L’Administration Du Rwanda Par La Belgique
La population du Rwanda face à la guerre 1914-1918.
Si la Belgique fut contrainte à mener la guerre contre l’Allemagne en Afrique, on peut dire cependant que cette guerre fut l’occasion involontaire de réaliser ce qui quelques années auparavant faisait partie des desseins de Léopold II dans son œuvre africaine. Il faut en effet remonter à l’époque du roi Léopold II et de l’Etat Indépendant du Congo pour se rendre compte de l’intérêt que la Belgique portait au Ruanda-Urundi.
Léopold II voulait étendre les frontières Est du Congo jusqu’au Lac Victoria, et sur son lit de mort, il put encore arracher à ses ministres la promesse solennelle que la Belgique mettrait tout en œuvre pour garder la région du « Kivu-Mfumbiro », même si, pour ce faire, on devait employer les armes.
Quelques mois plus tard cependant, la Belgique abandonna ses prétentions sur le Ruanda-Urundi en échange de l’île Idjwi dans le lac Kivu et d’une partie du Mfumbiro britannique. A la conférence sur le Kivu-Mfumbiro de 1910, le Ruanda-Urundi fut presque entièrement inclus dans l’EstAfricain Allemand.
Conformément à l’Acte final de la Conférence de Berlin de 1885, l’Etat Indépendant du Congo, ainsi que les colonies allemandes étaient soumis à un régime de neutralité. En conséquence, la violation de la neutralité de la métropole ne devait pas de ce fait être liée à celle des colonies vu que « les instruments diplomatiques qui en faisaient foi étaient d’époque différente et indépendante l’un de l’autre. Aussi, voit-on la Belgique soucieuse de respecter ses engagements, alors que son territoire national est envahi par les Allemands, adresser le 3 août 1914 au gouvernement général de la colonie, une dépêche précisant la ligne de conduite à tenir : « La Belgique ne désirant pas porter la guerre en Afrique, observez attitude strictement défensive sur frontière Congo-colonie allemande ».
Il faut cependant remarquer que si la neutralité est invoquée sur le plan des principes pour empêcher la guerre de s’étendre aux domaines coloniaux, d’autres motifs non déclarés sont à la base de l’attitude adoptée par la Belgique au début de la guerre. Comme le fait observer M. LOUWERS, « ce ne fut pas une sorte d’attachement à la neutralité.., que la Belgique au début de la guerre s’efforça de prévenir l’extension des hostilités à l’ensemble des territoires du Bassin Conventionnel. Il s’agissait, dans l’intérêt de l’avenir de la colonisation de l’Afrique, d’éviter de donner aux Noirs le spectacle direct d’une guerre entre Européens et aussi de donner aux soldats indigènes l’occasion de tuer et de vaincre des Blancs ».
Les auteurs sont d’accord pour admettre que le déclenchement des hostilités entre Allemands et Belges en Afrique ne fut pas un acte délibéré de part et d’autre mais fut l’effet d’une méprise. L’administration du Protectorat avait envoyé un émissaire de Kigoma vers la rive congolaise du lac Tanganyika chargé de s’enquérir des intentions belges. L’émissaire allemand fut mis sous clef en attendant la réponse du Gouvernement Général de Léopoldville. La mesure fut interprétée comme un acte d’hostilité et, ayant réussi à s’évader, l’émissaire allemand regagna Kigoma où le récit de son aventure fut considéré comme la manifestation d’une volonté de combattre de la part de la colonie belge.
Sans plus tarder, les Allemands passèrent à l’offensive. La neutralité était violée, les hostilités étaient ouvertes. En tant que colonie le Rwanda devait s’aligner du côté de la Métropole. Des contingents furent enrôlés, des équipes de porteurs furent constituées. Le pays étant ainsi en guerre, seule la fortune des armes déciderait de son sort.
Comme en Europe, la Belgique trouva un allié en la Grande-Bretagne en Afrique. En vue de pouvoir faire face aux Allemands, les deux alliés retardèrent l’invasion de l’Est-Africain allemand. Dans les préparatifs d’une contre-offensive la Grande-Bretagne s’engage « à fournir à l’armée belge cinq mille porteurs permanents et une centaine de chariots à bœufs. Il était convenu entre les parties que l’occupation des territoires ennemis, conquis de conserve, ne préjugerait en rien de la répartition définitive des dépouilles à la paix ».
C’est dans ces circonstances qu’il fut décidé que la Belgique envahirait le Ruanda-Urundi avec l’aide matérielle de la Grande-Bretagne tandis que les Anglais attaqueraient les Allemands ailleurs.
Le but de la Belgique dans la campagne était de prendre autant que possible de territoires de l’Est-Africain allemand et de se servir ensuite des territoires occupés comme d’un gage pour promouvoir ses intérêts sur d’autres points. Une lettre confidentielle adressée au Général Tombeur, Commandant supérieur des troupes de l’Est par le Ministre belge des Colonies donne des indications en ce sens : « L’un des buts de notre effort militaire en Afrique est, comme vous le savez, de nous assurer la possession, à titre de gage, d’un territoire allemand. Si au moment où s’ouvriront les pourparlers de paix, des modifications au statut territorial actuel de l’Afrique étaient envisagées, la détention de ce gage favoriserait les intérêts belges à tous les points de vue. Mais il est indispensable que les territoires conquis soient occupés par nous à l’exclusion de toute autorité étrangère et qu’ils soient d’une étendue aussi considérable que possible, constituant par leurs limites géographiques une entité ayant une valeur propre… Il m’est impossible de fixer d’avance les limites à assigner à notre occupation vers l’est. Elles dépendront des circonstances et des moyens dont vous disposerez. Je vous signale cependant qu’il serait du plus haut intérêt que notre occupation atteignît, en un point au moins, la rive occidentale du Lac Victoria ; elle présenterait alors une valeur toute particulière… Il est évident qu’il ne sera pas nécessaire de multiplier les centres d’occupation pour justifier notre revendication ; il suffira que nous tenions, dans chaque région, soit le centre administratif qu’y possédait l’ennemi, soit le point stratégique le plus important ».
La Grande-Bretagne de son côté considérait que les territoires de l’EstAfricain allemand à conquérir par les forces belges ne devaient pas sortir irrévocablement de son contrôle. Le 17 avril 1916, le Gouvernement britannique remit au Gouvernement belge un mémorandum spécifiant que « toute occupation par les troupes anglaises ou belges sera considérée comme provisoire et temporaire et qu’il faudra attendre la fin des hostilités pour un règlement définitif… Afin de prévenir toute confusion cependant, pour que soit garantie l’unité d’action et en vue de faciliter la communication entre les Alliés, le Gouvernement britannique est prêt à assumer le contrôle complet et l’administration du territoire occupé jusqu’à la fin de la guerre ».
- ORTS du Ministère belge des Affaires Étrangères répondit le 21 avril 1916 que le Gouvernement belge marquerait son accord sur le caractère provisoire et temporaire de l’occupation du territoire conquis mais que la Belgique devra administrer la partie qui serait occupée par ses propres troupes. En date du 30 avril 1916, le Gouvernement britannique réitéra son désir d’administrer le territoire entier et le conflit en resta là jusqu’au moment de l’invasion.
Celle-ci commença en avril 1916 et, en juin de cette même année, la conquête du Rwanda était achevée, tandis que trois mois plus tard se terminait par la prise de Tabora la conquête de l’Est-africain allemand par les troupes belges. Le premier objectif recherché par la Belgique était atteint, à savoir la possession au moins d’un territoire allemand.
Apparemment la guerre qui venait d’avoir lieu était Un règlement des comptes entre colonisateurs blancs. En réalité chaque belligérant entraîna dans son entreprise ceux auxquels il avait imposé sa loi. Ainsi du côté du Congo belge « le total des unités combattantes s’élevait à douze ou quinze mille Noirs recrutés dans diverses régions du Congo, parlant des dialectes différents, endurants, belliqueux, mais peu dégrossis, encadrés par 719 Européens, dont un petit nombre étaient des militaires de carrière, quelques-uns ayant combattu sur l’Yser. A ces contingents enrôlés s’ajoutaient des équipes de porteurs, en nombre indéterminé, se chiffrant par plusieurs milliers ». Du côté allemand, le Protectorat, deux fois grand comme l’Allemagne, fut mis en état de défense. Mais le général Von LETTOWVORBECK, chargé de la garde de tout l’Est-Africain allemand, « ne put armer qu’une quinzaine de mille indigènes, encadrés par deux à trois mille Européens ». Numériquement les Allemands étaient donc inférieurs ; ce qui aura pour conséquence que dans l’ensemble de leur colonie, ils se sont battus, de 1916 à 1918, dans la proportion de un contre cinq. En face de telles conditions chaque chef de corps eut pour tâche dans son secteur de « fatiguer les poursuivants par une résistance soutenue, de rompre à temps le combat pour échapper à un fatal encerclement, de saugarder le plus possible effectifs et matériel, de dévaster derrière soi le pays, afin de ralentir la progression de l’ennemi ». Le respect de ce programme ne donna pas la victoire aux Allemands de l’Est-Africain allemand mais permit à leur petite armée de tenir pendant plus de deux ans jusqu’à l’armistice sans avoir été capturée ni détruite.
Mais dans un cas comme dans l’autre, la population du Rwanda eut à supporter le poids de la guerre. Ce ne fut pas l’enrôlement qui la toucha, mais les réquisitions, le portage, le pillage. Quelques indices permettent de percevoir quelle fut la situation créée par l’état de guerre dans le pays. « Au courant d’août et septembre 1914, note le Supérieur de la Mission de Zaza, l’autorité allemande prescrivit quelques réquisitions de vivres pour l’entretien des troupes en campagnes. En mars 1915, la Résidence allemande de Kigali fit percevoir un impôt d’une roupie pour chaque chef de famille ». De même le Supérieur de la Mission de Murunda soulignait : « En août 1914, dès les premiers bruits de guerre, les indigènes crurent que les Européens allaient quitter le Rwanda… mais ils furent rapidement tirés de leurs illusions. Multiplication de corvées, réquisitions de vivres, enrôlement forcé des Batutsi de la capitale comme soldats, leur firent comprendre qu’au lieu de partir les Européens voulaient plus que jamais tenir bon. Au milieu de septembre, ce fut une panique sans pareille parmi nos Banage. Ils fuyaient dans la forêt, cachaient leurs récoltes, emmenaient leurs vaches, chèvres et moutons ; le 3me jour, beaucoup se réfugièrent à la mission se disant en sûreté chez nous. D’après eux, les soldats indigènes nouvellement enrôlés par les Allemands se dirigeaient vers le Kanage et allaient mettre tout à feu et à sang ».
Il faut cependant remarquer que les Allemands en guerre ne furent pas les seuls à astreindre la population à de dures exigences. Profitant des circonstances qui semblaient sceller leurs alliances avec les Allemands, les gouvernants Tutsi voulurent en tirer aussi le maximum d’avantages. Aussi « 1914-1915 occasionnèrent une pression plus grande de la part des chefs Batutsi sur les montagnards de ces pays. Le Gouvernement allemand, plus que jamais, devait favoriser l’élément noble ; il avait besoin de Nyanza, des Batutsi. Devant le spectre d’une révolte possible à l’arrière, moins que jamais il était disposé à céder aux Bahutu, avec les corvées et réquisitions pour la guerre, des travaux, des redevances toutes nouvelles multiples. Et les missionnaires, assez préoccupés de ne pas soulever des susceptibilités…
– et c’était déjà un dur labeur – devaient laisser le peuple à ses déceptions. Rien de cela ne pouvait favoriser l’action apostolique dans un pays où chacun ambitionne d’être le plus libre possible et d’agir à son gré, et où il ne cherche qu’à se débarrasser du joug des Batutsi ».
Moins général peut-être mais plus significatif du comportement des autorités Tutsi en ces temps de la tourmente est le cas du chef Rwakadigi du Bugoyi. Assuré de l’impunité de la part du roi comme de la part des autorités européennes à l’instar de beaucoup de ses collègues, il ne recule devant aucun moyen pour s’emparer des biens de ses sujets, déjà éprouvés par la guerre. Décrivant la situation, le Supérieur de la Mission de Nyundo écrit dans son rapport : « Les Batutsi ne furent pas étrangers non plus à l’accroissement de la famine. Lors de l’invasion des troupes belges, plusieurs résidences de Rwakadigi, chef du Bugoyi, furent détruites et pillées. Lui-même avec ses vaches et ses femmes, se réfugia dans les terres qu’il possède au Nduga. Là, il attendit que la tourmente passât. Lorsqu’elle fut passée et qu’il se fut assuré qu’on ne lui en voulait pas trop, il revint, il se fit rebâtir ses résidences par les Bahutu, chassa de leurs bananeraies les gens qui lui avaient été dénoncés comme ayant assisté au pillage de ses maisons, se remonta une cour, se refit des greniers, s’enquit de ceux qui avaient encore des haricots ou des petits pois et les pilla pour remplir ses greniers. Comme tout cela ne lui suffisait pas pour nourrir sa nombreuse cour, il créa un nouvel impôt. Il obligea chaque colline où les patates douces étaient mûres, à lui en fournir deux ou trois paniers par jour. Dans la plaine où les 3/4 des gens sont morts, il mit ses vaches dans les bananeraies et les champs de patates. Tout dernièrement il voulait chasser ceux qui revenaient, sous prétexte qu’ils n’avaient rien fait pour lui depuis une année ».
La population du Rwanda n’eut pas à souffrir des seuls Allemands et des gouvernants Tutsi, elle reçut aussi son coup des troupes belges. La guerre a de dures exigences et rien n’avait préparé cette population à y faire face.
Devant l’armée d’invasion et face à la puissance de son feu accompagnée de mesures dictées par la victoire sur les Allemands, « les indigènes, frappés de stupeur, n’opposaient aucune résistance… Dans le fait, la population entière fléchissait en grommelant sous le poids de réquisitions de toute sorte qu’on faisait peser sur elle. L’armée d’invasion avait un besoin urgent de porteurs et de subsistances, et les Noirs étrangers qui la composaient avaient tendance à traiter le Rwanda en pays conquis ».
Bien que ce comportement des soldats fût attribuable au fait de la guerre, la cruauté qui le caractérisait inquiéta le Commandant du Corps d’Occupation, le Major Stevens. Dans une lettre confidentielle aux Commandants des zones Est-Ouest et XVIe Bataillon, il insista sur la nécessité d’éviter, en plus des exactions sur les indigènes « tout ce qui pourrait par la suite être invoqué comme griefs contre notre occupation… nous devons mettre tout en œuvre de manière qu’on ne puisse jamais faire valoir contre nous le moindre motif pour nous ravir même en partie le fruit de nos victoires ».
C’est pourquoi, pour atteindre ce but, le premier moyen est que « nos soldats seront surveillés de près afin de supprimer d’une façon radicale les exactions, les meurtres qu’ils commettent trop facilement lorsqu’ils se trouvent trop loin de leurs chefs ».
Seul l’avenir permettrait éventuellement aux conquérants de faire oublier leur dureté première par la générosité de leurs soins ultérieurs. Mais cet avenir dépendra aussi de l’issue de la guerre en Europe et de la destination qui sera celle des territoires allemands en Afrique en cas de défaite du Reich par les Alliés. Suivant que la Belgique obtienne la souveraineté sur les territoires repris aux Allemands et notamment sur le Rwanda, petitêtre, en bonne politique, elle s’emploierait à faire oublier aux Rwandais la dureté de ses troupes. Dans le cas contraire, il semble impensable qu’une autre nation accepte de répondre des méfaits d’une guerre dont elle n’aurait pas été responsable.
