Le Point De Non-Retour Entre Hutu Et Tutsi
J’étais donc le résident militaire du Ruanda et M. Preudhomme continuait à s’occuper de l’administration courante en sa qualité de résident civil. La tutelle du pays était devenue bicéphale. Combien de temps cette situation assez paradoxale devait-elle durer? Certainement pas longtemps, car j’étais toujours commandant du 3e Groupement de la Force publique et au Congo les événements prenaient une tournure préoccupante.
Et quelle était exactement la portée de ma mission? Aucune autorité supérieure ne me l’avait jamais précisée. Je devais évidemment assurer le maintien de l’ordre public. Si cela signifiait une tranquillité imposée par la force brutale des armes, c’était chose faite et je pouvais remettre le commandement à un subordonné et rentrer à Stanleyville, mission accomplie.
Mais était-ce bien honnête de ma part d’en rester là? N’y avait-il pas quelque chose à faire pour assurer à ce magnifique petit pays une stabilité politique plus propice à la création d’un climat social meilleur? N’était-ce pas une part importante de ma mission pacificatrice de rechercher s’il était possible de trouver des bases plus solides à la paix sociale?
J’avais rencontré le mwami et quelques-uns des Tutsi les plus influents. Je m’étais fait une opinion sur ce qu’on pouvait attendre d’eux. Pour en avoir le cœur net, je décidai de me rendre à Gitarama, afin d’y rencontrer Grégoire Kayibanda à son tour.
Je me rendis d’abord chez M. Pattyn, l’administrateur du territoire. Il me confia qu’il avait senti venir les violences et qu’il en avait averti la Résidence, mais qu’aucune directive ne lui était jamais parvenue, à ce sujet. Il avait les bras pleins avec les réfugiés et avait reçu des menaces anonymes pour ses sympathies à l’égard des Hutu. Les unaristes avaient d’ailleurs affiché une liste à Nyanza, des personnalités « ennemies du Mwami» qui devaient être liquidées. Il s’attendait à ce que son nom y figure, comme c’était le cas de Mgr Perraudin, l’évêque de Kabgayi tout proche. Je lui demandai comment il voyait l’avenir. Il me répondit que tant que je resterais dans le pays avec la troupe, il resterait calme, mais que c’était le seul obstacle valable à la vengeance des Tutsi. L’avenir lui paraissait bien sombre.
Je me rendis ensuite à l’évêché où Mgr Perraudin me reçut très aimablement. Il me fit comprendre en termes mesurés qu’il fallait réparer les injustices dont les Hutu étaient constamment les victimes et que des changements s’avéraient nécessaires dans l’organisation politique du pays.
Pattyn avait entre-temps convoqué Kayibanda et c’est là que j’ai rencontré pour la première fois l’homme que j’allais voir si souvent et qui deviendrait mon ami.
Petit, nerveux, un visage aux traits mobiles et aux grands yeux expressifs, il me reçut en bras de chemise. Il travaillait à la rédaction de l’hebdomadaire Kyniamateka [Kinyamateka], lequel défendait sans trop d’éclat la cause hutu et était édité à la mission de Kabgayi, à l’ombre de l’évêché.
Kayibanda me parut plutôt sceptique à mon égard. J’avais arrêté l’élan de la révolution hutu. Beaucoup de ses partisans avaient été arrêtés et emprisonnés. Je lui fis remarquer que j’avais également mis fin à la réaction tutsi et sans doute empêché qu’il soit assassiné. Il en convint avec un sourire qui lui donnait un air d’espièglerie que j’allais apprendre à bien connaître. Kayibanda avait séjourné en Belgique et devait sa formation de militant aux contacts qu’il avait eus avec le Mouvement ouvrier chrétien et avec les syndicats chrétiens. Sa vie était toujours en danger et il était constamment entouré de quelques fidèles.
Avec de pauvres moyens, mais avec une foi inébranlable, il travaillait à constituer des cellules de propagande partout, dans le centre et dans le nord du pays.
