Administrer l’État indépendant du Congo

 Léopold II, qui est officiellement devenu le Roi-Souverain de l’ÉIC à partir de mai 1885, y dispose, en théorie, de tous les pouvoirs. Pour l’aider, il fait appel à une poignée de collaborateurs à Bruxelles, ainsi qu’à une administration coloniale qu’il crée de toute pièce. Pourtant, contrairement à ses successeurs, il n’ira jamais lui-même au Congo. L’ÉIC se distingue donc de l’immense majorité des autres colonies par le fait qu’il n’a pas été créé par un État mais par un individu. Mais l’État ainsi créé par Léopold n’était pas pour autant sa « propriété privée » comme on l’affirme souvent de façon erronée.

Les Congolais – que l’on estime entre dix à quinze millions – n’ont aucun droit civique reconnu. C’est le représentant du roi sur place, le Gouverneur général, qui applique les « décrets » pris à Bruxelles par le roi-souverain. Le Gouverneur ne dispose que d’un pouvoir de décision réduit, et peut tout au plus édicter des « ordonnances », soit des règlements officiels de portée plus limitée. Le vaste territoire qu’il gère est divisé en districts qui sont sous la responsabilité de près d’un millier de fonctionnaires et officiers coloniaux. La capitale, où réside le Gouverneur général, est d’abord installée dans la ville de Boma. Mais c’est à Bruxelles que sont prises les décisions importantes. Un Secrétaire d’État est chargé de la gestion à distance de la colonie. Il a sous sa responsabilité des « Directions générales », sortes de « ministères » s’occupant des Affaires étrangères, des Finances et de l’Intérieur. La distance entre Bruxelles et Boma fait que bien souvent, des ordres et directives de Belgique arrivent avec des mois de retard au Congo. Comme dans la plupart des colonies, la gestion à distance se révèle donc très compliquée.

Relations entre la Belgique et l’État indépendant du Congo

Le gouvernement et le parlement belges n’ont pas leur mot à dire sur ce qui se passe au Congo, puisqu’avant 1908, la Belgique n’a rien à voir avec l’ÉIC d’un point de vue légal. Étant le roi des Belges, Léopold II ne peut devenir le chef d’un autre état que moyennant l’approbation du Parlement belge. Cette autorisation lui est accordée par une loi spéciale, qui permet donc à Léopold d’être simultanément le souverain de la Belgique et de l’ÉIC. Cette « double couronne » portée par Léopold est le seul lien officiel entre la Belgique et le Congo. Pourtant, à plusieurs reprises, le gouvernement belge acceptera de prêter d’importantes sommes d’argent au roi pour assurer le développement de l’ÉIC, notamment la construction du chemin de fer. Il permet aussi que des militaires belges soient détachés au service de la colonie léopoldienne. Mais le roi, en tant que souverain de l’ÉIC, représente ses propres intérêts, et pas ceux de l’État belge. C’est pour cela qu’on parle de « colonie personnelle du roi ». Alors qu’il est un souverain constitutionnel en Belgique, et qu’il y a des pouvoirs limités, son emprise et sa capacité de décision pour l’ÉIC sont quasi illimitées. Cette situation changera lorsque la Belgique annexera officiellement le Congo et qu’il deviendra en 1908 sa propre colonie.

Conquêtes et guerres

En 1885, l’État indépendant du Congo n’existe que sur le papier, sous forme de traités et de frontières tracées à la hâte. La majeure partie de l’immense colonie est un territoire inconnu de Léopold et de ses collaborateurs, ainsi que du reste de l’Europe. Des expéditions militaires cartographient le Congo et occupent la région en établissant des postes d’État le long des principales rivières et routes de campagne et en forgeant des alliances avec des chefs congolais qui prêtent allégeance à Léopold II et promettent d’administrer désormais leur territoire en son nom. Les dirigeants congolais qui refusent de coopérer sont soumis de force.

Le processus d’occupation est particulièrement difficile : les ressources coloniales sont limitées, la colonie est gigantesque et difficile d’accès et de nombreuses communautés congolaises s’opposent au colonisateur. Il n’y a que le long de la côte et des principales routes d’accès que celui-ci peut aisément affirmer son pouvoir et exercer un contrôle direct. En dehors de ces régions, la gouvernance et l’exploitation du Congo sont confiées à des dirigeants congolais. S’ils ne font pas ce qu’on leur demande, une expédition punitive est organisée pour remettre de l’ordre. Nombre d’entre eux conservent cependant une grande indépendance.

Esquisse démographique de la colonie

Combien de fonctionnaires, d’officiers, de missionnaires et d’employés des entreprises coloniales conquièrent, convertissent et exploitent le Congo sous la direction de Léopold II, puis sous la souveraineté belge ? Qui sont -ils ? D’autres personnes se rendent-elles au Congo lorsque la Belgique y prend le pouvoir ? Et qu’en est-il de la population colonisée ? Que savons-nous d’eux ? Il existe peu de chiffres fiables sur le nombre d’habitants au Congo et la composition de la population colonisée, du moins durant les premières décennies après l’arrivée des Belges. Sous Léopold II et au début du régime belge, le gouvernement colonial très faible n’a pas la capacité administrative de recenser ses sujets coloniaux. Ce n’est que dans les années 1930, lorsque le contrôle belge sur le Congo et sa population augmente, que des statistiques plus fiables et des informations plus nombreuses seront disponibles. En 1930, le Congo comptait environ dix millions d’habitants.

Deux tendances importantes sont toutefois observables. Premièrement, on assiste à un déclin spectaculaire de la population du Congo au cours des premières décennies de colonisation, qui sera toutefois suivie, d’un nouvel essor. Des estimations prudentes indiquent une baisse de la population congolaise d’un à cinq millions de personnes au cours de la période de 1885 à 1930. Sous le règne de Léopold II et celui de la Belgique, la guerre, la violence, le travail forcé, la famine et les épidémies déstabilisent de nombreuses communautés congolaises entrées en contact avec le colonisateur. La mortalité augmente, la natalité diminue et beaucoup d’habitants fuient le colonisateur et disparaissent ainsi des statistiques démographiques. Il faut attendre les années 1940 et 1950 pour que la population congolaise augmente à nouveau et atteigne quinze millions d’habitants à la veille de l’indépendance en 1960. Au cours de ces deux décennies, on observe une hausse de la natalité et une baisse de la mortalité dues à la diminution de la violence coloniale, aux meilleures conditions de vie, aux mesures sociales accrues et au développement des soins de santé.

La deuxième tendance marquante est l’essor de la population colonisée à partir des années 1940. Elle concerne principalement les villes. Beaucoup de femmes et d’hommes congolais s’installent autour des centres économiques et politiques tels que Léopoldville et Thysville à l’ouest ou Luluabourg et Élisabethville à l’intérieur du pays. Ils y trouvent du travail et y entrent en contact avec le monde moderne. L’urbanisation avait toutefois commencé avant l’arrivée des colonisateurs qui choisissaient souvent de s’installer dans des lieux densément peuplés et les plus importants sur les plans politique et économique. Après la Seconde Guerre mondiale, ce processus prendra encore plus d’ampleur.

Les informations sur les colonisateurs blancs sont par contre beaucoup plus précises. Le nombre de coloniaux passe ainsi d’environ deux mille à l’époque de l’État indépendant du Congo à vingt mille dans les années 1920 et 1930. Mais c’est surtout à la fin des années 1940 que leur nombre augmente rapidement pour dépasser les 110 000 à la veille de l’Indépendance. Parmi eux, il y a de plus en plus de Belges – tant francophones que néerlandophones. Dans le Congo léopoldien, les Belges ne représentaient en effet que 50 à 60 % de la population blanche. Les autres blancs venaient de pays comme la Grande-Bretagne, l’Italie, la Suède et les Pays-Bas. Le pourcentage de Belges passe donc à près de 80 % de la population blanche totale dans les années 1950. Un nombre croissant de femmes blanches se rend également au Congo. En 1900, il n’y avait ainsi que 82 femmes – principalement des missionnaires – dans toute la colonie. En Belgique, la colonie est en effet réputée être un endroit dangereux qui ne convient donc pas aux femmes ; en outre les autorités de l’ÉIC puis du Congo belge ne poursuivaient pas une politique de peuplement dans la colonie. Dans les décennies qui suivent, surtout après la Seconde Guerre mondiale, les hommes prendront par contre l’habitude d’y emmener femme et enfants. C’est ainsi qu’à la fin des années 1940, on dénombre quelque 22 000 femmes et enfants blancs contre vingt mille hommes blancs. Parmi ces hommes, environ 15 % sont des fonctionnaires du gouvernement colonial, près de 20 % des missionnaires, plus de 45 % des personnes qui travaillent pour une entreprise coloniale et un peu moins de 20 % des travailleurs indépendants.

