Regards Des Colons Sur L’Âme Noire
Envouteurs et sorciers
Si vous demandez à un directeur de mine du Katanga d’où viennent les « boys » qui extraient son minerai, il- y a cent contre un à parier qu’il vous répondra : « De la Bourse du Travail ». Eh bien, c’est une erreur. Il se trompe. Ce n’est pas de la « Bourse », c’est de la « Brousse » qu’ils viennent. Comme l’armée, suivant le mot célèbre, doit se recruter dans le civil, les trois cent mille indigènes qui gravitent autour des Européens dans les centres urbains, les mines, les plantations, les hôpitaux, les prisons et les camps, qu’ils soient travailleurs ou vagabonds, miliciens ou trypanosés, cuisiniers ou détenus; ces trois cent mille indigènes connus, immatriculés sous une étiquette quelconque, se recrutent dans l’immense foule anonyme, profonde et ignorée des « basenji ». Les « Basenji », c’est le nom sous lequel, partout au Congo, désigne les indigènes sauvages, ceux qui vivent dans les villages perdus, loin de la civilisation, loin des centres, loin des, blancs. S’il y a douze millions d’habitants dans la colonie, les « Basenji » y sont onze millions et sept cent mille…
Cette classe, de très loin la plus nombreuse, est aussi la plus intéressante de la population : car elle représente l’avenir. Tous les remous qui agitent cette masse ont, tôt ou tard, leur répercussion fatale sur le développement du Congo. Nos besoins de main-d’œuvre s’étendent chaque jour; et la classe ouvrière ne se reproduit pas. C’est désolant sans doute, mais c’est ainsi : dans les camps de travailleurs comme dans les camps de soldats, comme dans les quartiers indigènes des villes, on ne voit pas gambader d’enfants. Les centres de plus en plus voraces ne peuvent être alimentés que par un flot de plus en plus large venant de villages de plus en plus populeux. Que ce courant s’appauvrisse, la Colonie s’étiole; s’il s’arrête, la Colonie doit mourir.
Et cependant ce Congo sauvage, ce Congo de demain est le plus mal connu. Peu de regards inquiets se penchent sur ce berceau. Cela paraît paradoxal, mais cela s’explique, si l’on songe qu’on peut traverser l’Afrique à pied, d’un bout à l’autre, sans rien comprendre à la vie indigène. Je me souviens de ces étapes, pendant la guerre, quand frais émoulu d’Europe je couvris un millier de kilomètres au Cameroun avant de rejoindre ma compagnie, à travers la forêt, la savane et la brousse. D’un jour à l’autre, quelquefois, les indigènes changeaient d’apparence avec le paysage. Ils se vêtaient tantôt d’écorce et tantôt d’herbes tressées. Les uns portaient sur la tête, les autres sur le dos. Parfois on apportait les rations de farine dans des corbeilles et parfois dans des plats d’argile. Ici les maisons étaient couvertes de chaume, ailleurs de rameaux de palmiers. Pendant quelques jours un tatouage identique fleurissait toutes les poitrines et tous les visages; puis il faisait place à un tatouage différent. On traversait des villages pleins de monde, où les chefs venaient à notre rencontre à la tête de tous leurs gens, avec de grands tambours et des danses joyeuses; dans d’autres la grande rue poudroyait, désertée, sous le soleil, pas une fumée ne filtrait par les toits, rien ne vivait dans tout le bourg sinon quelques chiens faillé-ligues aux longues oreilles et l’une ou l’autre vieille femme infirme et résignée qui refusait de parler, s’attendant au coup mortel. Sur cet interminable sentier jalonné de tombes, la tête de colonne dérangeait quelquefois des indigènes en train de déterrer un cadavre de porteur fraîchement enfoui; on savait alors que les gens du pays étaient anthropophages, que les traînards seraient mangés; et les porteurs inquiets serraient les rangs et chantaient plus haut. Moi, plein d’ardeur, je travaillais chaque soir à mes vocabulaires avec un interprète d’occasion. Les mots utiles s’alignaient, dans le jargon local : eau, poule, œuf, farine, manger; mais quand j’étais arrivé à exprimer par monosyllabes ce que je désirais, les gens ne me comprenaient plus, la langue avait changé, tout était à refaire. Le vieux Sénégalais d’escorte, informé je ne sais comment, me disait d’étape en étape les noms des races occupant le pays : « Ici Sango… ici Baia… ici Kaka… ici bon village, ici sauvages, mauvais… »
De ces deux mois de marche je conserve en somme le souvenir d’un kaléidoscope infiniment changeant, aux couleurs chatoyantes. Des types sans nombre ont défilé sous mes yeux dans des Cadres divers, au milieu d’incidents variés chaque jour; mais je n’ai rien pénétré de la vie intime des indigènes, rien deviné de leur âme, de leurs croyances, de leurs espoirs et de leurs terreurs. Combien d’entre nous ont connu les mêmes expériences, sur les routes de Tabora et de Mahenge, partout où les hasards d’une campagne de trois ans ont conduit nos colonnes sans permettre les séjours prolongés!…
Mais même le séjour prolongé parmi eux ne suffit pas pour connaître les noirs. On peut commercer pendant des années dans un poste de brousse sans chercher à découvrir autour de soi autre chose que des acheteurs et des vendeurs vociférant sur un marché, des fournisseurs et des clients. Pour saisir leur pensée et comprendre leur âme, il faut de longues études désintéressées, un regard toujours attentif, une intelligence curieuse, et les loisirs qui permettent ou les fonctions qui imposent les patientes enquêtes poursuivies à travers le fatras de détails sans intérêt visible, pour le seul désir de savoir. Leur recoupement et leur comparaison ne permettront que bien plus tard de hasarder quelques conclusions pas trop incertaines.
Et c’est pourquoi, après tout, le directeur de mine du Katanga a peut-être raison de dire que ses boys « viennent de la Bourse du Travail ». Car avant l’immatriculation à la Bourse de Travail, on sait si peu de chose sur leur compte… Ils ont vu le jour dans une hutte, accueillis par le cercle des vieilles commères; ils ont été pareils à ces petits gamin bronzés et gras, vêtus d’un rang de perles bleues à la ceinture et d’un cordon d’amulettes aux chevilles, qu’on voit se rouler dans la poussière rouge des rues de village. Ils ont traversé les épreuves d’une initiation; ils ont appris l’obéissance à des coutumes plus impérieuses que des lois. Ils ont cru à des dieux, ou à des génies, ou à des fétiches; et leur tête est meublée de toute sorte d’images, de légendes, de superstitions baroques, inattendues, incompréhensibles, dont d’ailleurs ils ne parlent jamais. Et puis la Bourse du Travail les a engagés… Voilà ce qu’on sait d’eux. La discipline, la routine d’une vie nouvelle ont vite fait de recouvrir ces couches premières, — en apparence tout au moins — jusqu’à ce qu’une crise, une émotion violente, une terreur soudaine réveillent dans le travailleur insouciant et gai le « basenji » endormi qu’on croyait disparu pour toujours.
En dehors des missionnaires, peu de coloniaux sont amenés à étudier comme telles les sociétés indigènes, à rechercher leurs coutumes, leurs traditions, leurs croyances; plus rases encore sont ceux qui ont le pouvoir de poursuivre les enquêtes criminelles et de puiser par- là aux sources les plus curieuses et les plus fécondes peut-être de la science ethnologique. Rien d’étonnant que, même dans le monde qui s’intéresse aux affaires coloniales, l’âme des « basenji » soit moins connue que la question des transports ou les statistiques de production.
Quand on pénètre, pas à pas, dans la vie intime des indigènes de l’Urundi — car c’est dans l’Urundi que j’ai recueilli mes observations et il serait imprudent d’en généraliser tous les détails — on apprend assez vite à connaître les mots de « murozi » et « mfumu ». Rassurez-vous, je ne vais pas vous infliger un cours de kirundi, et ces mots sont les seuls dont je vous demanderai de prendre note. On les comprend mal tout d’abord; car l’interrogation directe met le noir en défiance et ce sont des sujets dont il n’aime guère parler. Mais peu à peu les notes s’éclairent l’une par l’autre, les allusions se complètent, les notions se précisent; et l’on finit par demeurer épouvanté du rôle que jouent dans la vie indigène les « barozi » (pluriel de « murozi ») ou envoûteurs, pleurs de sorts, ensorceleurs — et les « bafumu » ou guérisseurs, devins, qu’on appelle généralement « sorciers » ou féticheurs » même dans les régions où les fétiches sont inconnus. Il y a là comme vous le voyez une confusion dans les termes, qui contribue à entretenir la confusion dans les idées. Le mot « sorcier » devrait s’appliquer plutôt aux envoûteurs « barozi » qu’aux « bafumu ». Ceux-ci ne sont pas du tout suspects de sorcellerie aux yeux des indigènes : bien au contraire, ils ont pour mission essentielle de dépister, de démasquer les malfaiteurs voués aux criminelles pratiques de l’envoûtement. Les « barozi » répondent à peu près à l’idée qu’on se faisait des sorciers au Moyen âge; et ceux que nous appelons « sorciers » en Afrique se disent leurs ennemis mortels. Il serait vain de vouloir réformer une terminologie, vicieuse sans doute mais bien entrée dans le vocabulaire. Le tout est de s’entendre. J’emploie comme synonymes d’une part les mots de bafumu, sorciers, féticheurs; d’autre part ceux de barozi, envoûteurs, jeteurs de sorts.
Des gens ensorcelés, envoûtés, il y en a des foules. Si le royaume de l’Urundi de jadis avait pu publier ses statistiques démographiques, l’envoûtement, parmi les causes de décès, serait arrivé bon premier avec les trois quarts du total, laissant loin derrière les maladies épidémiques et autres. Quand au cours d’opérations de recensement on interroge les indigènes sur leur femme et sur leurs enfants, on est effrayé de la monotonie de leurs réponses. « Un seul enfant : on m’a envoûté les autres ». « Veuf, ma femme est morte, envoûtée… » Ils pourraient ajouter presque toujours : « Mais ça m’est égal, je les ai vengés »; car à chaque décès suspect — et presque tous le sont — on consulte le sorcier pour connaître le coupable; et le prétendu coupable, quel qu’il soit, est voué à la mort; lui ou son père ou son frère ou son fils; tantôt sur le champ, tantôt le lendemain, tantôt aprés une génération de haine, de dissimulation et d’attente. Pareille vengeance est un pieux devoir réclamé par les mânes des morts.
Comment se présentent au juste ces affaires d’envoûtement? Pour éclairer les idées, je vous en donnerai deux exemples : deux tentatives dont fut victime le même chef. Victime, enfin entendons-nous : dans un des cas, comme vous le verrez, le chef fut bien victime de la tentative mais ce fut son cuisinier qui en mourut. Cela se passait à la cour. Le chef en question était cordialement haï de sa belle-mère, veuve du roi. La vieille dame, le plus aimablement du monde, lui offrit à boire; mais la jeune servante qui portait les rafraîchissements lui fit signe, en lui offrant la coupe, de se méfier. Très poliment, le chef remercia la reine-mère; puis, ne se sentant pas fort bien il prit congé et sortit avec sa calebasse de bière. Il trouva tout naturel, pour voir, de la faire vider par son cuisinier et tout naturel que celui-ci fût mort un quart d’heure après. A la suite de cet incident, ses visites à la cour se firent plus rares.
Nous avons là un cas tout à fait typique d’empoisonnement. Mais voyons l’autre. Le même chef vient un jour me faire visite, sous ma tente, fait éloigner tout le monde et s’accroupit tout près de ma chaise pour me glisser à voix basse la confidence habituelle :
— Mes ennemis veulent ma mort.
— Ah vraiment? Et comment cela?
— Vous allez voir…
Il appelle un domestique qui s’avance, portant un objet précieusement enveloppé dans une feuille de bananier. La chose répandait de loin une odeur horrible. Je fais déballer à l’air, sur l’herbe : c’était une énorme coquille d’escargot, pleine d’une pâte noirâtre et puante. Le parfum révélait une base de beurre indigène ranci, complété sans doute par les ingrédients traditionnels : peaux de lézards, excréments divers, yeux de grenouilles séchés et pilés et autres horreurs du même genre.
— Voilà, me dit le chef très ému, ce qu’on a ramassé dans l’arrière-cour de mon kraal…
Heureusement qu’on avait découvert la coquille d’escargot avant que le sortilège eût eu le temps d’agir! Le chef était certain d’avoir échappé à un péril aussi grave que la tentative d’empoisonnement; et à un péril du même ordre, exactement. Pour désigner le poison mortel et le fétide mais inoffensif mélange, il n’avait qu’un mot : burozi ». Il y a du « burozi » qu’on fait boire dans la bière, comme il y en a qu’on répand sur le seuil des portes ou que l’on cache dans un coin de la hutte. Même, le plus souvent, il ne demeure du crime aucune trace palpable. L’envoûteur peut envoyer à sa victime un souffle mauvais qui la fera mourir. L’effet seul révèle la cause : un homme meurt dans la force de l’âge, sans blessure apparente; il s’agit de savoir quel ennemi insoupçonné a mis fin à ses jours. Et l’on va trouver le mufumu. Je vous dirai tout à l’heure ce que sont ces consultations. Mais il faut bien expliquer tout d’abord la conception étrange qui considère comme des forces du même ordre le poison, le sortilège et le mauvais œil. Tel produit doit, pour agir, être consommé et incorporé dans l’organisme. Tel autre sera efficace par sa seule présence, sans contact; et des résultats identiques peuvent être obtenus par un souffle invisible, sans intervention d’aucun agent matériel. Ce sont là aux yeux des indigènes simples détails, accessoires et irrelevants. Le fait que nous y attachions de l’importance leur paraît tout à fait inexplicable. Un chef nous fait part de ses soupçons à la mort subite de son fils. Par acquit de conscience, on ouvre une enquête : quelquefois les circonstances sont, de fait, suspectes et l’empoisonnement vraisemblable, quoique presque toujours impossible à prouver. Le père soupçonne la veuve qui est rentrée chez elle sans attendre les funérailles : attitude qui ne laisse pas d’être louche, sans doute. Avant de venir nous trouver il a d’ailleurs, bien entendu, consulté son sorcier qui a confirmé ses soupçons.