Il me faisait songer aux propagandistes chrétiens des premiers siècles qui répandaient la foi en secret. Pour la première fois, dans ce pays où régnait la duplicité, je sentais que j’avais affaire à un homme généreux et sincère. Il comparait l’esclavage de ses frères de race à celui que les Hébreux avaient subi en Égypte. Il voulait les libérer, sans pour cela souhaiter la mort des oppresseurs. Si une royauté constitutionnelle répondait à ces conditions, il était prêt à l’accepter. C’était la position officielle que son parti allait adopter. Mais, en réalité, il ne croyait guère en la sincérité du mwami et certainement pas en celle des meneurs tutsi. Il songeait déjà à un régime républicain. Il parlait avec chaleur, mais sans haine et avec une conviction telle que cette conversation fut déterminante pour la conduite que j’allais décider de tenir.
En me quittant, il me remit deux documents que j’ai longuement médités, car, mieux que tout autre, ils m’éclairaient sur les problèmes politiques et sociaux dans lesquels ce petit pays se débattait.
Le premier était le manifeste-programme du Parmehutu, du 9 octobre 1959, signé par Kayibanda et quelques vingt-cinq autres leaders hutu qui avaient été assez courageux pour affronter ouvertement l’aristocratie tutsi. J’en reproduis ci-dessous les passages qui m’ont le plus frappé à l’époque.
Manifeste-programme du PARMEHUTU
L’objectif national poursuivi par le parti du mouvement de l’émancipation hutu est l’union réelle de tous les habitants du Ruanda, impliquant l’abolition de l’hégémonie actuelle d’une race.
Tant que les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire du Pays, l’enseignement supérieur et tout le patrimoine national resteront monopolisés par le groupe tutsi seul, le Parmehutu luttera pour substituer une parfaite démocratie à ce régime discriminatoire.
C’est cette démocratie authentique qui doit régir l’administration du pays, l’exercice de la justice, le régime foncier, l’enseignement et l’éducation nationale, la gestion du trésor publie alimenté par les impôts du menu peuple. La démocratie sera ainsi le fondement de toutes les institutions du Pays.
Le Parmehutu rejette la coutume traditionnelle de féodalité, de servage pastoral et de corvées serviles qui soumet les Bahutu à la domination tutsi à l’égal d’un peuple conquis; cette féodalité a permis au colonisateur tutsi de dominer son colonisé hutu. Il repousse tout régime politique susceptible de perpétuer cette institution coutumière qui fait du Hutu une sorte de vulgaire instrument. Il affirme que la véritable indépendance ne peut être que celle préparée par l’abolition de ce colonialisme du Noir sur le Noir. C’est la condition sine qua non de l’union nationale que requiert la marche de la patrie vers le progrès. Il rend un hommage reconnaissant à l’administration belge pour l’œuvre civilisatrice accomplie en faveur du peuple ruandais. Cette œuvre humanitaire aurait été infiniment plus efficace et plus spectaculaire si le régime féodal n’avait pas trop longtemps entravé l’évolution poursuivie et si l’administration traditionnelle trouvée dans le pays par l’administration tutélaire lui avait apporté une meilleure collaboration. Il demande à l’Autorité Tutélaire l’instauration de la démocratie et de veiller à ce que celle-ci ne soit en fait le maintien d’un régime monopolistique profitable à une seule race.
Le PARMEHUTU ne nourrit aucune intention de haine raciale à l’égard des Tutsi. La promotion du groupe hutu asservi par le régime féodal n’a aucune relation avec la haine de la race de nos frères. Les Bahutu qui s’uniront pour la libération de leurs congénères sont d’avance heureux de pouvoir collaborer fraternellement avec les vrais patriotes tutsi conscients de l’oppression subie par les Bahutu et même les Tutsi de condition modeste.
Ce manifeste poursuivait son programme par l’examen, tel qu’il le concevait, de l’organisation politique, législative et judiciaire du pays. Il développait longuement la question de la démocratisation de l’enseignement à laquelle il attachait visiblement une importance capitale. Le régime de la propriété terrienne le préoccupait également très fort, Il concluait en envisageant l’indépendance de la manière suivante.