En attendant, le Commandant du Corps d’Occupation était préoccupé par un autre fléau que la guerre, mais qui était une conséquence de celle-ci : LA FAMINE. Localisée principalement dans la région du Bugoyi (NordOuest), elle constitua pendant les années de guerre une menace permanente pour tout le pays en raison du recrutement pour le PORTAGE et autres travaux forcés des hommes valides, les distrayant ainsi de la culture des champs dont dépendait leur subsistance. Les voies de communication étant pratiquement inexistantes en dehors de simples sentiers et les moyens de transport autres que les hommes étant, à cette époque, inconnus dans cette région, on trouva assez solides les bras et les têtes des Hutu pour répondre aux nécessités car « les Watutsis (sic) ne doivent pas être employés comme porteurs ».
Faisant appel à la « pitié » du Commandant belge de la Résidence du Rwanda, le Supérieur de la Mission de Nyundo, le R.P. Oomen trouve trois causes à cette famine : la guerre, les Batutsi et le brigandage. Au sujet de la guerre, le Père écrit :
« Lorsque vos troupes, débordant le Rubavu, étendirent leurs lignes sur les collines qui bordent au Nord et au Nord-Ouest la vaste plaine du Bigoyi, la compacte population de cette plaine qui devait être le théâtre d’une année de combats fut prise entre deux feux et mise dans la nécessité d’émigrer. Les uns s’enfuirent du côté des Allemands, les autres de votre côté. Ces gens arrachés à leurs champs durent vivre d’expédients là où ils s’établirent. Dans les lignes allemandes on cultiva beaucoup mais les soldats et surtout leurs boys plus nombreux que les soldats pillaient les cultures. Cependant sauf de rares exceptions, on ne mourrait pas de faim. Les gens creusaient les fosses, apportaient les bois nécessaires aux fortifications et étaient bien payés. Avec cet argent ils achetaient dans les pays voisins de la nourriture et des bêtes.
« Vint l’invasion. Les Allemands en se retirant prirent beaucoup de nourriture et de porteurs. Vos troupes suivirent affamées, assoiffées, victorieuses. Ce fut un désastre pour les Bagoyi (= habitants du Bugoyi). On prit leurs vivres et on prit des porteurs. Quand la troupe qui talonnait l’ennemi eut passé, il fallut encore fournir des porteurs au Commandant Van Aerde dont les magasins à Kisenyi regorgeaient de caisses de ravitaillements. C’était trop. Les indigènes fatigués de tous ces combats livrés à côté d’eux, pillés, affamés refusèrent de marcher. Ce fut la chasse à l’homme depuis le mois de mai jusqu’au mois de novembre. On n’osa plus coucher dans sa maison car on venait la nuit, on n’osa pas se montrer le jour. Errant dans la forêt et les coins reculés de leurs montagnes, ils vécurent ainsi longtemps d’herbes et de racines de bananiers. Quand vint l’ordre de faire cesser le portage au mois de novembre 1916 ; de vingt à vingt-cinq mille indigènes étaient morts, une dizaine de mille alla chercher fortune dans les pays voisins : Le Bushiru et le Kingogo, le Kanage, le Bwishaza, le Buhunde et le Mulera. Le reste ou bien continua à mourir, ou bien surtout les riches et les courageux, aidés par ce qui leur restait et par les missionnaires cultivèrent (…). Nous comptons sur votre bonté, Monsieur le Capitaine, et sur la générosité du Gouvernement belge pour donner à ces malheureux une aide efficace. AU NOM DE CEUX QUI SONT MORTS, PITIE POUR LES VIVANTS ».
Le rapport du missionnaire acheva de sensibiliser les Autorités militaires des territoires occupés sur la gravité de la situation dans une région où il avait vécu les différentes phases de la guerre.
Après avoir réuni les renseignements nécessaires sur l’état dans lequel était la zone décrite ci-dessus, l’Administrateur militaire de Kinsenyi, le capitaine Philippin écrivit au Major Commandant du Corps d’Occupation : « De toutes ces belles cultures qui jadis s’étendaient à perte de vue dans la plaine, il ne reste plus guère que des bananeraies non-entretenues. On a l’impression de se trouver en présence d’une terre vierge. La population a fui et les quelques rares qui se trouvent encore dans le pays quittent la plaine dépeuplée, où ils sont peu sûrs de se rapprocher des lieux habités. On voit dans bon nombre de huttes des tas d’ossements humains, derniers vestiges des familles disparues. Parfois un des membres rescapés végète à côté des restes des siens qu’il n’a pas eu la force de traîner à l’extérieur, ni d’appeler au secours le voisin subissant le même sort ou disparu ».
Mis au courant de ce qui se passait dans une partie des territoires occupés, le Commissaire royal fit le point pour le Ministre des Colonies, reconnaissant que si la famine sévit, les belligérants en sont responsables, mais il y a eu aussi après la défaite des Allemands « l’incurie de l’Administration dans ces malheureuses conjectures ». «Mais, poursuit le Commissaire royal, la leçon du Bugoyi doit nous rendre très circonspects vis-à-vis de population qui ont supporté jusqu’ici le plus lourd du poids de la guerre et c’est avec raison que M. Stevens s’alarme des conséquences que peuvent avoir d’incessants recrutements. Depuis plus de trois ans, ces populations ne cessent d’être traquées par les Allemands et par nous pour les besoins de transports, corvée redoutée entre toutes. Les populations vivent dans une continuelle angoisse fuyant leurs villages, abandonnant leurs travaux à la moindre alerte. Si cette insécurité persiste, il y a danger sérieux à voir la famine s’étendre à toute la région du Nord. Aussi est-il plus que temps de faire cesser les recrutements ».
La guerre qui a apporté avec elle le portage, la famine et l’insécurité étant pratiquement terminée malgré la présence actuelle des troupes, le Commissaire royal estimait que le temps était venu de « rassurer par tous les moyens les indigènes sur nos intentions », qu’il fallait « faire cesser l’état d’insécurité dans lequel vivent les indigènes, si nous ne voulons pas voir se reproduire de nouvelles calamités ». Faire renaître la sécurité, telle doit être désormais la tâche des troupes d’occupation et de l’Administration en attendant la décision du Conseil des Alliés au sujet des colonies allemandes.
L’administration du Rwanda pendant la période d’occupation militaire
Dans ses instructions au Général Tombeur, Commandant Supérieur des troupes de l’Est, le Ministre des Colonies parlait d’une « occupation éventuelle des territoires ennemis», laquelle devait atteindre un double résultat si elle se réalisait :
1° La soumission des territoires conquis par les forces belges à l’autorité exclusive de l’occupant belge ;
2° le maintien de l’ordre, par l’organisation d’une administration rudimentaire.
La réalisation du deuxième objectif dépendait de la réussite du premier. Le succès remporté par les troupes belges dans l’invasion de l’Est-Africain allemand conditionna le passage à la deuxième phase du plan du Ministre, à savoir : administrer les territoires conquis.
Qu’entendait par là le Ministre des Colonies qui. à l’époque, n’avait aucune certitude quant à l’issue de la campagne africaine ? « Il n’est pas question, écrit-il au Général Tombeur, d’établir dans le territoire conquis une administration régulière sur le modèle de l’organisation administrative de la Colonie. Le pays sera soumis au régime militaire et je comprendrais qu’il fut divisé en un petit nombre de vastes cercles coïncidant avec les grandes divisions territoriales de l’Administration allemande. A la tête de chacun de ces cercles vous placeriez un officier choisi de préférence parmi ceux qui ont appartenu au cadre territorial colonial… Votre expérience de l’Afrique me dispense d’insister sur la nécessité de vous efforcer de nous gagner le concours des chefs indigènes, en agissant sur eux à la fois par l’intimidation résultant du déploiement de notre force et par l’intérêt. Notre occupation devra se borner au maintien de la tranquillité générale du pays, spécialement de la sûreté des lignes de communication. Elle devra tendre aussi à mettre à votre disposition toutes les ressources locales en vivres et en porteurs que le pays sera susceptible de fournir par voie de réquisitions.., la population devra livrer ses armes; il lui sera notifié que tout mouvement- séditieux, tout trouble apporté à notre occupation, toute attaque contre nos convois, seront réprimés rigoureusement. Les commandants de cercle devront agir avec la plus grande fermeté, mais ils ne toléreront chez leurs subordonnés européens aucun acte de répression qui ne serait pas justifié par les circonstances. La discipline parmi les contingents préposés à l’occupation et à la garde des communications devra être maintenue strictement, la maraude et les violences dont ils se rendraient coupables seront punis sévèrement ».
Il ressort de ce texte qu’aux yeux du Ministre, l’administration qu’il entend instaurer dans les territoires conquis n’équivaut pas à un acte de souveraineté sur ces territoires. Ce qu’il faut, c’est s’assurer un gage en vue des négociations futures sur le partage des colonies allemandes. En principe donc l’occupation et l’administration des territoires de l’EstAfricain allemand est provisoire.
Ce caractère provisoire de l’administration des territoires conquis est souligné par le Ministre des Colonies lui-même dans une lettre datée d’octobre 1916 et que l’on peut considérer sinon comme un complément de celle citée ci-dessus, au moins comme son commentaire. En effet, la conquête de l’Est-Africain allemand étant chose faite depuis septembre 1916, on peut dire que ce fait a servi à rendre plus claire les vues du Ministre qui avant le déclenchement de l’offensive du Général Tombeur étaient encore fort hypothétiques. Il faut noter que son calcul s’avéra juste. Partant de la nouvelle réalité, le Ministre Renkin écrit au Général Tombeur : « Aux devoirs militaires vont en succéder d’autres d’un caractère différent, mais qui doivent retenir aussi votre attention. Nous devons, en effet, désormais pourvoir à une occupation méthodique des territoires conquis et leur assurer l’ordre et la vie publics ». Indiquant quels doivent être les caractères de cette occupation, le Ministre ajoute qu’« elle sera ferme et bienveillante à la fois, et elle ménagera, au regard de tous, le bon renom de notre pays »
En réalité, le ministre se trouve obligé de ne pas « assigner des règles définitives » et de rester dans les généralités, parce que le problème de l’occupation des colonies allemandes s’inscrit dans un cadre international qui fait que « l’initiative de l’occupant n’est pas illimitée. La Conférence de La Haye a fixé nettement les pouvoirs de celui-ci et a assigné à son action des règles précises. Nous devons nous y conformer, car le Gouvernement belge a mis sa signature au bas de cet instrument diplomatique ».
DE LACGER a vu dans le fait de l’occupation une acte de souveraineté sur le Rwanda et l’Est-Africain allemand de la part de la Belgique. Cela paraît vrai sur le plan des faits en ce sens que des actes que posaient les occupants étaient des actes qui relevaient des attributs de la souveraineté de l’Etat : législation, administration publique, limitation des libertés. Cela peut être vrai aussi aux yeux des Rwandais qui voyaient un maître puissant étranger en remplacer un autre et se comporter aussi en souverain. Sous cette réserve, il ne semble pas que l’interprétation de de LACGER soit conforme aux vues qu’avait en 1916-1917-1918 la Belgique ni juste sur le plan du droit international. Les territoires occupés n’étaient pas de ce fait des colonies de la Belgique ni des dépendances de celle-ci. Cette considération importante est soulignée dans la lettre du Ministre quand il écrit : « LE PAYS ENVAHI NE RELEVE PAS, EN DROIT, DE NOTRE COLONIE… Vous aurez constamment à vous souvenir que NOTRE OCCUPATION n’étant pas définitive, nous n’avons pas à arrêter hic et nunc le régime qui assurera le mieux le progrès de ces régions. Nous n’avons, en effet, qu’à pourvoir à des intérêts momentanés et à des situations urgentes ».
Certes, la lettre du Ministre parle de « notre nouvelle colonie ». L’expression, à notre avis, doit être retenue sur le plan des faits où il est manifeste que c’est la Belgique qui, à la période consécutive à la guerre, fait la loi. Encore faut-il ne pas exagérer cette interprétation puisque la Charte coloniale qui régit par exemple le Congo belge ne doit pas être appliquée ni un autre principe qui conduirait les pays occupés à vivre mieux que dans le cadre des institutions qu’ils ont connues jusqu’à l’invasion. Pour ces motifs, « la vie de notre nouvelle colonie ne doit pas être intense. Jusqu’à ce qu’il soit décidé de son sort, nous pouvons la laisser somnoler. Assurer notre sécurité pourvoir aux devoirs judiciaires les plus urgents et percevoir les ressources nécessaires pour couvrir, autant que possible, les frais de notre occupation, tels doivent être les objets principaux et à peu près uniques de notre effort ».
En exécution de ces instructions le Général Tombeur en s’éloignant du Rwanda y laissa, « pour assurer sa tranquillité et son loyalisme, une troupe de deux mille hommes aux ordres du Commandant Stevens ». Il revint à ce dernier d’appliquer au Rwanda les directives du Ministre des Colonies concernant les territoires conquis. Dans sa lettre n° 10 (Route) du 17 juin 1916, adressée au Commandant du 15ème Bataillon, il l’informe de ce que, sauf ordre contraire du Général en Chef, qu’il a « décidé de diviser le territoire conquis par les troupes belges en deux zones » : la zone Est devant être occupée par le 14ème Bataillon avec comme attributions « l’exploitation en porteurs et en vivres de la région conquise au profit des troupes, la mise en état de défense des places à désigner, l’organisation des étapes, la politique et l’administration indigènes ».
Conscient des difficultés prévisibles que la mise en pratique de telles mesures pouvait entraîner dans un pays mal connu, le Ministre des Colonies dans sa lettre du 27 mars 1916 avait fait appel à « l’expérience de l’Afrique » qu’avait le Général Tombeur pour s’assurer le concours des chefs indigènes dans l’exécution du plan d’occupation des territoires allemands d’Afrique à conquérir. Une fois la conquête faite, le Ministre insiste dans sa lettre d’octobre 1916 sur l’intérêt politique qu’il y a à s’assurer le concours des autorités indigènes. Ce faisant, il pose implicitement le problème des relations entre les autorités traditionnelles et les autorités de l’occupation belge. « La seule institution qui, vraisemblablement, aura survécu à la conquête sera celle des chefs indigènes. Vous aurez à voir dans quelle mesure elle pourra se concilier avec les circonstances. Il y aura peut-être un intérêt politique à la maintenir et à n’y porter qu’une main prudente ».
COMMENT FURENT LES RAPPORTS ENTRE LE POUVOIR OCCUPANT ET LES AUTORITES INDIGENES ? La question mérite l’attention en cette période où le Conquérant est soucieux de trouver les moyens de garder quelques territoires de sa conquête et où les autorités autochtones sont inquiètes du sort qui peut leur être fixé par la suite à cause de leur passé avec les Allemands, avec qui elles avaient pactisé. Ces rapports s’inscrivent dans la période d’incertitude qui va de juin 1916 à octobre 1924 (date où la Belgique a accepté le mandat sur le Rwanda et le Burundi).
Dans le cadre de la préparation à la guerre et de peur de voir les autorités Tutsi se rebeller contre l’autorité allemande en ces temps difficiles, celle-ci prit les devants pour avoir en la personne de Musinga un auxiliaire qui devenait précieux. Pour ce faire, les Allemands lui promirent de rétablir son royaume dans ses anciennes frontières, c’est-à-dire de lui restituer les provinces dont il avait été spolié en 1910 : l’île d’Idjwi, le Bwisha et le Bufumbiro. Musinga qui croyait à l’invincibilité des Allemands – ceux-ci n’avaient-ils pas vaincu la magie de la cour et réussi sans difficulté à soumettre son pays – lia sa cause à celle de ses protecteurs. Les grands du royaume ne pouvaient que partager les sentiments de celui qui les avait faits tels. L’enrôlement des Tutsi par les Allemands – si peu nombreux soient-ils – s’inscrit dans ce cadre.