Pour nous, si la femme a tué son mari, ce ne peut être que par le poison; c’est de ce côté-là que vont porter nos recherches. Le malade a-t-il vomi ? Est-on sûr de ses cuisiniers ? Aucun étranger n’a-t-il approché des mets ? La femme a-t-elle reçu des visites anormales ? S’est-elle trouvée seule avec un visiteur qui aurait pu lui apporter le poison? Le pauvre père, lui, est fixé depuis longtemps : le défunt a été envoûté directement, sans poudres dans la bière; c’est la seule volonté criminelle de son épouse qui a causé sa mort. Il s’énerve visiblement devant les tâtonnements de notre enquête vouée d’avance à la stérilité, devant notre bonne volonté obtuse et impuissante. A quoi bon écouter tous ces racontars de damestiques qui ne peuvent mener à rien, quand la vérité est si simple et si claire! S’il a eu recours à nous, ce n’est pas pour découvrir le coupable : le sorcier a suffi pour cela. C’est pour obtenir son châtiment… Entre lui et nous, le malentendu est irréductible.
A quoi tient, sur ce point, la différence de nos mentalités?
Avant tout, je crois, à l’ignorance des noirs, et pas le moins du monde à une incapacité de leur esprit. En présence de conceptions que notre mentalité de civilisés ne peut entretenir, on dit volontiers les noirs inaptes au raisonnement logique. C’est une erreur, à mon avis; et tout s’éclaire et tout s’explique si nous savons nous mettre à leur place et faire abstraction de nos connaissances acquises sans renoncer pour cela à faire usage de notre raison.
Quand je parle d’ignorance, il ne s’agit pas, croyez-le bien, d’une ignorance ordinaire, européenne si vous voulez, mais d’une ignorance inconcevable pour une cervelle de civilise; d’une ignorance insondable, absolue; un abîme; une nuit complète, noire, opaque. Pas même cela : pis que la nuit, la cécité, qu’aucun rayon ne traverse jamais.
Vous me direz que dans les coins perdus de nos sociétés à nous il existe aussi de ces aveugles, qui n’ont jamais appris à lire, à écrire, à calculer; dont l’intelligence engourdie n’est plus capable d’une réflexion. Vous chercherez le plus abruti des rustres et vous voudrez le comparer aux noirs?… Allons donc! Où est l’épouvante pour l’aveugle qu’on tient par la main, qu’une voix amie rassure à chaque pas ? Quand on baigne dans une atmosphère de science, quand tant d’autres savent, on peut se payer le luxe d’ignorer. Un parent tombe malade : mais le docteur est là qui va reconnaître son mal, lui administrer le remède sauveur. Si même le pronostic est fatal, si le médecin annonce une issue mortelle, le seul fait d’avoir nommé la maladie lui enlève de son mystère… Les plus ignorants ne sont pas les moins rassurés : bien au contraire, car ils croient le savoir des autres sans limites. Ils comptent aveuglément sur de plus malins qu’eux, qui lisent les livres et qui écrivent dans les journaux. Il y a le notaire et le maître d’école; y a le gouvernement; il y a le prêtre enfin, qui montre le ciel et qui parle de Dieu. Comparé aux noirs, le plus ignare des chemineaux est encadré dans notre société moderne comme un enfant qu’aucun danger n’effraie quand il est assis sur les genoux de son père.
Mais là-bas personne ne sait. L’ignorance de chacun s’aggrave de l’ignorance de tous : chacun sait que tous les autres sont aussi ignorants que lui-même. La science n’existe pas. Dans toute l’Afrique centrale, il n’y a pas une peuplade qui connaisse l’écriture. Il n’y a pas un monument: Les générations s’écoulent comme les eaux d’un fleuve, sans rien laisser après elles sinon un fugitif souvenir bientôt effacé de la mémoire des hommes. Aucune trace visible ne demeure du passé. Nul n’a jamais tenté d’expliquer les énigmes du monde; pas même de ces explications enfantines qui sont au moins un point de départ pour les critiques et les travaux des successeurs. On ne dira pas que le ciel est une sphère de cristal et le soleil une lampe suspendue : on dit que le ciel est le ciel, que le soleil est le soleil; on n’en sait rien d’autre et l’on se sait impuissant à en rien apprendre de plus. Personne n’explique la mort, ni ne tente de l’expliquer. On ignore la nature de la maladie; on ignore le processus de la contagion. Et il en va de même pour tout le reste. Une éclipse, c’est un jour où il fait nuit deux fois : le mythe du soleil dévoré par un monstre n’est qu’une fable, racontée comme telle et à laquelle personne ne croit : on sait seulement qu’il fait noir en plein jour. D’où viennent les nuages? Pourquoi tombe la pluie? Pourquoi frappe la foudre? Mystère, mystère partout. Elle est incurable et on la sait incurable, la maladie que Pascal appelle la « maladie principale de l’homme : la curiosité inquiète des choses qu’il ne peut savoir ».
Cette ignorance explique que sortilèges et poisons soient une même chose pour le primitif. Il ignore absolument l’action physiologique des poisons et, par conséquent, les conditions de cette action. On peut mourir, c’est un fait, pour avoir bu un peu de poudre délayée dans la bière; pourquoi ne mourrait-on pas aussi bien pour avoir marché au-dessus d’une pincée de la même poudre répandue sur le seuil d’une porte ? Pour qui ne comprend rien au mécanisme de l’action délétère, l’un effet n’est pas plus surprenant que l’autre. Nous savons, nous, qu’un robinet de gaz demeuré ouvert remplit une place d’un poison invisible. Mais pour qui l’ignore, en quoi la mort par envoûtement serait-elle plus extraordinaire que l’asphyxie par le gaz? Si nous surprenons un malade noir en train de dévorer la ouate préparée pour son pansement, nous trouverons cela du plus haut comique. Mais chaque jour, pour guérir ses plaies aux jambes, nous lui faisons des piqûres dans une veine du bras. Qu’est-ce que l’une médication pourrait avoir à ses yeux de plus extraordinaire que l’autre? Cessons donc de mêler la logique et la raison où elles n’ont rien à voir! Quand il s’administre un pansement par la voie buccale, le malade fait l’essai d’un procédé empirique, il ne pose pas un jugement raisonné mais mal construit; faute de liens perçus entre causes et effets, il manque absolument d’éléments auxquels appliquer son sens critique.
Cela ne veut pas dire qu’il manque d’intelligence. Autour de lui la vie poursuit son cours. Parmi les phénomènes qui s’y déroulent, on en distingue dont la succession est toujours identique; l’apparition de l’un d’eux le situe dans une série dont la suite est prévue sans que l’enchaînement en soit expliqué. Les conséquences ainsi annoncées n’ont rien d’inquiétant : les phénomènes sont normaux et ne causent d’émoi à personne. Donnons comme exemples la succession du jour et de la nuit, la saison sèche et la saison pluvieuse, la germination, la génération, la décrépitude — aucun vieillard ne se croit victime d’un mauvais sort parce qu’il voit blanchir ses cheveux — la mort à la guerre ou à un âge extrêmement avancé : en somme, tous les incidents de la vie usuelle. A côté de ceux-là, il y a les phénomènes anormaux, qui diffèrent des autres non parce qu’ils sont plus inexplicables, mais parce qu’ils ne s’insèrent pas dans une série connue et que par conséquent leur succession est imprévisible. Exemples : la naissance d’un monstre, une éclipse totale, des pluies en dehors de la saison, la mort d’un homme dans la force de l’âge et sans blessures apparentes. Qu’est-ce qui peut avoir causé ce trouble dans l’ordre naturel des choses ? Et quelle sera la suite des événements ? Toutes les hypothèses sont permises, même les plus effrayantes, même les plus saugrenues. Devant l’anormal, le primitif se trouve désemparé comme une caravane de fourmis mise en déroute par un coup de balai.
Nous autres, quand se produit un phénomène encore inconnu, notre acquis de connaissances nous permet sinon de le situer tout de suite, du moins de circonscrire nos recherches, d’éliminer d’emblée certaines hypothèses quant aux causes, certaines éventualités quant aux résultats possibles. Le chimiste mélangeant deux corps pour la première fois peut savoir si leur mise en présence est susceptible de provoquer une explosion. Ignorant, le noir est impuissant. Et c’est pour cela que, abandonné à lui-même, il se montre rebelle à toute innovation. Car innover c’est rompre la chaîne, c’est créer l’anormal, c’est plonger dans l’inconnu. Telle innovation nous paraît anodine parce que nous pouvons en calculer les conséquences, qui paraîtrait aux noirs terriblement dangereuse parce que les conséquences en sont incalculables pour leur ignorance. Nul ne sait, par exemple, ce qui pourrait arriver si l’on mangeait une nourriture inconnue. Dans l’Urundi les ancêtres n’ont jamais mangé du mouton; on n’en mange pas plus que jadis : peut-être des catastrophes fondraient-elles sur le malheureux assez imprudent pour s’écarter des sentiers battus. Cette idée nous fait sourire, nous trouvons ces craintes chimériques ? Pourtant, quand on affiche à la limite d’une propriété l’avis redoutable : « Pièges à loups », nous n’avons garde d’y pénétrer. Pour le noir la vie est semée de pièges à loups. Ignorant tout de la transmission de la lèpre, il commet sans doute une erreur mais il ne commet aucune faute de logique quand il craint d’en être frappé s’il se risque à manger une tranche de gigot. Mais encore une fois, pour le comprendre, nous devons oublier nos connaissances médicales.
N’allez pas conclure de là que le noir soit incapable d’adaptation. Il y a des phénomènes anormaux qui, à force de se reproduire, finissent par passer dans le cadre habituel de la vie, connue par exemple la présence et les multiples activités des blancs.
Celui qui le premier s’est drapé dans un pagne de cotonnade était un jeune écervelé qui n’avait pas pesé les risques, ou bien une grande coquette qui les acceptait froidement quand on a vu qu’il ne lui arrivait aucun mal, tout le monde en a voulu; les étoffes et les ornements européens ne font plus aujourd’hui peur à personne. J’ai eu l’occasion de suivre de près ce processus de « normalisation », et voici dans quelles circonstances.
J’avais un boy intelligent, sorti de son village dès sa petite enfance et qui avait servi les blancs pendant de longues années. Évidemment, les miroirs n’avaient plus de secret pour lui et il essayait mes cravates devant ma glace, ravi de se voir si beau. Un jour je reçus d’Europe une glace à raser, normale sur une face, grossissante sur l’autre. Voulant jouir de son étonnement, j’appelai mon boy sous un prétexte quelconque; et quand il se présenta, je le regardai d’un air inquiet en lui demandant :
—bien, qu’as-tu ? Tu es malade ?
—Moi? mais non… Je me sens fort bien.
—Pourtant, ta tête est toute gonflée. Tu n’as pas mal?
— Mais non, pas du tout.
— Enfin, elle est devenue énorme, ta tête. Regarde plutôt…
Et je lui tendis la glace grossissante. Le pauvre garçon n’avait jamais vu pareille horreur et il en devint gris d’épouvante. Pour le rassurer, je lui montrai l’autre face et il se revit tel que toujours. Mais il refusa obstinément de renouveler l’expérience, malgré mes rires.
— Non, bwana, disait-il, ne riez pas. C’est mauvais. C’est dangereux. On ne rit pas de choses pareilles…
Cela, c’était la réaction contre l’inconnu.
Huit jours plus tard, le miroir extraordinaire était venu grossir les rangs des phénomènes inoffensifs et mon boy riait de toutes ses dents en y contemplant sa large face doublement épanouie.
Cela, c’était la normalisation.
Mais hélas, pour un mystère dont l’explication est devenue superflue parce que l’expérience l’a montré sans danger, combien d’autres demeurent pleins de menaces! Pensez aux angoisses d’un voyageur sans armes égaré la nuit dans une forêt peuplée de fauves. Un frisselis de feuilles, c’est peut-être la mort qui approche. Un souffle qui passe, un murmure qui grandit, un craquement de bois mort, partout rôde l’épouvante. De cette épouvante les noirs ne s’évadent jamais. Sans cesse la trame de leur vie est traversée d’incidents inexplicables, de signes mystérieux qui peuvent avoir, qui sait, une portée immense. Comment écarter toutes ces menaces ? Comment interpréter ces signes ? Comment surtout se protéger contre la malice d’ennemis insoupçonnés, acharnés à la perte des malheureux, prêts à les tuer par des procédés si simples, d’une efficacité fatale ? Une pincée de poudre sur la palissade, un escargot caché dans un coin de la cour, une incantation prononcée au loin — et c’est la mort, sans défense, sans remède, sans rémission. Comprenez-vous maintenant l’inquiétude, l’angoisse, l’épouvante qui écrasent la vie dans les villages indigènes ? Et comprenez-vous aussi le rôle immense qu’y va jouer le féticheur? Lui seul lit dans l’avenir. Lui seul détient le remède à tous les maux; ou s’il ne peut toujours sauver la vie, il peut au moins diriger la vengeance en démasquant les malfaiteurs inconnus; il peut surtout arrêter par la crainte du châtiment le bras des criminels d’intention.