Problème de l’indépendance du pays
Il faut éviter l’erreur consistant à confondre l’indépendance du pays avec l’indépendance d’une poignée d’individus enivrés de richesses. Il ne faut non plus la confondre avec la résurrection du régime d’antan de nature à accumuler tous les privilèges sur une seule race et à réduire la presque totalité de la communauté ruandaise en esclavage.
Que nul ne s’abuse au point de réclamer une indépendance du pays pour entraîner fatalement la résurrection du buhake (servage) et de l’akazi (corvée). Nul n’ignore jusqu’à quelle extrême captivité les anciennes prestations en denrées, les anciennes mille et une formes d’oppression, la féodalité et les corvées tracassières tenaient la masse populaire enchaînée.
Réclamer une indépendance qui fait abstraction de la perspective du retour d’un si horrible esclavage, c’est faire preuve d’un égoïsme on ne peut plus incivique. Le PARMEHUTU poursuivra énergiquement la préparation paisible d’une véritable indépendance nationale progressiste et non régressive, non susceptible d’enchaîner à nouveau le peuple sur la potence de la corvée, des prestations vivrières ou du servage, ou qui ne soit pas réclamée prématurément pour introduire le désordre et l’anarchie.
Notre parti s’oppose à toute guerre civile et à tout ce qui peut la provoquer. Voici les conditions d’une indépendance préparée inscrite au programme de notre parti:
- Nous réclamons un délai raisonnable de la création et de l’acculturation préalables d’une réelle et solide démocratie dans les institutions politiques, judiciaires et administratives, dans l’enseignement et la gestion du trésor public, dans la possession des terres et les mœurs sociales du pays. Il faut donc l’établissement prioritaire d’un plan d’instauration et d’acculturation de la démocratie, seule capable de donner une solution définitive aux problèmes fondamentaux qui entravent le progrès du Ruanda dont voici les principaux:
- Problème Hutu-Tutsi: il sera résolu par une démocratie parfaite impliquant l’élaboration d’une constitution écrite fixant notamment les règles d’élection du mwami, sans recours aux abuki.
- Problème de l’élection générale des organes des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire suivant les principes énoncés supra.
- Problème foncier résolu d’une manière équitable dans les régions régies par les systèmes des ibikingi et de l’ubukonde.
- Problème de la démocratisation de l’enseignement, de manière que l’enseignement supérieur ne reste plus un privilège unilatéral d’une seule caste.
- Problème de l’économie du pays et des conventions douanières donnant aux commerçants et aux artisans les possibilités de promotion de leur profession.
- Problème de la rédaction des lois du pays, résolu par la publication d’une Constitution et d’un Code général écrit, purgés tous deux de toute trace du colonialisme tutsi sur les Hutu.
Ces conditions une fois réalisées, lorsque tous les organes des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire seront réellement partagés par les groupes hutu, tutsi, twa et autres étrangers installés définitivement dans le pays, c’est alors, et alors seulement, que le problème de l’indépendance nationale pourra être soumis aux délibérations des conseils du pays.
Vu l’importance primordiale de ce problème de l’indépendance aux yeux de quiconque tient à cœur davantage l’intérêt commun que son intérêt propre, le PARMEHUTU affirme qu’il ne sera tranché que par un referendum populaire, à savoir la consultation générale de tout le peuple ruandais, permettant à chaque électeur d’émettre librement son avis à ce propos. Le referendum devra être organisé dans tout le pays au suffrage universel direct sous la direction et le contrôle d’une délégation de l’ONU.
Le second document que me remit Kayibanda était une lettre adressée au ministre des Colonies. Datée du 14 octobre 1959, elle sonnait comme un ultime cri d’alarme, avant que tombent les décisions du gouvernement belge. En voici le texte intégral.
