Diverses Tentatives Dans La Mission Du Tanganyika
Les premiers postes: Rumonge et Mulweba
Le 24 janvier 1879, les quatre missionnaires destinés à la mission du Tanganyika, arrivent à Ujiji sur la rive orientale du lac. Reçus avec empressement par les Arabes qui y régnaient en maître depuis plusieurs années, les Pères jugent cependant que ce centre ne convient pas à l’établissement d’une mission. L’influence de l’Islam y était très grande et deux membres de la London Missionary Society s’y trouvaient déjà depuis plusieurs mois. La première activité des missionnaires consiste donc à recueillir des informations en vue du choix d’un emplacement plus ou moins définitif pour l’établissement d’un poste. Le 15 mai, les PP. Deniaud et Dromaux s’embarquent en direction du nord-est. « D’après les renseignements que nous avions pu recueillir, raconte un peu plus tard le supérieur de la mission, nous savions que sur la rive droite du lac, la population la plus nombreuse se trouvait au nord de la province d’Ujiji. C’est donc vers le nord que nous avons dirigé nos pas ». Les deux pères trouvent de fait un endroit qui leur semble convenable : la population, apparemment très dense, leur montre de la sympathie, et surtout, il n’y a « point d’Arabes, point de ministres protestants comme à Ujiji ». Le choix est vite fait, et le 23 juillet suivant, les quatre missionnaires abandonnent le centre arabe pour venir s’installer une centaine de kilomètres plus au nord, au Burundi, et y fonder une station. Ils y dressent un camp provisoire sur une petite colline près du lac, et de là, ils font de fréquentes excursions dans le voisinage afin de repérer un endroit où ils pourraient s’établir d’une façon stable. Les pères se fixent finalement à Rumonge et se mettent immédiatement au travail.
Avant la fin même des travaux d’installation, les missionnaires avaient commencé à racheter des enfants esclaves. Comme leurs confrères du Victoria-Nyanza, ils obéissaient ainsi aux directives de leur fondateur.
« J’ai acheté un enfant d’une dizaine d’années, originaire de l’Oubouari, presqu’île de la côte ouest du lac vis-à-vis des Bikari, écrit le père Deniaud. Cet enfant parait intelligent, est plein de bonne volonté et semble nous être très attaché. Il commence déjà à réciter le Pater et l’Ave Maria et désire beaucoup assister à la messe chaque jour. Nous allons l’instruire de notre mieux et en faire ensuite un bon chrétien».
À la fin de l’année 1879, un petit orphelinat, peuplé par une dizaine d’enfants, formait le noyau de la mission du Tanganyika. Les perspectives d’avenir étaient cependant assez différentes de celles du Buganda. Ici, on ne parle pas d’écoles d’arts et métiers ou de centres industriels. On songe plutôt à la création de villages chrétiens.
« Le terrain ne manque pas ici, note le P. Dromaux, il ne faudra pas les écritures et des disputes des achats des Ataffs ; on formerait des royaumes sans trouver des concurrents dans le terrain qu’on voudrait prendre. Les rachats coûtent peu, et la subsistance des enfants est peu chère. Ils sont exceptionnellement heureux d’avoir une natte de quatre sous pour lit, deux habits, chacun d’une quarantaine de sous et une nourriture de pas deux sous par jour. De sorte qu’il semble facile de faire beaucoup de bien, sous le rapport religieux d’abord, mais aussi sous le rapport matériel et civilisateur».
Pour les pères du Tanganyika, les enfants de l’orphelinat, les villages chrétiens plus tard, étaient appelés à former le noyau de la future chrétienté. « Nos enfants nous donnent des espérances pour l’avenir, et font l’édification des peuples qui nous entourent », écrivait le supérieur de la mission. C’était aussi le souhait de Lavigerie ; il le leur fit savoir : « J’ai appris, avec vive satisfaction, les commencements de votre maison de jeunes nègres rachetés. C’est une oeuvre qu’il faut pousser activement : elle est la base et l’espérance de tout le reste ».