Le mufumu est en général un indigène plus sale et souvent d’apparence plus misérable que les autres. Rien ne le désigne extérieurement à l’attention, sinon les cheveux qu’il porte quelquefois longs, alourdis de beurre et d’ocre rouge et qui lui pendent sur le cou comme une toison de mouton imprégnée de suint. Le métier est héréditaire : les bafumu se transmettent de père en fils les formules de leurs simples, de leurs breuvages, de leurs amulettes et quelquefois de leurs poisons.
On les consulte sur tout, aussi bien dans les perplexités que dans les maladies, sur l’emplacement d’une hutte comme sur un voyage important. On leur achète des remèdes et des charmes contre tous les maux. L’arsenal de leur pharmacopée est complet et rendrait jaloux des praticiens de chez nous. On m’amena un jour une vieille femme mufumu, que je relâchai d’ailleurs, car on n’avait établi à sa charge rien de plus grave que la vente de remèdes de charlatan. Pour prouver qu’elle ne débitait pas de drogues malfaisantes, elle avala en ma présence, l’une après l’autre, une cinquantaine de poudres de toutes les couleurs : racines carbonisées, pierres moulues, farines de graminées sauvages, que sais-je, en énumérant à mesure les vertus de chacune. Cela préservait, pêle-mêle, de la bronchite, du cambriolage, des morsures de serpents, du mauvais œil, de la syphilis, de la foudre, des vers intestinaux, du léopard et des infortunes conjugales. Tout cela débité avec un sérieux imperturbable et l’accent d’une intime conviction. Après cette cure générale, la bonne femme devait se sentir immortelle et invulnérable. Elle paraissait d’ailleurs un peu folle et divaguait quelquefois, ce qui était loin de nuire à sa réputation.
Tant que les bafumu se bornent à vendre — pas trop cher du reste, il faut le reconnaître — des poudres mirobolantes et des purges quelquefois salutaires, le mal n’est en somme pas grand : on vend beaucoup plus cher, sur nos champs de foire, des élixirs souvent moins efficaces.
Mais beaucoup ne s’en tiennent pas là. Le métier a ses tentations. Une réputation naissante, il faut l’étayer; elle grandit par d’étranges prodiges dont on ne parle qu’à mi-voix. Il se raconte des histoires troublantes. Tantôt c’est un arbre frappé de la foudre et mort depuis longtemps, qu’un magicien fait refleurir pour en tirer un lait délicieux. Tantôt c’est un malade du corps de qui on a retiré une houe — tout le monde l’a vue — ou bien des grenouilles vivantes. Tantôt c’est le cadavre d’un noyé, immergé depuis dix jours et déjà entamé par les crocodiles, que le mufumu fait revivre. J’ai dans mes archives judiciaires un extraordinaire procès-verbal d’autopsie à la mode indigène : deux témoins affirmant sous serment avoir découvert, dans le cadavre d’une envoûteuse mise à mort, un arc, deux petites flèches, un instrument de musique et une marmite. Le mufumu qui avait désigné la défunte à la vengeance d’une famille en deuil ne s’était donc pas trompé, et l’assassin méritait des éloges pour avoir délivré le monde d’une redoutable criminelle : car trouverait-on jamais pareil attirail dans le corps d’un innocent?
Toutes ces histoires, quand on les entend répéter chaque jour par des gens convaincus et d’une évidente bonne foi, finissent par impressionner. D’ailleurs comment expliquer l’autorité indiscutée qui s’attache à tout ce que disent ou ordonnent les bafumu, si elle n’a pas à sa base, aux yeux des indigènes, des pouvoirs dépassant ceux des simples mortels ?
Je ne vais pas vous raconter des histoires terribles : il en est d’amusantes qui vous donneront tout aussi bien une idée de cette autorité des bafumu.
Il y avait dans les environs de Kitega un petit sorcier bien connu dans les milieux indigènes. Il rencontre un jour un policier du poste en mission et lui demande cent sous. Le policier refuse : c’était un garçon déjà un peu émancipé par quelques années d’uniforme; et puis cent sous c’est une somme quand on touche une solde de vingt et un centimes par jour. Enfin, il refuse; et le mufumu vexé lui prophétise : « Tu ne veux pas? C’est bon! Voici ce qui va t’arriver : tu verras une pièce de cinquante centimes sur la table de ton blanc. Tu la voleras. Tu seras pris et tu finiras en prison. Et ce sera bien fait! »
Savez-vous ce que fit le policier? Gifler l’insolent, le conduire au poste? Jamais de la vie! Il brisa son épée. La pensée ne lui vint même pas qu’il pourrait résister à la tentation ou échapper au châtiment; et ne sachant plus à quel saint se vouer, il rentra au poste, emballa ses affaires, déposa son uniforme et sa couverture pour n’être pas inculpé de détournement d’effets militaires, prit sa femme et déserta, malgré les efforts de ses camarades pour le retenir…
Je dois ajouter pour être impartial et donner l’autre son de cloche que lorsque à quelques temps de là je pus mettre la main sur mon mufumu, celui-ci nia formellement cette version de l’affaire. Il avait, me dit-il, fourni au policier un philtre amoureux qui devait lui assurer les faveurs de toutes les belles et le malhonnête avait refusé de payer; même, si je doutais de l’efficacité merveilleuse du philtre, il offrait de m’en faire faire l’essai gratis…
Puisque nous sommes dans le gai, a exemple encore. Il est si caractéristique que vous ne m’en voudrez pas de vous le conter malgré sa trivialité. Tel chef — intelligent d’ailleurs, sachant lire et écrire — ne manque jamais de consulter son sorcier chaque fois qu’il est convoqué au poste. Si les auspices sont favorables, il part tout de suite. Si les entrailles de poulets n’annoncent rien de bon, on dépêche un messager au blanc pour lui faire part de la maladie du chef; mais comme il ne faudrait pas le faire attendre trop longtemps, on recommence les sacrifices d’heure en heure jusqu’à ce que le destin se montre favorable. Un jour, donc, le sorcier lut dans les taches noires et blanches des entrailles une indication bizarre, qu’il traduisit à son maître comme suit :
— Voilà, tu peux y aller; mais à une condition, c’est… Mesdames, excusez-moi, mais impossible de parler à mots couverts; c’est tellement inattendu que personne ne comprendrait… enfin, puisque j’ai promis de vous le dire, je traduirai… librement… du kirundi : c’est de n’imiter à aucun prix, en cours de route, le plus ancien bourgeois de Bruxelles!
Le chef ne trouva rien d’anormal à cette recommandation grotesque; seulement, comme il y avait quinze heures de marche à faire, il fallut organiser l’expédition : on prit une chaise à porteurs, on prépara en cours de route des relais de gaillards vigoureux et l’étape se fit au pas de course en un tiers du temps. Le chef réussit à atteindre le poste sans avoir violé l’interdit; et grâce sans doute aux précautions imposées par le sorcier, l’entrevue avec le blanc fut des plus cordiales. Je vous ai dit que le héros de cette aventure était un jeune homme d’esprit plus ouvert que la moyenne.
Vous le devinez sans peine : le sorcier qui trouve les chefs dociles à de pareilles brimades sait qu’il peut désormais tout se permettre; il est vraiment tout-puissant.
Malheureusement les épisodes plaisants sont rares dans son sinistre métier. Parmi les mystères de la vie humaine, il n’en est pas de plus troublant ni de plus redoutable que la mort. Aucune circonstance n’est à la fois plus douloureuse et plus grosse de menaces pour la famille que la mort inexplicable d’un être aimé. Et presque toutes les morts sont inexplicables. On va donc chez le féticheur. Les honoraires sont payés d’avance : des pots de bière, des houes, du sel, une chèvre, un taurillon quelquefois. Le sorcier se fait expliquer l’affaire, interroge, recueille les soupçons. Quand il a bien compris, il consulte le sort, soit en jetant les osselets, soit en allumant une mèche qui s’éteindra au moment où l’on prononce le nom du coupable, de mille autres manières encore : chaque mufumu a sa spécialité. Les plus célèbres renvoient tout simplement les consultants et s’en vont rêver. Ils rendent leur oracle le lendemain matin d’après les révélations reçues pendant leur sommeil. Ces oracles, je vous l’ai dit, étaient toujours jadis des condamnations à mort. Par eux-mêmes, ils faisaient preuve, ils donnaient ouverture au droit de vengeance, ils allumaient une haine de sang implacable : assouvie sur le champ ou ruminée pendant des années, elle finissait toujours par trouver sa victime.
Quelquefois cependant la situation s’aggrave. Un homme est mort. Le sorcier consulté a désigné le coupable. Celui-ci a été massacré et justice est faite. Tout semble donc rentré dans l’ordre. Mais voici qu’un nouveau décès se produit dans la même maison : un fils ou un frère du premier défunt. Puis c’est un voisin qui succombe à son tour… puis un autre encore. — Qu’est-ce à dire? L’envoûteur opère donc toujours? Le sorcier se serait-il trompé? Aurait-il par erreur désigné un innocent?
Oh non! Le mufumu se hausse à la hauteur des circonstances. Un jeteur de sorts a été démasqué. Mais il y en a d’autres! Il y en a d’autres! Le loup est dans la bergerie; l’ennemi est au milieu de vous. Tout le village est menacé, et tout le village est suspect… Il faut un remède héroïque. L’épreuve! l’épreuve! Que tout le monde s’y soumette, hommes et femmes, jeunes et vieux et jusqu’aux petits enfants qui peuvent avoir envoûté sans le savoir… Le sort ne peut mentir : s’il y a dix coupables, qu’il y ait dix exécutions. S’ils sont vingt, que tous les vingt expient. Qu’on ampute les membres gangrenés ; nul sacrifice n’est trop cruel pour sauver le peuple…
Le tribunal s’organise où tous sont à la fois juges, accusés et bourreaux. La calebasse de bière circule; chacun boit à son tour. S’il titube, s’il chancelle, on ne lui laisse pas le temps de tomber… dix massues s’abattent, sans une hésitation, sans une pensée de pitié : on l’assomme comme on écraserait un serpent. A d’autres! Tel frappe qui dans un instant sera massacré à son tour… Tous sont ivres d’alcool, de terreur et de sang. On vocifère, on hurle, on se bouscule pour passer le premier, pour en finir plus vite. Et le mufumu, seul impassible au milieu de la foule affolée, coule à chacun de ceux qui défilent devant lui le même regard indifférent et narquois avant de lui mesurer, suivant sa fantaisie, la coupe de vie ou le breuvage de mort. Quand la scène de cauchemar s’achève dans la nuit tombante, quand les assistants dégrisés se comptent, il y a quelquefois plus de cadavres que de survivants…
Pareilles hécatombes sont aujourd’hui devenues impossibles; cependant il n’y a pas si longtemps que le grand mufumu Kibingo, pendu il y a quelques années, fin condamné pour une séance d’épreuve dans laquelle il avait fait tuer dix-sept personnes. Des massacres de cette envergure étaient courants jadis et j’ai connu plus d’un sorcier qui avait, au dire des chefs, des milliers de vies humaines sur la conscience.
Comment ces horreurs sont-elles possibles? Faire exécuter sans preuves des foules d’innocents, faire massacrer sans miséricorde des frères par leurs frères, des femmes par leurs maris et même, hélas, des mères par leurs enfants? Sur quels extraordinaires prodiges se fonde la monstrueuse tyrannie des sorciers ? Quelle créance accorder aux mystérieuses histoires qui se racontent ?
Parmi ceux qui ont étudié la question les avis sont très partagés. J’ai rencontré au Cameroun un soldat européen laissé en arrière, tout seul, dans un poste de transit et qui ne doutait plus. Il me racontait — avant boire — d’affreuses histoires de vampires envoyés par des jeteurs de sort pour lui dévorer les entrailles; il voyait des flammes sortir de lui-même, la nuit, et aller danser comme des feux follets sur le tas de bois devant la maison… Mais j’ai peut-être tort de citer son opinion : il n’avait pas, je crois, vraiment étudié la question. Mal préparée à la solitude, sa pauvre raison avait sombré dans l’ambiance des terreurs indigènes et il fallut le colloquer peu après. Mais des missionnaires sérieux et expérimentés m’ont dit ne pas s’expliquer, autrement que par des pouvoirs surhumains ou du moins inconnus à la science actuelle, des faits qui leur paraissaient établis.
Je n’oserais pas trancher, surtout de manière générale ; je ne sais pas de science personnelle ce qui peut se passer ailleurs. Mais en ce qui concerne l’Urundi je puis dire ceci : dans une expérience déjà longue, après des dizaines d’enquêtes judiciaires minutieuses, menées avec le soin le plus scrupuleux parce que presque chaque fois un accusé y était menacé de la peine capitale; après de nombreux interrogatoires de sorciers parlant non plus pour impressionner la galerie mais pour sauver leur tête, je n’ai jamais rencontré aucun prodige établi au-dessus du doute. Je n’ai jamais vu un phénomène dépassant la plus vulgaire supercherie. Et je crois pour ma part qu’aucune des histoires terribles ou merveilleuses qui se colportent sur le compte des grands bafumu ne résiste à une critique serrée. Je puis me tromper, mais j’attends des preuves.