Monsieur le Ministre,
Nous soussigné; Présidents des partis politiques Hutu du Ruanda et Bahutu évolués de l’Urundi, nous nous adressons à vous en une suprême démarche au sujet de la Déclaration gouvernementale sur le Ruanda- Urundi. Nous voulons éviter une décision qui signifierait l’asservissement, peut-être définitif, de notre peuple Hutu à la classe féodale.
Certes, notre point de vue a été exposé au Groupe de Travail par quelques-uns d’entre nous, et par quelques Européens qui soutiennent notre cause. Mais bien que nous défendions les droits des 84% de la population du Ruanda-Urundi, nous savons que l’opinion opposée des 16% de Tutsi vous a été exposée par des personnalités beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus impressionnantes que nous-mêmes, notamment par les membres des Conseils Supérieurs et par les Chefs.
Ce n’est donc pas sans raisons que depuis et malgré le passage du Groupe de Travail, nous sommes inquiets au sujet des décisions qui seront prises quant au statut politique du Ruanda-Urundi. Mais depuis deux mois, cette inquiétude s’est encore aggravée suite à l’intervention des deux éléments nouveaux que voici.
Scission du RUANDA-URUNDI?
Tout d’abord, des rumeurs courent avec persistance que le Ruanda et l’Urundi vont être scindés politiquement et administrativement, que ces pays seront dotés de l’autonomie interne, que les Bami deviendront des monarques constitutionnels, avec parlements élus et gouvernements responsables.
Nous avons cru voir une confirmation de ces rumeurs dans un passage du discours de Monsieur le Vice-Gouverneur Général Harroy à l’inauguration des nouvelles installations de la Banque du Congo Belge à Usumbura, le 30 septembre dernier, où il était parlé de « profondes réformes de structure politique » et du «difficile financement» de ces réformes. Or, seule une scission des deux pays exigerait de grosses dépenses nouvelles.
Ce serait donc la thèse Tutsi qui triompherait contre l’avis formel, exprimé au Groupe de Travail, par les quelques rares défenseurs de la masse des Bahutu.
Ceux-là sont, en effet, convaincus que le caractère unitaire du Ruanda-Urundi est la meilleure formule pour que le rôle tutélaire de l’Administration Belge puisse continuer à s’exercer efficacement, et cela dans tous les domaines. Bien entendu, la masse hutu est sans opinion sur un problème qui la dépasse, mais pourquoi lui imposer la solution proposée par son ennemi héréditaire, la caste tutsi, et désapprouvée par ses propres leaders, et ne pas surseoir à toute scission du Ruanda-Urundi jusqu’à ce que l’ensemble de la population soit suffisamment émancipé pour se prononcer sur ce point?
D’autre part, l’octroi de l’autonomie interne à chacun des pays consistera, dans la pratique, à remettre les pouvoirs au seul Tutsi. Nous y reviendrons dans un instant à propos des partis politiques et des élections.
Or, toute l’histoire passée et même présente du Ruanda et de l’Urundi enseigne que la domination tutsi se traduit par une exploitation et une oppression sans merci de la population Hutu. Aussi sommes-nous affolés à l’idée de voir retomber notre peuple sous l’impitoyable joug du racisme tutsi.
Nous nous permettons de vous rappeler le chapitre I du Rapport de la Commission du Conseil Général sur le problème des Bahutu, malgré la présence du tuteur belge. Que sera-ce quand celui-ci se sera retiré?
Nous n’osons y penser.
Les nouveaux partis
L’élément nouveau est la formation de partis politiques; créés et soutenus par les autorités tutsi, partis qui se révèlent nationalistes, totalitaires, antidémocratiques, antioccidentaux ‘et coutumièrement réactionnaires et qui, malgré tout cela, sont influents sur l’ignorante masse hutu.
