Quand les adversaires de la colonisation votèrent, à la quatrième Commission de l’Assemblée Générale de l’ONU en 1947, un amendement soviétique prescrivant au Secrétaire Général d’établir des comparaisons entre les renseignements fournis au sujet des territoires dépendants et les données correspondantes relatives à leurs métropoles, ils songeaient à la propagande anticoloniale qu’on pourrait tirer de pareilles comparaisons : la métropole, riche marâtre bien nourrie, somptueusement vêtue, ne manquant de rien; la Colonie, Cendrillon en guenilles, mourant de faim, dénuée de tout. Comparaison injuste, évidemment. On pourra répondre que les puissances coloniales ne sont pas responsables de la pauvreté de leurs possessions; celles-ci seraient bien plus dénuées encore si elles étaient privées de l’appui des métropoles. Un tuteur doit gérer en bon père de famille les biens de son pupille, il n’a pas le devoir de partager avec lui sa propre fortune. Le contraste n’en fournira pas moins un thème fécond pour harangues anti-impérialistes.

« Aujourd’hui », écrivait récemment Sir Bernard Bourdillon, ancien Gouverneur de Nigérie, « il est universellement admis que les Colonies ne pourront jamais se suffire à elles-mêmes que dans la mesure où une aide généreuse vienne favoriser le développement de leurs ressources… » C’est en effet une vérité qui crève les yeux. La Palisse l’exprimerait en disant que les colonies sont trop pauvres pour se sortir, par elles-mêmes, de leur pauvreté; comme un affamé qui serait trop affaibli par la faim pour pouvoir se traîner jusqu’au riche dépôt de vivres où il trouverait le salut. J’ai montré, dans un discours qui a fait quelque bruit, que le Congo se trouve à cet égard dans la même situation que le reste de l’Afrique noire.

Devant cette situation, l’Angleterre a inauguré une politique nouvelle. Malgré des difficultés financières infiniment plus graves que les nôtres, elle a créé un Colonial Welfare and Development Fund, doté de cent vingt millions de livres à dépenser en dix ans. (Compte tenu des populations respectives, ce montant représenterait pour le Congo et le Ruanda-Urundi environ cinq milliards de francs belges.) Au lieu de se borner, comme elle l’avait fait jusque-là, à payer de sa personne en gérant au mieux les ressources propres — grandes ou petites — de chacun de ses pupilles, elle intervient désormais de ses deniers pour rompre le cercle vicieux de la pauvreté coloniale. L’idée maîtresse est de répartir sagement les subventions entre dépenses sociales et investissements économiques, pour que l’accroissement de ressources créé par ceux-ci suffise à maintenir celles-là quand la période d’assistance aura pris fin. Les subventions sociales doivent permettre aux colonies de vivre, pendant dix ans, au-dessus de leurs moyens; les investissements économiques doivent porter, au bout de dix ans, leurs moyens au niveau de ce train de vie relevé. Un conseil composé de personnalités de tout premier plan aura pour mission de rechercher et de maintenir ce délicat équilibre.

La France s’est ralliée, en principe, à une politique analogue. Le désordre de ses finances, l’instabilité de sa monnaie et de son économie n’ont toutefois pas permis jusqu’ici de chiffrer d’avance l’intervention métropolitaine.

Nous avons dit que les États-Unis avaient, pendant la durée de leur occupation des Philippines, admis la solidarité budgétaire de la métropole et largement subventionné le territoire.

La Belgique, elle, adopte une politique différente. Elle a écarté le principe d’une dotation métropolitaine. Un Fonds du Bien-Être indigène a cependant été créé. Il tirera ses ressources de la mobilisation d’une créance de guerre sur la Belgique, de la loterie coloniale et d’inscriptions éventuelles au budget ordinaire. La loterie coloniale existe depuis près de vingt ans, et la prise en charge, par la Belgique, des dépenses militaires engagées pour son compte par le Congo en dehors des frontières de la colonie ne peut vraiment pas être présentée comme une largesse… D’autre part le programme économique, qui fait tout l’intérêt du plan britannique, est absent du pian belge. Celui-ci se réduit en somme à l’intention solennellement affirmée d’affecter par privilège à des dépenses sociales une certaine somme annuelle provenant des ressources normales de la Colonie. Comme effort métropolitain, c’est peu.

Le Gouvernement des États-Unis demande au Congrès de voter dix-sept milliards de dollars d’impôts — quelque huit cent milliards de francs belges — pour aider à relever l’Europe. Il invoque pour justifier ce sacrifice mai un devoir de philanthropie, mais seulement l’intérêt national: la renaissance de l’Europe est une condition de la stabilité et de la prospérité de l’Amérique.

