Le Colonel Guy Logiest Face Aux Émeutes De Stanleyville
Stanleyville, que nous appelions déjà Kisangani, chef-lieu de la Province orientale, était un poste important. J’ai déjà dit qu’il comptait plus de cinq mille Européens et quelque cent mille Africains. À cheval sur le fleuve Congo, l’agglomération urbaine était surtout établie sur la rive droite, là où étaient construites les installations portuaires. C’était le point extrême de pénétration du trafic fluvial provenant de Léopoldville.
Plus loin vers le sud, des rapides infranchissables étaient doublés d’une ligne de chemin de fer, (les chemins de fer du Congo supérieur aux grands lacs africains, CFL) dont la gare se trouvait sur la rive gauche. Vers le nord et vers l’est, des routes bien entretenues reliaient le chef-lieu aux postes de brousse, aux nombreuses plantations de café et de coton; et aux exploitations minières. La traversée de certaines grosses rivières était cependant encore ralentie du fait que des ponts n’avaient pas encore été construits partout. Cela obligeait les voyageurs et les transporteurs à utiliser les services, quelque peu désuets, de passeurs manœuvrant de lourds pontons bâtis sur des pirogues que nous appelions bacs. Il en résultait des ralentissements considérables dans les mouvements militaires.
Depuis 1958, Stanleyville avait reçu le statut de ville. Elle se composait ainsi de la cité européenne et de trois communes indigènes dont la plus petite était située sur la rive gauche. Ces communes étaient dirigées par des bourgmestres africains, tandis que l’ensemble de la ville était soumis à l’autorité d’un bourgmestre blanc. Les Noirs évolués, agents de l’administration, commis ou ouvriers spécialisés, habitaient plus près de la ville européenne. Leurs habitations constituaient une sorte de transition du centre vers les villages indigènes.
La ville, comme d’ailleurs le reste de la colonie, semblait vivre paisiblement sous le régime de la «pax belgica». Mais le feu couvait déjà sous la cendre. Nous en eûmes la démonstration lorsque, survenant comme un coup de tonnerre dans un ciel que nous croyions serein, les émeutes du début de l’année 1959, qui avaient fait trembler Léopoldville, nous avaient ouvert les yeux sur la réalité. Les destructions insensées, perpétrées par une populace en folie, spectacle qui aujourd’hui nous apparaît comme assez banal dans le monde, la répression aussi, brutale mais nécessaire, nous étonnaient et nous inquiétaient.
Et cependant, la politique que nous poursuivions au Congo nous semblait être une forme de colonisation qui, à juste titre ou non, était favorable à la fois à la population indigène et à la Belgique. Nous avions ouvert la colonie d’un réseau routier et ferré de plus en plus dense. Les postes primitifs de nos pionniers devenaient des villes où le commerce et l’industrie s’épanouissaient. Le sous-sol révélait des trésors fabuleux à la prospection de nos ingénieurs. Le diamant du Kasai, le cuivre du Katanga, l’étain du Maniema et du Kivu, l’or du Kibali-Ituri et les métaux rares de toutes ces régions avaient été largement exploités pour répondre aux besoins des nations alliées durant la guerre d’abord, pour aider à reconstruire un monde détruit ensuite. Ne disait-on pas que pendant la guerre le Congo belge avait été le seul fournisseur de cobalt, ce métal indispensable à la fabrication d’alliages hautement résistants à la corrosion et à l’usure? Ne disait-on pas aussi que l’uranium congolais avait servi à la fabrication des bombes qui avaient dévasté Hiroshima et Nagasaki? L’agriculture industrielle s’organisait sur toute l’étendue du territoire. Nous exportions en quantités croissantes le café, le coton, l’huile de palme, le thé, les bois tropicaux, etc.
Était-ce de l’exploitation colonialiste? Je me souviens que dans un cours d’éthique donné à l’école coloniale, cours que nous suivions avant de partir pour l’Afrique, l’exploitation des matières premières des colonies avait été justifiée par le fait de leur utilité pour tous, alors que sans la technique des colonisateurs elles restaient ignorées et donc inutiles. Bien entendu, ces richesses devaient également servir à améliorer les conditions de vie des autochtones et à favoriser leur évolution culturelle.