L’Union Nationale Ruandaise (UNAR) a tenu ce mois-ci plusieurs meetings. À celui de Kigali se trouvaient présents tous le Chefs du Ruanda sauf trois ou quatre, de nombreux sous-chefs, presque tous les membres du Conseil Supérieur, un grand nombre d’évolués de toute espèce, bref toute l’aristocratie tutsi. Les thèmes développés furent: indépendance, joug du colonialisme, haine des Belges et des missionnaires, spoliation des biens ruandais par les Belges, nécessité d’un parti unique, les autres étant déclarés «ennemis du peuple», lutte sans merci’ contre les «diviseurs du pays» (c’est-à-dire ceux qui osent défendre les droits des Hutu, comme si les vrais diviseurs du pays n’étaient pas les Tutsi qui, l’ayant conquis, ont monopolisé tous les privilèges au détriment des premiers occupants Hutu) enfin, retour à la coutume (ce qui signifie notamment, de leur aveu, le droit de domination des Tutsi sur les Hutu).
Si ces partis d’origine tutsi ne groupaient que des Tutsi, on pourrait leur reconnaitre une action logique et assez naturelle, tout en déplorant l’ingratitude d’une caste qui fut pendant quarante ans choyé e par l’Administration Belge, et ce à notre détriment, nous peuple hutu.
Danger d’intimidation
Mais le drame, c’est que par le prestige de la race dominante, par les pressions et les représailles des chefs et des sous-chefs, par l’habile exploitation du sentiment racial anti-blanc et par les facilités et la puissance de l’argent, les Tutsi parviennent à faire adhérer de nombreux Hutu aux partis politiques de leurs oppresseurs.
Le proche avenir politique semble devoir se dessiner comme suit: dans les quelques régions où nos partis hutu, à cadres squelettiques, sans moyens d’intimidation ni sans argent, ont pu néanmoins et non sans peine cristalliser la conscience hutu, les élections donneront une victoire massive hutu. Mais dans les autres régions, qui sont de beaucoup les plus nombreuses, les partis nationalistes féodaux remporteront l’adhésion ignorante ou terrorisée des populations mêmes qu’ils veulent opprimer.
C’est ainsi que le suffrage universel qui, théoriquement devrait donne le pouvoir aux Hutu, dans la conjoncture actuelle, produira leur asservissement.
C’est le moment de rappeler la mise en garde du Roi Baudouin au sujet du Congo: « dérision, duperie et tyrannie ».
Cette déviation du suffrage des masses pouvant être mise en doute, nous voulons l’établir par un autre fait récent, d’un ordre quelque peu différent. S. Exc. Mgr Perraudin, vicaire apostolique de Kabgayi, ayant pris fait et cause, par la parole et par l’action pour l’émancipation des Hutu, les Tutsi se sont mis en nombre à boycotter leur religion (abstention aux offices, arrachage des scapulaires, renvoi des médailles à l’évêque, moqueries vis-à-vis des chrétiens pratiquants, etc.) et de plus, ils sont parvenus à faire poser par certains Hutu ces mêmes actes de protestation à l’égard de leur plus éminent défenseur.
De tels faits ne prouvent-ils pas à l’évidence que notre menu peuple est encore incapable de juger de ses intérêts et de se défendre lui-même, et qu’il a toujours un besoin urgent de la tutelle belge?
En conséquence, nous supplions le Gouvernement Belge de ne pas nous retirer sa tutelle jusqu’à ce que le peuple hutu, suffisamment émancipé, puisse lui-même défendre efficacement ses droits.
Malgré notre désir de jouir rapidement de notre autonomie interne, nous demandons avec insistance que cette autonomie ne soit pas accordée avant que le travail servile, encore généralisé, ait été effectivement extirpé; le régime foncier, base du servage des agriculteurs Hutu, ait été profondément réformé; les tribunaux autochtones soient devenus mixtes (Tutsi-Hutu); un grand nombre de chefs et de sous-chefs soient devenus Hutu; la moitié du Conseil général et des Conseils supérieurs soit devenu hutu; la moitié des élèves des établissements d’enseignement secondaires soit devenue hutu.
Alors, mais alors seulement, les Hutu seront suffisamment puissants pour défendre eux-mêmes leurs droits, et le Gouvernement Belge pourra en toute conscience, accorder l’autonomie interne.