Le proverbe dit qu’un bienfait n’est jamais perdu. Mais qui, avant Marshall, eût osé conseiller, comme un risque raisonnable, un don de dix-sept milliards de dollars ? C’est par l’énormité de ses chiffres que le plan Marshall fait date dans l’histoire. Un précédent aussi sensationnel ne fera-t-il pas réfléchir chez nous? Si l’Amérique, dans son propre intérêt, donne dix-sept Milliards de dollars à l’Europe sans faire dépendre ce don d’aucune concession d’ordre politique, économique ou stratégique, ne peut-on espérer voir la Belgique accueillir, autrement que par un haussement d’épaules, la proposition de donner, dans son propre intérêt, une somme cent cinquante fois moindre à son Congo ?Quand le Gouvernement écarte une solution que les autres puissances coloniales ont jugée nécessaire, n’est-on pas en droit d’attendre à tout le moins qu’il s’en explique? Estime-t-il, contrairement à l’opinion que Sir Bernard Bourdillon croit universellement admise », qu’à la différence des autres colonies, le Congo peut se suffire à lui-même sans aide généreuse »? Ou bien doute-t-il de l’efficacité d’une assistance financière pour accélérer le développement du Congo? Ou bien juge-t-il devoir maintenir, par principe, la politique de stricte séparation des patrimoines, excluant toute responsabilité financière de la mère-patrie? Ou bien, tout en reconnaissant l’opportunité des méthodes adoptées ailleurs, se voit-il dans l’impossibilité d’adopter les mêmes méthodes parce qu’elles dépassent les moyens d’un petit pays appauvri par la guerre? Ou bien enfin redoute-il simplement l’impopularité de mesures fiscales auxquelles l’opinion est insuffisamment préparée? La question est assez grave pour mériter d’être débattue.

Accéléré grâce à l’assistance financière de la métropole ou freiné par la pauvreté de ses ressources propres, le développement de la Colonie ne la conduira au stade civilisé que moyennant un accroissement très considérable de son revenu national. Ce revenu dépend de sa productivité et du volume plus ou moins grand de ses paiements à l’extérieur.

Si déplaisant que soit le mot, il faut bien reconnaître qu’en vertu de la Constitution qui consacre la séparation des patrimoines, les capitaux belges investis au Congo doivent être appelés des capitaux étrangers. Presque tous les revenus de capitaux publics et privés, presque tous les profits de la production sont exportés : arrérages de la dette, pensions, dividendes, économies. Les bénéfices réinvestis eux-mêmes se transforment en capital étranger. J’ai appelé cela une « économie d’écumoire » et le terme m’a été reproché comme s’il constituait une injure à notre honneur national — alors qu’il n’est que la constatation d’un fait, la reconnaissance d’une situation parfaitement

Personne n’a jamais songé à reprocher à l’Angleterre d’avoir investi ses capitaux dans les mines d’or du Transvaal : les Boers n’avaient pas de capitaux et eussent été bien empêchés de mettre leurs mines en exploitation. L’économie de l’Afrique du Sud n’en était pas moins, elle aussi, une « économie d’écumoire » tant que le plus clair des profits des mines d’or allait à des actionnaires anglais. Qu’on s’imagine la situation de la Belgique si tous les emprunts de l’État avaient été placés à New York, si tous les pensionnés vivaient sur la Côte d’Azur, si tous les administrateurs et actionnaires de nos sociétés touchaient à Paris leurs tantièmes et leurs dividendes — quitte à fonder, à Paris, de nouvelles sociétés belges pour placer profitablement leurs économies. Ne serait-on pas en droit d’appeler l’économie belge — sans aucune intention péjorative — une « économie d’écumoire »?

L’Afrique du Sud a bâti son économie propre sur une taxation judicieuse des mines d’or. Le Congo doit, lui aussi, se faire une économie par une exploitation rationnelle de son domaine et par une fiscalité adéquate. Il le ferait évidemment s’il était gouverné par ses propres habitants; il doit le faire de même si c’est nous qui le gouvernons pour ses habitants.

Cela réalisé, reste le principal : accroître la productivité du pays jusqu’à lui donner un standard de vie civilisé.

Sans entrer dans le détail, on peut affirmer, grosso modo, que la productivité de la population engagée dans des entreprises européennes est en mesure de supporter sa part d’un budget normal. Cela représente à peu près quinze pour cent de la population totale.

Par contre, il est tout à fait certain que la masse des indigènes des chefferies, soit quatre-vingt-cinq pour cent du total, est absolument incapable, dans les conditions actuelles, de produire assez pour vivre une vie décente.! Des gens faibles, mal nourris, ignorants de toute technique, éloignés des voies de transport, ne bénéficiant d’aucun capital accumulé par les ancêtres, construisant leurs maisons de leurs mains, ne pratiquant aucune division du travail, sont absolument incapables de tirer de la terre qu’ils travaillent sans autre outil que la houe, une production suffisante pour manger à leur faim, se loger et se revêtir décemment, payer leur part de ce que coûte l’administration, la justice, les travaux publics, l’hygiène, l’enseignement, la sécurité sociale… C’est une évidence que personne, semble-t-il, ne peut mettre en doute.