L’effondrement soudain et imprévu, la retraite précipitée des troupes allemandes, l’occupation du pays par les troupes belges, produisirent une impression d’accablement autant que de dépit chez ceux qui avaient lié leur fortune à celle des Allemands. « Redoutant la colère des nouveaux « briseurs de pierres », les chefs indigènes à Kigali, dès l’apparition des troupes victorieuses, s’étaient portés au-devant du Commandement, suppliant le Père Lecoindre, Supérieur de la Station d’être à la fois leur présentateur et leur avocat. A Nyanza, MUSINGA… avait accueilli le Commandant Muller avec des sourires, puis avait rendu hommage au Général Tombeur, donnant ainsi le ton aux courtisans et aux grands. IL COURBAIT L’ECHINE DEVANT LES MAITRES DU JOUR, comptant bien en son intime sur un prochain retour de fortune qui ramènerait ses anciens protecteurs ».
Le désappointement du roi Musinga fut total. Témoin cet extrait du rapport du Major Muller, Commandant du régiment qui a pénétré dans Nyanza où résidait Musinga. Alors que la localité est occupée le 19 mai 1916, à 17 h 30, « le chef Musinga, rapporte le Major Muller, s’est immédiatement présenté et m’a fait des protestations de dévouement futur. Il m’a assuré que nous serions aidés par lui pour la subsistance de nos colonnes. Il a insisté pour que nos soldats n’abusent pas des femmes de la région et ne maltraitent pas ses gens ».
Plus expressif est le billet que Musinga fit parvenir le lendemain au Major Muller. Le souverain tiraillé, désemparé, se croit aussi traqué et cherche à apaiser le courroux du nouveau maître de son pays devant lequel il est impuissant. Aussi s’adresse-t-il au « Grand Seigneur des Belges ». Confession, contrition, irresponsabilité dans le fait de la guerre, soumission, attente du pardon ; tout se mêle dans le comportement de Musinga en ces heures pour lui tragiques. « Je suis peiné parce que cette guerre abîme mon pays, écrit Musinga au Grand Seigneur des Belges. Ensuite, moi je n’y suis pas dans les affaires des Blancs. Dans cette guerre, de par l’ordre du Grand Seigneur du Rwanda (= il faut entendre les Allemands) , j’ai cherché des vivres pour les Allemands, ensuite j’ai fourni par cet ordre des Watutsi afin qu’ils montent la garde. Cet ordre je n’ai pu le refuser. Ensuite maintenant j’ai envoyé au Grand Blanc du Rwanda pour l’interroger : « que ferai-je ? ». Il m’a dit : « La coutume de l’Europe est celle-ci, les hommes qui ne font pas la guerre restent chez eux tranquilles jusqu’à l’arrivée de l’ennemi, aussi aucun mal ne leur est fait ». Après il m’a dit aussi que les Belges arrivent chez moi, que je remplisse leurs ordres tous les jours, qu’ils resteront chez moi, sans qu’ils ne fassent du mal pour les Allemands… toi tu ne peux me faire mal parce que tu sais que je suis resté de nombreuses années avec les Allemands, nous ferons un bon pacte… Les Allemands m’ont dit : « Ensuite nous reviendrons parce qu’en Europe nous avons vaincu l’ennemi depuis le commencement jusqu’aujourd’hui et dans la suite nous les vaincrons également.
Maintenant je ne sais si cela est vrai, je sais seulement que depuis longtemps les Allemands m’ont dit vrai. Maintenant SI TU VIENS CHEZ MOI, JE T’OBEIRAI mais je te demande de ne pas abîmer mon pays inutilement, ensuite que tu ne tues point de vaches, que tu veilles sur toutes les femmes, qu’elles ne fassent pas de mal avec tes soldats »
L’aveu d’impuissance que laisse voir ce texte, l’attitude de soumission qui l’accompagne et le besoin de protection mêlé d’inquiétude à peine voilé constituent la première caractéristique de la rencontre entre les nouveaux colonisateurs et les autorités traditionnelles du Rwanda. La soumission de Musinga le place- dans une situation de dépendance, d’infériorité. Il semble qu’en réalité pour le roi Musinga, c’est le seul moyen de se défendre contre le nouvel envahisseur. La dépendance et la soumission qui caractérisaient son attitude à l’endroit de l’Administration allemande, Musinga les transfère aux conquérants belges et montre qu’il pourra se satisfaire du paternalisme colonial et, en échange, fera preuve de loyalisme : « si tu viens chez moi, je t’obéirai », « nous ferons un bon pacte».
Mettant à profit ce comportement de Musinga et des autorités qui lui sont subordonnées, l’Administration militaire belge s’organise, se montrant dans la mesure du possible bienveillante, juste, ferme et rigoureuse, animée par « un seul souci : celui de l’intérêt national » et sûre que toute velléité de rébellion serait vite écrasée. « Si notre politique doit être juste et bienveillante, à l’égard des indigènes qui nous sont soumis, écrit le Commandant du Corps d’Occupation, d’un autre côté, elle doit être ferme et rigoureuse à l’égard de ceux, qui, par des actes de mauvais gré, essayeraient d’entraver notre organisation. Dès que dans une région un acte hostile a été commis, il faut sans hésiter que cette région soit occupée militairement, et qu’elle le soit jusqu’au moment où satisfaction nous aura été donnée par l’arrestation des coupables et par la soumission des rebelles ».
Il s’agissait dans l’esprit du Corps d’Occupation de rétablir l’ordre public qu’avaient troublé les opérations militaires mais c’était aussi un moyen de prévenir de nouveaux troubles qui pourraient naître dans le pays Seules les mesures administratives qu’entraînait l’occupation du pays furent prises et ce, au fur et à mesure qu’apparaissait leur nécessité. Il appartenait au Général Tombeur d’apprécier la situation et d’agir en conséquence, lui à qui la confiance du Ministre était acquise et auquel ce dernier écrivait « je ne fais aucun doute que vous ne réussissiez dans cette nouvelle tâche aussi bien que dans la première… Votre sens pratique vous inspirera, j’en suis sûr, des conceptions simples et souples… dégagées de principes qui ne trouveraient pas leur application dans l’espèce, comme celui de la séparation des pouvoirs… Ainsi, pour ma part, j’entrevois une organisation se rapprochant de celle qu’avait conçue l’Etat Indépendant du Congo au début de son installation en Afrique. Les chefs militaires concentraient en eux à peu près toutes les fonctions administratives et judiciaires et ils remplissaient leurs missions, d’ailleurs réduites aux nécessités les plus urgentes, avec quelques collaborateurs agissant sous leur autorité ».
Sur base de principes « simples et souples » que dictait l’évolution de l’état de guerre, le Général Tombeur créa plutôt un climat favorable à l’action de ses successeurs dans les territoires occupés qu’une administration réelle. L’organisation de celle-ci aurait demandé plus de temps, ainsi que l’élargissement de la mission du Commandant en Chef des troupes belges en Afrique Orientale Allemande. Le temps Manqua et la mission resta circonscrite dans les mêmes limites, à savoir : la soumission des territoires conquis par les forces belges à l’autorité exclusive de l’occupant belge et le maintien de l’ordre par l’organisation d’une administration rudimentaire répondant aux nécessités du moment.
A la date du 31 janvier 1917, l’Administration du Grand Quartier Général fut remplacée par celle d’un « Commissaire Royal » désigné par arrêté royal du 22 novembre 1916. Aux termes de l’article premier de cet arrêté, le Commissaire Royal avait pour mission « d’exercer l’autorité du pouvoir occupant dans les territoires de l’Est Africain allemand soumis à l’occupation belge ».
Il faut remarquer que la nomination d’un Commissaire Royal est intervenue alors que la campagne n’était pas encore terminée. En effet, là résistance allemande avait freiné l’avance des Britanniques et par conséquent tenait en alerte les troupes du Général Tombeur. Dès lors, il était important d’éviter que la nomination d’un Commissaire Royal ne provoquât un chevauchement d’autorité pouvant jeter le désordre là où la discipline avait été l’un des fondements des succès des opérations menées contre les troupes allemandes.
Afin d’écarter un conflit d’attributions possible, le Ministre des Colonies traça une ligne de conduite au Commissaire Royal. « Quant à vos relations avec M. le Commandant en Chef du Corps d’opérations, elles seront réglées comme suit :
1° Dans le cas où la campagne prendrait fin, M. le Général Tombeur fera réintégrer le territoire de la Colonie au restant de nos troupes et il conservera sur elles l’entièreté du commandement.
2° Dans l’hypothèse où la campagne continuerait, le Commandant des troupes d’opérations relèvera directement du Gouvernement et exécutera les missions qui lui seront confiées sous sa seule responsabilité. Il exercera, seul, l’autorité et la discipline vis-à-vis du corps d’opérations et du personnel qui y sera adjoint… Dans l’hypothèse où, au moment de votre arrivée, une solution ne serait pas encore intervenue, vos situations respectives seront celles que fixent les deux premiers paragraphes de la deuxième hypothèse. En toutes éventualités, M. le Général Tombeur laissera dans les territoires qui forment la zone d’action belge, les troupes nécessaires pour en assurer la garde et la sécurité et elles passeront immédiatement sous votre pouvoir. De plus, dès votre arrivée, il vous remettra la direction de l’administration, à proprement parler de ces territoires ».
En fait, à l’arrivée du Commissaire Royal, la campagne avait pris fin. Ce qui peut expliquer le délai extrêmement bref (4 jours) entre les instructions susmentionnées avec différentes hypothèses et l’arrêté-loi du 5 décembre 1916 investissant le Commissaire Royal « des droits délégués dans la Colonie du Congo belge au Gouverneur général et au Procureur général ».
Ainsi, il revenait au Commissaire Royal d’organiser par étapes successives l’administration des pays occupés et d.e lui donner sa forme réelle. S’installant à Kigoma, le Général Malfeyt, Vice-Gouverneur Général du Congo, fait de ce lieu le siège de son administration. Il maintient les anciennes résidences de Gitega (au Burundi) et de Kigali (au Rwanda), et les confie à des militaires.
Mais si le Commissaire Royal possède « tous les pouvoirs requis pour assurer une bonne administration, il n’agit que comme délégué du Roi, chef du Gouvernement belge, au nom de qui la conquête s’est accomplie » Autant dire que le Commissaire Royal est le représentant de l’autorité légale dans les territoires conquis.
Agissant dans le cadre des pouvoirs et attributions que lui avaient reconnus l’Arrêté royal du 22 novembre 1916 et l’Arrêté-loi du 5 décembre 1916, le Commissaire Royal fixa l’organisation territoriale et administrative des territoires occupés. Une telle mesure était prise, lit-on dans les motifs, « dans l’intérêt d’une bonne administration» et parce qu’il convenait de « respecter dans la mesure du possible l’état des choses existant avant l’occupation belge ».
L’organisation administrative et territoriale du Gouvernement d’occupation fut ainsi réalisée par l’ordonnance-loi n° 2/5 du 6 avril 1917. Celle-ci divisait les territoires occupés en quatre circonscriptions administratives : les résidences du Rwanda et du Burundi, le territoire du Buswi et le district d’Ujiji.
L’article 4 de cette ordonnance-loi stipule : « Dans les circonscriptions constituées en Sultanats, les Résidents représentent le Gouvernement d’occupation. Ils veillent au maintien de l’ordre et de la sécurité publique. Les sultanats exercent sous la direction du Résident, leurs attributions politiques et judiciaires dans la mesure et de la manière fixées par la coutume indigène et les instructions du Commissaire Royal ».
Ainsi l’administration militaire belge s’innova pas ; elle s’inspira « conform5ment aux règles du droit des gens et dans la mesure où les circonstances le permettaient, de la ligne de conduite suivie antérieurement par l’autorité allemande… Le Haut Commissaire Royal s’efforça avant tout d’assurer la paix et l’ordre public en maintenant l’équilibre qui existait entre les groupements indigènes ».
Ceci signifie que la suprématie des Tutsi sur les Hutu fut maintenu, que le régime traditionnel tel qu’il a été décrit plus haut fut laissé en vigueur et que fut adopté le système d’administration indirecte qu’avait pratiqué le Gouvernement Impérial, abandonnant l’administration directe à ses détenteurs traditionnels.
A première vue, on peut penser que l’adoption du système d’administration est inspiré par le souci d’apaiser les inquiétudes de Musinga et de se concilier ce dernier. Il ne semble pas que ces considérations soient entrées en ligne de compte. Par contre, ce qui paraît certain et qui a été déterminant, c’est l’incertitude quant au sort qui sera réservé aux anciennes colonies allemandes. « Jusqu’à ce qu’il soit décidé de leur sort, écrit le Commissaire Royal aux Chefs de circonscriptions, ils (ces territoires) continuent à être soumis à la législation que le Gouvernement Allemand a établie. Dans la mesure où les circonstances le permettent, notre administration doit s’inspirer de la ligne de conduite suivie par nos prédécesseurs. Cette administration ne doit parer qu’à des nécessités urgentes. Il serait donc inopportun que dans l’un ou l’autre domaine, nous apportions des réformes radicales, d’autant plus qu’en agissant ainsi nous nous exposerions à encourir le reproche de méconnaître les règles du droit des gens. Mais il convient de ne pas oublier que notre occupation n’étant pas définitive, nous n’avons pas à arrêter hic et nunc le régime oui assurera le mieux le progrès des populations que nous administrons ; notre rôle est de pourvoir à des intérêts momentanés ».
S’il est donc possible que la position prise et fixée par le Gouvernement d’occupation dans son ordonnance n° 2/5 ait produit des effets bénéfiques sur les relations entre lui et les autorités autochtones, il apparaît clairement que ce n’est pas l’amélioration de ces relations qui motiva cette position.
Le rapport de 1921, précité, dit que cette ordonnance « établissait un appareil d’administration indirecte, s’efforçant d’associer les populations à la gestion de leurs intérêts collectifs, en laissant leurs pouvoirs aux autorités traditionnelles, sauf à exercer un contrôle et une action très générale de direction sur les chefs autochtones ».
Compte tenu des faits qui au cours de ce travail ont montré que dans la société rwandaise précoloniale étaient généralement considérés comme intérêts collectifs ceux qui étaient des intérêts des gouvernants et incidemment du groupe ethnique dont ceux-ci étaient issus on peut se demander, à la lecture de cet extrait du rapport, ce que le Gouvernement d’occupation militaire entendait par « intérêts collectifs ». Étaient-ce ceux qui pouvaient l’être au jugement des autorités traditionnelles ou étaient-ce ceux que l’administration- des territoires occupés indiquait ? Pouvait-on y comprendre ceux que la masse des gouvernés était à même de considérer comme étant ses intérêts ?
A ces questions, le rapport ne permet pas de répondre. Il semble cependant traduire la bonne foi de la nouvelle Administration qui, habituée à la vie de société où les intérêts du pays primaient ceux des gouvernants et ne connaissant pas la société où ils devaient agir, n’ont pas pu dès le départ percevoir la nature du système et des institutions dont ils reconnaissaient les dirigeants avec leurs prérogatives. Le précédent allemand n’était évidemment pas de nature à faire apparaître les imperfections du système traditionnel. En adoptant la ligne de conduite allemande dans ses généralités, il était dans la logique des choses de confirmer les autorités traditionnelles dans leurs pouvoirs. C’était justement l’essence de l’indirect rule. Mais étant donné les circonstances, cette confirmation des chefs autochtones ne découle pas seulement de l’adoption de l’indirect rule ; elle est liée au fait que prendre des initiatives qui changeraient la position des autorités indigènes présenterait « des inconvénients plus graves dans les territoires occupés où nous ne pouvons être qu’imparfaitement renseignés sur l’organisation politique des populations indigènes ».
