Essais et échecs dans la mission du Victoria-Nyanza

  1. Au Buganda

Le 24 février 1878, le pape Léon XIII confiait à Mgr Lavigerie la délégation apostolique de l’Afrique équatoriale avec la charge d’y créer des missions. C’est ainsi que le jour de Pâques de cette même année, dix Pères Blancs s’embarquaient à destination de Zanzibar, d’où le 17 juin suivant, ils entamèrent la pénétration du continent. Après bien des difficultés, ils parvinrent à Tabora, le 12 septembre. Là, il fallait se séparer : les cinq missionnaires du Victoria partirent vers le nord, le 18 novembre, tandis que ceux destinés au Tanganyika se mirent en route le 4 décembre. Les deux premiers missionnaires catholiques débarquèrent au Buganda, le 21 février 1879, suivis quelques mois plus tard, le 25 juin, par les trois autres pères de la caravane. Le Buganda était alors le pays vers lequel se tournaient les yeux de la plupart des missionnaires. Tous songeaient à la fameuse lettre enthousiaste de Stanley. Les Pères Blancs, eux aussi, après quelques hésitations, avaient opté pour le Buganda, pays du kabaka. Dans toutes les lettres de l’époque, le supérieur de la mission, le P. Livinhac, parle de ce monarque, comme de l’« ami du progrès ». Ce progrès, pour les pères, c’est l’ouverture d’esprit du kabaka vis-àvis de tout ce qui est nouveau.

«Mtesa, notait le père Livinhac, voudrait que ses sujets fussent initiés à toutes les connaissances des Blancs, et avant tout qu’on leur apprit les métiers les plus utiles : tisser, forger, faire des barques, faire des fusils, du savon, de la poudre ».

Dès que l’équipe missionnaire fut sur place, elle s’efforça de répondre à cette attente du souverain. Et les pères le firent avec d’autant plus de zèle, que cela semblait correspondre, au moins en partie, aux instructions de leur fondateur. Ne leur avait-il pas recommandé de « recueillir ou de racheter de jeunes enfants pour en faire de bons chrétiens »? On pourrait facilement combiner les deux données : le désir du kabaka d’enseigner aux jeunes des métiers européens pour introduire ainsi certaines améliorations dans son pays, et la recommandation de Lavigerie de former chrétiennement les enfants. Les missionnaires commencèrent donc par procéder au rachat de jeunes esclaves. « C’est l’oeuvre la plus facile, notifiait Livinhac au fondateur, et il ajoutait : « Nous devons enseigner aux enfants rachetés les arts et métiers, si nous voulons faire plaisir au roi ». Quelques semaines après leur arrivée sur le sol buganda, la jeune mission disposait ainsi d’un embryon d’orphelinat peuplé de quatre petits rachetés.

Très rapidement cependant, une meilleure connaissance des réalités du pays allait effacer cet enthousiasme du début. Le nombre des esclaves était élevé dans le pays, mais les maîtres ne tenaient pas à se défaire de ce qui constituait le signe et le gage de leur puissance. La population servile faisait partie intégrante des « familles » des grands seigneurs. Ces derniers ne consentaient à céder aux missionnaires que les moins doués. À la fin du mois d’août déjà, les pères se rendent compte de cette situation particulière. « Nous trouvons difficilement ici des enfants intelligents », remarque le père Livinhac. Dans cette même lettre, le supérieur de la Mission estime d’ailleurs qu’il faut commencer par évangéliser les populations locales. Deux raisons le poussent à cela : il y a d’abord les dépenses importantes qu’occasionnerait l’entretien d’un grand orphelinat, mais il y a surtout le fait, que dès la fin du mois de juillet, les pères avaient constaté avec joie que des jeunes gens de condition libre s’étaient présentés à eux pour se faire instruire.

