L’année 1960 s’ouvrait donc sous des auspices favorables aux partis hutu. Deux actions déterminantes de la Tutelle se dessinaient, menées, l’une par le haut et l’autre par le bas, mais toutes deux orientées en faveur de la démocratisation des institutions.

L’action par le haut était concrétisée par le décret intérimaire du 25 décembre 1959. Le terme « intérimaire » laissait sans doute entendre que ses dispositions seraient sujettes à révision lorsque le pays aurait atteint un nouveau stade de sa maturité politique. Tel qu’il était, il répondait au triple objectif suivant: une démocratisation plus nette du fait de la participation de l’ensemble de la population aux élections, une augmentation sensible des responsabilités exercées par les autorités autochtones en vue d’instaurer l’autonomie interne et, finalement, la fusion des chaînes de commandement parallèles, l’autochtone et l’européenne, mettant ainsi un point final à la politique de l’administration indirecte.

Pratiquement, cela signifiait que les 544 sous-chefferies étaient purement et simplement supprimées et remplacées par 229 communes, dont les bourgmestres et les conseillers seraient désignés d’après les résultats des élections générales à organiser au début du mois de juin 1960. Les bourgmestres seraient nominés par le mwami sur avis conforme de la Tutelle. Les chefferies étaient destinées à disparaître, tout au moins en tant qu’entités politiques. L’échelon intermédiaire serait constitué par les dix provinces du pays, les territoires actuels.

Leur direction serait confiée à des préfets ruandais, après un stage à effectuer en qualité d’adjoints, aux côtés des administrateurs européens. Ceux-ci trouveraient ensuite un rôle de conseillers. De cette manière, les deux hiérarchies, la coloniale et l’autochtone, seraient fondues en une seule.

En ce qui concerne le Conseil du Pays, ce parlement en puissance, quelque chose avait été conservé de l’ancien système électoral, puisqu’il devait encore être élu au second degré et non dans le cadre d’élections générales.

Le pouvoir législatif est exercé par le mwami et le Conseil par la voie d’édits. Le pouvoir exécutif est exercé par le mwami par la voie d’arrêtés. Un gouvernement du pays est instauré. Il est composé d’un chef de gouvernement et de chefs de départements. Ils sont nommés et révoqués par le Mwami, de l’avis conforme du résident.

On conviendra que, si une participation plus grande était réservée à la population par la voie des élections communales, les pouvoirs du mwami et de ses collaborateurs étaient notablement renforcés. Pour un souverain conscient de l’évolution inéluctable des idées et des mœurs, c’était une occasion superbe de reprendre les rênes du pays, à la condition qu’il ne s’obstine pas à n’être qu’un Tutsi.

Une chose m’étonnait. C’était que la notion de l’entité Ruanda-Urundi était encore maintenue, alors qu’à mon sens bien peu de choses unissaient ces deux pays, tandis que beaucoup les séparaient, voire les opposaient. Sans doute l’influence de l’ONU s’était-elle fait sentir ici. Elle cherchait, en effet, à éviter la balkanisation des nouveaux états indépendants. Mais elle semblait oublier que la balkanisation consiste à former de nouveaux états à partir d’ensembles qui sont unifiés ou l’ont été dans le passé. Or ici ce n’était pas le cas, puisque le seul trait d’union qui ait jamais existé entre le Ruanda et l’Urundi était l’administration de la Tutelle, elle-même destinée à disparaître lors de l’indépendance. Le ministre De Schryver n’ignorait certainement pas ce fait, mais peut-être avait-il prudemment laissé le soin à l’avenir de trancher cette question. En admettant l’hypothèse peu vraisemblable qu’une union quelconque puisse jamais exister entre les deux pays, il évitait en tout cas une confrontation avec l’ONU.

L’action par le bas consistait évidemment dans le remplacement des chefs et des sous-chefs tutsi par des Hutu. Les administrateurs ne perdirent pas leur temps et au moment où se firent les élections communales il y avait sur 550 sous-chefs 326 Hutu et sur 45 chefs 26 Hutu! Chacun de ces remplacements avait été effectué aux applaudissements de la population qui les considérait comme autant de confirmations de la rupture de ses liens de servage. Au début, je me rendais régulièrement à Nyanza pour obtenir du mwami la nomination des nouvelles autorités hutu. Il signa bien quelques documents, mais ensuite, devant leur nombre croissant, il refusa de le faire. Je pris donc sur moi de les signer en vertu de mon pouvoir de substitution. Était-ce tout-à-fait régulier? Peut-être pas, mais je ne m’en souciais pas trop. L’enjeu était trop important puisqu’il s’agissait du sort d’un peuple. Je sentais bien qu’à Usumbura beaucoup estimaient que je manquais vraiment d’égards pour les autorités traditionnelles défenestrées et je m’attendais à l’une ou l’autre réaction. Mais elle ne vint pas. Quoi qu’il en soit, ces remplacements eurent un effet proprement exaltant sur le peuple, qui voyait ainsi tomber un à un , la plupart de ses anciens maîtres abhorrés. Les Hutu commencèrent alors vraiment à y croire.

Dans son livre intitulé Pouvoir et Droit au Rwanda, écrit pour sa thèse de doctorat en droit, M. Filip Reyntjens exprime l’opinion suivante sur l’installation des autorités intérimaires hutu. « On ne peut surestimer l’importance historique de la première action strictement politique du résident spécial, le colonel Logiest: l’installation d’un nombre élevé d’autorités « intérimaires » hutu. Vers la fin de novembre 1959, après la jacquerie, un nombre impressionnant de chefs et de sous-chefs, en majorité tutsi, n’exerçaient plus leur commandement par suite d’arrestation, de fuite, de mutation, de sinistre, de démission ou d’élimination physique. Des 45 chefs en place avant les événements, 23 avaient perdu leur fonction; des 489 sous-chefs, 158 n’exerçaient plus leur commandement. Les conséquences politiques de la jacquerie furent différentes de territoire à territoire: Gitarama, Gisenyi et surtout Ruhengeri furent très touchés, tandis qu’à Astrida, Kibuye, Nyanza et Kigali les effets furent moins importants. Kibungu, Cyangugu et Byumba furent pratiquement épargnés. On ne peut manquer de remarquer que deux des territoires les plus touchés, Gisenyi et Ruhengeri, furent ceux où les Tutsi avaient subi les plus lourdes pertes lors de la consultation de 1956. Quant à Gitarama, c’est là que débuta la jacquerie et que se situait le vicariat apostolique de Kabgayi qui avait dans une large mesure épousé la cause hutu.

 Ce fut une occasion inespérée pour le colonel Logiest, qui voyait son action contrecarrée par la hiérarchie coutumière tutsi. Il était ainsi difficile de relayer des ordres et des messages à la population sans déformation en cours de route, lorsqu’il fallait suivre la filière coutumière (mwami-chef-sous-chef). Le résident spécial décida de profiter de la situation créée par les troubles pour « débarquer); du moins partiellement sinon complétement, cette hiérarchie. Il considérait le soutien aux Hutu comme partie intégrante du maintien de l’ordre public.

 La position d’un résident militaire n’est pas une position politique; son rôle est de laisser, en abandonnant le commandement, une situation moins susceptible de troubles que la situation actuelle. Pour cela nous devons favoriser les éléments d’ordre et affaiblir les éléments de désordre, en d’autres termes favoriser l’élément hutu et défavoriser l’élément tutsi parce que « l’un sera obéi et l’autre pas. En conséquence nous avons pleine initiative pour mettre en place des sous-chefs hutu, là où ils ont une chance de réussir avec l’aide de l’administration ». (P. V. réunion des administrateurs de territoire, Kigali, 17.11.59)

Logiest donna par conséquent ordre aux administrateurs de territoire de lui proposer la révocation du plus grand nombre de chefs et de sous-chefs tutsi. Un grand nombre de chefferies et de sous- chefferies étaient en outre, comme nous l’avons vu, devenues vacantes pour d’autres raisons.

