La Période Du Mandant Belge Au Rwanda II
Maintien mais défoncement des juges-politiques
L’institution de nouveaux tribunaux répressifs au Rwanda en 1917 avait eu pour effet de retirer aux autorités politiques locales toute compétence dans le domaine pénal réservé à ces tribunaux. Les infractions dûment sanctionnées de par la loi congolaise et de par les ordonnances de police et de sûreté générale des territoires occupés ne tombaient désormais plus sous la répression des juges-politiques, ceux-ci ne conservant dès lors qu’une compétence répressive restreinte, correspondant aux us et coutumes propres à la société rwandaise de cette époque. Dans ce domaine résiduaire, leur compétence fut également peu à peu limitée dans la suite, tant en ce qui concerne les infractions punissables qu’en ce qui concerne les peines applicables (Les peines applicables par ces autorités furent limitées en 1929 à la servitude pénale, à l’amende, à la confiscation, et an fouet lorsqu’il était prévu par la coutume. Cette dernière peine fut progressivement limitée, pour être finalement supprimée en 1951).
Les anciens juges-politiques se trouvaient donc dépouillés d’une part importante de leur arbitraire en même temps que de leurs revenus. Ce dont ils éprouvèrent un très vif mécontentement.
Pour les populations par contre, l’objectivité et l’efficacité des tribunaux nouvellement créés apportèrent un sensible soulagement. Selon les Ordonnances qui les instituaient, ces juridictions devaient normalement être présidées par des magistrats de carrière, le ministère public étant assuré par les cadres administratifs territoriaux. Dans la pratique, toutefois, en raison de la pénurie de personnel de l’Administration belge, les rôles de juge et de ministère public furent cumulés par les cadres territoriaux. Ce défaut de structure resta en réalité très théorique et n’enleva rien à l’effet bienfaisant des changements intervenus.
En 1925, l’Administration apporta une nouvelle modification à l’organisation judiciaire rwandaise : elle imposa tout d’abord au tribunal du Mwami et aux tribunaux de chefferie la présence de ses agents; ensuite, elle confia à ceux-ci un rôle quasi-judiciaire visant notamment les litiges entre plaideurs de chefferies différentes et les palabres contre les Chefs et les sous-chefs. Cette nouvelle activité des cadres de l’Administration, qui s’exerça bientôt partout où ils se déplaçaient, rencontra l’hostilité véhémente des autorités politiques qui non seulement perdaient une part nouvelle de leurs compétences, mais qui en outre se sentaient devenir vulnérables, face à leurs administrés. En 1926, le rôle quasi-judiciaire des agents de l’Administration fut remplacé par l’institution de Tribunaux de Territoire composés d’un juge — l’Administrateur de Territoire — et de quatre assesseurs. Ces nouveaux Tribunaux s’intercalèrent dans l’organisation politico-judiciaire entre les tribunaux de chefferie, dont ils devinrent notamment l’instance d’appel, et le tribunal du Mwami. En outre, à l’égard de chacune de ces juridictions, le Résident civil eut le droit non seulement d’y siéger mais encore d’en réviser d’office les jugements dans les trois mois de leur prononcé.
Dans les années 30, s’effectua une nouvelle réforme, réellement très importante, de l’organisation politico-judiciaire : des greffiers furent progressivement attachés à tous les tribunaux. Les affaires furent dès lors inscrites dans des registres; les justiciables reçurent minute des décisions prises; les recours devant juridiction supérieure devinrent aisés; les jugements purent être systématiquement contrôlés; les frais de justice purent être tarifés; et enfin, le droit coutumier fut amené à s’uniformiser peu à peu, et à s’adapter le cas échéant aux principes universels.