Toutes les personnes habitant l’État indépendant du Congo et le Congo belge ne rentrent pas forcément dans la catégorie « coloniaux » ou « colonisés », « blancs » ou « noirs ». Les Portugais, les Grecs et les Libanais – principalement actifs dans le commerce de détail – sont ainsi en quelque sorte des coloniaux de seconde zone. L’armée coloniale et les villes comme Léopoldville comptent aussi de nombreuses personnes d’origine ouest-africaine. Les milliers d’enfants métis (voir Enfants métis) et les « évolués » (voir Les « évolués ») ne rentrent pas non plus dans les subdivisions coloniales.

 Les premiers missionnaires

Les premiers missionnaires se rendent dans le Bassin du Congo pour y répandre la religion chrétienne en même temps que les premiers explorateurs et collaborateurs de Léopold II. Les protestants inaugurent le mouvement mais les congrégations catholiques leur emboîtent le pas, le plus souvent à la demande de Léopold II. Il y a à la fois des congrégations d’hommes et de femmes, une centaine en tout. Ce ne sont pas forcément des Belges (au début, il s’agit surtout d’Anglo-saxons et de Français) et ils ne dépendent pas d’un pays, mais bien de leur diocèse, ordre ou congrégation. Un partenariat entre les autorités coloniales et les missionnaires catholiques se développe. Les missionnaires convertissent, soignent et instruisent la population congolaise et contribuent ainsi à « civiliser » le Congo.

Si certains missionnaires admirent la culture des communautés congolaises qu’ils tentent de convertir et de « civiliser », nombre d’entre eux méprisent les nombreuses formes de religion congolaise qu’ils considèrent comme « barbares » et « primitives ». Pour promouvoir le message chrétien et lutter contre les pratiques religieuses existantes, certains missionnaires font parfois usage de la contrainte et de méthodes violentes (rapts d’enfants, châtiments, etc.), mais beaucoup d’autres misent également sur l’aide à la population colonisée dans de nombreux domaines, allant de l’enseignement à l’agriculture. Ils veulent ainsi stimuler la conversion vers la religion chrétienne. De nombreuses communautés congolaises sont réceptives au christianisme qui partage certaines similitudes avec leurs propres croyances. Ils lui confèrent toutefois leurs propres interprétations. L’inclusion d’éléments d’autres religions est qualifiée de « syncrétisme ».

L’exploitation économique du territoire

Dès sa création, l’État Indépendant de Congo (ÉIC) a un but essentiellement commercial. Il ne s’agit en rien d’en faire une colonie de peuplement, c’est-à-dire d’y envoyer des colons pour y rester à long terme et y fonder une société pérenne. La rentabilité devient l’objectif à atteindre, et elle passe par l’exploitation de matières premières : l’ivoire et le caoutchouc d’abord, les minerais et les produits agricoles par la suite. Une série de mesures permet l’exploitation de ces matières premières. Léopold II commence par s’approprier la quasi-totalité du territoire colonial en déclarant que toute terre non habitée ou exploitée appartient désormais à son État indépendant. Ce territoire est ensuite fragmenté en concessions allouées aux grandes entreprises, et le roi-souverain jouit lui-même d’un vaste domaine de la Couronne qu’il peut faire exploiter à sa guise. Grâce aux revenus ainsi obtenus, Léopold II peut augmenter le capital de sa « Fondation de la couronne » (qu’il fonde en 1905) pour acheter de nombreux terrains ou réaliser des travaux publics en Belgique et à l’étranger.

Pourtant, la raison d’être affichée par la propagande officielle de l’ÉIC est la «mission civilisatrice» : on veut amener le pays et sa population, jugée inférieure à « l’Homme blanc », au prétendu niveau de développement culturel, religieux, intellectuel et économique de celui-ci. Un certain nombre de coloniaux pensent réellement, de bonne foi, qu’ils participent avant tout à une aventure humanitaire et de progrès. L’exploitation économique n’est qu’un moyen comme les autres, alors qu’elle paraît actuellement comme étant la raison principale de cette colonisation.

L’exploitation intensive des ressources nécessite des voies de communication efficaces, capables d’amener en peu de temps et sans danger les marchandises vers un port maritime. Au Congo, seuls quelques kilomètres de côtes permettent un accès à la mer, à la hauteur de l’embouchure du fleuve Congo. C’est donc d’abord le transport par bateau qui se développe, le bassin du fleuve et ses nombreux affluents permettant d’atteindre une grande partie du territoire de l’ÉIC. En 1886, le port de Matadi est fondé sur l’une des rives du fleuve, situé à l’intérieur des terres peu après Boma, et permet de faire la liaison entre transport fluvial et transport maritime.

Mais le fleuve est encore indompté, et de nombreux obstacles, chutes et cataractes empêchent la navigation entre Matadi et Léopoldville, situé plus à l’intérieur du territoire. Pour éviter le transport à pied, par des porteurs, d’une grande quantité de ressources, la construction d’une ligne de chemin de fer est envisagée entre les deux villes. Entre 1890 et 1898, près de 400 km de voie ferrée ont ainsi été construits. Le chantier a coûté la vie à au moins 1932 personnes, principalement des habitants de l’État indépendant du Congo, de Zanzibar et d’Afrique de l’Ouest, mais aussi des ouvriers chinois et plus d’une centaine d’Européens.

Caoutchouc rouge

Avec le développement des nouvelles formes de transport, comme l’automobile ou le vélo, le caoutchouc devient une matière de plus en plus prisée dans le monde. L’entreprise coloniale de Léopold II est, dans un premier temps, un gouffre financier pour le roi. Obligé d’y consacrer presque toute sa fortune et d’emprunter à l’État belge, le roi voit dans le caoutchouc un moyen idéal pour enfin rendre sa colonie rentable. L’ÉIC va donc se lancer dans la récolte de sève de l’hévéa, qui sert à la fabrication du caoutchouc. Le roi et les responsables de la colonie ne vont pas cesser de pousser à toujours plus de rentabilité, ce qui va entraîner une augmentation significative du travail forcé et des violences à l’encontre de la population colonisée. Pour s’assurer une main-d’œuvre gratuite, la récolte du caoutchouc prend la forme d’un impôt. Les habitants doivent apporter à l’administrateur colonial une certaine quantité de caoutchouc solidifié récolté en forêt (l’hévéa ne se cultive pas, il faut aller récolter la sève caoutchouc sur des plantes sauvages). Dans certaines régions, ce sont des soldats congolais qui sont chargés d’amener les récoltes de la population aux colonisateurs, en échange de leur paie. S’ils n’en ont pas assez, ils ne sont pas payés. Les agents blancs de l’État et leurs auxiliaires noirs n’hésitent donc pas à terroriser et maltraiter les Congolais pour les punir du faible rendement.

Afin de contrôler la bonne utilisation des armes données aux soldats de la Force publique (l’armée coloniale constituée d’effectifs noirs et d’officiers blancs), qui ne peuvent pas servir au braconnage illégal ou être revendues, les supérieurs européens mettent en place un système de contrôle : les munitions sont comptées. Dans plusieurs endroits, les preuves de l’utilisation de munitions consistent à rapporter les mains coupées des victimes des coups de feu. Il arrive que les soldats, cherchant à masquer une mauvaise utilisation des cartouches, ramènent des mains d’autres cadavres ou de personnes vivantes qu’ils ont mutilées. L’affaire des « mains coupées » aura un grand retentissement dans l’opinion publique belge et internationale.

L’occupation et le pillage violents du Congo ont un impact très négatif sur la population. Les différentes formes de violence engendrent une importante mortalité du côté congolais. Les maladies et la malnutrition, en partie dues à l’incursion européenne, font également des ravages. On observe en outre un déclin de la natalité et de vastes mouvements de populations prenant la fuite.

Composer avec le règne de Léopold II

Où et quand ?

Comment les Congolais et les Congolaises composent-ils avec le régime de Léopold II ? La réponse à cette question dépend du moment et du lieu. L’État indépendant n’a en effet pas partout le même visage.

Il est important de garder à l’esprit que l’État du Congo est un État en devenir. En érigeant des postes d’État le long des principales routes terrestres et fluviales et en concluant des accords avec les dirigeants congolais ou en les soumettant de force, le régime colonial étend progressivement son emprise et pénètre toujours plus profondément dans le gigantesque bassin du Congo. C’est un processus particulièrement lent, loin d’être achevé à la fin du règne de Léopold. Même après deux décennies, l’État indépendant ne compte que quelques centaines de fonctionnaires et officiers blancs et dix mille soldats noirs stationnés dans une centaine de postes gouvernementaux, inégalement répartis dans la gigantesque colonie comptant des millions d’habitants. Les entreprises de caoutchouc mettent également des années à contrôler leurs concessions.

L’impact de la colonisation n’est donc pas le même partout. Dans les villes côtières comme Boma, l’État du Congo est manifestement présent depuis les années 1880. Au coeur de la forêt tropicale humide intérieure ou le long de la frontière de plus de 10 000 kilomètres, il faut parfois des décennies au régime colonial pour asseoir une présence permanente limitée et une forme de contrôle.