Même là où les autorités tutsi étaient restées en place le résident spécial voulait les déloger par tous les moyens. Passant outre aux objections du résident général Harroy, qui – sans trop insister – fit remarquer l’illégalité de pareille solution, le colonel Logiest conseillait «la constitution de comités qui feront connaître les noms des personnes qui seront déclarées indésirables et qui seront éloignées ». À la question du directeur P. Lannoy du service des AIMO qui, se basant sur le décret de 1952, voulut savoir si les chefs ou sous-chefs qui le souhaiteraient pourraient reprendre leur commandement, le colonel Logiest répondit que «si une autorité chassée par la population manifeste le désir d’être réintégrée, il faut s’y opposer pour des raisons d’ordre public et de sécurité, leur présence dans leur commandement ayant justement été à l’origine des troubles de l’ordre public qui ont été enregistrés dans leur circonscription», et d’ajouter que «l’administration doit profiter de toute faute pour les mettre à pied ».

Dans un même temps; il fallait marquer un point: s’adressant à l’administrateur du territoire de Ruhengeri au début de l’opération de remplacement, Logiest dit: « Avec la quasi- totalité d’autorités hutu, votre territoire doit servir d’exemple à tout le Ruanda. Vous devez prouver que les Bahutu sont capables de participer activement à la direction de leur pays ».  On constate que, même si l’on estime que la fin justifie les moyens, nous sommes en pleine illégalité. »

L’appréciation de M. Reyntjens est sans doute juste dans le cadre juridique d’une simple jacquerie. Dans mon esprit, par contre, il s’agissait d’une véritable révolution.

Et que dire au sujet des Tutsi? Incontestablement ils étaient divisés. Le plus grand nombre, ceux qu’on appelait les petits Tutsi, furent admis à réintégrer leurs habitations. Ils avaient apparemment accepté de vivre désormais parmi les Hutu sur un pied d’égalité. Il est douteux cependant qu’ils aient accepté cette situation nouvelle de bon cœur. Leurs relations avec l’autre race demeuraient tendues et on les sentait prêts à suivre leurs chefs et à rétablir leurs anciens privilèges. Plusieurs milliers de Tutsi déclarés irrécupérables par les Hutu, avaient trouvé refuge, plus ou moins contre leur gré, dans le paysanat de Nyamata, au Bugesera.

D’autres se sont expatriés dans les pays voisins.

Les plus importants et aussi les plus inconditionnels avaient quitté le pays pour Dar-es-Salaam, Kampala ou Nairobi. Ils allaient constituer ce qu’on a convenu d’appeler l’UNAR extérieure. On pouvait s’attendre de leur part qu’ils recourent à tous les moyens, y compris le terrorisme, pour reprendre le pouvoir. Dès le début, ils harcelèrent l’ONU de leurs pétitions. Ils accusèrent la tutelle belge des exactions et des crimes dont, en réalité, eux-mêmes s’étaient rendus coupables. À l’ONU, ces accusations, proférées contre des colonialistes, tombèrent en terre fertile, comme l’on peut s’en douter.

Que voulait-elle cette UNAR extérieure? Elle voulait en gros que l’ONU reprenne directement les affaires ruandaises en main, qu’elle organise elle-même les élections, que l’administration belge soit supprimée, et surtout que les forces de l’ordre belges soient remplacées par les des casques bleus. Le climat d’anticolonialisme qui régnait à l’ONU permettait à l’UNAR extérieure d’espérer en obtenir beaucoup ; trop, comme la suite des événements allait le démontrer.

Et l’UNAR intérieure, c’est-à-dire la fraction du parti qui poursuivait ses activités à l’intérieur du pays? Elle était présidée par le jeune Rutsindintwarane, du territoire de Kibungu. J’ai eu l’occasion, à l’époque, de m’entretenir avec cet homme calme et courtois. Peut-être me cachait-il ses véritables desseins, mais il me donnait tout de même l’impression de vouloir coopérer avec les autres partis. Il me semblait que, sans les consignes de l’UNAR extérieure, il aurait pu sauver une partie de la mise. Mais les mots d’ordre qu’il recevait de l’extérieur lui firent, à lui et au mwami, commettre des erreurs lourdes de conséquences.

Le mwami commit la première à l’occasion de la création du Conseil supérieur provisoire, lequel devait reprendre le rôle du, Conseil supérieur du Pays. Celui-ci s’était, en effet, volatilisé lors de la révolte de novembre. L’idée d’entourer le mwami de quelques personnes appartenant aux diverses tendances politiques du pays n’était pas neuve. Elle n’avait aucun lien avec le décret intérimaire mais répondait aux vœux, tant de la Tutelle que des leaders politiques, de donner au mwami la possibilité de tenir compte des opinions et avis de toutes les parties intéressées. Des suggestions avaient déjà été faites dans ce sens au moment où il avait fallu élire le nouveau souverain. Elles avaient été réduites à néant par la précipitation dans laquelle l’élection eut lieu. À présent, le moment était propice, puisque le Conseil supérieur du Pays n’existait pratiquement plus et qu’il convenait de combler ce vide en attendant les élections.

Le Conseil spécial provisoire fut donc créé en février 1960. Il comprenait deux membres de chacun des quatre partis principaux ; huit membres donc, dont quatre Tutsi et quatre Hutu. C’était une occasion unique offerte au mwami de se montrer fidèle au serment qu’il avait prononcé au moment de son élection, de régner en souverain constitutionnel, soucieux des intérêts de l’ensemble de ses sujets. Il aurait dû y voir un geste de réconciliation, une ébauche de démocratisation qui lui réservait le beau rôle d’unificateur et de pacificateur, comme le voulait d’ailleurs la coutume. Au lieu de s’accrocher à la planche de salut qui lui était jetée, il refusa de reconnaître le conseil et commit ainsi un véritable suicide politique. Non seulement il s’opposa à la création du Conseil spécial provisoire, mais aussi il s’insurgea également contre les termes du décret intérimaire. Il fit même des contre-propositions dans lesquelles il s’appropriait les pouvoirs extraordinaires dont je disposais encore et la liberté de mener les réformes politiques à sa guise. Cela montrait à l’évidence combien il était ignorant des réalités du jour. Il est d’ailleurs douteux, le connaissant, que cette attitude négative ait été le fruit de ses réflexions personnelles. Elle fut sans nul doute inspirée par l’UNAR extérieure, qui rendit ainsi un très mauvais service à sa cause. Ce ne sera d’ailleurs pas le dernier. Comptait-elle vraiment à ce point sur l’intervention de l’ONU en sa faveur ? On pouvait s’interroger sur les raisons de cet aveuglement.

Mais ce ne fut pas la seule occasion qui fut offerte au mwami de faire preuve de bonne volonté. Une des premières choses que fit le Conseil spécial provisoire fut de régler le vieux litige des terres de jachère, cultivées par les clients des pasteurs tutsi. À la saison sèche, ces terres étaient régulièrement envahies par le bétail. Les quatre partis, donc aussi l’UNAR intérieure, furent d’accord pour mettre fin à cette forme d’exaction. Mais le projet d’arrêté fut refusé par le mwami, non comme tel, mais parce qu’il émanait d’un organisme qu’il ne reconnaissait pas. Je pris finalement la décision de signer l’arrêté à sa place.