L’organisation, la compétence et la procédure des juridictions civiles rwandaises, telles qu’elles avaient été peu à peu réformées depuis 25 ans, firent l’objet d’une synthèse légale en 1943. En cette occasion, une compétence pénale restreinte leur fut rendue. Et dans certaines agglomérations (Kigali, Butare, Nyanza…) furent institués des tribunaux de centre, équivalents en milieu urbain des tribunaux de chefferie; ainsi que des tribunaux de révision, équivalents des tribunaux de territoire.
A l’issue de la période du Mandat, l’on pouvait constater une grande amélioration de l’organisation judiciaire rwandaise. Celle-ci gardait toutefois, dans la mesure où elle restait entre les mains des autorités politiques, le défaut grave de la confusion des pouvoirs; dans cette mesure, elle restait pour ces autorités un parfait instrument de domination.
A côté des juridictions civiles et répressives générales, la Belgique avait constitué dès 1925 des juridictions spéciales ayantpour compétence de régler sur la base d’une législation écrite les litiges civils et commerciaux des étrangers et en général les litiges dits « d’économie moderne » (Il s’agissait du Tribunal de Première Instance et du Tribunal d’Appel (chambre vile) siégeant à Bujumbura pour le Rwanda-Burundi, et qui avaient parallèlement une compétence répressive).
Le nouveau programme des communications
Lorsqu’en 1922 et 1926 le Rwanda, le Burundi et le Congo furent placés en Union Douanière d’abord et en Union Administrative ensuite, l’Administration belge s’appliqua à mettre progressivement au point un dispositif de communications commun aux trois pays.
La région des Grands Lacs Kivu et Tanganyika, centre du continent, disposait de trois principales voies de transport vers L’extérieur. La voie ferrée de Kigoma à Dar-es-Salaam d’abord, sur laquelle les trois pays avaient obtenu depuis 1921 des facilités exceptionnelles : non seulement le transit en franchise (qui pouvait s’effectuer librement à travers l’ensemble de l’Afrique de l’Est Britannique), mais encore des tarifs de faveur, la faculté d’utiliser les wagons plombés, d’une façon générale le traitement le plus favorable accordé au trafic britannique lui-même, et enfin le « bail ) perpétuel » contre loyer symbolique de 1 franc par an d’emplacements réservés dans les ports de Kigoma et de Dar-es-Salaam. Cette première voie étant la plus courte et la plus avantageuse, l’Administration belge fit au plus tôt raccorder les deux emplacements portuaires au chemin de fer et y fit construire des entrepôts et des quais d’accostage convenablement équipés.
La seconde voie internationale de transport, intéressante seulement pour le centre et l’Est du Rwanda, était celle de Bukoba, sur la rive Nord-Ouest du lac Victoria. Cette voie connut une certaine relance en 1931 lors de l’entrée en activité de Port-Kagera sur la rive du lac; mais le trafic rwandais y resta modeste (quelques entames de tonnes).
La troisième voie était celle du fleuve Congo, de loin la plus longue et, par conséquent, initialement délaissée par le Rwanda t le Burundi. Des tarifs spéciaux furent toutefois mis bientôt en application sur le réseau congolais pour tenter d’orienter autant que possible vers cette voie une part du trafic empruntant les voies de l’Est.
Quant au réseau intérieur du Rwanda et du Burundi, il devait selon les conceptions de l’Administration belge être centré, comme celui du Kivu congolais, sur les lacs Kivu et Tanganyika, leurs grands collecteurs et distributeurs naturels. Les premiers efforts officiels visèrent donc à assurer une interconnexion aussi efficace que possible entre ces deux Grands Lacs.
A côté de la route existant déjà en territoire congolais entre Uvira au Nord du lac Tanganyika et Bukavu au Sud du lac Kivu, l’Administration entreprit la construction d’une seconde route sur un parcours moins accidenté situé en territoire du Rwanda-Burundi. Peu après, elle tenta d’ajouter à cette double liaison routière une liaison ferroviaire, confiante de pouvoir lui faire franchir les 700 mètres de dénivellation existant entre les deux lacs; cette confiance fut malheureusement déçue, car les rails ne purent aller plus loin que Kamanyola, pied des escarpements qui forment le seuil du lac Kivu.