L’entreprise ne se développa pourtant que lentement. Les missionnaires instruisaient bien sûr leurs orphelins, mais, à côté de ce travail, ils s’occupaient aussi des inévitables travaux d’installation, et surtout de nombreux voyages d’explorations le long des rives du Tanganyika à la recherche de sites aptes à la création de nouveaux postes.
Dans leur orphelinat, les pères enseignent le catéchisme et la lecture aux jeunes rachetés. Ils le font en swahili, ne connaissant pas encore suffisamment le kirundi pour s’en servir avec fruit. Comme dans le pays du kabaka, les missionnaires se plaignent du manque de matériel scolaire : « Nous enseignons chaque jour le catéchisme et la langue kiswahili à nos enfants, mais nous n’avons point de livres. Nous sommes donc obligés de former tant bien que mal nos caractères alphabétiques sur une grande feuille de papier que nous collons à une planche. Ce moyen est bien imparfait, comme vous le voyez ».
Comment remédier à cet état de choses? Les missionnaires du Victoria avaient envoyé le manuscrit d’un catéchisme et d’un syllabaire à Maison-Carrée pour l’y faire imprimer. Au Tanganyika, on songea à ce moment à une autre solution.
« Nous désirons avoir une petite presse typographique et un certain nombre de types majuscules et italiques, ainsi que les chiffres. Il y a des presses peu volumineuses et très légères. Celle des pères de Bagamoyo est un modèle de ce genre. À l’aide de cette petite imprimerie, nous aurions ce qu’il faut pour apprendre à lire à nos enfants ».
Entretemps, une autre mission avait été fondée. Le choix des pères était tombé sur la région située au nord-ouest du Tanganyika, le Massanze, chez le chef Mulweba. C’est là que le 28 novembre 1880, ils jetèrent les bases du nouveau poste.
Après les travaux d’installation, cette station devint à son tour un centre de rachats. Des jeunes garçons rachetés y suivaient les cours des missionnaires comme ceux de Rumonge, et semblaient progresser rapidement.
« J’ai pour fonction de faire le catéchisme aux enfants et à quatre mariés, je n’y consacre que vingt minutes chaque jour, écrit le P. Dromaux. Je fais aussi la classe deux fois par jour, elle ne semble pas fatigante, les enfants sont d’une docilité parfaite. Six des plus avancés épellent assez bien et commencent à lire dans un livre, à tracer quelques lettres, et à compter jusqu’à cent ».
On aura remarqué dans cette lettre que le père parle, entre autre, de quatre mariés auxquels il enseigne. De fait, au Tanganyika, les rachats n’avaient pas porté seulement sur des enfants, mais aussi sur des adultes. Une raison toute pratique avait dicté cette façon d’agir. Pour les services divers dont elle avait besoin, la mission avait essayé d’engager des domestiques. Cela n’avait pas été une réussite. On décida alors de racheter des esclaves adultes. Les missionnaires voyaient en eux également, le premier noyau des futurs villages chrétiens, qu’ils espéraient créer et voir se développer. Ces hommes devaient former la base du royaume chrétien à ériger.