Les rachats continuaient cependant à se faire, mais le nombre des orphelins n’augmenta que lentement. En septembre par exemple, les pères décidèrent même en conseil de ne pas dépasser le nombre de dix. À côté des problèmes d’ordre intellectuel, dont nous venons de parler plus haut, des difficultés d’ordre pratique venaient encore alourdir la charge de l’orphelinat. « Nous manquons de tout ce qui est nécessaire pour l’installation d’une école : tableaux, syllabaires, encriers, papiers, etc. », se plaignait le P. Livinhac dès le début de l’entreprise. Malgré ces inconvénients, on enseignait aux enfants le catéchisme et la lecture, en kiganda et en swahili. Les missionnaires suivaient ainsi à la lettre les directives de leur fondateur, qui avait interdit d’enseigner les langues européennes, pour ne pas faire perdre aux Africains leur caractère propre. Ils se posaient cependant maintenant la question de savoir s’il ne faudrait pas initier ces enfants à une langue européenne, au cas, où, comme Lavigerie l’avait expressément recommandé dans son Mémoire secret, on les enverrait étudier la médecine. Les pères se heurtaient ainsi dès le début de leur action à ce problème apparemment insoluble : comment concilier les recommandations du fondateur d’éduquer « à l’africaine », avec en même temps, l’obligation de commencer la préparation lointaine de ces jeunes à leur tâche médicale.

Si la question restait posée, les missionnaires n’en continuaient pas moins leur travail avec ardeur. Le P. Lourdel avait déjà terminé, fin novembre, la traduction en kiganda des principales prières chrétiennes, et le 20 janvier 1880, le P. Livinhac envoie avec fierté à Maison-Carrée le manuscrit d’un petit catéchisme suivi des prières du soir et du matin en kiganda, et d’un petit syllabaire pour enseigner la lecture dans cette même langue. Dans cette même lettre, le P. Livinhac raconte comment la population locale est avide d’apprendre à lire. « Ils demanderont à se faire instruire en plus grand nombre, note-t-il, si nous leur enseignons la religion dans des livres ». La preuve de cette affirmation, il la trouve dans l’activité protestante. Ceux-ci possèdent une petite imprimerie, et leurs imprimés ont attiré chez eux un grand nombre d’élèves. Il faut donc se hâter, et il est important de recevoir sans retard, le catéchisme et le syllabaire imprimé, « pour tenir tête aux protestants ».

Le travail apostolique des pères était donc double : l’oeuvre des rachats et l’orphelinat d’une part, l’instruction religieuse donnée aux hommes de condition libre d’autre part. Cette dernière forme de la Mission occupait une grande partie du temps des missionnaires. Plusieurs heures par jour, étaient consacrées à faire le catéchisme à ceux que les pères appelaient déjà leurs « paroissiens ». Le 27 mars 1880, après dix-sept mois de préparation, quatre jeunes Ganda de 18 à 25 ans recevaient le baptême. Quelques mois plus tard, la même cérémonie se répétait, et c’est ainsi, qu’après un an de présence dans le pays, huit jeunes Africains étaient devenus chrétiens, dont un seul racheté. Ce rythme rapide, qui semblait recommandé par Lavigerie dans ses premières instructions, ne se poursuivit cependant pas. De nouvelles directives du fondateur arrivèrent, imposant une réglementation du catéchuménat à répartir sur quatre ans. Ce nouveau plan causa aux missionnaires une grande surprise, mais, après quelques manifestations d’opposition, tous se soumirent et s’efforcèrent de le mettre en application. « Nous suivons scrupuleusement la ligne de conduite que vous nous tracez dans le paragraphe II de vos instructions », proclame le chef de la mission. La préparation au baptême prenait ainsi une allure très scolaire : il fallait enseigner la religion pendant quatre longues années.