Dans l’immédiat, l’interconnexion réalisée entre les deux Grands Lacs ne pouvait desservir au Rwanda-Burundi que les régions, relativement restreintes, situées à l’Ouest des hautes montagnes boisées de la crête Congo-Nil.
L’Administration s’efforça par conséquent d’améliorer, à l’Est de ces montagnes, ce qui devait devenir l’axe principal des communications du Rwanda-Burundi, reliant Kigali à Bujumbura, via Kabgayi, Nyanza et, durant les premières années, Ngozi et Kitega. Afin d’éviter ce grand détour par Kitega, localité située 70 km à l’Est et légèrement au Sud de Bujumbura, une voie plus directe fut tracée non sans peine à travers la crête Congo-Nil droit vers Muramvya et Nyanza.
C’est en fonction de cet axe médian du Rwanda-Burundi que le nouveau Gouvernement civil du Mandat, institué en 1926, rechercha où il situerait le futur siège de ses Services administratifs. Dès 1927, il porta son choix sur l’emplacement de Butare, situé sur cet axe dans le Sud du Rwanda, à mi-chemin de Kigali et de Bujumbura, et projeta d’en faire dès que possible le carrefour des communications des deux pays. En vertu de ce choix, Butare fut l’année suivante rebaptisée Astrida (En l’honneur de la Princesse Astrid, future Reine des Belges, épouse du Prince héritier de Belgique, le futur Roi Léopold III), tout comme la capitale administrative du Congo avait été en son temps rebaptisée Léopoldville.
A côté de l’aménagement des grands axes, l’Administration porta son effort sur un important réseau de pistes principales et secondaires.
Dès 1925, un grand nombre de ces pistes avaient été rendues moto-cyclables. Puis, comme la quasi-totalité des transports s’effectuaient encore par portage, le Résident civil du Rwanda adopta un règlement destiné à faciliter la subsistance des porteurs lors de leur trafic par ces pistes : des cultures vivrières de supplément furent rendues obligatoires dans une zone de 6 km de part et d’autre des pistes principales (5 ares par foyer) et de 3 km de part et d’autre des pistes secondaires (3 ares par foyer). Le prix de vente de ces vivres fut fixé dans chaque région par des mercuriales officielles.
1929 fut l’année d’un grand effort financier dans le domaine des travaux publics : le Gouvernement du Rwanda-Burundi emprunta 50 millions de francs au trésor congolais pour financer un important programme d’aménagement et d’empierrement de son réseau routier. Il s’agissait en effet de rendre les routes et certaines pistes principales mieux accessibles aux voitures et aux camions qui avaient fait leur première apparition depuis 3 ou 4 ans.
Le programme de constructions routières envisagé en 1929, prévoyait comme axes principaux (devant être élargis à 6 mètres et empierrés sur une largeur de 4 mètres) d’abord l’axe Bujumbura-Muramvya Astrida Butare – Kigali – Rwamagana – Gatsibu – Nyagatare Uganda, avec un embranchement vers Rukira ; ensuite l’axe Bujumbura – Cyangugu – Bukavu, et l’axe Bujumbura – Uvira; et enfin un axe Bukavu – Cyangugu – Astrida.
Quant aux axes secondaires (devant être élargis à 4 mètres et empierrés dans les courbes), il s’agissait au Rwanda, notamment de deux routes franchissant la crête Congo-Nil et donnant accès au lac Kivu : Kabgayi – Kabaya – Ruhengeri Gisenyi, et Kabgayi – Musaho ; et d’une route reliant le Nord au centre et à l’Est du pays : Ruhengeri – Rulindo – Kigali et Rulindo – Kiziguru.