Tout le gigantesque bassin du Congo n’est pas aussi attractif pour le colonisateur. Certaines régions, comme la région du nord-ouest de l’Oubangui, sont, par exemple, très éloignées du centre du pouvoir colonial sur la côte atlantique ou trop peu accessibles. Elles ne sont pas intéressantes en raison du transport et de la communication trop coûteux et chronophages. Le caoutchouc ne se trouve en outre pas partout dans la colonie. Dans ces zones peu attractives, la population est parfois épargnée.

 Résistance

Pour la plupart des Congolais qui entrent en contact avec l’État indépendant ou avec les entreprises du caoutchouc, la colonisation ne signifie qu’une seule chose : le travail forcé. Les Congolais sont contraints de récolter du caoutchouc, de construire des chemins de fer, de transporter des marchandises, de produire de la nourriture ou d’effectuer d’autres formes de travail forcé comme le ramassage ou la coupe du bois pour les nombreux bateaux à vapeur qui naviguent sur le fleuve Congo. Ces tâches, toutes très impopulaires, sont mal, voire pas rémunérées. L’opposition est grande. À la fin du régime de Léopold, la résistance armée contre la production forcée de caoutchouc est si féroce dans un certain nombre de concessions qu’il n’y a presque plus de caoutchouc produit.

La rébellion n’est pourtant pas la principale forme de résistance congolaise. De nombreuses formes de résistance quotidienne sont plus petites, moins dangereuses. Certaines personnes coupent ainsi des lianes en caoutchouc dans l’espoir que le colonisateur partira lorsque le caoutchouc viendra à manquer ou se dérobent à leurs obligations de travail envers le régime colonial en abandonnant leur village et en se réfugiant dans la forêt.

 Plus que de la résistance

La résistance n’est certainement pas le seul moyen de composer avec la colonisation. La première réaction de beaucoup consiste à fuir la violence et l’exploitation coloniales. Des communautés entières migrent de l’autre côté de la frontière ou plus profondément dans la forêt tropicale, hors de portée de l’État indépendant et des entreprises de caoutchouc. Des zones entières se dépeuplent.

Il est également primordial de prendre en compte les multiples façons dont les Congolais composent avec la violence, l’exploitation et souvent le dérèglement total de leur société. La provenance des colonisateurs blancs et ce qu’ils recherchent au Congo donnent lieu à toute une série d’histoires et de rumeurs. Selon certaines, le colonisateur viendrait d’une île faite de caoutchouc, selon d’autres, les hommes blancs seraient des fantômes de défunts. Les objets puissants tels que les amulettes sont censés protéger du colonisateur ou donner de la force pour lutter contre l’oppresseur. Des décennies après le régime de Léopold, les histoires de violence, d’exploitation, de viol, de famine… se perpétuent de génération en génération. La mémoire collective a donné aux colonisateurs des surnoms tels que « le fouet » ou « l’incendiaire ». Des lieux dits comme « le village des cadavres » rappellent le début particulièrement sanglant de la période coloniale.

 Collaboration avec le colonisateur

Comme mentionné précédemment, il n’y a qu’un millier de fonctionnaires et officiers coloniaux blancs à l’époque de l’État du Congo. Les entreprises de caoutchouc et les congrégations missionnaires ne comptent qu’un nombre limité de travailleurs et missionnaires blancs. Il n’y a donc, au total, que quelques milliers de colonisateurs pour conquérir, gouverner et exploiter une région aussi grande que l’Europe occidentale et convertir la population au christianisme et au mode de pensée et de vie européen.

La seule façon de contrôler la colonie et sa population est d’embaucher des dizaines de milliers de Congolais. La poignée de fonctionnaires et d’officiers blancs de l’État indépendant, mais aussi les entreprises de caoutchouc et les missions sont contraintes de faire appel à une série d’intermédiaires congolais. L’armée coloniale (la Force publique) avec ses milliers de soldats noirs a déjà été évoquée. Mais les clercs, les guides, les interprètes, les boys (terme anglais dénigrant pour les domestiques noirs qui sont généralement des adultes), les ouvriers et les artisans de l’État du Congo, ainsi que des entreprises de caoutchouc sont également congolais.

Les dirigeants congolais sont de loin les principaux intermédiaires. Afin d’exercer malgré tout un certain contrôle, l’État indépendant en sous-effectifs – à l’instar des entreprises de caoutchouc – s’appuie principalement sur les rois, les sultans, les chefs de guerre et les chefs locaux congolais présents lors de l’arrivée des Européens. Ils sont intégrés au système colonial et gouvernent désormais leur territoire et leurs sujets au nom de Léopold II.

Collaborer avec l’État indépendant leur offre des opportunités. Un accord avec le colonisateur signifie, par exemple, pour les dirigeants congolais un soutien militaire contre des concurrents internes et des voisins hostiles, mais aussi un accès aux armes et aux produits occidentaux et à un nouveau marché pour leurs produits comme l’ivoire. Le gouvernement colonial est en outre tout sauf omnipotent. Cela donne souvent aux dirigeants locaux congolais une grande marge de manoeuvre pour continuer à gouverner dans leur propre intérêt et celui de leur peuple.

Il n’y a toutefois pas de réelle liberté de choix. Les soldats sont, par exemple, souvent d’anciens esclaves « rachetés », contraints de s’enrôler et stationnés loin de leur famille. De même, des dirigeants congolais sont généralement obligés de collaborer avec le colonisateur. L’État indépendant n’est certes pas omniprésent, mais il est capable d’envoyer des expéditions punitives pour mettre à genoux ou renverser les dirigeants les plus indisciplinés. La même chose vaut à terme pour les dirigeants qui en font trop à leur tête. Mais le jeune État indépendant ne parvient pas à faire rentrer tout le monde dans le rang et l’armée coloniale doit en permanence combattre de petites et grandes rébellions. Les sultans d’Abandia et d’Azande, qui gouvernent le nord de l’État du Congo, conservent, par exemple, une grande partie de leur indépendance. Ce n’est qu’à la fin du régime de Léopold et pendant les premières années de la domination belge qu’ils sont soumis par une série d’expéditions militaires.

 Critiques et enquêtes contre l’ÉIC

Vers 1900, les critiques à l’égard du régime violent de Léopold s’intensifient. Elles émanent initialement d’Anglo-saxons. Des articles de presse, pamphlets, discours, romans et caricatures dénoncent et diabolisent le régime de Léopold. Certaines critiques vont passer à la postérité et même marquer la culture populaire durant des décennies. C’est le cas de l’oeuvre Au coeur des ténèbres (1899) de l’écrivain polono-britannique Joseph Conrad, qui raconte de manière fictionnelle la dérive sanguinaire d’un agent colonial en Afrique centrale. L’Américain Mark Twain (auteur de Tom Sawyer) rédige en 1905 le pamphlet Le Soliloque du roi Léopold qui caricature à outrance Léopold II ; l’anglais Arthur Conan Doyle (auteur des Sherlock Holmes) publie, en 1909, Le crime du Congo. Une série de journaux anglais et américains vont publier textes et photos de victimes mutilées qui vont frapper l’imagination du grand public. Toutes ces critiques se feront sur l’ensemble de la durée de la période léopoldienne, mais aussi après, comme Twain qui publie en 1909, pour continuer à faire pression sur les nouvelles autorités coloniales. En Belgique, de nombreuses voix critiquent la politique de Léopold II au Congo (des socialistes, des libéraux progressistes et quelques démocrates-chrétiens), mais l’ampleur des protestations dans le monde anglo-saxon a fait dire aux soutiens de l’ÉIC et de Léopold II qu’il s’agissait d’un complot britannique pour s’approprier la colonie, puisque les colonies britanniques n’étaient pas mieux gérées, mais pas autant dénoncées. Cet argument est encore avancé de nos jours par certains défenseurs de la colonisation ou de Léopold II, bien que sa validité soit contestable.

Face à ces dénonciations, Léopold II va opposer une véritable campagne de propagande pour défendre son action et nier ou minimiser les actes violents et les ratés du système étatique. Il est soutenu par certains milieux catholiques et économiques belges qui ont des intérêts au Congo. Les arguments mis en avant font tous référence à la vision de la « civilisation » de l’époque. L’« action civilisatrice » sort, d’après le roi et ses soutiens, les Congolais d’une soi-disant « barbarie » en leur offrant les « bienfaits » de la civilisation occidentale. La lutte contre l’esclavagisme, forme de barbarie extrême, est un argument majeur (encore utilisé aujourd’hui), alors que l’esclavagisme est remplacé dans les faits par le travail forcé. D’autres mérites sont accordés à l’action coloniale : on vante par exemple la lutte contre l’alcoolisme alors que les entreprises pouvaient massivement importer de l’alcool.

La campagne contre les violences dans l’ÉIC mène à plusieurs enquêtes sur le système colonial en vigueur dans l’ÉIC. Le consul britannique en poste au Congo, Roger Casement, sera le premier à rédiger un rapport accablant suite à l’enquête qu’il a lui-même menée sur place en 1903. Transmis aux autorités britanniques, il parvient également à l’administration de l’ÉIC, au roi Léopold, mais aussi aux puissances signataires de la conférence de Berlin. Il conduit à la mise en place d’une Commission d’enquête instaurée par le souverain belge lui-même. Casement va s’associer avec le publiciste anglais Edmund Morel pour créer en 1904 la Congo Reform Association qui milite en Europe et aux États-Unis pour faire cesser les violences. L’une des solutions avancées est que la Belgique annexe officiellement le Congo comme sa colonie.