À côté de ce travail d’instruction religieuse auprès des catéchumènes, des besognes matérielles indispensables d’installation, et des relations à entretenir avec la Cour, les missionnaires continuaient toujours de s’occuper de leur petit orphelinat. Les pères s’inspiraient manifestement des orphelinats arabes qu’ils avaient tous connus en Afrique du Nord. La plupart d’entre eux y avaient même travaillé pendant leur temps de noviciat. Les recommandations de Lavigerie étaient, en plus, très précises sur ce point. Il fallait éduquer chrétiennement ces enfants, c’est-à-dire, les rassembler dans une sorte d’internat, leur apprendre surtout la religion chrétienne et les former intellectuellement et moralement en vue d’en faire des auxiliaires pour la mission. Les difficultés pour réaliser ce programme ne manquaient pas : le manque de matériel pour l’installation d’une école les tracassait toujours. Les principaux soucis provenaient cependant d’un autre domaine. On se souvient du peu de facilité d’obtenir de jeunes esclaves intelligents. Les pères s’étaient ensuite aperçus que ces petits rachetés se montraient assez rebelles au règlement qu’on voulait leur imposer. Les fuites furent nombreuses dès le début. On continua néanmoins, et dans une lettre au père Charbonnier, le supérieur de la mission expose le règlement de l’orphelinat. Il est intéressant d’en prendre connaissance et de voir comment les jeunes étaient formés. On leur proposait une vie toute monastique, partagée entre la prière, le travail et l’étude, très différente de celle qu’ils avaient menée jusque là. C’est ainsi qu’on peut lire :

« Après l’oraison des missionnaires, le P. Lévesque porte aux enfants le benedicamus Domino. Ils répondent d’une seule voix et en très bon latin Deo granas, puis à genoux sur la peau de chèvre qui leur sert de matelas, ils font le signe de la croix et récitent en leur langue une courte prière pour donner leur cœur au Bon Dieu et lui consacrer la journée. En deux minutes leur toilette est faite et ils se rendent devant la porte de notre chapelle pour y réciter la prière du matin. Ensuite, ils balayent les alentours de notre mission sous la surveillance du P. Lourdai (…) Le frère assigne ensuite à chaque enfant son travail de la matinée. Ce sont nos enfants qui font notre cuisine, lavent notre linge, gardent nos chèvres, cultivent nos bananiers. À dix heures et demie, la cloche sonne la fin des travaux. Nos négrots (sic) ont récréation jusqu’à onze heures. À onze heures, classe de lecture présidée par le F. Amans. Nous n’avons pour cette classe que des tableaux sur lesquels les artistes que vous savez, ont essayé d’imiter les caractères de l’imprimerie. Nos écoliers déchiffrent assez bien ce BA … BA primitif, mais nous nous demandons si, quand nous leur mettrons sous les yeux un livre imprimé, ils ne se trouveront pas en face d’un inconnu. Après la classe qui finit à onze heures trois quarts, le frère préside à la distribution du dîner des enfants ; opération importante, car les pauvres n’ont rien pris depuis la veille. La distribution terminée, nos négrillons se mettent à genoux au milieu de la cour, leur réfectoire ordinaire, et récitent le benedicite avec une sainte ardeur. Les enfants ont récréation jusqu’à une heure trois quarts. À une heure trois quarts, le P. Lévesque leur fait le catéchisme. À deux heures et demie, travaux distribués et surveillés par le Fr. Amans comme le matin. À cinq heures trois quarts, la cloche rappelle nos jeunes travailleurs qui ont récréation jusqu’à six heures et demie. Les enfants font leur prière du soir devant la porte de la chapelle. Après la prière, distribution du souper présidée par le frère. Ensuite le frère conduit nos enfants au dortoir. À genoux près de leur couchette, il récitent en commun une courte prière pour se mettre entre les mains de N.S., sous la protection de Marie et des bons anges, et puis, se roulant dans leur grossière étoffe d’écorce d’arbre, ils sont en deux minutes plongés dans ce sommeil doux et profond que procure une vie laborieuse et frugale.

Si les journées étaient très remplies, et l’effort des pères important, les résultats par contre l’étaient beaucoup moins. Livinhac restait très sceptique au sujet de l’efficacité de l’entreprise. « Pourrons-nous en faire de bons médecins? Nous ne pouvons encore le dire », écrivait-il en 1881. Il revint alors sur une idée déjà émise deux ans plus tôt, quelques mois après son arrivée au Buganda, et qui consistait dans la création d’une sorte d’école professionnelle.

« Créer des villages industriels et y réunir nos enfants pour leur apprendre les métiers utiles, notait-il, voilà, ce me semble, le meilleur moyen de mettre nos enfants dans une honnête aisance, sans imposer à la mission des dépenses extraordinaires ».