Il est vrai que la Belgique a tiré profit de sa colonie. Dans un autre cours, donné cette fois aux États-Unis, au «Command and General Staff College» à Fort Leavenworth, dans l’état du Missouri, à l’occasion d’une conférence sur l’économie mondiale, je ne fus pas autrement surpris d’apprendre qu’à l’issue de la guerre, de toutes les nations alliées, seule la Belgique était créditrice à l’égard de l’Amérique.
Mais la population congolaise avait elle-même tiré largement profit de la prospérité générale. Dans le cadre de divers plans de développement on construisait partout des habitations salubres, des hôpitaux, des dispensaires et des écoles. La lutte contre les maladies tropicales telles que la maladie du sommeil, la malaria, la bilharziose, la dysenterie et la fièvre jaune était menée avec vigueur par des centaines de médecins et d’agents sanitaires dans toute l’étendue du pays.
Nous étions fiers de ce que nous avions réalisé. D’autres nations coloniales reconnaissaient d’ailleurs notre savoir-faire. Et voilà que ce Congo tranquille dont l’évolution lente devait, à notre sens, mener le pays vers une autonomie graduée et, dans un avenir non défini mais lointain à l’indépendance, ce Congo était déjà, en ces derniers mois de l’année 1959, entré dans la phase de pré-indépendance!
Nous qui étions sur le terrain, en contact étroit avec les problèmes du jour, nous étions trop éloignés des jeux politiques qui se jouaient à Bruxelles et à New York pour en saisir pleinement la portée.
On a beaucoup épilogué sur les raisons qui donnèrent lieu à l’octroi d’une indépendance que nous, coloniaux, avons jugée prématurée et sans doute néfaste pour un pays qui ne disposait pas encore de cadres indispensables à sa direction. La colonie coûtait-elle finalement trop cher à la Belgique? Notre pays craignait-il d’affronter une guerre coloniale, comme le Portugal ou la France, guerre forcément cruelle et qui serait certainement désapprouvée par l’opinion nationale et internationale? Sans doute, mais d’autres pressions s’exerçaient dans le sens de l’émancipation accélérée des colonies: à l’ONU tout d’abord où les pays afro-asiatiques rompaient le fragile équilibre des membres fondateurs ; les suites d’une guerre atroce qui avait mis à mal les puissances coloniales en Afrique, en Asie et ailleurs; aussi la politique d’affaiblissement du monde occidental menée par l’URSS et
même la politique de libération prônée par les Éts4is1 doctrine qui n’était pas entièrement désintéressée, puisqu’ainsi de nou-veaux marchés devenaient plus accessibles. J’en ai eu la nette impression, plus tard à Kinshasa, en voyant combien les Amé-ricains s’évertuaient à introduire l’anglais en installant de coûteux laboratoires de langues, dont l’accès était gratuit.
Pour toutes ces raisons, le « vent de l’Histoire » avait soufflé et tourne la page coloniale, sans que l’on se soucie du véritable intérêt des peuples concernés, aujourd’hui ils paient le brusque indépendance, de luttes raciales, de disette, de prévarication et de dettes énormes. Chaque jour, ils s’enfoncent davantage dans le sous-développement. Oh liberté chérie! Que de morts et de misère pour toi et par toi !
Je me souviens que, plus tard, en 1964, je donnais une conférence aux élèves congolais de l’École royale militaire à Bruxelles. Au moment de poser des questions, un élève me demande pourquoi la Belgique avait accordé l’indépendance au Congo, alors qu’elle savait que ce pays n’avait ni universitaires ni même un seul officier indigène.
J’ai répondu que, selon la politique poursuivie par l’administration coloniale, la construction de la nation congolaise devait se faire progressivement de la base vers le haut. Il ne servait pas à grand-chose de créer une petite élite qu’un gouffre séparerait d’une population trop évoluée.
Ce procédé deviendrait sans doute même dangereux dans la mesure où il créerait un vide entre une caste de profiteurs et une masse d’exploités. Nous considérions au contraire comme sage et raisonnable de former d’abord les classes artisanes et moyennes, dont l’importance devait normalement croître avec la multiplication des activités agricoles, commerciales et industrielles. Nous estimions dès lors qu’il était plus important de développer d’abord l’enseignement primaire et l’enseignement moyen.
