Gatabaro Ite Missa Est, dans sa simplicité première, n’avait jamais désiré qu’une chose: être riche. S’élever au niveau des nobles, espoir autorisé par l’appareil féodal des Batutsi aux paysans d’élite. A ses yeux, la richesse était l’unique espérance du pauvre en ce monde. Elle venait aux petites gens non par la spoliation des grands, mais par leur commerce. Car eux l’avaient apprivoisée depuis beau temps. La richesse était comme la fille noble que le Mututsi donne à son serviteur préféré. Rare le vavassal anobli capable de conserver ce cadeau. Ainsi de l’argent. Ainsi des vaches. Echéant à qui ne sait leur langage, elles se languissent en son enclos et, mal aimées, meurent ou s’en retournent chez le maître des Rousses et des Brunes.

A en croire les désobéissants, les Abagome, tel l’instituteur qui riait avec sa fille Benedicite, perle de ses yeux, la destruction des tambours était pour bientôt. Un certain Gergori, ou Geregori, un rebelle, l’annonçait aux jeunes gens qu’il réunissait autour d’une calebasse, la nuit, de mois en mois, changeant à chaque fois de lieu de rencontre. Ce Geregori, nul ne l’avait vu au grand jour. Il arrivait comme le voleur qui ne connaît que les sentiers des ténèbres, et partait au chuchotis des oiseaux. Il avait, disait-on, le visage jaune comme une pomme de terre, le fruit qui a donné son nom au pays des blancs. A force de se priver de soleil, affirmaient certains. Parce que sa grand-mère avait déployé sa natte pour les petits hommes jaunes qui avaient construit la route de fer, loin, loin à l’ouest d’Osso, prétendaient d’autres.

Geregori, paraît-il, avait rapporté d’Uburayi, où il avait vécu des années avec les blancs, le culte d’un dieu femelle très à la mode là-bas. Cette Demokarasi était si puissante, qu’en son honneur on voyait, au-delà de la grande forêt, de l’infini désert et du lac immense, des blancs travailler dans les champs comme de simples hommes des collines! En son nom des femmes blanches, toutes peintes, parfumées, abritées dans des maisons bien closes, se laissaient marier, en un seul soir, par des hommes noirs.

Lui Gatabaro fuyait ces propos insanes. Aux dires de ce Geregori et de ses disciples, les Bahutu, un jour prochain, libéreraient le feu. Ils l’arracheraient de la maison du Règne, non sans lui faire dévorer Karinga, le maître tambour, et ses horribles garnitures.

Chacun savait, bien sûr, ce qui était arrivé voilà mille ans. Les Batutsi avaient apporté le lait et confisqué le feu. Les envahisseurs l’avaient enfermé dans la maison de Gihanga, leur premier Mwami. Aujourd’hui encore, dans la maison des tambours, des filles du feu répondaient sur leur vie de sa perpétuité. Non contents de leur avoir pris le feu, les Batutsi leur avaient tué leurs rois. Ils avaient châtré les braves patriarches des Bahutu, et cousu leurs testicules aux coussinets des géants tambours rouges. Si, un jour, les Bahutu détruisaient le royaume des Batutsi, ce serait par le feu, seule force capable d’une grande purification.

Alors, à en croire ces fous de révolutionnaires, la virilité de la race serve lui serait redonnée. On verrait les paysans rivaliser d’égalité et d’intelligence avec les seigneurs, et ceux-ci se pencher, soumis, sur la terre rouge pour lui mendier les fruits qu’il leur avait toujours suffi de prélever sur la récolte de leurs hommes-liges.

En attendant ce grand matin du Feu, auquel il ne croyait pas ni n’aspirait, Gatabaro avait vaincu un beau jour la crainte qu’inspirait le docteur Colin à toutes les collines autour de Rwankubah. Le docteur était rouge et dur, il frappait les malades qui refusaient ses potions. Gatabaro l’affronta courageusement au gong de la douzième heure. Baptisé de longue date par Padri Otto, Gatabaro ne se contentait plus de la promesse de récompense de la vie à venir. Malgré les dires de Wenceslas et de Mathias, les vicaires indigènes du Père, Gatabaro avait beau observer le ciel, le ciel se tenait toujours à même distance des collines, sauf en temps d’orage, lorsque le Mwami d’en-haut parle avec sa grosse voix. Mais le ciel d’orage ne pouvait être la récompense éternelle des chrétiens. Gatabaro s’en étant ouvert au Padri, Otto l’encouragea à aller voir le docteur blanc.