Si donc le rapport voit dans les chefs traditionnels les serviteurs de la chose publique, il ne rend pas compte du fait que l’interprétation qui est donnée à cette notion n’est pas la même chez les autorités militaires d’occupation et chez les autorités traditionnelles. C’est que les conceptions de base diffèrent : là où l’administration militaire d’occupation dissocie ce qui est privé de ce qui est public, les autorités traditionnelles opèrent une confusion, étant entendu que la possession du pouvoir permet de définir l’étendue des intérêts personnels dans le chef de l’autorité et d’y adapter l’intérêt public ou collectif.
Dans ces conditions, ce ne sont pas les populations qui ont été associées à la gestion de leurs intérêts collectifs – puisqu’elles n’avaient aucun rôle à jouer dans le jeu des institutions – mais les seules autorités traditionnelles dont les intérêts se confondaient avec la chose publique qu’elles étaient censées servir.
Ce dernier aspect se trouve confirmé par le même rapport où il est dit que « la méthode de l’administration indirecte basée sur le maintien et le respect des institutions indigènes en associant des autorités autochtones à l’action européenne, assura rapidement au Rwanda, un redressement politique et économique ».
C’est donc dans la mesure où les nouveaux maîtres du Rwanda ont eu besoin de l’appui des autorités autochtones pour atteindre la population qu’ils ont cherché à respecter les pouvoirs de ces autorités.
Il faut remarquer que ce concours fut recherché dès la conquête. Dans l’immédiat, il fallait s’assurer de l’intervention du roi Musinga pour avoir dans la mesure des nécessités de la guerre le ravitaillement des troupes et les porteurs. Nous avons signalé plus haut les conséquences des réquisitions. Le succès de celles-ci était en partie dû à la collaboration de Musinga qui, on l’a vu, n’avait aucun choix pour s’y dérober.
Alors que le rapport invoqué porte sur une période où c’est encore l’état de guerre, même si les opérations militaires sont terminées, il y est aussi question du « redressement politique et économique ». Par ailleurs, on a vu que les instructions étaient formelles pour l’Administration des territoires occupés : il ne fallait ni réforme, ni innovations, on pouvait laisser « somnoler » ces territoires. Dès lors se pose la question de savoir : pourquoi ce redressement pour un pays dont l’occupation était provisoire et dont rien ne pouvait faire prévoir qu’il serait attribué au pays occupant ?
En réalité, si le pouvoir d’occupation s’est consacré à redresser la situation du pays perturbée par la guerre, il ne semble pas que ce fut d’abord avec l’objectif de reconstruire le pays dans l’intérêt de ses habitants. Ce redressement dont a dû sûrement bénéficier le Rwanda dans une certaine mesure, s’inscrivait dans un cadre plus large et plus en rapport avec les intérêts des conquérants. C’est en tous cas ce qu’indique le Ministre des Colonies au Commissaire Royal :
« Notre occupation est précaire. Il ne peut être donc question d’entreprises qui ne pourraient être achevées qu’après la guerre et dont le bénéfice n’irait qu’à nos successeurs éventuels. Notre activité doit s’exercer surtout dans les domaines où l’on peut espérer des avantages immédiats. J’approuve pleinement l’exportation vers le Congo du bétail du Rwanda. Vous ne sauriez assez la favoriser et je vous demande de vous mettre, à cet égard, en rapport avec M. le Gouverneur Général…
« Les rapports me signalent de nombreuses régions comme particulièrement favorables à la culture du riz, du café, du cacao, des pommes de terre d’Europe, des pois, du coton, du tabac, de la canne à sucre. Ces régions signalées ne souffrent pas toutes de la pénurie de main-d’œuvre. Mon désir est que, sans tarder, vous intensifiiez ces cultures de façon à pouvoir en assurer une exportation abondante. Ce sont tous produits qu’en Europe, nous nous procurons actuellement au prix des plus grandes difficultés et qu’à la fin de la guerre nous devrons acheter, pour le ravitaillement de nos populations, en grandes quantités et à des prix vraisemblablement élevés. Il est donc souhaitable qu’ils puissent nous être fournis par notre Colonie et par les Territoires que Vous administrez ».
Une telle optique exclut que les autorités de l’occupation militaire aient envisagé le redressement politique et économique dans l’intérêt du Rwanda tant que dura l’état de guerre et que la Belgique n’eut pas l’assurance de pouvoir compter le pays parmi ses possessions africaines. La lettre n° L.318/421 H ci-dessus est éclairante quant au sens qu’il faut accorder au langage du rapport. Elle lève l’équivoque pour la période antérieure à l’attribution du mandat à la Belgique.
Par contre, il semble que la politique de redressement dont parle le même rapport correspond effectivement à celle inaugurée dès que le Rwanda fut confié à la Belgique par la Société des Nations dès la fin des hostilités, c’est-à-dire, dès que l’occupation ne fut plus considérée comme « précaire » ou temporaire. C’est ce qu’exprime le rapport lorsqu’il constate que « depuis la cessation de l’état de guerre, la situation matérielle et morale des populations indigènes s’est sensiblement améliorée, la confiance est revenue, l’ordre règne partout ; des travaux de nature à favoriser le développement économique de la région ont été entrepris; l’aménagement des voies de communication a été ébauché ».
Ces observations au sujet de l’action de l’Autorité occupante indiquent en même temps dans quelles limites étaient circonscrites les relations entre cette autorité et les autorités autochtones. Celles-ci doivent rester des instruments dociles à la disposition de l’occupant. C’est là le prix de leur confirmation dans leurs charges. Elles sont des exécutants des ordres de l’autorité européenne. Pour cette dernière, dans cette période provisoire, comme plus tard d’ailleurs, «seul ce cadre peut nous assurer l’instrument indispensable à tout progrès, une autorité étendant ses ramifications à tous les éléments du corps social. Comme tel, il est irremplaçable ». Parce que ce cadre constitue un « instrument puissant et précieux, nous le soutenons et l’affermissons. En le traitant avec égards comme nous le faisons dans le Rwanda…, nous créons à notre politique des titres certains dans le sentiment populaire ».
Chacune des deux parties trouve dans cette position un ensemble d’intérêts et même s’il y a inégalité ou dépendance, celle qui est dans la situation inférieure n’est pas pour autant défavorisée sur le plan des avantages que procure l’exercice du pouvoir.
Le pacte qui est établi entre l’administration militaire d’occupation et les autorités autochtones l’est au détriment de la masse de la population, laquelle doit supporter le poids des exigences des deux autorités. L’accord est tellement total que « si certains indigènes n’exécutent pas les ordres ou les instructions qui leur ont été donnés, c’est par l’intermédiaire de leurs chefs qu’ils doivent y être contraints. Si le résultat obtenu ne peut être atteint par ce moyen, il appartiendra alors à l’autorité européenne de se transporter chez les indigènes récalcitrants et d’assurer elle-même avec le concours de la force publique l’exécution de ses décisions ».
Le respect de ces principes semble avoir donné satisfaction aux autorités militaires s’il faut en croire le rapport sur leur administration : « Les rapports entre nos soldats et les populations sont très bons, y lit-on. La grande autorité des chefs indigènes et leurs capacités politiques qui sont réelles y contribuent autant que la discipline de la troupe et le zèle des officiers ».
Il ne faut cependant pas conclure de ces considérations que les résultats furent atteints sans peine. Il a fallu souvent beaucoup d’efforts, de tact, de l’expérience et de l’autorité d’un homme comme le Major Declerck pour les obtenir.
Désigné comme Résident du Rwanda par le Commissaire Royal en exécution de l’ordonnance-loi portant organisation administrative et territoriale, il avait pour mission primordiale « d’assurer le fonctionnement normal du royaume du Rwanda ». Il s’agissait dans le premier temps de restaurer le royaume de Musinga qui, suite aux opérations militaires avait été divisé en deux zones. La conséquence qui en était résulté était qu’une partie de ses chefs s’étaient plus ou moins détachés de lui, considérant qu’il n’était plus tout à fait leur souverain puisque son pays avait été divisé sans qu’il pût en rétablir l’unité. Au contraire, il était très soumis à l’autorité européenne comme chacun de ses chefs.
Vis-à-vis de Musinga, la division du pays en deux zones présenta beaucoup d’inconvénients. Outre ces velléités d’indépendance de ses subordonnés et les réquisitions de porteurs qui le privaient d’une partie des tributs, la division du royaume en zones « ne permettait pas en effet la coordination de l’action des chefs de zone avec celle du roi Musinga ». D’où l’occupation de son pays par les contingents belges lui était rendue encore plus pénible, avec comme conséquences que « les rapports entre l’administration et le souverain devinrent bientôt assez tendus ». Cette tension était aussi aggravée par le fait que « les conceptions politiques de certains fonctionnaires territoriaux tendant à provoquer.., l’émancipation de la race dominée n’étaient pas de nature à rétablir la confiance dans l’entourage du roi »
Une telle atmosphère ne pouvait manquer de favoriser le jeu des intrigues, dans un pays où celles-ci faisaient partie de la vie particulièrement dans les sphères du pouvoir déjà avant l’arrivée des Européens. Ce n’est pas à un moment où chacun voulait s’en sortir en faisant plaisir aux nouveaux maîtres étrangers que cette ambiance d’intrigues pouvait cesser. Ce pouvait être aussi une occasion propice pour un règlement de comptes entre les puissants. Aussi, «à un moment donné Musinga fut-il accusé d’avoir voulu avec ses partisans, empoisonner le chef de la zone Est et plusieurs autres fonctionnaires »
Pareille accusation au regard de la coutume était grave et entraînait la peine de mort pour le prévenu quand elle avait pour objet une tentative dirigée contre une autorité. Ceux qui avaient dénoncé Musinga savaient donc parfaitement ce qu’ils faisaient et escomptaient que les autorités militaires répondraient à leur calcul en appliquant le châtiment prévu pour un tel fait.
Le plan faillit réussir puisque « le Parquet local, à l’intervention du chef de zone, se saisit de cette affaire ; de nombreux notables furent arrêtés et le substitut de Kigali demanda télégraphiquement à l’Auditeur Général, le 25 mars 1917, l’autorisation d’arrêter Musinga »
Cette circonstance décida le Commissaire Royal à envoyer rapidement le Major Declerck au Rwanda avec mission de remettre Musinga en confiance. « Entretemps, le Substitut de Kigali avait reçu l’ordre de suspendre l’instruction à charge de Musinga jusqu’à l’arrivée du Major Declerck »
L’incident avait coïncidé avec l’organisation territoriale des territoires occupés. Mais quand Musinga vit arriver le Major Declerck et la proclamation de son innocence, il attribua cette faveur aux « bonnes intentions du Gouvernement à son égard » et se montra « dans les dispositions les plus favorables vis-à-vis de la politique nouvelle du Major Declerck », lequel « sut tirer le meilleur parti de ces bonnes dispositions »
La suppression des zones et donc la réunification de son royaume acheva de déterminer Musinga à s’abandonner à ses nouveaux protecteurs car « ni la tradition ni la loi des ancêtres n’ont été dans ces jours mauvais de quelque secours à Musinga et à sa cour, et le roi désemparé a compris que s’obstiner dans ses vieilles méthodes de gouvernement serait compromettre définitivement sa souveraineté ».
Les autorités militaires de l’occupation ne pouvaient souhaiter meilleur résultat. La prise de conscience par Musinga de sa faiblesse – la division de son royaume en deux sans possibilité de résister, la révolte de certains de ses chefs qu’il ne put punir, la menace d’arrestation qui pesa sur lui – ouvrit la porte à la réalisation des projets de l’Administration occupante. D’où pouvait encore venir la résistance – du moins active – : d’une population mâtée ? De chefs incertains des lendemains ? D’un roi chancelant sur son- trône depuis qu’il y a accédé ?
« Nous pouvons nous féliciter des résultats obtenus, écrit le Commissaire Royal dans son rapport, qui constituent une véritable surprise ». La domination imposée étant apparemment acceptée, il restait à lui assurer des assises solides et dépouillant le roi de ce qui pouvait être une arme pouvant aller à l’encontre de l’ordre nouveau et surtout à créer des conditions susceptibles d’être déterminantes pour l’acquisition définitive des territoires occupés. C’est dans ce sens que le Major Declerck « fut également muni d’un Projet de traité à intervenir entre le Gouvernement et le roi, traité dans lequel était tracée la ligne de conduite qui devait être suivie dans les divers domaines de l’administration ».
Il n’a pas été possible de savoir quels étaient le contenu et les termes de ce projet. Cependant, on peut deviner, compte tenu de ce qui précède, que ce projet de traité ne différait pas du reste de la ligne tracée mais devait être plutôt destiné aux Puissances Alliées pour appuyer les revendications de la Puissance occupante. Il semble même que ce traité fut signé par Musinga dont il a fallu reconnaître que de son côté il a fait « tout le possible pour donner satisfaction au Gouvernement ».
La Belgique qui avait participé au partage de l’Afrique entre les Puissances coloniales n’ignorait pas le rôle joué par ce genre de traités avec les chefs indigènes pour la reconnaissance des possessions africaines d’un Etat colonisateur. L’occupation actuelle étant un fait, il fallait un titre émanant du pays occupé pour que l’occupation devînt un droit. Le traité pouvait être un atout pour que fût rendu définitif ce qui avec l’occupation militaire était temporaire.
Mais ce qui, aux yeux des populations et de Musinga lui-même marqua peut-être le plus l’administration du Major Declerck et rehaussa son prestige, ce fut l’action qu’il mena pour secourir les populations du Nord, menacées d’extinction par la famine et les épidémies ». C’était la conséquence du fait de la guerre qui fit que « ce petit pays du Bugoyi, autrefois le jardin du Rwanda, auquel le recensement d’avant-guerre attribuait cent mille habitants, soit devenu une brousse où passent les troupeaux et circulent les fauves ». Ce qui a été dit des causes et de l’ampleur de ce fléau que fut cette famine baptisée « RUMANURIMBABA ».
Assuré de la collaboration de Musinga qui « s’est engagé à fournir gratuitement les porteurs nécessaires au transport des vivres » destinés aux affamés, le Major Declerck fit aussi appel au concours des R.P. Missionnaires. De l’avis même du Commissaire Royal, ceux-ci « étaient le mieux en situation pour réaliser les moyens à mettre en œuvre pour secourir des indigènes au milieu desquels ils vivent depuis des années ».
Si l’administration se doit d’intervenir et contribuer ouvertement aux mesures prises pour enrayer la famine, elle ne le fait pas pour remplacer les missionnaires. Mais elle voit dans son intervention « l’occasion de compléter l’œuvre des missionnaires de telle manière que les indigènes ne conserveront plus aucun doute sur la part importante que les Belges ont prise à leur protection voire à leur sauvetage ».
Il paraît évident que l’action ainsi engagée n’est désintéressée dans le chef d’aucun des acteurs : pour Musinga, il sait que bouder la volonté du Blanc, c’est mettre en danger sa couronne ; pour l’Administration belge, il ne s’agit pas simplement de réaliser une œuvre humanitaire, mais, dit le Commandant Supérieur, il faut agir ainsi car « notre influence sur les populations ne pourra qu’y gagner ».