Un sorcier poursuivi pour escroquerie m’expliqua un jour qu’il connaissait l’avenir par les révélations d’un instrument appelé « katete ». Les assistants, qui l’avaient vu opérer bien souvent, durent reconnaître, avec un rire contraint, qu’en effet son « katete » parlait : tout le monde l’avait entendu. Assez intrigué, je demandai au sorcier si le « katete » parlait kirundi.
— Pas précisément : sa voix ressemble plutôt à celle d’un oiseau.
— Et pourrais-tu le faire parler devant moi?
— Mais sans doute, quand vous voudrez!
L’expérience fut fixée au lendemain. Pour la corser, j’y convoquai les chefs des environs. Je promis au sorcier l’impunité et dix vaches si le katete annonçait l’avenir devant moi; et un châtiment exemplaire en cas d’insuccès.
Le lendemain, le « katete » fut disposé devant le sorcier accroupi. C’était une calebasse creuse de la forme d’une grande poire, surmontée d’un petit bonnet en peau de chat sauvage. Au centre du bonnet un petit cauri, coquillage à ouverture dentelée, figurait la bouche de l’oracle.
Tout le monde fit cercle autour du sorcier et l’expérience commença. Le sorcier tira d’un étui de roseau une graine de ricin dont la chair bien sèche sonnait comme une noisette dans sa coquille. Un trou fait avec une aiguille perçait la graine de part en part. Le mufumu commença par souffler dans sa graine à plusieurs reprises pour s’assurer que les trous étaient bien ouverts. Puis, sans se cacher le moins du monde, il se fourra la graine dans une narine, boucha l’autre du doigt et posa sa question d’une grosse voix : Est-ce que mes remèdes sont infaillibles ? Comme réponse, il souffla à travers la graine : cela fit en effet un petit pépiement d’oiseau. C’était tout. L’expérience était terminée. J’avais entendu l’oracle; et le gaillard osa me demander, en essayant de parler avec assurance, s’il était libre et s’il recevrait les dix vaches promises.
Personnellement je n’ai jamais rencontré un sorcier plus fort que celui-là; je crois bien que tous les miracles des autres sont à peu près de la même valeur.
Un des plus célèbres bafumu du pays, qui fit parler de lui pendant des années et que nous eûmes bien du mal à arrêter, était tout simplement un ventriloque. Il connut des heures de gloire, comme le jour où pour la première fois deux soldats (les policiers recrutés dans le pays en avaient trop peur) furent envoyés pour l’arrêter. Nos deux braves campèrent tout près de chez lui, comptant le cueillir au petit jour. Mais leur présence fut signalée. En pleine nuit, une voix s’éleva des entrailles de la terre et leur conseilla de filer au plus vite. Ce qu’ils firent d’ailleurs : Bigendakayombero ne fut pas pris cette fois-là…
Un autre sorcier découvrait les jeteurs de sorts à l’aide d’un petit morceau de bois qui « parlait » pendant qu’on citait devant lui une série de noms, et faisait un bond de terreur en entendant le nom du coupable. Tous les témoins étaient d’accord; ils renchérissaient seulement l’un sur l’autre quant aux dimensions du bond. Je fis opérer le magicien devant moi. Le morceau de bois était frotté contre le fond d’une petite auge préalablement humectée de bière : cela faisait un petit crissement semblable au bruit d’un pouce frottant une vitre. A chaque nom prononcé, le sorcier balançait le bras. Si le balancement était faible, le bloc collait au fond de l’auge; si le geste était brusque, le bloc était projeté au loin. Une des auges de ce sorcier avait le fond troué à force d’usage : combien de malheureux avait-il voués à la mort ?
Dans l’affaire d’épreuve collective dont je vous ai dit un mot, les témoins affirmaient que tout le monde avait bu la bière de la même cruche. Le breuvage d’épreuve, dans l’Urundi, n’est pas proprement un poison : il provoque une espèce d’ébriété, de vertige immédiat mais passager qui fait tituber le buveur; en titubant, il s’accuse et les assistants l’assomment. Après tout il n’était pas impossible qu’un breuvage identique eût sur des constitutions diverses des effets différents, comme il y a des gens sensibles au mal de mer et d’autres qui ne savent pas ce que c’est; et dans ce dernier cas le sorcier pouvait être de bonne foi, attribuer par erreur à l’état de conscience de ses victimes ce qui ne dépendait que de l’état de leur foie ou de leur estomac. L’unanimité des témoignages m’aurait fait pencher pour cette hypothèse, si je n’avais fait reconstituer la scène. Tout le monde buvait en effet la bière de la même cruche; mais chacun vidait une coupe et dans chaque coupe le sorcier renouvelait la dose de poudre. Cette façon de procéder n’avait frappé personne comme particulièrement suspecte.
Mais alors, encore une fois, pourquoi croit-on aux sorciers? Comment d’aussi évidentes supercheries n’ont-elles pas été depuis longtemps percées à jour ?
On croit aux sorciers parce qu’on a besoin d’y croire; parce que les morts étranges sont un fait et que les sorciers apportent à ce fait à la fois la seule explication et le seul remède. C’est la crainte de la mort, la terreur de l’envoûtement qui tient les populations sous le joug écrasant des féticheurs. Cette terreur projette une ombre menaçante sur toute la vie de l’Afrique noire. Le moindre incident la nourrit chaque jour. Un inconnu s’arrête devant l’entrée d’un kraal. Pourquoi s’est-il arrêté? Pourquoi n’a-t-il pas passé son chemin? Quelle incantation a-t-il pu prononcer ? Quelle poudre magique aurait-il pu répandre? — Un chef passe près de la résidence d’un autre sans s’arrêter pour boire une calebasse de bière. Pourquoi a-t-il passé son chemin? Pourquoi ne s’est-il pas arrêté? Quels noirs desseins peut-il bien nourrir ? Le soupçon règne partout. Mais comment se défendre? La seule défense possible, c’est la clairvoyance du féticheur. Quels que soient ses crimes, il est aux yeux des dirigeants indigènes un élément d’ordre. Un vieux chef m’en fit un jour la candide confidence : Vous poursuivez les sorciers, soit. Je sais comme vous que ce sont des bandits. Mais eux disparus, que ferez-vous pour nous protéger contre les jeteurs de sorts ? Sûrs de l’impunité, ils auront désormais beau jeu! Voilà sur quoi se base l’autorité des bafumu. Si elle réussit à se maintenir, c’est grâce à l’ignorance des uns et à la complicité des autres. Les affirmations du sorcier reposent non sur une étude des effets et des causes, sur un raisonnement dont on pourrait découvrir le sophisme, mais sur une connaissance intuitive, immédiate, infuse. Comme telles elles ne prêtent aucune prise à la critique, elles sont rebelles à l’expérience.
Rencontrant un jour un sorcier guérisseur de vaches qui opérait en vainquant les sortilèges par ses incantations, un missionnaire de mes amis voulut le prendre en défaut. Il lui confia donc qu’une de ses vaches était malade et lui demanda si elle allait guérir. Le sorcier consulte les osselets et répond : oui, j’ai vaincu le mauvais sort, la bête guérira.
— Mais, malheureux, dit le Père, voilà trois jours qu’elle est morte!
— Alors, reprend le sorcier sans se laisser démonter, tu n’avais point besoin de venir : tu sais bien qu’une vache morte ne revit jamais. Tout ce que je puis affirmer, c’est que si elle n’avait pas été morte elle aurait guéri. Les osselets ne peuvent pas mentir.
Et il eut les rieurs pour lui. Cela se comprend d’ailleurs : comment prouver que les osselets mentent? Les seuls à savoir qu’ils ont menti, ce sont leurs victimes, parce qu’elles se savent innocentes. Mais cette légion de victimes, dont la voix innombrable pourrait finir par confondre leurs accusateurs, on a eu hâte de les faire taire, une à une, pour toujours.
D’ailleurs le mufumu ne manque ni d’expérience ni de sagacité. Il confirme des soupçons, il flatte des haines. Il fait un usage étendu de l’adage policier : « is fecit cui prodest : Cherchez à qui le crime profite et vous trouverez le coupable ». Le mari d’une femme vieille et flétrie vient à mourir. Il avait peut-être pris froid en rentrant des champs par un soir de pluie et ce rhume mal soigné l’a conduit au tombeau. Qu’importe : le sorcier désignera sa veuve. Et la famille de se dire : Voyez-vous la méchante femme! Elle se savait vieille, elle a craint que son mari convole avec une épouse plus fraîche, elle l’a ensorcelé par jalousie : nous aurions dû le prévoir… Ou bien, si c’est un chef qui consulte, on connaît ses ennemis, on sait qui il hait, de qui il convoite les vaches : c’est celui-là qui sera désigné, qu’on exécutera avec satisfaction et profit. Ainsi le sorcier devient un complice. Les chefs qui l’emploient et le protègent n’ont rien à craindre de lui. Même s’ils croient à son pouvoir, ils le savent de souple conscience : instrument précieux pour assouvir leurs haines. Car les sorciers connaissent de vrais et sûrs poisons; dans l’Urundi ils sont d’ailleurs seuls à les connaître. Les grands bafumu sont en relation avec des collègues des pays voisins; leurs drogues mortelles viennent quelquefois de fort loin, à des dizaines d’étapes. Le plus célèbre et le plus malfaisant de tous ceux que j’aie connus était un étranger venu de l’Usuwi. Il tenait par la complicité de crimes communs la moitié des chefs de la région : il comptait sur leur silence et sur leur intercession pour sauver sa tête. Quand il se vit perdu, il tenta de les entraîner avec lui : au pied de la potence il vomit ses crimes et les leurs, pêle-mêle, dans un flot d’injures. Il leur rappela les frères assassinés, des familles entières patiemment poursuivies, exterminées membre par membre jusqu’aux petits enfants, pour ouvrir un héritage convoité; et à chaque victime, de nouveaux innocents désignés, à la fois pour couvrir le crime et pour en doubler les profits par de nouvelles confiscations. Au pied de cette potence, devant les assistants consternés, un coin du voile fut soulevé sur un passé sanglant dont nous n’avions pas jusque- là pénétré toute l’horreur.
Ce passé, Mesdames et Messieurs, est aujourd’hui révolu. Dans la déclamatoire harangue qui sert de préface à « Batouala », cette odieuse caricature de l’âme nègre couronnée naguère par l’Académie Goncourt, l’auteur écrivait cette phrase grandiloquente : « civilisation, civilisation, que de crimes se commettent en ton nom! » Aveugle ou faux témoin, il oubliait les crimes que la civilisation fait disparaître. II n’avait pas vu ou n’avait pas voulu voir l’épouvante de cauchemar qui pèse sur la vie si idyllique en apparence des noirs « enfants de la nature ». Ce cauchemar, nous le dissipons un peu chaque jour; et c’est là à l’actif de la civilisation un immense, un incalculable bienfait.
Pour venir à bout de la plaie des sorciers nous disposons de trois grands remèdes.
L’action judiciaire tout d’abord. Elle est indispensable. En désignant des innocents à la vengeance des familles en deuil, le sorcier est co-auteur de l’assassinat qui sera la conséquence de sa désignation. Il faut qu’il encoure la peine réservée aux assassins, même si l’exécuteur de bonne foi bénéficie de circonstances atténuantes. Il faudrait que la désignation par elle-même fût punie comme tentative d’assassinat, même si elle n’a pas été suivie d’effet. Cette action judiciaire est d’une efficacité certaine : je parle d’expérience. Dans beaucoup de régions de l’Urundi, les bafumu, même quand on les consulte expressément, refusent de désigner les prétendus auteurs de morts suspectes; dans ces régions les vendettas ont presque disparu.
Mais l’action judiciaire, à elle seule, est insuffisante car elle laisse subsister le malaise. Délivré de la tyrannie du sorcier, on tremblera toujours devant les terreurs de l’envoûtement. Ici encore nous avons le remède : car beaucoup de maladies attribuées aujourd’hui au mauvais sort nous pouvons les guérir. La science et le dévouement de nos médecins sont un instrument incomparable pour faire renaître dans les villages de la brousse la confiance et la douceur de vivre. J’ai suivi à Kitega depuis huit ans le progrès de l’influence médicale. Dans ce court espace de temps, ç’a été une révolution. L’instinctive méfiance du début a fait place à la confiance la plus absolue et la plus naïve. Les femmes comme les hommes se pressent à la consultation; les chefs qui, jadis, nous demandaient des remèdes pour nous faire plaisir, en ayant soin de les jeter dans la première rivière, viennent confier au docteur leurs petits- enfants. Au lieu des sortilèges plus ou moins redoutables, plus ou moins rebelles aux charmes du mufumu, on apprend à distinguer les maladies que le docteur peut guérir et celles dont il connaît la cause mais qu’il déclare aussi incurables que la vieillesse. La hantise d’influences ennemies cesse de troubler les esprits.
Mais l’Afrique manque de médecins. Comment est-ce possible ? Que de fois, quand il fallait être dur, quand il fallait étouffer la pitié — car en politique la pitié est mauvaise conseillère et les solutions qu’elle inspire se regrettent toujours — que de fois j’ai envié mon ami le docteur, qui n’a jamais connu le poignant conflit entre la douce voix de la pitié et le rude appel du devoir! Pourquoi nos étudiants en médecine ne partent-ils pas ?