A côté de ce programme entrepris par l’Administration, d’autres constructions routières furent également entamées à partir de 1929, par les chefferies d’une part, qui disposaient grâce aux redevances politiques d’une main-d’œuvre abondante, et par les sociétés minières d’autre part, qui commençaient à ce moment leurs premiers grands chantiers d’extraction au Rwanda.
Enfin, à côté de ce réseau routier proprement dit, l’on pouvait compter au Rwanda au début des années 30 plus de 2 000 km de pistes cyclables.
L’ensemble de ce réseau de communications présentait des caractéristiques appropriées au relief montagneux du pays : suivant de préférence le sommet des collines, il cherchait à éviter le trop grand nombre d’ouvrages qu’auraient impliqué des tracés en fond de vallée. Ce réseau fut aussi bordé progressivement d’un écran de dizaines de millions de pins et d’eucalyptus.
Au milieu de ce réseau, la localité d’Astrida /Butare, conserva une vocation centrale : plusieurs établissements scolaires et scientifiques communs aux deux pays y furent bientôt installés. Mais elle perdit par contre la vocation première de siège du Gouvernement du Rwanda-Burundi. L’Administration du Mandat dut, en effet, postposer son projet en attendant que l’aménagement de l’axe Bujumbura-Astrida permette de transporter par camion et non par portage les grandes quantités d’équipements et de matériaux nécessaires au premier établissement du siège gouvernemental. Entre-temps, l’axe Bukavu – Cyangugu – Astrida à travers la forêt de crête s’avéra par trop difficile à réaliser dans l’immédiat, ce qui empêcha Astrida de devenir un véritable carrefour de communications… Et finalement Bujumbura, qui avait peu à peu centralisé les entrepôts et les implantations commerciales des deux pays, resta définitivement le siège de leur Administration centrale.
Grâce à la réalisation du grand programme routier inauguré en 1929, le camion se substitua de plus en plus au portage et réduisit du tout au tout les délais et les coûts du transport, donnant au marché économique des deux pays une dimension et une vitalité nouvelle. Il facilita et rendit de plus en plus économique la collecte des productions agricoles vivrières et industrielles, le drainage des nouvelles productions minières, et l’approvisionnement de tout le pays en marchandises diverses…
Ce grand programme routier eut aussi d’importantes répercussions sur le plan social : les relations humaines se multiplièrent et s’accélérèrent peu à peu, les esprits s’ouvrirent à un monde élargi, les idées et le progrès de chacun commencèrent à rayonner à travers l’ensemble de la communauté…
Grâce à ce programme enfin, les activités et les projets de l’Administration du Mandat se trouvèrent sensiblement accélérés, mieux coordonnés et mieux contrôlés; de même que ses interventions de police et de secours public.
Peu de temps avant la seconde guerre mondiale, en 1937, le dispositif des transports du Rwanda et du Burundi se compléta par l’inauguration d’un aérodrome à Bujumbura et l’ouverture par la Compagnie belge Sabena d’une ligne aérienne vers Bruxelles. Cette même année, fut aussi aménagé, en territoire rwandais, l’aérodrome de Kamembe, destiné à la desserte de Bukavu, et qui fut exploité à partir de 1939 par la Sabena et par une compagnie britannique, les « Imperial Airways ».
Le progrès des productions rurales
Dès le début des années 1920, était intervenue au Rwanda une certaine amélioration de l’outillage et des pratiques culturales. Les houes d’importation, d’un format supérieur aux houes traditionnelles, apportèrent vers 1923 aux populations une aide presque révolutionnaire pour le défrichage et le défoncement des brousses et des jachères. En 1925, dans l’intérêt de la communauté, fut instaurée l’obligation pour chaque cultivateur de veiller à l’échenillage de toute l’étendue de ses plantations.