Il faut enfin noter que s’il n’y a pas lieu de douter de la générosité des
Missionnaires dans cette œuvre, ils n’ont pas manqué de saisir l’occasion pour amorcer une collaboration avec le Gouvernement, dans l’espoir que celui-ci serait un bon appui pour le cas où les circonstances l’exigeraient pour mener à bien leur apostolat. « L’Avenir est à nous, écrit le Supérieur de la Mission de Nyundo à l’Administrateur de Gisenyi, si le Gouvernement veut bien avoir pitié encore quelque temps de nos nègres. Ils sont lancés, qu’il ne fasse pas qu’ils s’arrêtent en supprimant les secours ».
Les mesures prises ne furent pas limitées à une aide pécuniaire pour l’achat de vivres. En plus Musinga fut amené à laisser cultiver les marais jusque là réservés aux vaches et à libérer d’autres terres.
Obligé de faire preuve de sa bonne volonté et de celle de ses chefs dans la collaboration avec l’Administration, il semble qu’il parvint à convaincre le Résident que la solution à la famine dépendait largement de la mise au pas des Hutu, lesquels furent présentés comme des paresseux, donc responsables en partie de la persistance de la famine. Il fallait les contraindre et leur faire produire plus. L’argument fut convainquant puisque les mesures suggérées furent prises. Dans la suite, le Major Declerck notait dans son rapport : « La paresse des Wahutu entrant pour une large part dans la famine qui sévit actuellement, Musinga a délégué des Watutsi pour les contraindre au travail et veiller à la mise en valeur des territoires propres à produire pendant la saison sèche »
On peut se demander pourquoi Musinga, qui savait bien que la famine avait ses causes dans la guerre et qui n’ignorait pas non plus qu’à cause de cette guerre la quantité des tributs que lui versaient ses sujets avait diminué, a voulu rejeter sur les Hutu la responsabilité de la famine ou du moins de sa persistance.
Musinga ne manquait pas de finesse. Conscient de sa faiblesse à l’égard du colonisateur européen, il voulait au moins se montrer son égal par rapport à ses sujets. En obtenant des Hutu de produire davantage pour enrayer la famine, son prestige s’en trouverait renforcé et il obtiendrait un appui accru chez ses protecteurs auxquels il a fait des protestations de dévouement le jour où ils les a vu envahir son pays et surtout sa capitale. Il n’est donc pas exclu que Musinga dans sa démarche ait envisagé quatre objectifs :
1° Devant les exigences du Major Declerck décidé à arrêter le fléau, Musinga voulu se dégager en indiquant les boucs-émissaires traditionnellement sans défense et par là a montré sa bonne volonté de collaborateur ;
2° En se couvrant des Hutu, Musinga a réussi à couvrir aussi ses chefs lesquels avaient été « avertis par l’Administration européenne qu’ils seront dorénavant tenus pour responsables » si la famine persistait.
3° En obtenant des Hutu de produire plus, il aurait l’occasion de recouvrer des impôts comme à l’accoutumée.
4° Afin de ne pas s’aliéner ses sujets, il devenait possible de faire intervenir l’Administration en faisant croire que les Hutu étaient rebelles aux ordres des Tutsi.
Pour le roi Musinga, il faut reconnaître qu’il remporta une victoire dès lors qu’il vit le Major Declerck admettre le point de vue selon lequel les Hutu étaient un frein à la disparition de la famine, à cause de leur paresse ! Suivant les principes adoptés (voir plus haut), au cas où les autorités autochtones ne réussiraient pas par leur contrainte sur les Hutu à satisfaire les ordres de l’Administration européenne, il appartenait à celle-ci d’intervenir avec la force publique. Ainsi, cette administration attirerait sur elle la malédiction de la population à la place des chefs indigènes.
Les difficultés n’arrêtèrent pas le Major Declerck. Avec une volonté ferme, une souplesse et une habileté témoignant de remarquables qualités d’administrateur cet officier atténua ce qui pendant des années était demeuré une catastrophe à laquelle peu de gens des régions affectées pouvaient encore espérer échapper. « A la fin de l’année 1918, le fléau s’éloigna et la contrée commença à se repeupler ».
C’est pour le remercier de l’action menée au Rwanda que le Commissaire Royal proposa au Ministre des Colonies d’« accorder, au Major Declerck à l’occasion du Nouvel An, la Croix de Chevalier de l’Ordre de Léopold pour services exceptionnels rendus dans le Rwanda dans des circonstances particulièrement difficiles ».
Mais l’œuvre du Major Declerck ne doit pas être ramenée à la seule lutte contre la famine au Rwanda. S’il eut à réaliser une grande action humanitaire, ce ne fut qu’incidemment, sa première mission étant d’ordre politique et diplomatique : maintenir dans la soumission et le loyalisme à l’égard du Gouvernement occupant les autorités et les populations du territoire conquis et en même temps promouvoir les meilleures relations avec ces mêmes autorités. En supprimant la famine, il faisait disparaître un facteur de trouble de l’ordre public. Cette suppression du fléau fut donc comme un préalable au bon accomplissement de sa mission. Cette considération ne doit rien enlever au mérite de cet officier. Au contraire elle met en vedette ses hautes qualités.
Les bonnes relations qu’il établit avec Musinga et avec les autorités autochtones ne l’empêchèrent pas de les observer et de se rendre compte des défauts et des lacunes dans le régime et dans les gouvernants. Mais aussi, il vit l’état où était tenue la masse de la population.
Il eut en fait à approfondir et à vérifier les observations de ces prédécesseurs et contemporains avant d’en tirer les conclusions. Les rapports lui signalaient que « les Watusi constituent une classe aristocratique, dominante, possédant la terre, ne travaillant pas, tenant sous sa domination et exploitant : les Wahutu agriculteurs, pressurés par les Watusi vis-à-vis desquels ils se trouvent dans une situation un peu semblable à celle des serfs du Moyen Age ». De son côté, le Lieutenant-Colonel G. Moulaert notait le 30 mai 1917 en parlant de la valeur du territoire conquis par les troupes belges : «le développement agricole du Rwanda est illimité. Seules, les conditions politiques et sociales actuelles empêchent le développement du pays. Le Roi du Rwanda est seul propriétaire de tout le bétail et de toute la terre. Il en dispose d’après son bon plaisir. Les Bahutu, cultivateurs, sont réduits en état de servage très étroit et le développement de leurs cultures est enrayé par la crainte très fondée de ne pouvoir jouir des fruits de leur travail… Les conditions politiques et sociales actuelles peuvent aisément être modifiées par un gouvernement ayant conscience de sa mission. LA PUISSANCE DU ROI DU RWANDA est plus apparente que réelle. ELLE EST NEFASTE ET NE PEUT PERDURER SOUS SA FORME ACTUELLE. EN TOUT CAS LA PUISSANCE SOUVERAINE DU RWANDA DEVRA ASSURER AUX CULTIVATEURS BAHUTU LA JUSTICE, LA LIBERTE COMPATIBLE AVEC LEUR ETAT SOCIAL ET LA LIBRE DISPOSITION DES FRUITS DE LEUR TRAVAIL ».
Pour assurer la justice à la population du Rwanda, il était indispensable de porter atteinte à la puissance néfaste du roi ; il fallait opérer des réformes constitutionnelles.
Afin de mieux saisir la portée de telles réformes si elles intervenaient, il faut se rappeler que « avant l’arrivée des Européens il ne se passait presque pas de semaine, à la capitale, où il n’y eut des exécutions sanglantes. Et si durant plusieurs semaines il n’y avait pas eu de victime, le fait paraissait tellement extraordinaire que l’expression suivante se répétait partout : « La paix règne à la capitale » (= Ni ubuhoro ibwami) ».
Si l’on tient compte du fait que « les grands chefs Batutsi, à l’instar du roi, jugeaient et condamnaient dans leurs provinces quand ils s’y trouvaient en résidence ou de passage », toute mesure qui adoucirait ou supprimerait ces pratiques témoins de la puissance des gouvernants traditionnels rwandais, ne manquerait pas d’affecter les rapports entre le pouvoir européen et les autorités indigènes.
Les conséquences d’une telle décision pouvaient être d’autant plus graves pour les relations entre les deux pouvoirs que les Allemands avaient laissé intact tout le système coutumier. Si donc PAGES remarque qu’« il n’a fallu rien moins que l’influence et la surveillance européenne pour faire cesser cet état de choses et cette façon d’agir, qui, dans la mentalité indigène faisaient qu’accuser davantage, la grandeur et la puissance royale,», il faut considérer cette remarque comme seulement applicable à la période consécutive aux réformes opérées par la Belgique et dont l’initiateur fut certainement le Commissaire Royal.
D’accord avec le gouvernement de la Métropole, il dépouilla le roi Musinga de son droit inconditionné sur la vie de ses sujets. De ce fait, cette décision s’étendait à ses chefs dans leurs provinces respectives. Désormais et en principe la peine de mort ne sera exécutée que de l’assentiment du Résident. Autrement dit, le « JUS GLADII » fut réservé au roi des Belges.
Il revint au Major Declerck de signifier à Musinga qu’il était déchu de cette prérogative. Jusque là, l’intéressé considérait ce droit comme l’attribut premier et essentiel de son autorité suprême.
Le choc que produisit cette mesure dans l’âme de celui qui avait tout fait pour s’assurer la bienveillance des nouveaux maîtres de son pays fut dur. Musinga vit dans la décision du Commissaire Royal un signe avant-coureur de sa destitution. Pour lui, les autorités européennes manifestaient par là qu’elles n’avaient pas confiance en lui malgré les preuves de dévouement qu’il avait fournies.
Si « le Grand Seigneur des Belges » (Bulamatari) avait cru en son loyalisme, il ne l’humilierait pas devant ses sujets. Musinga « et sa mère ne s’en consolèrent pas, écrit de LACGER. Cette chute brusque et imprévue aviva leur regret de la perte de la protection allemande et leur désir de la voir renaître. Elle fut à l’origine de cette résistance têtue et sournoise qui provoqua, quinze ans plus tard, leur destitution et leur relégation ».
Ce qui était en jeu pour l’Autorité de l’occupation, c’était la nécessité pour elle de concilier, d’une part, le fait d’avoir reconnu les chefs et renforcé leur autorité sur la masse du peuple, et d’autre part, le devoir de contrôler étroitement, au nom des principes des pays « civilisés », l’usage qu’ils en faisaient. Car, « si la coutume en soi n’est pas, en général, mauvaise, les chefs depuis toujours ont été tentés de la violer… Le chef a toujours pour lui le droit du plus fort… Il y a des mœurs iniques ou barbares, notamment en matière répressive où l’on trouve la vengeance privée, l’impunité des puissants, les tortures et les mutilations… Pareilles pratiques et pareils préceptes sont à réformer : tantôt par une action lente ; tantôt d’urgence ; tantôt avec une prudence extrême et tantôt avec la plus grande énergie ; mais toujours la réforme doit venir de l’autorité européenne ».
Le problème à résoudre pour l’autorité européenne revient ainsi à sauvegarder l’appui reçu d’L Musinga et de ses chefs tout en limitant leur pouvoir. Comment se passer de cet appui, de cet instrument utile pour atteindre les populations, alors que ces chefs ont, et ont toujours eu « dans le passé ‘une puissance qui, longtemps ne sera pas reconnue aux Blancs? Sans eux, le problème du gouvernement serait quelquefois insoluble ».
Il y avait donc un risque qu’il n’était pas opportun de prendre pour ne pas compromettre l’ensemble de la situation qui était encore un état de guerre. Si donc la décision de limiter le pouvoir répressif des autorités fut prise, il semble qu’elle resta surtout une décision de principe, destinée à évoluer dans son application avec les circonstances. En rendant les autorités indigènes comptables de leurs comportements à la puissance occupante, celle-ci est cependant gardée de brusquer ces précieux collaborateurs. L’attitude prise dès la conquête à l’égard de Musinga et de la hiérarchie traditionnelle constituait une gêne à casser les ponts entre les autorités, surtout si la puissance occupante comptait sur ces autorités pour s’assurer des arguments en faveur de ses revendications coloniales après les hostilités.
Il était donc indispensable de ménager spécialement le roi Musinga. C’est pourquoi, semble-t-il, « au Rwanda, le contrôle européen sur la justice indigène ne s’exerce qu’avec la plus extrême discrétion, relate le rapport de 1921. L’autorité presqu’absolue que nous avons laissée au roi s’accorderait mal avec une intervention directe de notre part dans l’administration de la justice par ses chefs.
Il suffit de signaler à Musinga les cas flagrants d’injustice dont nous avons connaissance, pour que le roi se charge de redresser le tort et de réprimer la faute »
Comme pour compenser la peine de mort dont « le fameux tambour » INDAMUTSA « donnait souvent le signal », et qu’il ne peut plus appliquer selon sa seule volonté, Musinga adopta « les peines de la prison et du fouet. Il s’en sert surtout, dit le rapport, pour réprimer des infractions contre son autorité ou contre l’autorité européenne : refus d’obéissance, refus d’obtempérer à une convocation, de payer le tribut. Il condamne également les coupables qui lui sont signalés par l’autorité européenne ».
Il est en fait difficile, dans de telles conditions, de juger de toute la portée qu’a eue dans l’immédiat cette déchéance de Musinga (et de ses chefs) de son droit de vie et de mort sur ses sujets. Cependant, il y a lieu de considérer que les principes qui régirent plus tard l’administration civile et les méthodes qu’elle appliqua furent déjà conçus et expérimentés pendant cette période d’administration militaire consécutive à la conquête.
S’agissant de réforme, il faut mentionner celles que décida le Résident Declerck et contenues dans sa lettre n° 791/2/53 de 1917:
- Un Tutsi dépouillant un Hutu de ses récoltes les lui rendra en double.
- Un Tutsi envoyant paître son bétail dans les plantations d’un Hutu payera à ce dernier le double des dégâts causés.
- Défense aux Notables d’exiger des prestations non prévues par la coutume.
Une série d’autres décisions fut prise cette fois-ci par Musinga, « contraint et forcé » par l’autorité occupante soucieuse d’alléger le fardeau que les dirigeants indigènes faisaient continuellement peser sur une partie de la population.
Il n’est pas facile d’apprécier les effets de ces réformes mais on peut supposer que ces effets ne furent pas immédiats dans certains cas puisque, par exemple, malgré la présence d’un délégué du Résident aux audiences du tribunal du roi, celui-ci « chercha souvent à détourner le cours de la justice pour sauver un défendeur à qui il s’intéresse ou pour donner raison contre tout droit à un plaignant bien en cour. Ce n’est que peu à peu que l’Administration parviendra à refréner ces abus ». Une année avant, la même Administration avait dû constater au’« il est bien rare qu’un indigène spolié puisse se faire entendre jusqu’à lui (roi) et il reste beaucoup à faire pour que la justice civile entre autochtones donne entière satisfaction ». Cette constatation sera renouvelée à la veille de la Révolution rwandaise de novembre 1959. Ce sera l’aveu de l’échec (partiel) d’une tentative de réformes inaugurée des années auparavant.
Ce qui restera acquis, c’est qu’effectivement, les Autorités militaires de l’occupation posèrent les bases d’une action qui allait se poursuivre après la dévolution à la Belgique du mandat sur le Rwanda. Même si les réformes tentées n’aboutirent pas toutes, elles furent un fait et quelquefois un coup dur pour Musinga et ses représentants. Et pour la population, elles furent l’occasion d’entrevoir la faiblesse ou l’infériorité de ses dirigeants traditionnels vis-à-vis des Blancs. Mais aussi ce fut un début de soulagement ou du moins l’annonce d’un espoir. Mais rien ne dit que la population crut au changement en sa faveur. Bien entendu, il y avait dans tout cela des manœuvres politiques de la part du pouvoir occupant. Sur l’œuvre de réforme entreprise par le Major Declerck au Rwanda et sur l’aspect politique de ses réformes, il est intéressant de lire cette lettre du roi Musinga du 27 décembre 1918.