C’est qu’ils comptent bien réussir en Europe. A quoi bon s’expatrier, s’enterrer en Afrique, quand on a l’espoir de briller un jour au firmament de la science comme un astre de première grandeur ?… A quoi bon ?… Eh bien, jeunes gens, l’Afrique vous offre plus beau que cela : être la seule étoile dans un ciel tout noir, l’unique espérance d’une foule de malheureux que vous êtes seul à pouvoir sauver. Ne les croyez pas, car ils mentent, ceux qui vous dépeignent le Congo comme le refuge des ratés, l’asile des laissés-pour-compte. Si vous saviez la belle vie du médecin de là-bas, les satisfactions d’amour-propre devant l’oeuvre qu’on a édifiée tout seul, la fierté professionnelle de voir votre renom grandir, votre influence s’étendre, les malades affluer chaque jour plus nombreux, chaque jour de plus loin… Si vous voulez connaître la joie virile des responsabilités crânement assumées, des obstacles vaincus, du labeur bien fait, du devoir généreusement accompli… Si vous voulez savourer l’orgueil d’être béni dans tous les Coeurs, de savoir, quand vous partez, que tout un peuple fait des vœux pour votre retour… Si vous croyez que tout cela compte dans une vie humaine, partez pour l’Afrique, terre d’idéal et lavez la patrie d’un reproche qui pourrait ternir sa gloire : celui de ne pas trouver, parmi ses enfants, assez de jeunes médecins au coeur généreux pour répondre à l’appel désespéré d’un peuple qui vit sous notre drapeau, d’un peuple menacé de périr et que nous pouvons sauver
Le dernier remède enfin, le plus efficace de tous, c’est la parole du missionnaire. Plus encore que le médecin, le missionnaire est le vainqueur du sorcier. Le médecin peut inspirer la confiance par son savoir et son habileté; mais le prêtre fait mieux, lui qui a tout quitté pour apporter aux pauvres noirs l’explication du monde, pour remplacer par une foi consolante les atroces terreurs qui peuplaient leurs ténèbres, pour enseigner plus encore par ses exemples que par ses leçons la charité divine et l’amour du prochain.
Aussi l’opportunité de soutenir l’action des missionnaires est-elle reconnue aujourd’hui par tous les coloniaux. Tous sont d’accord sur le caractère sublime de l’oeuvre de relèvement social accompli par l’Évangile chez les peuples primitifs. Incrédules, ils y voient à tout le moins la douce chanson qu’il faut chanter aux noirs pour bercer leur misère; croyants, ils saluent en lui les rayons de la divine Lumière qui luit dans les ténèbres et qu’avant l’arrivée de nos prêtres les ténèbres africaines n’avaient point comprise.
Parmi les sources d’études ethnographiques qui demeureront ouvertes aux savants quand depuis longtemps les coutumes anciennes des primitifs auront disparu, il ne s’en trouvera pas de plus riches que les dossiers criminels.
L’enquête qui doit préciser les circonstances et révéler les mobiles d’un crime isole une tranche de vie pour en éclairer tous les détails d’une lumière crue, indiscrète, implacable. Acteurs, comparses, témoins, tout le monde doit parler. Nulle timidité, nulle hypocrisie, nulle pudeur ne trouvent grâce devant l’enquêteur. II lui faut la vérité; il en poursuit la recherche avec un intérêt passionné, parce qu’une erreur de sa part pourra coûter de longues années de misère ou même la vie à un innocent. Aucun indice ne sera négligé : on suivra toutes les pistes, parce qu’on ignore laquelle sera la bonne. Chaque affaire nouvelle, c’est un nouveau coup de sonde jeté dans la vie indigène, au hasard : le crime cherche ses victimes ct recrute ses adeptes dans tous les milieux; le juge ne choisit pas ses témoins.
Étudiez tous les crimes commis dans un pays pendant dix ans, et vous devrez finir par connaître ce pays. Dépouillez ces montagnes de dossiers, et vous y trouverez une documentation ethnographique formidable; une multitude de faits qui s’éclairent l’un par l’autre, tous pris sur le vif, tous notés au jour le jour; et cet ensemble désordonné, si on le regarde avec le recul nécessaire, se fondra en un immense tableau : la société indigène vivante, palpitante et vraie, D’autant plus vraie qu’aucune idée préconçue n’a présidé au choix des détails, qu’on a interrogé les gens non pour trouver la confirmation d’une théorie ethnologique mais pour comprendre un drame judiciaire. Et comme les enfants de la fable fouillant tous les recoins du champ pour y chercher le trésor, l’accumulent sans le savoir tandis qu’ils se désespèrent de ne le point découvrir, le juge, parmi le découragement de recherches fastidieuses, d’échecs répétés, de besognes sans lustre, s’enrichit chaque jour d’un trésor inestimable qu’il ne cherchait point : l’âme d’un peuple peu à peu se révèle à lui.
L’âme d’un peuple. Criminels, victimes, témoins restent de leur temps et de leur pays. Le Murundi criminel — puisque c’est dans l’Urundi que j’ai recueilli ces souvenirs judiciaires — demeure un Murundi, pense, sent et agit en Murundi. Il y a dans la psychologie criminelle du noir, des aspects spécifiquement indigènes : ce sont quelques-uns de ces aspects que je voudrais m’efforcer de dégager ce soir.
Tout d’abord, une question préalable. La criminalité est-elle intense ? Commet-on plus ou moins de crimes qu’en Europe ?
Je crois pouvoir répondre : moins.
Entendons-nous. Le crime est une violation grave de la loi, réprouvée par l’opinion et sanctionnée pénalement. Pour les indigènes, la violation d’une loi européenne n’est pas un crime; on ne peut considérer comme tels tous les actes que notre morale condamne et que notre code sanctionne, mais seulement ceux que leur coutume réprouve et punit. Dans ce sens, il se commet moins de crimes, beaucoup moins, en Afrique qu’ici. Non que la conscience indigène soit plus délicate que la nôtre, je vous donnerai tout-à-l ’heure des exemples du contraire. Mais le cadre social s’impose aux individus avec une rigueur bien plus inéluctable qu’en Europe; l’état d’insurrection contre l’ordre social qu’implique une mentalité proprement criminelle est, là-bas, inconcevable. Les sanctions sont terribles et l’on a peu de chance d’y échapper parce que la famille tout entière de la victime s’associer aux poursuites ; et comme d’autre part elles atteignent non seulement le coupable mais tout son clan, celui-ci a tout intérêt à réfréner les tendances mauvaises de ses membres. La fuite — suprême recours du criminel — n’est pas une solution pour l’indigène : rejeté de son clan, il est un malheureux perdu dans les ténèbres extérieures et ne trouve nulle part à se refaire une vie.
C’est donc, comme je vous le disais, un système très efficace de défense sociale et non la voix impérieuse de la conscience, qui endigue le flot de la criminalité. La preuve en est que, dès que pour un motif quelconque la défense sociale cesse de fonctionner, la vague du crime, que rien n’arrête plus, déferle avec une brutale violence. Les chefs ne sont pas exposés aux mêmes sanctions que le commun : leur force n’est que trop souvent mise au service de leurs appétits et beaucoup, jadis, n’avaient aucun respect pour la personne ou les biens de leurs sujets. Quand on rencontre le crime de cupidité pure, ce sont presque toujours des étrangers qui en sont la victime : des inconnus qui disparaissent sans laisser de traces, des gens de loin, dont leur famille n’apprendra jamais la mort et que personne ne pourra venger. Le type de ce genre de crime ce sont les vols de grand chemin, presque toujours accompagnés d’assassinat; mais d’assassinat commis froidement, systématiquement, avec une brutalité et un cynisme qui déconcertent même les vieux Africains. Certains de ces meurtres ne sont jamais découverts; on les commet surtout aux frontières, sur des émigrants qui rentrent en évitant les grand ‘routes pour échapper aux droits de douane; malheureux dont personne n’attend le retour et qui passeront pour être morts comme tant d’autres dans l’Uganda ou à Bukoba. Personne ne recherche les disparus, personne ne dépose plainte; et si même un chef zélé signale la découverte sur son territoire d’un cadavre inconnu, on a bien peu de chance de découvrir les coupables. J’ai cependant rencontré quelques cas où la répression a pu atteindre les criminels; les circonstances de ces crimes les font sortir de la banalité.
Un homme rentrait d’Uvira à Usumbura, porteur d’une magnifique chemise achetée de la veille, quand il rencontra deux inconnus qui faisaient, disaient-ils, route dans la même direction. On chemina de compagnie; le soir, les trois couchèrent près de la Ruzizi. L’histoire aurait dû, normalement, se terminer ici; mais, expliquez la chose comme vous pourrez, quelques jours plus tard le voyageur revint à lui, un œil crevé, le ventre troué d’un coup de poignard et la gorge ouverte. Ses compagnons et ses bagages avaient évidemment disparu depuis longtemps. Le malheureux trouva la force de se traîner jusqu’au village le plus proche; au bout de trois semaines il était guéri et fit ce qu’il avait de mieux à faire dans ces circonstances : il poursuivit son voyage si dramatiquement interrompu. Le jour même de son arrivée à Usumbura, il reconnut sa chemise sur le dos d’un indigène qui marchait devant lui. Le prendre à la gorge, reconnaître un des assassins, ameuter la foule, appeler la police fut l’affaire d’un instant. L’autre misérable fut arrêté peu après. Ils commencèrent par se rejeter mutuellement la faute, chacun prétendant avoir fait tout son possible pour détourner l’autre du crime. A la fin, chacun prit à son compte un des coups de couteau, qui le ventre; mais le plus grave, celui qui aurait dû être mortel, la gorge ouverte, aucun ne voulut en accepter la responsabilité. Ils s’en tirèrent avec quinze ans de servitude pénale, maximum de la peine prévue par la législation allemande encore en vigueur à cette époque; et pendant de longues années le nom de Whisky — ou Wisiki, comme on le prononce là-bas — le seul sous lequel un des assassins fût connu, fut proclamé chaque matin à l’appel de la prison.
Dans une autre affaire je reçus un des aveux les plus cyniques qu’il m’ait été donné d’entendre. Un indigène s’en allait vendre une peau de vache sur le marché de Kitega. Il venait de loin et traversait un pays où il ne connaissait personne. Un soir de pluie, il alla demander l’hospitalité dans une hutte. On fit marché pour quarante centimes la nuit complète, repas et logement. Le voyageur fatigué s’était accroupi devant la hutte; il avait enlevé son vêtement et s’occupait distraitement à l’épouiller, quand il reçut dans la nuque un grand coup de serpe qui faillit lui trancher la tête.
Celui-là encore en réchappa; les voisins accourus à ses cris arrêtèrent le meurtrier. La seule question à élucider était celle de la préméditation; et je demandai à l’assassin ce qui s’était passé immédiatement avant le crime, ce qu’il s’était dit? Il répondit très simplement : « Eh bien, je regardais la peau; et je pensais : Cette peau-là, ce n’est pas toi qui iras la vendre… cette peau-là, c’est moi qui la vendrai… »
Dans ces deux affaires, nous n’aurions probablement jamais rien su si les assassins avaient frappé un peu plus juste. Une autre vint à notre connaissance par un singulier hasard, bien qu’on n’ait jamais pu retrouver le corps de la victime. Deux Barundi, rentrant de Bukoba avec un petit garçon qu’ils avaient pris à leur service, rencontrèrent un étranger qui paraissait assez malade. Ils lui proposèrent de le prendre avec eux dans l’Urundi et de le conduire chez un sorcier merveilleux qui guérissait toutes les maladies de langueur. L’étranger accepta. Deux ou trois jours plus tard, on logea en brousse loin de tout village. Au matin l’enfant ne vit plus le malade, mais son paquet était toujours là. Il demanda des explications et reçut en réponse un petit bout de pagne et le conseil de tout oublier. Quand il rentra chez lui, son père lui demanda d’où venait ce pagne; l’enfant raconta tout; le père, après lui avoir infligé une paternelle et vigoureuse correction, dénonça les assassins au chef qui les fit arrêter. Ils avouèrent, mais ce fut dur : à en croire leur première version le malade était mort dans un accès de toux et ils avaient caché le cadavre sous un tas de feuilles. Ce fut une question de coutume qui détermina l’aveu. Je demandai à un des accusés s’il était bien sûr de n’avoir pas touché la gorge du malade; il se troubla et répondit : si, mais je n’ai pas serré, j’ai simplement tâté pour voir s’il vivait encore. Il y a des indigènes qui prennent le pouls à la gorge; mais les Barundi le prennent au poignet. Il me suffit de demander à l’accusé pourquoi il n’avait pas pris le pouls comme tout le monde, pour qu’il se sentît perdu; et l’affreuse histoire sortit sans aucune réticence. Elle eut un épilogue étrange. Le crime avait été commis en pleine brousse et en territoire anglais. Les assassins ne savaient ni le nom ni même la race de leur victime; les demandes de renseignements n’aboutirent à rien; le corps avait été depuis longtemps dévoré par les fauves; aucune disparition n’avait été signalée aux autorités, et personne évidemment ne réclama la pauvre succession retrouvée entre les mains des assassins. Cependant le crime, prémédité depuis la rencontre, ruminé pendant plusieurs étapes, était tellement odieux que la condamnation à mort était inévitable. Elle fut confirmée. La veille du jour fixé pour l’exécution, les condamnés demandèrent le baptême. Ils furent baptisés l’après-midi par le catéchiste; et pendant la nuit, un des criminels parvint à se pendre aux barreaux de sa cellule avec de telles précautions que ni son complice endormi à côté de lui, ni la sentinelle qui veillait à la porte ne s’aperçurent de rien…
Ces exemples, que je pourrais multiplier, suffisent pour vous montrer que la protection sociale ne s’étend nullement à l’étranger. Mais le Murundi casanier, le brave homme qui reste chez lui, bien encadré dans sa famille et dans son clan, peut-il au moins couler en paix des jours heureux? Hélas, non. Au contraire : il est exposé chaque jour à des attentats d’autant plus redoutables que la coutume non seulement les admet mais les ordonne : je veux parler des vengeances privées. Je ne puis aujourd’hui m’étendre sur ce sujet, le plus intéressant sans doute que soulève la criminologie indigène, mais qui m’entraînerait trop loin. Voici, en deux mots, comment l’institution fonctionne.