—Dis-moi ton nom, commanda Colin avec rudesse.

—Ite Missa Est! lança Gatabaro, sûr de se faire bien voir. Ite Missa Est! Ce cri victorieux de Padri Otto à la fin de la grand-messe était ce qui l’avait poussé à se faire catéchumène.

—Ce n’est pas un nom, ça! railla Gaterangunga le docteur blanc. C’est une plaisanterie! Dis-moi ton nom, le vrai.

Gatabaro pensa fuir. Mais il voulait être riche. Il dit son nom, et le docteur le mit toute une année aux basses besognes; il dut même cueillir les cerises de café sous les rires des femmes qui n’y voyaient pas un travail d’homme. Puis, un après-midi, au gong de la septième heure, le docteur lui dit:

—Tu vaux mieux. Je te ferai riche.

—Mais comment achèterai-je les graines, Gaterangunga mon maître? On me dit qu’il me faut mille enfants de caféiers. Le prix d’une vache, et je n’en ai que deux!

—D’une très belle vache, en effet, convint le docteur. Mais si tu prépares et soignes mes germoirs et mes pépinières, si tu accompagnes mes porteurs au marché et ne me laisses pas voler par les marchands Abarabu, tu n’as pas besoin de te soucier de tes plants, je te les donnerai. Commence par dégager ton aire. Vous autres Bahutu, c’est presque toujours le souffle du coquelet qui passe entre vos dents. Gare si tu gaspilles mes plants, je te prendrai une vache!

Gatabaro comprit que le docteur Colin lui imposait une autre épreuve.

Il choisit avec lui un sol profond, perméable, de bonne structure, qu’il obtint aisément du chef Rukagirashyamba, maintenant qu’on le savait protégé du blanc. Le docteur le fit essarter, brûler le couvert sans entamer l’humus. N’importe quelle savane un peu arrosée, dans ces conditions, pouvait accueillir l’alerte café d’altitude, l’Arabica aimé des blancs des pays d’Uburayi. lkahwa, le café, honorait leurs collines, leurs pluies abondantes et presque jamais meurtrières.

Les ancêtres de Gatabaro avaient brûlé le Sahara, la plus grande forêt de la terre, qui, pour se venger, les avait chassés vers l’Afrique des Lions. Nettoyer ce terrain au feu ne fut pour lui qu’un jeu d’enfant. Le feu était tout pour les Bahutu, à tel point qu’interrogés sur leur santé, ils répondaient: -Nduzi ndaho, ndakomeyel Mon feu est au plus vif.

Gatabaro régénéra donc à la flamme, avant de la confier aux houes de ses voisins journaliers, sa future caféière.

Ayant fait, il alla rendre compte à Gaterangunga qui lui demanda:

—As-tu de la bière? Car il va t’en falloir; une plantation comme celle-là vaut plus de cent journées de travail.

Grâce à son infatigable femme, Nyiramasuka, la Mère des Houes, Gatabaro avait toute la bière qu’il voulait. Il mobilisa une douzaine de ses commensaux. Pour leurs pipes et la bénédiction d’Imana, il alluma le Feu des Semailles au milieu du champ.

Ils travaillèrent dix jours chez lui. Chaque après-midi, il leur donna de la bière de la septième à la douzième heure, et, ayant bu jusqu’à plus soif, ils regagnaient leur logis d’un pas ébrieux. C’était la seule manière de les intéresser à un champ de café. Ils disaient entre eux, moquant le fou qui les abreuvait: « Le café, en mangeons-nous? — Non! — Le café, en buvons-nous? — Non! )›. A leurs yeux, inutile de donner sa peine à un fruit qui ne nourrit ni ne désaltère. Gatabaro savait l’esprit borné des siens. Il scanda lui-même les rythmes des chants à la houe, pour les empêcher de penser. Tête et bras occupés, ils délimitèrent le terrain, coupèrent sous-bois et futaie, débitèrent, débardèrent.

Ils n’épargnèrent que les érythrines, d’ordre du docteur et par superstition:

—Elles feront de l’ombre aux jeunes caféiers aussi longtemps qu’ils craindront le soleil de midi. De plus, l’érythrine est l’un de vos arbres sacrés. Elle ne peut pas faire de tort!