La Commission d’enquête, composée de trois commissaires (un Belge, un Italien, un Suisse), part au Congo en septembre 1904. Ses membres vont remonter le fleuve, de Boma jusqu’à Stanleyville, pour recueillir preuves et témoignages jusqu’en février 1905. C’est au mois d’octobre de la même année qu’elle publie ses conclusions accablantes sur le fonctionnement même de l’ÉIC : l’impôt sur le caoutchouc, le travail forcé, les violences, le pouvoir des militaires, l’avidité des grandes compagnies exploitant les ressources, les raisons de la baisse démographique, le fonctionnement de certaines missions, etc. Cependant, elle souligne aussi l’action bénéfique de l’ÉIC en certaines matières, comme la santé. Ces aspects plutôt positifs sont, pour beaucoup, dus aux pressions de Léopold II durant la rédaction du rapport pour tenter de souligner les progrès et justifier l’utilité de son oeuvre coloniale. Quoi qu’il en soit, l’enquête de la Commission va accélérer le débat sur une éventuelle mise sous tutelle belge.

 Accumulation d’objets et art colonial

La colonisation va au-delà de la domination politique et militaire et de l’exploitation économique. Le projet est également culturel. Les tentatives de conversion et de « civilisation » du peuple congolais ont déjà été évoquées dans ce dossier. Un autre aspect culturel important réside dans la fascination de la Belgique pour l’Afrique centrale et ses cultures (matérielles). Une fascination qui se manifeste, d’une part, dans la collecte, l’étude et l’exposition de centaines de milliers d’objets culturels du bassin du Congo et, d’autre part, dans de l’art belge inspiré de l’Afrique centrale et de l’esthétique centrafricaine. Tant la collecte, l’étude et l’exposition d’art congolais que la création d’une nouvelle forme d’art inspirée du Congo interviennent tout au long de l’histoire coloniale de la Belgique, mais commencent sous Léopold II.

« Collecte » d’objets congolais

Le colonisateur ne s’intéresse pas uniquement à l’ivoire ou au caoutchouc congolais. À la fin du XIXe siècle, des milliers d’objets congolais tels que des armes, des textiles, des bijoux, des poteries, des masques, des statues et des instruments de musique sont exportés vers la Belgique. La plupart de ces objets ont été superbement décorés ou réalisés dans un des nombreux styles régionaux que le Congo recèle.

Les objets ont un large éventail de significations pour les sociétés congolaises qui les produisent. Ils font office d’ustensiles, d’objets décoratifs, d’armement, d’instruments religieux ou de symboles de pouvoir. Les Belges leur confèrent un nouveau rôle. Ils aboutissent dans des collections privées (notamment dans les demeures des coloniaux), dans des expositions coloniales (comme les expositions mondiales de 1885 et 1894 à Anvers) et dans des musées tels que le Musée du Congo belge à Tervuren (Africa Museum), fondé en 1898. Ils y sont exposés en tant que souvenirs, trophées, art, objets d’étude et matériel de propagande. Les objets alimentent l’intérêt croissant des Belges pour la culture et l’art (matériels) congolais.

Des soldats, des fonctionnaires coloniaux, des marchands et des missionnaires les collectent dans l’État du Congo. Ils le font pour leur propre compte ou, par exemple, pour celui de Léopold II, qui souhaite exposer des objets en Belgique afin de susciter l’engouement de son pays pour son projet colonial. Les toutes premières expéditions ont également lieu sous le règne de Léopold dans le but spécifique de collecter des objets dits ethnographiques à des fins scientifiques. Les objets collectés sont fonction de la personne qui les collecte. On voit ainsi affluer des armes congolaises en Belgique au début de la période coloniale, car les tout premiers collectionneurs sont souvent des soldats qui s’emparent d’objets en guise de trophées lors des nombreuses guerres de conquête et expéditions punitives. Les missionnaires sont, quant à eux, fascinés par les objets religieux. Certains tentent d’effacer ces symboles de la « superstition » ou de la « sorcellerie » congolaise dans le cadre de leurs efforts de conversion. D’autres admirent les religions et cultures congolaises et essaient de mieux les comprendre en étudiant les objets religieux.

À l’époque coloniale, on utilise le terme « collectionner », un mot qui implique un objectif clair et une approche structurée. Mais c’était en réalité très peu le cas. De nombreuses collections ont, ainsi, été composées de manière aléatoire et l’origine de la plupart des objets est à peine connue. « Collecter » est en outre neutre. Or, dans les faits, les objets sont pillés, pris pour butin, achetés, échangés ou reçus en cadeau. Le tout dans un contexte colonial qui confère une position dominante au collectionneur blanc.

 Art colonial

La fascination pour le Congo inspire également de nombreux artistes belges, à partir de la fin du XIXe siècle. Le Congo et le peuple congolais sont représentés et immortalisés dans des photos, des sculptures, des peintures et de la littérature, souvent de façon fort caricaturale, à l’instar des idées coloniales stéréotypées sur le moi, « blanc civilisé », et l’autre, « noir primitif ». Les artistes belges puisent leur inspiration de leurs voyages au Congo, mais aussi en Belgique à travers la littérature, les photos, les illustrations, les objets ethnographiques et les expositions coloniales.

La fascination est d’ailleurs réciproque. Les Congolais traitent également leurs expériences avec le colonisateur blanc de manière artistique. Ils dépeignent la colonisation en céramique, en ivoire travaillé, sur des calebasses gravées, en peintures murales et sur toile et dans les motifs de leurs tapis et textiles tissés. Ils expriment ainsi leur peur et leur méfiance vis-à-vis du colonisateur, mais aussi leurs railleries et leur admiration. La culture matérielle belge plait également. Certains dirigeants congolais adoptent les vêtements occidentaux – plus particulièrement des pièces d’uniformes – et résident dans des maisons regorgeant d’objets européens.

 Colonie et mandats belges : Annexion et administration du Congo

En 1908, la question de l’annexion du Congo comme colonie de la Belgique est au centre des débats politiques et devient même un enjeu lors des élections législatives de cette même année. Le parlement vote cette annexion qui devient effective le 15 novembre 1908. Les autorités espèrent ainsi faire taire les nombreuses critiques à l’encontre des dérives du système d’exploitation mis en place par Léopold II et ses collaborateurs.

Léopold II n’est pas en faveur de cette reprise, mais il y est contraint. S’il tente d’abord d’empêcher cette passation de souveraineté, les pressions à son encontre sont plus fortes et il cède « sa » colonie. La propagande coloniale dissimulera toutefois ces aspects et plus tard – surtout après la Première Guerre mondiale – elle propagera l’image de bienfaiteur plus que celle d’exploiteur, véhiculant le mythe du souverain-père fondateur qui a généreusement fait don du Congo à la Belgique.

La Belgique tente de créer une nouvelle structure étatique, toujours sous le contrôle de Bruxelles. Le travail forcé est initialement interdit. Il ne faut pourtant pas longtemps au gouvernement belge pour instaurer des mesures contraignant la population congolaise à travailler pour les autorités et les entreprises coloniales. Les dirigeants congolais, appelés « chefs médaillés » d’après la médaille qui leur est remise lorsqu’ils coopèrent, sont associés au pouvoir, car chargés de la préservation des coutumes, mais ce sont toujours les coloniaux qui ont l’ensemble des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Le roi est toujours représenté par un Gouverneur général sur place. Léopold II décède quelques mois après la reprise, et son neveu Albert, qui avait effectué un long voyage au Congo peu de temps avant son accession au trône, s’intéresse plus que son prédécesseur au sort des Congolais, mais a beaucoup moins d’emprise sur la politique coloniale puisque son statut de monarque constitutionnel l’en empêche – au contraire de Léopold II qui, en tant que roi-souverain de l’ÉIC, régnait sur la colonie en autocrate.

La Belgique ne veut pas que la colonie affecte son propre budget et refuse de payer pour le Congo, qui devra donc financer lui-même sa colonisation. Les ressources financières de la colonie proviennent d’une part des impôts imputés à la population colonisée et d’autre part des droits de douane. La population noire finance donc largement le système qui la domine sans avoir son mot à dire sur la façon dont l’argent collecté est dépensé. Ce sont les colonisateurs qui décident des besoins de la population colonisée.

Lorsque la Belgique hérite du Congo, c’est un territoire 76 fois plus grand qu’il lui faut administrer. Malgré le développement de certaines voies de communication, il faut des semaines de voyage pour se rendre d’un bout à l’autre du pays. Dans ces conditions, il est difficile pour les responsables en poste à Léopoldville de gérer ce qui se passe dans l’ensemble du Congo. C’est pourquoi la colonie va être subdivisée en provinces, en districts et en territoires. Quelques milliers de gouverneurs, commissaires et administrateurs sont chargés de la gestion locale. Même la population blanche ne dispose d’aucun droit démocratique pour influencer la politique coloniale au Congo: il n’y a ni élections (avant 1957), ni presse libre (un régime de censure est instauré). Initialement, le droit d’association est lui aussi inexistant.