Vers le milieu de l’année 1881, cette intense activité des missionnaires, comme ces grandioses projets d’avenir furent brutalement ébranlés par des événements tragiques. Au début du mois de mai, un des jeunes élèves des pères s’enfuit de la mission de Rumonge, et se retrouva chez le chef Bikari, voisin de la station. Les pourparlers entamés pour sa restitution traînèrent. Les missionnaires décidèrent alors, en se basant sur ce qu’ils estimèrent être une coutume locale, de s’emparer d’un gage. Ainsi dit, ainsi fait. Le soir du 3 mai, l’un d’eux enleva quatre têtes de bétail au chef. La réaction se produisit plus rapide et plus violente qu’on ne l’avait prévu. Le lendemain matin, les guerriers de Bikari encerclaient la mission. L’impétueux père Deniaud, le jeune père Augier et l’auxiliaire D’Hoop sortirent, armés, accompagnés d’une dizaine de rachetés adultes, persuadés qu’il suffirait de montrer leurs fusils pour obliger les assaillants à fuir. C’est ce qui se produisit. Deniaud voulut les poursuivre pour les éloigner davantage. Les hommes de Bikari, manœuvrant alors sous le couvert des hautes herbes, contre-attaquèrent. Les rachetés prirent peur et se replièrent sur la mission. Les trois missionnaires, surpris par cette tactique des assaillants, furent tués de nombreux coups de lance. Ce désastre rendit la position des pères intenables dans le pays. On décida l’évacuation. Le 7 mai, les missionnaires s’embarquèrent pour Mulweba. La mission du Tanganyika ne comptait donc plus que ce seul poste. La vie y continua, et ce poste connut ainsi un développement de plus en plus important.
Ce déplacement géographique représentait cependant un changement considérable. Les populations de la rive occidentale du Tanganyika vivaient en petits villages plus ou moins indépendants. C’était, écrivait le P. Moinet, « un peu le régime patriarcal. Ainsi un homme a de ses quatre ou cinq femmes vingt ou trente enfants, dont les aînés sont mariés et ont aussi des enfants. Cette famille forme un petit royaume ». Ces petites unités, souvent en guerre latente entre elles, offraient une cible de choix pour les voisins plus puissants. Dans ces conditions, les missionnaires se voyaient sollicités par plusieurs chefs pour venir s’installer chez eux. Avec leurs rachetés, les pères apparaissaient comme une protection réelle. C’est dans cette perspective que Mulweba les avait invités et que d’autres stations seront fondées par la suite. Les pères se sentaient à l’aise dans la région, et pouvaient ainsi poursuivre leur travail sans craindre de voir se reproduire la catastrophe de Rumonge.
À la fin de l’année 1881, les pères du Massanze pouvaient maintenant écrire :
« Le nombre de nos enfants s’est bien accru, nous en avons maintenant plus de quarante, les plus anciens savent leur petit catéchisme, et le P. Moinet se propose de faire à Noël une petite cérémonie pour recevoir catéchumènes ceux qui ont deux ans de résidence à la maison. En général, ils montrent peu de dispositions pour l’étude, et les commencements furent assez pénibles parce que nous manquions de tout, point de livres élémentaires, point de tableaux, il fallait tout faire à la main ; mais enfin, les premières difficultés ont été surmontées par quelques-uns qui dans peu de temps pourront lire assez couramment dans les livres de kiswahili que nous avons. Parmi les derniers venus, plusieurs ont montré plus de facilité et ont appris toutes leurs lettres en moins de huit jours. Ceux que nous parviendrons à instruire de la sorte, nous seront de la plus grande utilité, soit comme catéchistes, soit comme surveillants ».
Comme on le remarque, les progrès enregistrés sont réels. On ne signale pas sur le plan moral ces difficultés, qui eurent au Buganda de si graves conséquences. Les problèmes étaient ici d’un autre ordre. Il y avait surtout la question de la langue à utiliser pour l’enseignement. « Pour le catéchisme, comme pour la classe, la diversité des langues de nos enfants venus de divers pays, offre une grande difficulté à leurs progrès », note un des pères, chargé de l’orphelinat. Les missionnaires avaient opté pour le swahili, et à la fin de cette même année, ils avaient envoyé à Maison-Carrée, le manuscrit d’un catéchisme destiné aux catéchumènes, rédigé en cette langue.
Notons également, en passant, que les pères songeaient déjà à leurs futurs collaborateurs : catéchistes et surveillants. Dès le début de leur action, l’école doit ainsi servir à former des auxiliaires. On se rappellera que Lavigerie avait insisté sur ce point, aussi bien dans son Mémoire secret que dans ses diverses instructions. Les pères obéissaient donc aux directives de leur fondateur, tout en s’efforçant de trouver sur place de l’aide pour l’accomplissement de leur travail missionnaire.