Propos étonnant. Ce mécréant qui ne croyait pas au dieu des chrétiens sacrifiait à celui des armées des vaches!

Chaque jour, à l’heure dite arbre et homme, Gaterangunga les précéda sur le champ. Vrai coq au plumage blanc, le Muganga s’éveillait sans le secours des montres qui sonnent, même les lendemains de veille chez son ami Milard. Il indiquait à Gatabaro la tâche du jour. Gatabaro gardait tout dans sa tête. Ce ne lui était guère difficile, puisqu’il n’avait jamais appris à lire.

A l’heure où les vaches descendent aux abreuvoirs, lorsque la soif des Bahutu devient souveraine, le capita faisait son rapport. Sortant de sa sieste, cheveux rouges collés au crâne, yeux bouffis, le Muganga écoutait. A la fin, l’ordre tombait: —Tu peux donner la bière aux hommes.

Au quinzième jour du huitième mois des blancs, lorsque la pluie des vaches annonça la proche clémence des cieux, tout fut prêt. Ils piquetèrent d’un petit bâton chaque endroit où viendrait un arbuste, et attendirent les pluies. Quand elles arrivèrent, portées par les vents d’Osso, les journaliers se rendirent en procession à la pépinière du docteur. Il leur distribua des plants de la longueur d’un pied. Ils les emportèrent dans leurs mattes sur la tête, ficelés dans des feuilles de bananier. Chantant, moquant leurs charges, les pipes salivant de bouche en bouche, ils marchèrent vers l’aire à café.

Gaterangunga les y attendait.

— Laisse quatre pas entre les plants, ordonna-t-il au capita. Rectifie tes lignes, c’est plus beau. Un jour, si tu as une houe à moteur, ce sera plus facile, ne sois pas à un plant près, élimine les faibles. Un plant ne coûte qu’une graine; une graine, que ta peine, c’est-à-dire rien. C’est votre paresse qui coûte, vos beuveries à longueur de saison!

Il aurait dû être indulgent aux ivrognes, Gaterangunga. Les soirs où il revenait complètement schlass de chez Milard, c’était son automobile qui le ramenait au lac. Il lui avait, il est vrai, enseigné la route; il était normal qu’elle obéît à sa volonté, même voilée par l’alcool brun des blancs, maîtres de toutes les machines à l’exception d’Indege, l’avion, et de Kajugujugu, l’hélicoptère. Indege et Kajugujugu volaient de leur propre mouvement, sans quoi les blancs n’auraient certainement pas permis aux noirs de s’en approcher. Encore les blancs étaient-ils bizarres: ils révélaient leurs secrets.

Mille ans après leur arrivée au Royaume, les plus grands Batutsi apostaient encore des sentinelles aux quatre points cardinaux, quand ils se mettaient à table à minuit. Descendus du ciel, ils ne mangeaient pas. Les sentinelles, des Batwa, avaient ordre de mener au sycomore les manants qui auraient surpris leur unique repas. Pour sûr, s’ils avaient eu inventé l’hélicoptère et l’avion, les Batutsi n’auraient pas laissé les Bahutu s’en approcher. Sauf, de temps en temps, pour couper la tête à un esclave ou à un insolent à l’aide des hélices ou des pales, question de rappeler à tous leur supériorité.

Gaterangunga n’aimait pas les ivrognes, parce qu’ils se querellaient. Les bâtons à têtes rondes et les serpettes en forme de point d’interrogation tournoyaient alors, et souvent tuaient.

Le docteur soignait les survivants à contrecœur; il les imposait lourdement, alors qu’aux malades pauvres il ne prenait rien — et presque tous ses malades étaient pauvres, à se demander si les riches n’échappaient pas à la maladie comme à la misère.

Dans le sol humide, les trous se firent facilement. Le nouveau maître du café loua la prévoyance blanche: lors de l’essartage, Colin avait fait réserver des piquets, des perches en grand nombre. Hier, les hommes, sur son ordre, avaient fauché le papyrus.

A mesure du plantage, les journaliers brêlèrent les perches aux pilots, nattèrent le papyrus par-dessus, tissant la claie d’ombrage.

Pour garder l’humidité au sol, le docteur leur fit pailler l’aire entière. Et, bien que la pente ne fût pas raide, il fit écheler la plantation en terrasses. Les plans ainsi étagés furent fortifiés par une haie de vétiver, qui fournirait son engrais vert, son paillis et retiendrait le précieux limon d’aller se jeter au Nil. A cette fin, ils creusèrent encore des rigoles verticales qui mèneraient la grosse eau au marais sans éroder la colline.