Tous ces fonctionnaires coloniaux sont des hommes blancs. Il est impossible pour un homme noir ou pour une femme d’accéder à ce poste. Les responsabilités de ces administrateurs sont nombreuses et variées en fonction des régions : gestion administrative, justice, économie, relations entre coloniaux et colonisés, agriculture, hygiène, infrastructure, enseignement, etc. Ils sont chargés de surveiller le bon fonctionnement de l’ensemble du système colonial, et d’en assurer le respect auprès des colonisés. La personnalité du fonctionnaire et sa vision des Congolais influent beaucoup sur son action. Certains sont plus intégrés, s’intéressent plus à la population colonisée et font preuve de moins de discrimination raciale que d’autres.

Le système colonial : oppressif, exploiteur et raciste

Officiellement, la Belgique apportait la « civilisation » et le « progrès » aux Congolais. La réalité est bien différente. En pratique, le système colonial du Congo belge se fonde sur l’inégalité raciale, l’exploitation et la contrainte.

Le régime belge est un régime raciste et autoritaire : le colonisateur blanc qui s’estime supérieur règne sur des colonisés noirs qualifiés de primitifs. Dans la pratique, les Congolais et les Congolaises sont en outre victimes de diverses formes de discrimination : il n’y avait ni liberté de réunion, ni liberté de presse ; ils ne pouvaient pas se rendre dans les lieux réservés aux Blancs (cafés, transports, certains lieux publics, etc.) ; ils devaient habiter dans des quartiers qui leur étaient réservés ; ils ne pouvaient se déplacer comme ils l’entendaient ; etc. En plus, les Congolais étaient souvent en butte au racisme quotidien manifesté par les Blancs (insultes, coups, etc.). Ceci ne signifie pas que tous les Européens étaient racistes ou se comportaient comme tels ; certains d’entre eux montraient certes du respect et parfois de l’amitié pour les Congolais, mais le mépris et la brutalité envers ces derniers était monnaie courante.

En deuxième lieu, le système colonial était fondamentalement basé sur l’exploitation économique et sociale et la contrainte. En effet, la population des campagnes était obligée de cultiver certains produits (par exemple le coton), sous peine d’encourir des punitions. La population congolaise était également forcée de fournir un certain nombre de jours de travail gratuit par an (pour construire ou réparer des routes, pour effectuer des travaux de portage, etc.). En outre, de très nombreux « hommes adultes et valides » (selon la terminologie de l’époque) étaient régulièrement arrachés à leur milieu d’origine (c’est-à-dire les villages et communautés rurales dont ils faisaient partie) et étaient obligés d’aller travailler dans les entreprises créées par les Blancs (mines, plantations, etc.). Les conditions de travail imposées étaient très dures ; les travailleurs ainsi réquisitionnés ne touchaient que de maigres salaires et ne jouissaient, au début, d’aucune protection médicale, sanitaire ou hygiénique. De nombreux travailleurs forcés mouraient donc rapidement : cette mortalité élevée obligeait donc les colonisateurs belges à procéder sans cesse à de nouveaux recrutements forcés – ce qui risquait de mettre en péril la survie de la population congolaise tout entière. Vers les années 1920-1930, certaines autorités coloniales et certaines grandes entreprises commençaient à se rendre compte de ce danger et ont donc introduit des mesures de protection sociale (limitation des recrutements, soins médicaux pour les travailleurs, regroupements familiaux, etc.) (voir plus loin).

 L’activité économique

Un des buts essentiels de la colonisation belge (comme de chaque colonisation contemporaine) était de faire du profit en exploitant les richesses naturelles du pays colonisé. D’énormes capitaux y sont donc investis, provenant pour l’essentiel de la Belgique elle-même. Le caoutchouc et l’ivoire, au départ sources considérables de profit pour l’ÉIC, vont rapidement devenir des ressources désuètes au fur et à mesure de l’avancée technologique du XXe siècle. D’autres matières premières vont contribuer à l’enrichissement de la colonie, car très demandées et très présentes au Congo : les minerais. C’est principalement le cuivre qui va être recherché, très abondant dans la province du Katanga, au sud-est du pays. La province en devient le quatrième producteur mondial. Les minerais précieux, comme le diamant, l’or et l’argent, et d’autres comme l’étain sont également très prisés sur les marchés mondiaux. Le pays est également riche en minerais radioactifs ; l’uranium jouera ainsi un grand rôle dans la création de la première bombe atomique produite par les États-Unis. La colonie voit également fleurir des plantations de coton, de palmiers, café, cacao et autres, gérées par des Occidentaux. Certaines grandes entreprises agroalimentaires vont s’y développer (par exemple centrées sur l’huile de palme). En Belgique, l’alimentation évolue en incorporant certains de ces produits dans la vie quotidienne (café, cacao, essences de bois, etc.). Toute cette production n’est possible que grâce à l’exploitation à outrance et souvent forcée des travailleurs congolais.

Le réseau ferroviaire commencé sous Léopold II pour transporter les marchandises continue de s’étendre dans tout le Congo belge. L’infrastructure de transports a pour but premier le développement des grandes entreprises capitalistes, qui exportent leurs productions vers les marchés mondiaux. La volonté belge de faire du Congo une « colonie modèle » passe aussi par la modernisation de toute une série de grandes villes. On y construit d’imposants bâtiments et immeubles dans des styles occidentaux. Le réseau routier, en lien avec l’apparition de la voiture, est fortement développé après la Seconde Guerre. On peut joindre Boma, sur la côte, à Stanleyville dans le Nord ou Élisabethville au Katanga en voiture. À partir des années 1920, l’aéronautique prend de l’importance et de nombreux aéroports, plus ou moins grands, sont construits. La compagnie aérienne belge Sabena fait de l’Afrique centrale sa destination phare et exploite également le réseau aérien congolais, devenant l’un des symboles de la colonie de l’après-guerre. Cependant, la question se pose de savoir qui profite réellement de certains aspects de cette modernisation : les habitants colonisés du Congo n’ont, pour la plupart, pas les moyens d’avoir un véhicule, pas l’autorisation de se rendre à l’étranger ni même de se déplacer à l’intérieur du pays, et ne profitent donc pas de ces progrès d’infrastructure. L’activité économique florissante ne touche pas ou peu les travailleurs noirs, sauf pour une minorité d’entre eux à partir des années 1950, lorsque le pouvoir d’achat de certains citadins augmente et que certains avantages sociaux sont instaurés, comme les allocations familiales.

 Les grandes entreprises capitalistes

L’économie coloniale est dominée par un nombre restreint de groupes d’investissement belges. Ceux-ci possèdent de grandes entreprises mères coloniales avec toute une série de filiales au Congo plus particulièrement axées sur une activité économique. La puissante Société Générale détient ainsi des actions dans la Compagnie du Congo pour le Commerce et l’Industrie, laquelle possède, à son tour, au Congo belge des entreprises de transport, des mines, des plantations…

Les grandes entreprises entretiennent des liens étroits avec les autorités coloniales depuis le régime de Léopold II. La plupart ont de grandes parties du Congo en concession. Elles ont en effet le droit exclusif d’exploiter certaines matières premières de la région, et plus particulièrement les minéraux comme le cuivre ou les cultures agricoles telles que le coton. En échange, les autorités coloniales reçoivent une part des actions et donc des bénéfices. Des liens se tissent également sur le plan personnel. En sortant du ministère des Colonies, une partie des hauts fonctionnaires coloniaux fait carrière au sein des grandes entreprises coloniales. En raison de leurs liens étroits, le monde des affaires et les autorités coloniales sont souvent au diapason. Les entreprises coloniales peuvent généralement peser de tout leur poids dans la prise de décision politique au Congo belge.

 L’Union minière du Haut Katanga (UMHK) est l’une des principales entreprises coloniales. Elle s’occupe principalement de l’extraction du cuivre. L’UMHK va profiter de la demande en cuivre lors de la Première Guerre mondiale pour devenir l’un des principaux producteurs mondiaux. La société devient un acteur économique et politique incontournable au Katanga, mais également dans tout le pays et sur le plan international. Elle figure parmi les plus gros employeurs en Afrique centrale. La main-d’œuvre vient en effet du Congo, mais aussi du Ruanda-Urundi et des pays alentour. Les cadres de la société demeurent des Européens. Dans un premier temps, comme c’est le cas en Europe, les conditions de vie et de travail sont très pénibles pour les mineurs, qui sont pour la plupart recrutés de force, loin de leur famille et de leur région ou pays. À partir des années 1920, les grandes entreprises vont s’efforcer d’augmenter leur productivité en mécanisant davantage la production et en instaurant une politique de protection des travailleurs avec une visée paternaliste. Les compagnies minières créent aussi des cités où elles gardent leurs travailleurs dans des quartiers ségrégés. Leur fonctionnement est un véritable État dans l’État, avec ses propres règles, ses propres infrastructures, ses propres missionnaires attachés au développement et aux soins des travailleurs noirs, etc.