Mais c’est à partir de 1926, que la nouvelle Administration civile du Mandat entreprit des programmes agricoles de grande envergure. Elle commença par mettre en place un Service de l’Agriculture, et une dizaine d’agronomes furent répartis dans les dix Territoires. Pendant de nombreuses années, ce Service fonctionna avec un personnel réduit auquel vint s’ajouter du personnel rwandais formé peu à peu sur le tas. Mais c’est avec l’entrée en fonctionnement, dix à quinze ans plus tard, de la section agricole du Groupe Scolaire d’Astrida/Butare que ses cadres purent s’étoffer rapidement d’éléments rwandais réellement qualifiés.
Elle créa ensuite, à Rubona et Ndendezi en 1927, deux stations de sélection, d’expérimentation et d’acclimatation agricoles grâce auxquelles purent être introduites des cultures industrielles et vivrières nouvelles (froment, seigle, sarrazin, orge, pommes de terre, maïs « hickory king ») et des espèces vivrières plus productives (haricots, patates douces, etc.). La station de Ndendezi, trop peu représentative du milieu agricole général, fut toutefois supprimée en 1929.
Enfin, l’Administration compléta ce dispositif en développant peu à peu à travers tout le pays, avec l’aide des Paroisses chrétiennes, un réseau d’information météorologique destiné à l’étude de l’année agricole rwandaise (de septembre à août). En 1924, l’on comptait cinq pluviomètres dans le pays, et en 1930 déjà l’on pouvait y dénombrer 30 postes d’enregistrement météo.
Le premier effort de l’Administration porta ensuite sur la régularisation des productions de vivres agricoles. La fertilité des terres du Rwanda devait lui permettre en temps normal, c’est-à-dire dans les années de bonnes pluies, des excédents de vivres relativement importants, disponibles pour l’exportation. La région la plus productive était en ce cas celle du Mulera. Le Rwanda, comme le Burundi d’ailleurs, furent donc considérés par l’Administration belge comme des fournisseurs de vivres tout désignés pour les grandes entreprises du Katanga; ainsi y exportèrent-ils plus de 4 000 tonnes de vivres durant l’année 1937.
Mais cette vocation était essentiellement irrégulière; et la fertilité des terres ne servait à rien dans le cas de pluies insuffisantes ou excessives. Alors, le Rwanda et le Burundi connaissaient au contraire le terrible fléau des famines
Cela avait été le cas notamment depuis le début du siècle : en 1900, en 1902, en 1905, 6 et 8, en 1916 (en raison des opérations militaires), en 1918, 1921, 25, 26 et 28…
Ce fléau, qui frappait périodiquement le pays, avait deux causes principales. La première était l’insuffisance des terres disponibles pour les populations agricoles, jugulées dans leur expansion naturelle par les limites des vastes domaines d’herbage appropriés un siècle plus tôt par les pasteurs. Le régime politico-social de cette époque imposait en effet aux populations agricoles la priorité de la vache, moyen essentiel de subsistance des pasteurs Tutsi. C’est ainsi que, dès son Rapport annuel de Mandat pour l’année 1926, l’Administration belge signalait : « dans certaines régions, les jeunes gens désireux de contracter mariage ne parviennent pas à obtenir les terres indispensables à leur établissement ». La seconde cause du fléau des famines était, elle, une cause naturelle :l’irrégularité des pluies saisonnières; irrégularité qui pouvait donner lieu assez fréquemment soit à la sécheresse dans les régions de moyenne ou de basse altitude (Est, Sud et Centre du Rwanda), soit au contraire à l’excès des pluies dans les régions d’altitude élevée (Ouest et Nord). Si la grande saison pluvieuse (de février à mai) était ainsi affectée, il en résultait immanquablement une insuffisance des réserves agricoles pour l’année entière, car la petite saison des pluies (octobre-novembre-mi-décembre) ne permettait qu’une récolte limitée.
Pour les populations, il existait bien un secours « in extremis » dans les régions non atteintes par la famine, les régions basses pouvant compter sur la solidarité des régions d’altitude et inversement; mais cette solidarité aboutissait à entraîner dans la famine même les régions primitivement non atteintes.