Gaterangunga inspecta l’ouvrage. Satisfait, il fit chercher de la bière en sa propre cour.

Assis en rond, les Bahutu attendirent le salaire de la joie du blanc. Le médecin s’assit parmi eux; il y avait beau temps que les insectes mordeurs, excités par le teint cru des jeunes Européens, laissaient en paix le cuir de ses vieilles fesses.

Une pipe passa de bouche en bouche. Le docteur ne lui refusa pas sa salive, seconde semence de l’homme. Il téta quelques bouffées sous les lazzi. Face à face, ils n’auraient pas osé le moquer, mais d’être en groupe les délivrait de la peur.

L’énorme calebasse s’approcha sur la tête d’un serviteur, saluée par des cris obscènes. Gatabaro, maître du champ, découvrit la panse rebondie, ôtant une à une les feuilles d’honneur comme un amant tranquille dénude sa promise. Alors un Muhutu se leva et s’étendit un bref instant entre la cruche et Gatabaro, mimant le geste du nourrisson que l’on couche, au soir des noces, entre le fiancé et la fiancée, pour qu’il coupe au milieu d’eux. C’était, pour les Bahutu, manière de dire qu’ils regardaient la calebasse comme leur femme.

Une fois libéré le col, Gatabaro se pencha, aspira en propriétaire l’odeur du cidre lourd, puissant. Les autres se taisaient, assotés de convoitise. Gatabaro, par malice, la portait à son comble, jetant au breuvage des regards possessifs, l’appelant Enfant de ma Mère, Enfant de mon Père, gémissant sur toutes les ivresses perdues par la faute de ce qu’il ne pouvait à lui seul labourer son champ.

Il se consola en caressant en rêve, mais sans le dire, les billets à l’image du petit roi des blancs que la bière de ce jour lui vaudrait d’ici à trois ou quatre années. Une si longue attente! Seul le pouvoir des blancs pouvait tendre aussi loin l’arc de son désir. Sans Colin, il n’aurait jamais pu affronter pareille durée, lui qui était de la race qui chante: « Mange si tôt que tu peux/ Tant que tu peux/Pense à ta panse… ».

Un moment écrasées par le poids du désir, dérisions et fanfaronnades redoublèrent. Les journaliers se lamentèrent, crachèrent de mépris, plaignirent leur pauvre sueur. Alors Gatabaro mit fin au supplice. Il tira de l’ourlet de son pagne d’indigo un chalumeau neuf de sureau évidé, le tendit au blanc. Sensible aux distances un instant abolies, Gaterangunga allongea le bras en arrière sans regarder, sûr de trouver dans sa main droite — des deux l’aimée de Dieu — son propre chalumeau d’étain, don de Mitard, qu’avait tenu prêt, dans son étui de vachette, l’Umutoni, Serviteur Préféré.

Flatté par les murmures de considération qu’éveillait le bel objet, le docteur Colin s’agenouilla, cul sur les talons, à la mode indigène. Le chalumeau attaqua la fleur de la bière. Tous se turent, attentifs au remugle du buveur qui tirait abondamment, bruyamment, yeux clos, sur le roseau de métal. Les treize se recueillirent avec lui. Alors il fit passer le premier gorgeon derrière sa pomme d’Adam, rouvrit les yeux, mima l’hommage de reconnaissance envers le maître du champ et se laissa retomber, comme vaincu.

Gatabaro prit la suite; le docteur parla.

— Un jour, prédit-il, tous les cultivateurs auront leur caféière, à moins que vous ne soyez assez fous pour vous priver des blancs, ce qui ne m’étonnerait pas. Si un jour vous perdez les blancs et tuez les Batutsi comme vous rêvez de le faire, toute votre terre retournera au Nil qui enfanta le royaume. Toi, Gatabaro, tu es plus malin que ceux-ci. Tu n’as pas attendu et tu as bien fait. Engendrer n’est pas besogne de vieillard, mais plaisir d’homme.

Une rumeur gaillarde applaudit le propos.

—En ombrageant les jeunes plants comme nous l’avons fait, expliqua Colin pour s’octroyer une part de leur peine, vous assurez à l’arbre à café assez de feuilles, mais point trop. Il ne faut pas qu’elles boivent toute la nourriture du sol. Ce serait comme si l’un de nous suçait d’un seul coup toute cette bière de banane.