Quand un Murundi en tue un autre, la famille de la victime acquiert par là même le droit de tuer soit l’assassin, soit à son défaut un membre de sa famille. Ce droit s’éteint soit par l’exécution, soit par le paiement du prix du sang qui est d’ordinaire de sept vaches. Jusque-là la coutume, barbare sans doute et cruelle aux parents innocents, n’est en somme pas antisociale; elle prévient beaucoup de meurtres et ne pourrait aboutir, au pis, qu’à doubler le nombre de ceux qui se commettent : sang pour sang.
Mais en fait les Barundi, dans leur ignorance, ne connaissent comme causes normales de décès que la vieillesse, la faim, la variole, quelques autres rares épidémies — et les meurtres. Toutes les morts qui ne peuvent être attribuées à une des causes cataloguées sont rangées obligatoirement dans la dernière catégorie : ce sont des meurtres, avec cette seule particularité que les armes employées sont, au lieu de la lance, les poisons ou les maléfices de toute espèce, envoûtement, mauvais œil, esprits malins. Poisons et maléfices sont
même chose, se désignent par le même vocable. Il est clair qu’à ce compte une bonne moitié au moins de l’ensemble des décès est imputée à l’action de criminels, et de criminels d’autant plus dangereux qu’ils opèrent dans l’ombre, qu’aucun indice extérieur ne les dénonce, que rien ne les désignera à la vengeance des familles. Va-t-on les laisser poursuivre impunément leur oeuvre d’extermination? Évidemment non, ce serait un suicide social. Mais hélas, le monde indigène, pour se défendre contre la menace imaginaire des jeteurs de sorts, n’a trouvé que le fléau trop réel des sorciers. On attribue à ceux-ci le pouvoir de combattre les mauvais sorts quand il en est temps encore; et si le malade a déjà succombé ou si les maléfices sont trop puissants pour céder à leurs charmes, ils pourront au moins, par divers procédés divinatoires, découvrir et dénoncer les auteurs des morts suspectes. Chaque dénonciation, jadis, entraînait une vengeance sanglante avec tout son cortège de haines de famille et de crimes nouveaux. Et l’institution des sorciers, imaginée comme un moyen de défense sociale, est devenue le fléau le plus épouvantable qui ronge la société indigène; il a fait jadis un nombre incalculable de victimes.
La vengeance est le mobile le plus fréquent des assassinats; elle n’est cependant pas le seul et le crime de pure cupidité, le crime de haine gratuite, le crime passionnel se rencontrent comme chez nous. Des parricides se débarrassent de leur vieux père parce qu’il se met à manger ses vaches et qu’en le laissant continuer il pourrait dévorer toute la succession; des femmes font assassiner leur mari pour épouser leur amant; des plaideurs malchanceux s’arrangent pour que leur adversaire ne jouisse pas longtemps du bien qu’un procès lui a fait acquérir; des héritiers se haïssent, après un partage mal taillé, jusqu’à s’entretuer. Presque toujours, dans des affaires de ce genre, l’assassin a recours à la collaboration d’un salarié, professionnel du crime. On rencontre là des types de bandits dont la psychologie cesse presque d’être intéressante à force d’être brutalement élémentaire : l’un d’eux m’avouait ne voir aucune différence entre tuer un homme et porter un colis, et niait toute responsabilité dans le crime puisqu’il n’avait travaillé que sur commande et contre salaire. C’était, comme la plupart de ses congénères, un misérable sans feu ni lieu, sans famille — et vous retrouvez ici la preuve de l’efficacité de la responsabilité collective comme moyen de défense sociale : encadré dans une famille solidaire de ses actes, un homme n’expose pas volontiers tous les siens à une atroce vengeance; le voulût-il que les siens, le plus souvent, seraient les premiers à s’efforcer de l’en empêcher.
Quand donc un Murundi veut se débarrasser de quelqu’un, il commence par s’aboucher avec un de ces saigneurs professionnels. Le plus souvent, pour ne pas éveiller les soupçons, on a recours à un intermédiaire qui se chargera des démarches préliminaires moyennant un honnête courtage, ou même pour rien, pour le plaisir, pour la bière : car au cours des négociations la bière coulera à flots et le courtier, nécessairement, en boira sa part. L’assassin de grande classe se montre plus exigeant que le père d’une jolie fille qu’on demande en mariage. Le premier pot de bière se vide sans qu’il soit même question de l’affaire en main. Il faut de nouvelles réunions et de nouvelles rasades pour discuter le prix, pour recruter les comparses, pour fixer la date du coup. Ce chantage dure parfois des mois, pendant lesquels les bourreaux vivent en parasites aux dépens de leur employeur. Celui-ci voit grossit sa mise de fonds, renonce de moins en moins volontiers à une entreprise qui a déjà coûté si cher, quand il suffira peut-être d’une dernière beuverie pour en finir …
L’épilogue c’est le simulacre d’un vol de bétail, la nuit. Une maladresse voulue, un bruit qui réveille le propriétaire et l’attire dehors, deux, trois lances qui lui trouent la poitrine… et il ne reste qu’à percevoir le prix.
Je vous ai dit que l’assassinat classique se couvrait le plus souvent du simulacre d’un vol de bétail. C’est en effet le moyen le plus sûr de dissimuler le mobile, de donner au drame l’allure d’un crime banal. Banal, et fréquent. Les voleurs de vaches risquent leur peau et la défendent. Ce sont de véritables professionnels, qui récidivent presque toujours à peine sortis de prison. C’est parmi eux que se recrutent les assassins de profession. Ils finissent mal le plus souvent : un coup de lance, la nuit, au coin d’une palissade. En attendant, ils vivent assez bien; jadis beaucoup étaient protégés par des chefs, dont ils étaient en quelque sorte les fournisseurs attitrés — et voici comment. Le voleur ne garde jamais la vache volée, pièce à conviction excessivement compromettante que la victime retrouvera toujours. La bête est donc abattue et dépecée dans quelque ravin; on se gorge de viande et on vend ce qui reste. C’est ici que le chef se fait complice. Le voleur lui offre la vache — belle génisse ou bonne laitière, — en échange d’un taureau ou d’une vache stérile dont la viande a pour lui même valeur. Le chef gagne à l’échange et couvre le voleur de sa protection, tout en niant formellement connaître l’origine de la bête échangée. A titre de tribut, il reçoit en outre la poitrine — nkoro — de la bête abattue. Que la victime retrouve sa vache dans le troupeau du chef, celui ne risque rien : il prétendra l’avoir légitimement acquise et ne la lâchera — s’il la lâche — que contre paiement intégral de sa valeur.
Les voleurs opèrent en bande, de trois à six. Il y a l’expert, le praticien, porteur de la corne magique qui doit plonger les habitants du kraal dans un profond sommeil. Il y a l’indicateur qui a reconnu les lieux, étudié les habitudes des gens, repéré les vaches mal gardées et les palissades mal entretenues. Il y a l’intermédiaire qui disposera du butin et se chargera d’échanger la vache contre une bête de boucherie chez un chef connu ou sur un marché lointain. Puis un ou deux débutants qui feront le guet et joueront les utilités en attendant de prendre les premiers rôles. Quelquefois un fils de famille sportif se joint à la bande : même des fils de grands chefs ne dédaignent pas de prouver leur vaillance dans ces entreprises pleines de risques et j’en connais plus d’un qui a payé sa hardiesse de sa vie : c’est un des seuls cas où le meurtre d’un prince ne donne pas lieu à de sanglantes représailles.
Les bandes bien recrutées sont d’une habileté surprenante, à tel point que des gens sérieux se sont demandé si l’ « ichegura », la corne enchantée, talisman de toutes les expéditions, ne contenait pas un vrai soporifique. J’en ai flairé beaucoup et puis assurer que non. Mais la question pouvait se poser; car ce n’est pas une mince affaire que de franchir, une haute palissade, de dégager l’entrée du kraal encombrée de chevaux de frise de branchages, de faire sortir deux ou trois vaches, bien choisies au milieu d’un troupeau — sans donner l’éveil aux gens qui dorment à trois pas de là, derrière la mince paroi de paille de la hutte — et qui ne dorment que d’un œil!
Le chef de bande, muni de l’ichegura, la corne enchantée, s’avance jusqu’à coller son oreille à la paroi de la hutte et écoute… Rien que des respirations paisibles. Un des complices fait quelque bruit pour s’assurer que le sommeil est profond. Si tout demeure calme c’est que les poudres magiques ont fait leur oeuvre : on peut se mettre au travail. Un peu de sel pour amadouer la vache choisie; et le signal, bien connu des bêtes, qui les attire à l’auge de distribution du sel : les coups réguliers d’une baguette sur le bois de la lance. Pendant ce temps, les complices ont enlevé les branchages qui barrent l’entrée ou agrandi la brèche pratiquée dans la palissade — et l’on part au galop : les voleurs ont quelquefois du mal à empêcher tout le troupeau de suivre. J’ai plus d’une fois conseillé à l’agent transitaire du Chemin de Fer des Grands Lacs, s’arrachant les cheveux de désespoir pendant le laborieux embarquement du bétail sur les steamers, de s’adresser au gardien de prison pour recruter comme travailleurs des voleurs de bétail fin de terme; l’opération serait pour eux un jeu d’enfant.
Mais quelquefois les choses se gâtent. Un des complices demeure en arrière pour s’assurer qu’on n’est pas poursuivi; et malheur au propriétaire qui s’aviserait de sortir à ce moment-là : embusqué dans l’ombre, le criminel invisible frappera le premier pour couvrir la retraite. A cette phase de l’opération c’est le propriétaire qui court tous les risques; les voleurs, eux, ne courent un réel danger que lorsque les habitants du kraal ont eu l’attention éveillée dès les premiers préparatifs. Alors le maître de la maison se lève sans bruit, prend sa lance et attend. Du fond de sa hutte, il suit comme s’i les voyait tous les mouvements des voleurs. Les voici qui arrachent les branchages de la palissade… Voici leurs pas qui s’approchent… s’arrêtent… s’approchent de nouveau. Voici le chef de la bande qui s’appuie à la paroi pour écouter… Caché dans la hutte, à deux pas de lui, l’autre est là qui écoute, lui aussi, penché en avant, retenant son souffle… Ce froissement si léger, c’est l’oreille du voleur qui se colle à la paille, ici— Sa poitrine doit être là… Et de toutes ses forces, à deux mains, l’homme pousse sa lance à travers la paille, au jugé. Un grand cri dans la nuit… un corps qui tombe… la fuite affolée des complices qui abandonnent tout. Le Nduru s’élève, le tocsin de la brousse, sinistre cri d’alarme que l’on hurle en fausset, jailli on ne sait d’où, répété de hutte en hutte, éveillant tout le voisinage, repris au loin d’une bananeraie à l’autre. Tout le monde sort en criant, allume aux tisons du foyer une touffe d’herbes sèches pour éclairer sa route. De toutes parts, les torches improvisées piquent la nuit, se hâtant vers le kraal du drame. Bientôt la foule s’y presse; tout le toit de la hutte y passe, en grandes poignées de paille qu’on arrache et qu’on jette au feu pour mieux voir le criminel abattu. S’il râle, il sera vite achevé, lardé de vingt coups de lance. S’il n’est que légèrement atteint et qu’on le reconnaisse, on l’épargnera quelquefois — rarement — pour tirer rançon de la famille.