Cette proposition revient fréquemment sous sa plume dans les différentes lettres qu’il envoie à Maison-Carrée. En juillet 1881, le père revient encore à la charge, en écrivant : « Un centre industriel nous a toujours paru un des moyens les plus propres pour attirer les Noirs, et pour étendre au loin l’action des missionnaires ». Il est important maintenant de se presser car « Mtesa vient de donner aux Anglais la permission d’enseigner les arts et métiers ». Il faut donc des hommes capables d’instruire les jeunes et Livinhac supplie à cette fin Lavigerie d’envoyer des « frères connaissant les métiers utiles ; car « ils rendraient à, notre mission les plus grands services ». Il semble aux missionnaires presque indispensable de fonder ces centres pour le bien de la Mission. Si, parmi les rachetés on rencontre des garçons intelligents, on peut encore toujours les envoyer à l’école de Malte, comme Lavigerie le souhaite, mais il y a tous les autres, « ceux qui n’auront pas d’aptitude pour les sciences ». Ceux-là pourront facilement trouver leur épanouissement dans ces centres industriels. « Vous ferez de cette solution le cas que vous voudrez, conclut le supérieur de la mission, se rendant bien compte que seul « l’avenir montrera les services que pourront rendre à la mission ces jeunes orphelins ». Mais, il reste cependant assez hésitant quant à cet avenir et au projet de Lavigerie d’envoyer un grand nombre de rachetés à Malte. « Le mieux serait, je crois, d’élever les Noirs dans leur propre pays, communique-t-il à l’archevêque d’Alger, faisant des savants de ceux qui peuvent devenir savants et apprenant aux autres des métiers utiles ».

Les pères poursuivaient néanmoins l’oeuvre des rachats et la formation des orphelins, tout en cherchant une solution définitive. Le nombre des jeunes gens augmentait lentement, mais progressivement. En janvier 1881, ils étaient vingt ; en décembre de la même année, vingt-neuf et en août 1882, ils atteignaient le nombre de trente-huit. À ce moment, on introduisit une première division à l’intérieur de l’école : les plus jeunes étudiant l’alphabet sous la direction du frère, les plus avancés recevant un cours plus poussé. Chaque jour, on leur enseigne le catéchisme et le chant. Le ton des lettres devient de plus en plus positif. On constate de réels progrès dans l’école, et le P. Livinhac admet maintenant que les « enfants deviendront de bons petits écoliers », dès qu’on pourra se mettre « à les instruire d’une façon sérieuse ». L’esprit des enfants est jugé satisfaisant, et les pères apprécient de plus en plus les nombreux services qu’ils rendent à la mission. Au milieu de l’année 1882, la Mission du Buganda prospérait, d’intéressantes perspectives semblaient s’ouvrir, le catéchuménat comptait de nombreux inscrits, et l’orphelinat, mieux organisé, mieux équipé, promettait, malgré toutes les hésitations et les doutes, d’heureux résultats. Or, voici qu’en quelques mois, tout, aussi bien l’oeuvre des rachetés que la mission elle-même, tout allait être remis en question. Que s’était-il passé?

En juillet de cette même année, les pères constatèrent avec surprise que les enfants s’adonnaient à ce qu’ils appelaient : « des vices contre nature ». En surveillant plus rigoureusement jour et nuit leurs jeunes recrues, ils constatèrent bientôt que ces pratiques étaient généralisées et que les anciens les communiquaient à leurs camarades restés jusqu’alors indemnes. Cette constatation représentait non seulement une amère et cruelle déception pour les missionnaires, mais elle leur posait aussi, plus qu’avant, des questions sur la valeur de cette oeuvre. Fallait-il continuer ou supprimer l’orphelinat? Une longue délibération entre tous les pères s’ensuivit. Finalement, tous tombèrent d’accord sur la nécessité de la poursuite de l’oeuvre, mais en même temps, ils décidèrent de prendre toutes les mesures nécessaires pour déraciner entièrement ces pratiques. C’est ici que tout allait se gâter. Les missionnaires voulant obtenir la dénonciation des principaux responsables, firent pression sur les enfants, n’hésitant pas à utiliser la manière forte. Effrayés, ces derniers dénoncèrent les chrétiens et les catéchumènes ganda comme les principaux responsables. On comprend aisément que ce fut pour les pères une affreuse désillusion, et on n’est pas étonné de lire dans le diaire de la mission :