Mais le plus grave devait encore venir. Le Conseil spécial entama, en effet, l’examen du problème de la pacification du pays. Il s’efforça de définir les conditions à réaliser pour en faire sinon une réalité, tout au moins une possibilité. J’assistais à ces travaux que j’estimais très importants, car ils pouvaient contribuer à créer un climat politique favorable au bon fonctionnement des élections communales à venir. J’observai que les représentants de l’UNAR ne faisaient pas d’obstruction. C’était vraiment dommage que le mwami n’y assistait pas. Il aurait peut-être été influencé dans un tout autre sens et, qui sait, les événements auraient peut-être pris une autre tournure.

Le conseil termina ses travaux au mois de mars 1960 et proposa au mwami une série de mesures. Celles-ci visaient à concrétiser son rôle de roi constitutionnel et à mettre fin à la coutume barbare liée au tambour royal, le Kalinga. Il lui fut notamment proposé de s’entourer d’un cabinet composé d’un représentant de chacun des quatre partis qui serait nommé par lui. Il accepterait de venir résider à Kigali et tous ses actes seraient au préalable soumis à l’approbation du Conseil.

Le mwami mit un mois à répondre. Cela laissa supposer qu’il rechercha l’avis de l’UNAR extérieure. Quoi qu’il en soit, il donna sa réponse au mois d’avril. C’était un non sans appel, et ce fut la rupture définitive entre lui et les partis PARMEHUTU, RADER et APROSOMA. Ceux-ci par conséquent formèrent un front commun et adressèrent un télégramme au ministre De Schryver pour lui signifier que le Mwami refusait toute collaboration et qu’ils rompaient toute relation avec lui.

Cette action commune procédait cependant de motifs différents. Pour les partis hutu., c’était une première manifestation d’hostilité, non seulement à la personne de Kigeri, mais également et peut-être surtout à l’institution même de la royauté. Pour le RADER, par contre, on devinait des motifs fort différents. Plusieurs de ses membres étaient d’éventuels candidats au remplacement de Kigeri. C’était notamment le cas de Rwigemera, qui était un fils de Musinga, au même titre que Kigeri. On parlait aussi des prétentions du chef Bwanakweri qui avait déjà eu le courage de s’opposer ouvertement à Mutara. Ce parti ne visait donc que la personne de Kigeri et non l’institution elle-même. À mon sens, cette attitude commune était donc bien fragile.

Quant à l’UNAR intérieure, à défaut de directives venant de l’UNAR extérieure et alors qu’elle avait été d’accord avec les autres partis, elle ne put évidemment rompre avec le mwami et elle se tut.

De tous ces événements on peut conclure que c’est au cours des quatre premiers mois de l’année 1960 que le mwami, manquant de la plus élémentaire clairvoyance, scella définitivement le sort de la royauté. Il était sans doute lié par son atavisme et incapable d’agir autrement.

C’est aussi au mois de mars que nous arriva la mission de visite de l’ONU. Elle était conduite par M. Mason Sears, Américain plus vrai que nature ! Ce brave homme s’était mis dans la tête qu’il lui suffirait de paraître pour que les choses s’arrangent entre ces braves Ruandais, tous enfants du même beau pays. N’étaient-ils pas d’accord pour que l’indépendance leur soit octroyée le plus tôt possible ? Visiblement il ne voyait aucune différence entre le Ruanda et les autres territoires encore dépendants de par le monde. Lui et sa suite visitèrent longuement le pays dont ils apprécièrent pleinement les beautés naturelles. Je les escortais patiemment, afin de veiller à ce qu’aucun incident fâcheux ne vienne perturber leur optimisme et la conscience qu’ils avaient de l’importance du message de pacification qu’ils apportaient.

Il en résulta au moins une bonne chose de mon point de vue. J’avais interdit les rassemblements de foules dans les postes où la mission séjournait où qu’elle traversait. J’avais par contre autorisé les rassemblements le long de son itinéraire lorsqu’elle se déplaçait. Du coup, tout le pays fut mobilisé le long des routes. Il y eut certes des rassemblements unaristes bien organisés et exhibant des calicots avec des inscriptions demandant à l’ONU de les débarrasser des Belges et de leur accorder l’indépendance immédiate. Il y avait encore des Hutu parmi les Tutsi ceux qui étaient encore inféodés à leurs maîtres. Mais ces démonstrations assez froides laissaient une impression de mise en scène orchestrée et assez artificielle.

Il y eut surtout des foules très considérables de Hutu qui manifestaient bruyamment l’intérêt qu’ils portaient à cette visite et la confiance qu’ils avaient, contrairement aux Tutsi, dans la protection de la tutelle belge. Beaucoup de ces hommes et de ces femmes me reconnaissaient au passage et certains criaient mon nom, ce qui ne manqua pas d’étonner Mason Sears. Il était certainement contraire à ses convictions qu’un peuple, opprimé par définition, puisse applaudir un colonialiste ! Ici, les mêmes calicots un peu plus frustes que ceux des Tutsi, exprimaient l’attachement des Hutu à la Belgique, au résident spécial et demandaient à l’ONU de libérer d’abord le peuple de la tyrannie tutsi avant de donner l’indépendance au pays.

Le résultat immédiat de cette visite fut que les Hutu, peu habitués à des démonstrations de masse, se rendirent compte de leur nombre et donc de leur force. Ils retournèrent à leurs champs, plus optimistes et plus sûrs d’eux-mêmes. C’était de bon augure pour les élections à venir.

Mason Sears eut plusieurs entretiens avec les chefs des partis et plus particulièrement avec les dirigeants de l’UNAR, le seul parti qu’il semblait considérer comme réellement représentatif d’une population qui ne pouvait qu’aspirer à une indépendance immédiate. En bon Américain, il avait le virus de l’anti colonialisme dans le sang. Conscient cependant de sa mission de pacificateur, il exprima le désir de s’entretenir avec tous les partis ensemble. La réunion eut lieu dans les bureaux de la Résidence, à Kigali. Le délégué de l’ONU y alla d’un discours du style bon père de famille qui gronde quelque peu ses enfants, leur ouvre les bras et, en guise de conclusion leur demande de se pardonner, de se serrer la main et de s’aimer. Les Ruandais sont traditionnellement courtois et il n’y eut pas d’éclat ni de son discordant, par égard pour les visiteurs. M. Mason Sears en conclut malheureusement qu’il suffirait d’insister pour que la réconciliation nationale devienne une réalité. Tout le monde présent, y compris les membres du Conseil spécial provisoire, Jean-Paul Harroy et moi-même, nous signâmes un communiqué commun qui ne faisait appel qu’à la bonne volonté de tous. M. Mason Sears en pleurait presque d’attendrissement. Manifestement, il n’avait rien compris à la situation.

Les résultats de la visite, à part une appréciation plus ou moins élogieuse pour la Tutelle, nous firent l’effet d’une douche froide. En effet, poux la première fois, l’ONU s’immisçait directement dans les attributions de la Tutelle en exprimant des recommandations qui, dans le contexte du moment, équivalaient à des injonctions.

Persistant dans son rôle de pacificateur, M. Mason Sears recommanda de tenir une conférence de réconciliation en Belgique au début du mois de juin, c’est-à-dire au moment où devaient débuter les élections communales. Ce colloque devait se tenir à Bruxelles et, compte tenu de l’atmosphère peu réaliste qui régnait à l’ONU, le ministre De Schryver ne pouvait pas refuser. Peut-être en espérait-il lui-même quelque résultat favorable.

La recommandation la plus décourageante fut celle par laquelle l’ONU préconisait de retarder les élections communales jusqu’au moment où régnerait un climat politique et social plus propice à leur déroulement paisible. Les partis rwandais autres que l’UNAR y virent le résultat des multiples requêtes que l’UNAR extérieure avait adressées à l’ONU. C’était probablement vrai et cela montrait qu’elle savait y faire entendre sa voix. Visiblement, l’UNAR extérieure espérait encore que l’ONU interviendrait directement au Ruanda, en lieu et place de la Tutelle. Surtout si celle-ci se montrait incapable d’assurer le maintien de l’ordre public, indispensable au déroulement d’élections valables.