Les mines de l’UMHK produisent plus que du cuivre. À partir des années 1920, les mineurs extraient également de l’uranium. Ce minerai est raffiné dans des usines belges pour en extraire le radium radioactif. Le radium est utilisé pendant l’entre-deux-guerres à des fins médicales, par exemple pour les radiothérapies. Dans les années 1930, des chercheurs démontrent le grand potentiel de l’uranium en tant que puissante source d’énergie ou nouvelle arme. L’intérêt des grandes puissances grandit. L’Europe traverse des turbulences et l’UMHK décide donc de déplacer une partie de ses réserves stratégiques en Belgique vers les États-Unis et la Grande-Bretagne, juste avant la Seconde Guerre mondiale. C’est cet uranium qui servira à fabriquer la bombe atomique larguée sur Hiroshima en 1945.

Progrès de la santé ?

La colonisation belge a également une dimension sociale. Elle investit ainsi dans les soins de santé au nom de la mission civilisatrice. La lutte contre les maladies tropicales, contre la mortalité infantile, contre la sous-nutrition, etc., va faire partie des actions entreprises par les congrégations missionnaires d’hommes et de femmes et les autorités publiques, surtout à partir des années 1930. L’État colonial se charge de la salubrité publique en menant des campagnes pour éradiquer les moustiques porteurs de maladies, en assainissant les zones marécageuses, etc., et va également assurer la gratuité des soins de santé dans toute la colonie. Les grandes entreprises pharmaceutiques vont, quant à elles, trouver les matières premières pour la fabrication de leurs médicaments. Les trois acteurs de la colonisation s’allient même dans la lutte contre les maladies, en prônant notamment la vaccination : l’État mène des campagnes pour la promouvoir, les entreprises obligent leurs employés à se faire vacciner, et les missionnaires, médecins et autres s’occupent de la prodiguer. Ainsi, après 1945, le système médical des colonies belges est l’un des plus développés en Afrique subsaharienne. Certaines régions figurent parmi les plus salubres du continent, et les maladies qui y étaient endémiques, comme la maladie du sommeil, diminuent sensiblement.

Les Belges sont fiers de leurs accomplissements coloniaux en matière de soins de santé. Des milliers d’hommes et de femmes se sentent appelés à travailler pour le secteur médical au Congo pour venir en aide aux Congolais. Il faut néanmoins porter un regard critique sur les soins de santé coloniaux. La colonisation est tout d’abord responsable de la propagation de certaines maladies. Affaiblie par la malnutrition et le travail forcé, la population y est en effet plus vulnérable. La migration du travail forcé et les flux de réfugiés permettent à des maladies telles que le paludisme et la maladie du sommeil de prospérer en épidémies sous le règne de Léopold II et durant les premières décennies de la domination belge. Au départ, les soins médicaux s’adressent uniquement aux coloniaux blancs, pas aux colonisés noirs. Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale que l’appareil médical s’occupe également de la population congolaise. Mais tout le monde n’aura pas pour autant accès aux soins de santé coloniaux. Les ressources sont limitées et l’infrastructure médicale et les campagnes de vaccination ne couvrent pas toute la colonie. Le système colonial n’investit pas dans les soins de santé dans le seul but philanthropique. Une population ouvrière en bonne santé sert en effet aussi les intérêts économiques.

Il est également important de raconter l’histoire du point de vue méconnu des Congolais. Les soins de santé du gouvernement colonial et des missions reposent ainsi sur des Congolais et Congolaises formés pour jouer des rôles subalternes dans le secteur de la santé en tant qu’infirmières, assistants médicaux, employés administratifs, sœurs et frères hospitaliers… Beaucoup de Congolais se méfient de la médecine occidentale et continuent également à recourir à leur propre médecine.

 Enseignement sous-développé

L’enseignement joue également un rôle prépondérant dans la « mission civilisatrice » de la Belgique. Déjà en 1906, l’ÉIC passe un accord avec l’Église catholique pour lui donner le monopole de l’enseignement public pour les populations colonisées. Parties intégrantes de la « mission civilisatrice », les missions catholiques et protestantes ont la mainmise totale sur l’enseignement durant la presque totalité de la période coloniale. Alors qu’en Belgique, la guerre scolaire fait rage entre les partis politiques, le Congo belge, réputé comme une « chasse gardée » des catholiques, est géré à Bruxelles par le ministère des Colonies qui est la majeure partie du temps aux mains de ministres catholiques. Ceux-ci assurent la mainmise des missions sur l’enseignement, quelquefois mise à mal quand les libéraux prennent possession du ministère à Bruxelles, ce qui n’arrive que cinq fois entre 1908 et 1960.

L’accent colonial porte principalement sur l’enseignement primaire. Entièrement gratuit, il est l’un des plus efficaces du continent dans les années 1950, dépassant, selon certaines sources, la plupart des autres colonies africaines pour ce qui est du taux de fréquentation ou d’alphabétisation. Les enfants congolais vont à l’école dans une des quatre langues congolaises promues par les autorités coloniales comme lingua franca ou langue usuelle : le lingala, le swahili, le kikongo et le tshiluba. Le français est également une langue d’enseignement, surtout dans les écoles secondaires.

Mais le but des enseignants missionnaires est avant tout l’évangélisation et, outre le catéchisme, on accorde une grande importance à l’« éducation morale » de la population congolaise. Le but est de former des sujets disciplinés. L’enseignement secondaire et supérieur non universitaire est par contre sous-développé. Sur les quelques 1,6 million d’enfants scolarisés en 1957, seuls 5 % fréquentent l’enseignement secondaire ou supérieur. Les formations professionnelles sont privilégiées, car le régime colonial estime inutile, voire dangereux que la population colonisée jouisse d’un enseignement plus poussé. L’enseignement secondaire et supérieur forme les élèves à devenir infirmiers, assistants administratifs, agricoles et médicaux ou prêtres. Ils sont ainsi préparés à un avenir au sein de l’administration, des entreprises ou des missions coloniales.

 L’enseignement universitaire n’existe pas au Congo avant la fondation en 1954 du Lovanium, qui dépend de l’Université catholique de Louvain. Il reste très restrictif. Les étudiants congolais y étudient notamment l’agriculture et la médecine. Certaines filières ne sont pas organisées, comme le droit, qu’on ne juge pas utile, voire dangereux, pour le rôle de subalternes qu’ils doivent tenir dans la société coloniale. En dépit des limitations, l’enseignement supérieur et universitaire favorise l’émancipation. Après la Seconde Guerre mondiale, une élite plus instruite remet la colonisation en question de manière croissante.

Les autorités belges craignaient que le développement de l’éducation ne rende les Congolais mécontents et revendicatifs. Afin de défendre l’ordre colonial, le colonisateur belge maintient donc la grande masse des Congolais dans un niveau éducatif rudimentaire, décourageant ainsi le développement d’une élite congolaise culturelle, politique et économique. Cet héritage colonial aura un impact énorme sur le Congo indépendant. Une élite formée pour diriger et gérer le pays émerge à peine à la fin de la domination belge. Seule une petite trentaine de Congolais ont un diplôme universitaire en 1960. Les deux premiers médecins noirs ne décrochent leur diplôme qu’en 1961.

Ségrégation raciale au Congo belge

La ségrégation entre colonisés noirs et coloniaux blancs rythme la vie des habitants de la colonie belge. Hommes noirs et blancs ne se fréquentent que dans un cadre professionnel, où les hommes noirs sont systématiquement les employés et les hommes blancs, les patrons. Presque chaque foyer européen a un ou plusieurs « boys », des garçons et jeunes hommes chargés de diverses tâches ménagères. Les magasins, les cinémas, les restaurants, les écoles et même les hôpitaux sont séparés pour les deux populations. La plupart des Congolais ne gagnent de toute manière pas suffisamment leur vie pour fréquenter les lieux de loisirs. Ce « colour bar » (« barrière de la couleur ») se matérialise tant dans les mentalités que dans les faits.

Pour les Européens, la vie est généralement plus aisée au Congo belge qu’en Belgique : on y gagne bien sa vie, on y a souvent droit à une maison, des meubles et des domestiques. Les Belges sont autorisés à se rendre dans la colonie à condition d’y exercer une fonction (dans l’administration, l’armée ou une entreprise, de travailler comme indépendant,…) ou d’y posséder des biens. Les Belges pauvres sont délibérément exclus du système colonial. La seule image que les Congolais ont des Belges est celle d’une classe aisée et supérieure. Les Belges les plus pauvres sont tenus à l’écart du système colonial. Dès lors, la seule vision que les Congolais ont des Belges est celle d’une classe aisée et supérieure.