« Voilà trois ans que nous sommes dans le Buganda. Quels sont les résultats obtenus? D’après tout ce que nous venons de découvrir, non seulement nous n’avons servi qu’à faire outrager Dieu davantage. Nos néophytes, nos orphelins baptisés, ont jusqu’ici joué la plus sacrilège des comédies».

Découragés, inquiets devant un avenir qui s’annonçait menaçant, les missionnaires décident à l’unanimité de quitter le Buganda, pour aller fonder une nouvelle mission au sud du lac.

  1. Dans l’Unyanyembe

Fin novembre 1882, tout le groupe des missionnaires quitte le pays du kabaka, emmenant avec eux trente quatre jeunes gens. On s’établit d’abord au Bukumbi, sur la rive méridionale du lac, où le père Livinhac jette les bases de la nouvelle station de Kamoga, et garde auprès de lui, trois jeunes ménages et quatre enfants. Dès le mois de février 1883, les PP. Lévesque  et Lourdel conduisent les autres rachetés à Tabora, dans ce qu’ils appellent « l’école des arts et métiers ». Les Pères Blancs avaient fondé ce poste en 1881. On avait choisi Tabora pour sa position centrale, permettant de relier les missions des Grands Lacs avec la côte. En 1879, Livinhac avait déjà suggéré cette création au Supérieur Général, en notant : « On pourrait fonder dans l’Ouyanyembe des orphelinats et une procure ». C’est ainsi que deux ans phis tard, les pères avaient acheté la maison du Docteur Van den Heuvel, membre de la deuxième caravane de l’Association Internationale Africaine, et qu’ils s’y étaient établis, le 2 septembre. Ils commencèrent immédiatement par créer un orphelinat. Fin 1882 dix-huit petits rachetés peuplaient l’institution. Le 23 février 1883, les pères du Buganda y arrivèrent. Il y avait maintenant une quarantaine d’enfants dans ce poste, et on s’y trouvait vraiment à l’étroit. La nécessité de trouver un autre emplacement s’imposa d’autant plus que l’endroit était jugé insalubre et que la proximité d’un marché fut considérée comme défavorable pour la formation des enfants. Les missionnaires décidèrent donc de quitter le village arabe pour aller se fixer quelques kilomètres plus loin, à Kipalapala, près de la résidence du mtémi ou chef de l’Unyanyembe, Sike.

L’orphelinat s’y organisa, et les pères s’efforcèrent de donner à leurs jeunes recrues une formation solide. Rendus méfiants par l’expérience malheureuse du Buganda, ils renforcèrent surtout la surveillance.

« La mission va bien, pouvait bientôt écrire un confrère chargé de l’éducation des jeunes gens, les enfants sont tous très obéissants, ils ont même une apparence extérieure de piété, malgré les petites misères intérieures au sujet desquelles on a dû vous écrire (…) Nous ne les laissons pas un instant seuls ; la nuit, le père Hauttecœur a son lit dans leur dortoir ».

La maison fonctionnait bientôt normalement. Comme on se trouvait maintenant dans une région où le swahili était la langue courante, les pères l’utilisèrent pour l’enseignement des orphelins. Il était d’ailleurs difficile d’agir autrement. Les enfants, venant de régions très diverses, devaient apprendre le swahili pour se comprendre entre eux et pour suivre les instructions des pères avec quelque fruit. Les résultats étaient jugés satisfaisants. « Je fais la classe et le catéchisme à un grand nombre, et je suis très satisfait de leur attention, écrivait le P. Faure ; ils ont même assez de facilité à apprendre ». Les plus avancés furent bientôt baptisés. Dès 1884, des baptêmes étaient administrés régulièrement.