A cette image, les Bahutu geignirent de plaisir.

—Toi, Gatabaro, tu as garanti à tes arbustes une très longue vie. Je sais que ça n’intéresse pas cette bande de bons à rien, mais je te le dis: tes caféiers ne donneront pas trop les premières années, et c’est préférable. C’est le malheur avec vous, Bahutu. Vous voulez tout, tout de suite. Au lieu de boire chaque jour la vache, vous la mettriez à bouillir. Vous ne rêvez que de traire la bananeraie.

Ils frémirent de volupté sous l’injure: l’esprit dans la calebasse, ils l’en louèrent en chœur au lieu de s’en plaindre.

—II sait la chose du pays!

—Il sait l’intelligence blanche et l’intelligence nègre!

Gaterangunga leur jeta un regard de mépris. Gatabaro, lui, pensait aux fleurs de velours du café. Le docteur avait raison. La bananeraie ne devrait pas être traite trop jeune. La génisse, saillie trop tendre. Les femmes, prégnantes à quinze ans, vieilles à vingt, forçaient les hommes à se marier plusieurs fois. Il songea à Benedicite, sa fille, qui allait sur ses dix-huit, et frémit d’orgueil. Les Bahutu, hélas, ne savaient attendre. Manger le plus tôt possible, boire tout leur soûl, rien d’autre ne les retenait.

Les Batutsi, les blancs, se mariaient tard, engendraient à bon escient. Là résidait leur sagesse, secret de leur pouvoir. Les autres seraient toujours pauvres. La terre des Bahutu était rouge et basse comme leur sang. Le sang des Batutsi est bleu.

—Maintenant, Bahutu, annonça le docteur dont l’ivresse naissante enjouait la vision du monde, je vais vous enseigner un secret bien que, bande de noms de Dieu, je sois sûr que vous ne le méritiez pas!

L’Umutoni posa devant lui un pot de bois. Le Muzungu montra à la ronde les grains de café vert, la pilette de bois poli. Il pila le café comme on fait des cacahuètes, sans le réduire en poudre. Il y mit du beurre, mixa, sala, préleva du doigt une moquette de mélange, la porta à la bouche, sala encore, et, faisant circuler le pot, il invita chacun à goûter le beurre de café. Les Bahutu firent la grimace, plusieurs crachèrent.

— Bande de mille Dieux! tonna le médecin. J’aurais dû savoir. Vous blâmez le café inutile et vous refusez ce mets rare, légué par les Galla d’Ethiopie aux Batutsi, leurs cousins, vos maîtres, et qui le resteront. Le grand chef Mpiga m’en a livré la recette. Bons à rien que vous êtes! Vous allez me faire regretter ma bière. Tant pis pour vous! J’allais, fou que j’étais, vous enseigner la liqueur de café, dix fois plus enivrante, cent fois plus fine que vos grossiers breuvages.

A ces mots, les gloutons pantelèrent.

—Enseigne-nous la bière de café, Gaterangunga, et nous ferons crouler les collines sous le poids d’Ikahwa!

Mais lui, debout, les toisa.

—Le grand Rwabugiri avait raison. Vous n’êtes bons qu’à labourer de jour pour les Batutsi, de nuit pour vous autres. S’il ne tenait qu’à moi, vous laboureriez, en plus, le dimanche et les jours de fête pour les blancs. Et si vous continuez vous le ferez un jour, sans autre salaire que la chicote, pour les barbares qui vous renverront à l’état d’esclavage afin de vous empêcher de faire de ce pays un désert.

Il cracha et s’éloigna à pas furibards.

Gatabaro, dans un hoquet de dégoût, rendit au sol rouge le beurre de café qu’il n’avait retenu qu’à grand peine tant que son bienfaiteur avait été là.

« On dirait, pensa-t-il avec tristesse, que le docteur est malade dans la tête. D’habitude il nous frappe, il ne nous insulte jamais ».

 

KaburameDiversGatabaro Ite Missa Est, dans sa simplicité première, n'avait jamais désiré qu'une chose: être riche. S'élever au niveau des nobles, espoir autorisé par l'appareil féodal des Batutsi aux paysans d'élite. A ses yeux, la richesse était l'unique espérance du pauvre en ce monde. Elle venait aux petites gens non...Rwandan History