La vie est fort différente, tant pour les Blancs que pour les Noirs, selon qu’on réside en ville ou dans les campagnes que l’on appelle « la brousse ». Là, le confort est rudimentaire et il faut côtoyer une faune et une flore envahissantes et parfois dangereuses. Les Belges n’en ont pas l’habitude, et le climat de certaines régions n’arrange pas leur situation : pour certains, l’adaptation est très difficile alors que d’autres s’y épanouissent. Le contact avec la Belgique reste régulier, les employés sont obligés de prendre un congé de six mois tous les trois ans, et beaucoup rentrent en Belgique après quelques années : on vient rarement au Congo belge pour s’y installer définitivement, même si des familles se créent sur place et que des enfants belges y naissent qui ne verront leur pays d’origine que plus tard.

Si, dans les tout premiers temps de la colonisation, les femmes blanches, à l’exception des religieuses, sont tenues à l’écart du Congo, comme presque partout ailleurs dans les empires coloniaux, elles deviennent vite une solution pour le pouvoir qui souhaite endiguer le « métissage. À partir des années 1920, de plus en plus d’Européennes sont présentes, mais elles doivent pour la plupart se cantonner à un rôle de mère au foyer. Le marché de l’emploi leur est largement fermé, à l’exception de quelques fonctions stéréotypées comme infirmière, enseignante ou secrétaire, et à condition qu’elles ne soient pas mariées.

La population congolaise des villes vit dans des quartiers qui lui sont réservés, souvent surnommés « le Belge ». Les Congolais qui vivent « en brousse » sont quant à eux souvent présentés aux Occidentaux, à travers la propagande notamment, comme « primitifs », habillés de pagnes et vivant dans des huttes au milieu de la jungle. Si cette image s’inspire de ce que les premiers « pionniers » ont pu voir au XIXe siècle, elle ne reflète plus rien de la réalité des Congolais du XXe siècle. À la campagne, la population congolaise est confrontée au chômage, notamment en raison de la discrimination, et beaucoup de personnes, plus particulièrement les femmes qui s’occupent de leur famille, sont tributaires de l’aide sociale et humanitaire fournie par les missionnaires et les Blancs.

 La Justice coloniale

Le système judiciaire du Congo belge marque concrètement la ségrégation de la société coloniale. Au Congo, la justice n’est pas identique pour les « indigènes » et les « Européens ». Le pouvoir colonisateur considère qu’il est en face non pas d’une seule société, mais de deux, ayant leurs caractéristiques propres. Les lois et l’application de la justice sont donc différentes selon la couleur de peau. Il existe un droit « coutumier » dont les habitants colonisés dépendent, surtout pour les litiges civils et pour certains délits mineurs, mais qui ne vaut pas pour les Européens, auxquels le droit belge s’applique largement. Ce droit coutumier est géré par les chefs de village, qui ont aussi quelques prérogatives pour mener des arrestations et maintenir l’ordre public, et des tribunaux de chefferies, petites assemblées locales, ont le droit de juger certaines matières. Mais, dans la pratique, le pouvoir judiciaire reste largement aux mains des coloniaux. Il y a également très peu de femmes dans la magistrature. En Belgique, elles ont accès aux études de droit, peuvent accéder au barreau à partir de 1922, et devenir juges à partir de 1948. En colonie, seul le métier d’avocate leur est ouvert : on en compte trois dans tout le Congo en 1953.

La différence de traitement dans les peines entre les personnes noires et blanches est souvent flagrante, les premières sont plus sévèrement punies que les secondes. Il existe des peines spécialement réservées à la population congolaise, comme le fouet ou la chicotte. Alors que ce type de châtiment corporel est progressivement banni de la pratique judiciaire punitive en Europe dès le XIXe siècle, il reste d’application dans le milieu colonial. L’autorité coloniale prétend que cette violence est plus appropriée pour les « indigènes » car, selon elle, ils ne comprendraient pas la rigueur avec des peines plus douces.

Interaction culturelle

La colonisation est plus qu’un projet politique ou économique. Elle implique également un échange culturel. Sous la domination belge, les différents groupes de population congolaise s’approprient progressivement, mais de manières diverses et complexes, de nombreux aspects de la culture occidentale importée par les Belges. Songez au christianisme, à la langue française et aux vêtements, mais aussi aux valeurs et aux modes de pensée tels que la composition de la famille, le rôle de l’individu et l’assimilation des concepts occidentaux de temps, de propriété et de valeur économique. L’influence culturelle des Belges sur les Congolais est de loin supérieure dans les villes et les grands centres industriels et commerciaux, où le colonisateur est plus présent. L’influence culturelle belge est beaucoup plus faible dans les campagnes où il n’y a pratiquement pas de coloniaux blancs. Il y a aussi une grande différence entre les catégories d’âges. Les jeunes générations s’approprient beaucoup plus rapidement la culture occidentale.

L’échange culturel entre la métropole et la colonie n’est pas à sens unique. Preuve s’il en est de l’influence de l’esthétique congolaise et – plus largement – africaine sur l’art moderne belge et européen, toute une série d’architectes, de fabricants de meubles, de créateurs de mode, de peintres et de sculpteurs belges intègrent ainsi des motifs et des modèles esthétiques congolais à leurs créations.

Ils puisent leur inspiration dans leurs voyages au Congo, mais surtout dans des illustrations de livres, du matériel photo, leurs collections ethnographiques ou celles de collectionneurs privés et de musées. Un exemple célèbre est le peintre, designer, décorateur d’intérieur et architecte Art nouveau Henry Van de Velde, qui s’est notamment inspiré de motifs de scarification congolais (pratique consistant à effectuer des incisions décoratives sur la peau). Floris et Oscar Jespers et Constant Permeke, qui s’inspirent de ce qu’ils qualifient d’art « primitif » pour leurs statues et peintures expressionnistes en sont d’autres.

La colonisation belge ne se déroule pas en vase clos. Les mécanismes d’échange sont parfois très complexes. La rumba congolaise, apparue dans les années 1940 pour devenir ensuite la musique nationale – mondialement connue – du Congo indépendant en est un bon exemple. Il s’agit d’une réinterprétation congolaise d’une série de genres musicaux caribéens, trouvant leurs origines dans la musique qui a voyagé avec les esclaves d’Afrique du XVIe au XIXe siècle. Ces genres musicaux arrivent au Congo par le biais des disques de gramophone et des groupes caribéens emmenés par le gouvernement colonial pour divertir les officiers blancs. Les fanfares et chœurs fondés par les soldats et missionnaires belges influencent également la rumba. Les musiciens sont souvent des Congolais, mais aussi des Ouest-Africains de Léopoldville. Les instruments, la technologie radio et d’enregistrement sont européens, les producteurs de disques souvent grecs, et on chante dans la langue véhiculaire coloniale, le lingala.

 Composer avec la colonisation belge

Aux yeux du colonisateur belge, la population colonisée du Congo joue un rôle passif. Ce sont les Belges qui apportent la civilisation sous forme de chemins de fer, d’hôpitaux, d’écoles, du christianisme… et les colonisés qui en bénéficient. Bien après la fin de la colonisation, le discours colonial sera peu à peu l’objet de critiques de plus en plus vives formulées tant par divers groupes de la population belge que des milieux issus de la diaspora africaine (associations antiracistes, nouveaux mouvements sociaux, organisations de défense des droits de l’homme, etc.), surtout à partir des années 2010. Les Belges seront de plus en plus souvent présentés comme n’ayant pas apporté la civilisation, mais l’oppression et l’exploitation, privant les Congolais de leur culture et de leur religion traditionnelles. Dans cette version de l’histoire, le colonisé est bel et bien présenté comme la victime.

Ces deux traditions nient toutefois le rôle actif de la population colonisée. Elles dépouillent ainsi l’histoire coloniale d’une partie de sa complexité. En ignorant la manière dont la population colonisée compose avec le régime colonial, il est impossible de comprendre pleinement la colonisation.

 Opportunités

Le nombre de Blancs au Congo est relativement limité tout au long de la période coloniale. Au plus fort de la présence belge, à la fin des années 1950, il y a environ cent mille coloniaux. Dix mille fonctionnaires blancs et un nombre similaire de missionnaires, ainsi qu’un certain nombre d’employés d’entreprises forment le sommet du régime colonial.

Afin de gouverner, civiliser, convertir et exploiter la gigantesque colonie et sa population, cette élite blanche si peu nombreuse compte sur des milliers d’intermédiaires noirs, à l’instar de l’État indépendant du Congo de Léopold. L’armée est composée de soldats noirs. Les échelons inférieurs du gouvernement colonial et des administrations des entreprises sont occupées par des commis noirs, des interprètes, des assistants, des contremaîtres et d’autres employés. Au niveau local, ce sont des rois, des sultans et des chefs noirs qui collectent les impôts, rendent la justice, recrutent les travailleurs, organisent les récoltes obligatoires, etc. L’église compte sur des prêtres, des infirmières, des frères et sœurs noirs. Mais ici aussi, les Congolais jouent un rôle secondaire.