Des scènes analogues, mais plus sauvages encore, se déroulent quand on a capturé en flagrant délit un voleur de récoltes. Les années de disette, ces voleurs-là sont légion; ils sont, il faut bien le dire, aussi néfastes qu’une nuée de sauterelles : non seulement parce qu’ils ravagent les champs, mais plus encore parce que les propriétaires, de peur qu’on ne leur laisse rien, s’empressent de récolter leurs haricots avant maturité, leurs patates grosses à peine comme le petit doigt. Il faut monter dans les champs une garde incessante, harassante et dangereuse, car les voleurs surpris n’hésitent pas à frapper les premiers. Aussi quelle vengeance quand on parvient à en prendre un! C’est le plus souvent un affamé venu de loin, sans famille qui puisse payer rançon: il paiera de sa personne, de sa souffrance et tout le voisinage s’y met. On ligote étroitement le voleur, les coudes au dos; on le bat à coups de tronc de bananier pour que l’humidité resserre les liens qui pénètrent profondément dans les chairs. Bien plus que par un vol de vaches, tout le monde se sent menacé, parce que si tous n’ont pas des troupeaux, tous ont vu piller leurs champs. A coups de pied, à coups de gourdin, à coups de massue, c’est une vengeance personnelle que chacun exerce. Puis les voisins fatigués s’en retournent chacun chez soi, laissant l’infortuné aux mains des femmes de la maison, plus raffinées et plus rageuses que les hommes. Le sommeil du voisinage est troublé par des hurlements de douleur qui deviennent plus atroces vers la fin, avant de s’éteindre en gémissements: Et quand on revient voir au matin, on trouve dans la cour le cadavre tuméfié et nu, cloué au sol, comme une peau de vache qu’on fait sécher, par des fiches de bois traversant pieds et mains…
Pour faire pendant à ce triste tableau, laissez-moi vous conter l’aventure du petit Minani, où un vol de manioc en pleins champs se termina heureusement pour tous les intéressés. Minani était un tout petit garçon que son père avait envoyé à la garde du champ de manioc familial, — besogne qui n’est pas sans danger. Il y avait famine dans le Mugamba et les voleurs descendaient en bande dans la plaine. Quand les habitants les surprenaient, c’étaient des batailles rangées où les voleurs n’avaient pas toujours le dessous. Surpris, ils frappaient les premiers; et les enfants avaient pour consigne de s’enfuir à leur approche et de donner l’alarme une fois hors de portée. Cette nuit-là le pauvre Minani, recru de fatigue, s’était endormi. Puis les voleurs vinrent, s’abattirent sur le champ, se mirent à le récolter. Quand l’enfant s’éveilla au bruit, il était perdu : impossible de fuir, les voleurs l’entouraient de partout… D’un instant à l’autre il allait être vu, et c’était le coup de lance, la mort… Alors, doucement, il se retourna sur le ventre et de ses mains tremblantes se mit à fouiller la terre… Un des voleurs s’approcha, le vit, se mit en garde, prêt à frapper… « Qui es-tu? Que fais-tu là? » — « Chut, fit l’enfant, je fais comme toi, je vole… » Et il se remit à gratter de plus belle… Quand tout fut fini, l’enfant lesté d’une bonne charge du manioc paternel s’en alla avec les autres, les suivit jusque chez eux, puis courut au poste pour les dénoncer. Son sang-froid lui avait sauvé la vie; son père récupéra le manioc volé; et les voleurs passèrent confortablement en prison la période de disette, ce qui sauva sans doute l’un ou l’autre d’entre eux du sort lamentable des voleurs capturés.
Je ne puis songer à passer en revue tous les chapitres du Code et toutes les catégories de crimes : ce que je vous ai dit du meurtre et de sa répression suffira cependant pour me permettre d’aborder la question pratique. Quelle sera, dans la société indigène, la répercussion de l’intervention européenne en matière répressive? Quelle doit être la nature de cette intervention pour qu’elle ait le maximum d’efficacité bienfaisante?
Nous avons vu que les crimes proprement dits, violations de la coutume réprouvées par la conscience indigène et sanctionnées par la loi coutumière, sont plutôt rares; et j’ai expliqué ce phénomène par les moyens de défense en somme très efficaces que la société oppose au crime. Cette mise en défense a toute la beauté d’une fonction organique; elle était très exactement les défauts de l’organisation judiciaire indigène. La police judiciaire est inexistante, les moyens d’investigation scientifiques sont nuls ? On y supplée par la divination : tant que la croyance en le pouvoir des sorciers demeurera inébranlable, les envoûteurs, croit-on, hésiteront à commettre leurs crimes. Les chefs, représentants et gardiens de l’ordre social, se désintéressent trop souvent de leur mission? La famille est là pour prendre leur place et poursuivre la répression des attentats commis contre ses membres. L’extradition n’existe pas, le coupable en fuite est difficile à arrêter? On tient sa famille responsable de ses méfaits, on a toujours un coupable à frapper. Les risques de capture sont assez minimes pour certaines catégories d’infractions? On compensera cette diminution du risque par une aggravation correspondante de la sanction comminée, et l’équilibre se trouvera rétabli entre la crainte des sanctions et l’avantage escompté du crime. Oui, les moyens de défense de la société indigène contre le crime sont efficaces, d’une efficacité terrible : le malheur est qu’ils sont eux-mêmes criminels.
La solidarité familiale n’est pas un vain mot. J’ai vu des vieillards, des femmes arrêtés et menés devant moi pour répondre du crime de leur fils ou de leur mari en fuite. Sans doute, les familles menacées par la conduite criminelle de leurs membres s’efforcent de les détourner du crime. Mais écoutez ceci : On nous amena un jour un pauvre enfant dont le corps n’était plus qu’une plaie : avait été arrosé d’eau bouillante; on avait mis des bouchons de paille enflammée entre ses mains liées dont il ne restait que des moignons calcinés; et quand les voisins mirent fin à la scène, trouvant que quand même on allait un peu fort, l’oncle de l’enfant était en train de travailler, au moyen d’une serpette ébréchée, à lui scier le cou. Le monstre revendiqua son droit de correction : ce méchant gamin, dit-il, a la manie de voler du maïs; je suis son plus proche parent et les voisins me tiennent responsable; je ne veux pas d’ennuis.
L’erreur judiciaire n’a aucune importance. Qu’elle frappe un coupable ou un innocent, la sanction a le même effet d’exemple. Des chefs m’en ont fait le cynique aveu : sans doute, les gens désignés par les sorciers n’ont souvent rien fait; mais personne ne le sait. Les vrais coupables n’auront garde de rien dire; l’essentiel, pour faire peur aux autres, c’est qu’il y ait une sanction; tant pis si un innocent est sacrifié à l’intérêt général.
Les sanctions excessives paraissent si naturelles que les chefs m’ont proposé naïvement d’y avoir recours moi-même. Vous ne voulez plus qu’on torture les voleurs ? Annoncez que vous les pendrez tous et vous pouvez être sûr qu’on vous les amènera intacts…
Ainsi, partout, remèdes violents, remèdes héroïques; rien d’étonnant qu’ils soient efficaces; seulement ils sont pires que le mal. Et quand la justice européenne se mettra à intervenir, elle rencontrera, parmi les assassins, autant de prétendus justiciers que de criminels avoués.
Aussi son intervention provoquera-t-elle nécessairement – il serait puéril de fermer les yeux sur cette conséquence inéluctable — une crise, et une crise grave; elle bouleversera de fond en comble le système coutumier de défense sociale. L’enquête par divination, le meurtre par vengeance, les mutilations de délinquants seront érigés en crimes. La confiscation générale sera considérée comme un simple vol. L’extension de la peine à la famille du criminel sera interdite. En un mot tous les engins de défense de la société indigène seront prohibés. Mais à ce compte les criminels rassurés vont avoir beau jeu! Et comme d’autre part les victimes ne renonceront pas volontiers, sur une simple injonction, à leurs moyens de répression traditionnels, c’est dans tous les domaines qu’on assistera à une recrudescence de la criminalité : crevez les digues, le flot doit couvrir le pays.
Est-il donc tout à fait indispensable de crever les digues? Ces mœurs judiciaires, qui nous semblent barbares, ne conviendraient-elles pas au stade de développement des sociétés primitives? Ne s’adouciront-elles pas d’elles-mêmes à mesure que les indigènes s’élèveront dans la civilisation? Imposer aux noirs nos principes en matière répressive, n’est-ce pas préjuger de l’avenir, vouloir orienter de force l’évolution des sociétés indigènes dans une voie qui n’est pas leur voie naturelle? N’est-ce pas violer le « rythme bantou »?
Nous voici devant le problème que le colonial rencontre à tous les tournants de sa route; le problème primordial de la politique indigène, celui qu’on n’élude pas et dont la solution correcte est une question de vie ou de mort.
Faut-il respecter la coutume ? Faut-il la détruire? Répondre que la question ne se pose pas parce que d’ici cinquante ans la coutume aura vécu, qu’il faut bâtir sur autre chose que ce sable mouvant, c’est, me paraît-il, sous sa forme optimiste, une réponse désespérée. Si dans cinquante ans il n’y a plus de coutume, dans cinquante ans il n’y aura plus de Congo, parce que le peuple noir aura disparu. Quiconque a vu se développer côte à côte une société traditionnelle et une agglomération extra-coutumière, ou plutôt quiconque a vu des groupes conventionnels dépérir à côté de groupes coutumières florissants, ne peut conserver le moindre doute à cet égard. Aussi les partisans d’une détribalisation systématique sont-ils heureusement assez rares ; et une politique tendant au respect et à la consolidation de toutes les institutions respectables, des cadres naturels de la société indigène et de ses autorités traditionnelles, tirant d’elles-mêmes leur légitimité et ne la tenant pas de nous, cette politique a-t-elle rencontré assez peu d’opposants. Mais où les adversaires s’affrontent, c’est sur le point de savoir quelles sont les institutions respectables ? Comment faut-il se comporter à l’égard de celles qui ne le sont pas, des coutumes que la loi congolaise appelle « barbares », c’est-à-dire contraires aux principes essentiels de la morale et de la civilisation universelles ?
Les partisans convaincus du « rythme bantou », s’ils sont logiques, doivent répondre qu’il n’y a pas de coutumes barbares ; il n’y a que des phénomènes sociaux en correspondance nécessaire avec l’état de développement de la société où ils se manifestent. Il y a sans doute, diront-ils, des coutumes contraires aux principes essentiels de notre civilisation ; mais nous n’avons pas le droit de conclure qu’elles doivent nécessairement compromettre l’évolution de la société bantoue vers une forme de civilisation dont nous ne pouvons même pas prévoir l’aboutissement. Et, de fait, je vous ai montré comment s’expliquent les coutumes barbares en matière répressive, qu’elles sont une réaction spontanée de défense de la société indigène contre les entreprises des criminels ; qu’elles ont leur raison d’être aussi bien que les autres.
Et cependant, non ! Notre conscience de civilisés se révolte devant pareilles théories. Le trésor dont nous sommes héritiers, nous ne pouvons pas ne pas vouloir le faire partager à nos frères inférieurs. Nous ne pouvons pas admettre que les principes essentiels de notre civilisation – je ne dis pas ses formes transitoires mais ses principes essentiels – ne soient pas les principes essentiels de toute civilisation humaine, quelle qu’elle soit ; que les bases fondamentales de notre morale de soient pas bonnes pour régir la morale de tous les hommes. Nous sommes allés en Afrique poussés par l’instinct d’expansion de notre race. Nous ne pouvons pas croire que cet instinct nous trompe et qu’en voulant tirer les noirs de leur barbarie, en voulant les évangéliser, en voulant les civiliser, nous ne ferions après tout qu’abuser brutalement de notre force et commettre un attentat contre l’humanité.
Eh bien, grâce à Dieu, notre instinct ne nous trompe pas. Il y a des coutumes qui sont vraiment barbares et qui ne le sont pas seulement à nos yeux ; c’est l’Afrique elle-même qui se charge de nous les désigner.
Excusez-moi d’invoquer ici un argument d’expérience personnelle ; mais il m’a toujours tellement impressionné, il me paraît si décisif que je ne puis l’omettre. J’ai traité, depuis douze ans, des milliers d’affaires, au civil comme au criminel ; j’ai reçu les plaintes de milliers de malheureux. Au civil, il est presque sans exemple qu’on se plaigne des applications de la coutume ; on ne se plaint que de l’avoir vu violer. Au criminel, ce n’est pas seulement quand on viole la coutume, c’est quand on l’applique que les victimes se plaignent. Pourquoi cette différence ? La coutume, au civil, prévoit des prestations personnelles très pénibles en non rémunérées, allant dans crtains cas jusqu’à un un véritable servage. Elle a des solutions qui heurtent notre sens de la justice, elle connaît les contrats léonis, elle fait volontiers bon marché des faibles. Pourtant, lorsque les gens se plaignent, ce n’est pas parce que la prestation exigée était trop dure, mais parce qu’elle n’était pas due ; ce n’est pas contre la coutume mal faite, mais contre la coutume mal appliquée. En matière pénale au contraire, quand un homme se plaint du meurtre de son enfant, on a beau lui rappeler que son frère jadis fut dénoncé par le sorcier comme envoûteur et que la famille de sa prétendue victime n’a fait qu’exercer une légitime vengeance : le père se plaint quand même. Quand une femme se plaint de ce qu’on ait torturé son mari jusqu’à la mort, on a beau lui dire qu’il avait mérité son sort pour avoir volé une poignée de manioc, la veuve se plaint quand même. Pourquoi, sinon parce qu’ils sentent confusément, dans leur conscience pourtant différente de la mienne, que cette coutume est plus mal faite que l’autre, que cette coutume a quelque chose d’inhumain. Les mœurs barbares, vraiment barbares, l’Afrique elle-même les reconnaît, elle les dénonce sans le savoir dans ses appels instinctifs à la pitié de ses maîtres, à notre pitié. Nous ne pouvons pas rester sourds à pareils appels. Ces mœurs -là doivent disparaître. Il est vain d’espérer qu’elles disparaîtront d’elles-mêmes quand les noirs auront dépassé le stade de civilisation où elles pouvaient leur convenir; car les mœurs barbares sont précisément l’obstacle qui leur barre le chemin; ils ne se mettront en marche vers un idéal meilleur que quand cet obstacle nous l’aurons d’abord écarté. Si donc les coutumes en matière répressive sont vraiment barbares — et je crois vous avoir montré qu’elles le sont — si le monde indigène ne peut opposer comme digues au crime que de nouveaux crimes, notre devoir de civilisateurs est clair : quoi qu’il en coûte, crever les digues ! En élever d’autres!