« Au Grand Bulamatari d’Europe.
» Je viens d’apprendre que les Allemands sont battus tout à fait, et que leur roi est chassé de son pays. Il y a quelque temps déjà les soldats du Bulamatari ont chassé les Allemands de mon territoire. Les Blancs m’ont dit que la guerre était finie, que les Belges ne voulaient pas rester chez moi de force. Ils m’ont demandé ainsi qu’à mes Watwale (chefs) : voulez-vous le Bulamatari et pourquoi l’aimez-vous ? Tout de suite j’écris cive moi et mes Awalés nous voulons et nous aimons le Bulamatari pour ceci : Avant, du temps des Allemands, moi, mes Awalés et tous enfants du pays, étions tenus loin des écoles. Moi et les miens nous ne comprenions pas l’utilité des écoles. Maintenant je sais que c’est des écoles que sort l’esprit. Aussi de nombreux Watutsi savent lire et écrire car le Bulamatari m’a enseigné et fait comprendre la chose. Maintenant le Bulamatari a expliqué mes devoirs de sultan.
» Avant, croyant bien faire, je tranchais les questions suivant la coutume indigène et je croyais bien faire en tuant des gens qui faisaient mal. Les Allemands ne m’avaient jamais enseigné. Maintenant je défends et punis le pillage. J’ai supprimé le droit de vengeance. J’ai agrandi les cultures des Wahutu et fait cultiver les marais jusqu’ici réservés au bétail. Mon bétail est répandu partout et je punis celui qui veut l’enlever à l’autre qui en a l’usufruit. De même, j’ai empêché qu’on ne chasse l’indigène de son champ. Je laisse tout le monde libre de choisir sa religion car maintenant je vois que les missions me respectent et respectent mes coutumes de religion. Je veux et j’ai ordonné à tous les Watutsi et Wahutu de s’instruire et pour donner l’exemple, j’ai mis tout d’abord mes fils à l’école.
» Je défends formellement les coutumes barbares d’empaillage et l’épreuve du poison. » Le Bulamatari explique l’utilité du reboisement du pays et j’y travaille.
» J’ai expliqué et ordonné aux indigènes la culture du café, des haricots et des graines à huile. Ça pour augmenter la richesse de mon pays.
» J’ai fait construire de grandes et nombreuses routes ; j’ai fait faire des ponts sur les marais car je comprends cette utilité pour mon pays. Avant je ‘ignorais. » J’ai fait une caisse dans laquelle j’ai mis beaucoup d’argent et elle sert à empêcher l’esclavage et à soulager les pauvres, les orphelins abandonnés et à combattre la famine.
» Je sais qu’il reste encore beaucoup à faire dans mon pays ; mais moi et mon peuple voulons que le Bulamatari nous instruise, car nous avons en lui beaucoup de confiance et grâce à cela, je deviendrai un grand sultan dans un pays bien organisé.
« J’ai une grande confiance dans les Belges et je veux qu’ils restent ! Moi et les miens nous l’aimons pour sa justice et nous ne voulons personne d’autre que le Bulamatari. Les Blancs du Bulamatari aiment ma famille et nous donnent de bons conseils que nous voulons suivre. Jamais les Allemands n’ont vu ma mère ni mes femmes, ni mes enfants. Maintenant les Blancs du Bulamatari les voient, car ils ont confiance en eux et dans leur respect. Ma mère Nyirayuhi les aime beaucoup. Avant les Watwales ne voulaient pas prendre de médicaments des Blancs. A présent, grâce à la confiance, tous en prennent, femmes et enfants et tous. »
Les docteurs de Bulamatari se rendent partout où il y a de la maladie et les indigènes les aiment. » Mes enfants savent à présent lire et écrire et ils commencent à causer le français. » Pour tout ce que j’ai écrit, je veux que le drapeau du Bulamatari devienne le mien et mon peuple le désire aussi ».
Au bas du texte en Kiswahili est apposé le sceau de Musinga portant inscription « Yuhi Musinga Sultan Rwanda », autour d’un dessin représentant la partie supérieure du tronc d’une vache avec ses longues cornes. C’est à partir de ce sceau que Musinga, d’une main tremblante et incertaine, pareille à celle d’un enfant dont on guide les premiers essais en écriture, comme le laissent deviner les zigzags dans ses noms, apposa sa signature pour que nul ne doutât de son authenticité.
Témoignage important sur l’œuvre d’un homme, s’il en fut, tant sur le plan interne que sur le plan extérieur. D’abord sur le plan interne. Ce qui frappe avant tout dans ce texte, c’est l’effacement de l’auteur derrière l’homme qui est à la base des réformes. Il ne le nomme pas – car la lettre est écrite spontanément ! – mais l’originalité du style laisse percevoir que Musinga n’est plus maître de son discours. La transformation du message a modifié le déroulement de l’action. Là où il était la source, l’auteur de l’information, il s’y présente comme informateur. Aussi voit-on que dans sa lettre Musinga rend compte des changements opérés en lui par quelqu’un d’autre dont il dépend. C’est comme si ce qu’il dit avoir fait sous l’impulsion de ce quelqu’un d’autre a été pour contredire ou renier ce qu’il avait fait jusque-là. Son comportement témoigne donc d’un rejet qu’il a opéré. Les réformes dont il parle ont alors d’autant plus de signification qu’elles détruisent pour les remplacer des principes qui avaient joué un grand rôle dans la société. Dans ce cas, l’important n’est pas dans les résultats atteints au maximum, mais dans le fait qu’un nouveau principe imposé de l’extérieur bascule un ancien et se trouve admis en ses lieu et place.
Dans ces conditions, on peut se poser la question de savoir quel est le message que veut transmettre Musinga et surtout quelle en est la signification dans sa société ?
Deux points principaux nous paraissent dominer le discours du roi Musinga. Premièrement, sa lettre révèle qu’une action psychologique en profondeur est engagée par le pouvoir occupant. La référence au roi des Allemands chassé de son pays et dont Musinga était le protégé avant la conquête belge est significative à ce sujet. L’évocation de la défaite des Allemands au Rwanda par les soldats du Bulamatari est aussi révélatrice de cette action psychologique même si on a fait entendre à Musinga que les Belges ne voulaient pas rester de force. Deuxièmement, la lettre de Musinga témoigne qu’un traumatisme collectif qui l’affecte en même temps que ses chefs. « Ils m’ont demandé ainsi qu’à mes Watwales, écrit Musinga : voulez-vous le Bulamatari et pourquoi l’aimez-vous ? ».
Le roi Musinga qui savait aussi poser des questions embarrassantes à ses subordonnés semble avoir vite compris les conséquences que pouvait entraîner sa réponse, surtout qu’elle devait être justifiée. Se sentant talonné, on le voit pressé de répondre : « tout de suite, lit-on dans la lettre, j’écris que moi et mes Watwales nous voulons et nous aimons le Bulamatari… » Les preuves ? Musinga les fournit en reniant les Allemands grâce auxquels il avait pourtant gardé sa couronne, en admettant comme un mal ce qui était la preuve même de son pouvoir et de son autorité sur le peuple : la condamnation à la peine capitale ; en admettant sans autre considération que tout ce que le Bulamatari ordonne est juste : « le Bulamatari explique et j’y travaille »; enfin en s’installant dans une situation inférieure et en s’engageant à rester bon exécutant : nous voulons que Bulamatari nous instruire… je deviendrai grâce à cela un grand sultan ».
Abstraction faite de ce qui pouvait être le sentiment intime de Musinga, ce langage de la part d’une majesté qui, naguère encore, s’affirmait et était considérée comme omnipotente, montre que son univers se recroqueville, est comprimé. Ses devoirs de Sultan sont désormais ceux définis par le Bulamatari. C’est comme un vide qui se creuse, un néant ouvert, où son monde s’engloutit. Les Blancs ont été jusqu’à voir sa mère, ses femmes et ses enfants. Ainsi, il n’a plus de secrets pour lui-même ; il a réalisé qu’il n’est plus le premier maître de son pays, ni le seul : « je laisse tout le monde libre de choisir sa religion ». Plus qu’avant, dans ses réactions, on se rend compte que pour lui et pour les gouvernants indigènes, l’arrivée des Blancs a marqué la fin d’un cycle, tandis que par le même mouvement s’est ouvert un cycle nouveau.
Les gouvernants de l’époque coloniale sont des vaincus : le choc psychologique qu’ils ont subi ne se réduit pas à la seule irruption de l’inconnu, elle se manifeste aussi par une modalité particulière : la violence. Le père de Musinga a devancé le temps attendu pour recevoir le comte Von Gôtzen après que celui-ci eut administré un coup de cravache au grand chef envoyé par Rwabugiri pour prier son hôte d’attendre un peu. Au risque de subir le même sort que son messager Rwabugiri dont « le palais » était cerné déjà de soldats du Blanc s’empressa de recevoir celui-ci. L’épisode a été évoqué plus haut.
Ce qui s’est produit sous le règne de Musinga peut ainsi apparaître comme un signe de la continuité dans la volonté de domination de l’étranger sur le pays. La défaite que laisse percer sa majesté dans sa lettre signifie la ruine programmée de ses antiques traditions. Ce traumatisme de la domination européenne auquel on fait allusion ici peut être assimilé à une sorte de dépossession ; l’univers traditionnel est entamé, il est en train d’être anéanti.
L’obsession du « Bulamatari », ce « casseur de pierres », partout présente dans cette lettre, s’approfondit du sentiment qu’un événement irrémédiable a frappé les gouvernants dans leur destinée collective : AVANT NE RESSEMBLE PLUS A AUJOURD’HUI ; quelque chose a été brisé, le cycle a été rompu. Mais Musinga le constate et le dit mieux que quiconque : « Avant, du temps des Allemands. moi, mes Watwales étions tenus loin des écoles » ; « avant, croyant bien faire, je tranchais les questions suivant la coutume indigène et je croyais bien faire en tuant des gens qui faisaient mal » : « avant les Watwales ne voulaient pas prendre de médicaments des Blancs. A présent… tous en prennent ».
Ce qui se faisait avant ne se fait plus ou en tout cas pas comme avant. Est-ce dire qu’une conversion profonde s’est opérée dans le chef des gouvernants coutumiers ? Pas nécessairement, puisque ce qu’ils font aujourd’hui, c’est travailler à ce que le Bulamatari a expliqué. Autrement dit, ils ne sont que des exécutants. Ce que Musinga exprime, c’est l’effondrement d’une vision du monde jusqu’à ses catégories mentales les plus intimes.
Ce qui survit, c’est le souvenir du passé : images de l’absolutisme royal et gouvernemental, images des exactions et des spoliations. Mais derrière ces évocations se profilent des thèmes de frustration, de douleur, de doute et d’angoisse. La frustration que subissent les autorités indigènes et en particulier Musinga correspond à une véritable dépossession du monde. Ce traumatisme se perpétuera pendant la période coloniale dans la mesure où les dirigeants du pays continueront à vivre la domination coloniale comme un état inférieur de sujétion et d’humiliation. Ce thème sera rappelé à la veille de la Révolution de 1959 par le parti de l’Union Nationale Rwandaise regroupant la majorité des gouvernants du pays à cette époque : « Plus un Africain avance en instruction, plus il apprend avec beaucoup de gêne, beaucoup de déception, l’infamie des colonialistes occidentaux. Il analyse… tout devient une chaîne de faits convergeant vers un même but : l’orgueil de l’Occidental ne lui permet pas de supporter un « AUTRE HOMME QUI LUI EST EGAL ». Vous devrez donc toujours dire oui… oui à tout ce qu’il dit, et alors vous serez son ami… Pour avoir le précieux titre de collaborateur dites toujours : oui » .
Mais à ce niveau et à cette époque, les gouvernants sont dans une réaction à la domination, ils sont engagés dans un travail de reconstruction du passé qui doit alors apparaître comme une compensation. Ce travail qui est œuvre d’une activité restructurante sur le plan des mentalités, visera à répondre à une situation vécue et revécue comme catastrophe collective depuis le début de la colonisation. Ce sera le moment d’un sursaut pour réhabiliter Musinga et tous ceux qui auront été humiliés dans leur gouvernement par la domination coloniale. L’acculturation aura nourri l’esprit de révolte. A ce moment, les temps ayant changés, on considérera toute forme de collaboration avec l’Européen comme « une haute trahison vis-à-vis du Rwanda ». Pour l’instant, il faut simplement se rendre à l’évidence : la collaboration de Musinga et de ses chefs dans le sens de la soumission à l’Européen conquérant était la condition de leur maintien comme autorités.
Après cet ensemble de réflexions sur le sens que pouvait revêtir la lettre de Musinga sur le plan interne, il reste à s’interroger sur son importance et sa portée sur le plan extérieur, c’est-à-dire aux yeux du pouvoir occupant et éventuellement pour ceux qui auront à décider de la destination des colonies allemandes. Le cadre d’action du Major Declerck dépassait donc les visions de Musinga. La mission de cet officier s’inscrivait dans la perspective de l’obtention de territoires pour compenser l’effort de guerre de la Métropole et ce domaine échappait à la compétence de Musinga. Mais, celui-ci, sans le savoir, pouvait fournir des éléments utiles au but poursuivi par la Belgique et que le Ministre des Colonies avait précisé : « Si, au moment où s’ouvriront les pourparlers de paix, des modifications au statut territorial actuel de l’Afrique étaient envisagées, la détention de ce gage favoriserait les intérêts belges à tous les points de vue… Votre expérience de l’Afrique me dispense d’insister sur la nécessité de vous efforcer de nous gagner le concours des chefs indigènes, en agissant sur eux à la fois par l’intimidation résultant du déploiement de notre force et par l’intérêt».
Cet intérêt s’était précisé avec l’évolution de la situation durant la guerre. L’idée s’était faite chez les Alliés que la défaite de l’Allemagne et donc la perte de ses colonies reposerait la question du partage des territoires coloniaux du vaincu sur base des principes proches de ceux qui ont guidé les Puissances coloniales à la conférence de Berlin de 1884-1885. Dès lors qu’on serait admis à faire valoir des titres, il était de l’intérêt de chaque prétendant d’être en possession d’un maximum de preuves à ses prétentions.
La mission de réunir ses preuves ou titres fut confiée au Major Declerck au Rwanda et c’est dans le cadre de cette mission qu’il faut situer le document ci-dessus de Musinga et ceux des autres autorités indigènes qu’il sera possible d’évoquer plus loin.
La lettre de Musinga a été écrite pendant ce qui fut appelé « REFERENDUM », ou « CONSULTATION DES INDIGENES DES TERRITOIRES OCCUPES QUANT AU SORT QUI DEVAIT LEUR ETRE RESERVE APRES LA GUERRE », pour reprendre les expressions employées dans les documents de la puissance occupante.
En réalité, cette lettre se trouve au terme d’un processus de préparation du terrain destinée à placer Musinga dans un climat de confiance pour mieux l’avoir dans la suite sans le heurter. C’est pour cela qu’un sous-officier en la personne du Sous-Lieutenant Lefawe avait été « directement attaché au Sultan ». Il semble qu’il fut efficace dans son rôle encore que, plus tard, profitant de son congé, Musinga demandera au Résident de le tenir loin de sa Cour pour motif que l’administrateur Defawe se montrait familier à l’égard de Musinga et de sa mère.