L’UNAR intérieure ne manqua pas l’occasion d’exploiter habilement ce contretemps en faisant circuler toutes sortes de bruits destinés à décourager et à terroriser les Hutu. Des bandes de Tutsi armés réapparurent et la réaction hutu ne se fit pas attendre. Il fallut, une fois de plus, faire usage des armes. Il y eut peut-être plus de morts et de blessés qu’au mois de novembre. On revenait à la situation de départ de la révolution. Heureusement, je disposais encore des soldats aguerris de la Force publique. Je me demande maintenant ce qui serait arrivé si à ce moment ces unités avaient déjà quitté le pays, comme elles le firent quelques semaines plus tard, lorsque survint l’indépendance congolaise.

Le 6 juin 1960, le jour où les élections communales auraient dû commencer, le PARMEHUTU, consacrant sa rupture avec le mwami, devint Mouvement démocratique républicain, tout en conservant son ancien nom (MDR, PARMEHUTU). Instaurer une république devenait pour lui la seule issue possible au conflit. Il avait hésité longtemps à le proclamer, mais à présent les jeux étaient faits et il résolut d’engager le combat à visière ouverte.

Ce furent des jours d’incertitude et de doute. Les Hutu se méfiaient des hésitations et des faiblesses du gouvernement belge. Ils craignaient aussi les décisions onusiennes à venir. Dans une correspondance privée, je fis part au ministre De Schryver de mes appréhensions. Je lui dis qu’en l’absence de directives claires la situation menacerait de devenir explosive et qu’il était essentiel que les élections communales aient lieu le plus tôt possible. Se sentant appuyés par l’ONU, les Tutsi se montrèrent de plus en plus antibelges et impatients de secouer le joug de la Tutelle. Tous les partis durcissaient leurs positions et j’avais quelque peine, moi-même, à calmer mes amis hutu et à leur faire prendre patience. Heureusement, le ministre De Schryver osa, contre l’avis, de la mission de visite de l’ONU, fixer une nouvelle date pour le début des élections communales, ce serait le 25 juin.

Quant au colloque de Bruxelles, il faillit ne pas avoir lieu du fait que le mwami et l’UNAR refusèrent d’y participer. Ils laissaient ainsi échapper une dernière chance sinon de retourner la situation, tout au moins de compter comme acteurs valables dans la pièce qui se jouait. Cette attitude négative ne s’expliquait que par leur conviction que le recours à l’ONU et à d’autres moyens, dont celui du terrorisme, était encore susceptible de leur donner la victoire.

Afin d’obtenir tout de même une participation de l’UNAR, le ministre invita le Conseil spécial provisoire à assister aux débats et les membres UNAR du Conseil acceptèrent d’y venir. Ainsi les quatre partis y furent quand même représentés. Le Conseil s’y vit ainsi confirmé dans son rôle d’organisme politique supérieur du pays, mais l’objectif principal de la réunion, à savoir la réconciliation nationale ne fut évidemment pas atteint. Ce colloque voulu par l’ONU se révéla dès lors comme parfaitement inutile. La mission ne manqua pas d’en imputer l’échec à la mauvaise gestion de la Belgique.

La décision ministérielle de fixer le début des élections au 25 juin ne désarma pas l’UNAR qui répandit de plus belle des rumeurs annonçant notamment qu’il était inutile d’aller voter, attendu que l’ONU avait déjà décidé que les élections seraient annulées; que le mwami viendrait avec les troupes de l’ONU et qu’il châtierait les traîtres républicains; que les chefs et les sous-chefs démis de leurs fonctions seraient réinstallés, etc… Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose!

Bien entendu, le service d’information de la Résidence ne resta pas sans réaction. J’estimais, en effet, que sa tâche principale consistait à préparer convenablement la population à participer aux élections à venir. Contrairement à ce qui se faisait au Congo à la même époque, j’étais d’avis que l’administration ne pouvait pas rester neutre et laisser ainsi le champ libre aux partis extrémistes., Nous entamâmes ainsi une vigoureuse campagne d’information par la parole et par l’écrit. Plus tard, la radio serait largement utilisée, mais dans les commencements nous ne disposions d’aucune station de radiodiffusion. Dans le fait, Radio-Rwanda ne commença ses émissions expérimentales que le 17 mai 1961, sous la direction (d’un ancien agent des services de santé reconverti dans le journalisme, René Bruyr. Encore Radio-Rwanda ne disposait-elle alors que d’un émetteur de fortune. C’était toujours cette installation précaire qui fonctionnait lors des élections législatives de septembre 1961 où la station fut officiellement inaugurée.

Mais de novembre 1959 à mai 1961 nous ne disposions pas de la radio et c’est par la diffusion de courts messages écrits, répandus par milliers d’exemplaires sur les collines que nous avons atteint la population. La nécessité d’un effort d’information des populations m’avait sauté aux yeux dès mon arrivée à Kigali. J’avais chargé un administrateur territorial, Jean Castermans, d’organiser cet indispensable bureau d’information qui jouxtait le mien et travaillait sous ma responsabilité directe. Castermans possédait une connaissance approfondie de la langue et de la mentalité rwandaise et avait une remarquable puissance de travail. Il créa une feuille bimensuelle que nous appelâmes Imvaho et qui existe toujours. Imvaho — la vérité qui sort de source profonde— s’opposait à Impuha, les faux bruits que les pêcheurs en eaux troubles du parti féodal excellaient à répandre dans les collines pour troubler les esprits. Jean Castermans rédigeait sur mes directives ce court bulletin en français et c’est en français sous forme d’une liasse stencilée, que nous le diffusions parmi le cadre européen et rwandais de l’administration. Mais c’est en kinyarwanda que nous l’imprimions à fort tirage après que Cyprien Rugamba plus tard directeur général de l’institut rwandais des musées nationaux, excellent poète, écrivain et compositeur de «folk-sons» rwandais, eût traduit les textes du français. Lorsque « Cast », après les élections communales de 1960, sera appelé à New York pour assister la délégation belge conduite par Paul Henri Spaak à l’ONU, c’est Omer Marchal, alors jeune agent territorial et aujourd’hui bien connu notamment pour ses livres sur le Rwanda, qui lui succédera à mes côtés au bureau d’information de la Résidence. Ainsi, j’adresse régulièrement aux populations des tracts de couleurs qui les informent sur tel événement ponctuel. Ces tracts sont connus sous le nom d’«Amatangazo» du Résident spécial du Rwanda et signés de mon nom. Ils répondent à des besoins ponctuels tandis qu’ Imvaho se charge de l’information et de l’éducation civique et démocratique en profondeur. La plupart du temps, ils étaient lancés sur les collines à partir d’un petit avion et c’était un spectacle amusant de voir les enfants courir pour attraper un exemplaire et se hâter d’aller le lire à leurs familles. Ces messages étaient forcément hostiles à l’UNAR, ce parti qui SE PR2TENDAIT LE SEUL L2GITIME ET QUI TRAIATIT LES AUTRES PARTIS de traîtres au mwami et au pays. Comment ne pas l’être quand ils développaient les vertus de la démocratie, ce régime où tous les hommes sont libres et égaux en droits. Quand il y était écrit qu’il y avait au Ruanda un seul parti totalitaire qui voulait s’imposer par la terreur et que le véritable ennemi du peuple était bien ce parti-là, tout le monde comprenait bien qu’il s’agissait de l’UNAR. Certains m’ont reproché avoir pris ainsi parti ouvertement et d’avoir mené une politique trop partisane. À ceux-là je répondais que, si combattre le terrorisme et l’asservissement était faire œuvre de partisan, alors j’étais fier de le faire.

