la sienne à la jointure du canon.
—Non! Donne-moi le fusil. Ils sont malades, Mukandori. Ils peuvent croire que tu viens pour l’achever.
—Tu ne sais pas tirer.
—Comment, je ne sais pas tirer!
Il rit silencieusement.
Les indigènes ne pouvaient avoir de fusils, boire l’alcool des blancs, mais chaque famille noble avait son blanc par qui elle accédait à toute la chose de l’Europe. L’Afrique des noirs refusait globalement les blancs, mais dans le cœur de chaque Africain bien né souriait la face d’un blanc différent, tous les autres n’étant que bêtes féroces. Ainsi, dans le cœur du dernier des petits blancs, luisait la chaude prunelle de son frère nègre. Par respect humain, il en disait: « Celui-là c’est autre chose, c’est presque un blanc ».
Les problèmes disparaîtraient lorsqu’ils avoueraient s’aimer pour eux-mêmes. Le blanc, le noir avec toute sa douceur, sa chaleur, sa maîtrise de l’invisible, ses certitudes innées, son sens de l’évidence, sa science instinctive de la pudeur, du bien et du mal. Le noir, le blanc avec sa maîtrise de la vie des objets, ses audaces, sa pénétration de l’au-delà des apparences par quoi il remportait la victoire sur la grand’peur d’Afrique. Les temps n’étaient pas encore venus. En attendant, le noir disait, pensant au blanc aimé: « Celui-là c’est autre chose, il pourrait être un noir ».
L’Afrique des blancs sans les noirs, l’Afrique des noirs sans les blancs, redeviendraient infiniment vides, tristes, comme un hameau dont le puits se perd tout à coup dans les éboulis, ainsi qu’il était arrivé au village des Chauvaux, voici cinq cents ans, après le passage de la Grande Peste qui les avait fait se réinstaller aux champs.
Mubirigi suivait Mudamu Janini par respect de sa parole féodale. Il mourrait pour elle, mais il ne voulait pas mourir. C’était ce que l’Afrique aimait encore le moins faire, mourir. La mort était sans recours pour elle, elle n’avait pas encore aménagé l’au-delà en vue de cette grave transhumance. Elle abolissait certes les offrandes aux morts au bout de dix fois dix ans, quand ils cessaient de renauder. Mais sur ce qu’ils devenaient alors, elle n’avait pas de réponse. C’est pourquoi elle peuplait les collines de toutes sortes de nabots de dieux qui étaient peut-être des âmes inexaucées, et qu’on craignait pour telles, à toutes fins utiles.
C’est eu égard à ces incertitudes que Mubirigi avait appris de Gaterangunga, au temps de la révolte des Mau-Mau, le maniement de toutes les armes de la maison du lac. Les Mau-Mau, Kikuyu au cul tout nu, tuaient les Anglais qui leur avaient volé les hautes bonnes terres du Kenya, et la mise à mort des blancs, là-bas, préfigurait le massacre de tous les blancs, ici et ailleurs.
Ici les blancs n’avaient pas pris les terres, il n’y avait que quelques douzaines de colons, la plupart pauvres et simplement amoureux du pays et de ses femmes. La révolte naîtrait du choc de la houe contre l’herbe. Tout ce qui émanait de l’herbe serait ennemi, du jour au lendemain, de tout ce qui émanait de la houe. Alors Mubirigi serait l’allié naturel de la fille du blanc.
https://amateka.org/le-feu-de-la-chasse/DiversAlbert Colin détacha du râtelier d'armes le Mauser 9.3 avec lequel le docteur avait chassé le léopard, le lion et le buffle. Le 9.3 n'était pas la meilleure arme à la chasse aux grands animaux d'Afrique. Milard, avec sa 416, sa 475, de vrais obusiers, complétait l'armement du toubib....Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda



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