Que faire dans cette conjoncture? Voici comment, dans le discours déjà cité, j’esquissais une solution :

« Je vise aussi la valorisation de l’immense somme de labeur — souvent si peu efficace — consacrée par les indigènes à leurs cultures économiques. Une besogne bien faite ne demande pas beaucoup plus d’effort qu’une besogne gâchée; et quelle différence dans les résultats! Comparez le rendement d’une plantation européenne occupant cent travailleurs avec celui des cent parcelles dispersées d’un village de brousse! Comme une mesure de ferraient fait lever toute la pâte, il suffit de la compétence d’un homme pour faire réaliser, par cent auxiliaires ignares, le travail de cent hommes compétents. Quelle transformation dans la vie rurale, si chaque village se trouvait propriétaire de sa plantation! Ce résultat peut être atteint, dans le cadre strictement coutumier, sans recrutements, sans déracinement, sans trouble à la vie familiale. C’est dans l’action coopérative sous-direction européenne, permettant la division du travail, la spécialisation et l’emploi de matériel, qu’est l’avenir de notre paysannat. Le succès dépendra d’une propagande bien faite et d’un cadre bien étoffé. »

L’excellent discours, prononcé par le Vice-Gouverneur Général Pétillon à l’ouverture du Conseil de Gouvernement de 1947, reprend ces idées et les développe en un programme concret, résultant des conférences entre le Ministre des Colonies et les autorités locales. Il complète ce programme — et il a mille fois raison — en préconisant l’expansion des échanges intérieurs. Trop exclusivement orientée vers l’exportation, l’économie congolaise est à la merci d’une baisse — prévisible sinon prochaine — des cours des matières premières.

Unanimement applaudi au Congo parce qu’il traduit des vérités unanimement reconnues, ce discours a soulevé, en Belgique, dans certains milieux d’affaires coloniales, des protestations dont le Ministre des Colonies a d’ailleurs fait bonne justice.

Le programme tient et, pour l’honneur de la Belgique, il sera réalisé.

Deux redoutables écueils seront à éviter dans l’exécution.

Le premier : l’excès de zèle. N’oublions pas la fatigue des indigènes. Il y a une limite à l’effort que nous pouvons leur demander, même s’il s’agit d’un travail entrepris dans leur intérêt exclusif.

Le second : l’accaparement du programme au profit d’intérêts européens. On a connu de ces projets de « coopération » qui camouflaient en « coopérateurs » de simples travailleurs payés à la pièce. Les indigènes fournissaient la terre et le travail, l’Européen fournissait « tout le reste » : un capital aussi gonflé que possible, la direction, les semences, l’outillage, la réalisation… Le produit devait rémunérer et amortir le capital, au bénéfice industriel; le solde serait partagé entre le coopérateur blanc et les « coopérateurs » noirs… La rémunération de ces derniers serait à peine supérieure au salaire des travailleurs agricoles. Une coopérative indigène vraie doit faire l’inverse : au lieu de limiter la participation des Noirs à ce que le Blanc ne peut faire par lui-même, réserver aux Noirs tout ce dont ils ne sont pas incapables et limiter l’intervention européenne au strict nécessaire. Le Fonds de Crédit agricole, alimenté par les encaisses des circonscriptions, peut fournir le fonds de roulement; en cas de besoin, un emprunt garanti par l’État – au taux d’intérêt des emprunts d’État, – suppléerait à son insuffisance. Seule la direction technique doit être assurée par des Européens appointés – fonctionnaires ou privés — encouragés éventuellement par une participation modeste aux bénéfices.

Le problème politique ne se pose pas encore au Congo. Il n’est pas temps de le résoudre mais il est temps déjà d’y penser, de prévoir et de préparer l’avenir.

L’histoire a peut-être connu des émancipations prématurées. Peut-être l’Angleterre eût-elle pu maintenir un peu plus longtemps son autorité sur le Canada, sur l’Australie, sur la Nouvelle-Zélande, sur l’Afrique du Sud; quoi qu’il en soit, elle n’a pas à regretter d’avoir remplacé le lien de dépendance par un lien de libre amitié.

Des émancipations tardives, l’histoire n’en a jamais connu — parce que quand l’heure est venue, les peuples n’attendent pas. Si l’on tarde, ce n’est plus l’émancipation qui termine la crise : c’est la haine, la révolte, la rupture.

 

 

https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/02/congo2.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/02/congo2-150x150.jpgKaburamePériodes colonialesQuand les adversaires de la colonisation votèrent, à la quatrième Commission de l'Assemblée Générale de l'ONU en 1947, un amendement soviétique prescrivant au Secrétaire Général d'établir des comparaisons entre les renseignements fournis au sujet des territoires dépendants et les données correspondantes relatives à leurs métropoles, ils songeaient à la...Rwandan History