En attendant, ce représentant du Résident détermina le roi Musinga à s’adresser à Bulamatari à l’occasion du 43e anniversaire du roi des Belges. Il vaut mieux écouter Musinga : « Aujourd’hui naissance Bulamatari, je veux songer et parler à Bulamatari. Hier, comme aujourd’hui et demain, il peut vivre chez moi. Je te remercie au nom de tout mon pays et de tout mon cœur pour la bonté des Belges Call sont partout. Mes enfants ont commencé à entendre parler du drapeau de Bulamatari et à l’aimer. Ils apprennent sa langue et ses coutumes, telles quelles, avec leur manière de penser ».
Ce message de Musinga n’est pas éloigné dans son expression de celui qu’il transmit par sa lettre reproduite ci-dessus. Comme celle-ci, il retint l’attention, puisque Sa Majesté le Roi des Belges (Bulamatari selon Musinga) chargea le Commissaire Royal de remercier Musinga en son nom, « de son attention et de ses sentiments de loyauté et d’attachement à la cause belge ». Ajoutant que le « Roi ne veut que le bien de Musinga et de son pays et c’est pourquoi il a donné ordre à ses soldats et à ses fonctionnaires de les traiter en amis ; Musinga peut toujours compter sur la protection du Roi et de la Belgique ».
Au même moment, le Ministre des Colonies attirait l’attention du Ministre des Affaires Étrangères sur la personne du « Grand Chef du Rwanda » dont « L’AVIS A UNE REELLE VALEUR DU POINT DE VUE POLITIQUE ».
La remise à Musinga du message du Bulamatari fut l’occasion d’une grande cérémonie dont il fut dressé procès-verbal. Accompagné notamment de l’Auditeur Militaire, et du sous-officier attaché à Musinga et des Européens présents à Nyanza, le Résident du Rwanda le Major Declerck se rendit à la résidence du roi Musinga. Là, il lui donna « solennellement lecture en langage Kiswahili et Kinyarwanda du télégramme… Les troupes belges de la garnison de Nyanza ont rendu les honneurs pendant la cérémonie. Le Sultan Musinga était entouré de tous les dignitaires de sa Cour et d’un énorme concours de population ».
Musinga fut « sensible à cette marque de haute bienveillance » de la part du Roi des Belges signale le procès-verbal. Ce fut pour lui une véritable apothéose quand il vit en visite chez lui le plus haut représentant du « Grand Seigneur d’Europe », le Commissaire Royal. A la fin de la visite, ce dernier pouvait communiquer au Ministre des Colonies : « Réception chaleureuse chez Sultan Musinga, exprime avec émotion reconnaissance de notre aide et procédés. Remerciements du choix Major Declerck et SousLieutenant Defafwe, ce dernier attaché directement au Sultan. Rapports empreints d’absolue confiance. Si Rwanda est appelé choix protectorat, roi demandera impérieusement celui des Belges. Ni Anglais, ni Allemands ne sont désirés. Cette solution intéresse très haut degré missionnaires catholiques dont maintien dans pays aléatoire sous un autre protectorat ».
La victoire des Alliés sur l’Allemagne ne faisant plus l’objet d’un doute, le sort des anciennes colonies Allemandes retenait l’attention. D’où un message comme celui-ci revêtait une grande importance pour une nation qui entendait faire valoir ses titres dans le partage des possessions coloniales allemandes. En tout cas, le Ministre des Colonies le rappela à son collègue des Affaires Étrangères : « Vous remarquerez l’importance de cette communication en ce moment où il est parlé de la consultation des populations indigènes pour déterminer le choix de la souveraineté sous laquelle ils désirent vivre ».
Il n’y avait pas de temps à perdre, il fallait battre de vitesse la convocation d’une conférence de la paix, c’est-à-dire disposé avant celle-ci du maximum d’éléments pouvant entrer en ligne – de compte pour le dédommagement des Nations qui ont eu à souffrir de la guerre provoquée par l’Allemagne. C’est dans ce but que le Ministre des Colonies ordonna au Commissaire Royal de « faire consigner semblable déclaration » et d’essayer d’obtenir une même déclaration des autres chefs importants dans d’autres parties du territoire.
En exécution de ces instructions et en profitant des dispositions favorables de Musinga le Commissaire Royal écrivit au Résident du Rwanda :
« J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que Monsieur le Ministre des Colonies a pris le plus vif intérêt au témoignage de loyalisme donné par le roi Musinga au Gouvernement d’Occupation. Le principe ayant été formulé que dans la répartition des Colonies, il serait tenu compte tant des titres et des besoins des indigènes, le moment me paraît venu de consigner dans cet ordre d’idées toute manifestation qui nous serait favorable. » Il importe en effet que notre Gouvernement à l’appui des revendications qu’il pourrait formuler sur tout ou partie des territoires occupés puisse apporter la preuve qu’une décision qui ferait droit à ces revendications serait bien accueillie par les populations intéressées.
« Il conviendrait donc que le Roi Musinga, ainsi que les chefs dissidents ou indépendants de votre ressort, dont l’importance justifierait cette demande, soient interrogés afin qu’ils aient l’occasion d’exprimer leurs desiderata à cet égard… »
Le chef assisté de ses notables et conseillers sera interrogé par vous si possible en présence du juge territorial… Dans la mesure du possible il serait opportun que le chef fasse mettre sa décision par écrit en langue indigène ».
Si l’organisation de ce « referendum » ne constitue pas la réalisation d’un programme bien défini, par contre, elle témoigne de la volonté d’un peuple dont les responsables avaient une haute idée de leurs responsabilités dans la défense de ses intérêts, sachant choisir les moyens en tenant compte des circonstances.
Dès l’ouverture de la campagne dans l’Afrique Orientale allemande, il avait été rappelé au Général Tombeur que le droit international interdit de contraindre la population d’un territoire occupé à prêter serment à la puissance ennemie. « Mais, ajoutait le Ministre, cela ne peut vous empêcher de recevoir les protestations d’obéissance et de fidélité que les indigènes nouvellement soumis à notre autorité vous feraient spontanément. Il est même de bonne politique de les provoquer car elles faciliteront notre tâche présente et elles contribueront plus tard à tirer tous les avantages de notre conquête ».
Les diverses réactions des autorités occupantes ont été orientées dans cette perspective, tandis que les comportements des gouvernants indigènes rencontrés au cours de cette analyse depuis 1916 montrent suffisamment que les attitudes prises ont été la plupart du temps provoquées tant par la contrainte que par la confiance mais toujours par un conditionnement psychologique ayant pour origine le pouvoir occupant.
Dans ces conditions, le « referendum » s’inscrit dans une certaine logique des choses. Il est comme le parachèvement d’une action entreprise sans qu’il ait été possible d’en mesurer tous les contours mais dont il devient possible de tirer beaucoup d’avantages allant au-delà de l’immédiat.
L’objectif poursuivi dépassait ainsi la vision de Musinga. N’avait-il pas été fixé en dehors de lui comme au temps où son pays avait été englobé dans une sphère d’influence étrangère sans qu’un avis fût demandé à son père ?
L’organisation de la « consultation des populations » ne doit donc pas être interprétée comme impliquant la volonté de les associer à la décision finale ou la reconnaissance du Rwanda comme « Etat » souverain (le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est une notion qui est née plus tard à l’encontre justement des principes coloniaux), mais comme un moyen de multiplier les chances de succéder à l’Allemagne dans un cadre dominé par une même philosophie coloniale.
C’est donc dans la mesure où les déclarations de Musinga et de ses notables favorisent et facilitent la consécration de la domination de l’occupant sur le plan international qu’elles sont recherchées. Ces gouvernants indigènes sont ainsi des instruments au service d’objectifs qu’ils ne peuvent pas contrôler; ils sont véritablement victimes de l’impérialisme et quand il le découvriront, ce sera trop tard.
L’importance de la lettre de Musinga susmentionnée doit être située dans cette optique d’ordre international précédent la Conférence de la Paix, sinon elle a peu de signification. Il nous semble même que sur le plan interne, elle a le sens que nous ; lui avons découvert dans la mesure où elle peut revêtir un autre sens sur un autre plan. L’observation est valable pour les différentes déclarations -faites par les chefs et les notables à la suite du roi Musinga.
Il se dégage de toutes les considérations que la lettre de Musinga, expression d’un drame intérieur que les circonstances l’amenèrent à vivre dans son royaume occupé militairement, est reçue à l’extérieur comme l’expression de la volonté libre d’un monarque dont la souveraineté sur son pays passe avant celle du pouvoir occupant. D’où il a traité d’égal à égal avec le Bulamatari et le résultat des tractations est la lettre précitée.
Ce document apparaît ainsi et est considéré dans les milieux internationaux comme un « traité », véritable accord de volonté interétatique dont Musinga nous montre la singularité avant d’y apposer sa signature : « Pour tout ce que j’ai écrit, je veux que le drapeau du Bulamatari devienne le mien et mon peuple le désire aussi ».
Pourtant, il ne s’agissait nullement d’un traité et le Major Declerck souligne dans le procès-verbal constatant le dépôt de la déclaration de Musinga qu’il s’agit d’une « requête dans laquelle il exprime le formel désir de pouvoir rester sous l’Administration belge ». En laissant ainsi l’initiative à Musinga, personne ne pourra reprocher au pouvoir occupant d’avoir employé des manœuvres pour obliger le roi du Rwanda à rester sous la domination belge. Mais d’un autre côté, la Belgique sera considérée comme désintéressée dans ses revendications en dehors de ce oui serait dans les limites de son strict droit au dédommagement. Autrement dit, si elle revendiquait le mandat sur le Rwanda, ce ne serait pas principalement à cause des avantages mais pour répondre aux vœux des populations de ce pays. Ce qui exclut tout engagement de sa part vis-à-vis du Rwanda et donc l’absence d’un traité.
En fait, il faut situer ces considérations dans le champ plus large de la discussion du problème colonial où chaque puissance coloniale essaye d’obtenir des avantages avec le minimum de frais et en sauvegardant son prestige. La politique menée pendant l’occupation militaire depuis 1916 et qui a conduit au « referendum » a eu pour axes principaux :
1° S’assurer de la soumission des autorités et des populations du territoire conquis;
2° Faire prendre conscience aux gouvernants indigènes de leur infériorité dans tous les domaines ;
3° Obtenir de ces mêmes autorités le dénigrement de l’action allemande pendant la période de leur administration ;
4° Obtenir des gouvernants indigènes un appui diplomatique indirect aux revendications coloniales en les rendant « sensibles » à la « grandeur » à laquelle seuls les Belges peuvent les conduire à la différence des Allemands, à condition qu’ils puissent rester dans le pays.
La « requête » de Musinga résume cette politique menée d’ailleurs avec beaucoup de succès.
A tout seigneur tout honneur : Cette requête fut la base du déroulement de la consultation des populations. « Voulant d’autre part avoir la conviction absolue que les vœux exprimés dans la susdite requête sont sincères et expriment bien l’opinion de tous, écrit le Résident dans son procès-verbal, avons rassemblé à Nyanza les grands Watuzis du royaume et après leur avoir donné lecture de la requête du Sultan nous avons procédé à l’interrogatoire, et ce en présence des Européens présents à Nyanza ».
Il n’est pas utile de discuter cette procédure dans le cadre de cette étude. Mais le moins que l’on puisse en dire est qu’elle ne pouvait pas ne pas aboutir à un résultat positif, ne fût-ce qu’à cause du contexte socio-politique du pays où elle se déroulait.
En effet, dans la société traditionnelle – on l’a montré dans la première partie –
1° LE CONTROLE SOCIAL est la base des comportements qu’un homme peut adopter dans son milieu, c’est-à-dire que l’on se situe toujours en fonction des réactions possibles du groupe ;
2° La première règle de vie est celle de l’UNANIMITE autour des tenants du pouvoir dans leur hiérarchie ;
3° La meilleure GARANTIE DE SES PROPRES INTERETS, c’est de ménager tous ceux qui sont susceptibles d’être plus forts que vous-même.
Dans un tel contexte, il est impensable que les chefs et notables n’approuvent pas la déclaration de Musinga dont ils tenaient leurs prérogatives, même s’ils avaient des opinions contraires. Le Conseil Supérieur du Pays même en 1958 n’osera jamais s’opposer non plus aux positions du successeur de Musinga, alors que l’on savait qu’une partie n’était pas d’accord avec ces positions sur le problème Hutu.
En outre, le fait d’avoir remarqué que Musinga comme eux-mêmes était soumis par le pouvoir européen et se trouvait incapable de changer la situation a dû être déterminant pour le « oui » massif récolté par le Bulamatari. Mieux valait être pour que contre lui !
A quel genre de questions devait-on répondre et comment furent formulées les réponses ? Sans devoir dépouiller toute l’enquête, il est cependant intéressant de donner quelques échantillons des questions et des réponses correspondantes.
Chacun des quarante deux chefs de province rassemblés à Nyanza par le Résident eut à répondre à six questions parmi lesquelles :
- La requête remise par le roi et dont la lecture vient de vous être donnée a-t-elle été faite d’accord avec vos sous-chefs ?
- Tous vos hommes partagent-ils votre façon de voir et le leur avezvous demandé ?
- Pourquoi aimez-vous les Belges ?
Aux deux premières questions ci-dessus, il fut répondu par un oui sans autre explication. Tandis qu’à la troisième, il fut répondu que c’est « parce que les Blancs du Bulamatari s’intéressent à nous et nous aiment. Parce qu’ils protègent notre Sultan et lui font beaucoup de bien et lui font comprendre tout ce qui fait du bien à notre pays ».
Parmi les réponses qui furent données aux mêmes questions dans les provinces, on peut relever par exemple celle des populations du Bugoyi, région naguère encore décimée par la famine. Nous aimons les Belges parce que « pendant la famine ils nous ont donné de la nourriture et des semences. Les procès que nous présentons sont bien examinés et bien tranchés et nous ne sommes pas maltraités par les soldats ».
Notons enfin cette réaction d’un chrétien faite au nom de ses coreligionnaires d’une des régions qui ont connu les expéditions punitives sous l’Administration allemande :
« Nous venons d’apprendre ce que vous demandez. Nous, chrétiens du Bushiru nous voulons rester sous la domination des Belges, parce que vous avez fait du bien à la contrée du Bushiru. La famine étant arrivée au Bushiru les Blancs, des Belges, nous ont aidés en nous donnant des houes. Nous aimons les Belges parce qu’ils nous ont donné des houes pour faire de nouveaux champs de pois. Maintenant que nous sommes rétablis, nous ne voulons travailler que pour les Belges. Nous préférons de loin les Belges aux Allemands. Les Blancs des Belges ont toujours aidé les Bushiru. Les Allemands étaient méchants parce qu’ils n’aimaient pas les missionnaires. Tandis que vous autres Belges vous aimez les missionnaires et les chrétiens ».
Les considérations du grand chef et des sous-chefs de la province de Kingogo se situent à un autre niveau. Ainsi, nous aimons les Belges proclament-ils parce que « nos vaches sont nombreuses, les hommes sont sur leurs collines et il ne leur est rien enlevé ». Mais l’incertitude du lendemain n’est pas étrangère au motif de la réponse : « venait d’autres Blancs, alors ce serait fini avec nous. C’est bien comme ça, voilà ce que nous voulons ».
Une réponse mérite cependant une place à part, car elle est une illustration de la conformité à la volonté d’un supérieur dont nous avons parlé plus haut. C’est celle du chef du Mulera qui « aime les Belges qui n’ont pas fait de misères à Musinga ; ce que veut Musinga, Gakwavu le veut aussi ; ce que Musinga refuse, Gakwavu le refuse aussi. Musinga veut les Belges, Gakwavuveut aussi les Belges ».