Mais une autre rumeur circulait parmi les Hutu. Les Tutsi, conscients de la supériorité des armes modernes, s’efforçaient d’en acquérir en secret, dans le but d’attaquer les forces de l’ordre à armes égales et de rendre impossible le déroulement normal des élections, lesquelles devaient durer tout un mois. Ils espéraient ainsi provoquer l’intervention directe de l’ONU, si elle était amenée à constater que la Tutelle était incapable de maîtriser la situation. Dans le contexte du moment, ce n’était pas irréaliste.

L’ONU avait effectivement de plus en plus tendance à intervenir directement. Elle allait d’ailleurs en faire la preuve en envoyant des casques bleus au Congo quelques semaines plus tard.

La situation menaçait de s’aggraver et je réunis les administrateurs de territoire à Kigali dans le but d’organiser des fouilles simultanées dans les habitations de notables tutsi. M. de Jamblinne, l’administrateur de Nyanza, me demanda si l’ibwami, la résidence du mwami, devait également être fouillée. Je lui répondis que je ne voyais aucune raison de ne pas le faire. Au contraires le mwami n’avait jamais donné la moindre preuve qu’il désirait se maintenir au-dessus des partis. Il ne se conduisait pas en souverain impartial mais bien en partisan d’une minorité. Il n’avait plus droit aux privilèges royaux.

Les fouilles eurent effectivement lieu par surprise et livrèrent un certain nombre d’armes de toutes espèces et quelques 14 fusils de guerre achetés sans doute à des soldats de la Force publique au Congo voisin. Chez le mwami également on trouva des armes et des munitions. On y trouva aussi des documents qui montraient combien ses relations étaient suivies avec les leaders de l’UNAR extérieure. Le contraire eût été étonnant!

Cette affaire fit évidemment du bruit jusqu’à Usumbura. J’ignorais les commentaires qu’en firent les collaborateurs du résident général. La plupart ne me furent certainement pas favorables. Pour certains, j’avais sans doute été plus que trop loin dans ma politique anti-tutsi. J’avais, dans le passé, dit plus une fois à Jean-Paul Harroy que si jamais, je commettais quelque erreur trop grande à ses yeux, il pourrait toujours invoquer mon inexpérience et proposer au ministre que je sois remplacé par un administratif de carrière. Le moment était-il venu de le faire? Je me le demandais. Effectivement, quelques jours après les fouilles, je fus convoqué à Usumbura.

Lorsque je pénétrai dans le bureau du résident général, tout son état-major était réuni autour de lui pour la circonstance. L’atmosphère était tendue et Jean-Paul ne me reçut pas avec son sourire et sa courtoisie habituels. Après en avoir terminé avec les renseignements généraux sur la situation du moment, il s’adressa directement à moi: « Colonel », me dit-il, «je suis extrêmement préoccupé par le fait qu’on a osé fouiller dans la résidence du mwami. Je considère ce fait comme tellement grave que je ne puis en prendre la responsabilité. J’attends de vous des explications ».

Cette question montrait toute la distance qui séparait le point de vue d’Usumbura de celui de Kigali. À Usumbura on broyait encore en la supériorité raciale et en l’influence prépondérante de la minorité tutsi. On y croyait aussi que les Hutu étaient incapables de s’organiser valablement, et de toute façon encore trop inféodés. Peut-être étaient-ils influencés par ce qui se passait en Urundi où il semblait, mais la suite des événements démontra le contraire, qu’un parti modéré et  soutenu par la Tutelle, avait une bonne chance de l’emporter et que le mwami Mwambutsa pouvait être converti à une conception plus démocratique de son rôle.

Certains parmi les assistants croyaient sans doute aussi que je m’étais montré trop partial à l’égard des Tutsi et que j’engageais le Ruanda dans une aventure de démocratisation dont l’issue n’était pas du tout certaine.

Le moment était crucial. Il ne l’était pas tellement pour moi, car si j’étais démis de mes fonctions je n’y perdais que la satisfaction d’avoir aidé un peuple à se libérer. Après tout, je n’avais été que temporairement prêté à l’administration et le général Janssens réclamait mon retour à la Force publique. Il était même possible, sinon probable, que ce retour à des fonctions militaires serait plus favorable à la bonne poursuite de ma carrière. Non, le moment était crucial pour le Ruanda. Son peuple avait encore besoin de soutien et de protection. Mon rôle était encore déterminant et il était important que je puisse encore le tenir jusqu’u verdict qui résulterait des élections communales. Aujourd’hui, après plus de vingt-cinq ans, je m’interroge sur les motifs qui me faisaient agir avec tant de détermination.

C’était sans nul doute, la volonté de rendre à un peuple sa dignité. C’était peut-être tout autant le désir d’abaisser la morgue et d’exposer la duplicité d’une aristocratie foncièrement oppressive et injuste.

Je répondis donc au résident général qu’à mon sens  le Ruanda évoluait inéluctablement vers un régime républicain ; que les chefs et les sous-chefs hutu, à présent majoritaires, faisaient preuve de sérieux et d’autorité dans leurs nouvelles fonctions; que le parti qui s’était déclaré désireux d’instaurer une république était profondément enraciné dans le peuple, que j’étais convaincu que les Hutu étaient beaucoup mieux organisés qu’on pourrait le croire et qu’ils gagneraient les élections; que le mwami avait clairement démontré qu’il avait pris parti contre le peuple ; que beaucoup de Ruandais posaient ouvertement la question de sa culpabilité lors des assassinats des leaders hutu en novembre. J’ajoutai que je ne voyais pas pourquoi j’aurais dû épargner le mwami, alors qu’il s’obstinait à contrecarrer toutes les initiatives de pacification qui lui étaient proposées.

Par contre le mwami ayant choisi le parti de sa race ce qui était peut-être compréhensible humainement, mais-inadmissible dans le chef d’un souverain, j’estimais qu’il convenait de montrer au pays que, de ce fait, il n’était plus qu’un individu qui, comme tout autre, devait se soumettre à la loi.

Je conclus que j’assumais pleinement la responsabilité de la fouille. Par l’exemple donné, elle avait été d’une grande utilité au maintien de l’ordre public, car plus que jamais les Tutsi devaient être convaincus qu’ils avaient affaire à une Tutelle forte et décidée, capable de mener le pays aux élections malgré eux.

J’avais parlé avec conviction et le silence qui suivit en fut d’autant plus sensible à tous. Sans aucun doute, chacun se demandait quelle serait la réaction du résident général. Brusquement Jean-Paul Harroy me tendit la main, « Eh bien non, nous serons donc responsables à deux », dit-il!

J’ai eu la conviction que c’est à ce moment-là que Jean- Paul prenait définitivement parti et que, à l’avenir, il me soutiendrait activement au lieu de simplement me laisser faire. Ce fut pour moi un soulagement intense et l’assurance que je pourrais poursuivre ma politique comme je l’entendais. Le résultat des élections devait prouver que nous avions tort ou raison, mais j’avais bon espoir.

Les élections communales

Ce n’est pas en 1960 qu’eurent lieu les premières tentatives d’introduction de règles démocratiques. Déjà en 1953, des élections eurent lieu. Encore faut – il voir dans quelle mesure elles furent réellement démocratiques.

Avant elles, il existait deux conseils qui assistaient, l’un le chef de chefferie, l’autre le mwami. Le choix des membres de ces conseils était laissé aux autorités autochtones.