On ne bouscule pas impunément l’évolution d’un peuple, il faut du temps et de la patience. Cette évolution devait, à notre sens, mûrir lentement, en fonction de l’épanouissement de la masse du peuple et du développement des infrastructures du pays. Mais les forces idéologiques et politiques de l’époque nous ont imposé une solution radicale que nous étions incapables de rejeter. Au lieu de faire du Congo une pyramide apte à supporter les tempêtes à venir, nous avons été forcé, d’en faire une pyramide dont la base était encore pliable et le sommet encore tronqué.
Mais revenons à Stanleyville. Quelles étaient nos pensées au cours des derniers mois de l’année 1959, alors que nous nous attendions à un bouleversement politique beaucoup plus proche que prévu? Nous, les cadres européens de la Force publique, nous nous imaginions assez naïvement que, la mission de maintien de l’ordre public et la mission de défense du territoire restant les mêmes, nous serions maintenus à nos postes quelle que fût la forme politique du futur gouvernement.
Aujourd’hui, de telles opinions paraissent utopiques. Il est impensable actuellement que des officiers et des sous-officiers servent dans les rangs d’une armée étrangère. Et cependant, en 1959, ces pensées nous semblaient normales et même logiques. Nous ne nous attendions évidemment pas que l’indépendance soit complète dès le début. On parlait plutôt d’autonomie avec certaines matières réservées, dont sans doute l’ordre public et la défense. Mais il faut dire aussi que, quelle que fût la décision politique, nous pensions rester à nos postes parce que nous nous sentions chez nous au Congo.
Personnellement, j’avais passé au Congo, à cause de la guerre, un premier terme de plus de dix ans, de juin 1937 à novembre 1947. Plus tard, du fait de mes fonctions au quartier général, je l’ai parcouru de long en large.
S’étendant de l’Atlantique aux sources du Nil et au « scandale géologique » des mines du Katanga, cet immense univers, grand comme quatre-vingts fois la Belgique, nous laissait une impression de puissance inconnue dans notre petit pays. La richesse et l’exubérance de la nature nous étonnaient. L’hospitalité des Blancs et des Noirs nous séduisait. La multiplicité de nos occupations nous faisait penser avec pitié à la vie monotone de caserne de nos camarades restés en Belgique. Car, comme je l’ai déjà dit, il ne s’agissait pas seulement d’instruire la troupe, il fallait aussi s’occuper des constructions dans les camps, des plantations, de l’école des adultes et de celle des enfants, des soins de santé, de la distribution des vivres et des vêtements, de tous les aspects de la vie communautaire d’hommes, de femmes et d’enfants.
J’ai gardé la mémoire nostalgique des promenades, dites militaires, dans ce Maniema encore plein de souvenir de luttes de nos anciens contre les esclavagistes arabes, des chants cadencés des hommes qui s’y entendaient à se moquer avec esprit mais sans malice des jeunes Européens qui ne les comprenaient pas encore; de l’accueil un peu inquiet mais vite apaisé des villages enfouis dans la forêt, que notre arrivée bouleversait toujours un peu, des salutations des anciens soldats; de la brusque tombée de la nuit sous la tente et des bruits feutrés de la toujours étrange nuit tropicale. Nous étions relativement bien rémunérés et au début cela paraissait important. Mais par la suite, nous attachions plus de prix à vivre au sein d’un peuple bon enfant que nous avions appris à apprécier dans ses défauts comme dans ses qualités. Nous payions bien entendu notre tribut aux maladies tropicales, la dysenterie et la malaria surtout, mais peu d’entre nous en mouraient.
Dans nos esprits donc et conformément aux instructions du général Émile Janssens, commandant en chef de la Force publique, celle-ci devait passer en bloc de l’ancien à son nouveau statut, dans le cadre d’une nation devenue plus ou moins indépendante. C’est sur la base de ces idées que j’entrepris de faire le tour de toutes les garnisons, petites et grandes, du 3ème Groupement. Dans chacune d’elles, debout sur une chaise ou une table dans la cantine, j’expliquais aux grades et aux soldats comment je voyais l’avenir. En un lingala quelque peu rustique, je leur parlais avec foi et conviction. Car je croyais sincèrement en la possibilité d’une indépendance où les cadres européens continueraient à servir jusqu’à ce qu’ils fussent remplacés par des cadres autochtones convenablement formés au préalable. Je dois dire que partout je rencontrai l’approbation parfois bruyante et même enthousiaste des hommes.