À la fin de cette même année, quarante-trois enfants peuplaient un orphelinat qui prenait de plus en plus l’allure d’un grand bâtiment. On avait notamment construit deux grands édifices de septante mètres de long, encadrant une maison de vingt-deux mètres sur dix.

L’année 1885 se terminait sur un bilan positif pour la mission du Nyanza. Il y avait un grand orphelinat assez convenablement équipé et hébergé dans des bâtiments spacieux à Kipalapala. Soixante cinq enfants y recevaient un enseignement élémentaire : ils apprenaient à lire, certains des plus avancés commençaient à écrire. L’essentiel de l’instruction portait sur l’enseignement du catéchisme : les pères voulaient former le plus vite possible des chrétiens qui pourraient peut-être devenir un jour de bons auxiliaires de la mission. Tout semblait donc permettre d’augurer de l’avenir avec confiance. Il y avait encore une autre raison de se réjouir : à la fin de l’année 1884, le kabaka Mtesa du Buganda était décédé, et son fils Mwanga lui avait succédé. Celui-ci se montrait très favorable aux missionnaires catholiques. Ces derniers, désirant ardemment retourner dans leur première mission, profitèrent de cette occasion et revinrent dans le pays en juillet 1885. Bientôt cependant, de nouvelles et terribles épreuves allaient ébranler et mettre en péril l’ensemble de l’oeuvre missionnaire dans cette vaste région.

Avant d’entamer l’étude des événements de la mission du Tanganyika, il nous semble bon de nous arrêter un instant et de tirer quelques conclusions.

  1. Il est frappant de constater tout d’abord que la mission se confond presque avec un certain enseignement. Le premier catéchisme imprimé comprend un syllabaire. Devenir chrétien inclut la nécessité d’apprendre à lire.
  2. Selon les instructions de Lavigerie, les missionnaires commencèrent immédiatement, dès leur arrivée, l’oeuvre des rachats. Dès le début cependant, des questions se posent : comment former ces enfants? Faut-il les préparer pour l’école de Malte, ou faut-il en faire de bons artisans ?
  3. Ceci amena les pères à rechercher des solutions nouvelles aux multiples problèmes qui se posaient. Pour Livinhac, des écoles professionnelles et des jeunes artisans bien formés semblent plus adaptés à l’Afrique centrale que des médecins, dont la formation s’opère hors de leur milieu. Dès ce moment aussi, le supérieur de la mission considère l’école comme un moyen adéquat et normal d’apostolat. On songe déjà à un collège pour fils de chefs.
  4. Si les pères font un réel effort d’adaptation, l’orphelinat n’en reste pas moins comme un îlot étranger, implanté dans le milieu traditionnel. Les missionnaires rachètent de jeunes esclaves, étrangers à la région souvent, et les placent dans un ensemble de conditionnements nouveaux qui doivent les préserver de l’environnement païen et concourir à en faire de bons chrétiens. L’école elle-même est conçue à l’européenne. Dans ce domaine, on ne semble pas imaginer autre chose. Qu’on se rappelle les nombreuses plaintes de Livinhac au sujet du manque de matériel scolaire (‘). On ne conçoit pas une école sans livres, sans cahiers, sans tableau noir.
  5. L’orphelinat, à Rubaga, comme à Kipalapala, reste profondément étranger au milieu et n’a pratiquement pas de rayonnement. Au Buganda, l’oeuvre des rachats fut concurrencée par l’apostolat direct auprès des populations locales, qui s’avéra vite beaucoup plus prometteur. Quand les pères revinrent dans le pays, ils ramenèrent avec eux quelques-uns de leurs rachetés, mais ils consacrèrent la majeure partie de leur temps à l’instruction des catéchumènes de condition libre. Dans la pensée de Lavigerie, les jeunes esclaves auraient dû fournir le premier noyau des futures chrétientés. Au Buganda, ce ne fut pas le cas ; l’action missionnaire se porta très vite vers les Ganda libres, ce qui lui imprima un tout autre cours. La situation au Tanganyika se présenta tout différemment. Ici, la méthode des rachats orienta fondamentalement l’histoire des premières années de la Mission.
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