Le décret du 14 juillet 1952 allait apporter de notables modifications à cet édifice administratif et politique. Tout d’abord, le nombre de conseils était augmenté par la création à la base, des conseils de sous-chefferie (environ 550 au total) et, à l’échelon du territoire, par l’adjonction d’un conseil de territoire.

On peut se demander quelle était la motivation profonde de ces élections à quatre degrés, dans lesquelles si peu d’électeurs intervenaient. Elle ne fut certainement pas d’amener un vent radical de démocratisation. Au contraire, le fait que le Conseil du pays était présidé par le mwami et que les conseils de chefferie et de sous- chefferie étaient soumis à l’autorité des chefs et des sous-chefs ne faisait que renforcer leurs pouvoirs.

Non, en renforçant le pouvoir autochtone, tout en introduisant l’usage d’élections, le législateur semblait faire un retour vers une administration indirecte plus nette. Il préparait ainsi le pays à une autonomie interne qui devait venir plus tard. Il y avait là aussi certainement un geste à l’égard de l’ONU qui poussait à accélérer l’évolution politique du territoire. Ces élections furent également un test, peut-être pas dans l’esprit de leur promoteur, mais bien réel cependant, des capacités des Hutu à s’organiser politiquement.

Il ,y avait tout de même le fait nouveau que les conseils étaient élus. Encore fallait-il voir comment. Ainsi, le conseil de sous-chefferie comprenait le sous-chef qui présidait et cinq à neuf membres, d’après l’importance de la population. Ces membres étaient élus par un collège électoral choisi par le sous-chef et approuvé par le chef et par l’administrateur du territoire.

On voit tout de suite l’importance du rôle des sous-chefs dont on a pu dire qu’ils étaient les seuls vrais électeurs.

Cette politique d’appui des autorités autochtones apparaît également dans les autres conseils. À l’échelon chefferie, par exemple, le chef présidait le conseil. Il était assisté de cinq à neuf sous-chefs élus parmi leurs pairs et d’un nombre égal de notables, élus parmi les notables des conseils de sous-chefferie.

Au total, la philosophie du décret pouvait se résumer en une très timide introduction d’un système électoral, avec le souci non seulement de ne nuire en rien à l’intégrité du pouvoir des autorités autochtones, donc des Tutsi, mais au contraire de la renforcer. Fait remarquable, il y eut, dans l’ensemble du pays, tout de même une majorité de Hutu dans les collèges électoraux des sous-chefferies: 58,38% contre 41,40% de Tutsi. Mais progressivement les Hutu disparurent des conseils, comme le montre le tableau ci-dessous.

CONSEILS POURCENTAGE D’ELUS TUTSI POURCENTAGE D’ELUS HUTU
Sous-chefferies  52.30 47.65
Chefferies  88.60 11.40
Territoires  90.70  9.30
Pays  90.91  9.09

 

Ce fait fut cependant d’une importance capitale pour l’avenir politique du pays car, pour la première fois, des Hutu siégèrent en compagnie de Tutsi dans les conseils et la hiérarchie tutsi dut tout de même en tenir compte, même si elle put à ce stade, continuer à diriger le pays sans rencontrer d’obstacles sérieux.

Comme je l’ai dit déjà, le temps n’était pas si loin où, si un Hutu se distinguait par son intelligence et son courage, le mwami réglait son cas de l’une des manières suivantes. Ou bien il lui donnait une fille tutsi comme épouse. De ce fait, il l’anoblissait et en faisait un traître à sa race et un défenseur zélé de l’ordre tutsi. Mais si cette solution s’avérait impraticable, parce que le Hutu se montrait récalcitrant, il restait la solution de l’assassinat. Les marais étaient suffisamment nombreux et profonds pour cacher les cadavres encombrants. Le meurtre restait non seulement impuni, mais il était publiquement ignoré, car le peuple hutu avait, au cours des siècles, appris que le silence était une condition, sine qua non, de rester en vie!

Mais à présent, une aurore d’audace et de liberté pointait timidement à l’horizon politique. Le décret avait ouvert une petite porte à la liberté d’opinion, à l’espoir.

Une autre innovation du décret de 1952 fut de créer une députation permanente du Conseil du pays auprès de la personne du mwami. Elle se composait de cinq membres, trois élus par le conseil et deux choisis par le mwami. En novembre 1959, lors de mon arrivée à Nyanza, cette députation exclusivement composée de grands Tutsi entourait jalousement le jeune mwami. C’est elle qui le conseilla si mal. Peu après, ses membres l’abandonnèrent et se réfugièrent à Kampala et à Nairobi où ils constituèrent l’UNAR extérieure.

Par une habile propagande, ils surent obtenir l’appui de certains membres de l’ONU et peser ainsi sur les décisions qui devaient venir au sujet de l’avenir du Ruanda.

Comme ces élections devaient se faire tous les trois ans, il y en eut de nouvelles en 1956. Elles furent organisées sur des bases nettement plus démocratiques, puisque le vice-gouverneur général Jean-Paul Harroy osa faire appel au vote de tous les hommes adultes pour la constitution des collèges électoraux des sous-chefferies. Du coup, les Hutu y furent nettement plus nombreux qu’en 1953. Mais on assista cependant au même phénomène. Au fur et à mesure du déroulement des votes portant sur la composition des conseils de sous-cheffe-ries, de chefferies, de territoires et finalement du pays, la représentation hutu diminua spectaculairement, au point qu’il ne resta qu’un seul Hutu dans le Conseil du Pays.

Comment expliquer cette reculade des Hutu? Certains y virent la preuve qu’ils étaient incapables de tenir tête aux Tutsi, qu’ils étaient encore trop inféodés et craintifs pour oser s’affirmer. C’est ce que beaucoup pensaient encore en 1960 à Usumbura, et même dans certaines régions du Ruanda. Ma profession de foi en la cause hutu de l’autre jour ne les avait sans doute pas fait changer d’avis.

J’avoue qu’il m’est aussi arrivé de douter, mais l’optimisme reprenait rapidement le dessus, car depuis 1956 bien des choses avaient changé. Il y avait d’excellentes raisons d’espérer un succès spectaculaire des Hutu. La création des partis politiques avait donné des cadres au peuple, une armature qui lui donnerait le courage d’affronter l’adversaire. La suppression des sous-chefferies et leur remplacement par des communes changeraient complètement le paysage politique. On avait l’impression que, de ce fait, tout un plan de l’édifice traditionnel s’écroulerait. L’information aussi était bien orchestrée par la Résidence et, s’il est vrai que les Tutsi s’y entendaient à merveille pour faire circuler les rumeurs et les faux bruits, mes publications distribuées par avion avaient au moins autant de force de persuasion. Et puis, il y avait encore et peut-être surtout l’action discrète mais efficace des propagandistes de Grégoire Kayibanda qui s’adressaient directement au peuple, sur toutes les collines.

Survint alors la nouvelle ahurissante que l’UNAR refusait de participer aux élections! Après le mwami, c’est son parti qui commettait un véritable suicide politique. Car j’étais persuadé qu’il aurait pu encore emporter une bonne part des votes, surtout dans les régions où les Tutsi avaient dominé depuis très longtemps. Cet abandon me faisait penser à la question que l’empereur Napoléon posait lorsqu’on lui suggérait de promouvoir un général: « A-t-il de la chance?». Ici aussi, Kayibanda, Gitera et les autres leaders des Hutu montraient qu’ils en avaient.

C’était en fait une aubaine inespérée. Comment des gens réputés si intelligents avaient-ils manqué à ce point de perspicacité? Il est vrai que l’ONU n’avait pas donné son approbation à ce que des élections aient lieu si peu de temps après qu’elle eut proposé de les retarder. Mais de là à croire que l’ONU pourrait ainsi carrément contrer la tutelle belge et exiger l’annulation pure et simple des élections! C’était vraiment trop naïf!