Revenu à Stanleyville, j’y trouvai une atmosphère de sourde inquiétude et d’un découragement fataliste dans la population européenne et surtout parmi les membres de l’administration. Visiblement, on craignait que les troubles qui avaient dévasté certains quartiers de Léopoldville ne se reproduisent ici.
Dans cette ambiance de peur, beaucoup se demandaient quelle serait l’attitude des soldats noirs, s’ils étaient amenés à faire usage de leurs armes contre leurs frères de race. Dans quelle mesure avaient-ils été gagnés à la cause de l’un ou l’autre des partis politiques? Les Européens mariés parlaient de plus en plus ouvertement de faire partir les femmes et les enfants. Le bruit circulait que les leaders politiques noirs s’étaient déjà partagé les maisons des hauts fonctionnaires et attribué certaines des femmes blanches à titre de « ménagères »! Ce n’était pas encore la panique, mais on songeait déjà à sauver les meubles.
Cet état d’anxiété était renforcé par l’arrivée de Patrice Lumumba, le président du Mouvement national congolais
(MNC), parti le plus violemment opposé à l’autorité coloniale. Il venait de la Guinée où il était allé prendre conseil et leçon auprès du président Sekou Touré quant aux méthodes révolutionnaires à mettre en pratique pour chasser rapidement les Belges de son pays. Lorsqu’il fut arrêté, quelques jours plus tard, j’ai pu consulter son carnet de notes. On pouvait y lire les slogans qu’il avait retenus et qui, sans doute, lui semblaient le plus susceptibles d’enflammer une foule qui ne demandait qu’à y croire. Je Me souviens d’une réflexion qui y était consignée à peu près dans les termes suivants: « Pour réussir, une révolution doit avoir ses martyrs. Cela met l’autorité en mauvaise posture morale ».
Il revenait à Stanleyville, où naguère il avait comme clerc à la Poste avait été condamné pour vol, afin d’organiser des meetings prônant l’action par la menace et la violence. On pouvait se demander d’où il tenait l’argent qui lui permettait de se payer de longs voyages.
Je l’aurais volontiers cueilli à l’arrivée de l’avion et prié de vider les lieux immédiatement, car il constituait une menace pour la tranquillité publique. Mais nos autorités administratives avaient adopté une attitude de laisser-faire qui présageait déjà l’abandon. Le mot d’ordre était de garder une attitude strictement neutre à l’égard des partis politiques. Se rendait-on compte en haut lieu que c’était la meilleure manière de donner le champ libre aux plus violents pour hausser le ton de leurs exigences? Mais les partis les plus modérés ne pouvaient résister ce courant de surenchères, que personne ne contrôlait. Cette attitude allait nous forcer, nous les militaires, à commettre des actes irréparables.
Entre-temps, à partir du 23 octobre, les meetings se succédaient dans la commune de Mangobo et le ton montait. De plus en plus de manifestants se montraient armés de lances et de machettes. Quelques incidents mineurs avaient déjà eu lieu où la police avait dû intervenir. Il était temps de prendre ses dispositions et de se préparer au pire.
Depuis l’arrivée de Lumumba, j’avais, avec l’accord du gouverneur de la province, M. Leroy, constitué un centre opérationnel avec le premier bourgmestre, le commissaire de district et le chef de la police. Quoique la Force publique n’intervenait pas encore et que nous espérions qu’elle ne devrait pas le faire, nous avions pris l’habitude de nous consulter chaque matin. Des dispositions furent prises pour assurer une intervention rapide de la troupe.
Puis, le mercredi 28, au cours d’un rassemblement tumultueux, toujours dans la commune de Mangobo, un commissaire de police, se sentant menacé, tira et blessa un manifestant. C’était sans doute l’incident que Lumumba souhaitait pour exciter davantage la rage de la foule. Le parquet réagit enfin et ordonna son arrestation.
Des bruits circulaient prêtant aux manifestants l’intention d’envahir la cité européenne pour la mettre à feu et à sang. À mesure que la peur s’installait dans le camp européen, l’audace montait dans celui des indigènes. Cet état d’esprit se manifestait par l’attitude arrogante des Noirs dans les rues. Personnellement j’ai, plus d’une fois, croisé un Congolais qui me soufflait en passant le mot «dépadas» — l’indépendance — par lequel il me signifiait qu’il en avait assez de me voir tenir le haut du pavé!