En face de cette situation, l’Administration belge prit dès 1925 et 1927 une série de dispositions qui eurent sur la vie des populations du Rwanda un effet immédiatement bénéfique. Elle rendit d’abord obligatoire la mise en culture de nouvelles terres. Celles-ci furent récupérées sur les énormes étendues réservées soit sur les collines, soit dans les marais, au pâturage du gros bétail. Les pasteurs obligés à ces concessions furent en contrepartie autorisés à percevoir les redevances en nature représentant leur loyer coutumier; il leur fut par contre interdit, par dérogation à la coutume de l’époque, de requérir en cette occasion le présent d’investiture normalement dû lors de l’entrée en possession d’une nouvelle terre. Sur les superficies mises ainsi à leur disposition, les cultivateurs furent obligés par un Règlement du Résident de Kigali, daté du 31 décembre 19251, de mettre en culture, en plus de leurs champs ordinaires, chacun dix ares de manioc ou de patates douces selon les prédispositions de chaque région. La libération de ces terres par les pasteurs Tutsi ne se fit évidemment pas sans résistance de la part des autorités politiques; bon nombre de Chefs et sous-chefs ayant fait de l’obstruction durent être démis et remplacés.
Dès 1925, ceux-ci avaient d’ailleurs été avertis qu’à la première famine leur bétail serait abattu ou vendu pour secourir lesaffamés; et en 1926, une disette s’étant déclarée au Burundi, 700 têtes de bétail appartenant aux Chefs négligents avaient en conséquence été abattues ou vendues. La leçon n’avait pas manqué de porter ses fruits.
Une seconde mesure adoptée par l’Administration pour lutter contre la menace permanente des famines, fut d’introduire au Rwanda-Burundi la culture du manioc, plante nouvelle pour les populations et dont la racine farineuse résistait aux sécheresses et persistait des années dans le sol. L’on estimait en 1932 à 24 000 ha les superficies nouvelles plantées de manioc dans les deux pays.
Une troisième mesure prise fut le drainage de nombreux marais inondés. En 1937, cette mesure avait permis de récupérer une superficie totale estimée à 41 000 ha dans les deux pays.
Une quatrième mesure, inaugurée à partir de 1937, fut la lutte anti-érosive par l’aménagement de terrasses et la plantation de haies suivant les courbes de niveau.
Une autre mesure encore, prise pour lutter contre l’insuffisance alimentaire, fut d’étudier puis d’encourager la culture de plantes oléagineuses susceptibles de remédier à la carence générale des matières grasses. Ainsi furent encouragées la culture de l’arachide, dans les régions de moins de 1600 mètres d’altitude; et la culture du soja, qui se contente de terres légères, fut bientôt préconisée dans tout le pays.
Une dernière mesure enfin, fut d’organiser l’émigration de certains surplus de population vers le Congo. En 1930, un premier essai visant cent familles volontaires fut tenté vers les hauts plateaux de Marungu au Katanga, région fort semblable au Rwanda. Organisée avec le concours de l’Administration du Congo et du Comité Spécial du Katanga, cette émigration-pilote s’était accompagnée d’une préparation médicale, et de la fourniture non seulement de terres, mais de semences, d’outils, d’ustensiles de ménage, de vêtements, et d’une aide à la construction des habitations. Un animateur agricole et un médecin avaient été mis à la disposition des émigrés, et ceux-ci avaient été en outre exonérés d’impôt durant la période de leur installation.En 1937, une émigration plus importante fut organisée cette fois vers le Gishari dans le Nord-Kivu, où 37 000 ha de terres fertiles en haute altitude furent mis à la disposition des émigrants rwandais. Dix ans plus tard, le nombre de ceux-ci y atteignait 25 000.