Il n’y eut évidement jamais de réponse à cette lettre, mais on pouvait espérer que le ministre en tiendrait compte, car il y avait dans ce document matière à réflexion. Une chose me frappait particulièrement, c’était d’apprendre que les partis qui représentaient la masse de la population suppliaient l’autorité administrante de continuer à les protéger et de n’accepter d’accorder ni l’autonomie interne ni, a fortiori, l’indépendance avant un certain délai.
Même si ce n’était pas par amour du pouvoir blanc, mais bien plus par crainte des féodaux cruels, cela faisait plaisir d’entendre que nous étions tout de même, malgré notre politique d’appui aux Tutsi et nos faiblesses à leur égard, des défenseurs acceptables des faibles et des opprimés.
Mais ce qui m’avait le plus frappé, c’était le ton déchirant, presque désespéré de cette missive. Elle traduisait, avec franchise et une certaine candeur, l’angoisse de quelques leaders hutu qui voyaient leur peuple au bord de l’abîme et n’espéraient plus qu’en une assistance, peut-être vaine, des autorités administrantes.
La lecture de ces documents fut déterminante pour moi. Il fallait absolument faire quelque chose pour donner aux Hutu une raison d’espérer, même si cela signifiait un usage quelque peu forcé des pouvoirs qui m’avaient été conférés sous le régime de l’état d’exception. Je décidai de convoquer les administrateurs chefs de territoire.
La réunion eut lieu le 17 novembre 1959, au bureau de la Résidence à Kigali. Dans mon esprit tout au moins, je n’empiétais pas sur les attributions de M. Preudhomme, car l’objet de la réunion était la consolidation de l’ordre public, même s’il impliquait des conséquences de nature politique.
À ma demande, chacun des AT (agent territorial) décrivit succinctement la situation dans son territoire. Le calme régnait, mais presque partout ils sentaient qu’il était fragile et dû au seul fait de la présence vigilante des forces de l’ordre.
Ces échanges de vues réchauffèrent quelque peu l’atmosphère. Je ne pouvais vraiment pas leur reprocher leur réserve, nous ne nous connaissions pas et ils se demandaient sans doute ce qu’ils pouvaient attendre de moi, alors que j’étais complètement étranger à leur routine administrative.
Ma question suivante les surprit visiblement. Je leur demandai « off the record » s’ils étaient heureux et satisfaits dans leur métier. Ils se regardèrent en un silence que M. De Man, l’AT de Ruhengeri, fut le premier à rompre. Peut-être était-ce dû au fait qu’il était le frère d’un camarade de promotion, le colonel aviateur De Man qui commandait la base des Forces métropolitaines à Kamina. Avec la tranquille assurance qui le caractérisait, il déclara qu’il n’était pas « bien dans sa peau ». La raison en était son impuissance à imposer un minimum de justice sociale dans son territoire. La hiérarchie tutsi, chefs, sous-chefs, juges, greffiers et notables lui opposaient souvent une attitude passive et parfois sourdement hostile. Chacun savait comme les Tutsi s’y entendaient pour faire circuler des rumeurs tendancieuses et déformer les nouvelles à leur avantage. L’image me vint de lui qu’au-dessus du peuple ruandais, l’ensemble de la camarilla tutsi formait comme une couche, un nuage déformant ou même impénétrable aux instructions de la Tutelle.
Cette confession donna le courage à M. Joosten, l’AT de Byumba, de citer des cas d’exactions commises. En son temps, un rapport accusait un chef important d’avoir commis ou fait commettre un nombre considérable d’exactions et de faux. L’autorité supérieure de l’époque l’avait laissé sans suite avec la consigne « surtout pas d’histoires! ».
Après cela, les langues se délièrent et chacun selon son tempérament, les uns plus franchement que les autres, convinrent que l’administration devenait de plus en plus inopérante. Ils étaient las d’assister presque impuissants aux injustices des Tutsi, ces mêmes Tutsi auxquels ils devaient recourir pour administrer le pays.