Ces quelques échantillons des réponses faites aux diverses questions posées dans ce « referendum » résument suffisamment le contenu du volumineux dossier où sont contenus les avis de presque trois cents autorités et notables donnés au nom de la population.
Si les motivations des réponses varient dans les détails suivant les régions, on peut cependant remarquer la dominance de trois thèmes dans ces réponses :
- Sentiment de gratitude pour la lutte menée contre la famine.
- La satisfaction de voir régner la tranquillité publique.
- Une certaine animosité qui a pris corps chez les gouvernants contre les Allemands.
Vu du côté du pouvoir occupant, le succès de cette consultation prouve que « les fonctionnaires eurent à cœur de remplir consciencieusement et avec tact la délicate mission qui leur était confiée », mais en même temps, « les déclarations.., ne laissent aucun doute sur la nature des sentiments qui animent les populations et sont toutes à l’avantage de l’administration belge ».
Ce qui importait au gouvernement d’occupation, c’était de disposer de preuves à l’appui de ses revendications coloniales à la Conférence de la Paix. La question de savoir si les déclarations des autorités indigènes sont sincères peut dans un tel contexte être considérée comme secondaire.
Les documents étant acquis, mieux valait ne pas insister sur la sincérité de leur contenu. Le contexte dans lequel s’est déroulé le « referendum » étant celui qui créait une situation de vainqueurs et de vaincus entre le pouvoir occupant et les indigènes, demander à ceux-ci « s’ils ne désireraient pas être administrés par une autre nation », revient à leur demander s’ils reconnaissent le vainqueur et s’ils sont conscients de leur défaite.
En répondant que tous voulaient rester sous le protectorat belge, le roi et ses notables ajoutaient : « Nous ne connaissons pas les Anglais, ni les autres nations. Nous ne connaissons que les Allemands et les Belges. Nous ne voulons plus les Allemands. Tous, nous désirons les Belges ». Ou encore : « J’aime les Belges et comme moi, mes hommes n’aiment pas d’autres nations ». Ailleurs ces réponses : « Comment pouvons-nous désirer des gens que nous ne connaissons pas? Tous ne voulons que les Belges ». « Nous voulons les Belges, il n’en faut plus d’autres ». « Nous ne connaissons pas les Anglais, nous connaissons les Allemands, mais les Belges leur sont supérieurs ».
Ces quelques indications mettent en évidence le caractère ambigu de ce referendum. D’un côté il est question de choix de son propre colonisateur, de l’autre, à une population conquise et soumise, il est proposé des candidatures soit inconnues (Angleterre, France, Hollande), soit apparemment détestées (c’est le cas de l’Allemagne vaincue), soit alors sa propre candidature.
Une des lois de la psychologie sociale rwandaise traditionnelle est de ne pas manifester un sentiment contraire à celui qu’est censé attendre de vous un supérieur. Il faut toujours prévenir les conséquences négatives d’un comportement qui peut paraître contraire à la volonté de l’autorité. La vérité, c’est celle que tient le chef. Ne pas s’y conformer, c’est rejeter l’autorité et donc se déclarer en rébellion contre celle-ci. En toute circonstance, celui qui dispose du pouvoir a toujours raison. Les convictions ou opinions contraires doivent s’effacer sans nécessairement se dissoudre devant ces principes.
C’est dans le climat issu de ces principes qu’il faut situer les réponses cidessus. Finalement le referendum peut apparaître comme un plébiscite en faveur du Gouvernement d’occupation, visant à consacrer une situation de fait. Mais vu dans cette optique de la psychologie sociale traditionnelle rwandaise, il est difficile et il serait même injuste de chercher à faire un reproche à ses organisateurs en cherchant à savoir si les indigènes étaient vraiment libres dans leur expression surtout que l’interrogatoire se faisait devant l’autorité européenne de chaque territoire assistée des autres européens « étrangers à l’administration, des missionnaires par exemple ».
Si, au vu des documents, on ne peut discuter la sympathie et même la confiance des populations à l’égard de l’autorité occupante, il y a lieu de s’interroger cependant sur la véritable signification des réactions des gens au referendum. Certes seuls les faits comptent dans un cas comme celui-ci, mais comme l’a justement vu le Major Declerck, « on peut se demander si les indigènes sont mûrs et assez consciencieux pour exprimer leurs désirs à ce sujet ».
Que se serait-il passé si une telle question avait été posée avant le referendum ? Aucun élément ne permet de répondre à cette question. Ce qui est à retenir, c’est que les documents recueillis furent considérés comme des éléments importants pour les négociations. Cette importance fut rappelée au Conseiller technique de la Délégation belge à la Conférence de la Paix : « J’ai à peine besoin d’attirer votre attention, écrit le Ministre des Colonies, sur l’importance que ces nouvelles déclarations présentent, au point de vue des décisions que la Conférence de la Paix est appelée à prendre en matière coloniale ».
A partir de ce moment, la puissance occupante paraît confiante pour envisager avec optimisme la discussion du problème colonial comme le laisse penser cet extrait pris du document : « Principes généraux de la politique coloniale belge : I. Il faut favoriser le courant qui tendra à ne pas rendre les colonies à l’Allemagne et à l’exclure complètement de l’Afrique » :
« Pour la partie des territoires allemands parcourus par nos troupes au cours de cette guerre, nous savons que les populations se sont réjouies du départ de leurs anciens maîtres. Nous avons, là-dessus, les témoignages formels de nos officiers.
» Les chefs indigènes des territoires que nous avons spécialement occupés ne cessent de nous donner les marques de leur confiance et de leurs ardentes sympathies et d’opposer la douceur de notre tutelle à l’arrogante domination de leurs anciens maîtres.
» Les messages du Sultan Musinga sont, à cet égard significatifs. Leur authenticité ne peut être mise en doute. Ils sont signés de sa main ». Et aussi frappés de son sceau !
Pour le Gouvernement de l’occupation et surtout pour ses représentants sur place, c’était une deuxième victoire. La première a été acquise par les armes ; cette fois, la ruse, l’astuce, la persuasion, ou si l’on veut la diplomatie dosée quelquefois d’intimidation caractérisèrent cette période de transition, une période d’occupation précaire, pour reprendre les termes du Ministre des Colonies.
Par-dessus une atmosphère plutôt pénible qu’ils eurent à affronter dans leur conquête, les vainqueurs surent faire passer un vent d’optimisme et de libération. Pour rassurer les habitants ils leur disent qu’ils inaugurent pour eux une ère nouvelle, une ère de liberté que les Allemands ne leur avaient pas ouverte.
Plus que parer à l’urgence, ils se sont attelés à la réorganisation du pays conquis. Le premier rôle en revient au Commissaire Royal. Le 17 mars 1917, il crée une commission administrative pour l’examen et la solution des différends relatifs aux réquisitions militaires et demandes de diverses indemnités. Le 6 avril 1917, paraît l’ordonnance-loi fixant l’organisation territoriale et administrative du pays occupé. Le 3 avril 1917 est donnée l’ordonnance-loi n° 1/6 sur la publication des actes officiels dont on peut lire dans l’article premier, alinéa 2 : « Toute décision de l’autorité imposant des obligations aux gens de couleur ou susceptible de les intéresser, sera affichée en langue Kiswahili et publiée dans la même langue par voie de proclamation ».
Parmi les mesures nombreuses qui furent prises, relevons encore l’ordonnance-loi du 15 avril 1917 créant les commissions d’hygiène ; l’ordonnanceloi du 28 avril 1917 relative aux droits de sortie sur les peaux de gros et de petit bétail ; celle du 28 avril 1917 organisant la justice répressive et civile dans les territoires occupés. Ou encore, l’ordonnance-loi du 8 mai 1918 réglementant les marchés publics; celle du 19 juin 1917 modifiant l’ordonnance allemande sur la perception d’un impôt de capitation et d’un impôt sur les habitations ; en date du 1er août 1917 : réglementation sur l’introduction, la détention et la vente des boissons alcooliques dans les territoires occupés; le 21 août 1917, réglementation de la circulation monétaire et fiduciaire ; l’ordonnance-loi du 21 mai 1917 concernant la discipline du travail.
La mission du Commissaire Royal était d’asseoir l’autorité de la Belgique sur les territoires conquis, de gagner les populations autochtones et de déclencher une atmosphère telle qu’au moment du traité de paix, la présence de la Belgique, notamment au Rwanda défiât toutes les revendications. Rien d’étonnant dans ces conditions que les mesures d’ordre social eurent ses préférences.
Au Rwanda même, ses représentants agirent dans le même sens et à ce sujet certaines déclarations faites lors du « referendum » par les populations constituent un témoignage incontestable. Cela est ici principalement à l’honneur d’un homme à qui le succès connu par le pouvoir occupant doit beaucoup. De LACGER écrit : « Dans l’ordre économique et social, le Major Declerck inaugura la transformation des pistes cyclables en routes carrossables, l’assèchement et la mise en culture des marais, les plantations massives d’arbres.
A son appel, médecins et vétérinaires engagèrent la lutte contre les contagions et la peste bovine. Quand, au premier janvier 1919, il passa le gouvernail à un résident civil, M. VAN DEN EEDE, il pouvait se rendre le témoignage qu’IL AVAIT AMORCE LES PRINCIPALES ŒUVRES DE REGENERATION DU PAYS ET AIGUILLE L’ADMINISTRATION DANS LA VOIE SURE DONT ELLE NE DEVAIT PLUS JAMAIS S’ECARTER ».
En réalité, il semble que tout en reconnaissant à cet officier les mérites de l’action menée au Rwanda, il paraît plus juste de nuancer sa réussite. S’il est vrai qu’il posa les principes d’administration qui orienteront plus tard ses successeurs sous le mandat, par contre les observations de ces derniers nous montreront que cette réussite fut très limitée dans le domaine social et économique. Mais en fait, à cette époque, ceci était secondaire, on l’a vu plus haut.
Le succès le plus important fut d’ordre politique et diplomatique. Le Major Declerck n’eut pas affaire directement aux populations. Le principe de l’indirect rule pouvait s’y opposer mais aussi l’inopportunité du moment. Il fallait ménager les susceptibilités de gouvernants dont la collaboration était jugée indispensable pour le succès de la mission : créer les conditions favorables aux revendications belges sur le pays, faire passer les chefs indigènes du climat de défiance né de la conquête à une atmosphère de confiance respectueuse des privilèges traditionnels laissés intacts par les Allemands.
Les rapports instaurés entre le pouvoir occupant et l’autorité indigène connurent certes des hauts et des bas, mais dans l’ensemble ils furent exempts de brutalités. Lorsqu’il arriva de heurter le roi et son entourage, par exemple en lui enlevant son droit de vie et de mort, on sut trouver le moyen pour le consoler de ce retrait. N’est-ce pas qu’il était de l’intérêt de Musinga de ne jamais oublier que s’il gardait sa couronne c’était grâce aux Européens ? Et puis, l’Administration occupante savait flatter son amour-propre ; l’idée qu’on lui avait inculquée du « Bulamatari » et de sa puissance l’attachait davantage à l’autorité occupante dans l’espoir de lui ressembler un jour ou d’égaler ce « briseur de pierres », sinon d’entrer dans son amitié. Il se confie au Général Malfeyt :
» J’ai appris par un soldat de Nyanza que le premier juillet est la fête du Congo et qu’on fait cette fête pour se souvenir du jour où Bulamatari a considéré le Congo comme un morceau de la Belgique. Moi aussi, je désire vous dire que je me réjouis beaucoup de ce que Bulamatari me considère de même… Je sais bien que les Blancs sont forts parce qu’ils ont été à l’école et sont devenus instruits. Donc que Bulamatari ne craigne pas de mettre une école chez moi pour instruire des gens.
» Il est très mauvais que les Allemands soient venus les premiers chez moi vu que Bulamatari aurait dû venir le premier chez moi, alors nous serions devenus instruits.
» J’aurais voulu être comme les grands sultans du Congo et mes enfants seraient devenus instruits.
» Je vous dis tout et dites-moi ce que je dois penser parce que Bulamatari fera pour moi tout ce que les Allemands n’ont pas fait pour moi…
» Demandez au Major Declerck s’il est content chez moi, il vous le dira ».
Enfin, comme pour s’associer à tous ceux qui dans le monde fêtent la fin de !a Grande Guerre, Musinga dépêche au Commissaire Royal (il écrit toujours : « Au Général Malfeyt » = Kwa General Malfeyt) :
« J’ai reçu la nouvelle que le Grand Bulamatari et ses soldats ont vaincu les Allemands. Je me réjouis beaucoup de cette grande force et me réjouis beaucoup d’être son am3.
» Je crois que si la guerre est finie, il pensera à mon pays et dites-lui que moi et mes amis nous nous réjouissons comme au Congo pour la bienveillance, les écoles et le bon travail.
» Je sais bien qu’il reste d’abord beaucoup de choses à faire pour instruire le Rwanda, mais moi je demande à suivre les leçons des Blancs.
» Je désire que le drapeau de Bulamatari soit toujours le mien. Rappelez-le-lui ».
Ainsi, au moment où l’Allemagne est vaincue et acculée au banc des accusés, le roi Musinga qui fut son protégé et son allié, lui enlève la moindre chance de reprendre un jour le Rwanda. Grâce au Major Declerck et à son administration.
Pour le Rwanda, une page coloniale était tournée avec ce premier « referendum – plébiscite ». Le titre attendu par le pouvoir occupant était obtenu. Désormais, la phase suivante se jouera en l’absence du Rwanda. A la Conférence de la Paix, on évoquera ce pays en tant que faisant partie des dépouilles du vaincu à se partager.
Mais cette évocation ne sera pas désintéressée car « le Rwanda et l’Urundi sont des pays riches en bétail, nous n’en possédons guère au Congo Belge, tandis que les Anglais qui convoitent ces richesses possèdent, rien que dans les régions du Sud Victoria, autant de bétail qu’il en existe dans nos provinces du Nord ». Il y a plus : il faut obtenir un moyen de barrer la route à une influence anglaise prédominante qui tendrait vers le Katanga et vers Kilo. L’occupation du pays étant un fait, « n’est-ce pas une raison, précisément, pour chercher à nous y asseoir solidement, à faire de ces régions industrielles, de ces réservoirs illimités de main-d’œuvre et de vivres, de ces plateaux ouverts au peuplement belge, un bloc ? Renoncer au Ruanda-Urundi, c’est accentuer la menace sur le Kivu, au moins aussi tentant pour les colons du Kenya ; c’est nous priver d’un véritable contrepoids à l’influence anglaise que nous avons à craindre »
Entre le referendum et l’attribution du mandat, ce fut le suspense, la grande attente, les questions surtout chez les gouvernants. La Belgique se verra-t-elle confirmée dans son pouvoir sur le Rwanda ? Et si les Allemands revenaient ou d’autres ? Comment seront les rapports entre les autorités indigènes et les Blancs ? La réponse à ces questions dépendra de l’issue de la Conférence de la Paix.
https://amateka.org/ladministration-du-rwanda-par-la-belgique/https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/20210610_183733.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/20210610_183733-150x150.jpgPériodes colonialesLa population du Rwanda face à la guerre 1914-1918. Si la Belgique fut contrainte à mener la guerre contre l'Allemagne en Afrique, on peut dire cependant que cette guerre fut l'occasion involontaire de réaliser ce qui quelques années auparavant faisait partie des desseins de Léopold II dans son œuvre...Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda











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