Les pères du Tanganyika se consacraient, à ce moment, entièrement à leur tâche éducative dans l’orphelinat. « Les soins que nous donnons à nos orphelins absorbent presque tout notre temps », remarque le P. Moinet à cette époque ; et le P. Dromaux de son côté, écrit :
« La crainte de provoquer les hostilités des Arabes nous a fait juger prudent de ne pas prêcher à d’autres qu’à nos enfants la Bonne Nouvelle du salut. L’influence arabe est toujours toute-puissante dans la partie nord du lac (…) Nous sommes satisfaits des progrès de nos enfants dans le catéchisme, ajoute-t-il, ainsi que dans la lecture et l’écriture, chose si nouvelle pour eux. Au commencement, ils n’en comprenaient pas l’utilité, mais, aujourd’hui, ils sont tout fiers de tracer leurs noms sur la pierre ou le papier et prévoient qu’ils pourront tirer beaucoup d’avantages de cette instruction.
Soulignons, en passant, cette remarque du père Dromaux au sujet des succès dans la lecture et l’écriture des jeunes rachetés. Le père se rend compte de l’innovation que représentait l’écriture dans ces sociétés où la parole était le principal moyen de communication. Mais, les choses sont en train de changer : la connaissance de l’écriture est perçue par les élèves de l’orphelinat comme un moyen de progresser. Il faudra cependant encore attendre de longues années, avant que cette innovation ne vienne transformer l’ensemble de la société africaine.
Le 3 mars 1882, le nouveau supérieur de la mission, le P. Alexandre Guillet, débarqua à Massanze, à la tête d’une petite caravane de renfort. Les pères décidèrent alors de restructurer et d’étendre la mission. Les rachetés, dont le nombre ne faisait que croître, seraient transportés ailleurs, « hors du Massanze, dans un lieu retiré et tranquille ». Dans ce dernier poste et dans une nouvelle fondation prévue sur la rive nord-est du lac, l’activité des missionnaires devrait être consacrée à la prédication directe auprès des populations locales. Il fallait donc déménager l’orphelinat. Après de nombreux voyages d’explorations, le choix était tombé sur « l’isthme qui relie l’Oubouari à la terre ferme, beau pays de vingt à trente kilomètres de côté, propre à toutes sortes de cultures et peu peuplé ». Au mois de juin 1883, les missionnaires, accompagnés de huit ménages et de dix grands orphelins, vinrent s’établir dans le nouveau poste de Kibanga.
L’orphelinat de Kibanga
Le chef de l’endroit, Pore, avait concédé aux missionnaires un terrain de quatre-vingts hectares pour l’établissement de la station. On se mit au travail et à mesure que les constructions avançaient, les enfants de Mulweba arrivèrent dans le nouveau site. Dès le mois d’octobre, tout était à peu près terminé, et la totalité des jeunes rachetés ainsi que les ménages y étaient établis. « Nous avons vécu dans la plus grande tranquillité pendant les sept mois que nous avons passés ici », pouvait noter le P. Moinet à la fin de l’année. « Le changement n’a apporté aucun trouble ni aucun désordre dans la marche de notre oeuvre. Tout notre petit monde se conduit aussi bien et aussi régulièrement que possible».
L’orphelinat de Kibanga prospérait. Comme dans les autres œuvres du même genre, l’emploi du temps des enfants se répartissait en catéchisme, instruction élémentaire et travaux manuels. Les appréciations des pères sur les progrès réalisés, en particulier sur le plan moral, sont très positives. Dans chaque lettre presque, on parle du bon esprit qui règne parmi les enfants, de « l’esprit de foi qui s’inculque profondément en eux » ; de « leur esprit qui s’ouvre peu à peu aux choses de la foi, et de leur conduite qui se transforme d’une manière sensible ». Le père Guillet avait même songé dès l’établissement de la station à ouvrir une petite école de catéchistes. « Nous leur donnerions une éducation plus soignée, écrivait-il. Ce serait comme un petit séminaire ». Cette idée n’eut pas de suite immédiate, mais il est intéressant de noter qu’on y songea dès ce moment.