En élever d’autres. C’est là la grande affaire. Tailler n’est rien : il faut recoudre. Nous pouvons affronter d’un coeur fort les dangers de la crise inévitable qui suivra notre intervention en matière répressive, mais seulement à condition de la provoquer à son heure, quand nous aurons une autre organisation judiciaire à mettre à la place de celle qui doit disparaître.
La première qualité que doit avoir la justice, c’est d’être rendue. Pour qu’elle soit rendue, il faut que ses représentants soient présents partout, qu’ils soient accessibles, qu’ils soient expéditifs. Si plaignants et témoins doivent faire quinze jours de marche et attendre trois mois au chef-lieu la liquidation de leur affaire, la justice ne sera pas rendue, parce que les gens, plutôt que de s’adresser à elle, préféreront se rendre justice à eux-mêmes suivant la vieille coutume ou, s’ils ne l’osent plus, renoncer à leur action et laisser le champ libre aux criminels. S’il faut qu’un magistrat circule dans un ressort grand comme trois fois, cinq fois, dix fois la Belgique pour juger sur place tous les crimes qui s’y commettent, la justice ne sera pas rendue, parce que les criminels ne s’imposeront pas une trêve de trois ou quatre ans entre deux tournées. Ce sont là vérités de simple bon sens qu’il est à peine besoin d’énoncer.
Il ne suffit pas que la justice soit rendue, il faut encore qu’elle le soit bien. Pour cela il faut que le magistrat connaisse exactement les faits, apprécie exactement la culpabilité morale du délinquant, pèse exactement, pour l’application de la peine, la répression exigée par l’intérêt social.
Pour arriver à connaître les faits, il faut pouvoir comprendre et peser les témoignages; connaître la langue, les coutumes, les gens, être connu d’eux et avoir sur eux du prestige.
La langue : jamais les débats conduits par l’intermédiaire d’un interprète ne donneront pleine garantie aux justiciables; surtout lorsqu’il s’agit de certains interprètes d’Afrique. Vous voyez la scène : le juge pose une question bien simple, à laquelle il attend une réponse par oui ou non; et c’est une longue conversation qui s’établit entre l’interprète et l’accusé. Le juge veut interrompre pour acter : il voit à la mimique qu’il se dit des choses capitales. L’interprète lui impose silence d’un geste impatient, sans cesser d’écouter : attendez donc, vous allez couper le fil, ça vient. L’explication devient animée. L’interprète a l’air de comprendre. Il fait préciser un détail. Voici un témoin qui proteste; l’accusé lui répond; le colloque se poursuit… Enfin l’interprète s’est fait une conviction : suffit. Un geste impérieux fait taire les bavards. Il se retourne vers le juge, et le plus souvent c’est la conclusion de sa propre enquête qu’il résume en déclarant d’un air satisfait : « Ils disent c’est lui y en a fini tuer l’autre ». Quant à reconstituer ce qu’ils ont dit vraiment, allez rendre la vie à ce dialogue déjà froid! Et notez que l’interprète a raison d’imposer silence au juge; car si celui-ci insiste pour savoir tout, s’il interrompt à chaque phrase pour se la faire traduire, il coupe en effet le fil du récit, trouble accusés et témoins déjà suffisamment émus sans cela, et finit par n’y plus rien comprendre.
La coutume. Je vous ai dit au début de cette causerie que les enquêtes criminelles sont une merveilleuse école de coutume. La réciproque est vraie : une connaissance approfondie de la coutume facilite singulièrement la conduite des enquêtes criminelles; et l’ignorance de la coutume peut amener de véritables erreurs judiciaires. Il y a des serments qu’on viole sans pudeur, d’autres que pas un indigène n’oserait violer; ils ne diffèrent parfois que par des nuances. II y a des gestes symboliques qui éclairent les faits d’une lumière décisive. Un homme est accusé de meurtre. Il invoque la légitime défense :
— Nous nous sommes battus, c’est l’autre qui a commencé. — Pourtant, il ne vous a pas frappé? Vous avez frappé le premier; vous n’étiez donc pas en état de légitime défense. — Mais si, il avait deux lances.
De fait, cet homme a raison. Il était sans doute possible en état de légitime défense, bien que la victime n’ait pas frappé la première, n’ait peut-être proféré que des injures anodines. Quand un Murundi se munit de deux lances, il proclame par là-même son intention de tuer; celui à homme armé de deux lances cherche querelle se croit — et est — en danger imminent de mort.
Jamais un indigène, passant de nuit à proximité d’un kraal habité, n’omettra de tousser pour prouver la pureté de ses intentions. S’il ne tousse pas, il avoue par là même être venu pour voler et n’aura pas à se plaindre du coup de lance lui envoyé à l’improviste par le propriétaire. Par contre, s’il a toussé, le propriétaire qui lui donnerait un coup de lance ne pourrait se justifier en prétendant qu’il l’avait pris pour un cambrioleur.
Grimper au pilier central de la case, c’est faire au maître de maison l’offense la plus grave et la plus délibérée, équivalant à une véritable provocation en duel. On peut envoûter les gens — c’est connu — en regardant la bière qu’ils vont boire; en grimpant au pilier de la case on aggrave l’insulte et la menace. Le geste signifie : non seulement je regarde dans ta bière, mais je grimpe aussi haut que possible pour être bien sûr de voir jusqu’au fond de la calebasse. Après cela, l’insulteur n’a qu’à se mettre en défense, il sait ce qui l’attend; il l’a cherché.
Dire à quelqu’un : Va-t’en chez les Batwa, chez les Pygmées, c’est une injure qui se lave dans le sang. Le juge qui l’ignorerait, qui refuserait de voir une circonstance atténuante dans le fait d’avoir reçu une invitation à se mettre en voyage, prononcerait une sentence injuste.
Ainsi la connaissance de la coutume, indispensable pour comprendre les faits, ne l’est pas moins pour apprécier la culpabilité morale d’un accusé, pour savoir comment sa propre conscience le juge. Voici un pauvre vieux qui a donné au sorcier sa dernière vache pour connaître l’envoûteur qui a tué son fils — mort peut-être de bronchite ou de dysenterie — puis il a tué le coupable ainsi désigné. Quand on sait ce qu’une vache — ce que la dernière vache surtout — représente pour un Murundi, on doit admettre que le meurtrier a fait aux mânes de son enfant le plus douloureux, le plus méritoire sacrifice. On ne peut traiter cet homme en vulgaire assassin. Faudra-t-il, cependant, l’acquitter comme sa conscience l’absout ?
Ici la justice rencontre une difficulté qui n’existe pas en Europe. Chez nous elle n’a que le souci du maintien de l’ordre social existant. En Afrique, elle doit faire davantage : tout en respectant autant que possible ce qui est respectable dans l’ordre social existant, elle doit contribuer, pour une large part, à la création d’un ordre social meilleur, par la lutte contre les coutumes barbares. Mais cela — juger les coutumes pour distinguer celles qui doivent disparaître et celles qui peuvent être maintenues, instaurer l’ordre nouveau sans faire table rase de ce qui était bon dans l’ancien — cela, c’est toute la politique indigène. Et me voici amené à formuler cet axiome que la justice indigène est essentiellement une question de politique indigène.
Le dogme de la séparation des pouvoirs n’aurait jamais pu devenir un article d’exportation en Afrique, parce qu’il est en Afrique — bien entendu quand il s’agit d’indigènes soumis au régime des chefferies — une absurdité. Nul ne peut rendre à l’indigène une bonne justice s’il ne l’encadre pas exactement dans l’ensemble de l’action politique; et nul ne peut être tenu responsable de la politique indigène s’il n’a pas la direction de l’action judiciaire dans les chefferies. Ne cherchez pas ailleurs la cause de l’antagonisme inévitable, du désaccord fatal entre deux corps également compétents, également honnêtes, également soucieux du bien public : magistrature et service territorial. Pianiste et violoniste peuvent être tous deux de parfaits artistes, encore faut-il qu’ils jouent de concert. L’action indépendante, dans les chefferies, de la justice et de l’administration est exactement aussi absurde que serait un barrage d’artillerie et une attaque de fantassins progressant sans souci l’un de l’autre. Le barrage est vain si l’infanterie tarde à sortir de ses tranchées pour le suivre; la fougue des soldats n’aboutira qu’à un inutile sacrifice si le feu de leurs propres canons les écrase au lieu de les précéder. L’allure est secondaire; ce qui est essentiel, c’est l’ensemble dans le mouvement. A deux ans d’intervalle, à cent kilomètres de distance, une bonne justice pourra exiger pour des infractions identiques des peines très’ différentes. Elle devra même peut-être fermer les yeux, s’abstenir de poursuivre dans un cas et se montrer dans l’autre impitoyable. Tout dépend des circonstances, du degré de pénétration européenne, des exemples déjà faits, de l’état d’esprit des indigènes et des chefs, de la densité de notre occupation; en un mot, tout dépend de la situation politique. Le juge qui, armé de sa conscience et de son code, provoquerait avant l’heure la crise d’adaptation qu’entraîne l’action judiciaire, pourrait compromettre sans rémission les résultats d’une politique longuement et patiemment poursuivie pendant des années et qui était sur le point de porter ses fruits. Aussi la dernière qualité que l’on doit demander à la justice européenne dans les chefferies indigènes, c’est la souplesse intelligente, l’adaptation exacte au milieu, en un mot, le sens politique. Thémis aveugle, c’est en Europe un très beau symbole; en Afrique c’est un symbole vide de sens : la justice doit avoir les yeux grands ouverts.
Il est temps de conclure; je le ferai en deux mots.
Je vous ai montré que les coutumes indigènes en matière répressive sont des coutumes barbares. Qu’une intervention européenne, amenée nécessairement à réagir contre ces coutumes, ouvrira par là même une crise de criminalité parce qu’elle énervera l’organisation indigène de défense sociale; que malgré ce risque l’intervention est pour le colonisateur un impérieux devoir.
Mais sous peine de créer le chaos, la justice européenne ne doit intervenir qu’à son heure et avec une intensité exactement mesurée aux circonstances; ses représentants doivent être omniprésents, connaître les gens, la langue, les mœurs; surtout, s’adapter à l’ensemble de la politique indigène dont l’action judiciaire est un des aspects principaux.
Après cela j’en ai trop dit et la conclusion se tire d’elle-même. Si l’action judiciaire dans les chefferies est affaire de politique indigène — c’est donc qu’elle est avant tout affaire du service territorial qui est responsable de la politique indigène. Et l’objection saute aux yeux : comment pouvez-vous songer à remettre le droit de punir à un corps de fonctionnaires méritants certes, mais dont la plupart ne sont pas docteurs en droit ? A cela je répondrai par d’autres questions. Dans l’énumération des difficultés que doit vaincre la justice européenne dans le monde coutumier, avons-nous rencontré beaucoup de difficultés juridiques ? De celui qui connaît admirablement le droit mais qui ne connaît pas l’indigène, ou de celui qui connaît à fond l’indigène, sa langue, ses mœurs mais qui n’a qu’une formation juridique sommaire, lequel a le plus de chance de rendre une bonne justice? Si vous craignez que les fonctionnaires territoriaux soient incapables de juger, n’avez-vous pas lieu de craindre qu’ils soient à plus forte raison incapables d’administrer? Si la formation des territoriaux est insuffisante pour leur confier la justice répressive, elle l’est à fortiori pour leur confier l’administration et il n’y a qu’une chose à faire, c’est de l’améliorer. Car une erreur politique — succession d’un grand chef mal réglée, frontière mal tracée entre tribus rivales — aura des conséquences bien plus néfastes, et pour tout un peuple, qu’une erreur judiciaire n’affectant qu’un ou quelques individus. Je n’irai pas plus loin. Je ne suis pas de ces réformateurs qui portent en leur serviette le décret auquel ne manque que la date et qu’il suffirait de signer pour faire renaître l’âge d’or. Mon ambition est plus modeste; je n’ai voulu ce soir que poser le problème, vous montrer qu’il est grave et que les solutions adoptées jusqu’ici ne sont peut-être pas idéales ni, en tout cas, les seules possibles.
Ce qui manque à la justice répressive indigène, ce ne sont pas tant les codes, ce sont les juges. Magistrats ou territoriaux, la question est ouverte; mais il faut que les juges soient blancs, parce que seuls des blancs donnent aux justiciables les garanties nécessaires d’intégrité; et surtout parce que les juges indigènes sont eux-mêmes soumis aux pratiques superstitieuses et aux mœurs barbares que la justice a mission de combattre; ils sont radicalement incapables de sortir de ce cercle vicieux.
Aussi quelle que soit la solution à laquelle il conviendra qu’on s’arrête il en est une, en tout cas, qu’il faut écarter. Qu’on ne nous parle pas avant bien longtemps de laisser ou de remettre aux autorités indigènes, en matière grave, l’exercice redoutable du droit de punir dont elles ne pourraient pas ne pas abuser : car ce sont de belles paroles sans doute et qui sonnent fort bien, que de « respecter le rythme bantou », de laisser le peuple noir évoluer suivant la ligne de ses destinées ». Mais si ce rythme est un rythme de mort, nous n’avons pas le droit de le respecter; si nous voyons la déchéance et la ruine au terme de ce destin, nous n’avons pas le droit de le laisser s’accomplir.
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