Des colonisés qui collaborent avec le colonisateur, cela semble à première vue étrange ou paradoxal. Il est important de garder à l’esprit que le système colonial peut être oppressif, inégal et axé sur l’exploitation au niveau structurel, mais offrir certaines opportunités à certaines couches de la population, groupes et/ou individus. Les chefs et les rois congolais sont ainsi parfois grassement payés pour les services rendus et leur autorité sur leurs sujets repose en partie sur la puissance militaire de l’État colonial. Il est primordial de ne pas oublier que la liberté de mouvement de la population colonisée sous la domination belge est tout aussi limitée qu’à l’époque de l’État indépendant de Léopold. Un officier qui sort du rang est ainsi rapidement remplacé. La résistance ou l’opposition au régime colonial est punie par la violence et la répression tant au niveau collectif qu’individuel.

La croissance rapide des villes et des centres commerciaux constitue un autre exemple de la manière dont la colonisation belge génère des opportunités pour une partie de la population congolaise. Dès 1945, la population urbaine du Congo augmente de façon fulgurante, faisant de Léopoldville une ville de quelques centaines de milliers d’habitants. L’autorité coloniale est à son apogée dans les villes et les Congolais sont quotidiennement confrontés au racisme par le biais de la ségrégation. De nombreux Congolais y émigrent néanmoins. Ils se soustraient ainsi au travail obligatoire à la campagne, mais aussi au carcan des normes et valeurs de leurs communautés. Les villes offrent en effet des emplois, mais aussi une culture urbaine en plein développement et un accès à la modernité.

 Résistance

Les Congolais sont loin de tous obéir au doigt et à l’œil au colonisateur. La résistance au système colonial est vive. Ce n’est que vers les années 1920 que le régime colonial réussit à instituer une certaine forme de contrôle sur l’ensemble du territoire congolais. Jusque-là, les guerres de conquête initiées sous Léopold II continuent de faire rage. Et certaines communautés congolaises refusent de s’incliner spontanément devant le colonisateur.

La résistance collective à la colonisation prend, à plusieurs reprises, des formes ouvertes. En 1915, la guérisseuse Maria N’Koy suscite des troubles dans la région à l’est du lac Tumba en appelant à résister aux taxes coloniales et au travail forcé. Elle aurait donné le signal de tuer tous les coloniaux blancs. Les années 1940-1945 sont marquées par de grandes grèves ouvrières dans des entreprises importantes comme le géant minier katangais Union minière et des villes comme Léopoldville et Matadi. Les soldats maltraités de l’armée coloniale se mutinent en masse. Des régions ou communautés entières se rebellent à plusieurs reprises contre le colonisateur. La rébellion la plus célèbre a lieu en 1931 dans la région sud-ouest du Kwilu. Le gouvernement colonial y force la communauté Pende à produire des noix de palme pour la société Huileries du Congo belge, filiale de la British Lever Company, en échange d’une maigre paie. Lorsque les prix de la palme chutent en raison de la crise économique mondiale et que le gouvernement colonial augmente également les impôts, la coupe est pleine. Les Pende se rebellent. L’armée coloniale réprime leur résistance. On estime que quelque 1 100 Pende meurent. Les autorités coloniales et la presse rapportent rarement de telles actions de résistance parce qu’elles veulent préserver l’image de la Pax Belgica.

Par peur de la répression coloniale, la plupart des formes de résistance congolaise sont plus subtiles, plus dissimulées. Les gens essaient ainsi de se soustraire à leurs obligations fiscales et professionnelles de toutes sortes de manières. La population du nord du Congo est par exemple particulièrement inventive dans sa résistance à la culture obligatoire du coton. Les gens déménagent vers des villes ou des régions où le coton ne doit pas être cultivé. Les agriculteurs alourdissent leur récolte avec des matériaux lourds pour atteindre les quotas coloniaux. D’autres pillent les entrepôts des sociétés censées leur acheter leur coton pour leur vendre une deuxième fois leur récolte. Une autre stratégie consiste à négliger leurs champs de coton et à perdre la récolte.

La résistance des femmes noires à la position inférieure qui leur est imposée dans la société coloniale est un pan méconnu de l’histoire coloniale. Depuis l’entre-deux-guerres, le gouvernement belge, les missionnaires et les organisations bénévoles blanches se sont appliqués à libérer les femmes noires du mariage polygame. Ils leur imposent le carcan de mère dans une famille nucléaire patriarcale, notamment grâce à l’éducation et à des campagnes sur la maternité. Toutes les femmes n’acceptent toutefois pas si facilement les normes de genre coloniales ou centrafricaines en vigueur. Jouissant d’une certaine liberté et autonomie économique, principalement dans les villes, elles y démarrent une activité indépendante – souvent dans le commerce de détail ou la préparation alimentaire – et contribuent ainsi au développement d’une culture urbaine.

 Donner une place à la colonisation

Pour comprendre comment les Congolais composent avec la colonisation, il nous faut regarder au-delà des actions concrètes comme la collaboration ou la résistance. En effet, la population colonisée tente par différents moyens de donner une place à la colonisation ou de l’appréhender.

La colonisation déstabilise de nombreuses communautés congolaises : l’exploitation économique associée à la pauvreté et aux inégalités, l’attaque coloniale contre les cultures et les modes de vie congolais, l’émergence d’un nouvel ordre hiérarchique social et politique… De nombreux Congolais se réfugient donc dans des cultes axés sur la guérison et le retour à une prétendue harmonie perdue depuis longtemps. À travers des guérisseurs, des diseurs de bonne aventure et des objets de pouvoir tels que des amulettes et des statues, ou lors de rituels tels que des danses de masques, des offrandes et des prières, ils recherchent le contact avec les ancêtres, les esprits, les dieux et les forces de la nature. Ce sont des cultes qui unissent les Congolais et entendent leur redonner une forme d’autonomie, voire les libérer. Il s’agit souvent de cultes précoloniaux auxquels on confère une nouvelle signification. Mais il existe aussi des mouvements prophétiques qui mêlent des éléments chrétiens aux religions centrafricaines et sont dirigés par des « messies » noirs comme Simon Kimbangu ou Simon Mpadi. Il n’y a pas que des hommes parmi ces libérateurs. Pendant la Première Guerre mondiale, la guérisseuse Maria N’Koy a rapidement gagné des adeptes grâce à ses guérisons et à son message anticolonial.

La colonisation passe également par la diffusion d’histoires et de rumeurs. La médecine coloniale suscite des inquiétudes et donne lieu à de nombreuses interrogations. Nombre de Congolais se méfient des campagnes de vaccination. Les injections rendraient les gens malades au lieu de les guérir. Certains voient même les campagnes de vaccination comme un plan du colonisateur pour exterminer tous les hommes noirs. L’autopsie et la chirurgie sont associées à des histoires de cannibalisme blanc, les transfusions sanguines à du vampirisme. Ce genre de rumeurs devrait être interprété comme un manque de foi en l’autorité blanche plutôt que comme de l’ignorance. Il y a en outre également des malentendus du côté colonial quant à la médecine congolaise et là aussi les histoires les plus folles circulent sur le cannibalisme congolais et le sacrifice humain.

 La Première Guerre mondiale

La Première Guerre mondiale joue un rôle important dans le maintien de la présence belge en Afrique centrale. Contrairement à la France ou à la Grande-Bretagne, la Belgique refuse de faire venir sur son sol des troupes coloniales pour servir de « chair à canon » dans les tranchées. Ils seront cependant au moins 32 soldats congolais à servir, en Belgique, dans l’armée régulière, puisqu’ils étaient déjà sur le sol belge avant le conflit.

Les Congolais n’échappent pas à la guerre. Les colonies voisines sont en effet toutes aux mains des belligérants (sauf, initialement, les colonies portugaises). Si dans un premier temps, le gouvernement belge souhaite maintenir la neutralité du Congo pour ne pas y importer le conflit européen, la France et la Grande-Bretagne l’obligent vite à laisser passer leurs troupes sur le territoire. L’expansionnisme militaire allemand en Afrique centrale oblige la Force publique à défendre la colonie, et à prendre part, aux côtés des Français et des Britanniques, aux combats au Cameroun et en Rhodésie voisins. La Force publique remporte d’importantes victoires sur les troupes germaniques en Afrique orientale allemande. De grandes parties de la colonie allemande sont occupées, notamment les rives du lac Tanganyika et les royaumes du Ruanda et d’Urundi.

La propagande coloniale accorde ensuite beaucoup d’attention à la victoire belge et aux officiers blancs à la tête des campagnes contre les Allemands. La victoire la plus célèbre est la prise de la ville de Tabora dans l’actuelle Tanzanie par la Force publique en 1916. Le général Tombeur, à la tête des troupes, recueillera tous les honneurs. La contribution cruciale du Congo est largement ignorée. Ce sont pourtant des soldats congolais qui se battent et environ 1900 d’entre eux perdent la vie. Le ravitaillement des troupes est en outre assuré par des centaines de milliers de porteurs noirs, qui sont souvent des forçats et périssent en masse sous leur fardeau ou à la suite de maladies. La population congolaise est également contrainte de produire des matières premières comme le coton, le riz et le cuivre pour les troupes alliées.

 

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