Ce qui était moins naïf était l’action sur le terrain. Tous les moyens étaient bons pour décourager les Hutu de se rendre aux urnes.

Suivant leur tactique coutumière, les Tutsi s’attaquaient aux huttes des Hutu et à leurs plantations. Mais cette fois ils durent subir les réactions de colère du peuple. Souvent, ce furent même les Hutu qui prirent l’initiative d’affirmer leur indépendance. Ce fut surtout le cas dans les régions où l’intervention des forces de l’ordre avait empêché la révolution de s’étendre en 1959.

Les violences les plus graves eurent lieu dans la chefferie du Bufundu, dans le territoire d’Astrida. Ici je laisse la parole à mon camarade, le lieutenant-colonel Victor Bruneau, en citant un texte repris dans un ouvrage intitulé: Quinzième Détachement du 4ème Bataillon Commando-Afrique 1959-1960:

« Au début du mois de juin 1960, une des chefferies du territoire d’Astrida, le Bufundu est le théâtre d’une véritable rage incendiaire. La chefferie du Bufundu était bien celle où de tels incidents n’étaient pas prévus; c’était la seule où de tesl incidents n’avaient jamais été signalés. Son chef, un certain Rwasibo qui deviendra ministre de l’Intérieur) petit homme énergique et aimé de ses concitoyens, était très influent au sein du parti politique Parmehutu et jouissait d’un grand ascendant sur la population.

Le 6 juin dans l’après-midi, une hutte hutu s’était mise à flamber. On ne put trouver les auteurs de cet incendie, et il n’était pas certain qu’il s’agissait de Tutsi. Il n’est pas exclu que ce soient les Hutu eux-mêmes qui aient mis le feu à cette hutte. Mais la réaction ne se fit pas attendre; le lendemain, les Hutu incendiaient dix huttes tutsi. Le feu de l’une d’elle se communiqua accidentellement à une hutte voisine où trois jeunes gens étaient endormis; surpris par la rapidité du sinistre, ceux-ci ne purent trouver la clef du cadenas qui verrouillait la porte et ils périrent carbonisés. Ceci est un des rares cas où les incendies provoquaient des morts d’hommes; en effet, les Hutu prenaient toujours soin de faire évacuer leurs victimes; il n’était pas rare que les Hutu aident même les Tutsi à évacuer leurs bibelots.

Dans la soirée du 8 juin, de nouvelles huttes tutsi prennent feu. Alertés, nous nous rendons sur les lieux et nous surprenons plusieurs incendiaires armés de lances. Nous les dispersons; quelques-uns sont blessés et conduits à l’hôpital. Lorsque nous nous retirons, vers minuit, le calme semble revenu. Bilan de la nuit: soixante huttes carbonisées.

Le lendemain les incendies reprennent de plus belle. Cette fois c’est l’incendie général dans tout le Bufundu. On a l’impression qu’aucune hutte tutsi ne sera épargnée; une véritable hystérie s’empare des Hutu; c’est le règlement des comptes et l’assouvissement des vengeances contenues depuis des années, Devant un tel désordre nos soldats se voient dans l’obligation d’ouvrir le feu sur les incendiaires qui sont surpris en flagrant délit et qui ne veulent pas entendre raison. II y a des blessés, et même quelques tués parmi les indigènes. À plusieurs reprises, nous rencontrons des troupes de Hutu en armes coutumières, et escortant des Tutsi qu’ils ont fait prisonniers; nous devons nous contenter de les désarmer et de les renvoyer chez eux.

Notre stock de lances, d’arcs, de machettes prend des proportions inquiétantes; malheureusement le bilan des huttes brûlées également: de l’ordre de de cinq cents.

Le lendemain, le Résident vient su p ace pour se rendre compte de la situation. Il est à peine arrivé, que les huttes se remettent à flamber, à cinquante mètres de l’endroit où il se trouve. Nous voyons progresser les foyers d’incendie, mais il ‘ est extrêmement difficile de les enrayer, car le terrain est fort accidenté et les champs de sorgho qui entourent les huttes offrent une protection idéale aux incendiaires. Au cours de la nuit, le Bufundu recommence à flamber et, à l’aube cinq cents nouvelles huttes sont réduites en cendres. Nous capturons un grand nombre d’incendiaires qui sont conduits à la prison d’Astrida par les soldats de la compagnie État-major.

Les pourparlers que j’ai entrepris avec le chef Rwasibo me prouvent qu’il n’est plus maître de la situation. A la suite de nos entretiens, il se met à circuler de colline en colline et de sous-chefferie en sous-chefferie, pour tenter de ramener ses administrés à la raison.

 Devant l’ampleur du désastre, je recherche les meilleurs moyens de produire un effet psychologique sur la population. J’arrive à la conclusion que la population a besoin d’information sur la réalité des événements, mais également d’ordres sévères dans un langage énergique.

C’est pourquoi, sans perdre une minute, je propose au Résident le texte suivant d’une proclamation:

 PROCLAMATION

« J’attire votre attention sur les points suivants:

  1. Les chefs et sous-chefs sont responsables du maintien de l’ordre public dans leurs chefferies et sous-chefferies.
  2. Les forces militaires ont pour mission d’aider les autorités civiles à conduire leurs populations vers l’autonomie, dans l’ordre et le calme.
  3. Pour que les ordres soient respectés, l’autorité militaire demande que les autorités civiles diffusent largement les ordres suivants à toute la population:
  4. Les militaires agiront par les armes contre quiconque trouble l’ordre public et refuse d’obtempérer aux sommations d’usage.
  5. Les militaires ouvriront le feu sur toute personne, quelques soient son parti et sa race, surprise en flagrant délit d’incendie.
  6. Les militaires ne feront aucun mal à la population qui ne se rend pas coupable d’actes hostiles.
  7. Les militaires désarmeront et arrêteront les groupes circulant en armes.
  8. Les militaires ouvriront le feu sur tout habitant qui ne répondra pas aux sommations.
  9. Aucun civil n’est habilité à procéder à l’arrestation d’un autre civil.
  10. Les chefs et sous-chefs insisteront bien sur le fait que les militaires ne sont pas des ennemis de la population mais qu’ils sont ici pour faire respecter la loi.
  11. Il est rappelé aux populations du Bufundu et du Busanza:
  12. Que toute circulation entre le coucher et le lever du soleil est interdite.
  13. Que les rassemblements de plus de 5 personnes sont interdits.
  14. Que les marchés resteront fermés jusqu’à nouvel ordre.
  15. Une fraction de la population du Bufundu vient de se rendre coupable d’incendies criminels. Il entre dans nos intentions de proposer aux autorités supérieures l’indemnisation des dégâts causés aux personnes et à leurs biens. Celle-ci sera perçue au moyen d’une taxe à fixer. Laquelle sera payée par chaque contribuable.
  16. Les réfugiés sont invités à se rendre à la mission de Cyanika.

L’Administrateur de Territoire, ff, J. Naegels

Astrida, le 10 juin 1960.

Vu pour accord, par le Résident spécial du Ruanda en route. Le Résident Adjoint, REGNIER ».

 Est-ce l’effet de ces tracts, sont-ce les harangues du chef Rwasibo, ou encore les coups de feu de nos troupes, ou tout simplement la lassitude des incendiaires: en tout état de cause dans l’après-midi du même samedi la rage incendiaire s’évanouit et la situation redevient normale. Au total, 1.165 huttes avaient été la proie des flammes ».

Et plus loin, le lieutenant-colonel Bruneau poursuit son récit.