Pour le maintien de l’ordre je disposais d’un nombre assez important d’unités, puisque rien qu’à Stanleyville se trouvaient le 5e bataillon, campé sur la rive gauche du fleuve avec la compagnie de gendarmerie de district, la compagnie de gendarmerie de ville du camp Prince Léopold, à proximité de la commune de Mangobo, sur la route de Buta et la compagnie de police militaire du camp Sergent Ketele, sur la route du Nord-Est.
Une chose nous avait frappés à l’état-major du Groupement, après les émeutes de janvier à Léopoldville. C’était l’attitude statique adoptée par nos unités, chargées uniquement de défendre les quartiers européens et les centres nerveux de la ville. Elles laissaient ainsi le champ libre aux émeutiers dans les quartiers indigènes. C’était peut-être dû à un manque d’effectifs dans une ville beaucoup plus étendue que Stanleyville et sans doute aussi à l’effet de surprise causé par la soudaineté de l’émeute. Il en résulta quelque chose qui nous surprit et même nous indigna profondément. Est-ce à cause de leur impuissance à atteindre les objectifs protégés par la troupe, est-ce par sentiment de frustration chez les plus jeunes qui ne trouvaient place ni sur les bancs d’une école, ni dans un atelier, eux qui côtoyaient chaque jour, le ventre creux et les poches vides, les riches Européens; ou fut-ce une réaction primitive contre tout ce qui était étranger? Toujours est-il que la populace furieuse s’attaqua à ce qui avait pour objet de la servir: les écoles, les missions, les dispensaires et même les transports et l’éclairage publics. Bien entendu, elle en profita pour piller tout ce qui pouvait l’être.
La leçon principale que nous tirâmes de ces événements malheureux fut qu’une répression initiale trop timide entraînerait une réaction de la foule, entamant ainsi une escalade de violences, chose qu’il fallait éviter avant tout.
Pour empêcher de pareilles destructions, mon état-major établit un plan d’action basé sur une attitude plus offensive.
Au lieu d’assurer la protection statique de la ville européenne, la troupe pénétrerait dans les quartiers indigènes pour y disperser les attroupements éventuels Par cette action déterminée, nous comptions donner aux émeutiers l’impression qu’au lieu d’être attaquants ils étaient les attaqués. Outre cet avantage psychologique capital, nous espérions ainsi les empêcher de se fondre en une trop grande masse que nous n’aurions plus pu réduire que par la violence. De cette manière aussi nous espérions éviter de devoir faire usage d’armes autres que des grenades relativement inoffensives et aussi de voir se reproduire les destructions insensées que nous avions connues à Léopoldville.
La présence de Lumumba avait eu un effet foudroyant dans la ville. Il avait une éloquence de tribun. Ses harangues galvanisaient la foule. Il émanait de ses traits torturés, de ses gestes saccadés et de toute sa personne une puissance de conviction extraordinaire. À nous, Européens, il paraissait absurde qu’il réclamât l’indépendance de son pays avec tant de véhémence et tant d’insultes à notre adresse, alors que nous sentions nettement sue la Belgique n’aval nul besoin d’être harcelée pour l’accorder. Il nous donnait l’impression de vouloir devenir le héros national de la révolte des opprimés, le sauveur d’un peuple réduit à l’esclavage par des étrangers pillards et cruels. Cela nous changeait de l’image que nous nous faisions de nous-mêmes!
L’incident qui mit le feu aux poudres se produisit à la prison, le vendredi 30 octobre. Les prisonniers se mutinèrent et une foule nombreuse s’acharna à les libérer. La police intervint en force et plusieurs policiers furent blessés.
Très rapidement et comme convenu, M. Dethier, le Premier bourgmestre, décida de passer au régime de l’opération militaire, remettant ainsi pratiquement tous les pouvoirs entre mes mains. Les deux jours suivants, ameute gronda. C’était Surtout à la tombée de la nuit que les violences se déchaînaient. En général, les unités parvenaient à disperser les foules à l’aide de grenades lacrymogènes. Ces dernières, de fabrication allemande, devenaient brûlantes, après avoir été lancées, de manière qu’on ne pût pas les ramasser à main nue pour les renvoyer vers la troupe. Cependant, nous avons pu constater que des Noirs, drogués au chanvre, n’avaient aucun mal apparent à saisir ces grenades et à les relancer. C’est en voulant éloigner d’un coup de pied une telle grenade que le lieutenant Poncelet, sortant du carré protecteur de ses hommes, reçut un coup de lance qui, heureusement, ne fut pas mortel.