L’atmosphère de la réunion devenant de plus en plus franche et détendue, je leur déclarai que je ne voyais pas comment des élections démocratiques et libres pourraient jamais être tenues avec quelque chance de succès. Tous en convinrent.
Le moment était mûr pour passer à la décision que je méditais depuis ma rencontre avec Kayibanda. En effet, beaucoup de postes de chefs et de sous-chefs étaient devenus vacants par suite de décès, d’abandon ou de fuite à l’étranger. C’était le moment ou jamais d’en profiter. Je demandai en conséquence aux AT de confier ces postes à des Hutu, si possible en consultant la population. M. De Man réagit le premier en s’exclamant: « Enfin, nous allons pouvoir respirer! ». Il s’en suivit un éclat de rire général. M. de Jamblinne, plus réservé, me fît remarquer qu’il s’agissait là d’un acte de nature politique qui, aux termes du décret de 1952, empiétait sur les attributions du mwami. Je répondis que je ne le voyais pas ainsi. Tout d’abord, le régime de l’état d’exception me donnait des pouvoirs extraordinaires. En outre, j’étais responsable en ma qualité de résident militaire de faire régner l’ordre public.
L’attitude des Hutu m’avait convaincu que ma tâche serait facilitée si j’avais à faire à eux plutôt qu’aux Tutsi. Enfin, On pouvait s’attendre que des élections aient lieu dans un proche avenir. Les nouveaux chefs et sous-chefs hutu ne seraient donc que des autorités intérimaires dont les fonctions seraient de courte durée. Que cette décision d’évincer les autorités tutsi aurait des conséquences politiques était évident, mais n’était-ce pas le seul moyen possible de s’assurer que des élections vraiment démocratiques puissent avoir lieu?
Ce fut pour moi un grand soulagement de voir que tous étaient d’accord. Certains me demandèrent quelle attitude il convenait d’adopter à l’égard des chefs et des sous-chefs qui étaient manifestement haïs par 1e peuple mais avaient su se maintenir à leurs postes. Je leur répondis que s’ils avaient une bonne raison de les mettre à pied et la possibilité de les remplacer par des Hutu valables, ils auraient d’avance mon accord.
L’acte décisif avait donc été posé. Mais il y avait plus. La conviction de pouvoir contribuer à une cause juste nous unissait. J’avais la nette impression qu’un esprit d’équipe était né ce jour-là et que dorénavant je pourrais compter sur l’entière coopération de mes collaborateurs.
Le lendemain de cette réunion mémorable, je me rendis à Usumbura. Sa Majesté 1e roi Baudouin, en visite au Congo, faisait un court crochet par l’Urundi. Notre jeune roi reçut beaucoup de monde et entendit des opinions très diverses sur la situation du moment et sur l’avenir des territoires sous tutelle. J’eus l’honneur de pouvoir lui exposer la situation au Ruanda ainsi que le sens dans lequel je comptais mener mon action. Le but étant de faire accéder le pays à l’indépendance dans l’égalité de tous ses habitants devant leurs droits et devant leurs devoirs. Sa Majesté m’écouta attentivement, sans poser de questions, mais me donna l’impression de ne pas désapprouver.
Le roi ne devait pas visiter le Ruanda, mais en prenant la route pour se rendre à Bukavu, il devait forcément passer par un bout de territoire ruandais. Averti de la chose, M. Kirsch, l’AT du territoire de Shangugu, voisin du Congo, organisa un accueil chaleureux et bon enfant au passage du souverain. Je me trouvais avec lui, au milieu d’une foule de plusieurs milliers de Ruandais enthousiastes, le long de l’itinéraire. Lorsque la voiture royale survint, elle fut bloquée par une masse humaine que les quelques soldats présents ne parvenaient pas à discipliner. Le roi sortit de la voiture et, dans un remous de foule, nous fûmes projetés l’un contre l’autre. C’était un peu brutal, mais cordial et sympathique. Plus tard, le roi me rappela cet incident en souriant.