« La folie incendiaire du Bufundu avait pris fin après le lancement des tracts. Les problèmes de cette région n’en étaient pas pour autant résolus. Plus de mille huttes avaient été défruites; ce qui représentait quelque cinq mille personnes sans abri. Les Hutu exigeaient que ces cinq mille Tutsi quittent la région. Les autorités n’étaient pas du même avis, puisqu’elles restaient avec sur le bars le problème de trouver un endroit pour réinstaller ces Tutsi, un camp avait déjà été construit dans la région de Nyamata, mais il était déjà surpeuplé, et les Tutsi y mouraient comme des mouches ; en supposant qu’une région propice à leur réinstallation existe, il fallait pourvoir provisoirement à leur subsistance.

 En conclusion, les autorités décident de convaincre les chefs Hutu de prêcher la coexistence pacifique des deux races et d’inciter la population à réadmettre sur les collines les Tutsi sinistrés. Les collines, sous-chefferies et chefferies organisent leurs tribunaux révolutionnaires qui décident du sort desTutsi. La grande majorité est acceptée; une minorité ne trouve pas grâce aux yeux des juges improvisés. Aux Tutsi ne s’offrent plus que deux solutions: ou bien s’expatrier et aller grossir le nombre de réfugiés politiques vivant dans les pays limitrophes en bordure du Ruanda; ou bien aller croupir dans le sinistre camp de Nyamata.

 Le 20 juin, soit neuf jours après la fin des incendies, nous apprenons qu’un groupe de 250 Tutsi irréductibles refusent de quitter le Bufundu et se sont rassemblés en «all round defense », sur la colline de Gikongoro. Malgré les avertissements qui leur sont donnés, les irréductibles refusent de se disperser. Le 21 juin on retrouve ce même groupe sur une autre colline à trois kilomètres de la précédente. Ils s’y sont retranchés en vue de livrer bataille à ceux qui voudraient les en déloger. Tracts, messages, haut-parleurs, rien ne parvient à faire fléchir la volonté de cette noblesse hautaine. Le peloton de gendarmerie de l’Adjudant Vijt est envoyé sur place pour une mission de reconnaissance. Au cours de celle-ci l’adjudant est frappé d’un coup de machette par une femme. La femme est abattue sur le champ par les gendarmes en fureur et il fallut toute l’autorité de leur chef blessé pour empêcher ceux-ci d’user de représailles sur l’ensemble de la colline.

 Le lendemain, pour impressionner les rebelles dans le but de les obliger à changer d’attitude, le commandant de la compagnie de gendarmerie, qui s’est rendu sur place, décide de les faire encercler par un peloton de la gendarmerie, tandis qu’un peloton du quatrième bataillon commando se tiendra à proximité, prêt à intervenir en cas de besoin.

Les événements se déroulent suivant les prévisions: pressés par les appels de l’autorité et voyant que leur position devient intenable, la plupart des rebelles décident de capituler. Mais une poignée d’irréductibles, une quinzaine environ, refusent de se rendre. Le peloton de gendarmerie se dirige vers eux et tente de les encercler, lorsqu’une centaine de ceux qui étaient désarmés et se trouvent à ce moment derrière les gendarmes se précipitent sur le tas de lances qu’ils venaient d’abandonner et foncent dans le dos des gendarmes. Ceux-ci n’ont que le temps de faire volte-face et d’ouvrir le feu sur les assaillants qui s’apprêtent à les embrocher. Le groupe des quinze irréductibles en profite pour se ruer à son tour dans le dos des gendarmes venant de la droite. La fusillade est brève mais meurtrière; force reste à la loi! L’engagement avait duré deux minutes. Il se soldait par 27 tués et 44 blessés ».

Comme l’écrit le lieutenant-colonel Bruneau, j’avais insisté auprès des leaders hutu pour qu’ils imposent la coexistence pacifique des deux races. Mais ce n’était pas le principal de mes soucis. J’étais persuadé que les Hutu ne molesteraient plus les Tutsi dès qu’ils auraient pris légalement le pouvoir et à condition, bien entendu, que les Tutsi acceptent le verdict des élections. Les Hutu n’étaient pas naturellement vindicatifs; cela explique en partie leur dépendance séculaire des Tutsi.

Non, mon souci le plus immédiat était de voir les élections se dérouler dans le calme. L’objectif des Tutsi était visiblement d’empêcher qu’il en soit ainsi et de pouvoir convaincre la Belgique et l’ONU que des élections tenues dans de telles conditions n’étaient pas valables et devaient être annulées.

En divers endroits, comme au Bufundu, ils furent près de réussir. Malgré cela, le doute n’était pas possible. Sans adversaires valables, les Hutu allaient évidemment gagner les élections. Mais, à cause des manœuvres d’intimidation des Tutsi, je me demandais avec quelque inquiétude quel pourcentage  de votes ils allaient réaliser et quel serait l’impact des menaces tutsi sur le pourcentage des abstentions, attendu que le vote n’était pas obligatoire.

Les élections eurent effectivement lieu en plusieurs phases, à cause de notre pauvreté en personnel de contrôle, du 25 juin à la fin du mois de juillet. On commença par les territoires du Nord, ceux qui étaient le plus sûrement acquis à la cause Hutu. Il y eut encore des incidents, mais au total les élections purent se dérouler normalement.

Un contretemps fâcheux fut le départ des unités de la Force publique au beau milieu des élections, elles qui avaient été si utiles jusqu’alors. Elles durent évidemment retourner dans leur patrie devenue indépendante le 30 juin 1960. Mais nous disposions heureusement du 4e Bataillon commando du major Bruneau. Cette unité d’élite reprit le rôle de la Force publique avec compétence et succès. Mon fils y accomplissait justement son service militaire et j’ai eu le plaisir d’assister à son parachutage, avec sa compagnie aux portes de Kisenyi.

Les résultats des élections confirmèrent nos espoirs en tous points et firent certainement réfléchir les sceptiques d’Usumbura et d’ailleurs. Le PARMEHUTU emportait plus de 70% des voix. Avec l’APROSOMA, les partis hutu s’adjugeaient 84% des votes.

Ce résultat, déterminant pour l’avenir du pays, se traduisit par la nomination de 211 Hutu aux fonctions de bourgmestres. C’était un véritable raz de marée qui changeait la face politique et administrative du pays.

Le mwami n’avait pas attendu la fin des élections. Il avait quitté le pays pour ne plus y revenir. Les leaders hutu avaient triomphé et voyaient l’avenir avec optimisme jusqu’au moment où l’ONU, aveuglée par son anticolonialisme, montra une fois de plus combien était grande son ignorance des réalités ou sa partialité.

Bien entendu, l’UNAR extérieure s’agita beaucoup et protesta contre des élections qui, à son sens, avaient été imposées et orientées à la pointe des baïonnettes colonisalistes. L’ONU avait pourtant fait un geste en sa faveur. Elle avait suggéré à la Belgique de faire vérifier dans quelles circonstances les élections avaient lieu. En réponse, une commission de trois membres avait suivi sur place les opérations de vote. Dans son rapport, elle conclut que s’il y avait eu des incidents provoqués par tous les partis concernés, il fallait admettre que pour l’ensemble du pays et compte tenu des circonstances les élections s’étaient déroulées régulièrement. Le résultat restait donc acquis, même pour l’ONU, au grand dam de l’UNAR.

https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/20210610_192507.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/20210610_192507-150x150.jpgKaburamePériodes colonialesL'année 1960 s'ouvrait donc sous des auspices favorables aux partis hutu. Deux actions déterminantes de la Tutelle se dessinaient, menées, l'une par le haut et l'autre par le bas, mais toutes deux orientées en faveur de la démocratisation des institutions. L'action par le haut était concrétisée par le décret intérimaire...Rwandan History