Le progrès des élèves sur le plan scolaire est également souligné à maintes reprises. Le rassemblement en orphelinat était alors sans doute un des meilleurs moyens pour arriver à ce résultat. Les missionnaires protestants avaient essayé à maintes reprises d’ouvrir des écoles pour les enfants des environs de leurs postes, mais sans succès. Le système des Pères Blancs permettait surtout la continuité nécessaire dans l’enseignement, puisque les jeunes rachetés se trouvaient sous la dépendance constante des missionnaires. L’orphelinat de Kibanga se développa ainsi progressivement ; bientôt, plus d’une centaine de jeunes rachetés peuplaient l’institution. Pour les missionnaires du Tanganyika, cette dernière devait devenir l’assise de la mission et le noyau du futur « royaume chrétien » de la région.
Il est frappant de noter d’abord, la grande différence dans le développement des missions du Tanganyika et du Victoria-Nyanza. Si les missionnaires arrivent dans les deux territoires avec les mêmes directives, les mêmes principes et les mêmes convictions, la mission évolue dans chaque cas d’une façon particulière. Cela peut être dû en partie à la personnalité des missionnaires et en particulier à celle des supérieurs de mission. L’impétueux Deniaud, homme d’action, impulsif et direct, entraîne les pères du Tanganyika dans des voyages multiples et dans des fondations risquées, tandis que Livinhac, plus prudent, hésite, mais, homme de devoir aussi, accomplit à la lettre les ordres de Lavigerie et propose en même temps des solutions diverses aux problèmes rencontrés. Le contexte politique également, et surtout sans doute, a considérablement influencé le cheminement des pères dans chacun des deux territoires.
Au Buganda, les missionnaires sont entrés en contact avec un État fortement organisé et hiérarchisé. Ils débarquent à la cour même du souverain du pays, chez qui se trouvent déjà une colonie arabe, ainsi qu’un groupe de missionnaires anglicans. Les premières années de l’action des pères sont fortement influencées par les agissements de la cour. Dès leur arrivée aussi, des sujets libres du kabaka se présentent chez eux et se sont instruits. Le rachat de jeunes esclaves n’y est pas aisé. Ces deux circonstances particulières font que l’orphelinat n’y acquiert pas la même importance qu’au Tanganyika. Dans ce dernier territoire, les choses se présentent autrement dès le début. Établis au Burundi d’abord, mais loin de la cour du mwami, les pères y sont considérés comme des intrus, dont on se méfie et qu’on préfère voir partir. Un malheureux concours de circonstances provoque le drame de Rumonge, ce qui oblige les missionnaires à se déplacer. Les populations du Massanze, sur l’autre rive du lac, sont très différentes. « Elles nous paraissent simples, timides, écrit le père Guillet, et n’ont point la hauteur, la fierté et l’orgueil de race qu’on trouve dans l’Ouroundi[Urundi]. Elles écouteront mieux et avec plus de confiance, les instructions du catéchisme ». La situation politique y est cependant très confuse : « elle n’est point telle que je la croyais, note le même père. Il ne s’y trouve point de chef important ; chacun des nombreux petits villages du Massanze a son mtouare [umutware] à peu près indépendant ». Cet état de choses, les départs successifs de Rumonge, de Mulweba, et d’autres postes, ainsi que la relative facilité avec laquelle on peut se procurer de jeunes esclaves, poussent finalement les pères à s’occuper surtout de l’orphelinat et de leurs rachetés. Très vite, la mission du Tanganyika s’oriente vers la constitution de villages chrétiens dépendant de la mission, tandis que les pères du Buganda s’occupent de plus en plus des hommes libres du pays.