Les jours suivants, j’eus plusieurs réunions avec les AT. Le remplacement des autorités tutsi se poursuivait activement et la population hutu commençait à s’apercevoir qu’un vent nouveau soufflait. Le moment était venu de songer à retourner à Stanleyville. J’avais mis fin aux meurtres et aux incendies. Les assassins et les incendiaires étaient en prison. La justice militaire suivait son cours. Une orientation révolutionnaire, mais juste, avait été donnée à l’action politique de la Tutelle. C’est à un autre, à un agent de l’administration qu’il incomberait de la poursuivre ou de la modifier.
Après tout, mon véritable rôle n’avait-il pas été semblable à celui d’un chirurgien qui coupe dans l’infection sans trop se préoccuper de la cause du mal. N’étais-je pas déjà sorti de ce rôle en prenant des initiatives pouvant mener à des bouleversements politiques inattendus et peut-être non désirés par la Tutelle? Aucune autorité supérieure ne m’avait jamais précisé ma mission, ni critiqué ou encouragé ouvertement la manière dont je l’avais remplie. À Usumbura, à part la sympathie dont faisait preuve Jean-Paul Harroy, l’atmosphère, dans le milieu des hauts fonctionnaires, était plutôt au scepticisme, sans pour cela qu’une opposition franche eût jamais été formulée en ma présence.
Il me semblait cependant élémentaire que je laisse à mon successeur un document faisant le point, ce que nous appelions à l’École de guerre une appréciation de la situation. Cela me paraissait d’autant plus nécessaire qu’on annonçait la visite de M. De Schryver, notre nouveau ministre du Congo belge et du Ruanda-Urundi.
Un élément d’appréciation, attendu avec impatience, était justement l’importante Déclaration gouvernementale du 10 novembre 1959, dont M. De Schryver avait été l’initiateur. Tombée en pleine révolution ruandaise, elle n’avait pas suscité immédiatement tout l’intérêt qu’elle méritait. Elle semblait cependant favorable aux Hutu, puisqu’elle prévoyait une évolution non équivoque vers une démocratisation des institutions: royauté constitutionnelle, maintien provisoire des chefferies mais seulement comme échelons administratifs; suppression des sous-chefferies traditionnelles et leur remplacement par des entités plus grandes, les communes; élections communales et législatives.
C’était un fameux coup de barre donné à la politique suivie jusque-là par la Belgique qui avait, avec tant de constance, soutenu l’autorité exclusive de la caste tutsi.
Un autre fait dont il fallait tenir compte était l’atmosphère politique nationale et internationale du moment. Nous étions à la fin de l’année 1959 et il faut se rappeler qu’il était déjà clair à cette époque que l’indépendance du Congo belge surviendrait beaucoup plus tôt qu’on ne l’avait pensé. N’était-il pas logique de croire que celle du Ruanda allait suivre à bref délai? Cela était d’autant plus probable que la Belgique devait tenir compte, de plus en plus, des interférences de l’ONU, où les pays communistes et afro-asiatiques réclamaient l’indépendance accélérée des colonies et des territoires sous mandat.
Jusqu’à ce moment, la tutelle belge avait pu mener une politique peu évolutive, dans le domaine politique tout au moins. Mais le « vent de l’Histoire» allait la bousculer et la forcer à accélérer le rythme de la marche vers l’indépendance de ses pupilles.
Dès le début de mon séjour au Ruanda, j’avais obtenu l’aide du major BEM Louis Manière, un ami venu, du quartier général de la Force publique, pour la mise sur pied d’un petit état-major opérationnel. Louis avait eu l’occasion d’étudier les problèmes suscités par les opérations de guérilla, dans les guerres révolutionnaires que nous observions à cette époque dans plusieurs régions du monde colonial. Il m’assista avec sa clairvoyance et sa compétence habituelles. À nous deux, nous rédigeâmes l’appréciation dont il est question plus haut et que je reproduis ci-dessous.
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