Il fut malheureusement impossible d’empêcher certaines destructions et pas mal de pillages de commerces tenus pour la plupart par des Noirs. La troupe ne pouvait pas être partout à la fois. Aussi fallut-il, malgré les avertissements répétés, faire usage des armes. Il y eut des morts et des blessés. Une vingtaine de nos hommes furent également atteints plus ou moins gravement, surtout par des jets de pierres. Nous n’avions pas encore songé à les doter de boucliers, comme se pratique actuellement.
Les troubles s’étendirent même en dehors de la ville et l’escadron de reconnaissance blindé qui était finalement arrivé de Gombari dans les Uele, effectua des patrouilles d’apaisement jusqu’à cinquante kilomètres à 1a ronde.
Il est à remarquer que les pelotons, chargés de disperser les rassemblements, se trouvaient plongés dans un bain de foule et exposés à la fois aux insultes et aux exhortations à la désertion dans une atmosphère survoltée. Malgré cela, aucun gradé ou soldat ne fit défection et l’arrestation de Lumumba par la police militaire ramena progressivement le calme. J’étais fier de la conduite du cadre et de la troupe.
Après avoir tremblé, la ville respirait. L’armée avait sauvé la situation et les manifestations de reconnaissance affluèrent de toute part. Les évolués et les commerçants congolais, les mieux nantis de la prospérité naissante, ne furent pas les derniers à applaudir le retour à la tranquillité. Souvent propriétaires de leur maison ou de leur commerce, ils s’étaient sentis menacés tout autant que les Européens. En effet, la masse des manifestants était surtout faite de désœuvrés, de ratés des écoles et des ateliers envieux tant de leurs congénères qui avaient réussi que les Européens.
Le gouverneur de la province, M. Leroy, nous adressa une lettre de félicitations disant notamment: « Je tiens à vous exprimer ma reconnaissance et mon admiration pour la façon méthodique, précise et efficace dont les unités sous vos ordres ont assuré avec le concours de la police territoriale, le rétablissement de l’ordre au cours des journées du 29 octobre au 1er novembre. Il est certain que c’est à la sagesse de vos prévisions et à la netteté de vos décisions ainsi qu’à la rapidité d’exécution qu’est due pour une grande partie la prompte restauration de l’ordre, dans un souci constant de limiter les dégâts au strict indispensable. Je vous demande de transmettre à tous vos officiers, sous-officiers, gradés et soldats mes félicitations et ma gratitude et de transmettre à vos blessés mes vœux de guérison complète et rapide ».
Ces événements m’avaient fait oublier le Ruanda lorsque, le 4 novembre, la radio d’Usumbura, habituellement assez brouillée et peu compréhensible, nous fit savoir que le plan automatique de rétablissement de l’ordre avait été intégralement appliqué et que malgré cela la situation restait inquiétante.
Comme à Stanleyville le calme revenait lentement, j’avisai le vice-gouverneur général Jean-Paul Harroy que je le rencontrerais le lendemain à Usumbura. Nous y débarquâmes l’après-midi du 5 de l’avion bimoteur Dove que le commandant en chef avait mis à ma disposition. J’étais accompagné du commandant Liégeois qui devait se distinguer plus tard, en 1964, dans la délivrance des otages détenus par les rebelles Simba à Stanleyville.
C’est ainsi que débuta mon séjour au Ruanda. Venu pour rétablir l’ordre le plus rapidement possible afin de pouvoir au plus vite rentrer à Stanleyville, je ne me doutais pas que j’allais vivre plus de trois ans dans ce pays. J’étais loin aussi de penser que j’y connaîtrais la période la plus exaltante de ma carrière, pendant laquelle je verrais naître un pays à l’indépendance, dans la joie de la masse de son peuple et, une fois n’est pas coutume, dans les liens de paix, d’amitié et confiance avec son ancien colonisateur.
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