Les nombreuses mesures prises ainsi par l’Administration ne purent malheureusement pas déraciner complètement le fléau des famines. Celui-ci réapparut, particulièrement meurtrier, en 1943 : près de 300 000 personnes périrent de faim ou quittèrent le pays. Douze mille tonnes de vivres secs durent être envoyées d’urgence du Congo, tandis que l’on abattait sur place des milliers de têtes de bétail pour la boucherie.
A côté de l’effort considérable entrepris dans le domaine de l’alimentation des populations, l’Administration du Mandat s’appliqua à élever leur niveau de vie en leur assurant par le moyen des cultures industrielles des ressources monétaires nouvelles.
L’essentiel de son effort porta sur la culture du café. En 1925, tous les Chefs et sous-chefs avaient reçu l’obligation de planter et d’entretenir un demi-hectare de cultures industrielles (café, arachides, sésame ou piment…). Mais ces plantations, réalisées sans grand soin, furent bientôt remplacées, en même temps que s’effectua une propagande générale du Service de l’Agriculture auprès des populations. En 1937, le nombre de plants de caféiers mis en terre au Rwanda et au Burundi se montait à 21 000 000. Sur ce nombre, 500 000 appartenaient aux Chefs, 700 000 aux sous-chefs, et 19 800 000 aux paysans. Dès cette année, ils furent quatre cent mille paysans à posséder une source indépendante de revenus monétaires, c’est-à-dire un moyen de capitalisation échappant à l’emprise des autorités politiques et des patrons terriens ou pastoraux. Ils furent quatre cent mille à posséder des cultures pérennes, c’est-à-dire des terres dont ils n’accepteraient pas aisément d’être dépossédés, que ce soit par les autorités politiques ou par les patrons fonciers quels qu’ils soient… Cette ouverture vers une certaine émancipation économique contribua fortement à entraîner la société rwandaise sur la voie de sa future libération sociale et politique.
La production de café se chiffra cette année 1937 à 2 000 tonnes. Dix ans plus tôt elle n’atteignait qu’une quarantaine de milliers de kilos. En 1945, elle se monta à 4 800 tonnes.
D’autres cultures industrielles firent aussi leur apparition au Rwanda : au début des années 1930, le coton, planté par les agriculteurs de la vallée de la Rusizi; quelques années après, le pyrèthre, mis en culture en Territoires de Ruhengeri et de Gisenyi, soit par des planteurs étrangers, soit par des régies locales patronnées à partir de 1937 par les nouvelles Caisses Administratives de chefferies; et encore le quinquina, le tabac, le fourcroya, certaines plantes à essences et parfums…
A côté de ses programmes visant l’agriculture, l’Administration du Mandat prit diverses mesures pour améliorer le riche potentiel pastoral du pays. Ce potentiel apparaissait comme particulièrement digne d’intérêt, car il représentait pour le Rwanda de cette époque la production d’exportation (peaux et bétail sur pied) la plus importante; ce qu’elle resta jusqu’à l’entrée en production des premières mines d’étain en 1929.
L’Administration veilla d’abord à protéger le bétail contre les épizooties (notamment la peste bovine qui le ravageait périodiquement, la tripanosomiase, la fièvre aphteuse, le charbon, etc.), en instaurant une police sanitaire générale. Dès 1926, elle créa à Gisenyi un laboratoire vétérinaire chargé de fabriquer de grandes quantités de vaccins, et un laboratoire volant basé à Nyagatare dans le Mutara. Lors des épizooties de peste bovine de 1929, 1934 et 1944 dans l’Est du pays, elle expérimenta un dispositif de protection comprenant notamment un cordon sanitaire en bordure de la frontière de l’Uganda. A partir de 1940, le Service de l’Élevage mit sur chantier un réseau de dispensaires vétérinaires ruraux; huit de ceux-ci étaient en activité en 1945, et six étaient sur le point d’être achevés.