Ce qui caractérise également la mission du Tanganyika, c’est le rôle important joué par les Arabes dans la région. Ceux-ci gardent le contrôle sur une grande partie des rives du lac. Leur présence n’est cependant pas seulement politique. Leur influence culturelle et religieuse est grande. Ujiji est un véritable centre musulman. La langue, l’écriture et la religion du Coran s’y répandent. Les pères le constatent à leur arrivée.
« J’ai négligé l’arabe pour apprendre le kiswahili, note le P. Dromaux ; cependant, je désirerais avoir un dictionnaire arabe-français, une grammaire arabe et un coran. Ces livres me serviraient dans mes rapports avec les Arabes, à écrire et à lire des lettres arabes (…). Les lettres que l’on écrit sont le plus souvent en arabe mêlé de kiswahili ».
La puissance musulmane à Ujiji est telle, qu’à leur arrivée, les missionnaires n’osent même pas se montrer en public dans leurs habits. « Le costume que nous portons ici, est la gandoura dans l’intérieur de la maison, écrit le supérieur de la mission ; pour sortir ou recevoir des visites, nous prenons la douillette par dessus. Nous avons tous été d’avis que nous ne devions pas paraître en public avec la gandoura seulement, car ce costume est absolument celui d’un certain nombre d’esclaves, des Arabes eux-mêmes et des Wangwanas ou gens de la côte, qui viennent ici en grand nombre apporter leurs vices et leurs dérèglements ». Les missionnaires se sentent un peu comme des intrus, et cherchent, soit à s’établir dans un endroit où cette influence arabe n’existe pas, soit à créer des zones d’influence chrétienne plus ou moins fermées sur elles-mêmes. Ici encore, la situation se différencie de celle du Buganda. Dans ce dernier pays, il y avait de la part du kabaka lui-même et de ses sujets une demande adressée aux missionnaires. Ceux-ci se sont efforcés d’y répondre. L’influence arabe se limitait ici encore en grande partie à une action politique qui se jouait dans le milieu assez fermé de la cour. Les pères du Tanganyika ont été forcés de vivre plutôt sur la défensive, et ont été obligés, d’une certaine façon, de susciter eux-mêmes une demande auprès de la population, en isolant leurs néophytes.
Signalons enfin les problèmes plus spécifiques rencontrés dans l’enseignement et l’éducation. Il faut noter d’abord que l’apprentissage de la lecture et de l’écriture ne semble pas avoir posé de grands problèmes aux enfants. Les élèves apprennent assez facilement à lire, malgré l’absence de matériel didactique. L’écriture pose peut-être quelques difficultés supplémentaires, mais les missionnaires en parlent peu. On insiste d’ailleurs vraisemblablement peu sur cette dernière connaissance. Ce qui est considéré comme important, c’est la lecture. Savoir lire devient une quasi-condition du baptême. Ceux qui savent écrire, sont appelés à devenir plus tard des auxiliaires de la mission. La lecture est nécessaire pour le néophyte : ainsi, il pourra lire les prières, le catéchisme, l’Écriture sainte… On l’a déjà signalé : la religion est enseignée, et la lecture doit servir cet enseignement. L’école, le livre, l’écrit, sont donc nécessaires à la conversion.
Dans le domaine de l’éducation, les pères du Tanganyika ne semblent pas avoir rencontré de problèmes majeurs avec les enfants. On ne signale nulle part les pratiques remarquées au Buganda et qui y ébranlèrent la mission. Les missionnaires insistent sur le progrès constant de leurs élèves, aussi bien dans le domaine moral et religieux que sur le plan scolaire. L’éducation dans les orphelinats se fait, bien sûr, hors du contexte local, dans un milieu forcément artificiel. Les déménagements successifs de Rumonge à Mulweba, et de ce dernier poste à Kibanga, n’ont apparemment pas posé de problèmes dans le travail d’éducation. Les petits rachetés suivent les pères ; ils font partie de leur « familia »; ce sont les « enfants de la mission », et ils semblent s’y plaire.
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