L’Administration entreprit aussi un programme de sélection du gros bétail. Une ferme de sélection fut créée à Nyamiyaga-Songa ; et par ailleurs de nombreux taureaux et taurillons mal formés furent systématiquement réformés (de 15 à 20 000 entre 1939 et 45). Vers 1930, l’Administration introduisit aussi dans le pays l’élevage des porcs « large blacks » et de moutons à laine.
A partir de cette époque, elle entreprit de répandre diverses variétés de plantes fourragères, et notamment une graminée particulièrement adaptée et résistante à la sécheresse, le pennisétum; si bien que l’on considère aujourd’hui les herbages du Rwanda parmi les meilleurs de l’Afrique équatoriale. Elle tenta aussi, mais alors sans succès, d’introduire des cultures fourragères systématiques et la pratique du fauchage et des meules…
En 1939, elle instaura encore, dans chaque chefferie, une ou plusieurs installations pour l’écharnage et le séchage des peaux, de façon à valoriser ce produit de l’élevage.
A côté des programmes qu’elle entreprenait dans les domaines de l’agriculture et de l’élevage, l’Administration du Mandat entreprit encore une action remarquable et socialement très bénéfique dans le domaine forestier. Cette action avait commencé modestement en 1925, par l’adoption d’un règlement rendant obligatoires des plantations d’arbres par les paysans autour des centres administratifs, et par les Chefs et sous-chefs dans leurs circonscriptions (au moins 1 ha) et auprès de leur habitation. En 1930, les boisements ainsi obtenus au Rwanda ne dépassaient pas 180 ha aux abords des centres, et 600 ha dans les chefferies et sous-chefferies.
Mais en 1930, l’Administration décida d’entreprendre une étude scientifique de ce secteur de la production rurale. Et cette étude mit en évidence la gravité du problème du déboisement dans un pays de plus en plus peuplé et dont les besoins en bois croissaient d’année en année : besoins sociaux d’abord, pour la cuisson des aliments, le chauffage, la charpente des habitations et la fabrication de briques et de tuiles; besoins économiques ensuite, pour les constructions de génie civil, les bois de mine, etc.; et besoins climatiques enfin, pour la régularisation des pluies (mais si l’on envisageait une action en ce domaine, il faudrait la faire porter sur des dizaines de milliers d’hectares).
Dès 1931, dans le cadre de l’étude entreprise, un arboretum fut commencé à Astrida par le Service Forestier, qui s’appliqua à choisir les espèces les plus appropriées aux aptitudes et aux besoins de l’ensemble du pays. Son choix porta sur l’eucalyptus, le black-wattle, le grévilléa et le cyprès, toutes essences frugales et de croissance rapide. En 1934, comme résultat des études faites, fut lancé un important programme de reboisement : chaque chefferie reçut l’obligation de planter annuellement un hectare de boisement par 300 contribuables. Ce programme ne représentait pour chaque homme adulte valide qu’un travail de deux jours par an, mais il n’en eut pas moins des résultats assez remarquables : en 1936, le total des boisements ainsi réalisés atteignait près de 7 000 ha, et 12 300 ha en 1941.
A côté de ses programmes agricoles, pastoraux et forestiers, l’Administration du Mandat entama encore un programme digne d’intérêt dans le domaine de la pisciculture. En 1935, elle entreprit d’empoissonner les lacs Muhazi, Bulera et Luhondo qui n’étaient peuplés jusqu’alors que de silures et de quelques poissons peu comestibles : elle y introduisit d’abord des alevins de tilapia nigra originaires du lac Bunyoni (Uganda), puis l’année suivante des alevins de tilapia nilotica originaires des lacs du Nord-Kivu. Le résultat de ces mesures ne fut pas négligeable : vers 1945, l’on estimait déjà que la pêche au seul lac Muhazi pouvait donner annuellement quelque 300 tonnes de poissons; et en 1949, l’on en pécha effectivement 460 tonnes.
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